La Montagne d’hiver/03

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Texte établi par Fides, Éditions Fides Voir et modifier les données sur Wikidata (p. 53-67).


— III —


Cette sortie matinale pour la messe n’était pas si pénible. Le plus difficile, c’était le lever dans la nuit d’hiver. Ensuite, Louise Janson se sentait amplement dédommagée de son sacrifice, par le plaisir d’être seule sur la route, à respirer l’air neuf, et à voir peu à peu naître le jour.

L’obscurité régnait en décembre, lorsque Louise quittait la maison. Du sommet de sa colline, se devinait une lueur au-dessus des montagnes. Puis, subitement jaillissaient des rayons qui dardaient le bout du clocher. Toutes ensemble montaient les fumées, s’étirant pour atteindre au plus vite cette clarté. Le village éveillé demeurait vide et silencieux. Protégé par ses montagnes chevauchant l’horizon comme un troupeau d’énormes bêtes, niché dans son creux sous le ciel qui préparait la lumière, il gisait, « égouttant son sommeil ».

Cette savoureuse expression, qu’employait si souvent sa mère, lui revenait à l’esprit pendant que Louise contemplait ce qu’elle appelait son « lever de rideau ». Le soleil montrait la moitié de son orbe dans une dépression entre deux sommets. Les fumées se teignaient de rose, les pignons rouges, verts, jaunes, brillaient, revernis, à mesure que le grand œil écarlate s’arrondissait. Certains jours, un frimas couvrait tout, glaçant, argentant les maisons. Quel peintre aurait pu rendre réel, pareil éclat !

Le spectacle différait avec les mois et les saisons. Plus tard, à sept heures, il ferait jour et les longues montagnes parfois se voileraient à demi d’une brume, à travers laquelle la chevelure noire des arbres serait grise. En plein hiver, Louise se levait avec tant d’effort, qu’elle n’ouvrait pas bien les yeux et ne regardait même pas dehors. Prête à sortir, elle constatait que la double porte refusait de bouger. La nuit, une tempête l’avait bloquée. Avec peine, Louise réussissait enfin à l’entr’ouvrir assez pour se faufiler, et elle essayait de se rendre quand même à l’église. Elle enfonçait si profondément à chaque pas, qu’elle en perdait le souffle. Elle devait rebrousser chemin. Pourtant, une fois debout et habillée, que faire avant sept heures, dans la maison endormie ?

Elle endossait son anorak, chaussait ses bottes, et sortant de nouveau, elle repartait, mais cette fois sur ses skis. La mauvaise humeur, qui l’avait indisposée devant la résistance de la porte, se transformait en gaieté. Les skis bien fartés creusaient leur sillon, glissaient, et Louise descendait le bout de côte plus escarpé d’un élan sûr. La première fois qu’elle avait eu cette aventure, Louise s’était souvenue de sa mère, disant un matin de tempête : « Impossible d’aller au couvent mes petites, les chemins ne sont pas battus. » Mais la sainte femme revenait elle-même d’une messe à l’aube, essoufflée et les joues rougies par le vent.

Pourquoi pense-t-on si souvent à sa mère, en vieillissant ? pourquoi comprend-on si bien des choses qui ont semblé de tous les instants et sans importance ?

Dans la Sacristie où la Sainte Messe se célébrait l’hiver, pendant la semaine, des distractions assaillaient Louise. Le vicaire avait entrepris de dresser un nouvel enfant de chœur. Celui-ci servait avec un gamin déjà initié qui le guidait. Le nouveau avait une tête blonde, et de grands yeux suppliants, qu’il fixait constamment sur son entraîneur, — au lieu d’observer ce qui se passait sur l’autel. Le système était mauvais. L’enfant ne faisait aucun progrès. Mais il était si touchant avec son air angélique, que Louise avait toutes les peines du monde à ne pas le regarder continuellement. Les yeux si purs de l’enfant, exprimaient une telle bonne volonté et tant d’embarras. Souvent, son instructeur étant distrait, l’enfant attendait en vain un signe. Perdu, il n’allait pas où il devait aller : chercher les burettes, ou changer le missel de place. Le vicaire attendait un peu, puis, se détournant, souriait, faisait un geste que l’apprenti, soulagé et heureux, comprenait tout de suite.

Un matin, il fut seul avec le prêtre dans le chœur. Son instructeur était sur le premier prie-Dieu, à gauche. Ce fut un désastre. Le chérubin, la tête dans le dos, avait les yeux plus grands et plus suppliants que jamais. Mais il faisait tout en retard.

