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La Monongahéla/XVII

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C. Darveau (p. 162-178).

XVII

Les faits et gestes de maître Bertrand.


Le lecteur trouve peut-être que nous nous sommes éloignés un peu trop longtemps de certains personnages intéressants de cette véridique histoire : nous voulons parler de cette poignée de braves que nous avons laissée au fort St-Jean de Terreneuve, après en avoir fait la conquête.

Si les armes françaises étaient heureuses dans l’île de Terreneuve, il en était autrement en Acadie.

Port-Royal venait de capituler honorablement, il est vrai, devant cinquante-deux navires anglais renfermant trois mille cinq cents hommes de troupes, sous le commandement du colonel Nicholson, tandis que M. de Subercase n’avait pas cent hommes valides à leur opposer. Il affirme même dans sa lettre au ministre de Pontchartrain qu’il ne sortit du fort, avec armes et bagages, qu’à la tête de cinquante et un soldats.

Avant que la nouvelle de cette capitulation arriva à St-Jean, de bonne heure, dans le printemps, M. de Saint Ovide envoya Nicolas de Neuville à la tête de ses soixante marins pour s’emparer de Carbonière, le seul poste qui n’avait pas été pris par les Français dans l’île de Terreneuve.

Le cinq mai, le détachement était campé dans la baie de la Trinité.

Ce jour-là brillait un magnifique soleil qui donnait à la verdure un renouveau de vie ; les oiseaux chantaient dans la ramure et le flot, venant s’échouer sur la rive, clapotait tout bas. Pas un seul zéphir ne venait troubler la surface polie de la mer.

Nicolas de Neuville, avant de pousser plus loin, avait cru prudent de faire une reconnaissance. Dès le matin, à la tête d’une trentaine de ses hommes, il se mit donc en marche avec la résolution de ne revenir que tard dans la journée, laissant le reste de sa troupe sur le rivage de la baie, campée à l’abri d’un cap, et sous le commandement du vieux maître Gaspard Bertrand.

Vers midi, après un frugal repas, les hommes vinrent se grouper autour de leur chef qui, comme toujours, non-chalamment étendu sur un quartier de roc couvert de mousse, fumait sa pipe avec la majesté d’un jupiter tonnant.

Le vieux maître poussait les flocons de fumée avec une ardeur inaccoutumée, s’enveloppant dans un nuage, ce qui lui donnait un faux air de ces idoles indoues que les brachmes, pour frapper l’esprit de leurs adeptes, pourvoyaient jadis d’un appareil à vapeur qu’ils faisaient jouer dans les circonstances solennelles.

Bertrand était plongé dans un mutisme absolu, ce qui indiquait de sa part une forte préoccupation ou une mauvaise humeur marquée.

Personne n’osait l’interroger, quand l’éternel Pompon-Filasse, pour lequel le vieux maître semblait avoir un faible reconnu, se permit de rompre ce silence inquiétant.

— Maître, dit-il timidement, vous avez l’air d’avoir la boussole à l’envers, comme qui dirait un chien qu’on aurait coupé la queue.

— Qué que ça te fait, mon garçon ?

— Dame ! maître, ça me met l’âme en pantenne, et puis les camarades s’ennuient que Cartahut en a avalé sa chique.

— Tu parlais tout à l’heure de chien à la queue coupée, mon garçon, dont je constate que l’effet moral commence à se former. Pour lors, Pompon, sais-tu tant seulement ce que c’est que la vanité ?

— Dame, maître, la vanité… la vanité… c’est comme qui dirait les femmes quand elles se pavoisent toute la ralingue de rubans et qu’elles se mettent les cheveux sur les écubiers, comme les sauvagesses des pays d’en haut.

— Tu n’y entends rien, mon garçon, il y a des vanités plus grandes que les autres vanités, à preuve que j’ai lu dans un gros livre, qu’un particulier de la mer du sud avait coupé la queue à son chien pour faire parler de lui.

— En v’là un drôle de particulier ! fit un matelot.

— Mais, maître, reprit Pompon-Filasse, il y a une chose curieuse…

— Quoi donc ? mon garçon.

