La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p01/Ch01

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 1-16).


PREMIÈRE PARTIE

Espérat Milhuitcent


CHAPITRE I

Où il est question de Napoléon,
d’un pot de raisiné
et des oies du Capitole


J’avais mis mon petit chapeau,
Ma robe de crêpe amarante,
Mon châle et mes souliers ponceau.
Ma toilette était ravissante[1].

Le chanteur, un jeune garçon, s’interrompit :

— Ça, dit-il, ça ferait plaisir à cette pouponne d’Emmie… C’est la chanson qu’elle préfère.

Et philosophiquement :

— Ces petites filles, déjà femmes et coquettes… ; pas onze ans, et ça ne rêve que toilettes.

Il s’était arrêté. La route de Saint-Dizier à Ligny qu’il suivait, était bordée en ce point par les taillis du bois d’Ancerville, et les branches dénudées cliquetaient lugubrement sous la poussée de la bise glacée de décembre.

Grand pour son âge, — il avait près de quatorze ans, — robuste, bien découplé, la figure rieuse, hâlée par le soleil des étés passés, le piéton offrait toutes les apparences de la santé et de la confiance en ses forces.

Mais en dépit de son costume modeste : casaque en peau de mouton, pantalon de velours déteint, gros souliers ferrés, l’adolescent conservait une tournure élégante, souple, et ses yeux bleu clair avaient une flamme que l’on n’est pas accoutumé à rencontrer dans le regard des gens de sa condition.

Il avait passé à son épaule l’anse d’un grand panier d’osier qui brimbalait sur son dos. Enfin il secoua sa tête nue, dont les cheveux châtains voltigeaient au vent et se remettant en marche :

— Brrrr ! On gèle sur cette route. Allons, Espérat, allonge les jambes. Tu as encore deux kilomètres à faire pour gagner Stainville, où t’attendent Emmie et ce brave monsieur Tercelin… Ils seront contents ; j’ai vendu mes six poulets au marché de Saint-Dizier… bien vendu encore… un demi-napoléon, deux francs de plus que je ne comptais… Du coup, je vais payer un pot de raisiné à Emmie… une débauche quoi… Après la victoire, faut faire bombance, comme dit l’Empereur.

D’un violent coup de talon, le voyageur brisa la glace qui recouvrait une ornière, et la voix changée :

— L’Empereur !… il ne doit pas connaître la bombance depuis deux ans. 1812… le désastre de Russie. 1813… le désastre de Leipsick ! et à cette heure, en cette fin de décembre 1813, paraît que les Autrichiens, les Russes, les Prussiens, les Suédois, les Anglais se préparent à nous envahir !

Mais brusquement il haussa les épaules.

— On les battra en France, voilà tout… comme en 1792. Est-ce que l’Empereur n’est pas sûr de vaincre à la fin… Lui, pas victorieux… allons donc… on les battra, et après nous chanterons comme en 1810.

Et d’une voix juste, vibrante et forte, l’adolescent entonna l’ode d’Arnault, musique de Méhul, qu’un chœur de femmes chanta lors du mariage de Napoléon avec Marie-Louise d’Autriche :

Mais lui-même a cédé la terre

Au seul dieu que la paix ne puisse désarmer.
Sous un ciel plus serein, vois tout se ranimer,

Tout s’attendrir, tout s’enflammer.
Sous le chêne, sous la bruyère,

Vois, cédant au besoin d’aimer,

L’Aigle altière elle-même oublier son tonnerre.

— C’est drôle tout de même, murmura le virtuose, c’est drôle l’histoire des peuples. On a coupé la tête à Marie-Antoinette d’Autriche, et on a fait des vers pour sa petite nièce Marie-Louise… Guillotin pour la reine, alexandrins pour l’Impératrice.

Le jeune homme secoua la tête :

— Non pas pour elle… pour Lui, pour Lui seul… lui qui était et redeviendra le maître du monde.

Et levant les bras dans un geste lyrique, Espérat cria sur la route déserte :

— Vive l’Empereur  !