Enfin, on le laissa seul et il dut se débrouiller. Ne se fiant plus qu’à son petit livre de répons et à ce qu’il avait appris, l’enfant de chœur servit d’une façon impeccable.

Louise regretta parfois, le charmant spectacle qu’il avait si longtemps donné aux fidèles. Mais elle entendit mieux la messe. Il était urgent de prier pour tant de problèmes. Le village était l’image du bonheur. Il semblait une oasis où les périls et les laideurs du monde ne pénétraient pas. Mais Dieu savait ce qui pouvait s’y passer. Avec l’alcool, ce fléau sans égal, toléré, entretenu si souvent par des chrétiens, sans aucun sens de leur responsabilité. Un dimanche, après les vêpres, passant devant un des hôtels, Louise avait vu sortir du grill, une fillette de quinze ans, ivre, et qui, chancelante, buvait encore dans un verre à moitié rempli. Son compagnon, à peine plus âgé, brandissait la bouteille. Ils étaient étrangers au village, mais cela ne changeait rien. N’adopterait-on pas quelque règlement, pour arrêter pareil scandale ? Louise perdait sa sérénité. Madeleine se serait étonnée du pli de souffrance qui barrait alors le front de la femme heureuse !

Lorsque Louise rentrait de l’église, Madeleine l’attendait, déjà revêtue de son costume de ski.

— Quand m’éveillerez-vous enfin, pour que je vous accompagne ?

— Madame Madeleine m’accompagnera lorsqu’elle s’éveillera d’elle-même ! signe de santé, qui lui permettra de se livrer aussi à la dévotion !

Marie les accueillait dans la salle à manger.

— Pourquoi êtes-vous le « miracle », demandait encore Madeleine.

— Mademoiselle vous le racontera…

— Oui. Quand tu auras commencé à assister à la messe avec moi ! Tu seras dans les dispositions nécessaires pour comprendre une certaine forme de merveilleux…

— Vous m’intriguez.

— C’est excellent pour ton imagination. Cela, et les délices du ski. Elles seront fameuses aujourd’hui. Il est tombé quelques pouces de poudreuse idéale…

— Serez-vous avec moi, ce matin ?

— Hélas, non. Un ouvrier doit venir. N’oublie pas que, présentement, tu es sans devoir. C’est un rare privilège. Va sur La Solitaire. C’est l’endroit par excellence, avec le soleil de l’avant-midi.

La Solitaire était un grand triangle blanc, taillé dans le flanc noir de la montagne qui bordait l’ouest du village. Cette côte n’avait qu’un seul remonte-pente et il ne fonctionnait que lorsqu’il y avait affluence. À mi-hauteur, une ravissante petite maison jaune et brune, à toit pointu, à large cheminée, servait de restaurant. Ce casse-croûte modeste était entouré d’une terrasse, où, plus tard, les gens flâneraient au soleil entre les descentes et à l’heure du midi. En décembre, en janvier, sauf au moment des vacances, La Solitaire demeurait silencieuse et déserte. C’était une descente difficile et raboteuse au sommet, mais aisée et douce dans sa dernière moitié.

— Tu y verras le duc, et aussi, l’instructeur Paul. Celui-ci est un skieur enragé. De dix heures du matin, au coucher du soleil, il est là, à monter et à descendre. S’il n’a pas d’élèves, il s’occupera de toi. Il sait qui tu es, et nous sommes amis. Savais-tu qu’il a bâti ma maison ? L’hiver, il est instructeur. L’été, c’est un bâtisseur, et dans la bonne tradition. C’est un artiste. Il ressuscite et améliore le style de nos ancêtres, ces maisons qui sont vraiment ce qu’il faut pour notre neige et notre climat. Si le village est aussi joli, c’est à lui et à son frère que nous le devons. Ils donnent le ton. Ils réussissent si bien, qu’ils parviennent, sans modifier la ligne, à construire de façon à ce que les mansardes ne soient pas trop basses, et que la pente du toit ne gêne pas et soit à peine visible, à l’intérieur. Cela, pour les très grandes maisons. La nôtre étant parmi les humbles…

— Mais comment vais-je le reconnaître, votre Paul, puisque vous ne serez pas avec moi ?

