La Mort de Balzac/1. Avec Balzac

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Avec Balzac.
Bibliothèque Charpentier — Fasquelle (p. 387-404).


Avec Balzac.


J’adore Balzac. Non seulement j’adore l’épique créateur de La Comédie humaine, mais j’adore l’homme extraordinaire qu’il fut, le prodige d’humanité qu’il a été.

Sa vie — du moins par ce que l’on en connaît — ressemble à son œuvre. On peut même dire qu’elle la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse, bouillonnante. C’est un torrent qui a roulé de tout. Malheureusement, on la connaît peu… Bien des années de cette vie nous échappent, sûrement les plus intéressantes, puisque ce furent celles que Balzac se plut à dissimuler le mieux. Ainsi, nous lui connaissons quelques liaisons qui furent célèbres. Mais les autres ?… Mais toutes les autres ?… Car ce fut un grand conquérant d’âmes.

Il était courtaud, boulot, bedonnant, très laid : l’allure épaisse d’un chantre d’église. La première impression en était désagréable. Mme Hanska a dit que, lorsqu’elle le vit pour la première fois, elle eut honte de son enthousiasme et ne pensa qu’à fuir… Quoi ! C’était là cet homme sublime, ce héros ?

Comme tous ceux qui écrivent beaucoup, Balzac parlait peu… Mais, dès qu’il parlait, le charme opérait. Il y avait, dans sa parole, une telle autorité, une telle séduction, qu’on oubliait très vite ses disgrâces physiques. L’esprit rayonnait des yeux et donnait au visage de la beauté. Il avait conscience de sa force fascinatrice, comme il avait conscience de son génie. C’était, d’ailleurs, la même chose… Balzac créait de l’amour, comme il créait un livre. Pas plus que les idées, les femmes ne pouvaient lui résister. Pourtant, j’ai sur lui ce détail intime et un peu ridicule, que la nature l’avait parcimonieusement armé pour l’amour. Il est d’autant plus beau que, n’ayant pas – ou si peu – de quoi satisfaire les femmes, il lui ait été donné, plus qu’à aucun autre, la vertu délicate et rare de les exalter.

Quelqu’un, qui a souvent rencontré Balzac, me disait : « Quand on parlait femmes, il se gonflait d’orgueil et faisait la roue, comme un dindon… Mais il ne racontait jamais rien. » Malgré son infatuation, parfois comique, Balzac était infiniment discret. Il poussa la discrétion sur sa vie sentimentale jusqu’au mensonge, jusqu’au mystère, jusqu’aux complications un peu naïves du mélodrame. Il se vantait d’être chaste, pour mieux dérober ses vices et ses bonnes fortunes. Afin qu’on n’en retrouvât plus les traces, il effaçait les pas derrière lui. Cette discrétion, si rare chez un homme de lettres – mais Balzac n’était point un homme de lettres et, si belle qu’elle soit, son œuvre est, peut-être, ce qui nous intéresse le moins en lui, – nous irrite beaucoup, parce qu’elle nous le cache davantage. Lui, dont la gloire européenne avait popularisé les traits, partout, il eut le pouvoir de se rendre, quand il le voulait, invisible. Il déroutait les curiosités, dépistait les espionnages, se servant de ses amis, sans qu’ils se doutassent du rôle qu’il leur faisait jouer. Il avait le génie de la police, comme il avait le génie de l’amour, comme il avait le génie de tout. Un jour, il partait, ou, plus exactement, il disparaissait de Paris. Et on ne savait plus absolument rien de lui. Où était-il ? S’enfermait-il pour travailler ? Avait-il entrepris un voyage d’enquête pour ses livres ? Poursuivait-il une intrigue amoureuse ?… Une affaire ?… Plutôt une intrigue, car ses voyages d’enquête et ses déplacements d’affaires étaient moins mystérieux. Il en parlait. On les connaît presque tous, entre autres ce fameux voyage en Sardaigne, d’où il rapporta ces pyrites, à propos desquelles il rêva une fortune de milliardaire. Son absence durait un an, deux ans. Et puis, un beau soir, sans que personne de son entourage fût prévenu, il reparaissait soudainement. On le revoyait à l’Opéra, avec son habit bleu, sa canne dont il disait – le dindon – que la pomme avait été ciselée dans l’or fondu des bracelets de ses amies… Il semblait reprendre une conversation interrompue la veille, était au courant des moindres potins de salon ou de journal, de tout ce qui s’était passé quand il n’était pas là… De son absence pas un mot. Il affectait de ne rien comprendre aux allusions, d’ailleurs discrètes, qu’on y faisait.