— C’est quand on parle des femmes vous faites toujours la grimace. Que vous les aimez donc pas les femmes, maître ? Moi, je rêve qu’à ça.

— Regarde-moi, ton gabarit, mon garçon ; avec ta chevelure de vieux bouts d’amarre échiffée, dis-moi nonobstant si le bon Dieu t’a gréé d’un physique pour naviguer dans les bonnes eaux des femmes ?

— Mais, maître, je connais ça, les femmes.

— Pompon-Filasse, mon garçon, reprit le vieux maître en se soulevant, il y a femme et femme, comme il y a matelot et matelot, il y a des femmes de toutes sortes. Il y en a dont l’embonpoint attire les regards, il y en a qui sont faites comme des sabres d’abordage ; il y en a qui sont brunes comme les négresses de la mer du sud, que je te recommande, mon garçon, d’autres qui sont blondes. Il y en a qui ont de la pudeur et d’autres qui n’en ont pas, et je dois te dire, pour ton instruction, que celles qui en ont le plus sont souvent celles qui en ont le moins.

— Comment ça, maître, fit Pompon-Filasse qui écarquillait de grands yeux en face d’une aussi claire démonstration.

— Comment ça ? Je me comprends, mon garçon. C’est-à-dire qu’il y a des femmes qui sont mieux défendues par leur simple innocence que par trois gros navires de cent canons.

— Mais, maître, vous n’aimez donc pas ça, vous, les femmes ?

Au lieu de répondre, Bertrand s’assit complètement, retroussa la manche de sa vareuse et découvrant un bras musculeux dont les nerfs faisaient saillie comme de gros cordages, il le porta sous le nez de Pompon.

— Reluque-moi ça ! dit-il.

— Quoi ? maître.

— Ne reluques-tu rien ? espèce de cachalot.

Et Bertrand désignait un tatouage qui avait la prétention de vouloir représenter deux cœurs superposés qu’entourait une bande noire qui figurait probablement un nom écrit.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Ça ?

— Oui, maître, ça ?

— C’est le nom respectable d’une certaine payse à laquelle j’ai juré il y a trente ans fidélité et qui m’aimait d’une furieuse manière, qu’elle m’en a donné des preuves.

— Quelles preuves ? maître.

— S’il t’arrive, mon garçon, de naviguer dans les eaux d’une femme et qu’elle soit bonne et douce pour toi, ouvre l’œil, c’est qu’elle t’aime pas, et je serais moi-même une pauvre espèce d’individu auprès de ma payse, si elle ne m’avait pas étrillé plus d’une fois avec des circonstances dont le détail te ferait frémir. Je ne t’en citerai qu’une. Pour lors c’était en 1690 ; je venais de faire un voyage à la Baie d’Hudson et…

Le vieux maître en était là de son début, quand il resta tout à coup bouche béante, ses petits yeux démesurément ouverts, stupéfié d’étonnement comme si la tête de Méduse se fut présentée devant ses yeux.

Tous les matelots suivirent la direction de son regard et aperçurent, débouchant au pied du cap, un navire de guerre poussé par le courant et qui resta stationnaire aussitôt qu’il fut entré dans les eaux de la baie.

— Mille sabords ! fit le vieux maître en se redressant, au gabarit, à la mâture, vous le voyez comme moi, mes enfants, c’est un anglais qui est pris dans une accalmie. Et le lieutenant de Neuville qui n’est pas là.

— Mais, maître qu’est-ce qu’il y pourrait faire, le lieutenant ? répondirent plusieurs voix.

— Comment ! ce qu’il pourrait y faire ? Mais vous ne voyez donc pas qu’il n’a que trente canons ? que c’est tout au plus s’il y a cent cinquante hommes à bord !

— Oui, maître. Après ?

— Qui peut nous empêcher de le prendre ?

— Avec quoi ?

— Mais n’avons-nous pas nos armes ? Ne pouvons-nous aborder le navire dans les chaloupes qui sont-là attachées au rivage ?

— Elles sont bien vieilles ! fit Pompon.

— Quoique ça fait si elles peuvent nous porter jusque-là ? Qu’elles coulent ensuite, je m’en bas l’œil.

— Oui, mais le lieutenant n’est pas là et il n’arrivera pas avant la nuit.