— Impossible de te méprendre. Il a déjà la peau brune comme un Bédouin. Il te saluera de son sourire éclairé par la plus blanche denture que j’aie vue dans ma vie. Je lui répète qu’il perd de l’argent par sa faute, qu’il devrait vendre ce sourire comme annonce de dentifrice.

— Ah ! Louise, qu’il fait bon vivre aux Escarpements !

Louise, entendant cette exclamation, repensa à tous les inconnus en vacances qui lui parlaient, lorsqu’elle était sur les champs de neige. Immanquablement, les premières questions posées entre deux descentes, ces gens exprimaient le même sentiment et répétaient :

— Que vous êtes chanceuse de vivre ici !

Elle l’était. Elle en remerciait le ciel. Mais un petit sourire ironique au coin des lèvres, elle songeait qu’elle ne pouvait pas vivre dans cette particulière euphorie des jours de congé, qui était la leur. Habiter Les Escarpements définitivement, c’était y avoir apporté avec soi, son lot accoutumé de soucis et de tracas.

C’était quand même le bonheur. Au fond d’elle-même, Louise souhaitait demeurer dans ce village jusqu’à sa mort. Elle l’appelait le Porche du Paradis, nom d’un Hôpital pour les vieillards. Ici, mieux qu’autrefois dans le tumulte de la ville, elle entrevoyait l’ultime joie qui dépasserait la joie terrestre, même celle de certains jours parfaits de neige et de soleil dans la montagne.

— Moi, disait Madeleine, je dois ma chance à mon costume de ski. Si je ne l’avais pas vu au bon moment, qui m’aurait incitée à vous demander l’hospitalité ? Il me semble de plus en plus que rien ne pouvait m’arriver de mieux… J’étais si désorientée, si vous saviez…

— Je sais. Pour moi, Madeleine, ton arrivée fut également une bénédiction. Il y a deux périodes creuses dans la vie à la campagne. Avant la neige, quand les jours sont courts et que l’hiver n’est pas installé. Et après, la saison du ski terminée, quand les routes sont désertes, boueuses, et que le printemps est capricieux et maussade. Marie choisit ce moment-là pour aller revoir ses parents. Je demeure seule. Je lis, puis, je vais à l’église jusqu’à trois fois par jour ! Le matin, pour la messe, — l’après-midi, pour une visite, le soir, pour la prière ! Si bien que j’ai peur d’offenser Dieu ! Il s’aperçoit sûrement que ma ferveur redouble, parce que je n’ai pas autre chose à faire ! Quand tu es arrivée, Marie n’était rentrée que depuis deux jours, j’avais été muette trois semaines. Certains jours, je n’avais parlé qu’au boulanger. Tu te rends compte pourquoi j’étais si loquace, pendant nos premières promenades ?

— Mais vous aviez votre vieux voisin ? Celui que nous sommes allées voir l’autre jour en passant.

— Le Colonel ? Oui, mais il avait des cousines en visite. Je n’y allais donc que pour peu de temps, car elles auraient pu s’imaginer que j’avais des intentions de conquête… Louise ajouta en riant : C’est un veuf, et ce que l’on pourrait appeler un bon parti. Même s’il est un peu vieux !… Il a soixante et quinze ans !

— Tant que ça !

— Oui. Alors, toi, tu es assez jeune pour ne pas te gêner. Quand tu t’ennuieras, va le voir. Tu lui feras plaisir. Et il est intéressant. Moi, naturellement, il m’intéresse un peu moins. J’ai entendu toutes ses histoires. Il a toujours été riche. Il est ingénieur. Il a fait de grandes choses en son temps, à Montréal. Il a voyagé partout depuis, et Dieu sait quelles aventures il a eues. Il ne me les raconte pas toutes. Il était beau. Sa figure est encore fraîche et rose, sa prestance, toujours magnifique. Il a été de la guerre de 14, et sur ce sujet, il est intarissable. Il a fait ses études classiques en Angleterre. Il faut l’entendre raconter ses impressions quand, à douze ans, son père le mit sur un paquebot de la ligne Allan, pour sa première année à Londres, chez les Jésuites.

— Mais pourquoi, cette bizarre idée ? Nous avons assez de collèges !

— Une clause du testament de l’arrière grand-père. L’héritier devait s’y soumettre, ou laisser l’argent aller à d’autres. Cet arrière grand-père avait édifié sa fortune en transportant du bois jusqu’à Lachine avant le creusage du canal. Il faisait affaires avec des commerçants anglais, il devait avoir recours à des interprètes. Il a eu tant de mal à se débrouiller, qu’il s’était juré que ses descendants seraient bilingues. Il prenait un moyen dangereux. Pour certains, ce ne fut pas un succès. Le Colonel, lui, est demeuré très canadien-français, très attaché à nos coutumes, et bon catholique.