Ce monologue musical et parlé avait conduit le piéton hors des bois d’Ancerville.

En avant de lui apparaissait le clocher de Stainville, ce joli village couché au bord de la claire rivière Saulx, qui réunie, plus au nord, à l’Ornain, va rejoindre la Marne à Vitry-le-François.

À cette vue Espérat hâta le pas.

C’est que là-bas, il retrouverait les deux êtres qu’il aimait le plus au monde, ceux qu’il avait nommés tout à l’heure : Emmie, Tercelin.

Étaient-ils ses parents ? Non. Espérat n’avait pas de parents. Un beau jour de l’an 1800, M. Tercelin, maître d’école à Stainville, l’avait trouvé, emmailloté de langes grossiers, dans un champ de seigle proche de l’agglomération.

Le magister n’avait jamais songé à se marier, uniquement occupé d’inculquer à ses élèves les principes de la lecture et de l’écriture ; mais en voyant l’enfant abandonné, il se sentit devenir père.

Il rapporta sa trouvaille vagissante au village, déclara l’adopter, et comme le calendrier indiquait que le jour était consacré à saint Espérat, et que le millésime de l’année était mil huit cent, le bébé inconnu fut baptisé par tous les voisins : Espérat Milhuitcent. Le nom lui resta.

L’enfant grandit, reçut ses premières leçons de son père adoptif, mais, dès sa neuvième année, il savait tout ce que M. Tercelin était capable de lui enseigner.

— Le petit dépasse ma science, disait naïvement le maître d’école.

Émerveillé par cette intelligence précoce, le brave homme s’adressa au curé. Celui-ci, par bonheur, était un savant et un philosophe. Il avait connu les rigueurs de l’exil durant l’émigration. Rentré en France, lors du rétablissement du culte, il avait sollicité la petite cure de Stainville, et là, oublié des grands, il savourait la vie si douce sur la terre natale, au milieu de Français, exprimant sa satisfaction toujours croissante par une phrase sans cesse répétée :

— Ah ! mes enfants. Si vous saviez comme il est dur de vivre hors de son pays.

Le laïque et l’ecclésiastique, étant de bonnes gens, s’entendirent sans peine, et Espérat eut à la fois un nouveau professeur, un nouvel ami.

Latin, botanique, chimie, physique, littérature, on mena tout de front. Le curé, stupéfait de la prodigieuse faculté d’assimilation de son élève, confia plus d’une fois sa pensée intime au maître d’école :

— Voyez-vous, monsieur Tercelin, cet enfant est victime d’un drame de famille. Il appartient à une race à l’esprit cultivé. L’intelligence poussée à ce point ne peut être qu’une faculté atavique.

Et Tercelin se frottait les mains :

— Alors, monsieur le curé, bourrez-le de science, car si jamais il reprend son rang, il ne faut pas que notre fils détonne dans sa société.

Point n’était besoin de pousser le petit. Il travaillait avec ardeur, satisfaisant son précepteur en tout, sauf peut-être au point de vue religieux. Non qu’il eût l’esprit voltairien. Il apprit son catéchisme avec soin, écouta respectueusement les cours théologiques du curé de Stainville, mais le bon abbé se rendait compte que l’amour, la vénération, l’adoration d’Espérat étaient accaparées par un Être génial, un Titan couronné.

Napoléon faisait tort à Dieu.

Napoléon était la véritable religion de l’enfant trouvé.

Bien d’autres éprouvèrent, à cette époque, le même dévouement passionné pour l’homme qui, malgré ses fautes, dresse encore aujourd’hui sur la mesquine humanité sa haute figure de gloire.

Espérat ne rêvait que victoires.

Ayant l’âge du siècle, les années avaient pour lui le nom des défaites de l’Europe. Dans la conversation, au lieu de 1801, 1805, 1806, il disait :

— Marengo, Austerlitz, Iéna !

À ses yeux, Eylau : signifiait : 1807 ; Wagram : 1809 ; Lutzen, Bautzen : 1813.

