La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p01/Ch03

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 26-31).


CHAPITRE III

Espérat entre dans Paris


Clic, clac, la lourde diligence qui arrive de Saint-Dizier, par Troyes, pénètre bruyamment dans Paris.

Le fouet claque, le postillon siffle, les chevaux font sonner leurs fers sur le pavé, et le lourd véhicule roule pesamment, en couvrant d’éclaboussures les piétons qui ne se garent pas assez vite.

Depuis deux jours, Espérat et Emmie sont cahotés, secoués dans la voiture. La tristesse de la séparation prochaine a fait place à un ahurissement fatigué. Leurs compagnons de voyage ; eux sous-officiers, un notaire grassouillet, une bourgeoise de Troyes, bavarde et prétentieuse, ne les inquiètent pas. Ils regardent les hautes maisons grises entre lesquelles la diligence se meut. Ils ont l’impression de marcher au fond d’un puits sombre.

C’est cela Paris, ce Paris qu’en province on considère comme un foyer de lumière.

C’est grand, certes, mais triste aussi, et sombre ; les murailles percées de fenêtres ont quelque chose de perfide. Chaque croisée semble un œil qui épie.

Et Emmie se presse contre son ami, et lui se sent mal à l’aise. Il lui apparaît que dans la ville géante, il est plus petit, plus faible qu’à Stainville.

Cependant, il a revêtu pour le trajet sa veste de drap, sa culotte neuve, son chapeau des dimanches. La petite Anglaise, dont la garde-robe n’a cessé d’être l’objet des préoccupations de M. Shaw, est mise avec une recherche inconnue à Saint-Dizier. Elle porte le casque antique avec bouquet de plumes, le pardessus de soie ouatée, la jupe à deux volants s’arrêtant à la cheville.

Les jeunes voyageurs ont tout à fait bon air… mais Paris les impressionne.


La diligence les emporte toujours. Elle parcourt la rue Saint-Honoré, se jette dans la rue de la Croix des Petits Champs, puis dans celle du Bouloi et s’arrête enfin dans la cour de l’hôtel des messageries Saint-Simon, siège de l’entreprise de transports.

Les clients s’empressèrent de descendre, tandis que les employés déchargeaient les malles, caisses, ballots empilés sur l’impériale.

Il y avait là des soubrettes, des courtauds de boutique, des bourgeois venant recevoir les voyageurs ou prendre livraison des colis.

Espérat et sa compagne, que personne n’attendait, puisque M. Tercelin n’avait pu prévenir le tuteur de la fillette, quittèrent la voiture, un peu abasourdis par le brouhaha d’éclats de rires, d’embrassades, qui chantait autour d’eux et dont ils n’avaient aucune part.

Le jeune garçon ne se démonta pas cependant et arrêtant un commissionnaire par la manche :

— La rue Saint-Honoré et la rue de la Loi ? demanda-t-il. — Vous avez des bagages ? répliqua l’homme.

— Non. Ils suivent pour être remis à domicile… mais je ne connais pas Paris.

— Bien, bien. Vous allez prendre la rue du Bouloi à gauche… vous tomberez, rue de la Croix des Petits Champs…, toujours tout droit, jusqu’à la rue Saint-Honoré. Là tournez à droite et à trois cents mètres, vous verrez la rue de la Loi.

— Merci, Monsieur.

Sur ce, Espérat saisit la main d’Emmie et quitta l’hôtel des Messageries.

Suivant de point en point les indications reçues, ils atteignirent sans encombre la rue Saint-Honoré.

Mais là, un groupe compact leur barra le passage.

Une foule grouillante entourait deux chanteurs en plein air, un homme et une femme, qui, s’accompagnant d’une guitare et d’un violon, écorchaient la chanson frondeuse de Fanchette [1], au refrain déchirant dans sa forme niaise :

Mes prières n’obtiennent
Rien. Les frimas reviennent :
MesMais Colas,
MesMon doux gas,
Hélas ! ne revient pas.

Un capitaine d’infanterie s’était approché, attiré par la curiosité. En reconnaissant la complainte, il haussa les épaules et se rejeta en arrière pour sortir du cercle. Dans ce mouvement, son talon s’appuya fortement sur le pied d’Espérat. Celui-ci tenta de se dégager, et à son tour écrasa les orteils d’Emmie qui poussa un cri de douleur.

— Maladroit, rugit le gamin exaspéré par la plainte de sa petite amie !

L’officier se retourna en fronçant le sourcil, mais il se calma en reconnaissant le jeune âge de son irascible voisin. Un sourire passa sur sa figure régulière, bronzée par le soleil, éclairée par des yeux noirs très doux ; ses lèvres surmontées d’une moustache châtaine s’ouvrirent :

— J’allais m’excuser, mon camarade, dit-il ; vous ne m’en avez pas

laissé le temps. Je vous ai meurtri le pied, vous avez froissé mon oreille, nous sommes quittes.

