La Montagne d’hiver/08

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Texte établi par Fides, Éditions Fides Voir et modifier les données sur Wikidata (p. 143-158).


— VIII —


— Je l’avais bien entendu vanter le ski de printemps, mais je n’imaginais rien d’aussi merveilleux, déclarait Madeleine.

Les nuits restaient froides ; le matin, l’air se faisait doux et sur les champs de neige, la fête commençait.

Une joie contagieuse s’emparait des skieurs de tous les âges, que l’élan, la lumière, la splendeur du paysage enivraient. Graduellement, les pentes que le soleil baignait si généreusement, se couvraient de leur mouvement rythmé et constant. Les silhouettes se croisaient, montaient, descendaient, vives, agiles, traçant des figures qui ressemblaient à celles de la danse, ou parfois, au vol d’une escadrille. Certains recherchaient la vitesse vertigineuse des plongées abruptes aménagées pour ces prouesses. Les bras levés comme des ailes, ils s’élançaient, planaient un instant et filaient ensuite rapidement, tandis que d’autres, au contraire, ralentissaient volontairement leur course, allaient de gauche à droite, de droite à gauche, comme bercés d’une musique secrète que personne ne pouvait entendre.

De proche, on voyait tous les yeux briller, on entendait des cris d’exaltation. Bientôt, les « cables » tiraient une file ininterrompue et serrée de skieurs qui s’éparpillaient au sommet pour la descente, comme une volée d’oiseaux multicolores. Le bonheur du ski s’étalait dans sa gloire. Tout était magnifique, lumineux, allégresse de transfiguration.

Ceux qui tombaient ne se relevaient pas immédiatement. Ils faisaient pivoter leurs skis et s’allongeaient face au firmament bleu, savourant la qualité unique de l’heure, l’ineffable climat, la clarté, l’odeur de la neige sur laquelle, entre les cils, les regards éblouis discernaient partout des points d’or.

Pour mieux profiter de la chaleur du soleil, quelques-uns, fatigués ou alanguis, cessaient de remonter. Grâce à une savante technique, ils faisaient de leurs skis posés à l’envers sur leurs bâtons solidement ancrés dans la neige, des planches obliques sur lesquelles ils s’appuyaient, face tendue vers les rayons. Les visages huilés brunissaient pendant que sur la blancheur du sol s’éparpillaient peu à peu les taches rouges, bleues, jaunes, des chandails superflus jetés au hasard.

Un peu plus tard, autour du Casse-Croûte, tout le monde se reposerait, dévorant des sandwiches, buvant du café et admirant le village qu’ils dominaient de la terrasse où s’alignaient les tables.


Aujourd’hui, le programme de Madeleine comportait un changement. Elle conduisait un groupe de touristes vers La Solitaire. Ils escaladeraient la montagne, en exploreraient le sommet et mangeraient en plein air. Un petit garçon battait la marche, charmant, un peu tyrannique. Quand sa mère le rappelait à l’ordre, — et l’excusait disant qu’il n’avait personne avec qui jouer, — malicieux, François protestait :

— J’ai quelqu’un. J’ai madame Madeleine.

La caravane traversait présentement les champs pour atteindre le remonte-pente, ces champs d’où l’on apercevait le clocher se promenant sur les toits.

L’enfant imitait une locomotive et Madeleine devait le suivre à la vitesse qu’il lui imposait.

C’était tout ce qu’il exigeait d’elle, très absorbé en réalité par les jeux de son imagination. Madeleine était ravie de ce rôle passif. Elle pouvait se taire et suivre ses propres pensées, pour une fois réconfortantes. À la messe, le matin, son Missel s’était ouvert à cet épître qui chaque fois l’émouvait extrêmement. Le passage des Actes des Apôtres, où Philippe baptise l’Éthiopien. « Et ensuite, dit le récit, l’Éthiopien continue son chemin plein de joie et il ne s’aperçoit pas que Philippe est disparu ». Continuer son chemin plein de joie. Momentanément, Madeleine croit qu’elle pourra désormais le faire. Bien entendu, il lui faudra se résigner à souffrir encore et toujours, des multiples contrariétés que suscitent les jours qui passent, mais elle les envisagera différemment. Et une chose prodigieuse se produit. Elle a cessé de songer aux mauvais moments de sa vie avec Jean. Pendant qu’il était là, elle n’avait pas deviné la tendresse qu’il avait gardée pour elle malgré ses humeurs noires, et voilà qu’elle la découvre présente, attentive, vigilante et mystérieuse.

