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La Monongahéla/I

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C. Darveau (p. 9-27).

LA MONONGAHÉLA

I

Un jour de deuil.


L’angelus du soir venait de sonner à la cathédrale de la bonne ville de Québec ; un beau soleil de mai réjouissait la nature ; aucun nuage ne souillait le ciel étincelant. Une brise légère rafraîchissait l’air et caressait mollement les arbres séculaires qui entouraient alors la petite église des Récollets.

Cependant, à peine les derniers appels à la prière du soir s’étaient-ils répercutés dans le lointain, que la cloche se mit à tinter de nouveau. De sa voix grêle, elle semblait jeter aux échos des alentours un suprême sanglot.

Par les rues circulaient les citadins endimanchés, marchant d’un pas tranquille et recueilli, dans lequel on ne reconnaissait plus les vives allures de l’activité ordinaire, tandis que les rares boutiquiers de l’époque se précipitaient sur le pas de leur porte pour voir défiler la foule.

À quel spectacle couraient donc ces dignes habitants d’une ville encore à son berceau ? Quelle catastrophe les arrachait ainsi à leurs occupations ? Quelle perte pouvait donc, comme un voile de deuil, répandre sur toute la ville ce souffle de tristesse ?

Jean-Marie Mercier, taillandier, devisant sur sa porte avec Mathurine Dumas, la mercière du coin, va nous l’apprendre.

— L’enterrement du saint se fait-il pour sûr demain, ma commère ? disait Jean-Marie.

— Pour sûr et certain, mon compère, répliquait Mathurine, que même le bedeau de la cathédrale qui est venu ce tantôt chercher ma dernière aune de crêpe, m’a dit que la procession se mettrait en marche juste à sept heures demain matin.

— Est-ce vrai que le corps va être porté dans les quatre églises de la Haute-Ville ?

— Qui a pu vous dire cette nouvelle ? voisin. Serait-il possible que le bedeau m’aurait caché cet important détail ? reprit Mathurine, vexée à la pensée seule que son voisin pouvait être mieux informé.

— Comment ! vous ignorez ? Mais vous n’étiez donc pas hier soir à la récitation de l’office des morts à l’église des Récollets, quand le supérieur a donné la marche des funérailles et a fait son beau discours sur la mort de Mgr de Laval, que tout le monde pleurait ?

— Hélas ! il m’a été impossible de quitter mon comptoir un seul instant, même que j’ai dû me lever à trois heures ce matin pour pouvoir aller vénérer la dépouille du saint évêque.

— J’ai été plus heureux, mère Dumas, fit Anselme Ribault, tonnelier, qui rejoignait le groupe en ce moment ; j’ai eu le bonheur de passer la nuit de garde auprès du saint, et toute la journée j’ai pris part à l’ornementation de la cathédrale. De sorte que je connais tout le programme de la cérémonie.

— Est-ce bien vrai qu’il y aura procession dans toutes les églises ?

— Rien de plus vrai, c’est moi qui vous le dit, reprit Anselme Ribault en se rengorgeant, puisque je l’ai entendu de mes deux oreilles, mais entendu, là répéter par M. le grand-vicaire Glandelet à M. de la Colombière. C’est parce que les communautés religieuses ont témoigné le désir de voir les restes mortels du vénérable évêque qu’il en a été décidé ainsi.

Laissons Jean-Marie Mercier et la mercière Dumas à leur curiosité, et remplissons une lacune que nous avons dû laisser dans un ouvrage précédent[1].

Le nom de Mgr de Laval est trop intimement lié à l’histoire du pays pour qu’une courte esquisse de sa vie et de ses œuvres ne trouve pas sa place ici.

Sans doute il n’est pas un habitant du Canada qui n’ait appris à vénérer le nom du premier et saint évêque de la Nouvelle-France. Mais combien parmi la masse du peuple — nous n’écrivons que pour ceux-là — qui savent les nombreux titres de ce prélat à notre gratitude ? Certes, s’il en existe, le nombre en est certainement bien petit.

Eh bien ! donc, au risque même de tomber dans le hors d’œuvre, nous allons consacrer quelques pages au récit de ses travaux, de ses vertus, ne regrettant qu’une seule chose, que l’espace et nos humbles capacités nous laissent bien au-dessous de la tâche.