— Tel n’est point mon avis, gronda Milhuitcent que le sourire de son interlocuteur avait cinglé ainsi qu’un coup de fouet.

— Oh ! oh ! railla le capitaine, nous avons un avis… voilà un enfant qui avance…

— Et voilà un officier qui recule, ricana le gamin le visage en feu.

L’interpellé tressaillit. Il regarda plus attentivement Espérat et doucement :

— Tu as du nerf, petit, et ma parole, à tout autre moment, je croiserais le fer avec toi… en témoignage d’estime particulière… mais aujourd’hui…

— Aujourd’hui ?

— Le sang français est trop précieux pour être gaspillé ; il doit couler seulement pour la France, pour l’Empereur.

L’Empereur. Ce mot passa comme un sillon lumineux dans l’esprit d’Espérat. L’Empereur ! C’était pour le voir, pour lui apprendre les menées du parti royaliste, qu’il avait consenti à quitter M. Tercelin et le brave curé de Stainville ! Cet officier pourrait l’aider peut-être.

Et subitement radouci :

— L’Empereur est à Paris ?

— Oui, murmura le capitaine, un peu surpris du changement de ton de l’entretien, aux Tuileries…

— Pourrais-je le voir ?

Du coup, l’interlocuteur d’Espérat passa de la surprise à l’ahurissement.

— Le voir, lui ?… Ah ! çà, vous vous figurez que l’on entre aux Tuileries comme dans un moulin ?

Autour des causeurs, les badauds écoutaient, amusés par la prétention de ce jeune garçon, qui parlait de rendre visite à Napoléon, avec la même tranquillité que s’il se fût agi d’un modeste citoyen.

Le gamin s’en aperçut, et attirant l’officier à quelques pas :

— Il faut que je le voie, car il y a des traîtres dans son entourage.

Graves étaient les paroles ; grave le visage de l’enfant.

Le capitaine en fut frappé.

— Vous les connaissez, fit-il comme malgré lui ?

— J’en connais au moins deux.

Et avec expansion :

— Vous servez l’empereur, vous… ; vous devez haïr les conspirateurs… Peut-être réussirez-vous là où j’échouerais ;… je veux vous les nommer.

— J’écoute.

— L’un est baron de l’empire, inspecteur des bergeries impériales.

— M. de Vitrolles ?

— Lui-même, l’autre est un émigré… le vicomte d’Artin.

— D’Artin ?

L’officier répéta ce nom avec une sorte d’angoisse, ses yeux se voilèrent :

— D’Artin, dit-il encore… d’Artin, le frère aîné de Mlle de Rochegaule.

Mais se reprenant très vite, tandis qu’une rougeur ardente montait à ses joues :

— Le fils du comte de Rochegaule.

Espérat inclina la tête :

— C’est bien lui.

— Et il est à Paris, demanda le capitaine d’une voix indistincte ?

— Je l’ignore. Mais, il y a trois jours, il se trouvait avec M. de Vitrolles, à Stainville, près Saint-Dizier, adressant un messager au comité royaliste de cette dernière ville, annonçant la venue des alliés avant un mois.

— Un mois… ils oseront une campagne d’hiver ?

— Peut-être commencée à cette heure… Mon père adoptif a emporté son vieux fusil dans la forêt d’Argonne, et moi, je viens pour parler à l’Empereur.

Une agitation étrange se manifestait chez l’interlocuteur de l’enfant. Soudain, il questionna :

— Où descendez-vous à Paris ?

— Sept, quai Malaquais, chez M. Antoine, fils.

— Bien, je m’occuperai de vous.

Et se désignant :

— Marc Vidal, capitaine… Souvenez-vous.

Mais le gamin n’écoutait plus. Pendant sa conversation avec Marc Vidal, les chanteurs s’étaient éloignés, entraînant avec eux le groupe ambulant des mélomanes de la rue, et là-bas, dans la percée étroite qui, à cette époque, continuait le couloir de la Croix des Petits-Champs jusqu’à la place du Vieux Louvre, occupée aujourd’hui par le square auquel s’adosse la statue de Gambetta, l’enfant apercevait un homme, s’éloignant rapidement.

Malgré le carrick au collet retroussé, jeté comme un voile sur la silhouette du promeneur, le gamin l’avait reconnu. Sa main s’étendit dans sa direction.

— Le vicomte d’Artin !

L’officier poussa une sourde exclamation ; vivement il murmura :

— Il faut que je sache…

Et s’élançant sur les traces du personnage :

— Au revoir, quai Malaquais.

Espérât et sa compagne le suivirent des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu ainsi que le vicomte.

  1. Fanchette, ou les Chagrins d’une Promise, était une allusion déguisée aux désastres militaires des années 1812 et 1813.