« Jean est avec moi, pense-t-elle. Tout s’arrange. Tout s’est arrangé. Et depuis l’instant où j’ai été conduite sans le vouloir devant ce costume de ski qui m’a orientée vers Louise. Tout s’est agencé comme si quelqu’un dirigeait mes pas et mon destin. À la grâce de Dieu, donc, pour le reste ! »

Elle ignorait encore ce qu’elle ferait plus tard, mais ne redoutait plus l’avenir.

— Inutile de chercher midi à quatorze heures, lui répétait sans cesse son hôtesse. Dieu n’exige qu’une chose. Que l’on soit disponible, confiant. Sûrement, il ne nous dispense pas de l’angoisse, l’angoisse est une grosse partie de notre condition humaine. Il faut l’offrir avec les maux. Et prier, puisque même les gens qui ne sont pas catholiques concèdent la grande puissance de la prière. Les motifs ne manquent pas. Prier pour le monde, prier pour les prêtres, pour les jeunes qui traversent à leur tour dans l’illusion, les heures difficiles où l’on choisit ! Où l’on choisit ! dans un monde où les idées sont si mêlées et si dangereuses !

Une fois, en exprimant le désir de connaître un travail qu’elle ne savait point faire, Louise avait dit : « Ma mère m’a toujours recommandé d’approfondir tout ce que je pourrais étudier, afin d’être plus utile aux autres ».

Le rouge au front, Madeleine s’était souvenue de tout ce qu’elle avait évité d’apprendre, pour justifier son égoïsme.

Louise disait aussi parfois :

— La chose la plus étonnante, dans la vie, ce sont les moments de félicité parfaite qui nous envahissent, pour de toutes petites causes. Souvent, parce que nous avons simplement achevé une tâche qui nous semblait d’avance difficile et qui nous pesait. Ou bien, pour un problème qui se règle.

La voix de sa locomotive tira la jeune femme de sa rêverie. Derrière elle, elle réentendit les rires de ceux qu’elle dirigeait, pendant que le petit François protestait :

— Eh Madame Madeleine ! vous êtes supposée rester proche de moi. Tchou, tchou, tchou…

Ils atteignirent le remonte-pente. Idéal, celui-là, avec son bras sur lequel vous vous appuyiez solidement le dos, et qui vous tirait lentement sur vos skis jusqu’au sommet. Plus lentement que le « câble », trop lentement même, au gré des plus jeunes, mais vous vous éleviez et, peu à peu, la vue du paysage changeait.

En haut, tout le monde se groupa un instant pour admirer les brillantes couleurs du village niché dans le creux blanc de la vallée.

— Une image comme celle que Walt Disney invente, déclara quelqu’un.

Les sentiers inconnus attiraient. Une jeune fille enthousiasmée partit la première, entonnant d’une voix contenue l’Hymne à la Joie, de la 9ème Symphonie.

« Coïncidence heureuse, se dit Madeleine. Voilà une belle réponse à mes réflexions ».

Le chant cessa d’être timide, la voix remplie d’ardeur s’amplifia. La veille, le tourne-disque avait répété jusqu’à satiété ce chœur magnifique.

La clarté du sous-bois était moins grande que celle qui avait baigné La Solitaire, mais les courtes ombres de l’heure, semaient la neige vierge de plaques bleutées. L’étroite piste fut bientôt enserrée par de minces bouleaux. Le plaisir du ski différent, était également savoureux. Souvent, le skieur se sentait emporté dans une faible pente par le sol subitement accidenté.

Le chœur achevé, auquel s’étaient mêlées presque toutes les voix, ce fut l’enchantement du silence. Même l’enfant s’était tu.

Du village montèrent les sons de l’angelus ; ils réentendirent le grincement du remonte-pente. François aperçut sur la neige neuve, des traces de pattes. Madeleine redevint son esclave. Il lui fallut se pencher pour les sentir. L’enfant soupçonnait le passage d’une mouffette.

Le sentier conduisait à une clairière entourée de rochers gris aux formes diverses : on pouvait imaginer ici l’entrée de mystérieuses cavernes, où des fées cachaient leurs secrets.

