La Mort de César (Barbier)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

◄  Tomyris
Le Faucon  ►



LA MORT
DE CESAR,
TRAGEDIE.

À MONSEIGNEUR
D’ARGENSON,
CONSEILLER
D’ÉTAT



ACcepte de ma Muse un légitime hommage :
C’est à toi, d’Argenson, que je dois cet Ouvrage ;
Sans toi j’abandonnois l’empire des neuf Sœurs,
Où même nos amis deviennent nos Censeurs.
Par toi contre leurs traits je me vis rassurée,
Par toi dans la carriere enfin je suis rentrée ;
Quel que soit le péril, je ne m’en repens pas.
J’ai quelques lauriers y croître sous mes pas :
Tu m’en avois promis la moisson éclatante
Et l’aveu du public a suivi ton attente.
Quelle augure pour moi que ces pleurs glorieux ;
Qu’une simple lecture arracha de tes yeux.
Que n’attendis-je pas du secours du spectacle ?
Et que pouvois-je craindre après un tel oracle ?

Je vis le grand César indignement trahi ;
Aussi cheri de Toi, que Brutus fut haï,
Ô qu’à mes yeux charmés, cette horreur pour un traître,
Peignit tes sentimens pour notre auguste maître !
Que tu me montras bien par quelle ardente foi
Tu répons aux bontés que Louis a pour toi.
Qu’il est digne du Trône, & digne de ton zele !
Quel Roi plus généreux ! Quel sujet plus fidéle !
Quand nos champs fatigués d’une inutile main,
Refusent les trésors déposés dans leur sein.
Lorsqu’à tous nos désirs le Ciel même s’oppose,
Sur Toi de nos destins ce Heros se repose :
De nos maux par tes soins adoucissant le poids ;
Que tu sçais bien alors justifier son choix !
Puisse au gré de mes vœux un choix encor plus juste ;
Te donner pour Mécene à ce nouvel Auguste.
Au seul bruit de ton nom, on verroit les beaux Arts,
Pour habiter ces lieux, voler de toutes parts ;
Et le sacré valon établi sur la Seine,
Célébrer à l’envi l’Auguste & le Mécene.


PREFACE.



C’Est plutôt pour rendre compte au Public, que pour appeller de son jugement, que je mets une Préface à la tête de cette Tragedie. Les applaudissemens qu’on a donnés aux trois derniers Actes, sont allés au-delà de mes espérances, & j’entendrois mal mes intérêts, si je recusois des Juges si favorables : ce n’est donc que pour justifier mes intentions sur le caractére que j’ai donné à mon Heros, que je m’adresse à mon Lecteur. On m’a blâmée de l’avoir dégradé de toute sa gloire passee en lui donnant une timidité qui ne pouvoit convenir au vainqueur de Pharsale. En effet, dira-t-on, qui ne sçait que Jules César fut le plus audacieux de tous les Conquerans, & que ce fut du seul passage du Rubicon, comme d’un coup de dez, qu’il fit dépendre le destin de l’empire du monde : lorsque fermant les yeux à tous les périls attachés à la grandeur de son entreprise, il prononça ces paroles si célèbres, où son audace est si bien caractérisée, Le sort en est jetté.

Ce seul endroit de la vie de ce grand homme suffiroit pour me fermer la bouche, si j’étois tombée dans la faute qu’on a voulu m’imputer : mais on n’a qu’à lire ma Piéce sans prévention ; pour me rendre justice sur ce point.

Dès le premier Acte, Jules César proteste à son confident qu’il ne craint point la mort, mais seulement de mourir de la mort des Tyrans, & j’ose avancer que toute crainte fondée sur un tel principe est vertu plutôt que foiblesse. Mais sur quoi, dira quelqu’un cette crainte est-elle fondée, sur le simple songe d’une femme ? Je répons à cela que tous les signes célestes qui ont précédé ce songe, joints aux signes des sacrifices, lui donnent beaucoup de poids, & qu’on ne doit pas regarder Calpurnie comme une femme ordinaire.

Cette derniere raison est soutenue de l’autorité de Plutarque, à qui je dois les principales beautés de ma Tragédie. Voici ses propres termes de la traduction d’Amiot. Cela, dit-il, en parlant du songe en question, mit César en quelque soupçon & quelque défiance, pource que jamais auparavant il n’avoit apperçu en Calpurnie aucune superstition de femme, & lors il voyoit qu’elle se tourmentoit fort de son songe.

L’agitation continuelle de Cesar a revolté quelques-uns des spectateurs ; mais on a dû considerer dans quelle circonstance de sa vie je le mets fur la scene, & quelle est la passion prédominante que je lui donne : la circonstance est des plus tristes, & la passion des plus violentes. C’est un ambitieux que je peins, & un ambitieux qui, comme il s’avoue lui-même, craint de perdre en un seul jour le fruit des travaux de plusieurs années.

J’ajoute à cela que la Tragedie n’ayant point d’autre fin, selon Aristote, que de purger les passions, ce seroit les entretenir & les autoriser, que de les montrer sans les funestes suites qu’elles traînent après elles, & que chacun voudroit etre ambitieux, si l’on pouvoit l’être impunément & avec tranquillité.

La derniere raison que j’apporte pour justifier l’agitation de César, est que la terreur & la pitié étant l’ame de la Tragedie, je n’ai pas cru pouvoir inspirer ces deux passions, en peignant César insensible à ses propres malheurs. On ne s’avise guéres de plaindre un homme qui ne se croit pas à plaindre, & l’on ne s’allarme pas pour lui quand on le voit tranquille.

On me reproche encore d’avoir fait Brutus plus grand que Jules César, mais pour peu qu’on y fasse de réflexion, on verra que Brutus n’est grand qu’en second, puisque ce n’est qu’à la générosité de César qu’il doit tout ce qu’il y a de plus vertueux dans son repentir. Toute la grandeur d’ame, qui précède les remords, n’est fondée que sur le systême de liberté qui a immortalisé son ayeul : & à raisonner sur ce fondement, Brutus est véritablement plus grand que César, puisqu’il y a autant de gloire à rendre la liberté à sa Patrie, que d’injustice à l’en dépouiller.

Je ne dirai rien des autres caractéres, puisqu’on en a paru content. Je sçais qu’on a trouvé Octavie un peu indifférente, sur-tout quand elle apprend de la bouche d’Antoine que César la destine à Brutus ; mais comme l’histoire ne lui a pas donné des passions bien vives, & qu’elle a toûjours préféré son devoir à ses plus chers intérêts, je n’ai pas cm qu’il me fût permis d’en faire une Hermione ou une Roxane, & je me fuis contentée de ne lui point faire démentir le caractére que je lui ai donné dès la première scene, où il semble qu’elle n’aime Antoine qu’en considération du zéle de ce Consul pour Jules César. Dans tout le reste de la Piéce elle est si scrupuleusement attachée à son devoir , qu’elle proteste à César que si une fois elle avoit épousé Brutus, elle seroit si aveuglement soumise à ses volontés, qu’elle lui garderoit un secret inviolable dans les entreprises même qu’il formeroit contre fa vie. Au reste, quelques personnes ont pris le change au sujet de cette vertueuse Romaine dans la sixiéme Scene du second Acte, on lui a imputé à ambition une réponse qu’elle fait à Antoine, la voici :

Quoi ? César m’associe à d’illustres ayeux,
Il m’unit à son sang par un choix glorieux !
Il m’adopte, & j’irois l’obliger à reprendre
Tout l’éclat que sur moi sa main daigne répandre !
Que n’auroit pas alors l’envie à publier ?

On a cru que ces illustres Ayeux, dont elle parle au premier Vers, sont ceux de Brutus. Hé ! qui ne voit que c’est de ceux de César qu’elle parle ! Le terme d’adoption, qu’elle employe au troisiéme Vers, peut-il laisser le moindre doute là-dessus ? & cette adoption qui la rend fille de César lui permet-elle un autre langage ? Elle fait plus ; elle ajoute qu’Octavien a transmis à César tous les droits qu’il avoit lui-même sur son sort. En faut-il davantage pour la tenir indispensablement dans l’obéissance qu’elle doit à ce pere d’adoption ?

Voilà toutes les critiques qui sont venues à ma connoissance. Je ne sçais si le Public sera content de mes réponses : mais s’il continue à me condamner après m’avoir entendue, je me soumettrai aveuglément à ses décisions, & je renoncerai à mes foibles lumières, pour me conformer à son goût.

ACTEURS.

 
JULES CESAR, Dictateur.
ANTOINE, Consul Romain.
BRUTUS, Préteur.
OCTAVIE, Niéce de Jules César.
PORCIE, Fille de Caton.
ALBIN, Confident de Jules César.
FLAVIEN, Confident de Brutus.
JULIE, Confidente d’Octavie.
PAULINE, Confidente de Porcie.


La Scene est à Rome dans le Palais de Jules César.


LA MORT
DE CÉSAR,
TRAGEDIE.


ACTE I


Scène 1

OCTAVIE, JULIE.


Julie.


NOn, je ne puis, Madame, aprouver la douleur,
Qui depuis si long-tems déchire votre cœur.
Dans un jour de triomphe, où l’orgueilleuse Rome,

Fléchissant à nos yeux sous les loix d’un seul homme,
Du nom de Roi des Rois doit honorer César,
Et de sa propre main s’attacher à son char,
Vous vous plaignez du sort ; hé ! qui le pourroit croire ?
Des mortels peuvent-ils prétendre à plus de gloire ?
Et dans tout l’Univers est-il quelqu’autre rang
Qui puisse encor plus haut élever votre sang ?


Octavie.

Ah ! cesse un entretien dont le cours m’importune ;
Tu sçais trop si mon cœur adore la fortune,
Julie, & si jamais ses présens dangereux
De la triste Octavie ont arraché des vœux.


Julie.

Antoine, je le sçai, regne seul dans votre ame :
Mais, Madame, le sort trahit-il votre flamme ?
Pouvez-vous vous en plaindre, ou plûtôt en ce jour
N’avez-vous pas pour vous la fortune & l’amour ?
Antoine vous adore, il n’est rien qu’il n’espere
Des bontés de César qui vous tient lieu de pere ;
Et s’il a dérobé sa tendresse à ses yeux,
C’est pour mieux s’assurer un bien si précieux.


Octavie.

Je sçai que pour César Antoine s’interesse,
Qu’il ménage pour lui les cœurs avec adresse,
Que César lui doit tout, & que si les Romains
Déposent à ses pieds l’empire des humains,

Son rang de ce Consul sera le seul ouvrage ;
Oui, chaque jour pour lui briguant quelque suffrage,
Ma main est le seul prix qu’il en veut demander,
Et César lui doit trop pour lui moins accorder ?
Mais lorsque j’en conçois un espoir qui me charme,
César, Rome, les Dieux, tout m’agite & m’alarme ;
César comblé d’ennuis glace mon cœur d’effroi,
Rome craignant les fers frémit au nom de Roi,
Et les Dieux s’expliquant par des signes terribles,
Semblent nous annoncer les maux les plus horribles.
Et tu peux condamner le trouble de mes sens !
Puis-je voir sans frayeur des périls si pressans ?
Ai-je plus de vertu que n’en a Calpurnie,
Au sort du grand César si digne d’être unie ?
Songe aux torrens de pleurs qui coulent de ses yeux :
De quels gémissemens remplit-elle ces lieux ?
Pour fléchir, s’il se peut, la colére céleste,
Elle va consulter les destins à Preneste ;
Et moi, de leurs Arrêts pour sçavoir la rigueur ;
J’ai besoin seulement de consulter mon cœur.


Julie.

C’est trop vous allarmer : ne sçauriez-vous attendre
Que les Dieux irrités se fassent mieux entendre ?

Et pour avoir à Rome annoncé leur courroux ?
Ont-ils dit que César en dût sentir les coups ?


Octavie.

Ah ! s’il faut que le Ciel éclate contre Rome,
Peut-il mieux la fraper qu’en frapant ce grand homme ?


Julie.

Madame, Antoine aproche, & vient vous rassurer.



Scène 2

ANTOINE, OCTAVIE, JULIE.


Octavie.


HÉ bien que dois-je craindre, ou que dois-je esperer,
Antoine ? Quel succès a suivi votre zele ?


Antoine.

Tout va prendre en ces lieux une face nouvelle,
Madame, les Romains d’une commune voix,
Déferent à Cesar le nom de Roi des Rois :
Je l’ai peint à leurs yeux brillant, comblé de gloire,
Et partout sur ses pas enchaînant la victoire :
Je l'ai fait voir dans Rome au milieu de la paix,
Captivant tous les cœurs à force de bienfaits :
Ces mots sur les esprits font plus que je n’espère
Tous appellent Cesar du tendre nom de Pere ;

Et moi, pour profiter d’une heureuse chaleur :
Le Parthe a jusqu’ici bravé notre valeur,
Leur dis-je, & pour domter le reste de la terre,
Nous n’avons plus, Romains, qu’à finir cette guerre.
Mais ne nous flattons point, quels que soient nos guerriers,
Ils n’en reviendront pas le front ceint de lauriers :
Un oracle, autrefois dicté par la Sibylle,
Nous condamne à semer dans un champ infertile,
À moins que nos soldats pour y donner la loi,
N’y marchent quelque jour commandés par un Roi :
Sans doute c’est César que l’oracle designe,
Si quelqu’un doit regner, en est-il de plus digne ?
Combien le nom sacré de la Religion
Imposé de respect & de soumission !
Il n’est point de Romain, quelque fier qu’il puisse être,
Qui ne tienne à bonheur de l’accepter pour Maître ;
Et dès qu’il faut remplir les volontés des Dieux,
Le nom de Liberté disparoît à leurs yeux.