Bertrand réfléchit pendant quelques minutes, puis relevant la tête :

— Mes vieux de la cale, dit-il, avez-vous confiance dans le vieux maître Bertrand ?

— Oui, oui, maître ! crièrent-ils tous.

— Eh bien ! pour lors voici ce que je propose, et lâche sera celui qui ne voudra pas naviguer dans mes eaux.

— Oui, oui, maître !

— Pour lors, la brise de terre peut s’élever d’un moment à l’autre, à la marée baissante, et alors, bonsoir la compagnie : le navire s’éloignera, et ni vu, ni connu. Donc, nous n’attendons pas l’arrivée du lieutenant et des camarades. Vingt-cinq bons lurons comme nous autres, bien armés et qui n’ont pas peur d’avaler leur gaffe, valent bien cent cinquante de ces anglais qui n’ont pas plus de vertu que des terriens.[1] Nous nous embarquons dans deux chaloupes et nous laissons la troisième pour le lieutenant et ses hommes s’ils arrivent avant que la danse soit finie.

— En voyant ces deux chaloupes, ils nous prendront à bord du navire pour des pêcheurs, et ça leur fera un effet moral d’autant plus drôle quand ils s’apercevront à quelle espèce de durs à cuire ils ont affaire. Nous montons à l’abordage et nous prenons le vaisseau. C’est pas plus malin que ça. Qu’en dites-vous ? mes enfants.

— C’est tout juste ça, maître Bertrand ; nous sommes prêts.

— Pour lors, embarque ! embarque ! matelots ! En avant la danse ! Bitte et bosse en grand !

La tentative d’un pareil coup d’audace surmonte aujourd’hui l’imagination. On ne se fait pas à l’idée que vingt-cinq hommes, montés dans deux mauvaises chaloupes, n’ayant pour armes que leurs fusils et leur hache d’abordage, aient la pensée de s’attaquer à un navire de guerre de trente canons et de cent trente hommes d’équipage, et cela en plein jour, à la clarté d’un beau soleil de mai.

Mais un combat dans de telles proportions semblait naturel à ces hommes sans peur, d’une bravoure poussée jusqu’à la témérité, accoutumés à se battre contre un ennemi toujours supérieur en nombre et toujours mieux armé.

Nous comprenons que le lecteur serait justifiable de taxer d’invraisemblance les faits que nous allons raconter, si nous n’avions pas à présenter les preuves les plus authentiques de l’histoire.[2]

Cet homérique exploit n’est pas le seul, du reste que nous trouvions dans nos annales ; nous rappellerons pour mémoire un vaisseau anglais enlevé dans la Baie d’Hudson par d’Iberville avec sept compagnons montés sur deux canots d’écorce, épisode que nous avons fait connaître dans un précédent ouvrage.[3]

La plus grande activité régna bientôt sur le rivage. Tandis que quelques matelots examinaient l’état des chaloupes, bouchant là une voie d’eau, rentrant ici l’étoupe, remplaçant les tolets absents, d’autres s’occupaient à confectionner à la hâte les rames nécessaires, d’autres encore à fourbir les armes.

Les munitions furent distribuées à parts égales. Puis on vint avertir Bertrand que tout était paré dans le grand genre. Alors celui-ci s’élançant sur un quartier de rocher comme le commandant d’un navire sur son banc de quart :

— Attention, vous autres, dit-il. Il s’agit maintenant de distribuer la besogne. La moitié, passe à bâbord, l’autre moitié, à tribord.

Le commandement s’exécuta avec l’ensemble et la célérité de soldats accoutumés à la discipline.

— Pour lors, reprit le vieux maître, les babordais vont s’embarquer avec moi dans la première chaloupe et les tribordais dans la seconde chaloupe. Je commande la première ; toi, Caraquette, tu prendras charge de la seconde. Voici maintenant la consigne : Pompon-Filasse, mon garçon, va m’attacher avec un tour mort une amarre au pied du mat de la première chaloupe. Bon. — Cinq hommes de la seconde chaloupe vont nous remorquer le long du rocher jusqu’au bout du cap, et en avant sur l’Anglais.