Cette clairière dépassée, ils atteignirent une sente où il fallait constamment se courber, pour passer sous les rameaux des résineux. Personne ne savait où les conduirait ce chemin. Ils gravirent une montée plus abrupte et aboutirent sur un plateau qui surplombait le flanc de la montagne. La vue embrassait toute la vallée. À leur gauche s’étalait le village soudain silencieux. Les remonte-pentes avaient cessé de grincer, l’angelus, fini de sonner. Un chien aboya au loin. L’heure du repas était arrivée. L’endroit était excellent pour un pique-nique. Ils ouvrirent les havresacs. De grosses roches chauffées par le soleil émergeaient de la neige et servirent de table où mettre les provisions.

— On est les plus heureux du monde ! cria tout à coup l’enfant.

Madeleine n’aurait pas osé le dire, mais elle aussi se sentait heureuse : heureuse, prête à affronter tout, comprenant la vie, et pour la première fois peut-être, en accord avec les exigences de ce bienfait. Dans la montagne, la joie était devenue un composé extrêmement simple. Le paysage, l’air magique, pur, parfumé de froid, le ciel, le soleil, l’insinuaient dans vos veines. Un peu de vent s’entendait comme une voix, et en réponse, bruissaient les petits cornets secs et fragiles, qui avaient été des feuilles vertes et étaient demeurées tout l’hiver aux branches.

La faim s’apaisait parmi les rires et les gais propos. Le repas achevé, ils se remirent à glisser dans l’inconnu de la forêt de plus en plus profonde, choisissant au hasard parmi les multiples traces de skis. Ils descendirent, remontèrent, allèrent de gauche à droite, parlant de moins en moins, s’arrêtant souvent pour admirer un rocher plus bizarre, une tête sculptée par la nature dans le tronc d’un arbre, une épinette particulièrement haute et pointue.

Jusqu’à ce que, levant le front, François se fut exclamé :

— Une goutte de pluie sur mon nez. Il pleut, maman.

Ils remarquèrent alors que la forêt paraissait plus sombre, parce que le soleil était disparu. L’enfant insista :

— Il pleut, maman. Je t’assure qu’il pleut.

Il fallut se rendre à l’évidence. Heureusement, ils étaient revenus à peu près au point de départ. En cinq minutes, ils furent sur La Solitaire. Le remonte-pente était arrêté, la côte, déserte. Les skieurs s’étaient envolés et les couleurs du beau village se voilaient sous la pluie.

Trois grosses corneilles croassantes passèrent. L’hiver était fini.

Lorsqu’ils atteignirent la maison, Louise les attendait sous le porche.

— Que s’est-il passé ? se demanda Madeleine, elle semble troublée.

Pourtant Louise les accueillit apparemment gaie. Quand les autres regagnèrent leurs chambres, elle retint Madeleine et ne cacha plus son bouleversement :

— Maryse est morte ce matin.

— Maryse, morte !

— Oui, à onze heures. On vient de me téléphoner.

— Maryse morte !

— C’est difficile à croire. Je la vois avec nous, il y a quinze jours, si vivante, si joyeuse. Il me semble que son rire est resté dans la maison et que je l’entendrai toujours…

— Maryse, morte ! répétait Madeleine consternée.

— Elle a fait une embolie, il y a trois jours. À l’hôpital, plus tard, elle a repris connaissance, on a cru qu’elle s’en tirerait. Un tout petit peu de paralysie faciale subsistait seulement… Quand sa mère l’a retrouvée le lendemain de la crise, elle avait une expression de bonheur que Madame Gérin lui avait rarement vue. Elle ne souffrait pas, elle se sentait si normale qu’elle ne comprenait pas ce qui lui était arrivé. Elle resta joyeuse même après l’avoir appris. Et elle avait déjà la force de plaisanter.

Sa mère est revenue chez elle rassurée. Dans la nuit, pourtant, la malade dut s’éveiller et oublier la gravité de son état. Au lieu de sonner, elle s’est levée. L’infirmière de garde entendit dans le silence le bruit d’une chute. Elle trouva Maryse étendue sur le plancher et de nouveau inconsciente. Le médecin rappelé à la hâte constata qu’aucun espoir n’était plus possible.