On a prétendu qu’il y avait peu de sincérité et beaucoup de mise en scène, en tout cela ; qu’il aimait à jouer cette comédie pour les autres et pour lui-même ; qu’il en tirait une sorte de mystère, par conséquent, de l’importance. Peut-être bien. Ce qui est certain, c’est qu’il y eut aussi des drames.



De tout ce qui a été écrit sur cet homme extraordinaire, nous n’avons pour ainsi dire qu’une quantité énorme de travaux bibliographiques, et des jugements littéraires, — ce n’est pas ce que je recherche, — mais nous n’avons rien qui soit réellement une biographie.

On ne peut donner comme tels les livres de Gautier et de Gozlan, qui racontent ce qu’ils virent, ne virent sûrement pas grand’chose : de l’extériorité, des gestes superficiels, des manies, avec quoi ils composèrent des anecdotes qui nous amusent et ne nous apprennent rien. Gautier et Gozlan n’étaient pas des amis de Balzac, qui n’avait pas d’amis. Laurent Jan non plus, qui fut pourtant celui que le maître préféra. C’étaient de jeunes séides, des admirateurs fervents, mais intimidés, que le grand homme intéressa un peu, dit-on, à ses œuvres, pas du tout à son existence, et à qui le respect eût fermé les yeux et clos la bouche, s’ils avaient vu quelque chose d’anormal et d’énorme en leur dieu.

Mme Surville n’a laissé sur son frère que quelques pages insignifiantes, une apologie froide, banale, où nous n’avons pas une seule note à prendre, pas un seul document à retenir. Elle avait reçu, pourtant, bien des confidences. Quand il en avait trop gros sur le cœur, à de certains moments trop heureux ou trop tragiques de sa vie, comme cette première entrevue, à Neuchâtel, avec Mme Hanska, ou bien cette naissance et cette mort mystérieuse de son dernier enfant, Balzac, en dépit de sa force de renfermement, éprouvait le besoin de s’épancher… Mais en qui ? Sa mère ? elle lui était fort à charge, ne l’obsédait que de questions d’argent. Sa sœur ? malgré l’hypocrite tendresse de ses dédicaces, il ne l’aimait pas, et elle, non plus, au fond, ne l’aimait pas… Mais il était sûr d’elle ; sûr qu’elle saurait garder un secret, ne fût-ce que pour l’honneur de la famille… Et puis, il n’avait qu’elle… Et puis, habitude d’enfance, sans doute… C’était une petite âme bourgeoise, très honnête, peu sensible, qui faisait ce qu’elle pouvait. Mais elle ne pouvait rien comprendre à une telle âme, si distante de la sienne ; elle ne pouvait rien comprendre à ce génie, dont les hardiesses visionnaires, l’immoralité l’épouvantaient. Du reste, Balzac ne lui demanda pas de comprendre, de partager ses chagrins ou ses bonheurs, pas plus qu’on ne demande au vase de savoir pourquoi on le remplit de poisons ou de parfums.

Mme Surville sut ainsi beaucoup de choses, en gémit, en souffrit, et se tut.

Un seul homme pouvait, devait écrire une vie de Balzac : M. de Spoelberch de Lovenjoul[1].

Tout ce qui existe de documents, sa piété fureteuse, sa curiosité passionnée l’ont rassemblé. Il a des trésors. Il les garde. Et cette vie prodigieuse, unique, dont lui seul connaît ce qui en demeure d’attestations certaines et d’authentiques témoignages, il ne l’a pas écrite ; il ne l’écrira pas. De temps en temps, il en détache de menus fragments, il en agite de pauvres petites images, comme pour mieux aguicher notre curiosité, avec l’intention, peut-être ironique, de ne la satisfaire jamais. Allusions, réticences, commencements, inachèvements qui nous agacent et, après nous avoir surexcités au plus haut point, nous laissent encore plus ignorants, plus cruellement déçus.