Octavie.

Que ne doit point César à votre zele extrême,
Et que ne vous doit pas Octavie elle-même ?


Antoine.

Quoique mon zele ait fait, le prix en est trop doux,
Et que n’attens-je pas de César & de vous ?
Enfin il m’est permis de rompre un long silence,
Qui n’a fait à mon cœur que trop de violence :
César sur l’Univers va regner en ce jour,

Et demain je lui fais l’aveu de mon amour,
Ne permettez-vous pas qu’à ses yeux il éclate ?


Octavie.

Oui, demandez le prix dont votre amour se flate ;
On vous le doit, Seigneur, & vous serez heureux,
Si pour vous l’accorder on consulte mes vœux.
Mais César vient à nous, souffrez que je vous quitte,
Puissiez-vous dissiper le trouble qui l’agite !



Scène 3

CÉSAR, ANTOINE, ALBIN.


Antoine.


SEigneur, il en est tems, quittez ce sombre ennui,
Tout le peuple Romain vous couronne aujourd’hui.


César.

Tout le peuple Romain ! Est-ce ainsi que l’on nomme
Un tas d’hommes confus qu’on voit naître dans Rome ?
Un vain peuple entraîné par tous les changemens,
Dont le caprice seul regle les jugemens ?
Je pourrois de mon sort rendre ce peuple arbitre !
Il veut me faire Roi, connoît-il bien ce titre ?
Ah ! si je me fiois sur un si foible appui,
Il détruiroit demain ce qu’il fait aujourd’hui.

Quelque inconstant que soit l’empire de Neptune,
J’ai commis à ses flots César & sa fortune :
Mais de quelque succès qu’on ose se flatter,
L’inconstance du peuple est plus à redouter.


Antoine.

Sa faveur, je le sçai, n’est pas long-temps durable !
Mais, Seigneur, un seul jour, un moment favorable,
Vous ne l’ignorez pas, est souvent d’un grand prix.
Ah ! si vous aviez vu l’ardeur…


César.

J’ai tout appris,
Antoine, & si j’obtiens la suprême puissance,
Vous devez être sûr de ma reconnoissance :
Mais puisque votre foi brille avec tant d’éclat,
Employez-en l’ardeur à gagner le Senat ;
C’est par là qu’il vous faut achever votre ouvrage ;
A la faveur du peuple ajoûtez son suffrage.
Pour voir tous les Romains à mes pieds abatus,
J’ai besoin du Senat, & sur-tout de Brutus.


Antoine.

Qu’entens-je ? A vos desirs Brutus seroit contraire ?
Lui qui de vos bontés tient le jour qui l’éclaire.
Trop fidelle au parti que reprouva le sort,
Au sortir de Pharsale il eût trouvé la mort ;
Il l’attendoit du moins : votre cœur magnanime
Suspendit à nos yeux un couroux legitime ;
Et le rang où depuis votre faveur l’a mis,
Eût pu remplir les vœux de vos plus chers amis.


César.

Si Brutus a dans Rome obtenu la Préture,
Au moins Antoine peut le souffrir sans murmure ;
Sur vous mon amitié répand bien plus d’éclat,
Puisque vous me devez l’honneur du Consulat.
Je ne me plains pourtant ni de l’un ni de l’autre,
Et la foi de Brutus ne doit rien à la vôtre :
Mais quoi qu’il ait pour moi de zele & de respect ;
Son nom m’est odieux, & me le rend suspect.
Oui je me sens fremir aussi-tôt qu’on le nomme,
Un Brutus autrefois chassa les Rois de Rome ;
Ce Brutus, cher Antoine, étoit de ses Ayeux.
Je sçai que sur lui seul Rome entiere a les yeux.
J’ignore s’il prétend me servir ou me nuire :
Mais je ne vois que lui qui puisse me détruire.


Antoine.

Quels que soient ses desseins il faut les prévenir :
Assurez-vous de lui… Qui peut vous retenir ?
Pour conserver vos jours tout devient legitime.


Cesar.

Quoi ! pour sauver mes jours j’oserois faire un crime ?
Sur les pas des Tyrans je pourrois… Ah ! plûtôt
Quittons la Dictature, & mourons s’il le faut.
Aux Romains contre moi ne donnons pas des armes.
Mais je puis sans éclat dissiper mes allarmes :
Oui, quoi qu’enfin Brutus cause tout mon ennui,
Il faut que je menage un homme tel que lui.

J’ai pour m’en assurer une plus douce voye,
J’en prendrai soin. Allez, faites qu’on me l’envoye.


Scène 4

CESAR, ALBIN.


Cesar.


O Dieux ! à quels malheurs mes jours sont condamnés.
Je ne vois que périls l’un à l’autre enchaînés,
Tout me nuit, tout m’allarme ; & le ciel & la terre
Semblent être d’accord pour me faire la guerre,
Oui, tout prêt à me voir maître de l’univers,
Albin, je dois m’attendre au plus affreux revers.
Plus on me croit heureux, & plus je suis à plaindre.


Albin.

Quoi le cœur de Cesar est capable de craindre !
Ce cœur que jusqu’ici rien n’avoit pu troubler.
Pour la premiere fois apprendroit à trembler !
Ah ! Seigneur, poursuivez votre illustre carriere.


Cesar.

Il faut te découvrir mon ame toute entiere :
C’est toi dont pour mes jours la foi se signala,
Quand j’allois éprouver la fureur de Sylla,
Et ta tendre amitié que rien ne m’a ravie,
Ne peut être suspecte à qui te doit la vie.
J’ai de l’ambition, je ne m’en cache pas ;

C’est l’ardeur de régner qui conduit tous mes pas.
De cette noble ardeur l’ame toute occupée,
Je sçus du premier rang precipiter Pompée ;
Et sa chute irritant mes désirs empressés,
Je poursuivis par tout ses amis dispersés.
Tu sçais par quels travaux, courant de guerre en guerre,
J’ai voulu meriter l’empire de la terre :
Mais malgré tant de soins je me trouve réduit
A m’en voir en un jour enlever tout le fruit.


Albin.

Voyez plutôt la gloire où ce jour vous éleve.
Tout ce qu’a fait César, Rome en un jour l’acheve.
Le Senat par votre ordre est prêt à s’assembler ;
Ne songez qu’aux honneurs dont il va vous combler.


Cesar.

Helas ! que ces honneurs perdent bien de leurs charmes,
Quand on les envisage à travers tant d’allarmes !
Je vois de toutes parts les cieux étincelans,
Dans les airs embrasés mille spectres volans.
Des hommes tout en feu qu’enfantent des abymes,
Incertain de mon sort j’ai recours aux victimes,
Je porte dans leurs flancs mes regards curieux ;
Tout m’annonce à la fois la colere des Dieux.
Pour délivrer mes yeux de ces objets funebres,
Je cherche, mais en vain, le secours des ténebres,
Je vois briller le jour au milieu de la nuit.

J’implore le sommeil, & le sommeil me fuit ;
Et lorsque loin de moi toute paix est bannie,
J’entens pour m’accabler la triste Calpurnie,
Qui s’éveille en tremblant, & fremissant d’horreur,
Croit voir des assassins qui me percent le cœur.


Albin.

O Ciel !


Cesar.

L’esprit frapé d’un si sanglant spectacle,
Elle va de Preneste interroger l’Oracle.
Ne crois pas toutefois que la peur du trépas
Puisse allarmer un cœur nourri dans les combats.
Je ne crains point la mort, je crains l’ignominie,
Suite affreuse du crime & de la tyrannie.
Pour tout autre malheur je serois sans effroi :
Mais je frémis du nom que je laisse après moi.
Faut-il, ingrats Romains, faut-il, cœurs infideles,
Que, pour vous rendre heureux, ayant pris pour modeles
Les plus fameux Heros, & les Rois les plus grands,
Vous me fassiez mourir de la mort des tyrans.


Albin.

Ah ! de grace aux Romains rendez plus de justice.
Pour Brutus je le crois capable d’artifice :
Mais il est généreux, & quel que soit son nom,
Il a trop de vertu pour tant de trahison.


Cesar.

Et c’est cette vertu qui le rend redoutable :
S’il a juré ma mort, elle est inévitable.

Rome par son auteur jugeant de l’attentat,
Croira qu’en me perdant il veut sauver l’Etat ;
Et lorsqu’aux grands projets un grand exemple anime,
On doit plus redouter la vertu que le crime :
Ainsi pour m’en punir j’aurois pu l’élever…
Je m’abuse peut-être, & je vais l’éprouver.
La Fille de Caton tient son ame asservie :
Pour rompre cet hymen, qu’il épouse Octavie.
A l’honneur d’un tel choix s’il s’oppose aujourd’hui,
Je pourrai justement me défier de lui :
Et jusqu’à l’épouser s’il veut bien se contraindre,
C’en est fait, de sa part je n’ai plus rien à craindre ;
Car enfin sur mes jours s’il osoit attenter,
A la seule Porcie il faudroit l’imputer.
Je sçai que dans son cœur cette fiere Romaine
De Caton contre moi fait revivre la haine ;
Et si de ses beautés Brutus est trop épris,
Sans doute de ma mort sa main sera le prix.
Eteignons, s’il se peut, cette funeste flâme…
Mais on vient, c’est Brutus ; Dieux ! éclairez mon ame.



Scène 5

CESAR, BRUTUS, ALBIN , FLAVIEN.


César.


VOus me voyez, Brutus, dans de mortels ennuis,
Je n’espere qu’en vous dans le trouble où je suis.
Le Parthe va m’ouvrir une noble carriere ;
Je cours venger Crassus, le Senat, Rome entiere :
Mais si nous en croyons ce qui frape nos yeux,
Ce projet ne peut-être avoué par les Dieux ;
Et si nous respectons la foi des sacrifices,
Nous ne pouvons partir sous de plus noirs auspices.
Rome, à qui je suis cher, dans ce commun effroi
Croit que ce grand peril ne regarde que moi.
Je ne me flate point jusqu’au point de prétendre
Qu’au soin de mon salut les Dieux daignent descendre :
Mais je sçai si le sort, chez le Parthe ou je cours,
De mes exploits passés interrompoit le cours,
Que je ne pourrois pas survivre à ma défaite.
Aprenez donc, Brutus, tout ce qui m’inquiete.
Octave est jeune encor, seul reste de mon sang,
Rome eût pu quelque jour l’élever à mon rang :
Mais à combien de traits ma mort le laisse en bute,
Je lui cherche un appui sur le point de sa chute.

Je sçai que les Romains, charmés de vos vertus,
N’ont rien de plus sacré que le nom de Brutus.
Enfin entre vos mains je veux remettre Octave ;
Il n’est point d’ennemis qu’avec vous il ne brave.
Si le Sénat en vous me donne un successeur,
Tenez-lui lieu de frere en épousant sa Sœur.


Brutus.

En épousant sa soeur ! Moi l’époux d’Octavie !


César.

Je vous entens, Brutus, vous adorez Porcie :
Mais songez de quel pere elle a reçu le jour,
Et que César ne peut approuver votre amour.
Vous ne répondez rien ? Parlez sans vous contraindre.
Ha ! je lis dans ton cœur, il n’est plus temps de feindre.
Oui, ce cœur à mes yeux ne parlant qu’à demi,
A trompé trop long-tems un trop credule ami.
Aveugle que j’étois ! quand j’ai cru que son ame
Combattoit, pour me plaire, une fatale flâme.
La fille de Caton plus fiere que jamais,
D’un seul de ses regards détruisoit mes bienfaits.
Va, cours de tes refus instruire l’inhumaine :
Mais, prêt de triompher, crains d’en porter la peine ;
Car enfin je sçai tout, & malgré tes détours…


Brutus à part.

Dieux ! qu’entens-je ?


Cesar.

Brutus, je vous aime toûjours,

Et je ne pretens pas vous faire violence,
Parlez…


Brutus.

Vous l’ordonnez, & je romps le silence.
Je ne le nierai pas, Porcie a des vertus
Dignes de captiver l’amitié de Brutus.
Son pere me l’avoit autrefois destinée.
Vous le voulez, il faut rompre cet hymenée.
Je renonce au bonheur de me voir son époux,
Et ne puis balancer entre Porcie & vous :
Mais lorsque mon amour vous cede la victoire,
Souffrez que je balance entre vous & ma gloire.
Plus je vois qu’Octavie est au-dessus de moi,
Plus je trouve de honte à recevoir sa foi.
Que j’aprête à l’envie une vaste matiere,
Que dira le Senat, que dira Rome entiere ?
Que j’immole Porcie à mon ambition :
Car dès long-tems pour elle on sçait ma passion.
Brutus, triste débris d’un naufrage funeste,
De tant de biens perdus est le seul qui lui reste ;
Et par un autre hymen il pourroit aujourd’hui
La laisser sans espoir, sans parens, sans apui.
Ah ! Seigneur, concevez cette rigueur extrême.


Cesar.

Et bien de son destin je me charge moi-même,
Oui je lui vais offrir un époux dont le rang
Ne fera pas rougir les Héros de son sang.
Un époux qui des Dieux tire son origine ;
C’est Antoine en un mot que ma main lui destine.


Brutus.