— Et maintenant à genoux, mes enfants, prenons le mot d’ordre d’embarquement du grand Gabier et de la bonne Dame !

Il était beau le spectacle de ces hommes à genoux demandant la victoire à l’Étoile des Mers. Ils allaient probablement y passer tous, ou à peu près ; qu’importe, il se présentait une chance entre mille de servir la patrie et ces hommes n’hésitaient pas à faire le sacrifice de leur existence.

— Embarque, maintenant, matelots ! commanda Bertrand.

Avec le plus grand ordre, chacun pris le poste qui lui avait été assigné. L’avant de la deuxième chaloupe fut solidement attaché à l’arrière de celle que commandait Bertrand ; cinq matelots s’attelèrent à l’amarre, les rames furent bordées et les deux embarcations s’avancèrent lentement, mais sûrement vers l’extrémité du cap qu’elles atteignirent en moins d’une heure.

On arrêta un moment pour reprendre haleine et faire les derniers préparatifs, puis on se remit en marche à force de rames.

Le vaisseau anglais était toujours au même endroit, immobile, ses voiles pendant le long des mats, silencieux comme un navire enchanté. Personne ne semblait s’inquiéter à bord de la marche de ces deux chaloupes et se douter qu’on allait être attaqué. Comment supposer en effet qu’une poignée d’hommes sur deux mauvaises embarcations viendrait offrir le combat à un aussi puissant adversaire.

Les chaloupes avançaient cependant. À peine deux encablures les séparaient du navire. Tout à coup la bouche d’un canon parut dans l’ouverture d’un sabord, l’éclair jaillit et un boulet, passant à deux brasses de la première chaloupe, vint se perdre dans la mer un peu plus loin.

— V’là le signal de la danse, mes enfants, fit le vieux maître, les violons s’accordent. Quel effet moral ressens-tu, Pompon-Filasse, mon garçon ?

Puis se redressant de toute la hauteur de sa taille :

— J’aborde à tribord ; toi, Caraquette, fais porter à bâbord. Courage, mes enfants, le navire est à nous. Vive la France !

— Vive la France ! répétèrent tous les matelots.

On commençait à s’inquiéter cependant à bord du vaisseau anglais. Ces deux chaloupes qu’on avait cru d’abord montées par des pêcheurs en détresse commençaient à montrer des allures si douteuses, que l’officier de quart descendit auprès du commandant. Quand il fit part de ses inquiétudes, il fut salué par le fou-rire de tous ses collègues auquel le commandant ne put lui-même se soustraire, en dépit de sa dignité toute britannique.

— Mon cher Oswald, dit-il au jeune officier, quand ces deux bachots seront à portée, vous leur enverrez un ou deux boulets à couler bas pour leur apprendre à vivre.

— Dois-je appeler sous les armes la bordée de quart ?

— À quoi bon ?

— C’est tout, mon commandant ?

— Oui, lieutenant.

L’officier se retira en saluant.

Quand il revint sur le pont, les deux chaloupes n’étaient plus qu’à une portée de fusil du navire. Une seconde détonation se fit entendre et un second boulet passa à deux pieds de la première chaloupe en brisant une rame dans les mains d’un matelot.

— Ce n’est rien, mes enfants, cria Bertrand, hardi sur vos rames ! attention à l’abordage !

Quelques instants après, la chaloupe, trop chargée et vermoulue, frappait l’avant du vaisseau et s’entre-ouvrait. Mais déjà les matelots, comme des sangsues, étaient collés aux flancs du navire, et s’aidant des cordages, des manœuvres, de tout ce qui leur tombait sous la main, se hissaient en deux bonds sur le pont. Bertrand le premier rendu, fendit d’un coup de hache la tête d’un matelot et la lutte s’engagea corps à corps. Le bruit attira bientôt les officiers à leur poste et une partie de l’équipage ; mais Pompon-Filasse aidé d’un autre matelot et de Bertrand ayant réussi à fermer les écoutilles, ceux qui restaient dans l’entrepont ne pouvaient prendre part au combat.

Ce fut vraiment une lutte digne d’un chant d’Homère, un combat de Titans entre une poignée de braves et un ennemi, quoique affaibli, encore triple en nombre. Les gueules des mousquets crachaient la mort, et le commandant du vaisseau, un des premiers, tombait frappé en pleine poitrine ; les haches d’abordage crevaient les poitrines, fendaient les crânes, abattaient les membres.