Sa mère ne la revit que sous la tente d’oxygène, venant d’être administrée, un crucifix noir entre les mains. Quelle douleur ! Déjà morte, en somme, pour toutes les choses de la terre qu’elle avait aimées et qui l’avaient aimée. Déjà morte, mais si la mort était là, le dernier souffle tardait et sans aucun espoir, l’horrible attente se poursuivit pour la mère qui repassait dans son cœur tout ce que cette vie lui avait coûté de soins, de peines, d’anxiétés, de travail, et aussi d’orgueil et de fierté. Car Maryse jeune fille et adulte était une réussite humaine. Tout cela qui finissait si tristement, et la laissait les mains vides, le cœur gonflé de regrets et si seule, si seule.

— Maryse morte ! répétait encore et toujours Madeleine.

Louise s’était ressaisie et cherchait un moyen d’approuver Dieu.

— Au fond, son cas était si difficile. Dieu l’a réglé. Elle aurait trop souffert de la vie diminuée qu’elle devait désormais adopter. Les beaux projets que je lui avais mis en tête, je comprends à présent qu’elle était trop gravement atteinte, pour avoir la force de les exécuter…

Louise parlait et Madeleine revit Maryse, telle qu’un soir, où côte à côte, elles s’étaient penchées au-dessus d’un journal ouvert sur la table. Madeleine l’avait subitement mieux regardée, et elle avait été saisie de la grande finesse de ses traits. Elle s’était dit : « Comme elle est encore belle ». Ses cheveux noirs et courts, bouclaient autour de l’oreille nacrée, épousaient ensuite la forme exacte de la tête. Le nez était mince et droit, la plume minuscule des sourcils marquait un arc parfait sur la peau mate, les cils noircis retroussaient.

— Ce n’est pas naturel, disait Maryse. Je les frise, je les assombris.

Elle disait aussi :

— Je ne m’habitue pas à cette tête que m’a fait mon coiffeur. À vrai dire, je ne me reconnais pas.

Madeleine, qui ne l’avait pas vue au temps de sa coiffure sévère et de ses cheveux lisses, avait été à cet instant là, frappé par la jeunesse et la beauté de son profil, par sa distinction rare. Elle s’était répété : « Que Maryse est belle. » En même temps, cette image se gravait singulièrement en elle, comme s’il était très important, très significatif, d’en conserver le souvenir. Elle avait ressenti un étrange petit choc qu’elle ne s’était pas expliqué.

C’était donc un pressentiment ? Cette Maryse, elle ne la reverrait plus.

Nerveuse, Louise continuait à penser tout haut :

— Je la connaissais depuis qu’elle était au monde. Toute petite, elle était déjà très personnelle et rien, jamais, n’a réussi à lui faire perdre son enthousiasme pour une multitude de choses. Fillette, elle faisait enrager sa mère quand j’allais chez elle, sortant toutes ses robes pour me les faire admirer, quand celle-ci aurait aimé que nous causions en paix. Causer en paix ! Avec Maryse enfant, il n’en était pas question.

— Elle m’a fait beaucoup discuter, elle s’est amusée à me faire marcher sur les sujets qui me tiennent à cœur, mais le fond de sa pensée, je crois qu’elle l’a toujours gardé pour elle. Elle se prétendait moderne, elle se disait bavarde, mais elle pratiquait la pudeur dans tous les sens du mot. Que de contrastes en elle…

— Nos gens partent tous ce soir, par l’autocar de huit heures. Je pourrai donc quitter la maison demain. Viendras-tu ?

— Je vous accompagnerai.

Les liens qui unissaient Madeleine à Maryse étaient fragiles et neufs. Pourtant, cette mort la touchait vivement. Elle s’était attachée à son rire, à son humour, à sa franchise, elles avaient échangé des promesses de revoir, elles avaient résolu d’unir souvent leurs deux solitudes. Maryse cherchait constamment la compagnie de quelqu’un et Madeleine seule, serait toujours disponible.


Dans sa chambre, un peu après, la jeune femme s’étonna de s’être sentie si heureuse au moment précis où Maryse mourait. Était-ce un message ? Y avait-il une relation entre cet état d’âme insolite et le retour à Dieu de son amie d’un jour ?

Maryse était retournée à Dieu sans avoir pourtant souhaiter de Le voir, de Le connaître au plus tôt. Elle n’était qu’humaine, elle ne s’était pas, en apparence du moins, avancé suffisamment dans la mystique pour cesser de redouter les secrets de l’Éternité.