Antoine !… Je l’avoue, en recevant sa foi ;
Elle recouvre plus qu’elle ne perd on moi ;
Et ce seroit avoir l’ame peu genereuse,
Que de me plaindre encor quand on la rend heureuse.
C’en est fait, je me rends, vous pouvez desormais
Disposer de ma main au gré de vos souhaits.


Cesar.

Ah ! que vous me charmez par cette deference ;
Oui, Brutus, mon bonheur passe mon esperance :
Je vous comptois déja parmi mes ennemis,
Et dans le même instant vous devenez mon fils !
Qu’heureusement enfin mon ame est éclaircie !
Mais hâtons mon bonheur, qu’on appelle Porcie :
Vous pouvez demeurer, je vais l’attendre. Adieu.



Scène 6

BRUTUS, FLAVIEN.


Flavien.


QUoi Seigneur ?


Brutus.

Flavien, nous sommes dans un lieu,
Qui ne me permet pas de t’ouvrir ma pensée ;
Mon ame jusqu’à feindre ici s’est abaissée.
César me soupçonnoit, je l’ai trop entendu ;

Il falloit le tromper, ou tout étoit perdu.
Ah ! que par ses soupçons mon ame est soulagée
Du poids d’une amitié par lui-même outragée,
Oui César le premier s’est défié de moi,
Et par-là m’autorise à lui manquer de foi.


Flavien.

Courez-donc chez Porcie, & prevenez son ame.


Brutus.

Non, malgré ses vertus, elle est amante & femme :
Laissons-la dans l’erreur ; je l’aime, Flavien ;
Mais l’interêt de Rome est préférable au sien.
L’amour de mon pays est tout ce qui m’inspire ;
C’est pour la liberté qu’aujourd’hui je conspire.
Mais on peut nous entendre ; allons, quittons ces lieux :
C’est trop perdre en discours un tems si précieux.


ACTE 2


Scène 1

PORCIE, PAULINE.


Porcie.


DEs desseins de César ne puis je être éclaircie ?
D’où vient auprès de lui qu’il appelle Porcie ?
A-t-il donc oublié tous les maux qu’il m’a faits ?
Ignore-t-il enfin à quel point je le hais ?


Pauline.

Des maux qu’il vous a faits rappellant la memoire,
Sans doute à les finir il veut mettre sa gloire,
Madame, &, de Brutus favorisant les vœux,
De votre hymen peut-être il veut former les nœuds.


Porcie.

Ah ! Pauline, est-ce à lui de former cette chaîne ?
Brutus en m’épousant doit épouser ma haine.
Comment le pourroit-il ? il est trop genereux
Pour detester la main qui le rendroit heureux :
Mais tu sçais à quel prix je lui fus destinée,
Quand l’auteur de mes jours conclut notre hymenée,
Le Senat fugitif, & Rome mise aux fers,

N’avoient point d’autre espoir dans un si grand revers.
Il falloit que Caton pour revivre en sa fille,
Unît un vrai Romain à sa triste famille.
Brutus portoit un nom formidable aux tyrans,
Un nom dont ses vertus étoient de surs garans :
C’est par-là seulement qu’il m’obtint de mon pere ;
C’est par-là qu’il m’est cher : mais en vain il espere
De pouvoir meriter la fille de Caton,
S’il vient à démentir ses vertus & son nom.


Pauline.

Mais pour vous meriter que voulez-vous qu’il fasse ?


Porcie.

Qu’il marche sur les pas des Heros de sa race.
Mais, Dieux, qu’il en est loin ! Le tyran aujourd’hui
A-t-il d’ami plus cher, plus fidele que lui ?
Cette union, Pauline, a droit de me confondre.
Aux bontés de César toujours prêt à répondre,
Il m’a presque oubliée, & je vois chaque jour
L’amitié s’enrichir des pertes de l’amour.


Pauline.

Quoi, vous pouvez penser que Brutus vous oublie !
Non, Madame, avec vous un trop beau nœud le lie ;
Et de quelque froideur dont nos yeux soient témoins,
Il ne faut l’imputer qu’à ses penibles soins ;
Songez à quels devoirs la Préture l’engage.


Porcie.

S’il les veut bien remplir, qu’il ose davantage ;

De notre liberté qu’il soit le protecteur ;
C’est sur-tout ce que Rome exige d’un Préteur ;
Mais à de tels devoirs il a fermé l’oreille,
Et le bruit de nos fers n’a rien qui le reveille.
Que dis-je ? si j’en crois quelques avis secrets,
A secouer le joug nos Citoyens sont prêts.
Pour ôter à César & la vie & l’Empire,
Un bruit confus m’apprend que le Senat conspire
Sur le point d’éclater, on en parle tout bas,
Et Brutus est le seul qui ne m’en parle pas.
Il me fuit, il me craint, & ma vertu le géne.


Pauline.

Madame, César vient, cachez-lui votre haine.



Scène 2

CESAR, PORCIE, ALBIN, PAULINE.


Cesar.


MAdame, à votre sang je sçai ce que je doi ;
Et si j’ose aujourd’hui vous appeller chez moi,
Il en faut accuser les soins où je m’applique
Pour le bonheur de Rome & de la République.
Enfin voici le jour où je veux faire voir
Si je sçai bien user du souverain pouvoir.
Je rappelle à regret la Discorde fatale
Qui, ne nous rassemblant dans les champs de Pharsale,

Que pour voir les Romains triompher dos Romains
Dans notre propre sang nous fit tremper nos mains.
De nos divisions si malgré ma clémence,
Il reste dans les cœurs encor quelque semence,
Apprenez quels chemins je prens pour l’y chercher.
Sans employer le fer je l’en veux arracher ;
Et pourquoi recourir à cet affreux remede,
Qui fait qu’au premier mal un plus grand mal succede ?
Non de moi les Romains doivent mieux esperer :
Je veux les reunir ; mais sans les déchirer.
Que l’hymen entre nous forme ces douces chaînes ;
Dans nos embrassemens qu’il étouffe nos haines ;
Qu’aux vaincus à jamais unissant les vainqueurs,
Dans une paix profonde il tienne tous les cœurs.
Madame, c’est à vous à donner la premiere
Un aveu dont l’exemple entraîne Rome entiere.
En vain je la parcours pour trouver un Romain.
Qui merite l’honneur de vous donner la main :
Je n’y vois rien du prix d’une telle conquête ;
Et sur le seul Antoine enfin mon choix s’arrête.


Porcie.

Quand les soins de César descendent jusqu’à moi,
J’ai si peu mérité l’honneur que j’en reçoi,
Que mon esprit confus cherche encor à comprendre
Si l’on adresse à moi ce que je viens d’entendre.
Je vous dirai pourtant qu’un sort si glorieux,
En flatant mon orgueil, n’éblouit point mes yeux.
Oui, je vous dois beaucoup : mais quand je considere

Ce que doit une fille aux ordres de son pere,
Je ne regarde plus Antoine, ni son rang ;
L’acceptant pour époux, je trahirois mon sang :
A l’auteur de mes jours je dois être soumise.


Cesar.

Je sçai que votre main à Brutus fut promise,
Oui, Madame, & Caton, le nommant votre époux,
Ne pouvoit en choisir de plus digne de vous ;
Mais croyez, si les Dieux nous rendoient ce grand homme,
Que, sacrifiant tout aux intérêts de Rome,
Vous le verriez lui-même approuver un dessein
Que le Ciel a pris soin de mettre dans mon sein


Porcie.

Je ne sçai de quel œil Caton verroit lui-même
Ce que projette ici votre prudence extrême ;
Mais s’il avoit encor ses premieres vertus,
Je sçai qu’il garderoit sa parole à Brutus.


Cesar.

Si ce n’est que Brutus qu’à mes vœux on oppose
De vos refus, Madame, on peut ôter la cause ;
Oui, pour vous affranchir d’une severe loi,
Il épouse Octavie & vous rend votre foi.


Porcie.

Qu’entens-je ? quoi Brutus pourroit trahir sa gloire ?
Il m’abandonneroit ? Non, je ne le puis croire :
Mais que dis-je ? pourquoi ne le croirois-je pas ?
Dès longtems de sa gloire il ne fait plus de cas ;
Et la triste vertu n’a plus rien qui l’enflâme,

Depuis que la fortune a captivé son ame.
Voilà de vos faveurs le fruit pernicieux,
Ce n’est plus que pour vous que Brutus a des yeux,
Vous seul étiez en droit de le rendre infidéle,
C’est donc là ce que Rome attend de votre zele ?
Ah ! cruel, est-ce ainsi que vous vous préparez
A réunir les cœurs, quand vous les séparez ?


Cesar.

Votre hymen à l’Etat pourroit être funeste,
Je sépare deux cœurs, pour réunir le reste ;
Ce n’est pas que Brutus en s’attachant à moi,
Ait pu me donner lieu de soupçonner sa foi,
De ses vœux empressés je connois l’innocence,
Mais je sçai de l’amour jusqu’où va la puissance ;
Et rien ne pourroit plus m’assurer de son cœur,
Si je l’abandonnois à son premier vainqueur.
Ah ! j’ai trop d’intérêt de rompre cette chaîne :
A travers vos discours j’entrevois votre haine,
Je vois mon ennemi, le plus cruel de tous,
L’implacable Caton revivre encor en vous,
Et si je n’arrêtois cette haine fatale,
Rome ne seroit plus bientôt qu’une Pharsale :
C’est par moi qu’elle vit sous de paisibles loix ;
Qu’elle goûte à jamais le fruit de mes exploits.


Porcie.

Quels exploits ! Et quel fruit Rome en peut-elle attendre,
Lorsqu’elle perd un bien que rien ne peut lui rendre ?
Non, la noire discorde, & toute sa fureur,

Ces champs semés de morts, ce théatre d’horreur,
Et tout ce qu’a d’affreux une guerre intestine,
N’aproche pas des maux que la paix nous destine.
Malgré tant de malheurs, Reine de l’Univers,
Rome donnoit des loix, on lui donne des fers.


Cesar.

Que parlez-vous de fers ? Quel est donc ce langage ?
Est-il rien sous mes loix qui sente l’esclavage ?
Ah ! si votre Pompée eût été mon vainqueur…
Je ne sçai quels projets il rouloit dans son cœur :
Mais les Dieux l’ont jugé, leur sagesse équitable
Montre assez qui de nous étoit le plus coupable.


Porcie.

Et d’un éclat si vain on croit fraper mes yeux :
Caton seul dans mon cœur balance tous les Dieux.
Par le destin Pompée en vain s’est vu proscrire,
Caton vous condamna, c’est à moi d’y souscrire ;
Comment de cet Arrêt puis-je me défier !
Vous prenez trop de soin de le justifier,
Et déja sur les cœurs portant la tyrannie…
Mais ne vous flattez pas de la voir impunie :
Ce Brutus à vos loix en esclave asservi,
Quelqu’autre peut l’ôter à qui me l’a ravi,
Vous vous répentirez d’en avoir fait un traître ;
Il trahit sa Maîtresse, il trahira son Maître :
Et si le Ciel m’entend, s’il daigne m’exaucer,
Vous l’aprochez du cœur que sa main doit percer.


Cesar.

O Dieux ! quelle fureur ! chaque moment l’augmente :

Mais je dois excuser les transports d’une Amante,
Et montrer qu’aux Romains je puis donner la loi,
Puisque par ma vertu je puis regner sur moi.



Scène 3

PORCIE, PAULINE.


Porcie.


BOrne-la donc, Tyran, à regner sur ton ame ;
Mais sur Rome & sur moi…


Pauline.

Que faites-vous, Madame ?
A quelle épreuve, ô Ciel ! mettez-vous sa bonté ?


Porcie.

Que n’est-il contre moi cent fois plus irrité ?
Que ne peut le cruel me prendre pour victime !
Pour allumer la foudre, il a besoin d’un crime :
Les projets des Tyrans n’irritent point les Dieux
Et c’est leur ressembler que d’être ambitieux.


Pauline.

O Ciel ! quelle fureur de votre ame s’empare !
Vous outragez les Dieux !


Porcie.

Que veux-tu ? je m’égare :
Mais mon ressentiment peut-il trop éclater,
Après ce dernier coup qu’on vient de me porter !
Je perds tout, & tu veux que la raison me guide

Brutus m’a pu trahir !


Pauline.

Oubliez un perfide.


Porcie.

Il faut donc oublier mon père & mon païs ;
Nos malheurs sont communs, nous sommes tous trahis.
Souviens-toi de ce jour fatal à notre gloire,
Je n’en puis sans frémir rappeller la mémoire ;
Jour affreux où Caton s’immolant de sa main,
Dans Utique avec lui périt le nom Romain.
C’est là que ce Héros déchirant ses entrailles,
De notre liberté marqua les funerailles.
Mes yeux, mes tristes yeux en furent les témoins :
Mais sa main fut trop prompte, & prévint tous mes soins.
La mienne dans mon sang alloit être plongée :
Arrête, me dit-il, Rome n’est pas vengée ;
Dans le camp de César je te laisse un époux :
Je le connois, ma fille, il nous vengera tous ;
C’est à lui d’immoler un Tyran que j’abhore ;
Et je meurs trop heureux, puisqu’il respire encore.
À ces mots il expire à mes yeux éperdus,
En prononçant les noms de Rome & de Brutus.


Pauline.

N’y pensez plus, Madame, & rendue à vous-même
Haïssez un ingrat…


Porcie.