Et dans ce rêve héroïque, un seul sentiment tendre avait trouvé place, ainsi qu’une minuscule fleurette dans le chaos d’une montagne éboulée.

La fleurette était Emmie Exeton, une petite Anglaise. Oui, par une bizarrerie inexplicable, Espérat, admirateur fanatique de l’Empereur, s’était pris d’une affection infinie pour cette enfant née au pays de Pitt, de l’adversaire irréductible de Napoléon.

Au demeurant, il eût été difficile de traiter en ennemie cette délicieuse blondinette de onze ans, qui commandait avec une dignité et un accent réjouissants :

— Ami de moi, donnez des roses, si vous plaisez, des sucres d’orge, des gâteaux.

Et puis l’enfant était arrivée à Stainville, anémiée par les brouillards de Londres. Son tuteur s’était d’abord installé à Paris, mais la fillette ne se remettant pas, il l’avait confiée, par relations, à M. Tercelin, avec l’espoir que l’air pur des champs rétablirait la mignonne malade.

L’air pur n’avait pas failli à sa tâche, et souvent Espérat songeait, non sans tristesse, que bientôt il lui faudrait se séparer de sa petite amie, et que celle-ci s’en irait, bien loin, rejoindre l’unique parent qui lui restât : un oncle, Sir Dalcombe, établi dans une île perdue de l’Atlantique, du nom de Sainte-Hélène.

Sainte-Hélène ! ces mots inspiraient au jeune homme une horreur instinctive. Peut-être son âme, incomprise de son cerveau, avait-elle le pressentiment confus que ce rocher sauvage serait la prison morose des deux êtres qui remplissaient sa pensée : Napoléon, Emmie.

Cependant Espérat marchait toujours. Bientôt il atteignit Stainville. Dans la rue, sur le seuil des maisons basses, des commères péroraient, commentant avec force gestes la présence insolite, sur la petite place ménagée au centre du village, d’une chaise de poste couverte de poussière, dont les chevaux fumaient comme après une longue course.

Elles interrompaient un instant leurs caquets pour saluer le jeune garçon.

— Bonsoir, Espérat.

— Eh donc ! fieu… es-tu content des affaires ?

Et lui, sans s’arrêter, répondait :

— Bonsoir, mère Darlu, bonsoir, père Fantache… un bon marché aujourd’hui, les poulets se vendaient comme du pain.

La chaise de poste, qui préoccupait la population de Stainville, avait fait halte devant la boutique de Nicolas Buzaguet, principal négociant de l’endroit, lequel dirigeait d’une main ferme un magasin d’épicier-drapier et autres, dont l’approvisionnement excitait l’admiration à trois lieues à la ronde.

— Sapristi, murmura l’adolescent, Buzaguet reçoit de belles visites.

Sans plus de réflexion, il entra dans la boutique du pas assuré d’un client qui vient acheter un pot de raisiné… et du meilleur.

L’établissement se composait de deux salles contiguës : la première réservée aux articles d’épicerie, la seconde, à la draperie et annexes.

L’épicerie était vide ; mais de la draperie venait un bruit de voix, qui indiqua au jeune garçon que le négociant et ses visiteurs se trouvaient de ce côté.

— Bon, pensa-t-il, Buzaguet est en affaires, il ne faut pas le déranger.

Et il s’assit philosophiquement sur un sac de haricots rouges posé à terre auprès de lui.

— Hum ! c’est dur ! soupira-t-il lorsque le contact s’établit entre le fond de sa culotte et les farineux secs.

Mais stoïquement il ajouta :

— Tant pis !

Puis pesa de toutes ses forces sur les féculents, prouvant ainsi que, même en s’asseyant parmi des haricots, on peut faire montre de caractère.

Le front penché, Espérat s’abandonnait à ses réflexions, quand un mot, prononcé par les causeurs invisibles, le fit brusquement tressaillir.

— Ainsi, Buzaguet, vous vous chargez d’aviser le Comité royaliste de Saint-Dizier ?