Jeu dangereux. L’imagination rôde autour des grands hommes, ardente, féroce, carnassière. Elle ne se contente pas des bavardages, maigres os qu’on jette à sa faim. Elle s’acharne à vouloir déterrer le gros morceau. Et, un jour, elle le « mangera », mais à sa façon. Un jour (pour ne pas continuer des métaphores désobligeantes envers une aussi noble faculté), elle inventera — c’est son métier — elle inventera des légendes, mille fois plus préjudiciables que la réalité, à la gloire qu’on aura voulu préserver du mépris des sots, par le silence ou par le mensonge.

Peut-être que M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui est un homme honorable, une nature modeste, un écrivain de peu de force, ne se juge pas de taille à écrire une vie de Balzac. Je voudrais le rassurer. Personne n’attend de lui une œuvre d’art. On ne lui demande que des documents utiles à l’histoire de la littérature, ce qui est peu de chose, utiles à l’histoire de l’humanité, ce qui est tout. D’autres feront le reste.

Mais non. Je crois plutôt que M. de Spoelberch de Lovenjoul a, comme tout le monde, presque tout le monde, le déplorable préjugé du grand homme. Le grand homme doit être un personnage sympathique, comme au théâtre. Le grand homme n’est véritablement un grand homme qu’à la condition qu’on fasse le silence sur ses faiblesses, et qu’on le diminue de tout ce qu’il eut d’humain. Ainsi de Verlaine, qu’on nous présente aujourd’hui comme une sorte de brave bourgeois, régulier, comme un de ces excellents radicaux socialistes, ennemis de la bohème, qui paient bien leurs contributions et font l’ornement de la respectabilité française. Pour qu’un grand homme entre, par la bonne porte, dans la postérité, il faut le parer de vertus bien décentes et bien basses, et de ces héroïsmes grossiers qui enchantent la foule. Il lui faut, comme au chrétien qui veut entrer dans le Paradis, toutes les comédies sacramentelles de l’Extrême-Onction, et l’absolution, par la crapule, de ses péchés.

Or c’est par ses péchés qu’un grand homme nous passionne le plus. C’est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes et tout ce qu’ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous émeut aux larmes, et que nous le vénérons, que nous le chérissons, de tous les respects, de toutes les tendresses qui sont dans l’humanité.



Nous ne devons point soumettre Balzac aux règles d’une anthropométrie vulgaire. L’enfermer dans l’étroite cellule des morales courantes et des respects sociaux, c’est ne rien comprendre à un tel homme, c’est nier, contre toute évidence, le prodige, l’exception qu’il fut. Nous devons l’accepter, l’aimer, l’honorer tel qu’il fut.

Tout fut énorme en lui, ses vertus et ses vices. Il a tout senti, tout désiré, tout réalisé de ce qui est humain. Il fut Bianchon, Vandenesse, Louis Lambert ; il fut aussi Rubempré ; il fut même Vautrin. Il ne faut pas s’indigner, pas s’étonner surtout si ses curiosités, disons passionnelles, s’affranchissant parfois, comme la nature elle-même, de ce qu’on appelle les lois de la nature, — laquelle n’a pas de lois, — s’en allèrent chercher des voluptés ou des dégoûts, — des sensations, — dont nous retrouvons çà et là, dans ses livres, des traces discrètes mais certaines, et que nous pourrions, paraît-il, retrouver mieux expliquées dans une correspondance tombée aux mains de M. de Spoelberch de Lovenjoul. Michel-Ange, Shakspeare, Gœthe, des rois, des empereurs, des papes, des cardinaux, des académiciens, des frères ignorantins diraient-ils que c’est là une exception ? Nous coudoyons, dans la vie de tous les jours, des gens dont nous connaissons les « fureurs secrètes » et à qui, selon leur rang social, nous ne témoignons pas moins d’estime, d’amitié, de respect. Oscar Wilde n’inspire plus de colère, même aux sectaires de la vertu. Tous n’ont plus, pour lui et pour son martyre, que de la pitié douloureuse.