J’en rougis : mais je l’aime

Et quoique de mon pere il demente le choix,
Je me vois pour jamais asservie à ses loix :
Que dis-je ? Moi l’aimer ? Pardonne, ombre plaintive,
Brutus n’est qu’un esclave, & je suis sa captive.
Tu me l’as commandé, j’ai trop sçu t’obéïr ;
Oui je l’ai trop aimé pour pouvoir le haïr ;
Il le faut toutefois, ma gloire me l’ordonne.
L’effort est grand, Pauline, & mon cœur s’en étonne :
Mais quelque grand qu’il soit, le beau sang dont je sors,
Ne doit pas se borner à de communs effors.
Silence, mon amour, laisse régner ma haine ;
Je ne puis à la fois être Amante & Romaine :
Allons, cherchons Brutus, je veux lui reprocher…
Demeurons… C’est ici que je dois le chercher ;
Sur les pas du Tyran l’ambition l’attache.
Je vois Antoine, ô Ciel ! seroit-il assez lâche ?…



Scène 4

ANTOINE, PORCIE, PAULINE.


Porcie.


ANtoine, quel dessein vous amene en ces lieux


Antoine.

Madame, pardonnez si je m’offre à vos yeux ;

J’ai cru trouver César ;


Porcie.

Il va vous faire entendre
Que Porcie à vos vœux refuse de se rendre.


Antoine à part.

Je ne sçai que penser, & mon esprit confus…


Porcie.

Il pourroit à mépris imputer mes refus,
Et je veux sur ce point vous instruire moi-même.
Fille d’un vrai Romain, Rome est tout ce que j’aime ;
Et pour son intérêt au bout de l’univers,
J’irois chercher la main qui briseroit ses fers ;
Du crime de César trop fidèle complice,
Je n’attens pas de vous un si grand sacrifice ;
Brutus même, Brutus sur qui j’osois compter,
Auroit craint à ce prix de me trop acheter ;
Et l’éclat des grandeurs flatant seul son envie,
Malgré sa foi donnée il épouse Octavie.


Antoine.

Il épouse Octavie ? ô Ciel ! que dites-vous ?


Porcie.

Ce que m’a dit César, qu’il sera son époux.


Antoine.

Quoi ? César… juste Ciel ; je perds ce que j’adore.


Porcie.

Vous aimez Octavie ? Ô vous que Rome implore,
Achevez, Dieux puissans, l’espoir nous est permis,
Puisque vous divisez nos communs ennemis.


Scène 5


Antoine seul.


QU’entens-je ? quel revers contre toute apparence,
Quand je me crois heureux, détruit mon esperance.
César m’ôte Octavie ! ô Dieux ! mais dans quel tems !
Au moment qu’il doit tout à mes soins éclatans.
Moi seul sous son pouvoir rangeant la terre & l’onde,
Je viens mettre à ses pieds tous les Sceptres du monde.
Pour lui je réunis le peuple & le Senat,
Je change en sa faveur la face de l’Etat ;
Et, lorsque pour tout fruit je ne veux qu’Octavie,
On m’apprend que l’ingrat me l’a déjà ravie.
Je lui donne un Empire, & j’en reçois la mort.
Non, non qu’il craigne tout de mon jaloux transport.
Je puis contre sa tête exciter quelque orage,
Je puis du moins, je puis détruire mon ouvrage ;
Allons. Mais Octavie ici porte ses pas ;
Dieux ! peut-on se resoudre à ceder tant d’appas ?



Scène 6

ANTOINE, OCTAVIE.


Octavie.


ET bien, Seigneur, enfin que faut-il que j’espère !
Le Sénat nous est-il favorable, ou contraire ?
Que vous a dit César dans ce long entretien ;


Antoine.

Ah ! Madame…


Octavie.

Achevez : vous ne me dites rien !
Auriez-vous découvert…


Antoine.

Helas !


Octavie.

Parlez, je tremble :
Vous me faites prévoir tous les malheurs ensemble ;
C’est tenir trop long-tems mes esprits suspendus.


Antoine.

Madame, je vous perds, vous êtes à Brutus.


Octavie.

Helas !


Antoine.

Vous soupirez : Ô soupir qui me charme !
Non, le choix de César n’a plus rien qui m’alarme ;
C’est en vain qu’à Brutus il promet votre foi,

Au fond de votre cœur l’amour parle pour moi.


Octavie.

D’un malheureux amour que sert la voix plaintive ?
Il parle dans un coeur que le devoir captive.
Par de suprêmes loix Brutus est mon époux,
Et vous n’avez, Seigneur, que mes soupirs pour vous.


Antoine.

Quoi vous accepteriez l’époux qu’on me prefere !
Mais quel devoir ! Je sçai qu’Octave votre frere
D’une sœur de César tient la clarté du jour :
Mais vous, lorsqu’au devoir vous immolez l’amour,
Devez-vous à César la même obéissance ?
Une autre que sa sœur vous donne la naissance.


Octavie.

Quoi César m’associe à d’illustres ayeux ;
Il m’unit à son sang par un choix glorieux :
Il m’adopte, & j’irois l’obliger à reprendre
Tout l’éclat que sur moi sa main daigne répandre !
Que n’auroit pas alors l’envie à publier ?
Mais quand jusqu’à ce point j’oserois m’oublier,
Ignorez-vous, Seigneur, qu’Octavien mon pere,
A soumis à Cesar Octavie & son frere ?
Qu’enfin c’est à lui seul qu’au moment de sa mort,
Il transmit tous les droits qu’il avoit sur mon sort.


Antoine.

He bien ! obéissez, trahissez-moi, cruelle :
Mais ne prétendez pas qu’à moi-même infidelle,
J’acheve des projets pour vous seule entrepris,

Et dont une autre enfin doit recevoir le prix.
Non, je ne serai point l’instrument de ma perte ;
Et puisque votre main à Brutus est offerte,
C’est à lui désormais d’engager le Senat
A remettre à César le destin de l’Etat.
Je m’attens qu’en secret, blâmant ses injustices ;
César connoîtra mieux le prix de mes services.
Rome, plus qu’il ne pense, aime la liberté :
Mais quand même Brutus domteroit sa fierté ;
A vos communs efforts quand tout seroit possible,
Songez que j’y puis mettre un obstacle invincible ;
Et que ne suivant plus que mon juste transport…


Octavie.

Ah cruel ! achevez de me donner la mort,
Avec nos ennemis soyez d’intelligence,
Allez contre César animer leur vengeance ;
Et suivant en aveugle un transport furieux,
Chargez-vous de remplir les menaces des Dieux ;
Ainsi donc un Heros qui me tient lieu de pere
Verra trancher ses jours par une main si chere :
Helas ! quand je craignois de si funestes coups,
Aurois-je pu penser qu’ils partiroient de vous ?


Antoine.

Cesar m’est toûjours cher, & plus cher que moi-même :
Mais enfin c’est par lui que je perds ce que j’aime ;
Et de quelque fureur que je me puisse armer,
Vous excuseriez tout, si vous sçaviez aimer.
Je vous en dis assez pour vous faire comprendre

A quels emportemens vous devez vous attendre :
C’est à vous de prévoir…


Octavie.

Et que puis-je, Seigneur ?
Voyez plutôt César ; ouvrez-lui votre cœur.
S’il trahit votre amour, c’est parce qu’il l’ignore :
Mais enfin à Brutus je ne suis pas encore,
Pour changer notre sort il ne faut qu’un moment.
Allez, parlez, pressez, mais sans emportement ;
César, vous le sçavez, ne peut souffrir d’outrage.


Antoine.

Et bien pour l’attendrir, mettons tout en usage :
Je vais lui déclarer l’amour que j’ai pour vous.
Puisse-t-il à son tour m’écouter sans courroux.
C’est à lui de sçavoir dans cette concurrence
Entre Antoine & Brutus mettre une difference.
Il peut me refuser : mais qu’il y pense bien ;
Après un tel affront, je ne répons de rien.


ACTE 3


Scène 1

Brutus, Flavien


Brutus.
.


QUoi Porcie en ces lieux, obstinée à m’attendre,

Veut, malgré son dépit, me parler & m’entendre ?
Quel est donc ce dessein ?


Flavien.

Elle doute, Seigneur,
Qu’un jour, qu’un seul moment ait changé votre cœur,
Et ne peut se résoudre à vous croire parjure,
A moins que votre bouche ici ne l’en assure.


Brutus.

Je pourrois… ah ! fuyons, je me connois trop bien,
Je ne soutiendrois pas un si triste entretien.
Tu sçais quel est l’amour qui pour elle m’enflâme,
Et mes yeux trahiroient le secret de mon ame.


Flavien.

Et pourquoi plus long-tems lui cacher ce secret ?
On se peut dans son sein déposer sans regret.
Comme vous des tyrans ennemie implacable,
De quelle fermeté n’est-elle point capable ?
En doutez-vous, Seigneur, vous qui la connoissez ?


Brutus.

Je te l’ai déja dit, elle aime ; c’est assez.


Flavien.

Aprenez-lui du moins que votre cœur fidelle,
En abusant César, se conserve pour elle.


Brutus.

M’en croiroit-elle ? non ; & pour la rassurer,
Il faudroit me resoudre à lui tout déclarer.
Avec elle toûjours j’ignorai l’art de feindre :
Elle aprofondiroit ce qui peut m’y contraindre ;

Et le tendre intérêt qu’elle prend à mes jours
Grossiroit à ses yeux les périls où je cours.
Mais quand, pour surmonter de si justes alarmes ;
Le sang dont elle sort lui prêteroit des armes,
Son cœur ne doutant plus de ma fidélité,
Montreroit à César trop de tranquilité :
Et que penseroit-il de cette grandeur d’ame ?
Perdre un cœur, & se taire, est trop pour une femme ;
Cesar sçait notre amour, & pour le mieux tromper,
En reproches sanglans elle doit s’échaper.
Ah ! je verrois bientôt l’entreprise avortée,
Si la feinte entre nous paroissoit concertée.
Il faut que mes desseins ne soient pas pénétrés.


Flavien.

Mais vous serez suspect à tous les conjurés ;
Et d’un prompt changement leur foi sera suivie,
S’ils sçavent que César vous destine Octavie.


Brutus.

Je viens de prévenir Cassie & Metellus,
Popilius, Cinna, Decime & Lentulus…
Mais cherchons d’autres lieux pour cette confidence
Viens… Dieux ! je vois Porcie, évitons sa presence.


Scène 2

BRUTUS, PORCIE, FLAVIEN, PAULINE.


Porcie.


NE fuyez pas, Brutus, je ne veux pas long-tems
Suspendre les projets de vos vœux inconstans.
On m’en avoit instruite, & je n’osois le croire ;
Tout me parloit pour vous, votre nom, votre gloire :
Mais j’ouvre enfin les yeux. Ce soin de m’éviter
Ne me fait que trop voir qu’il n’en faut plus douter.
O Ciel ! il est donc vrai, vous êtes infidelle !
Ne croyez pas pourtant que ma douleur mortelle,
Quand vous me trahissez, n’ait pour objet que moi.
C’est à tous les Romains que vous manquez de foi.


Brutus.

Pour vous, pour les Romains, que ne puis-je, Madame
Montrer ce que je sens dans le fond de mon ame ?
Mais je ne puis former, malgré ce que je sens,
Ni pour vous, ni pour eux que des vœux impuissans.
Je sçai qu’après l’honneur de vous avoir servie,
J’ai dû compter pour rien d’épouser Octavie :
César m’en est témoin, j’ai long-tems combatu.


Porcie.

Va, ne te pare pas d’une fausse vertu.
Cet éclat imposteur ne m’a que trop déçue :
Helas ! je ne m’en suis que trop tard aperçue.
Mon père en expirant me remit en tes mains :
Je crus aimer en toi le vengeur des Romains.
Quel apas pour un cœur qui n’aimoit que la gloire
Ce cœur sans balancer te ceda la victoire.
Mais n’en triomphe pas, je l’ai déja repris ;
Tu n’es plus à mes yeux qu’un objet de mépris.
Adieu, je me retire, & crains d’être importune,
Tu dois tous tes momens au soins de ta fortune :
Cependant ne crois pas jouir en seureté
De ces tristes grandeurs dont César t’a flaté ;
Crains pour ton cher Tyran quelque revers funeste :
Si Rome perd Brutus, Porcie au moins lui reste.
Je vais prendre ta place, &, bravant le danger,
Tirer Rome des fers, me perdre, ou la venger.
Penses-tu qu’en toi seul tout notre espoir se fonde ?
Je puis à ton défaut trouver qui me seconde :
Il est des Cassius, des Cinnas, des Metels,
Qui peuvent au Tyran porter cent coups mortels.


Brutus.

Ciel !


Porcie.

Je vais les chercher. Tous, amis de món pere,
Ils prêteront leurs bras à ma juste coleoe :
Oui, j’y cours…


Brutus, à part.

Justes Dieux ! les Chefs des conjurez !
Empêchons un éclat… Madame, demeurez.


Porcie.

Tu m’arrêtes ! barbare, acheve ton ouvrage,
Et me livre au Tyran pour assouvir ta rage.


Brutus.

Quels transports ! c’en est trop, ma prudence est à bout :
Je le vois bien, Madame, il faut vous dire tout.
Flavien, en ces lieux on pouroit nous entendre.
Va, sors, & garde bien de nous laisser surprendre.



Scène 3

BRUTUS, PORCIE.


Brutus.
.


