La Mort (Houssaye)

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AnonymeArsène Houssaye

La Mort


 
Moissonneuse éternelle en la vallée humaine,
Qui n’as pas de repos au bout de la semaine,
Qui fauches sans relâche et ne sèmes jamais,
Où donc as-tu porté les épis que j’aimais ?
— O géante maudite aux mamelles pendantes,
Vieille fille ennuyée aux colères ardentes,
Ange déchu, de tous le plus maudit de Dieu,
Qui ne dis qu’un seul mot, un mot terrible : Adieu !
Juive errante, vivant de poussière et de larmes,
Traînant de tous côtés ton cortège d’alarmes,
L’orfraie annonce seul ton passage caché.
Ton arme est une faulx, ton sceptre un os séché.
— Quand donc finiras-tu, vieille actrice enrouée,
De baisser le rideau quand la farce est jouée ?
Quand donc tomberas-tu dans le gouffre béant
Qui s’ouvre sous tes pas, ô mère du néant ?
— Ton empire est partout. Partout où l’on respire,
Partout où l’on sourit, partout où l’on soupire,
Depuis le paradis jusqu’au fond de l’enfer,
Partout on te maudit, marâtre au cœur de fer.
— Oui, sois maudite, ô mort, car ton arme fatale
A coupé trop de fleurs sur ma rive natale ;
La plus fraîche est tombée un doux matin de mai :
— Dieu, tu l’as recueilli, ce calice embaumé. —
Mort impie ! et pourtant c’est en toi que j’espère ;
C’est toi qui m’ouvriras l’asile où gît mon père.
Ton lit, le cimetière, est doux et verdoyant,
Ce pommier généreux au feuillage ondoyant
A des fleurs en avril et des fruits en automne,
L’oiseau vient y chanter, le soleil y rayonne.
Ici point de maisons sans fenêtre et sans seuil
Où l’on scelle les morts pour montrer son orgueil ;
Point de colonne en marbre et d’épitaphe vaine,
Mais de l’herbe bénie où fleurit la verveine.
Les hommes sont du moins égaux en cet endroit :
Un pareil manteau vert les préserve du froid.
C’est ici que l’on a, plutôt que dans la vie,
Une place au soleil où ne vient pas l’envie.
— Dieu veuille qu’on m’enterre auprès d’un mort aimé,
Non loin du frais enclos où mon cœur fut charmé,
Sous l’ombre de l’église. — A tous les jours de fête,
Réveillé dus la tombe et soulevant la tête,
N’entendrai-je donc pas le deux cris des enfants
S’ébattant sur mes os comme de jeunes faons,
Le bruit des encensoirs, le chant grave et rustique
Réchappant du portail de l’église gothique,
La ronde du village et le gai violon
Appelant au plaisir tous les cœurs du vallon ?
— Pour aller à l’autel le jour de l’hyménée,
La vierge passera, triste, pâle, inclinée,
Sur l’herbe de ma fosse. — Au printemps, le matin,
Je pourrai respirer la rosée et le thym
— Pour toute ombre j’aurai l’église ou le vieil arbre,
Mais non pas, grâce à Dieu ! cette prison de marbre
Empêchant de couler les pleurs dans mon cercueil,
S’il me reste un ami par-delà le grand seuil !