L’illustre et pieux prélat, l’intrépide François-Xavier de Laval-Montmorency, naquit à Laval, ville du Maine, dans le diocèse de Chartres en France, le 30 avril 1623.

Son père, Hugues de Laval, sieur de Montigny, le plaça, jeune encore, au collège des jésuites, à la Flèche, où il fit un brillant cours d’études.

À peine eût-il atteint l’âge de huit ans, que le jeune François reçut la tonsure, et deux ans plus tard, son oncle, l’évêque d’Évreux, le faisait chanoine-honoraire de sa cathédrale.

Quelques années après, la mort de ses deux frères aînés le força de quitter l’habit ecclésiastique pour se consacrer au soin de ses parents et à l’administration de leur fortune, malgré sa grande répugnance à rentrer dans le monde. Aussi se débarrassa-t-il bientôt de ces devoirs temporels pour s’incorporer de nouveau dans la milice du sanctuaire.

À dix-huit ans, il se rendit à Paris pour faire son cours de théologie qu’il continua sans interruption jusqu’à son ordination qui eut lieu vers 1646. Un an auparavant, il avait été nommé archidiacre d’Évreux, charge qu’il remit cinq ans plus tard en faveur de son pieux précepteur, Henri-Marie Boudon, écrivain distingué, auteur de plusieurs ouvrages ascétiques.

C’est vers cette époque que M. de Laval, plus connu alors sous le nom d’abbé de Montigny, renonça, non-seulement à tous les biens dont il avait hérité de ses frères, mais même à son propre patrimoine.

Il se retira ensuite auprès de M. de Bernières de Louvigny, trésorier de France pour la généralité de Caën, qui habitait son ermitage où se réunissait l’élite des jeunes gens distingués par leur piété et leurs bonnes mœurs.

Pendant son séjour chez M. de Bernières, qui dura quatre années, l’abbé de Montigny se lia avec M. de Mésy qu’il fit préposé plus tard au gouvernement de la colonie. Le gouverneur répondit à ces bons procédés par la plus noire ingratitude et suscita à Mgr de Laval, dans la suite, les plus grands chagrins au sujet de la traite de l’eau-de-vie avec les sauvages. Pour se venger de cette guerre intestine de la part du premier magistrat de la Nouvelle-France, tout le temps qu’elle dura, l’évêque faisait célébrer chaque jour une messe pour obtenir du ciel la conversion de celui qui l’injuriait. Disons de suite qu’il eut la consolation de le voir mourir dans les sentiments du plus vif repentir. Sur sa demande expresse, M. de Mésy fut enterré sans éclat, sans pompe funèbre, dans le cimetière des pauvres de la ville.

C’est aussi pendant son séjour à Caën que l’abbé de Montigny donna les premières preuves des hautes destinées où l’appelaient ses éminentes qualités, en gagnant un procès considérable en faveur d’une communauté d’hospitalières. Il déploya en cette circonstance un fond de connaissances, une richesse de savoir et une familiarité avec la jurisprudence qui surprit tous ceux qui avaient cru le connaître jusque-là, mais n’avaient pas même soupçonné la vaste étendue de son érudition.

L’accroissement toujours plus rapide des missions du Canada nécessitait la présence d’un évêque. Les pieux fondateurs de ces missions lointaines, et notamment le vénérable Olier, chargèrent Mgr Gaufre de l’exécution du projet. Celui-ci remit ses pouvoirs à l’évêque de Grasse, Mgr Godeau, qui en conféra avec les évêques de France alors assemblés à Paris.