QU’alliez-vous faire ? O Ciel ! un éclat indiscret
D’une noble entreprise eût trahi le secret ;
Mais il faut à vos yeux dévoiler ce mistere,
Oui, je venge en ce jour & Rome & votre père,
Et ces mêmes amis que vous m’avez nommés,
Déja contre César je les avois armés.


Porcie.

Qu’entens-je ? n’est-ce point un songe qui m’abuse ?
C’est Brutus qui nous venge, & c’est lui que j’accuse !

Quels injustes soupçons… ah ! Seigneur, pardonnez
Tous les noms odieux que je vous ai donnez.


Brutus.

Au milieu du Senat une vengeance prompte
Dans le sang de César en va laver la honte ;
C’est-là qu’aux yeux de tous je pretens faire voir
le cœur de Brutus a trahi son devoir.
Je reçois tous les jours quelque nouvelle injure,
Jusqu’à mon tribunal on porte le murmure ;
Et si l’aspect du rang où César m’a placé
Impose aux plus hardis un silence glacé,
Empruntant d’autres voix pour me crier vengeance,
Ils sement des écrits dont ma gloire s’offence ;
Ces mots y sont tracez, à mes regards confus,
Tu dors Brutus, tu dors, & n’es pas vrai Brutus.
Ah ! d’un couroux trop lent puisque l’on se défie,
Il est tems que j’éclate, & que je justifie
Et le fameux Romain dont je porte le nom,
Et l’amour de Porcie, & le choix de Caton ;
Non, Rome, moi vivant, tu n’auras point de maître,
Je sçaurai soutenir le sang qui m’a fait naître,
Ou t’en sacrifiant le reste infortuné,
Te le rendre aussi pur que tu me l’as donné.


Porcie.

Ah ! Brutus, dans mon coeur que vous jettez d’allarmes.


Brutus.

Vous vous troublez, Madame, & vous versez des larmes.


Porcie.

Helas ! si vos desseins sont trahis par le sort…


Brutus.

Mourant pour mon pais, vous pleureriez ma mort ?
Ah ! montrez-vous, de grâce, une ame plus Romaine,
Et ne me forcez pas à rougir de ma chaîne ;
Laissez les vains regrets aux vulgaires Amans,
Vous devez à Brutus de plus hauts sentimens.


Porcie.

Et comment sans regret songer que c’est moi-même
Qui viens de vous jetter dans ce péril extrême ?
J’ai pris soin, que ne peut une Amante en couroux ?
D’inspirer au Tyran des soupçons contre vous ;
Ma bouche ne prenant que ma fureur pour guide,
Vous a peint à ses yeux sous les traits d’un perfide.
Peut-être en ce moment les Dieux m’ont fait parler,
Pour lui montrer la main qui devoit l’immoler ;
Puis-je voir sans frémir à quoi je vous expose,
Et si vous périssez, que j’en serai la cause ?
César de tous vos soins prêt à se défier…


Brutus.

Gardez dans son esprit de me justifier ;
Ou plutôt affectant une haine implacable,
A ses yeux, s’il se peut, peignez-moi plus coupable ;
Deguisez votre cœur pour mieux fraper le sien,

C’est l’interêt de Rome, & le vôtre & le mien.
Pour notre liberté nous avons tout à craindre,
Et pour perdre un Tyran c’est vertu que de feindre.


Porcie.

Oui feignons, j’y consens, & si c’est trahison,
A qui nous y contraint demandons-en raison.
C’en est fait & j’étoufe un regret qui vous blesse,
Votre vertu m’anime à vaincre ma foiblesse ;
Allez affranchir Rome, n’attendez de moi
Qu’un cœur comme le vôtre incapable d’effroi :
Mais songez bien, Seigneur, que de sa délivrance
C’est sur vos jours que Rome a fondé l’esperance :
Que pour la garantir d’un joug injurieux,
Vous devez ménager des jours si précieux :
Que César doit perir…


Brutus.

Sa perte est assurée,
Tout le Senat ensemble avec moi l’a jurée :
Oui Madame, & le sort, favorable aux Romains ;
Permet que de lui-même il se livre en nos mains ;
Antoine à tous nos coups va l’exposer en bute,
Et croyant l’élever précipite sa chute.


Scène 4

BRUTUS, PORCIE, FLAVIEN.


Flavien.


SEigneur, César aproche.


Brutus. à Portie.

Allez, quittez ces lieux,
Madame, & de mon sort laissez le soin aux Dieux.



Scène 5

CESAR, BRUTUS, ALBIN, FLAVIEN.


César.


POrcie est irritée, elle fuit ma présence ;
Tantôt de ses transports j’ai vu la violence :
Par vos sages conseils ne sont-ils point calmés ?


Brutus.

Seigneur, tous ses regards de colere enflâmés,
Ne m’ont d’abord montré qu’une haine implacable,
Elle m’a des mortels nommé le plus coupable :
Mais joignant à l’honneur que m’a fait votre choix
Ce qu’on doit de respect à vos suprêmes loix,
J’ai cru voir dans ses yeux sa colere adoucie ;
Elle a moins éclaté, c’est beaucoup pour Porcie,

Le tems fera le reste, & j’espère, Seigneur,
Que la haine & l’amour sortiront de son cœur.


César.

Que je serois heureux, si ce coeur indomtable,
A force de bienfaits rendu plus équitable,
Pouvoit enfin pour moi désarmer ses rigueurs !
Je n’aspire, Brutus, qu’à régner sur les cœurs,
Et Rome vainement m’offre un superbe empire,
S’il faut qu’un seul Romain en secret en soupire.
A de si beaux desseins prêtez-votre secours,
Faites bénir par tout & mes loix & mes jours ;
Prevenez le Senat, & faites-lui connoître
Que César en ces lieux est plus pere que maître ;
Je l’attens de vos soins, & j’ose me flater
Que, pour me rendre heureux, vous allez tout tenter.


Brutus.

Seigneur, votre bonheur dépend tout de vous même,
Le Senat vous revere, & le peuple vous aime,
Votre pouvoir ici n’a pas besoin d’apui :
Mais Antoine paroît, je vous laisse avec lui.


Scène 6

CESAR, ANTOINE, ALBIN.


Cesar.


AProche, cher Antoine, & prens part à ma joye :
Que mon cœur tout entier à tes yeux se deploye.
De la part du Senat rien ne m’alarme plus,
Je viens à mon destin d’associer Brutus.
Ce Brutus soupçonné d’attenter sur ma vie,
Va devenir mon fils, il épouse Octavie.


Antoine.

Il épouse Octavie ! ah Seigneur, songez-vous
Combien un choix si beau lui fera de jaloux ?


Cesar.

Je ne l’ignore pas : mais je ne puis mieux faire ;
Tu sçais qu’à mes desseins ce choix est necessaire.


Antoine.

Ciel !


Cesar.

N’en murmure point, je te veux desormais
Combler de tant de gloire & de tant de bienfaits…


Antoine.

Hé que me serviront ces bienfaits, cette gloire ?
Mon malheur est plus grand que vous ne sçauriez croire :

Le bonheur de Brutus est pour moi trop fatal :
Il épouse Octavie, & je suis son rival.


Cesar.

Son rival ; Dieux, qu’entens-je ? ô fortune cruelle !
O plus cruel ami ! car enfin votre zele
Avoit trop mérité ce présent de ma main ;
Pourquoi renfermiez-vous vos feux dans votre sein ?


Antoine.

Octavie est un bien si grand, si plein de charmes,
Que ma témerité me causoit des alarmes ;
Je n’osois avouer la gloire de mes fers,
Qu’en mettant à vos pieds Rome & tout l’univers.


Cesar.

Je plains de votre amour la triste destinée :
Mais enfin à Brutus ma parole est donnée.


Antoine.

Quoi Seigneur, vous pouriez insensible à mes vœux,
Aux : dépens de mon cœur rendre un rival heureux ?
Mais que dis-je ? un rival ? il n’aime que Porcie :
Il me verroit heureux sans me porter envie,
Et quand vous m’accablez du plus mortel ennui,
Le bien que vous m’ôtez n’en est pas un pour lui.


Cesar.

Je ne sçai si Brutus s’abaisse jusqu’à feindre ;
Mais de mon changement il auroit à se plaindre,
Et ce n’est pas à moi, quoi qu’il ait projetté,
De lui servir d’exemple à l’infidelité.


Antoine.

Non, non, ce n’est point là ce qui vous inquiette,
Vous n’aspirez, Seigneur, qu’à voir Rome sujette,
Et voilà d’où me vient le sort dont je me plains ;
Brutus peut au Sénat traverser vos desseins,
Vous craignez seulement qu’il ne vous soit contraire,
Vous l’avouez vous-même, il vous est nécessaire ;
Ainsi donc je verrai mes services passés
De votre souvenir en un jour effacés :
Oui j’éprouve en ce jour ce que je n’osois, craindre,
Ah ! des premiers amis que le sort est à plaindre,
Puisqu’on les sacrifie après mille travaux,
A la necessité d’en faire de nouveaux.
Quoi ? faut-il qu’aujourd’hui Brutus sur moi l’emporte,
Parce qu’à vos desseins ce nouveau choix importe ?
Mais quand vous lui donnez le plus grand de vos biens,
Mettez dans la balance & ses soins & les miens,
Pour voir s’il me surpasse, ou plûtôt s’il m’égale ;
Remettez-nous tous deux dans les champs de Pharsale,
Pour divers interêts voyez tomber nos coups,
Tous les siens pour Pompée & tous les miens pour vous ;
Mais sans aller si loin, Seigneur, dans Rome même
Voyez qui de nous deux vous offre un diadême.


César.

Ah ! ne m’offrez plus rien, je renonce à vos soins ;
Ou cessez de m’en rendre, ou me les vantez moins.


Antoine.

Vous avez arraché ce reproche à ma bouche ;
Mais je le vois, mes soins n’ont plus rien qui vous touche,
De mes foibles secours vous allez vous passer,
Et sans moi sur le trône on s’offre à vous placer.
Cependant des Romains ce que j’ai pu connoître,
M’apprend qu’avec regret ils souffriront un maître :
Le premier en ces lieux : mais, parmi vos égaux,
Vos sujets prétendus sont autant de rivaux.
Et ce rang, qu’en secret peut-être on vous dispute,
Est assez chancelant pour en craindre la chute.


César.

Arrêtez, témeraire, ou craignez mon courroux.


Antoine.

Et peut-il me porter de plus terribles coups ?
C’est un bonheur pour moi que de perdre la vie,
Lorsque je perds l’espoir d’obtenir Octavie…
Elle vient. Que sa vue augmente mes transports !



Scène 7

CESAR, ANTOINE, OCTAVIE, ALBIN.


Antoine.


MAdame, sur César j’ai fait de vains efforts.
Il consent à ma perte en m’ôtant ce que j’aime,
Et vous allez sans doute y consentir vous-même.
Obéissez, suivez un barbare devoir,
Et moi je ne suivrai que mon seul desespoir.



Scène 8

CESAR, OCTAVIE, ALBIN.


Octavie.


AH ! Seigneur, excusez un Amant qui s’emporte,
Ou plûtôt, s’il se peut, empêchez qu’il ne sorte,
Il a quelque pouvoir sur le cœur des soldats,
Et dans un premier feu…


Cesar.

Non je ne le crains pas.
Quand d’un courroux si prompt une ame est enflammée,
Tout ce qu’elle a d’ardeur se dissipe en fumée,
Je crains bien plus un feu sous la cendre amorti :

Mais puisqu’à votre hymen Brutus a consenti,
Je suis heureux, ma fille, à la fin je respire ;
Je ne craignois que lui, puisqu’il faut vous le dire,
Et quoiqu’il me fût cher & qu’il fût mon ami,
A le voir seulement j’ai mille fois frémi.


Octavie.

Ah ! Seigneur, je frémis moi-même à vous entendre,
D’un noir présentiment j’ai peine à me deffendre.
Ces troubles qu’un objet en nous vient exciter,
Sont des avis des Dieux dont on doit profiter.
Brutus m’épouse, ô Ciel ! que n’ai-je point à craindre
D’une ame si longtems instruite en l’art de feindre ?
Vous formez entre nous d’indissolubles nœuds,
Qu’allons-nous devenir s’il nous trompe tous deux ?
Que seroit-ce, grands Dieux ! si la triste Octavie
Découvroit des complots, & contre votre vie ?
Par ma bouche, Seigneur, seroient-ils déclarés ?
Ses intérêts alors me seroient trop sacrés.


Cesar.

Qu’entens-je ! si Brutus un jour tramoit ma perte,
Malgré sa perfidie à vos yeux découverte,
Vous pourriez sans remords le laisser achever.


Octavie.

Je répons de mourir, mais non de vous sauver.


Cesar.

C’est, donc là tout le fruit d’un si triste Hymenée :
N’importe, poursuivons, ma parole est donnée ;

Oui, Madame, à Brutus j’ai promis votre main ;
Je veux être obéi, soyez prête à demain.


Octavie.

Helas !


Cesar.

Vous soupirez.


Octavie.

Seigneur, si je soupire,
Ce n’est pas qu’à vos loix je balance à souscrire :
Mais si je hais Brutus, c’est que je vois, Seigneur,
Que l’ingrat vous trahit dans le fond de son cœur,
Que je vous fais, sans fruit, un triste sacrifice,
J’obéirai pourtant, s’il faut que j’obéisse.
J’y vais forcer mon cœur autant que je pourai,
Et ce n’est qu’en mourant que je vous trahirai.