Celui qui parlait avait une voix claire, nette, autoritaire.

— Le Comité royaliste ? grommela le gamin.

L’organe papelard de l’épicier se fit entendre :

— Soyez sûr de mon zèle, monsieur le vicomte.

— Un vicomte ? fit encore Espérat.

— Et, reprit l’interlocuteur du négociant, pas de discours, des actes.

Si l’on ne tergiverse pas, les armées coalisées de l’Europe seront ici avant un mois.

— Ici ? balbutia l’enfant devenu pâle.

— Quant à l’usurpateur, il sera abattu.

Espérat serra les poings :

— L’usurpateur… c’est l’Empereur que les royalistes appellent comme cela.

Il fit un pas vers la petite porte vitrée qui conduisait à la draperie, mais il se ravisa :

— Non, je ne puis pas avouer que j’écoutais… cela n’est pas propre.

Puis comme à regret :

— Va faire un bout de promenade, Espérat ; tu reviendras chercher ton raisiné quand ces gens auront fini de causer de leurs affaires.

Sa main s’étendit menaçante vers la draperie :

— Ces gueux de royalistes… ils ont de la chance que je sois un honnête garçon.

Délibérément il marcha vers l’entrée s’ouvrant sur la place. Déjà il avait la main sur le loquet, quand une pensée lui vint :

— Ces gens-là complotent contre l’Empereur.

Ses doigts lâchèrent le loquet.

— Il y a peut-être un danger pour Lui… Mon devoir, à moi, son sujet, est de le défendre… Si je m’en vais, je le trahis.

L’adolescent hésita une seconde, puis avec un geste violent :

— C’est pour Lui… je reste.

Bien décidé cette fois, Espérat se rapprocha de la porte vitrée du magasin de draperie, et, l’oreille tendue, suivit la conversation de ceux qu’il épiait.

— Donc, résumons-nous, reprit le personnage qui répondait au titre de vicomte. Écoutez-moi bien, Buzaguet, les minutes sont précieuses, et il importe de répéter textuellement mes paroles.

— Oui, monsieur le vicomte, psalmodia le négociant.

— Oui, monsieur le vicomte, gronda avec un accent intraduisible Espérat Milhuitcent.

— Primo, poursuivit l’inconnu, le Tugendbund…

— Association secrète de tous les intelligents d’Europe, ennemis de la tyrannie de Napoléon, prononça très vite l’épicier du ton d’un écolier qui récite une leçon.

Un ricanement ponctua sa phrase :

— C’est cela même, digne Buzaguet. Cette association, qui s’est formée pour abattre le Tyran, et qui compte dans son sein des hommes comme l’illustre musicien Beethoven, comme le philosophe Fichte, comme le ministre prussien Stein, le grand homme d’État autrichien Metternich, le valeureux général Blücher…

D’un mouvement soudain, Espérat se glissa derrière le comptoir, déchira une page du livre de comptes de l’épicerie, prit la plume d’oie, dont Buzaguet se servait à l’ordinaire pour inscrire ses opérations commerciales, et écrivit rapidement, tout en suivant la conversation.

— Tout cela est gravé dans ma tête, affirma le négociant, gravé mot pour mot, monsieur le vicomte.

— Bien, mon ami. Le Comité royaliste sait — rappelez-le-lui néanmoins — que, dans la séance du Tugendbund, tenue en Bohême, le 2 février 1811, la résolution suivante fut adoptée.

Et d’une voix grave, le vicomte déclama :

Napoléon est un général invincible ; il faut renoncer à le battre sur les champs de bataille.

Espérat écrivit avec un sourire.

— Pas trop bête, le Tugendbund, fit-il.

Il faut donc arriver à le priver de l’instrument indispensable à ses combinaisons, de son armée, continua le gentilhomme.

— Moins malin le Tugendbund, plaisanta le gamin… Priver l’Empereur de son armée… si vous n’avez pas d’autre moyen de le vaincre…

Il s’interrompit, le vicomte parlait.