Pourquoi la mort nous faisait-elle si peur ? Parce que c’était une punition ? L’Éthiopien de l’Épître poursuivait son chemin plein de joie ; il avait immédiatement compris la grâce insigne du baptême. Illogiques, nous ne la comprenons pas, nous sommes incapables de l’apprécier à sa valeur. La mort continue à nous effrayer autant, même si nous savons que la fin de la vie, ne doit représenter pour nous que l’espérance d’un bonheur enfin totalement éclairé. Mais hélas, pensait Madeleine, quelle frayeur physique nous ressentons.

L’Éthiopien pouvait poursuivre son chemin plein de joie. Il avait compris. Nous ne comprenions qu’à demi. Maryse était retournée à Dieu sans avoir le temps de consentir vraiment au départ définitif, mais avec une confiance qu’elle avait maintes fois exprimée. Elle se présentait à Lui avec son cœur franc, son honnêteté, la secrète piété qu’elle avait dissimulée et que son chapelet, son missel toujours à portée de sa main, sur la table de chevet, révélaient. Maryse taquinait Louise sur les Anges gardiens, mais souvent celle-ci l’avait entendu dire : « Maman et moi, nous devons remercier le Ciel d’avoir tant de fidèles amis ».

Dieu avait aimé Maryse et Il était venu aujourd’hui la délivrer de ce qu’elle redoutait le plus, l’approche de la vieillesse, et au moment où intimement terrifiée, elle cherchait par tous les moyens à fuir son destin de malade.

Maryse. Sa beauté. Ses robes superbes, si importantes pour elle. Ses costumes, ses chapeaux amoureusement choisis. Son impeccable élégance, son enthousiasme pour les réceptions, les sorties, et son monde qu’elle aimait tant. Son esprit vif, son humour, son rire qui éclatait, jaillissait comme un feu d’artifice, tout cela, depuis ce matin, à jamais évanoui, irrémédiablement détruit ? Une vie était coupée, comme une fleur arrachée à sa tige et dont les pétales fanés volent au vent, disparaissent, cessent d’exister. Toutes nos vies étaient à un moment ainsi tranchées. Nous ne possédons rien par nous-mêmes, ni souffle, ni pensée. Nous n’étions sûrs de rien. Et tous ces efforts que nous faisions, pour organiser à notre gré un avenir que nous ne vivrions peut-être pas. Nos rêves de fortune, de gloire, de joie. Pour Jean, c’était un accident qui avait déchiré d’un coup sec la trame des jours. Pour Maryse, le cœur avait manqué. Notre sensation d’attente perpétuelle nous poussait à dépenser nos heures à la hâte, à courir, à nous agiter, à désirer, à nous réjouir ou à pleurer. Mais constamment, la mort était là, au bout de tout. Ce qui avait été si important cesserait de l’être, tandis que nous avions négligé ce qui l’était davantage.

Si nous regardions en arrière, combien de nos ardeurs, de nos chagrins avaient été ressentis pour des choses que nous considérions maintenant comme vaines, ou pour des gens qui avaient cessé de compter pour nous ? Pourtant, pour que la mort cessât de nous terrifier, pour que nous la regardions d’avance avec la foi et les bonheurs du chrétien, il faudrait aimer la vie, mais en être en même temps détaché ; penser toujours qu’elle n’est qu’un passage. Mais même malheureux, nous y tenons. Le connu nous séduit plus que l’inconnu dans cette voie. Est-ce cela, l’obstacle qui empêche une conception plus réelle, plus lumineuse du Dieu éternel et père ? Nous avons besoin de voir avec nos yeux. Même si nous avons la Foi et la confiance en Lui, Dieu demeure abstrait. Abstrait, malgré tous les jours où visiblement Il est venu à notre aide, nous a protégés, secourus.


La joie de la montagne soudain fit défaut à Madeleine. Elle échappa un sanglot de pitié. Elle pleurait sur elle autant que sur Maryse et sur Jean. Elle se sentit lâche. Quand elle avait parfois désiré mourir, ce n’était pas pour l’amour de Dieu, mais pour être débarrassée de ses épreuves, de ses maux. Elle avait elle aussi, souhaité la fin de la fidèle angoisse des matins qu’elle imaginait désormais sans renouveau, sans amour et sans imprévu. Des matins qui aggraveraient sa solitude, et lui apporteraient la maladie, les rides, la faiblesse, les cheveux gris, les douleurs, les membres tremblants, le cerveau ralenti, les pas mal assurés et pénibles, et en plus, toutes les sortes de peines et de malentendus qui vous assaillent à tout propos, vous brisent le cœur tant que vous êtes du monde des vivants.