Scène 9


Cesar seul.


CIel ! quel est ce langage, & par quel sort étrange
Chacun à son devoir avec peine se range ?
Octavie a mes loix obéit à regret :
Si je l’en crois, Brutus me trahit en secret :
Antoine furieux en reproches êclate.
C’est donc là le pouvoir dont mon orgueil se flate ?
O combien est à plaindre un cœur ambitieux !

Les Rois font vainement les images des Dieux,
Ils ne sçauroient jouir de cette paix profonde
Que goûtent dans les cieux ces arbitres du monde.
Car enfin, sont-ils bons, regnent-ils en vrais Rois ?
Il faut qu’à leurs sujets ils conforment leurs loix.
Regnent-ils en Tyrans, sont-ils inexorables ?
Sans pouvoir être heureux, ils sont des miserables.
Prend ton parti ; le trône a pour toi des appas,
Vois donc si des vrais Rois tu veux suivre les pas ;
Ou si tu veux choisir les Tyrans pour modelles.
Mais quoi ? tu cours déja sur les traces cruelles,
Ton pouvoir foible encor attente sur les cœurs,
Octavie à tes yeux gêmit de tes rigueurs,
Tu lui donnes la mort en l’appellant ta fille,
Et tu deviens Tyran jusques dans ta famille ;
Mais quelqu’un vient.



Scène 10

CESAR, ALBIN.


Albin.


SEigneur, Calpurnie en ces lieux
Vient de vous raporter la réponse des Dieux.


Cesar.

Et bien allons sçavoir ce qu’ils daignent m’aprendre ;
Puissent-ils m’inspirer quel parti je dois prendre.

ACTE 4


Scène 1

OCTAVIE, JULIE.


Octavie.


NOn, ne condamne plus de si justes douleurs,
Tout m’annonce en ces lieux le comble des malheurs :
Et comment puis-je voir d’une ame indifférente
Dans les bras de César Calpurnie expirante ?
N’en doutons plus, les Dieux à Preneste ont parlé ;
Des destins ennemis l’arrêt est révélé :
C’est en vain qu’on le cache à la triste Octavie ;
Du plus grand des mortels on va trancher la vie :
Mais ce n’est rien encor ; pour me desesperer,
Antoine contre lui vient de se déclarer.


Julie.

Que dites-vous, Madame, & osez-vous le croire ?
Antoine jusques-là pourroit trahir sa gloire ?


Octavie.

Malheureuse j’espere & tremble tour à tour ;
Sa vertu me rassure, & je crains son amour.
L’amour au desespoir n’est que trop redoutable :

Ah ! Julie, il n’est rien dont il ne soit capable.
Antoine perd en moi ce qu’il aime le mieux.
Il parloit de vengeance en sortant de ces lieux ;
Et si de ses desseins je suis bien informée,
Il va contre César solliciter l’armée.
Helas ! ce bruit cruel est venu jusqu’à moi ;
Il m’assassine enfin pour me prouver sa foi :
Ainsi donc des malheurs annoncés à Preneste
Mes yeux infortunés font la source funeste,
Et leur éclat fatal allume le flambeau
Qui conduira César dans la nuit du tombeau.


Julie.

Madame, César vient, tâchez de vous contraindre.



Scène 2

CESAR, ALBIN, OCTAVIE, JULIE.


Cesar, en entrant.


O Destins ! ce que j’aime est ce qu’il me faut craindre.


Octavie.

Ah ! Seigneur, parlez-vous ou d’Antoine, ou de moi ?


Cesar.

Je parle des ingrats qui me manquent de foi.


Octavie.

Sous ces traits odieux puis-je me reconnoître ?


Cesar.

Vous m’aimez, je le sçai : mais Antoine est un traître
Il ose à la révolte exciter mes soldats.


Octavie.

Ah ! souffrez jusqu’à lui que je porte mes pas :
C’est pour me trop aimer qu’il vous est infidéle :
Mais de son repentir fiez-vous à mon zele,
J’attendrirai son cœur à force de pleurer ;
Mes yeux ont fait le crime, ils vont le reparer.


Cesar.

Non, je n’ai pas besoin du secours de vos larmes ;
Sa révolte après tout me cause peu d’alarmes,
Et je puis à mon gré disposer de son sort.


Octavie.

Ciel ! que méditez-vous ?


Cesar.

Ne craignez point sa mort.
Bientôt auprès de moi votre amant doit se rendre ;
Mes ordres sont donnés, je suis prêt à l’entendre.


Octavie.

Examineriez-vous en Juge rigoureux
Un amant qui déja n’est que trop malheureux ?


Cesar.

Je vous l’ai déja dit, pour lui rien n’est à craindre ;
En vain à le punir l’ingrat veut me contraindre ;

Malgré son attentat, malgré tout mon courroux,
Mon cœur, mon propre cœur le défend mieux que vous :
Par moi notre amitié ne sera pas trahie.


Octavie.

Ah ! Seigneur.


Cesar.

C’est assez, rentrez chez Calpurnie ;
Ne l’abandonnez pas dans son mortel effroi,
Elle est de mon malheur plus à plaindre que moi.




Scène 3

CESAR, ALBIN.


Albin.


VOus verrai-je, seigneur, sous un profond silence
Cacher de vos ennuis toute la violence ?


Cesar.

O Ciel !


Albin.

Quelles horreurs vous annoncent lés Dieux ?


Cesar.

Antoine avec Brutus viendra-t-il en ces lieux ?
Les as-tu vus tous deux ? Dois-je long-tems attendre ?


Albin.

Seigneur, auprès de vous ils sont prêts à se rendre.


Cesar.

N’ont-ils point balancé ?


Albin.

Les Chefs & les soldats
D’Antoine vainement ont retenu les pas.


Cesar.

Mais Albin, dans le camp que prétendoit-il faire ?


Albin.

Il s’est plaint de vous voir, à son amour contraire,
Et tout le camp, Seigneur, ne souffre qu’à regret
Que Brutus, dès long-tems votre ennemi secret,
Soit plus cher à vos yeux qu’un ami si fidèle.


Cesar.

L’un obéit pourtant, & l’autre est un rebele.


Albin.

Brutus en apparence à vos loix obéit :
Mais je crois qu’en secret, Seigneur, il vous trahit.
Moi-même à ses vertus je me laissai séduire.


Cesar.

Ah ! dans lé fond des cœurs est-il permis de lire ?
Sur de simples soupçons dòit-on se défier
De ceux que leur vertu semble justifier ?
J’aime Antoine & Brutus, tous deux je les estime,
Je les crois l’un & l’autre incapables de crime ;
Et cependant les Dieux entre tous les Romains,
Pour me percer le cœur n’ont choisi que leurs mains.


Albin.

Ah, jugez mieux d’Antoine !


Cesar.

Et qui peut m’en répondre ?


Albin.

Votre cœur…


Cesar.

Non, ce cœur ne fait que me confondre :
Plus Antoine m’est cher, plus je le crains, Albin.
Et les Dieux… Mais il faut t’apprendré mon destin,
Ecoute, & par ces mots juge si de Preneste
Je pouvois recevoir d’oracle plus funeste.


Oracle.

En vain par tes exploits mille peuples soumis
De l’Univers entier te promettent l’Empire ;
Contre tes jours Rome conspire :
Crains les Ides de Mars & tes plus chers amis


Albin.

Justes Dieux !


Cesar.

La voici cette affreuse journée
Où l’Oracle fatal marque ma destinée :
Aujourd’hui l’on conspire, aujourd’hui je péris,
Et par les mains de ceux que j’ai le plus cheris ;
Moi-même contre moi je leur prête des armes.


Albin.

Mais cependant ce jour qui cause vos alarmes,
Sans accomplir l’Oracle est enfin arrivé.


Cesar.

Je le sçai : mais, Albin, il n’est pas achevé.


Albin.

Vous pouvez prévenir le coup qui vous menace.


Cesar.

Et pour le prévenir que veux-tu que je fasse ?
Dois-je à tous mes amis faire donner la mort ?
Et quand je l’oserois, puis-je éviter mon sort ?


Albin.

Mais Antoine & Brutus devant vous vont paroitre ;
Pénétrez, s’il se peut, qui des deux est le traître,
Et vengez-vous alors de son lâche attentat :
On n’est pas criminel de punir un ingrat.


Cesar.

Tout ingrat qu’il seroit, s’il étoit ma victime,
Je sçai trop de quel œil Rome verroit son crime ;
On lui décerneroit des honneurs immortels,
Je verrois à son nom élever des Autels,
Tandis que par sa mort couvert d’ignominie,
Je n’entendrois parler que de ma tyrannie ;
Moi Tyran ! ce nom seul me fait frémir d’horreur.
Albin, tu lus cent fois dans le fond de mon cœur,
Rien ne me fut plus cher que de regner sur Rome.
Quelle gloire, quel sort ! c’étoit trop pour un homme,
Et ce suprême rang si long-tems désiré,
Entre les Dieux & moi n’eût laissé qu’un degré :
Mais je crus que le peuple & le Sénat lui-même

Viendroit me présenter le sacré diadême,
Et loin de m’égarer en d’injustes projets,
Je comptois tous les cœurs pour mes premiers sujets :
N’y pensons plus, le Ciel autrement en ordonne ;
Peuple, Sénat, amis, enfin tout m’abandonne :
Et sur qui me fier ? où trouver de la foi,
Lorsqu’Antoine & Brutus conspirent contre moi ?
Je les attens, mais non pour les charger d’outrages ;
Non pour briguer encor leurs indignes suffrages,
Ni pour les effrayer, ni pour les attendrir,
Je ne veux que les voir, les confondre & mourir.
Ils viennent, mon transport à leur aspect redouble :
Qu’on me laisse avec eux, & qu’aucun ne nous trouble.



Scène 4

CESAR, ANTOINE, BRUTUS.

Ils s'assoient.

Cesar.


COnsul & vous Préteur, qui tous deux dans vos mains
Tenez le sort de Rome, & celui des humains,
Si mon ordre aujourd’hui près de moi vous appelle,

C’est pour vous faire part de ma douleur mortelle.
Jusqu’ici pour vous deux n’ayant point de secrets,
Je vous ai confié mes plus chers intérêts ;
Je veux le faire encor. Par plus d’une victoire
De Rome en cent climats j’ai fait voler la gloire,
Vous sçavez mes travaux, le fruit m’en est bien doux,
Puisque je n’ai vaincu que pour Rome & pour vous :
Mais qu’à cette douceur succede d’amertume !
De la discorde ici le flambeau se ralume ;
J’apprens que l’on conspire, & malgré leurs vertus,
Je n’en puis accuser qu’Antoine & que Brutus.


Antoine.

O Ciel ! de vous trahir vous me croyez capable.


Brutus.

Ah ! Seigneur, à vos yeux qui m’a rendu coupable ?


Antoine.

Moi ! j’aurois pu former ce projet odieux,
Qui me fait soupçonner…


Brutus.
.

Qui m’accuse ?


Cesar.

Les Dieux.
De mes plus chers amis, sur l’avis de Preneste,
La main doit en ce jour me devenir funeste :
C’est vous seuls par ces mots que l’Oracle a nommés.
Pour en douter, helas ! je vous ai trop aimés ;

Et c’est-là de mon sort le coup le plus horrible,
A tout autre malheur je serois insensible ;
Oui, si mes assassins n’étoient pas des ingrats ;
D’un oeil indifférent je verrois mon trépas :
Mais qu’Antoine & Brutus, en qui je me confie,
Comblés de mes bienfaits, attentent fur ma vie ;
Malgré tout mon amour que l’une & l’autre main
S’ouvre jusqu’à mon cœur un barbare chemin.
Le Ciel peut-il sur moi déployer plus de rage,
Et puis-je sans horreur m’en tracer une image ?
Parlez, & d’un tel sort pour m’épargner l’horreur,
Démentez, s’il se peut, & les Dieux & mon cœur.


Antoine.

Si c’est au nom d’ami, Seigneur, qu’on doit connoître,
Quiconque, auprès de vous doit passer pour un traître ;
S’il faut qu’un nom si cher donne un titre odieux,
Je ne puis démentir votre cœur ni les Dieux ;
Des témoins si sacrés ont droit de me confondre,
Et dès qu’ils ont parlé je n’ai rien à répondre :
Mais si des faux amis les vrais sont discernez,
Tout parle en ma faveur quand vous me soupçonnez :
A mon zele, à ma foi rendez toute leur gloire,
De tout ce que j’ai fait rappellez la mémoire,
Et remontez d’abord jusqu’à ces premiers tems,
Où vous aviez besoin d’amis vrais & constans,
A votre fier Rival le Sénat favorable,

Lui prêtoit contre vous un secours redoutable ;
Je m’opposai moi seul au Consul Marcellus,
Et par moi ce secours marcha vers Bibulus.
Ce grand coup, & cent fois vous l’avez dit vous-même,
Fit passer en vos mains l’autorité suprême,
Et votre Concurrent dénué de soldats,
Par là se vit contraint à fuir devant vos pas.
Mais allons plus avant, aux champs de Macédoine,
Quel ami fut pour vous plus fidéle qu’Antoine ?
Le sort vous y gardoit un funeste revers,
Si je n’eusse été prompt à traverser les Mers,
Du Chef Gabinius quel que fût le courage,
Il n’en eut pas assez pour défier l’orage ;
Je le bravai pourtant, & mes heureux secours
Mirent en sûreté votre gloire & vos jours :
Vous vainquîtes enfin : mais cette seule guerre
N’avoit pas décidé du destin de la terre ;
Juba vous attendoit sur les bords Afriquains ;
Il falloit voir encor Romains contre Romains,
Avant que tout fléchît sous les loix d’un seul homme,
Et votre éloignement vous auroit nui dans Rome,
J’y courus par votre ordre, & trop sûr de ma foi,
Votre cœur de ce soin se reposa sur moi :
J’arrivai, je trouvai Borne à demi rebelle,
Par les complots secrets d’un Tribun infidelle :
Mais contre les mutins ma foi se signala,
Et soumit avec eux leur Chef Dolabella.