Or, les soldats ont pour l’usurpateur une adoration presque religieuse.

— Parbleu ! souligna Espérat.

La mort seule peut les détacher de lui.

Le jeune garçon frissonna :

— La mort ! Ils veulent tuer toute l’armée… Eh ! dites donc, est-ce que vous croyez qu’elle se laissera faire ?

La marche à suivre, continuait imperturbablement la voix claire de l’inconnu, est donc la suivante : multiplier les guerres, obliger Napoléon à recourir sans cesse à de nouvelles levées de conscrits, épuiser la France de soldats, la saigner à blanc[2].

Espérat s’était dressé à demi. Il ne riait plus. Il comprenait la gigantesque conspiration ourdie par l’Europe contre le pays de France.

— Ce plan, disait cependant le vicomte dont l’organe froid sonnait ainsi qu’un glas aux oreilles de l’enfant, ce plan a été suivi scrupuleusement. L’empereur Alexandre de Russie a accepté la guerre avec Napoléon. Ci : campagne de 1812, Smolensk incendié, Moscou brûlé, non par les agents de Rostopchine comme le peuple le croit, mais par les affiliés du Tugendbund. Résultat : 348.000 soldats français ensevelis sous la neige.

Espérât ne faisait aucun mouvement. Livide, les yeux troubles, il écoutait ce funèbre chant de victoire de l’Europe assassinant la France.

— Campagne de 1813, reprenait impitoyablement l’interlocuteur de l’épicier. Déjà il est difficile de recruter des combattants. On prend des conscrits atteints de légères infirmités qui les eussent fait réformer les années précédentes. Ces troupes sont écrasées à Leipsick. Total : 300.000 hommes tués, dispersés, hors d’état de nuire.

Et après un lourd silence.

— Aujourd’hui, Napoléon est à Paris. Il essaie vainement de rassembler une armée. La France est à bout de forces. Et sur le Rhin des nuées d’ennemis sont prêtes à fondre sur elle. Je ne m’occupe pas des troupes d’Italie et d’Espagne. Le sort de la campagne dépend uniquement des succès des deux armées de l’Est. L’armée de Bohême, commandée par le prince de Schwarzemberg, avec Bulma, Coloredo, Maurice Lichtenstein et leurs régiments autrichiens, qui entreront en France de Genève à Pontarlier ; Giulay, par Montbéliard ; le maréchal de Wrède et ses contingents bavarois, wurtembergeois, par Huningue, Belfort, Colmar ; les gardes russe et prussienne sont en réserve à Bâle, autour des souverains alliés ; l’armée de Silésie, sous les ordres du maréchal Blücher, va franchir le Rhin à Mayence, Manheim, Coblenlz. Bernadotte, ancien général de l’usurpateur, devenu roi de Suède, arrive à marches forcées avec 100.000 hommes. C’est la marée qui monte, qui va submerger l’Empire et ramener le roi Louis XVIII sur le trône de ses pères.

Et d’un ton joyeux contrastant avec le lugubre tableau qu’il venait de tracer, le vicomte cria en sourdine :

— Vive le Roi !

Du coup, Espérat ne se contint plus. D’un bond furieux, il fut à la porte de la draperie, repoussant le battant vitré avec violence, se dressa sur le seuil, hagard, éperdu, et d’une voix terrible cracha à la face des interlocuteurs un rauque et rugissant :

— Vive l’Empereur !

Il y eut un instant de stupeur.

Trois hommes étaient là… d’abord Buzaguet, petit, replet, la face grasse et blême, les cheveux grisonnant sous une calotte de soie, l’abdomen se gonflant sous le tablier à plastron, insigne de sa profession.

Puis deux personnages dont les longues capes de voyage, en s’ouvrant, laissaient apercevoir les bottes à revers, les culottes de drap pelucheux, la redingote courte à boutons de bois guillochés.