La vie de Balzac ? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l’exaltation, l’hyperesthésie constituaient l’état normal de son individu. La pensée, les passions grondaient en lui, comme des laves en activité dans un volcan. Avec une aisance qui confond, — une aisance, une force d’élément, — il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la maladie. Balzac écrit : « Le docteur Dubois frémissait de ma vie. » Et, au milieu de tout cela, on ne constate pour ainsi dire pas un affaissement, un découragement, un doute, un arrêt. Il va toujours, plus ardent, plus précis à mesure qu’il va. L’esprit infatigable soutient le corps surmené ; il le relève, défaillant. Loin d’être accablé, écrasé par les besognes du présent, aux courtes heures du repos, il conçoit avec une lucidité merveilleuse les besognes de l’avenir. Balzac ne s’est pas reposé le septième jour. Quel exemple pour nos chétives neurasthénies !

Et il n’a vécu que cinquante et un ans !… Et non seulement il a accompli une œuvre prodigieuse, mais il en a rêvé, mais il en a préparé une plus prodigieuse encore. Il a laissé des projets, parfaitement débrouillés, de livres, de pièces, d’affaires, que trois cents ans de vies humaines ne suffiraient pas à réaliser. Quand on lit ces émouvantes, ces stupéfiantes Lettres à l’Étrangère, quand on se penche au bord de ce gouffre, quand on regarde, quand on entend bouillonner, au fond, l’existence surhumaine de cet homme, on est pris de vertige. Et l’on ne s’étonne plus que son cerveau ait pesé si lourd et qu’il soit mort d’une hypertrophie du cœur.

L’Académie n’a pas voulu de Balzac.

M. Dupin disait à Victor Hugo :

— Comment ? Balzac, d’emblée, à l’Académie ? Vous n’avez pas réfléchi… Est-ce que cela se peut ?… Mais c’est que vous ne pensez pas à une chose : il le mérite.

Il le méritait ; et aux yeux de MM. de Barante, Salvandy, Vitet, de Noailles, de Ségur, Saint-Aulaire, Lebrun, Patin, Pongerville, Villemain, Tissot, Scribe, Viennet, etc., c’était, en effet, impardonnable.

Mais le méritait-il vraiment ? Comment, en quelque sorte, légitimer une telle œuvre, si subversive, si dissolvante, si immorale ? Comment couvrir de ce respectable habit vert un homme qui, monarchiste, catholique, mais emporté par la puissance de la vérité au-delà de ses propres convictions, bouleversait si audacieusement l’organisation politique, économique, administrative de notre pays, étalait toutes les plaies sociales, mettait à nu tous les mensonges, toutes les violences, toutes les corruptions des classes dirigeantes, et, plus que n’importe quel révolutionnaire, déchaînait dans les âmes « les horreurs de la révolution » ? Est-ce que cela se pouvait ?

Et puis encore, Balzac avait mauvaise réputation. Il n’administrait pas son nom et son œuvre en bon père de famille. Ce n’était même pas un bohème, — et l’on sait qu’un bohème est inacadémisable, — c’était quelque chose de bien pis.

L’Académie admet qu’on soit ivrogne, débauché, voleur, parricide, athée, et même qu’on ait du génie, pourvu que l’on soit très duc, très cardinal, ou très riche, pourvu aussi que cela ne se sache pas, ou qu’elle soit seule à le savoir. Indulgente au mal qu’on ignore, elle est impitoyable au malheur qui se sait. Elle ne pouvait ignorer que Balzac fût affreusement gêné dans ses affaires. Il avait eu des entreprises désastreuses, avait failli sombrer dans une faillite retentissante. Il avait des dettes, des dettes vilaines qu’il se tuait à payer et dont, en fin de compte, il est mort. Comme un sanglier, au milieu des chiens, il fonçait sur toute une meute de créanciers, avides et bruyants. Cela manquait par trop d’élégance. Aucun respect de la propriété, d’ailleurs. Généreux et fastueux, comme tous ceux qui n’ont rien, l’argent ne lui tenait point aux doigts, l’argent des autres. Il achetait des bijoux, des vieux meubles historiques, des terrains, des maisons de ville, des maisons de campagne, s’offrait, au mois de janvier, des paniers de fraises, des corbeilles de pêches, qu’il dévorait, dit un chroniqueur du temps, avec une « gourmandise pantagruélique ». Il paraît que « le jus lui en coulait partout ». Est-ce que M. Viennet, poète obscur, vénérable et facétieux, se livrait à de telles débauches, lui ?… Il mangeait à son dessert des figues sèches, comme tout le monde…

— Qu’il paie d’abord… qu’il vive petitement… nous verrons ensuite, disait M. Viennet.