Bientôt le sang ruissèle sur le pont, les pieds glissent dans les flaques rouges. Chaque blessure est mortelle. Le pont s’accumule de blessés trop faibles pour se relever, de mourants que les combattants foulent sans pitié.

Mais si les marins français font de larges trouées dans les rangs de leurs adversaires, la mort n’est pas moins terrible parmi eux, plus terrible même en raison de leur petit nombre. Ces braves vont sans doute périr jusqu’au dernier et le combat finir faute de combattants, quand survient un secours inattendu qui va changer la face de la lutte.

Comme une avalanche qui descend de la montagne et engloutit tout sur son passage, voilà que de la dunette Nicolas de Neuville, à la tête de ses hommes, tombe sur le derrière des Anglais qui sont parvenus à repousser au pied du grand mat Bertrand et les quelques matelots qui restent debout. Ce secours décide la victoire. Étourdis par cet ennemi nouveau, les Anglais hésitent d’abord, se comptent de l’œil et se rendent ensuite.

Seul un jeune officier résiste et combat avec une bravoure digne d’un meilleur sort.

— Rendez-vous ! lui crie Bertrand en se lançant à sa rencontre.

Pour toute réponse, le jeune officier tire un pistolet de sa ceinture et ajuste son adversaire. D’un coup de hache, Nicolas qui a vu le danger que court le vieux maître, lui fend la tête, mais trop tard : Bertrand est frappé en pleine poitrine par la balle et tombe comme le chêne sous la cognée du bûcheron.

Cette victime est la dernière. Les Anglais sont désarmés, tandis que l’on transporte sur la dunette le vieux maître mortellement blessé.

L’exaspération est telle parmi les matelots canadiens qui chérissaient tous Bertrand, que, sans l’ascendant de Nicolas de Neuville sur ses hommes, ceux-ci, pour venger leur camarade, auraient certainement massacré les vaincus jusqu’au dernier.

Des cinquante hommes que commandait Nicolas, il en restait à peine une vingtaine ; mais sur le pont gisaient les cadavres de cent anglais, et les autres étaient prisonniers. Car, en apprenant le sort de leurs compagnons, ceux qui n’avaient pu prendre part au combat se rendirent également après une faible résistance.

Gaspard Bertrand mourut le même soir.

Quelques minutes avant de rendre le dernier soupir, Pompon-Filasse pleurait auprès de sa couche et une larme mouillait également l’œil honnête et franc du vieux maître.

— Pour lors, mon garçon, disait-il, qu’il faut toujours bien finir par avaler sa gaffe et que je ne regrette que deux choses : primo d’abord, qu’il n’y ait pas là un aumônier pour me nettoyer la soute aux saletés ; mais Bertrand n’a jamais fait de mal ni à une femme, ni à un enfant, ni même à un chien, et il espère que le Maître des Gabiers ne lui fermera pas la porte de sa cambuse. Secundo, c’est rapport à toi, mon garçon, que te voilà pour ainsi dire réorphelin de père et de mère, puisque je t’aimais comme mon fils en personne naturelle. Nonobstant, je te laisse à Caraquette qui, par la douceur de son caractère, peut te servir de mère… Une dernière recommandation, mon garçon, cultive toujours l’effet morale, tu me comprends ? L’effet moral v’la la théorie du vrai matelot !…

Ce furent ses dernières paroles. Il entra dans une agonie douce et s’éteignit dans la soirée. Le lendemain il reçut la sépulture du marin avec les honneurs d’un officier.

Dans la nuit, deux corsaires anglais étaient en vue. Nicolas de Neuville se trouvant trop faible pour accepter le combat, mit à la voile et, poussé par un bon vent, au lever du soleil, il était au large hors de portée.

  1. Pas plus de vertu pour pas plus de force, locution encore en usage dans nos campagnes.
  2. Voir Ferland. — Cours d’Histoire du Canada, 2e vol, p. 376.
  3. Les Exploits d’Iberville. — Imp. Chs. Darveau, 1888.