La Monnaie et le mécanisme de l’échange/Préface

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Germer Baillière (p. 2-5).


PRÉFACE




J’ai voulu, en composant cet ouvrage, décrire les différents systèmes de monnaie du monde entier, anciens ou modernes, les matières premières employées à faire de la monnaie, la réglementation du monnayage et de la circulation, les lois naturelles qui régissent cette circulation, et les divers moyens appliqués ou proposés pour la remplacer par de la monnaie de papier. Je désire aussi exposer comment on peut diminuer beaucoup l’usage des espèces métalliques par l’emploi du système des chèques et des compensations, maintenant si étendu et si perfectionné.

Ceci n’est pas un livre sur le problème de la circulation fiduciaire tel qu’il se présente dans de si nombreuses discussions en Angleterre. Je m’occupe seulement un instant du Bank Charter Act ; pour cette question, et les autres mystères intimes du marché monétaire anglais, Je renvoie mes lecteurs à l’admirable ouvrage de M. Bagehot, Lombard Street[1], auquel mon volume peut servir d’introduction.

Nous avons encore beaucoup à apprendre sur la monnaie avant de nous engager dans des questions singulièrement délicates.

Pour apprendre une langue, nous commençons par étudier sa grammaire avant d’essayer de la lire ou de la parler. Dans les sciences mathématiques, nous nous préparons, par les opérations de l’arithmétique élémentaire, aux raffinements de l’algèbre et du calcul différentiel. Mais, au grand malheur des sciences morales et politiques, — comme l’a très-bien montré M. Herbert Spencer dans son Introduction à la Science Sociale[2], — elles sont trop souvent discutées par des personnes qui n’ont pas même étudié auparavant la grammaire élémentaire ou la simple arithmétique du sujet. De là tous les projets extravagants et les raisonnements faux que l’on y voit naître de temps en temps.

La monnaie représente pour la science économique ce qu’est la quadrature du cercle en géométrie, ou le mouvement perpétuel en mécanique. S’il existait un économiste financier ayant un peu de l’esprit et du savoir de feu le professeur de Morgan, il pourrait faire une collection de projets paradoxaux sur la monnaie de papier, qui vaudrait la Collection de Paradoxes de Morgan sur la quadrature du cercle.

Il y a des gens qui gaspillent leur temps et leur fortune à essayer de prouver au monde récalcitrant qu’on peut supprimer la pauvreté par la distribution de dessins gravés sur des morceaux de papier. Je connais un homme soutenant que les billets de banque sont une panacée contre tous les maux qui frappent l’humanité. D’autres philanthropes voudraient rendre tout le monde riche en battant monnaie de papier, soit avec la dette publique, soit avec les terres du pays, soit avec n’importe quoi. D’autres encore se sont indignés qu’à notre époque de liberté commerciale, la valeur du monnayage de l’or demeurât toujours fixée par un règlement. Récemment, un membre du Parlement a même découvert un nouvel abus, et s’est rendu populaire en faisant de l’agitation à propos des restrictions tyranniques apportées à la fabrication des pièces d’argent à l’Hôtel des Monnaies. Je ne m’étonne pas, disait-il, que le peuple soit pauvre, puisqu’il y a insuffisance de pièces d’un schelling et de six pence, et que le seul montant des taxes et des impôts payés dans une année dépasse la somme totale de petite monnaie circulant dans le royaume.

La monnaie est un sujet extrêmement étendu, sur lequel on a écrit assez de livres pour emplir une bibliothèque considérable. De nombreux changements se sont successivement introduits dans la circulation du monde entier et d’importantes enquêtes ont été récemment ouvertes pour rechercher le meilleur système monétaire. Les renseignements que l’on peut recueillir sur ce sujet dans les travaux des commissions gouvernementales, dans les rapports des conférences internationales ou dans les ouvrages de quelques auteurs, forment une collection d’une étendue vraiment effrayante. Je me suis proposé d’extraire, de cette masse de documents, assez de faits pour intéresser le grand public et lui permettre de se faire une opinion sur beaucoup de problèmes relatifs à la circulation monétaire, dont la solution est urgente.

Devons-nous compter par livres, par dollars, par francs ou par marcs ? Devons-nous avoir l’or et l’argent, l’or ou l’argent comme mesure de la valeur, une circulation métallique ou une circulation de papier ? Comment avons-nous laissé en Angleterre notre monnaie d’or perdre une partie notable de son poids ? Mettrons-nous les frais de remonnayage à la charge de l’État ou a celle de l’infortuné particulier qui a des pièces trop légères ?

En Amérique ces questions sont encore plus pressantes ; leur solution embrasse à la fois le retour au paiement en espèces, la réglementation future de la circulation de papier avec son remplacement partiel par la monnaie, et le caractère exact à donner au dollar américain, au point de vue du marché international. L’Allemagne est au plus fort d’une reconstitution fondamentale, et fort heureuse, de sa circulation métallique et fiduciaire. En France, la grande controverse entre le double étalon et l’étalon unique se traîne encore vers sa fin ; on y prend d’actives mesures pour rendre possible la conversion du papier en circulation. Les autres nations de l’Europe, l’Italie, l’Autriche, la Hollande, la Belgique, la Suisse, les États Scandinaves et la Russie, ne s’occupent pas de transformer leur monnaie, ou si elles y pensent, elles ne sont pas encore fixées sur le choix des moyens. Au spectacle de tous ces changements, rappelons-nous que le présent prépare toujours l’avenir, et que, si un système de monnaie internationale était trouvé, lors même qu’il ne paraitrait pas immédiatement applicable, nous devrions tendre vers lui, comme on doit souhaiter tout ce qui peut rendra l’humanité meilleure.


Je dois avertir mes lecteurs que j’ai consulté les ouvrages suivants : de M. Seyd, notamment son traité Bullion and the Foreign Exchanges ; du professeur Sumner, History of american Currency ; de M. Michel Chevalier, la Monnaie ; de M. Wolowski, ses nombreuses publications sur la monnaie ; j’ai fait usage aussi d’articles excellents du Journal des Économistes. Je dois encore des remerciements à plusieurs banquiers et à d’autres personnes de qui j’ai reçu des renseignements et un obligeant concours, spécialement à MM. John Mills, T. R. Wilkinson, E. Helm, et à M. Roberts, chimiste de l’Hôtel royal des monnaies.

Je dois aussi remercier les personnes qui m’ont envoyé des publications ou des documents souvent d’une grande valeur relativement à la monnaie. Une mention spéciale est nécessaire pour la série de documents et de rapports sur la monnaie et la circulation américaines, que je dois à l’amabilité du directeur de la Monnaie, et à celle de MM. Walker et E. Dubois.

Enfin je dois beaucoup à M. W. H. Brewer, pour le soin avec lequel il a revu toutes les épreuves, ainsi qu’au professeur T. E. Cliffe Leslie, et à MM. R. H. Palgrave et Frederick Hendriks, qui en ont examiné quelques-unes.


  1. Lombard Street ou le marché financier en Angleterre par W. Bagehot, 1 vol. in-18, 1874. (Germer Baillière).
  2. 1 vol. in-8, faisant partie de cette Bibliothèque scientifique internationale.