Deux évêques furent députés auprès d’Anne d’Autriche, alors régente du royaume, pour obtenir son consentement. La reine déclara qu’elle avait déjà reçu des propositions des révérends pères jésuites qui lui avaient désigné l’abbé de Montigny « comme le seul homme capable de former des missionnaires en Canada, de réformer les abus et les désordres qui pourraient s’être introduits dans ces missions lointaines, de faire fructifier les principes qui y avaient été semés et de soutenir en toute occasion les droits de la morale et de la religion attaqués de temps à autre par les colons de mœurs et de principes trop libres pour l’exemple des indigènes. »

L’abbé de Montigny s’alarma des difficultés de la tâche que l’on songeait à lui confier. Il supplia qu’on le laissa partir pour la Nouvelle-France seulement en qualité de simple missionnaire. Mais la divine Providence en avait décidé autrement et en 1657, le pape Alexandre VII fit expédier les bulles de M. l’abbé de Montigny, le nommant évêque de Pétrée en Arabie, in partibus infedelium, et vicaire apostolique en la Nouvelle-France.

La pauvreté du nouveau titulaire était telle, que ses amis durent se cotiser volontairement pour lui composer un revenu de mille francs « pour satisfaire à ses besoins en deçà des mers. »

Ce fut l’année suivante, le 8 décembre 1658, jour de l’Immaculée Conception, que l’évêque de Pétrée reçût le caractère épiscopal des mains du nonce papal, assisté des évêques de Rhodez et de Toul, dans l’église de Saint-Germain-des-Prés, à Paris.

Nous passerons sous silence les épreuves de Mgr de Laval avant son départ de France — de la part de ceux qui lui contestèrent sa juridiction — et nous le suivrons dans la Nouvelle-France, où il arriva le 16 juin 1659.

On ne l’attendait pas sitôt, ce qui explique pourquoi on ne lui fit pas une réception aussi solennelle et aussi pompeuse qu’il convenait à son rang. Il fut reçu par le gouverneur, M. le marquis d’Argenson, qui le complimenta sur son heureuse arrivée dans la colonie, ainsi que sa suite composée de MM. Torcapel et Pèlerin, prêtres, et M. Henri de Bernières, neveu de l’intendant de Caën, qui n’était encore que sous-diacre.

Le nouvel évêque reçut l’hospitalité des RR. PP. Jésuites, dont la chapelle servait alors d’église paroissiale ; mais l’exiguïté du logis le força bientôt de se retirer chez les dames de l’Hôtel-Dieu, puis trois mois après chez les dames Ursulines, puis enfin dans une maison de madame de la Peltrie, qu’il occupa deux années. À cette époque, Mgr de Laval acheta une maison qui tombait en ruines, la fit réparer et y demeura jusqu’à ce qu’il eût bâti son séminaire. Cette maison était située près de l’église paroissiale et du cimetière qui l’avoisinait.

Dès qu’il fut remis des fatigues d’une orageuse traversée, Mgr de Laval étudia les affaires locales et chercha à se procurer les renseignements possibles sur les hommes et les choses de la colonie. Puis le printemps suivant, il entreprit de visiter par lui-même son vaste diocèse. S’imagine-t-on aujourd’hui les fatigues, les privations de toutes sortes d’une visite pastorale à cette époque, qui commença au Saguenay pour se terminer au lac des Deux-Montagnes ? Mais aucune considération ne put l’arrêter ; il voulait tout voir par lui-même, tout rétablir, tout activer.

Mgr de Laval consacra ensuite une grande partie de son énergie à réprimer le honteux trafic de l’eau-de-vie parmi les sauvages. Que de troubles ! que d’avanies ! lui furent suscités à cause des sages mesures qu’il adopta, mesures qui devaient pourtant produire un résultat si moral et empêcher tant de malheurs parmi le peuple. Et cela de la part même de ceux qui auraient dû l’aider de leur influence et de leur position : les gouverneurs d’Avaugour et de Mésy.

Nous renvoyons ceux qui seraient tentés d’accuser le premier évêque de Québec de rigorisme outré, aux mémoires du temps. Ils y liront avec horreur la relation des mille et une scènes de lubricité, de viol, de carnage auxquelles ce trafic des liqueurs a été cause tant qu’il a été toléré parmi des nations barbares et misérables qui avaient pour ces poisons une soif inextinguible.

Cependant, Mgr de Laval fut bientôt convaincu qu’il fallait dans la colonie le siégé stable et permanent d’un évêque. C’est dans ce but qu’il s’embarqua pour la France vers le milieu de l’été de 1662.