Balzac n’a pas payé… Il n’a payé qu’en chefs-d’œuvre : monnaie qui n’a pas cours à l’Académie.

Ses affaires ? On s’en est beaucoup moqué ; on s’en moque encore. De la naïveté, peut-être ; de l’indélicatesse, qui sait ? En tout cas, de l’ignorance et de la féerie. C’est le point faible, la fêlure, dans cette organisation si robuste. D’ailleurs, comment attendre quelque chose de sérieux de quelqu’un qui fait des romans ?

M. de Rothschild, qu’il voyait fréquemment, et dont nous est resté, dans son Nucingen, un si surprenant et inoubliable portrait, s’en amusait comme d’une bonne farce. Les plus indulgents, ses admirateurs mêmes, plaidaient que Balzac était un grand constructeur de chimères ; pour parler plus prosaïquement, un fou. D’autres commentaient cette image par ce mot : un faiseur.

Les gens de finance sont en général fort bornés, et orgueilleux avec médiocrité. Ils manquent de culture, d’imagination, de générosité d’esprit, dans un métier où il en faut beaucoup. Ils n’ont que de la routine dans une aventure où il n’en faut pas du tout. Concevoir une affaire, c’est concevoir un poème. L’homme d’affaires qui n’est pas, en même temps, un idéaliste, un poète, ce n’est rien… rien qu’un escroc, la plupart du temps.

Balzac était poète. Il avait la passion des belles et grandes ordonnances ; il ne suivait pas les idées, il les devançait. De même qu’il lui suffisait d’un mot pour reconstituer, dans sa vérité logique, tout un être humain, de même il lui suffisait d’un fait, quelquefois d’un menu fait, pour découvrir et créer d’un coup le drame d’une affaire. Il la concevait, la débrouillait, la bâtissait, avec la même imagination puissante, la même faculté de divination, la même netteté carrée que ses livres. Il eût étonné et fait réfléchir des hommes moins prévenus, moins bassement théoriques que des financiers, par l’abondance, la justesse de ses renseignements techniques, la connaissance et souvent la prescience de la valeur géologique, économique, des divers pays de l’Europe. Chimériques, sans doute, étaient ses affaires, en cela surtout qu’elles venaient toujours trop tôt. Quand on veut de la gloire immédiate ou de l’argent, il faut toujours venir après… après quelqu’un. Le génie sème et passe. L’habileté reste, attend et récolte. Balzac a semé, souvent sa semence fut bonne. Beaucoup, parmi ses affaires dont on riait, d’autres, plus tard, les ont réalisées. Épilogue connu.

Cette œuvre, qui est une œuvre d’âpre psychologie et, en dépit de son culte pour l’argent, une œuvre de critique sociale pessimiste, est, en même temps, une œuvre de divination universelle. Solidement établie sur le contemporain, elle engage et prédit l’avenir. Balzac est aussi à l’aise dans demain que dans aujourd’hui. Ses conceptions financières feraient honneur à un économiste révolutionnaire. Il entrevoit des directions nouvelles au mouvement des fonds d’État, des solutions hardies aux problèmes agraires. Il rédige des dispositifs pratiques, ingénieux, sur des sociétés de secours mutuels, comme par exemple la Société des Gens de lettres, qui est sortie de son cerveau. (Elle semble, d’ailleurs, l’avoir bien oublié, car elle refusa, du génie d’Auguste Rodin, son effigie, comme l’Académie avait refusé, du génie de Victor Hugo, sa personne.) Il rêve et prépare toute une révolution de la librairie, par la création du livre à bon marché. Son sens de la vie, de l’orientation de la vie, lui fait découvrir, avant tout le monde, la valeur spéculative des terrains, dans certains quartiers de Paris, alors déserts, et maintenant devenus le centre de l’activité et de la richesse. Il se réjouit d’avoir acheté un bout de terrain à Sèvres. Plus de quinze ans avant l’établissement des chemins de fer en France, il écrit : « Nous aurons, un jour, un chemin de fer entre Paris et Brest. Et l’on construira une gare tout près de ma maison. Faites comme moi, achetez… achetez !… » Sa maison, c’était les Jardies. La gare y est. Mais ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que, plus tard, aux Jardies, M. Rouvier, M. Étienne, M. Thomson, M. Joseph Reinach, célébreraient un culte, et que ce culte ne serait pas celui de Balzac, mais celui de Gambetta.