L’épicier se rejeta en arrière, s’abritant derrière une pile de pièces d’étoffé, mais ses visiteurs ne firent pas un mouvement. Le plus âgé, dont le visage ouvert et fin portait de quarante-cinq à cinquante ans, se borna à demander :

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

Milhuitcent le regarda sans répondre, étonné. La voix qu’il entendait n’était point celle qui tout à l’heure parvenait à ses oreilles, et pourtant, étant donnée l’autorité de l’âge, c’est celui-ci qui eût dû exposer le plan atroce de l’Europe liguée contre la France.

Son compagnon, en effet, n’avait pas, selon toute apparence, plus de vingt-sept ou vingt-huit hivers. Grand, élancé, les cheveux blonds, ce dernier montrait un visage agréable, déparé cependant par un front trop bas, des yeux gris, perçants et durs, et par des lèvres trop minces, traçant comme une ligne de sang sous sa fine moustache retroussée avec coquetterie.

C’était donc ce dernier qui avait prononcé ce blasphème :

— Morte la France !… Vive le Roi !

Comme un rayon d’éclair, ces pensées se succédèrent dans l’esprit d’Espérat. L’adolescent lança un regard méprisant à l’élégant voyageur.

Mais comme l’autre répétait :

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

Buzaguet se décida à sortir de sa cachette et obséquieux :

— C’est un petit gars du pays, monsieur le baron…

— Vicomte, baron, grommela le gamin… toute l’armée de Condé alors !

— Il est un peu braque…, continuait le négociant… c’est un pauvre enfant trouvé…

Il n’acheva pas. La main d’Espérat venait de s’abattre lourdement sur son épaule, et d’une voix rude l’enfant disait :

— Épicier…, tais-toi !

Buzaguet pensa tomber à la renverse de saisissement. Mais, avant qu’il fût revenu de son émotion, l’adolescent l’avait lâché et venant se planter en face des gentilshommes :

— Enfant trouvé, oui, Messieurs ; trouvé le jour de saint Espérat, en l’an mil huit cent, c’est pourquoi les gens du pays m’appellent : Espérat Milhuitcent. Mais je connais votre code de noblesse : Tout enfant trouvé doit être réputé gentilhomme, car il vaut mieux admettre parmi nous dix vilains, qu’exclure un homme de race. Je réclame donc à cette heure qualité de gentilhomme, et, comme tel, j’exige que vous parliez de moi, à moi-même, non à ce débitant.

L’enfant était transfiguré, ses yeux lançaient des éclairs et son attitude, son accent commandaient. Il y avait une grandeur irrésistible en ce petit paysan vêtu d’une peau de mouton.

Buzaguet vexé essaya de protester :

— Permettez, fit-il.

Brusquement Espérat lui coupa la parole :

— Rien… épicier !

Et avec un ton impossible à rendre :

— Un pot de raisiné de huit sols… va le chercher, Buzaguet.

— Pardon… vous dites ? balbutia le négociant bouleversé.

— Je dis : va le chercher de suite… et du meilleur, tu sais… : c’est pour Emmie.

L’ordre était sans réplique, et le commerçant, dominé, se glissa, l’échine basse, dans le compartiment de l’épicerie.

Les visiteurs avaient assisté en silence à cette petite scène, mais leur attitude était bien différente.

Le baron souriait, approuvant du geste ; tandis que le vicomte, dont les joues s’étaient brusquement décolorées, considérait Espérat avec un mélange de colère et de terreur.

— Espérat Milhuitcent, fit-il si bas que son compagnon ne put l’entendre… à quelle date vient la Saint-Espérat ?

Et la porte vitrée s’étant refermée sur Buzaguet, comme l’adolescent revenait vers les royalistes, le vicomte demanda d’une voix sourde :

— Espérat… à quel moment célèbre-t-on cette fête ?

— 17 juillet,… vous n’avez pas l’intention de me la souhaiter, je pense.

L’interpellé ne répondit pas. Sa pâleur s’était encore accentuée, et ses yeux semblaient ne pouvoir se détacher du visage du gamin.