— Il a parlé de Varsovie, l’autre jour ?

— Il y a fait un séjour après la première guerre. Il a aussi vécu deux années complètes à Paris. Avec moi, qu’il voit partir tous les matins pour la messe, il ne s’étend pas sur les aventures de sa jeunesse. Parfois, il s’arrête subitement en plein récit. Je fais celle qui ne s’aperçoit de rien, mais je ris en moi-même. Tu imagines bien qu’il n’est pas resté… enfant de chœur ! Tel qu’il est, il est charmant, et digne d’amitié. Avec tant d’occasions d’errer, qu’il soit croyant, et que sans amour-propre, il paraisse l’avoir constamment manifesté, suscite mon admiration. Quand il fait le récit des moments les plus pathétiques, au Front, il ne manque jamais de souligner qu’il a été miraculeusement protégé. Les soldats qui entendaient la messe, et recevaient l’absolution avant d’aller à l’attaque, étaient si visiblement préservés, dit-il, que ceux qui n’avaient aucune religion couraient après l’aumônier, parce qu’ils voulaient eux-aussi, emporter au combat un chapelet et une bénédiction ! Il te montrera avec un grand respect, la petite statue de la Vierge qui l’a suivi dans toutes ses expéditions, que sa femme lui avait donnée à son départ. Il te parlera de son Ranch dans l’ouest, pendant les années qui suivirent, et des vingt-cinq mille dollars de bœufs qu’il vendait en un clin d’œil. Je crois qu’il se vante un tout petit peu… Mais sortons vite de table si tu veux avoir le temps de faire du ski. Et puis, le Colonel n’aura plus rien à t’apprendre si j’en dis trop long…


Devenue familière avec les alentours, Madeleine aimait maintenant à glisser seule, savourant l’air, le soleil, la beauté du paysage poudré d’étincelles. Pas un seul jour ce paysage n’était tout à fait le même. Avec les jeux de l’heure, de la lumière, ou de la brume, la coloration des montagnes variait sans cesse. Les flancs boisés ceinturaient les côtes de ski, découpées avec fantaisie dans l’étoffe noire des forêts qui avaient autrefois entièrement recouvert toutes ces surfaces. De loin, ces côtes formaient des dessins étranges. Leur blancheur était interrompue par de petits groupes de sapins, par des broussailles ; par les lignes obliques des remonte-pentes, et cette blancheur coulait, semblait-il, dans les pistes qui s’échappaient en tous sens pour traverser les bois. Les mêmes sommets se couvraient parfois d’un voile bleuté, ou bien, d’un inexplicable violet. « Ce violet, disait le boulanger, annonce un dégel »…

Chaussant ses skis devant la maison, Madeleine, qui avait pourtant cru ne plus jamais goûter la joie de vivre, se retrouvait en plein enchantement. Quand elle se laissait descendre d’une colline où personne encore n’était passé, toute peine, tout regret cessaient d’exister. Seule importait la parallèle ferme et droite qu’elle traçait sur la neige. Une magie s’exhalait de la gerbe de poudre blanche qui naissait à la pointe des skis pendant sa course rapide. Il fallait être soi-même skieur pour comprendre ce bonheur léger et doux qui comblait alors la jeune femme. Le passé, l’avenir perdaient leur valeur et leur importance. Rien ne comptait plus, à part le soleil, l’air, la moelleuse qualité du champ, et l’élan, la magnificence de ce monde vers l’éternité duquel le temps la conduirait un jour.

Penser que tant de jeunes, et de moins jeunes, cherchaient avidement leur joie dans des salles enfumées et sombres, où des chanteurs et des chanteuses souvent sans voix, disaient de folles paroles d’amour qui s’achevaient dans une fausse extase, ou dans un désespoir noyé d’alcool !

Que Dieu avait été bon pour elle, en lui donnant le mépris de pareilles consolations. Elle glissait, glissait de plus en plus contente, et lorsqu’elle rentrait pour le repas, elle était transfigurée et ne désirait qu’une chose : se reposer un peu et retourner vite vers l’ensorceleuse montagne.