Louis XIV consentit volontiers à l’érection du diocèse et voulut que le titre en resta à l’évêque de Pétrée. L’affaire ne fut cependant définitivement réglée qu’à un second voyage de Mgr de Laval en 1672, et deux ans après, c’est-à-dire le premier octobre 1674, le pape Clément X expédia la bulle qui érigeait Québec en évêché. Le roi se chargea des frais d’expédition, le titulaire étant trop pauvre encore pour les acquitter.

Dans ces mêmes voyages, Mgr de Laval avait fortement agité plusieurs projets importants qu’il eut la satisfaction de voir se réaliser pour le plus grand bien du pays. D’abord la nécessité urgente d’établir une cour souveraine à Québec. En avril 1663, l’édit en fut signé par le roi établissant « Un conseil souverain qui se tiendra en la ville de Québec…… lequel aura pouvoir de connaître de toutes les causes civiles et criminelles pour les juger souverainement et en dernier ressort. » Puis l’autorisation de construire un séminaire épiscopal à Québec, que le roi accorda et dont les lettres-patentes furent expédiées en bonne et due forme au mois d’avril 1663.

Ses affaires étant terminées avec un succès égal à son zèle, le premier titulaire au siège apostolique de Québec quitta la France le jour de la Pentecôte, 19 mai 1663, accompagné de M. de Mésy, le nouveau gouverneur, qui venait remplacer le baron d’Avaugour, de M. Gaudet, nommé commissaire du roi et intendant, de MM. de Mezerets, Paulmiers et Rafeix.[2] Quelques compagnies d’hommes de troupe étaient aussi du convoi et cent nouvelles familles de colons.

Après une traversée orageuse, dans laquelle le scorbut enleva soixante personnes, ce qui lui permit d’exercer sa charité évangélique, Mgr de Laval arriva à Québec au commencement de septembre et fut reçu au son des cloches et au bruit du canon.

Il établit en arrivant une officialité, tribunal ecclésiastique où l’on jugeait les causes de ceux qui y avaient recours d’après les canons de l’église et les règlements du diocèse, et il dirigea ensuite tous ses efforts dans le sens de l’éducation. Grâce à la vie austère qu’il menait et à la stricte économie qui présidait à l’entretien de sa maison, il se trouva en position bientôt de commencer les travaux de son séminaire. Quels sacrifices ne dut-il pas s’imposer pour construire cet édifice ! Quels obstacles n’eût-il pas à vaincre ! C’est ainsi qu’il fut obligé de vendre un fief qu’il possédait à l’île d’Orléans et d’employer une somme qui lui avait été donnée pour bâtir un presbytère, se chargeant à perpétuité, de loger le curé au séminaire ou de lui procurer à ses frais un autre logement si les choses changeaient.

Dieu lui permit enfin de voir son œuvre couronnée de succès et l’année suivante il vint y habiter. C’était alors une construction en bois enduit de crépit (colombage) exécutée à la hâte en attendant qu’on put construire en pierre, et qui coûta six mille livres.

Presque immédiatement après son arrivée en 1663, l’évêque s’était occupé de restaurer l’église paroissiale érigée en cure en 1664, et unit par le même décret au séminaire des missions étrangères à Paris. Cette église, grâce à son zèle, se trouva en état d’être bénite le deuxième dimanche de juillet 1666. La dédicace solennelle en fut faite sous le vocable de « l’Immaculée Conception de Marie. » Elle avait été dédiée à la Sainte-Vierge auparavant sous l’invocation de « Notre-Dame de la Paix. »

Mgr de Laval éprouva une douce et sainte joie lorsqu’il eût le bonheur, le 4 mars 1671, d’ordonner le premier enfant du sol qui se consacrait au travail de la vigne du Seigneur, M. Charles-Amados Martin, qui fut attaché au séminaire de Québec. La première ordination au Canada avait eu lieu le 15 août 1659 par la promotion au sacerdoce de M. François Dalet venu diacre en ce pays.

