La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p01/Ch04

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 32-39).


CHAPITRE IV

Comme quoi Espérat rencontre, en la personne du célèbre pitre bobèche, un ami, familier des impératrices.


Une heure plus tard, le fils adoptif de M. Tercelin, ayant remis la petite Emmie aux mains de son tuteur, M. Shaw, quittait la demeure luxueuse de celui-ci en s’essuyant les yeux. Oh ! il avait été convenu que les enfants se reverraient. Très gracieusement, M. Shaw avait invité le jeune garçon à venir dans sa maison quand il lui plairait. N’empêche que la séparation avait été cruelle et que, la porte refermée, seul dans le grand escalier sombre, Espérat avait senti quelque chose se briser en lui.

La défaillance du courageux petit bonhomme n’avait pas été longue. De même que l’arbrisseau un instant courbé par la rafale, il s’était redressé, et d’un pas délibéré avait gagné le Pont des Arts.

Traversant les serres qui ornaient la légère passerelle, jetée en 1802-1803 entre les deux rives de la Seine par Dillon, il parvint en face du dôme de l’Institut, et de là au quai Malaquais.

Pour parcourir ce trajet dans la grande ville inconnue, Espérat s’était renseigné une seule fois auprès d’un passant.

La maison portant le numéro sept se présenta bientôt à ses yeux. C’était une grande bâtisse ayant des prétentions à l’architecture. Sur le pas de la porte, le concierge, petit vieux ratatiné, nettoyait à la fleur de soufre, les bornes de bronze que des chiens mal élevés avaient salies.

— M. Antoine, demanda le voyageur ?

Le cerbère s’arrêta net, porta la main à sa coiffure, avec une célérité qui en disait long sur l’estime en laquelle il tenait son locataire, et poliment :

— Au deuxième. Il y a une sonnette avec un gland d’or.

— Merci, Monsieur.

Ce disant, le gamin pénétra dans le vestibule ; l’escalier s’ouvrait à droite, il s’y engagea et parvint devant la porte, reconnaissable au cordon à gland d’or signalé par le concierge. D’une main hésitante, il sonna.

Presque aussitôt la porte s’ouvrit et une forte commère, le tablier aux reins, parut.

Elle considéra le gamin avec surprise :

— Tiens, fit-elle, je ne vous ai jamais vu, vous.

L’accueil amena un sourire sur les lèvres du voyageur.

— En effet, Madame. Je viens à Paris pour la première fois…

— Ah ! c’est ça… Alors vous vous êtes dit : je vais voir le grand Bobèche…

— Bobèche, répéta Milhuitcent… Bobèche… je n’ai jamais entendu ce nom…

— Pas entendu, grommela la servante en fronçant les sourcils, pas entendu… Alors, qu’est-ce que vous demandez ?

— M. Antoine fils.

Cette fois la maritorne se campa les poings sur les hanches et éclata de rire, bégayant au milieu des fusées bruyantes de sa gaieté :

— M. Antoine… et il ne connaît pas Bobèche… Vous arrivez donc du pays des sauvages ?

— J’arrive de Stainville, proche Saint-Dizier, répliqua sèchement le gamin prêt à se fâcher.

Mais à ces mots, la servante se calma comme par enchantement :

— De Stainville !… attendez donc… treize à quatorze ans, solide… les yeux bleus… Vous êtes le petit du maître d’école, hein ?

Et son interlocuteur affirmant d’un signe de tête :

— Oui… oh ! alors ça change tout, M. Bobèche…, pardon,… M. Antoine est rentré tout à l’heure. Il se repose ce soir et ne voulait recevoir personne… ; mais le fils du vieil ami de son père, ça n’est pas quelqu’un. Venez.

Elle avait empoigné l’enfant par le bras et l’entraînait à travers l’antichambre.

En face se trouvait une porte à deux battants, aux panneaux enluminés de peintures bizarres. La femme l’ouvrit et poussant Espérat devant elle :

— Patron, le gars du magister de Stainville.

— Le fils du père Tercelin ?

— Oui.

— Il soupera avec moi… un souper soigné, Sophocle, tu entends ?

— Ayez pas peur, patron… Après manger, vous serez ronds comme des pommes.

Sur ce, la domestique disparut.

Tout interloqué par cette présentation burlesque, Espérat se tenait debout, son chapeau à la main, promenant autour de lui des regards vaguement inquiets.

La salle où il venait d’être introduit offrait l’apparence d’un bureau. Livres, mappemondes, tableaux, voisinaient dans un désordre pittoresque avec des bronzes, des meubles modernes ou anciens, des armes.

Au milieu de tout cela, un beau garçon blond, de taille moyenne et bien prise, souriait au visiteur.

Mais quel étrange costume portait Antoine fils. Une veste rouge, des culottes jaunes, bas bleus, cravate noire, et près de lui, au milieu de la table encombrée de papiers, une perruque rouge s’appuyait à un chapeau gris à cornes sur lequel se détachait un gros papillon.