L’après-midi, Louise l’accompagnait et la guidait, dans les pistes qui sillonnaient les champs et les forêts des alentours. Les nombreux skieurs des fins de semaine, durcissaient trop les pentes et il fallait espérer une nouvelle tempête, pour les remettre à point. Il était alors plus agréable de skier à travers la vallée. Des pistes montaient et descendaient avec imprévu, conduisant vers quelque ruisseau murmurant que le froid n’avait pas figé, ou jusqu’au bord accidenté de la rivière Simon.

Une félicité toute neuve, avec la venue de la neige, s’était emparée du village. Le climat serait désormais celui des vacances. Des carrioles passaient et repassaient, promenant des touristes emmitouflés. Les grelots des attelages éparpillaient comme un rire, leurs notes cristallines. En file indienne, des skieurs et des skieuses suivaient le bord des rues. Enfants, adultes, vieillards même, tendaient au vent des figures émerveillées. Même enthousiasme, même entrain, mêmes yeux brillants, mêmes joues rouges.

« Et ce sont les plus fanés des visages qui expriment le plus intensément leur joie. Avoir derrière soi l’expérience de la douleur, et se sentir subitement rajeuni, délivré par cette clarté, cette ardeur qui émane du paysage. Les plus âgés ne courent plus vers l’avenir, ils peuvent profiter du temps présent. Me voici comme eux, comme Louise… » se disait Madeleine.

L’effet des mouvements rythmés agissait aussi. La fatigue saine chassait les ennuis, l’irritation. Elle se souvenait d’une réflexion de son neveu, un jour d’été. Aux moments les plus imprévus, il quittait tout pour aller nager. Et par n’importe quelle température, malgré le vent froid, l’eau glacée. Où puisait-il tant de courage ?

— Je vais te dire, ma tante. Quand je me sens tanné, mécontent, je connais le remède. Je vais plonger et je reviens heureux comme un prince. Cherche pourquoi. Il est vrai que j’aime beaucoup la natation.

Pour Madeleine, le ski confirmait l’efficacité du remède. Lorsque Louise et elle gravissaient une piste à travers la montagne, sous un ciel d’un bleu parfait et parmi les arbres brillants de givre, Madeleine s’exclamait qu’elle ne souhaitait rien de mieux pour son ciel.

— Petite païenne, reprenait gentiment Louise. Le ciel, le vrai, il nous offrira d’autres délices. Ceci n’est qu’un échantillon de l’Éternelle Fête…

Continuant la route, Louise méditait sur cette Éternelle Fête. Nous ne serions plus des insatisfaits, tournés avec nostalgie vers un passé qui n’avait pas été exempt de tracas, pas plus que ne l’était notre présent. Nous ne serions plus victimes de nos humeurs changeantes, de nos injustices et de celles des autres. Nous ne serions plus la proie de nos chagrins réels et de ceux que nous inventions à peu près sans cause. Nous n’aurions plus jamais le cœur serré d’une inexplicable angoisse, d’un manque indéfinissable, avec nos larmes prêtes à couler, même au milieu de tant de nos rêves réalisés. L’Éternelle Fête ! Si un sentier sinueux et blanc traversant une forêt nous enivrait d’une pareille joie, si nos arbres de Noël, nos fruits de faux ors, si la musique et le chant, si nos bruyants et fugaces plaisirs étaient exaltants, si la nature offerte à nous, pauvres humains, était d’une splendeur si émouvante, si Dieu jouait si généreusement de son soleil, de ses étoiles, de ses couleurs, pour nos yeux si obstinément fixés parfois sur la laideur et sur le faux, s’il permettait qu’à travers les vicissitudes de l’existence quotidienne, nous ressentions en éclair cette félicité intense devant la beauté d’un paysage, l’Éternelle Fête, que serait-elle ?

Nos nostalgies, pensait encore Louise, nos inquiétudes, nos chagrins, nos déceptions, nos faiblesses, nos hésitations pénibles, nos malices, nos petits et grands malheurs, nos intimes et secrètes souffrances, notre impuissance à aider vraiment ceux que nous aimons et ceux que la pauvreté et le mal affligent, nos lassitudes, nos cheveux blancs, nos rides, nos infirmités, nos sentiments morts, nos heures mortes, nos mains vides des fruits du jour, certains soirs, tout cela effacé, fini, et les imparfaites amours de la terre changées en l’Amour unique, fort, vraiment Amour, l’Amour sans faille et à jamais ardent. Et les ailes de la Jeunesse retrouvées et qui ne se briseraient plus. L’Éternelle Fête, comment notre pauvre esprit pouvait-il le concevoir ?