Ce matin, dans la montagne, Madeleine s’était crue à jamais heureuse, et prête à tout comprendre et à tout supporter. Pourquoi ce soir cette attaque violente contre sa joie et sa paix reconquises ? Pourquoi cette sensation de douleur et de crainte, que jetait soudain le mot de mort dans son âme en désarroi ? Si nous vivons proches de Dieu, ne demeure-t-il pas notre guide, notre soutien ? Que me dirait Louise ? Que nous n’aimons pas assez Dieu pour aimer la mort ? Que la faute originelle a obscurci notre intelligence, diminué notre faculté d’aimer ? Nous ne pouvons plus pressentir la lumière éternelle qu’à de rares instants ? Que la condition humaine, l’angoisse des jours, la peur de la mort font partie de la punition ? Qu’il faut patienter, prier, espérer et attendre, attendre, mais en agissant toujours pour le mieux et en servant les autres.


— Qu’est-ce que je ferai, moi, pour servir ?


Quand, à la veillée, Louise et Madeleine furent enfin seules au coin du feu, où Maryse était encore présente, elles parlèrent d’elle. Puis, Madeleine avoua :

— J’ai affreusement peur de la mort. Vous ?

— Moi aussi. C’est un sentiment naturel. Comme il est naturel que nous n’aimions pas Dieu d’un amour sensible comme celui que nous ressentons pour les humains. Nous avons besoin de toucher, de voir. Et la peur de la mort et l’imperfection de notre amour, cela se tient. Autrement, notre confiance au Père devenue parfaite, perpétuelle, nous serions déjà heureux et tranquilles ici-bas.

— C’est physiquement que j’ai peur. J’ai peur du saut d’un monde dans l’autre. Où est Maryse ce soir ? Qu’en pense-t-elle ? Nous voit-elle ?

— Tout est mystère. Mais croyants, nous devons essayer d’être constamment sans inquiétude. Ce saut dans l’inconnu qui te fait trembler, dont Maryse avait peur, et qui m’effraie aussi, pour me rassurer, je le compare à une démarche que je dois parfois faire et qui est d’avance, pendant des jours, un cauchemar, une torture. Puis, le moment venu d’agir, la démarche est facile, simple. Mourir sera simple. Nous sommes dans la main de Dieu.

* * *

Dans sa chambre, Madeleine accroche à un cintre son costume de ski, et elle revoit le splendide matin de neige qui a précédé ce jour allongé et assombri par la mort de Maryse.

Pour les bonheurs, pour les chagrins, pour les maladies, la richesse, la pauvreté, nous sommes dans la main de Dieu. Le bien le plus grand du monde, et l’essentiel de tout, c’est la foi.

— Mais quelle lampe fumeuse et inutile était ma foi, avant que je vienne ici, se dit Madeleine.

La splendeur du matin était la promesse de la magnificence éternelle des choses que Dieu voulait de nous. Elle se jette au pied du lit, elle prie cherchant à rejoindre Maryse, à la mieux comprendre, à l’aider avec ses intercessions, si Maryse n’a pas encore complété ce saut qu’elle redoute tant elle-même, ce saut d’un monde à l’autre.

Longtemps, elle reste éveillée. Mais ensuite elle rêve. Jean est là. Il répète avec une voix, insistante et douce et obsédante : « Ne t’inquiète pas. Ne t’inquiète jamais ».

Elle rêve aussi que l’hiver n’est pas achevé et qu’elle descend sur ses skis un long flanc de montagne, velouté, interminable, et la descente est une extase. Le soleil est d’or, le ciel bleu et sa félicité grandit tellement que sa violence l’éveille.

Éveillée, Madeleine persiste à ressentir cette félicité inconnue et infinie. Maryse est morte. Jean est mort. Made­leine aussi va mourir un jour. Mais comme l’Éthiopien, elle peut maintenant continuer son chemin plein de joie.

Elle sait désormais bien définitivement où elle va.


Percé,
8 septembre, 1960.