L’effarement d’Espérat parut amuser son hôte. Le sourire de ce dernier s’accentua.

— Ton père a sauvé la vie du mien à Valmy, donc nous sommes amis depuis longtemps. Je te tutoie pour commencer, fais-en autant, puis passons aux présentations.

Et comme Milhuitcent, effaré par cette réception originale restait sur place, tournant d’un air embarrassé son chapeau entre ses doigts, Antoine s’approcha de lui, l’amena vers un fauteuil, l’y installa, puis d’un ton jovial :

— Mon vieil Espérat, tu ne me connais pas à ce que je vois. Mon papa, le bon vieux tapissier du faubourg Saint-Antoine, car les Antoine sont tapissiers comme les Poquelin de Molière, mon père dédaigne ma profession et a dû éviter d’en faire mention dans ses lettres à son vieil ami. Oui… je devine juste… tu ouvres des yeux comme un chauve à qui on parle d’un bonnet à poils. Savais-tu que tu venais chez Bobèche ?

— Bobèche, s’écria le gamin retrouvant enfin la voix… Qu’est ce Bobèche dont tout le monde m’entretient ?

— Moi-même.

— Vous ?

— Tutoies-moi.

— Je veux bien… Toi ?

Le jeune garçon se confia in petto que la vie est peuplée de conversations difficiles. Tout à l’heure, il était près d’Emmie qui proscrivait le tu ; maintenant son interlocuteur affichait l’horreur du vous. Mais sa curiosité le poussant :

— Soit ! vous… tu es Bobèche. Qu’est-ce que cela veut dire ?

La question parut suffoquer Antoine fils :

— Quoi ? À Saint-Dizier, vous ignorez… commença-t-il.

Mais se ravisant aussitôt :

— C’est la gloire cela… tout commerçant est un César dans sa boutique ; passé le seuil de sa porte, il devient un simple contribuable. C’est la gloire.

Et avec un sourire d’artiste saluant le public :

— Tu sauras donc que Bobèche est acteur-improvisateur, ainsi que son compère Galimafré, présentement en représentation chez Dromale, au Théâtre des Pygmées, sis boulevard du Temple, ce qui vaut à tous deux les faveurs du peuple et les foudres du Gouvernement.

— Quoi, seriez-vous… pardon… Serais-tu mal avec l’Empereur ?

Il y avait une anxiété dans la voix d’Espérat :

— Avec l’Empereur, non pas, mais avec sa police, qui s’évertue à démontrer que, comme la rose, la pourpre a des épines.

D’un ton narquois, le célèbre pitre ajouta :

— Elle a raison, une puissance qui ne punit pas, abdique ; l’amour paternel a pour signe distinctif le martinet, et le coup de pied aux reins, distribué sur les tréteaux, est la philosophie de l’art de gouverner.

Mais secouant les épaules, Bobèche reprit :

— Laissons cela… causons de toi. Conte-moi ce qui t’amène à Paris… de la sorte nous ne parlerons pas de l’Empereur.

À ces mots, Espérat courba la tête, tel un écolier pris en faute, et d’une voix sourde :

— Si.

Le pitre sursauta :

— Quoi, Napoléon est pour quelque chose dans ton voyage ?

— Oui.

— Tu ne veux pas t’engager… trop jeune.

— Ce n’est pas cela.

— Alors quoi… conspirerais-tu par hasard ?

— Non… mais j’en connais qui conspirent en faveur des étrangers, du roi… et je veux avertir l’Empereur.

Le petit avait relevé le front. Dans ses yeux noirs scintillait une flamme. Bobèche cessa de plaisanter.

— Des conspirateurs, fit-il en baissant la voix.

Le gamin fixait sur lui des regards ardents. Sans doute l’expression du visage de son nouvel ami lui inspira confiance, car il poursuivit :

— Oui. Des noms. En voici : le vicomte d’Artin, le baron de Vitrolles.

— Vitrolles, répéta Bobèche. Vitrolles, tu es sûr ?

— J’ai vu, j’ai entendu.

— Vitrolles, murmura le pitre d’un ton pensif… un familier de Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent… cela est grave.

— Tu trouves, s’exclama Milhuitcent employant le tutoiement sans hésitation pour la première fois ?