Celui-ci attendit un instant, puis voyant qu’aucune réplique ne venait, il haussa philosophiquement les épaules et avec une gravité qui assombrissait son jeune visage :

— Çà, Messieurs, dit-il, nous conspirons donc contre l’Empereur ?

Le vicomte grinça des dents :

— Drôle ! commença-t-il.

— Oh ! vous ne l’êtes pas drôle, vous, fit imperturbablement Espérat. J’ai entendu votre récit… je sais la façon dont vous et les vôtres avez fait couler tout le sang de la France, sans doute pour lui inculquer l’amour de… ce bon roi, que vous prétendez ramener à la faveur de l’invasion étrangère.

— Faquin ! gronda le gentilhomme.

Le gamin fit entendre un rire nerveux :

— Ne vous épuisez pas en épithètes malsonnantes, nulle ne vaut celle que vous méritez, monsieur le vicomte dont je ne sais pas le nom ; je puis vous en donner un qui effacera toutes vos insultes… Vous êtes le vicomte… Trahison !

— Morbleu !

Fouetté par l’injure, l’interlocuteur d’Espérat fit mine de se ruer sur lui, mais son compagnon le retint par le bras et chuchota rapidement à son oreille :

— Prenez garde de sacrifier notre mission à un moment d’emportement.

Ces paroles suffirent. Le vicomte se contraignit au calme, et son interlocuteur ajoutant :

— Je vais parler à cet enragé gamin.

Il répondit :

— Faites.

Le baron profita aussitôt de la permission, et avec cette exquise ironie des hommes de cour :

— Messire Espérat, dit-il, enfant trouvé, vous êtes réputé gentilhomme, vous avez eu raison de l’affirmer. Vous pouvez être marquis, duc… prince même, nul titre ne m’apparaît vous être supérieur ; aussi n’hésité-je pas à vous adresser une question. Croyez-vous digne d’un fils de la noblesse de livrer des hommes nobles dont il a surpris la conversation ?

L’interrogation était adroite. En quelques mots, le royaliste avait retourné la situation, contraignant l’esprit de l’adolescent à passer de l’idée de vengeance à celle de la complicité du silence.

Un instant, le jeune garçon ferma les yeux comme pour regarder en lui-même, puis prenant son parti :

— J’entends ce que vous me demandez, monsieur le baron. Je me tairai, non parce que je puis être gentilhomme… cela m’est bien égal ; mais parce que votre ami s’est trompé lorsqu’il a annoncé la défaite possible de l’Empereur.

Et s’animant par degrés :

— Il n’a plus d’armée, disait-il. La France n’a plus d’hommes à enrôler dans ses légions… soit… alors elle lui donnera ses enfants, ses morveux comme moi, et les gamins de France, avec Lui, repousseront les envahisseurs.

Espérat était beau en parlant ainsi. Tout son être exprimait le désir ardent de l’héroïque sacrifice.

Le baron fut frappé de la vaillance de cet enfant, et obéissant à un mouvement irraisonné, il fit un pas vers lui, les mains tendues :

— Serrez-moi la main, mon jeune ami, vous êtes un brave.

Mais Milhuitcent secoua la tête :

— Nous sommes ennemis, Monsieur.

— On peut être adversaires, sans bannir toute courtoisie, plaisanta le baron…

Il ne continua pas ; Espérat avait haussé les épaules :

— Vous ne comprenez pas. On peut rester courtois avec celui qui attaque votre fortune, votre existence mais en est-il de même pour celui qui prétend tuer votre mère ?

Le gentilhomme eut un ricanement :

— Je ne pense pas que vous parliez sérieusement… ; jamais on ne voit enfant trouvé être chargé de famille, et Madame votre mère…

D’un ton méprisant Espérat l’interrompit :

— Vous ne comprenez pas, monsieur le baron.

— C’est fort possible.

— Vous avez trop vécu de l’autre côté du Rhin.

— Le fait est que le roi étant exilé…

— Vous l’avez suivi… Sa noblesse n’a rien appris… le roi, celui qui distribue les grades, les pensions, les honneurs, est resté tout pour elle…

— Comme l’Empereur pour vous autres.

