La Mort d’Ivan Ilitch/09

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 88-92).
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IX

Assez tard dans la nuit, sa femme rentra. Elle s’approcha de lui sur la pointe des pieds, mais il l’entendit. Il ouvrit les yeux et les referma immédiatement. Elle voulut renvoyer Guérassim et veiller à sa place. Il rouvrit les yeux et murmura :

— Non. Tu peux t’en aller.

— Souffres-tu beaucoup ?

— Qu’importe.

— Prends de l’opium.

Il y consentit ; elle lui en fit prendre et partit.

Jusqu’à trois heures du matin il resta dans un état de torpeur douloureuse, et rêva qu’on le mettait violemment dans un sac noir, étroit et profond, où l’on cherchait à l’enfoncer sans y parvenir. Et cette chose effroyable pour lui était accompagnée d’une autre torture : il avait peur, il voulait y entrer lui-même, et cependant il résistait et, en luttant, s’enfonçait toujours davantage. Soudain il se dégage et tombe. Il se réveilla, Guérassim toujours au pied du lit, doux, patient, s’était assoupi. Et lui est là, ses pieds amaigris, en chaussettes, appuyés sur ses épaules ; et toujours la même bougie avec un abat-jour, et toujours cette douleur interminable.

— Va-t’en, Guérassim ? murmura-t-il.

— Qu’est-ce que cela fait. Je vais rester.

— Non, va-t’en.

Il descendit ses pieds des épaules de Guérassim, se coucha sur le côté, la main sous sa joue, et fut pris de pitié pour soi-même.

À peine Guérassim était-il passé dans la pièce voisine, que, ne se contenant plus, il se mit à sangloter comme un enfant. Il pleurait sa situation désespérée, son affreuse solitude, la cruauté des hommes, la cruauté de Dieu, l’absence de Dieu.

« Pourquoi as-tu fait tout cela ? Pourquoi m’as-tu fait venir ici ? Pourquoi, pourquoi me tourmentes-tu si atrocement ? »

Il n’attendait point de réponse et en même temps se désespérait de n’en pouvoir obtenir. Sa douleur devint plus aiguë, mais il ne fit aucun mouvement, n’appela personne. Il se répétait : « En bien ! encore ! Eh bien ! frappe ! Mais pourquoi ? Que t’ai-je fait ? Pourquoi ? »

Puis il se tut, il suspendit non seulement ses larmes, mais sa respiration même, et devint tout attentif : il semblait écouter non pas une voix terrestre, mais la voix de l’âme et suivre les pensées qu’elle exprimait.

— Que veux-tu ? semblait dire la voix intérieure.

— Que veux-tu ? Que veux-tu ? se répéta-t-il à lui-même. Ce que je veux ? Ne plus souffrir ! Vivre, répondit-il.

De nouveau il tendit son attention au point qu’il en oubliait sa douleur.

— Vivre ? Et vivre comment ? reprit la voix.

— Mais vivre comme je vivais auparavant, bien, agréablement.

— Aussi bien et agréablement que tu as vécu jusqu’à présent ? redemanda la voix.

Et il se mit à se rappeler les meilleurs moments de sa vie agréable. Mais, chose étrange, ces moments, il les voyait maintenant d’un tout autre œil qu’alors, tous, excepté ses premiers souvenirs d’enfance. Dans son enfance, il retrouvait quelque chose de vraiment bon, dont le retour embellirait la vie. Mais l’homme qui avait eu une vie agréable, facile, cet homme n’existait plus, il n’était plus qu’un souvenir.

Aussitôt qu’il arrivait à cette période de sa vie qui avait fait de lui ce qu’il était actuellement, toutes ses joies de jadis s’évanouissaient, se transformaient en quelque chose de pénible et de vide. Plus il s’éloignait de l’enfance et s’approchait du présent, plus les joies paraissaient insignifiantes et douteuses. Cela commençait à l’École de droit. Là il y eut encore quelque chose de vraiment bon : la gaîté, l’amitié, l’espérance. Mais dès les classes supérieures ces bons moments devenaient plus rares.

Plus tard, du temps de son service chez le gouverneur, il y eut encore quelques moments purs : son affection pour une femme. Puis tout s’embrouillait et le nombre des moments heureux allait diminuant, et plus il avançait dans la vie, moins il y en avait. Son mariage… un hasard, gros de désillusions. L’haleine désagréable de sa femme, la sensualité, l’hypocrisie ! Puis cette carrière morne, les soucis d’argent, et ainsi une année, deux, dix, vingt ! et toujours la même chose. Et plus le temps passait, plus sa vie était vide.

« C’est comme si j’avais descendu une montagne au lieu de la monter. Ce fut bien ainsi. Selon l’opinion publique je montais, mais en réalité, la vie glissait sous moi… Et me voila arrivé au terme… Meurs !

« Mais, qu’est-ce donc ? Pourquoi ? Non, ce n’est pas possible que la vie soit si insignifiante, si vilaine ! Si elle est en effet si vilaine, si absurde, pourquoi mourir et mourir en souffrant ? Il y a là quelque chose que je ne m’explique pas.

« Peut-être n’ai-je pas vécu comme on doit vivre ? se demanda-t-il tout à coup. Mais comment cela serait-il possible puisque j’ai toujours fait ce que je croyais être mon devoir ? » se répondit-il. Et aussitôt il chercha à repousser par cet argument l’énigme de la vie et de la mort, comme quelque chose d’absolument impossible.

« Que veux-tu, maintenant ? Vivre ? Vivre comme tu as vécu étant juge lorsque l’huissier annonçait : La Cour ! La Cour ! » se répéta-t-il. « La voilà, la Cour ! Mais je ne suis pas coupable, s’écria-t-il avec colère. Pourquoi ? »

Il cessa de pleurer, tourna son visage vers le mur, l’esprit obsédé par cette unique pensée : Pourquoi, pourquoi tant d’horreur ?

Mais il avait beau y réfléchir, il ne trouvait aucune réponse. Et quand l’idée qu’il n’avait pas vécu comme on doit vivre se dressait devant lui, il chassait cette idée bizarre en se rappelant aussitôt la parfaite correction de sa vie.