— Oui… tu ne le connais pas ce Talleyrand… Son esprit est plein de ressources. Ancien évêque d’Autun, rallié à la Révolution, intime de Mirabeau, excommunié en 1790, établi négociant en Amérique en 1793, devenu en 1796 ministre des Affaires Étrangères du Directoire, il soutint Bonaparte le 8 Brumaire, devint grand Chambellan, prince de Bénévent en 1806. Toujours en quête de places, d’honneurs, ce boiteux se fait enlever le portefeuille des Relations Extérieures en 1807, parce que sa faconde l’entraîne à blâmer rudement la guerre d’Espagne. Il avait raison dans le fond, tort dans la forme. En disgrâce depuis, il a repoussé les avances de l’Empereur qui, il y a quinze jours, lui offrit de lui rendre le Ministère. Quand un homme comme lui refuse un poste envié, c’est que son attitude doit lui rapporter davantage… ; les alliés, les Bourbons prêts à rentrer en France derrière les régiments ennemis, disent ses espérances. Tu as raison, petit…, Vitrolles conspirant… c’est Talleyrand qui conspire… et c’est très grave.

— Alors, plus que jamais, je dois voir l’Empereur.

Le pitre secoua tristement la tête :

— Le moyen de l’approcher…

— Quoi ? C’est donc impossible ?

— À peu près.

— Et il sera frappé sans se douter du coup qui le menace… et avec lui, on nous livrera à l’étranger ?

Espérât s’était dressé, tremblant d’une colère généreuse qui plaquait des taches rouges sur ses joues.

— J’irai aux Tuileries, continua-t-il avec exaltation ; je forcerai les consignes… je…

— Tu seras arrêté, mon pauvre Milhuitcent… arrêté et emprisonné.

L’enthousiasme du gamin tomba aussitôt. C’était vrai. Un enfant comme lui ne pouvait être admis en présence de ce maître de la victoire. Les Tuileries étaient le temple du dieu de la guerre et l’accès devait en être interdit aux profanes.

Et écrasé par la vision de la tâche irréalisable qu’il s’était donnée, le fils adoptif de M. Tercelin, se prit la tête à deux mains en gémissant avec désespoir :

— Alors… que faire ? que faire ?

La face rieuse de Bobèche était sérieuse à cette heure. Les rides de la réflexion s’y marquaient effaçant celles de la gaieté.

Soudain le pitre émit une exclamation :

— Pourquoi pas ? fit-il entre ses dents.

Vivement Espérat vint à lui :

— Tu as une idée ?

— Peut-être.

— Et c’est ?

— De voir l’Impératrice…

Le gamin le considéra avec étonnement :

— Aux Tuileries… ?

— Non, à la Malmaison… oui… elle lui a conservé toute sa tendresse… elle nous recevra… et par elle…

Bobèche parlait pour lui seul ; il semblait avoir oublié la présence de son compagnon.

Celui-ci le tira par la manche et timidement :

— Mais… à la Malmaison… ce n’est pas l’Impératrice…

— Marie-Louise d’Autriche… certes, non. C’est l’Impératrice française, Joséphine de la Pagerie de Beauharnais. La raison d’État l’a faite répudier en 1809 par Napoléon, mais elle a conservé le titre d’Impératrice ; plus que cela, la confiance de l’Empereur, et l’Autrichienne lourdement frivole n’a pu la chasser du cœur de celui qui mène la France.

— Ainsi, d’après toi, elle consentirait…

— À tout pour le préserver du danger.

— C’est une brave femme.

— Oui, Espérat, une brave femme, à qui le peuple a décerné un titre plus doux, plus glorieux que la couronne elle-même.

— Dis… je ne sais rien, moi qui arrive de la province.

— On l’appelle : la bonne Joséphine.

Et brusquement :

— C’est convenu. Nous irons demain à la Malmaison. Je ferai prévenir Dromale…

— Dromale ?

— Mon directeur, qu’il ne compte pas sur moi. Et maintenant que nous nous occupons de politique, n’oublions pas le souper, c’est la politique de l’estomac.

D’une voix de stentor Bobèche cria :

— Sophocle, Sophocle.

Et comme Espérat, ravi des résolutions prises, riait :

— Qu’as-tu, mon vieux Milhuitcent, demanda le pitre ?

— Il me paraît amusant, que ta servante ait le nom du grand poète tragique grec.

— Elle ne l’a pas, malheureux… Son patronymique est Sophie.

— Alors pourquoi Sophocle ?

— Comme compatriote.

— Elle est donc originaire de Colone, près d’Athènes, où le poète naquit 495 ans avant notre ère.

— Presque… elle est née plus loin d’Athènes voilà tout.

— Pas à Colone alors.

— Si, jeune homme, à Colonne… Vendôme, au pied même du fût de bronze.

Et comme tous deux riaient, la porte s’ouvrit et la domestique annonça.

— Patron, les petits plats sont dans les grands, vous pourrez vous lécher les doigts.

— Dis donc, les babines, Sophocle, c’est plus distingué.

Et la bizarre créature, ancêtre de Calino et de la dame aux Sept petites chaises, illustrés par leurs à peu près, répéta complaisamment :

— Vous pourrez vous lécher les badines.

L’hilarité des jeunes gens devint du fou rire, et, bras dessus bras dessous, ils passèrent dans la salle à manger.