Tout ceci excitait le zèle du pieux prélat qui déplorait l’absence d’une institution lui permettant de former des élèves à la théologie. Bref, en 1678, ses ressources augmentant, il tenta, de mettre à exécution son idée. Il acquit une étendue de seize arpents en superficie de terrains qui joignaient à ce que la fabrique possédait déjà. C’est l’emplacement qu’occupe actuellement le Séminaire de Québec et ses dépendances. La première pierre du nouvel édifice fut posée le 14 avril 1678. Cinq ans plus tard, il jetait les assises du Petit-Séminaire « où l’on devait enseigner aux enfants des français et des sauvages les éléments des langues française et latine. »

Ce ne fut cependant que le 8 octobre 1688, jour de la fête de St. Denis, que les portes du nouveau collège s’ouvrirent à la jeunesse du pays. Ce jour-là Mgr de Laval eût pour la première fois la consolation de se voir entourer de soixante enfants portant le capot bleu et la ceinture verte, dont quatre sauvages qu’il fut impossible de rendre studieux et disciplinés. De guerre lasse on fut obligé de les laisser à leur vie des bois.

C’est aussi vers cette époque que l’infatigable prélat établit un second collège à St Joachim, dans la Côte de Beaupré, à l’endroit connu de nos jours sous le nom de Petite Ferme. Les enfants des paysans y apprenaient la lecture, l’écriture, on leur montrait des métiers, et si l’on découvrait en eux certaines aptitudes aux sciences, on les transférait au Séminaire de Québec.

Au milieu de ces immenses travaux qui absorbaient son attention, Mgr de Laval avait été obligé de faire un nouveau voyage en France en 1674. Il y resta dix-huit mois et reçut pendant son séjour la bulle qui érigeait Québec en évêché. Cette érection ne fut confirmée par Louis XIV qu’en 1697 par lettres-patentes enregistrées au Grand-Conseil.

Mgr de Laval établit le chapitre de la cathédrale de Québec le 6 novembre 1684, lequel lui suscita par la suite des difficultés assez graves.

Cependant le saint évêque, parvenu à un âge avancé, miné du reste par toutes sortes d’infirmités pensa à se pourvoir d’un successeur. C’est dans ce but qu’il s’embarqua de nouveau pour traverser les mers. Le roi fit en vain les plus grandes instances pour l’engager à gouverner plus longtemps son diocèse ; mais le trouvant inflexible dans sa résolution, par reconnaissance pour ses services envers l’état et l’église, il lui laissa le choix de son successeur. Sur la recommandation du père Valois, jésuite, auquel Mgr de Laval s’était adressé pour demander conseil, ce choix tomba sur l’abbé de St Vallier, alors aumônier du roi, prêtre d’un mérite supérieur, qui s’était fait remarquer à la cour par sa piété et sa modestie.

Le choix fut ratifié par Louis XIV qui permit en même temps au nouveau titulaire de visiter au préalable la colonie. C’est dans ce but que M. de St Vallier arriva à Québec à la fin de juillet 1685, en compagnie de M. Denonville, onzième gouverneur de la Nouvelle-France. En qualité de vicaire-apostolique de Québec, il y resta jusqu’au 18 novembre 1686.

À son retour en France, Mgr de Laval le décida à recevoir la consécration épiscopale et il se démit lui-même de son titre le 24 janvier 1688. Au printemps de la même année, l’évêque démissionnaire s’embarqua à bord du Soleil d’Afrique, vaisseau du roi, pour revenir au Canada, où il arriva le 3 juin, à la grande joie de tous les habitants de la colonie, qui désespéraient de le revoir. Il annonça l’arrivée prochaine de son successeur, engageant tous les fidèles à se montrer dociles et respectueux à ses avis.

Mgr Jean-Baptiste Chévrières-de-la-Croix de St Vallier, qui avait été consacré au mois de janvier précédent, arriva effectivement le premier août 1688 et prit son logement au Séminaire.

Mgr de Laval se retira également au Séminaire de Québec auquel il fit cession de tous ses biens, et, toujours infatigable dans son zèle, il s’efforça, par son travail et ses conseils, d’aplanir les difficultés que son successeur avait à surmonter dans l’exercice de ses importantes fonctions.