Des moralistes ont voulu prouver que Balzac avait inventé, de toutes pièces, des mœurs, des compartiments sociaux, tout un monde artificiel, — le monde de Balzac, comme on l’appela, pour l’opposer au monde de la réalité, — que toute une catégorie d’ambitieux, d’aigrefins, d’aventuriers séduits par les vices brillants, l’amoralité triomphante de son œuvre, s’étaient en quelque sorte moulé l’âme sur celle de ses imaginaires héros. C’est une sottise. Il ne les avait pas inventés, il les avait prévus, comme il avait prévu aussi Wagner et le wagnérisme, comme il avait, malgré ses notions confuses de l’art, entrevu ces hauteurs où resplendit, aujourd’hui, le nom d’Auguste Rodin.

On m’a conté qu’un jour, causant avec des amis, Balzac imaginait, en riant, — riait-il autant qu’on veut bien le croire ? — un moyen sûr, rapide, de gagner beaucoup d’argent, assez d’argent pour fonder un grand journal, un journal d’influence et d’intérêts, tel qu’il en avait eu souvent la hantise.

— Rien de plus simple, expliquait-il, et à la portée de toutes les intelligences. Il s’agirait de faire paraître une petite feuille hebdomadaire, qu’on appellerait Le Journal des Médecins. Cette feuille ne contiendrait rien d’autre que la liste des morts de la semaine, avec le nom du médecin en regard de chaque mort. On la distribuerait dans les rues, comme un prospectus… Vous voyez d’ici les médecins… Ce serait énorme.

Et Balzac riait, à grands éclats, de cette invention.

Or, quelques années après, un Américain, à bout de ressources, qui ignorait absolument cette boutade de Balzac, réalisait cette idée de Balzac. Elle fut le point de départ d’une des plus grosses fortunes, et d’un des plus grands journaux du monde.

Les bruits les plus fâcheux circulaient sur Balzac, colportés et grossis par ses ennemis. Non seulement il était Rubempré et Vautrin ; il était aussi Mercadet. Des éditeurs, des imprimeurs, des directeurs de journaux se plaignaient vivement de sa mauvaise foi, de son habileté scabreuse. Ces pauvres gens pleuraient d’avoir été « roulés » par lui avec la plus étonnante maëstria. Ils l’accusaient d’indélicatesse, parce que, connaissant comme un avoué toutes les roueries de la procédure, il se défendait, souvent victorieusement, contre leur rapacité. Ne racontait-on pas aussi qu’il vivait de ses maîtresses ? N’affirmait-on pas qu’il avait emprunté, d’une façon frisant l’escroquerie, une très grosse somme d’argent à Mme D…, la femme d’un imprimeur qui l’adorait ? Ne disait-on pas enfin qu’il devait, avant son mariage, près de deux cent mille francs à Mme Hanska ?…

Il y avait un peu de vrai dans toutes ces histoires malsonnantes, mais du vrai mal compris, du vrai déformé, comme toujours. Il ne s’en est pas caché. Les Lettres à l’Étrangère, qui, malgré les beaux cris d’amour, les beaux cris d’orgueil, les exaltations de la confiance en soi, les débordements d’une personnalité ivre d’elle-même, et malgré cette jactance énorme, qui le fait se gonfler jusqu’à la bouffonnerie, sont le plus émouvant, le plus angoissant martyrologe qui se puisse imaginer d’une vie d’artiste, ces lettres contiennent des aveux, voilés, il est vrai, des histoires obscures, sans doute, mais reconnaissables pour qui connaît un peu l’existence secrète de Balzac. Il y est souvent question d’une « dette sacrée ». Ne serait-ce point une allusion au prêt de Mme D… ? Nous pouvons tout croire d’un homme dont la vie a été l’argent, l’argent partout, l’argent toujours : « L’argent, écrit Taine, fut le persécuteur et le tyran de sa vie ; il en fut la proie et l’esclave, par besoin, par honneur, par imagination, par espérance. Ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l’y enchaîna, l’y inspira, l’y poursuivit dans son loisir, dans ses réflexions, dans ses rêves, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima ses caractères, et répandit sur toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs. » Le ruissellement de ses douleurs aussi et de ses hontes.