Voilà ce que j’ai fait ; si c’est être perfide !
Je consens contre moi que votre cœur décide.
Mais quand vous n’en croyez que ce cœur & les Dieux,
Seigneur, un faux éclat peut éblouir vos yeux ;
Et je tremble pour vous, si votre ame trompée
Confond vos vrais amis avec ceux de Pompée.


Brutus.

Sans vous importuner, Seigneur, d’un long discours,
Je conviendrai d’abord qu’au repos de vos jours
La perte de Brutus plus que tout autre importe ;
Tout est suspect en moi, jusqu’au nom que je porte,
Et les Dieux, dont l’avis n’est pas à dédaigner,
S’ils ne me nomment pas, semblent me désigner.
Cependant jusqu’ici de quoi m’accuse Antoine ?
D’avoir suivi Pompée aux champs de Macedoine ?
Vous sçavez trop, Seigneur, avec tous les Romains,
Que du sang de mon pere on vit rougir ses mains.
Non, je ne suivis pas l’assassin de mon pere ;
Je suivis le Sénat, & crus le devoir faire.
Si je fus dans l’erreur, j’attendois que les Dieux,
Pour m’en faire sortir, m’eussent ouvert les yeux.
Pour vous contre Pompée à peine ils prononcerent,
Que je fus du parti que les Dieux embrasserent ;
Je me rendis à vous. Depuis chez les Gaulois
Par votre ordre, Seigneur, je dispensai vos loix,
J’y remplis mon devoir, & par la renommée
Du succès de mes soins Rome fut informée.

Pour prix d’un zele enfin, loin de Rome éprouvé ;
A la Preture ici vous m’avez élevé.
D’un choix si glorieux ai-je trahi l’attente ?
Et qui montra jamais une foi plus constante ?
Pour détourner de moi jusqu’au moindre soupçon,
Il m’a fallu trahir la fille de Caton :
Loin d’oser murmurer de cette violence,
J’ai forcé ma douleur & ma bouche au silence,
Et l’on ne m’a pas vu par d’imprudens éclats
Animer contre vous le peuple ou les soldats.


Antoine.

Croyez-vous que César, par ce discours s’abuse ?
Pour vous justifier votre bouche m’accuse,
Et d’un crime apparent armé contre ma foi,
Vous cherchez à fixer tous les soupçons sur moi.
A César.
Seigneur, j’avourai tout, car je hais trop la feinte.
J’ai cru que mon malheur me permettoit la plainte ;
Oui, j’ai de vos soldats animé le courroux ;
Mais c’est contre Brutus, & non pas contre vous.
Voilà quel est mon crime. Ah ! quel supplice extrême,
De se voir pour jamais arracher ce qu’on aime !
Brutus a mieux caché son dépit à vos yeux :
Mais les feux renfermés n’en éclatent que mieux.


Brutus.

Vous le voyez, Seigneur, j’aurois beau me défendre,
A de nouveaux soupçons je dois toûjours m’attendre,

Tout sert à me confondre, & mon crime passé,
Ou plûtôt mon malheur ne peut être effacé.
Et comment à vos yeux montrer mon innocence ;
Si l’on soupçonne en moi jusqu’à l’obéissance ?


Cesar.

Que je suis malheureux ! Dieux, quel sort est le mien ?
Ils s’accusent l’un l’autre, & ne m’apprennent rien ;
Et moi toujours flotant dans mon incertitude…
Il se leve.
Ah ! c’est trop soutenir un supplice si rude ;
J’aime mieux m’avancer vers le coup que j’attens,
Que d’éprouver l’horreur de l’attendre long-tems,
Remplissez de mon sort les loix irrévocables,
Obéissez aux Dieux qui vous nomment coupables,
Frapez ; qu’aucun effroi ne retienne vos coups :
Nous sommes seuls ici, je m’abandonne à vous ;
Des plus fiers ennemis je sçai punir l’offense :
Mais contre mes amis mon bras est sans défense.
Brutus, Antoine : ô Ciel ! aucun ne me répond,
L’un & l’autre à ces mots se trouble & se confond,


Brutus. à part.

Helas !


Cesar.

Que me veut dire un si triste langage ?
D’un heureux repentir seroit-il le présage ?


Brutus à part.

Qui peut voir ce spectacle, & ne pas s’attendrir ?


Antoine.

Non, ce n’est pas à vous, c’est à moi de mourir ;
Seigneur, à vos soupçons je ne sçaurois survivre,
Il faut par tout mon sang que je vous en délivre.
Après ce que je perds le trépas m’est trop doux,
Et mon heureux rival…


Brutus.

Je le suis moins que vous,
Antoine, & ce n’est pas dans l’hymen d’Octavie
Que Brutus avoit mis le bonheur de sa vie.


Cesar.

Qu’entens-je, de leur sort ils se plaignent tous deux ;
Je les aime, & c’est moi qui les rens malheureux.
Je ne m’étonne plus, quand je les sacrifie,
Si l’Oracle fatal veut que je m’en défie.
Pardonnez, chers amis, j’ai mérité la mort :
Mais enfin c’est à moi de changer votre sort.
Oui, sois heureux, Antoine, & possede Octavie ;
Reçois-la de la main qui te l’avoit ravie :
Et toi, mon cher Brutus, sois heureux à ton tour ;
C’en est fait, je te rens l’objet de ton amour.
Oui je te rens Porcie ; & si par l’hymenée
Je ne puis à mon sang unir ta destinée :
Obtiens le premier rang entre tous mes amis,
Et consens que du moins je t’appelle mon fils.


Brutus.

Ah Seigneur, c’en est trop… Pour prix d’un nom si tendre
Quel respect, quel amour ne dois-je pas vous rendre ?

Que ne puis-je…


Cesar.

Ton cœur sçaura le mériter,
Et je t’estime trop pour en pouvoir douter.
Adieu, sans perdre tems je vais à Calpurnie
Annoncer le bonheur qui nous reconcilie.
Qu’on appelle Porcie, & que ce jour heureux
L’éleve comme nous au comble de ses voeux.



Scène 5

ANTOINE, BRUTUS.


Antoine.


QUel excès de bonté son cœur nous fait paroître ?
S’il n’est Maître du Monde ; il est digne de l’être ;
Et nous devons, Brutus, verser tout notre sang
Pour le faire monter à ce suprême rang.


Brutus.

Je sçai par sa vertu qu’il a droit d’y prétendre ;
Et pour lui tout mon sang brule de se répandre,
Oui, qu’il donne des loix au reste des humains :
Mais il en faut, Antoine, excepter les Romains.


Antoine.

Pourquoi les excepter ? pourquoi leur interdire
Le bonheur sans égal que promet son empire ?


Brutus.

Ce bonheur, quel qu’il soit, n’en est pas un pour eux,
La seule liberté rend les Romains heureux.
Et je crains…


Antoine.

Et qui peut vous causer des alarmes ?
Voyons-nous les Romains prêts à prendre les armes ?
Montrons-nous seulement, tout va se joindre à nous ;
Les soldats sont pour moi, le Senat est pour vous.
Je vous dirai bien plus, ce Senat inflexible
A mes présens offerts n’est pas inaccessible.
Combien de Senateurs à mes desirs soumis…


Brutus.

Ils ne vous tiendront pas ce qu’ils vous ont promis :
Défiez-vous des cœurs dont la haine se cache
Et ne comptez pour rien des sermens qu’on arrache.
Tel flate vos desirs, qui prêt à vous tromper,
N’embrassera César que pour mieux le fraper.
Je frémis du péril qui menace sa tête ;
Il en est tems encor, détournez la tempête,
Et songez…


Antoine.

Non, Brutus, en vain vous m’alarmez ;
César n’a rien à craindre ; il suffit, vous l’aimez,

À suivre tous vos pas le Senat est fidéle.
Je vous quitte, je cours où l’amitié m’appelle ;
Je vais sans différer assembler mes amis,
Et tenir à César tout ce que j’ai promis.



Scène 6


Brutus seul.


AH ! de grace arrêtez. Mais il fuit, il me laisse.
O fatale amitié ! plus fatale promesse !
Il va perdre César, quand je veux le sauver ;
Sa main le précipite, en croyant l’élever.
Rome, amitié, devoir, quel parti dois-je suivre ?
Faut-il que César regne, ou qu’il cesse de vivre ?
Non, pour Rome & pour lui redoublons nos efforts.
Dieux ! m’auriez-vous en vain inspiré des remors ?


ACTE 5


Scène 1

BRUTUS, FLAVIEN.


Flavien.


SOrtons de ce Palais, prévenez votre perte ;
La conjuration, Seigneur, est découverte ;
César par un billet vient d’en être informé.


Brutus.

Je le sçai, Flavien, mais aucun n’est nommé.


Flavien.

Venez donc au Sénat pour hâter l’entreprise.


Brutus.

Rien ne presse.


Flavien.

Ah ! Seigneur, craignez quelque surprise :
L’orage vient de naître, il gronde, il peut grossir,
Si l’on donne au Tyran le tems de s’éclaircir ;
On a déja parlé, tremblez qu’on ne vous nomme ;
Et, si ce n’est pour vous, du moins tremblez pour Rome :
Vous êtes desormais son plus ferme soûtien.


Brutus.

Pour Rome ni pour moi je ne redoute rien.


Flavien.

Gardez pour d’autres tems ce courage intrépide,
Et qui vous répondra que cette main perfide,
Par qui de vos amis le complot est tracé,
N’acheve pas enfin ce qu’elle a commencé ?
Tel qui contre César devoit prendre les armes,
A donné cet avis qui cause mes alarmes ;
N’en doutez point, Seigneur, c’est un des conjurez,
Il est instruit de tout ; & si vous différez,
Quel que soit pour César le motif qui l’engage,
Il peut en vous nommant achever son ouvrage.


Brutus.

Non, je repons de lui ; de sa gloire jaloux,
Il veut sauver César sans perdre aucun de nous.


Flavien.

Vous le connoissez donc ?…


Brutus.

Reconnois-le toi-même ;
C’est moi.


Flavien.

Vous ?


Brutus.

Flavien, ta surprise est extrême !
Mais apprens à quel point mon cœur est combattu,
Les bontés de César, mes remors, ma vertu,
Tout s’unit à la fois contre ma barbarie :
En vain j’entens les cris de ma triste patrie.
Dans le fond de mon cœur rien ne peut balancer ;

Ni la voix, ni le prix du sang qu’il faut verser.
Non, Rome, de Brutus n’attens pas un tel crime,
Ou change de vengeur, ou change de victime :
Remets en d’autres mains un parricide fer,
Je ne puis immoler un ennemi si cher.


Flavien.

Mais depuis quand, Seigneur, ce changement étrange ?


Brutus.

Vois de quel ennemi Rome veut qu’on la venge,
Tantôt loin de s’armer d’un funeste couroux,
Il s’avançoit lui-même au-devant de mes coups ;
Hélas ! quelle fureur n’en seroit adoucie ?
Touché de mes regrets, il m’a rendu Porcie.
J’ai vu dans ce moment ses pleurs prêtes à couler !
Du nom de fils sa bouche a daigné m’appeller ;
Et je pourrois encore, inhumain & perfide,
Sous ce beau nom de fils cacher un parricide.
Ah ! que plûtôt cent fois ma main, ma propre main ;
Si Rome veut du sang, en cherche dans mon sein.


Flavien.

Mais, Seigneur, après tout que prétendez-vous faire ?


Brutus.

Tout, plutôt qu’immoler une tête si chere.


Flavien.

Vous pourriez trahir Rome, & lui donner des fers ?


Brutus.

Rome n’est pas encor reduite à ce revers ;
Le billet qu’à César en secret j’ai fait rendre,
Le portera sans doute à ne rien entreprendre.


Flavien.

Et s’il poursuit, Seigneur, quel parti prendrez-vous
S’il veut regner.


Brutus.

Ces mots rallument mon couroux.
Je veux bien lui laisser l’autorité suprême :
Mais s’il porte ses vœux jusques au Diadême,
La rage dans le cœur, & le fer à la main,
Je cesse d’être fils, pour n’être que Romain.
Je n’avourai jamais un tyran pour mon pere :
Il doit se rendre ici, je l’attens & j’espere
Que mes avis secrets auront changé son cœur ;
Toi, va de nos amis entretenir l’ardeur,
Assemblés au Senat, même soin les anime.
Leur main prête à fraper n’attend que la victime ;
Cache-leur mes remors ; & sur-tout, Flavien,
Dis-leur qu’en mon absence ils n’entreprennent rien.
César vient, son chagrin paroît sur son visage ;
Fais ce que je te dis sans tarder davantage.



Scène 2

CESAR, ANTOINE, BRUTUS.


Cesar.