Nous touchons à un des moments les plus douloureux de la vie de Mgr Laval. Le 25 novembre 1701, sur les deux heures de l’après-midi, le feu prit tout à coup au Séminaire de Québec, en l’absence des prêtres de la maison, qui étaient à leur terre de St Michel avec les élèves. Le feu dura jusqu’à la nuit et consuma tout. On fut obligé d’y enlever l’évêque qui fut transporté à demi vêtu chez les jésuites.,

Le pieux vieillard supporta ce malheur avec résignation et répétait chaque fois qu’on lui rappelait le désastre : Sit nomen domini benedictum !

Mgr de Laval sollicita immédiatement des secours en France, et le roi lui accorda quatre mille livres pour aider à la reconstruction de son séminaire. On se mit à l’œuvre et les travaux de la nouvelle bâtisse furent pousser avec vigueur. Mais tant il est vrai que Dieu réserve parfois les plus grandes afflictions à ceux qu’il aime, aux saints sur la terre comme un encouragement, en quelques sorte, à ceux qui souffrent et qui sont contrariés, quatre ans plus tard, en 1705, le vénérable évêque voyait de nouveau la plus grande partie de son œuvre détruite dans une nouvelle conflagration, causée par la négligence des menuisiers qui avaient allumé dans leur boutique un feu qu’ils n’avaient pas surveillé. Meubles, provisions, linges, etc., le fruit de quatre années d’épargnes et de privations de tous genres qu’ils s’étaient imposées, tout, tout fut perdu !

Il se retira de nouveau chez les jésuites. Mais ce grand serviteur de Dieu, cet athlète de toutes les bonnes œuvres allait bientôt recevoir la récompense de ses travaux.

Les Anglais avait pris, en 1705, le vaisseau du roi la Seine, à bord duquel se trouvaient Mgr de St-Vallier, un grand nombre d’ecclésiastiques, plusieurs riches particuliers et une cargaison estimée à plus d’un million. Mgr de St-Vallier avait été conduit en Angleterre où il fut retenu prisonnier huit ans.

En l’absence de son successeur, malgré son grand âge et ses infirmités, Mgr de Laval ne voulut pas manquer d’assister à tous les offices au chœur de la cathédrale. Le vendredi-saint, ses secrétaires s’aperçurent dès le matin qu’il était moins dispos qu’à l’ordinaire et, vu le froid rigoureux qui se faisait sentir ce jour-là, ils essayèrent de le retenir dans ses appartements. Ce fut en vain. Pendant l’office, il s’affaissa tout à coup sous son propre poids, et le médecin constata dans la journée qu’il avait contracté une grave pleurésie.

La maladie fut longue, et le vénérable vieillard la supporta jusqu’à la fin avec une patience et un courage inaltérables, toujours sans aigreur, sans plaintes et sans sortir de l’égalité naturel de son caractère.

Enfin le 6 mai 1708, à sept heures et quart du matin, le grand apôtre de la Nouvelle-France, chargé d’années et de bonnes œuvres, rendait sa belle âme à Dieu, et allait recevoir la juste récompense d’une vie modèle, entièrement consacrée à l’édification de ses semblables.

« Éminent par ses vertus, dit un de ses biographes,[3] aimable par ses qualités, doué d’une science et d’une profondeur de jugement qui faisait respecter ses décisions, il fut à ses derniers instants l’objet des regrets de tous les colons, comme il avait été toute sa vie l’objet de leur vénération et de leur sincère estime ».

Le son des cloches annonça à toute la ville ce lugubre événement. Tout le peuple se pressa auprès du lit funèbre, sur lequel gisait le corps inanimé de celui qui avait tant aimé son troupeau et pour le bien duquel il s’était imposé de si grands sacrifices. Chacun voulut faire toucher à son corps quelque objet de piété. Il n’est pas jusqu’aux enfants qui envahissaient la chapelle ardente en criant : « Laissez-nous voir le Saint ! Laissez-nous voir le Saint ! ! »[4]

  1. Les Exploits d’iberville — Imp. C. Darveau, 1888.
  2. Ces renseignements sont empruntés aux « Notes sur la vie et les voyages de Mgr de Laval » par l’abbé de la Tour.
  3. Esquisse de la vie de Mgr de Laval — Vieille brochure anonyme.
  4. Historique.