— Où êtes-vous Louise, je ne vous entends plus.

Madeleine se détournait. Elle aperçut sa compagne qui venait assez loin derrière elle, mais qui hâtait le pas.

— Me voici. J’étais distraite, absorbée par des réflexions qui ressembleraient à un sermon de retraite, si je t’en faisais part ! Cet après-midi est trop beau, trop beau…

Justement, le paysage touchait à son moment d’apothéose. Le sentier atteignait le bord d’un plateau. Au centre de la vallée plongée dans l’ombre, sur sa butte, le village était encore éclairé par les derniers rayons de soleil. Elles le contemplèrent en silence, puis elles s’élancèrent dans une pente vertigineuse et rejoignirent en bas le soir déjà tombé.

Noël ramenait les nuits les plus longues de l’année. Devant les maisons, dans les jardins, partout des sapins s’illuminaient, repoussant l’obscurité ; triangles multicolores ou d’une même teinte, entièrement garnis de lumières bleues, ou rouges, ou d’un or bien jaune. Cette parure donnait au village un aspect féérique.

En rentrant, les deux femmes se promettaient bien de ne plus sortir. Mais le courrier était à huit heures et très souvent, après le souper, elles repartaient pour le bureau de poste.

Dans la nuit marine et blanche, les maisons ajoutaient leurs fenêtres lumineuses à l’éclat des arbres de Noël. Si une lune nouvelle étincelait dans le ciel, c’était parfait comme tableau.

— La lune, ici, constatait Madeleine, ne ressemble pas à celle de la ville. Elle est en relief, détachée, et quand elle est ronde, on dirait une balle qui va rouler…

— C’est bien ce qui arrivera un jour, si les Russes continuent à la viser !


Au retour, le coin du feu était meilleur. Pendant la lecture du journal, elles songeaient qu’en dehors de leur oasis, le monde hélas, s’agitait. Tout était toujours remis en question. Les catastrophes abondaient. Louise devenait pensive, un instant assombrie avant de récupérer sa paix. Madeleine, plus détachée de l’actualité, assez jeune pour être momentanément égoïste, n’envisageait que ses problèmes à elle.

Bientôt, sur La Solitaire, le remonte-pente fut en service tous les jours. Les vacances commençaient. Les cottages loués à la saison, au lieu de n’être occupés que pour les fins de semaines, s’ouvraient pour la quinzaine des Fêtes. Les flancs de montagnes offraient alors chaque jour un tableau vivant et coloré. De haut en bas, de gauche à droite, de droite à gauche, les skieurs zigzaguaient, se balançant à un rythme secret.

Pour commencer, Madeleine fut un peu déconcertée de voir La Solitaire envahie par la foule. Mais elle s’y accoutuma. Elle entendait rire, fredonner, crier de joie. Au dernier palier, Paul et le duc entraînaient chacun un petit groupe de débutants. Devant eux, ils faisaient lentement le chasse-neige, puis la rotation de la taille et des bras qui produisait le virage si aisément, que le skieur novice se sentait tourner comme sur une plate-forme roulante.

— Le corps plus en avant, les genoux bien ployés, criaient les instructeurs.

Puis, ils prenaient la tête d’un lacet humain qui se déroulait en courbes régulières jusqu’au bas de la pente. Comme Louise l’avait prévu, lorsqu’il était inoccupé, Paul avait donné des conseils à Madeleine. Après des exercices tenaces et quotidiens, elle contrôlait de mieux en mieux ses skis. Parfois, elle s’engageait dans le lacet à la suite des autres. Ou bien, elle s’immobilisait et s’amusait à observer ce monde si nouveau pour elle. Le champ de la montagne du plus haut jusqu’en bas, était sillonné de silhouettes prodigieusement rapides qui se croisaient incessamment d’un mouvement harmonieux. Les figures passaient, s’effaçaient, revenaient, tournaient et semblaient exécuter sur l’ordre d’un maître invisible, les plus belles danses d’un ballet. Ou, parfois, les skieurs imitaient le vol symétrique d’une escadrille.

Tout cela exprimait une grande joie de vivre. Une joie totale. Quand midi sonnait, le son des cloches s’égrenait sur le paysage pur, doré, lumineux, et Madeleine reprenait le chemin de la maison.