— L’Empereur…

Le jeune garçon eut un soupir profond :

— Non, monsieur le baron… nous qui sommes restés ici, nous dont les amis ont versé leur sang sur les champs de bataille, nous qui avons vaincu l’Europe, nous avons appris de l’Empereur qu’aucun enfant abandonné, aucun orphelin n’est isolé dans le monde… tous nous avons une mère.

— Vraiment… une mère Gigogne alors… et vous l’appelez ?

— France, monsieur le baron… France, que vous travaillez à égorger.

Il y eut un silence. Le gentilhomme avait baissé les yeux sous le regard flamboyant de son jeune interlocuteur.

Il se sentait gêné, mal à l’aise, avec l’impression confuse que la vraie grandeur, la noblesse véritable étaient du côté du petit paysan qu’il avait tenté de railler.

Par bonheur, l’apparition de Buzaguet le tira d’embarras.

L’épicier venait d’entr’ouvrir la porte vitrée, et avançant sa face ahurie, grasseyait :

— Monsieur Espérat, le pot de raisiné est prêt, faut-il vous le donner ?

La vue de cette tête effarée dérida le gamin.

— Certainement, apportez le raisiné.

Et comme le négociant s’avançait prudemment, portant ainsi qu’une châsse un pot de faïence blanche, Milhuitcent reprit :

— On jurerait que vous avez peur.

— Peur, non, monsieur Espérat, seulement je craignais…

— Vous aviez tort, Buzaguet…

Ce disant, l’adolescent prit le pot, souleva le papier jaune dont il était recouvert, trempa sans façon l’index de sa main droite dans le raisiné, le porta à sa bouche, cligna des yeux, fit claquer sa langue, et d’un ton de fin connaisseur :

— Il est bon.

La face grasse de l’épicier s’épanouit.

— Alors vous n’êtes plus fâché ?

— Contre vous, jamais…

— Pourtant tout à l’heure ; j’ai cru que vous alliez me… manquer de respect.

L’adolescent se prit à rire :

— Si vous aviez jamais à l’avenir de ces idées-là, Buzaguet, songez au Capitole.

— Le Capitole ?

— Vous ne connaissez pas. Le Capitole était la citadelle de Rome.

— Vraiment ?

— Or, un jour que la forteresse était sur le point d’être surprise par une attaque de nuit, devinez qui donna l’alarme et permit à la garnison de repousser les assaillants ?

Le négociant se gratta la tête :

— Je donne ma langue aux chiens… je ne connais rien à l’histoire romaine.

Et il ajouta stupidement, avec une réjouissante prétention à la finesse :

— Vous comprenez, la romaine, une salade ; c’est de la fruiterie, et je suis épicier.

— Eh bien, Buzaguet, l’éveil fut donné…

— Par ?

— Par des oies de la basse-cour du Capitole.

Avec conviction, le débitant s’écria :

— Les braves volailles !

Le jeune homme s’inclina :

— C’est ce que j’ai pensé, Buzaguet… et voilà pourquoi vous n’étiez pas raisonnable de trembler tout à l’heure…

Espérat aligna huit sous sur le comptoir, devant le marchand qui le considérait bouche bée ; puis assujettissant son panier sur son épaule et le pot de raisiné dans sa main, il se dirigea vers la porte.

Buzaguet courut après lui :

— Attendez donc… Pourquoi le Capitole doit-il m’empêcher d’avoir peur ?

— Vous n’avez pas saisi ?

— Non.

— Alors j’explique… c’est que, depuis le Capitole, je respecte les oies.

Et, laissant son interlocuteur absolument médusé, Espérat sortit majestueusement du magasin.

  1. Couplet de l’Auberge de Bagnères vaudeville représenté à Paris en 1803.
  2. Le vicomte redit ici textuellement les termes du procès-verbal de la résolution adoptée par le Tugendbund dans la séance du 2 février 1811.