LA fortune, Brutus, vers vous guide mes pas ;
J’ai besoin d’un ami qui ne me flate pas :
Ouvrez-moi votre coeur, je sçai qu’il est sincère,
Et que j’en dois attendre un conseil salutaire.
Si j’en crois un avis qu’on vient de me donner,
Au milieu du Sénat on doit m’assassiner.
Dans un péril si grand quel parti dois-je prendre ?
Parlez ; c’est de vous seul, que mon sort va dépendre.


Brutus.

Ah ! Seigneur, pouvez-vous balancer un moment ?
N’allez pas au Senat, c’est là mon sentiment.


Antoine.

Que dites-vous, Brutus ?


Brutus.

Ce que ma foi m’inspire.


Antoine à César.

Ah ! Seigneur, songez bien qu’il y va de l’Empire.


Brutus.

Songez plûtôt, Seigneur, qu’il y va de vos jours,
Et qu’un fer inhumain en doit trancher le cours.


Antoine.

Quoi ? Seigneur, au Senat vous feriez cet outrage,

Au moment qu’à vos vœux il promet son suffrage ?
C’est par votre ordre exprès qu’il vient de s’assembler.
Que dis-je ? On sçait déja ce qui peut vous troubler,
Et ceux de qui la foi pour vous est la plus pure,
Sur eux de vos soupçons prendront toute l’injure.
Du moins pour un moment montrez-vous à leurs yeux ;
Vous n’avez rien à craindre, ils sont près de ces lieux.


Brutus.

Auprès de ce Palais je sçai que l’on s’assemble,
César en peut sortir sans que pour lui je tremble :
Mais qu’il se garde bien d’entrer dans le Sénat,
Puisqu’il doit y périr par un assassinat.
Et que deviendroit Rome après ce coup funeste ?
Elle perdroit en vous le seul bien qui lui reste.
Oui, Seigneur, en vous seul tout notre espoir est mis :
Vivez, & nous bravons nos plus fiers ennemis.
Songez en quel état Rome seroit reduite,
Que de maux votre mort traîneroit à sa suite,
Si vous alliez périr par un assassinat.
Encore un coup, Seigneur, n’allez pas au Senat.


Cesar.

Ah ! c’en est trop. Après ce que je viens d’entendre,

Je ne puis… Au Senat, Antoine, allez m’attendre ;
Courez de nos amis dissiper la frayeur :
Je vous suis.



Scène 3

CESAR, BRUTUS.


Brutus.


JUste Ciel ! vous irez donc, Seigneur ?
Quoi mes conseils…


Cesar.

C’est là ce qui me détermine.
Je ne crains plus les coups qu’un traître me destine.
Oui, puisqu’enfin Brutus… O Ciel ! qu’avois-je fait ?
Je t’avois soupçonné d’un si lâche forfait.
De tout autre conseil prêt à te faire un crime,
J’aurois cru qu’à l’autel entraînant ta victime,
Ta main, ta propre main m’alloit sacrifier :
Mais tu viens, cher Brutus, de te justifier.
Oui, tu me fais sortir de mon erreur extrême ;
Et je vais au Senat…


Brutus.
.

Qu’ai-je donc fait moi-même ?
D’un conseil salutaire, ô fruit pernicieux !

Ah ! de grace, Seigneur, demeurez en ces lieux,
Reprenez un soupçon qui vous est favorable,
Des mortels, s’il le faut, je suis le plus coupable :
Croyez tout. J’aime mieux passer pour criminel,
Qu’innocent à vos yeux, vous conduire à l’autel.
Accordez quelque chose à ma frayeur mortelle


Cesar.

Et qu’ai-je à redouter, quand Brutus m’est fidelle ?
On nous attend : allons.


Brutus.

O Ciel ! où courez vous ?
Permettez-moi, Seigneur, d’embrasser vos genoux ;
Ne me refusez pas la grâce que j’implore ;
Et si du nom de fils vous m’honorez encore,
En ce fatal moment souffrez qu’à mon secours
J’appelle un nom si cher pour conserver vos jours.


Cesar.

Et c’est ce nom si cher qui sur-tout, me rassure ;
Brutus, je ne t’ai fait déja que trop d’injure.
Quoi, j’ai pu te confondre avec mes ennemis,
Après t’avoir donné le tendre nom de fils !


Brutus.

Ainsi donc au tombeau ce nom sacré vous guide !
Ah ! songez que ce fils peut être un parricide,
Que vos plus chers amis vous donneront la mort :
C’est ainsi que les Dieux ont reglé votre sort.
A remplir leurs Arrêts ils peuvent me contraindre :
Enfin plus vous m’aimez, plus vous devez me craindre.


Cesar.

Après ce que je sens, après ce que je vois ;
Je te soupçonnerois une seconde fois !
Ne le présume pas : allons, plus je différe ;
Plus je semble douter que ta foi soit sincére.



Scène 4


Brutus.
.


AH ! ne vous livrez pas au sort le plus affreux ;
Il fuit. Courons… Arrête… Où vas-tu, malheureux ?
Quel est près de César le dessein qui t’apelle ?
D’une main favorable, ou d’une main cruelle.
Au milieu du Senat vas-tu le couronner ?
Au milieu du Senat vas-tu l’assassiner ?
L’assassiner ! grands Dieux ! quel dessein exécrable !
Non, plûtôt à ses vœux, Brutus, sois favorable.
Il veut regner. Qu’il regne, & nous donne des Loix,
N’a-t-il pas les vertus qui font les plus grands Rois ?…
Que dis-je ? N’est-ce pas Rome qui m’a fait naître ?
Fils ingrat ! est-ce à moi de lui donner un maître ?
A lui forger des fers, je prêterois ma main ?
Et depuis quand, Brutus, n’es-tu donc plus Romain ?

Ah ! que Rome soit libre, & que César périsse,
Je dois à mon pays ce sanglant sacrifice.
Marchons sans balancer… Mais que vois-je ? grands Dieux !
Quel effroyable objet se présente à mes yeux !
Quel fantôme s’avance, & d’une voix fatale
M’annonce qu’il m’attend dans les champs de Pharsale.
Est-ce une illusion ? Quoi deja mes remors
Font sur mes sens troublés de si puissans efforts !
Que ne feront-ils pas si j’acheve le crime ?
Non, César, à te perdre en vain Rome m’anime,
Et m’appelle avec toi du tendre nom de fils.
Je ne suis plus Romain, s’il faut l’être à ce prix :
Ma gloire m’est trop chere, elle en seroit noircie.
J’entens du bruit : on vient. Je tremble, c’est Porcie.



Scène 5

BRUTUS, PORCIE


Porcie.


BRutus, pourquoi Cesar me fait-il apeller ?
Avant que de le voir, j’ai voulu vous parler.
Eclaircissez le trouble où cet ordre me jette…
Mais votre ame à son tour me paroit inquiette.
Ah ! je tremble d’effroi. Dieux l’auriez-vous permis ?

Auroit-on dénoncé quelqu’un de nos amis ?


Brutus.

La conjuration est encor ignorée.
Mais, Madame.


Porcie.

Achevez. Est-elle differée ?


Brutus.

César est au Senat, & nos amis aussi.


Porcie.

César est au Senat, & vous êtes ici !
Qu’entens-je ? A d’autres mains cederiez-vous la gloire
D’immoler ?… Non, Brutus, non, je ne le puis croire.
Du soin de me servir vous êtes trop jaloux :
Caton n’aura jamais d’autre vengeur que vous.


Brutus.

Helas ! vous n’auriez point de reproche à me faire ;
Si mon sang suffisoit pour venger votre père.
Mais, Madame, songez quel cœur il faut percer.


Porcie.

Quoi César dans le tien pourroit me balancer ?


Brutus.

Quel crime a-t-il commis, pour attaquer sa vie ?


Porcie.

Tu ne comptes pour rien de voir Rome asservie ?
Il forme le plus noir de tous les attentats :
Et c’est un crime encor qui ne te touche pas ?
O mon triste pays, quelle est ta destinée ?

Rome, par quelle main es-tu donc enchaînée ?
Un Brutus des tyrans s’affranchit autrefois,
Un Brutus te remet sous leurs superbes Loix.


Brutus.

Rome à porter des fers n’est pas réduite encore.
Ne le permettez pas, Dieux puissans que j’implore ;
Et faites que Cesar glacé d’un juste effroi,
Rejette en plein Senat le nom fatal de Roi.
Mais quel trouble à mes yeux Flavien fait paroître !



Scène 6

BRUTUS, PORCIE, FLAVIEN.


Flavien.


AH ! Seigneur, accourez, ou nous avons un maître.
Cesar d’un Diadême a déja ceint son front.


Brutus.

Qu’entens-je ? ah ! dans son sang lavons un tel affront.
C’en est fait, le devoir sur l’amitié l’emporte,
Je ne balance plus, & Rome est la plus forte.
Dieux, n’accusez que vous de ce crime forcé :
Je vais remplir l’arrêt, vous l’avez prononcé.


Scène 7

PORCIE, PAULINE.


Porcie.


AH je tremble…


Pauline.

Avec vous, Brutus d’intelligence,
De Rome & de Caton va remplir la vengeance.
Madame, triomphez, vos vœux seront contens.


Porcie.

Helas ! de triompher il n’est pas encor tems.
Je crains, chere Pauline, & plus que je n’espere ;
Ce jour doit à la fois venger Rome & mon pere :
Mais si le sort cruel en ordonne autrement,
Ce jour verra perir & Rome & mon amant.
Te dirai-je encor plus ? Je sens d’autres alarmes ;
Brutus contre Cesar vient de prendre les armes :
Mais ce même Cesar a sçu s’en faire aimer.
D’un seul regard, Pauline, il peut le désarmer ;
Et de quelque façon que le sort en décide,
Je puis perdre Brutus ou fidele ou perfide ;
Car enfin vainement il a reçu ma foi,
Je ne puis être à lui, s’il n’est digne de moi.



Scène 8


Octavie.


SÇavez-vous à Cesar l’honneur qu’on vient de faire ?
Madame, le Senat ne nous est plus contraire,
Et Brutus dans sa crainte heureusement trompé.


Porcie.

Quoi ? Madame, Brutus…


Octavie.

D’autres soins occupé…
Mais au nom de Brutus vous vous troublez, Madame ?
Ne craignez plus, Cesar veut couronner sa flamme ;
Il nous rend tous heureux… Que vois-je ? vos regards
On entend du bruit.
Interdits & confus errent de toutes parts.
Mais quel bruit à mon tour m’inquiete & me trouble ?
Auroit-on… Justes Dieux ! ce bruit fatal redouble ;
Fortune, rends le calme à mes sens éperdus ?
Sauve Antoine & Cesar.


Porcie, se retirant.

Sauve Rome & Brutus.


Scène 9

OCTAVIE, JULIE.


ELle fuit ! je fremis ! C’est trop me faire entendre
De Rome & de Brutus ce que je dois attendre.
Ah ! Cesar, je te perds, tout s’arme contre toi ;
Je ne puis soûtenir un si mortel effroi.
Viens, allons au Senat. Mais Antoine s’avance :
O Ciel ! de sa douleur que faut-il que je pense ?



Scène 10

ANTOINE, OCTAVIE, PAULINE.


Antoine.


AH ! Madame, Cesar…


Octavie.

Et bien, quel est son sort ?


Antoine.

Helas !


Octavie.

Ah ! ce soûpir m’annonce qu’il est mort.


Antoine.

Oui, Madame, à mes yeux il a perdu la vie,
Et ses cruels bourreaux ne me l’ont pas ravie.

J’ai dû suivre ses pas, & l’ai trop mérité ;
C’est moi dans ce peril qui l’ai precipité ;
C’est moi qui malgré lui, plein d’une ardeur extrême,
Ai ceint son front sacré du fatal diadême.
Dieux ! qu’ai-je vu ? des Rois implacable ennemi,
Tout le Sénat de rage aussi-tôt a frémi.
Je cours des plus mutins appaiser le murmure ;
En vain je les menace, en vain, je les conjure.
Brutus arrive enfin ; je tremble à son aspect :
Sa démarche, ses yeux, tout me le rend suspect.
Soudain près de César ma frayeur me rappelle.
Ciel ! il n’en est plus tems : une troupe cruelle,
Tandis que l’on se jette au-devant de mes pas,
Précipite ses jours dans la nuit du trépas.
Quel objet ! je le vois à mille traits en butte ;
Sa mort semble un honneur que chacun se dispute.
Il défend toutefois ses déplorables jours,
Peut-être appelle-t-il Brutus à son secours :
Mais combien de ses voeux l’espérance est deçue !
Un poignard à la main Brutus s’offre à sa vue.
Que vois-je, dit César ? Et toi, mon fils, aussi !
C’en est trop, poursuit-il ; tiens, frape, me voici.
A ces mots, des mutins favorisant la rage,
De sa robe sanglante il voile son visage ;
Honteux de voir encor dans ce moment affreux
La lumiére du jour qu’il partage avec eux.
A ma douleur mortelle épargnez ce qui reste ;
D’un trépas si cruel l’image est trop funeste.

Mes yeux infortunés par de perfides mains,
Ont vu trancher les jours du plus grand des humains.


Octavie.

Cruels ! tant de fureur sera-t-elle impunie.


Antoine.

Non, je les perdrai tous. Mais voyons Calpurnie ;
Et faisant au tombeau succeder les autels,
Plaçons le grand César entre les Immortels.


F I N.