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La Monongahéla/XIV

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C. Darveau (p. 137-142).

XIV

Premier amour.


C’était un assez détestable personnage que Don Gusman de Santocha. Très-fier de sa noblesse qu’il faisait remonter aux anciens rois d’Aragon, l’alcade nourrissait également de fortes prétentions au bel esprit, à l’élégance et à la distinction. Il se croyait irrésistible et celui qui aurait assumé la tâche de le convaincre qu’il n’était pas la coqueluche de toutes les belles dames, y aurait certainement perdu son éloquence et son temps.

Don Gusman était riche, et sa qualité de premier magistrat de l’endroit lui donnait une considération et un prestige dont il se servait pour éblouir les badauds, parmi lesquels figurait — notre rôle d’historien impartial nous force à l’avouer — le trop crédule et trop confiant Don Pedro lui-même.

L’alcade du reste exploitait cet engouement et faisait miroiter devant les yeux du commandant une grandesse d’Espagne, si certain projet d’alliance avec Dona Maria était couronné de succès.

Car — est-il besoin de le dire ? — Don Gusman, en présence de la riche beauté de la jeune fille, n’avait pu rester insensible à ses charmes et s’était modestement placé sur la liste des prétendants. Est-il nécessaire d’ajouter que le commandant se serait fait un crime de repousser ces recherches de Don Gusman pour sa fille, ne trouvant pas, dans sa partialité pour lui, un parti plus noble et plus brillant.

Quant à Dona Maria, en vraie espagnole, le luxe déployé par l’alcade, et ses grandes richesses, avaient bien le don d’éblouir son esprit et de flatter son amour-propre ; mais ces grands avantages touchaient-ils son cœur ? C’est ce que nous verrons dans la suite de ce récit.

Dans tous les cas, soit coquetterie, soit tout autre sentiment, Daniel crut remarquer, dès la première semaine de son séjour chez Don Pedro, que la jeune fille ne paraissait pas insensible aux attentions, empressées de Don Gusman.

Chose étrange à cette époque de galanterie, étant donné sa nature et son caractère sympathique, Daniel avait eu cependant une jeunesse ascétique et était ignorant de cette grande chose qu’on appelle : l’amour ! Car il nous est impossible de donner ce nom à trois ou quatre innocentes intrigues dont il avait été le héros, et qui n’avaient pas même laissé dans son esprit l’empreinte d’un souvenir.

Dès le premier jour, en voyant Doña Maria, Daniel éprouva une commotion trop violente pour n’être pas ébranlé dans son équilibre et conserver le sang-froid nécessaire pour se rendre compte des conséquences où l’entraînerait un pareil amour. Mais quand il vit ensuite les assiduités de Don Gusman et la grande faveur avec laquelle elles étaient approuvées par le commandant, il eût un réveil de raison, et s’il eût pu quitter ce séjour dangereux pour son repos, il serait certainement parti.

Malheureusement le devoir le clouait auprès de cette sirène. En effet, dès le lendemain de son arrivée au fort Presidio del Norte, il avait eu une longue conférence avec Don Pedro au sujet de sa mission. Celui-ci, tout en accueillant favorablement pour sa part l’idée de nouer des relations commerciales entre les deux colonies, n’avait aucun titre pour négocier avec l’ambassadeur de M. de Bienville. Il ne pouvait donc que le renvoyer à son chef le plus immédiat, qui était le gouverneur de Caouil, en lui fournissant une escorte.

Le départ cependant ne pouvant s’effectuer au gré de St-Denis, force lui fut donc d’attendre le bon plaisir de Don Pedro.

Le jeune homme voyait Deña Maria tous les jours, et plus il étudiait de près cette belle physionomie, plus il y découvrait comme à profusion des détails, des traits, des accents qui le ravissaient.

S’abandonnant alors tout entier au charme de cette beauté exquise, dont les yeux et l’âme d’un poète devaient être particulièrement touchés, il sentit vers Dona Maria un élan irrésistible, et, sans aucune vue du lendemain, il résolut de lui plaire ou de périr.

Toutes les ressources et toutes les richesses qu’il avait dans l’esprit, toutes les grâces qu’il avait dans le cœur, il les prit pour ainsi dire à pleines mains pour les répandre aux pieds de la jeune fille.

Bien que Dona Maria ne put saisir dans son langage l’ombre d’un compliment direct, elle sentait, avec le tact d’un femme que les yeux, l’accent, la parole entraînée de Daniel était un hommage continuel à son adresse ; elle comprenait qu’elle était l’inspiratrice unique de cette verve éloquente avec laquelle il lui confiait ses impressions, ses désespoirs et ses joies, touchant à tout dans sa route en homme qui suppose à la personne qui l’écoute une intelligence ouverte à toutes les choses de la terre et du ciel.

Cette flatterie souveraine, dont elle était digne, flattait sa fierté espagnole, la charmait et la troublait. Elle craignait secrètement de lui paraître sotte et puérile.

Et cependant le jeune homme admirait la justesse de ses moindres paroles et l’exquise sensibilité de ses impressions.

C’est surtout quand elle lui raconta un soir, à la clarté des étoiles, assis tous les deux sur la vérandah, sous la surveillance inquiète d’Inès, la mort de sa mère, le chagrin qu’elle eût de quitter son couvent, ses compagnes, ce pays enchanteur de l’Andalousie pour venir s’ensevelir dans ces solitudes, afin d’aider son père à refaire leur fortune, qu’elle eût le don de l’émouvoir et d’entrer tout-à-fait dans son cœur.

Il l’écouta avec une sorte de recueillement attendri, achevant ses pensés d’un mot, quelquefois d’un sourire, et souvent les prévenant, comme si leurs deux existences eussent été mêlées heure par heure depuis qu’ils vivaient, et que le moindre battement de chacun de leur cœur eût été fidèlement répété dans l’autre.

Mais Daniel, à côté de ces moments d’ivresse sans mélange, rencontrait des jours douloureux. Tout à coup, au moment même où la jeune fille venait de lui montrer le plus charmant abandon, Don Gusman arrivait-il ? elle tournait alors le feu de ses batteries vers ce détestable personnage qui trouvait ces attentions toutes naturelles et comme chose lui étant légitimement due.

Alors la jalousie rongeait le cœur de Daniel. Il quittait le salon la rage dans l’âme, se creusait la cervelle pour trouver les moyens de chercher une bonne querelle à cet espagnol, maudissait les femmes coquettes en général et Dona Maria en particulier, se jurant de ne plus la revoir que pour lui dire toute l’amertume de son cœur.

Était-ce pure coquetterie cependant qui faisait agir ainsi la jeune fille ?

Sans doute elle était trop belle et trop fille d’Ève pour ne pas sacrifier à ce défaut de toutes les femmes ; en outre elle était espagnole et de plus ambitieuse des richesses, en ce sens qu’ayant connu la misère, elle la craignait. Or, quand aux battements précipités de son cœur elle sentait tout l’empire, toute la place que Daniel prenait dans son existence, elle s’effrayait.

Quel avenir attendre d’un pauvre officier sans fortune qu’elle était exposée tous les jours à perdre et, qui la laisserait dans l’indigence ? Au contraire, Don Gusman, par sa position, ses relations, ses grandes richesses, était un parti certain et envié par les plus grandes familles.

Tel était le langage que lui tenait la raison. Car le cœur lui disait bien d’autres choses, et surtout que le bonheur était aux côtés du jeune officier français.

Voilà pourquoi elle avait des revirements soudains qui faisaient tant souffrir le pauvre Daniel.