Qu’on se reporte un instant à ces lettres, où l’auteur de La Comédie humaine évoque un prodigieux enfer du travail et de l’argent ; qu’on se rappelle les nécessités terribles, les terribles échéances où chaque fin de mois l’accule ; l’huissier à ses trousses, sa mère qui le harcèle, l’avenir engagé, les déchirements de son foie et les étouffements de son cœur ; le roman qu’il doit livrer, pour le lendemain ; ses nuits, au sortir d’un dîner mondain ou d’un soir d’Opéra, passées à écrire, à écrire, à écrire ! À propos de Modeste Mignon, il annonce joyeusement à son amie : « Encore soixante-dix feuillets de mon écriture… Ce sera fini demain. » Dans ce labeur de forçat, dans ce qui eût été, pour tout autre, un délire épuisant, il ne perd pas pied une seule minute. Il conserve, intacte, la maîtrise de son cerveau. Il songe à tout, aux plus petites choses. Il crayonne de malicieux portraits, raconte, avec enjouement, des anecdotes spirituelles, sur la princesse Belgiojoso, Mme de Girardin, la comtesse Potocka. Il se promet d’aller, le lendemain, chez le joaillier, voir où en est la bague commandée pour sa chère Constance Victoire, et dont il a donné le dessin. Il se charge de l’achat de ses gants, de l’emplette de mille menus bibelots. Avec une netteté, un sens pratique et retors d’homme d’affaires et d’homme de loi, il soumet à sa Line un plan complet de réorganisation de sa fortune, lui explique, avec une compétence d’agronome, quel parti nouveau elle peut tirer de ses terres incultes, lui indique, avec une clairvoyance de banquier, un placement plus judicieux de son argent. Il la guide dans son procès, dans ses revendications, dans la situation embrouillée et difficile où l’a laissée la mort de son mari, et cela en un pays dont il connaît à peine les mœurs et les formes judiciaires.

Qu’on se rappelle encore les espoirs obstinés, les rêves grandioses de la moisson future, toute proche, la confiance presque sauvage qu’il a en son génie. Et voyez-le faire, le plus loyalement du monde, la balance entre ses dettes d’aujourd’hui et ses triomphes assurés de demain. Que sont ses dettes ?… Rien. Que pèsent ses dettes ? Rien, en vérité, mais rien, rien !… N’a-t-il pas son œuvre, chaque jour agrandie, chaque jour plus populaire, qui lui réserve des millions ?… N’a-t-il pas ses affaires qui lui représentent des milliards ? Alors il prend, comme il peut, où il peut, de légères avances sur cette fortune certaine, avances qu’il remboursera, plus tard, demain, ce soir, peut-être au centuple…

Et les chimères se pressent, montent, de partout, l’enveloppent de leurs caresses et chantent autour de lui. Leurs voix le bercent et le raniment. Il en oublie sa détresse ; il en oublie jusqu’aux affreuses douleurs qui lui écartèlent les os de la poitrine. Elle et lui, elle, la Line, la Linette, et le cher Minou, lui, le bon, le grand, le sublime Noré. Ils touchent enfin au bonheur si longtemps attendu… Ils auront un palais, comme des rois, vivront dans un merveilleux décor d’art, de fêtes, de domination ; ils verront Paris, l’univers à leurs pieds. Est-ce pour quelques misérables cent mille francs qu’il va ralentir, arrêter l’essor de son génie, renoncer à ses magnifiques créations, voler à l’amour qui s’y exalte, voler au monde qui s’en éblouit, une gloire dont il se sent tout rempli, mais à qui il faut donner à manger de l’argent, de l’argent encore, et toujours de l’argent ?


  1. Écrit en mars 1906.