La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p01/Ch09

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 78-88).


CHAPITRE IX

Où Espérat agit en familier des Tuileries.


M. de Talleyrand sorti, Napoléon revint lentement vers le guéridon à trois pieds formés de lions dorés supportant des aigles aux ailes déployées, sur lesquelles posait la tablette de marbre.

Il se laissa tomber dans le fauteuil occupé tout à l’heure par le diplomate, et demeura immobile, sa tête pâle renversée en arrière sur le dossier sculpté.

Bientôt sous ses paupières closes filtrèrent deux larmes qui coulèrent sur ses joues. Seul dans la pièce, où le ciel gris versait une lumière blafarde, l’Empereur osait être homme ; il pleurait.

— Aucun ne comprend la fatalité de ma vie, dit-il doucement, d’une voix douloureuse comme une plainte. Talleyrand et ses conspirateurs m’accusent. Le Sénat, par la voix de Raynouard, de Laine m’accuse ; Cambacérès n’a pu l’empêcher de voter l’impression du rapport Laine où l’on m’enjoint de faire la paix. Plus que cela, le peuple m’abandonne. La paix, disent-ils, la paix. Mais la paix, malheureux, c’est la défaite ; c’est l’abandon des libertés conquises.

Il se tut un instant, puis les yeux levés vers le ciel :

— Ô Inconnu formidable qui as chargé mon front de la tâche lourde de créer une tradition à la Révolution française, de l’orner de souvenirs si éclatants qu’ils effacent ceux de siècles de monarchie, exiges-tu, suprême sacrifice, que je porte le poids des fautes du monde ?

Quelques minutes s’écoulèrent. L’Empereur semblait attendre une réponse de l’Infini qu’il venait d’évoquer.

Puis brusquement il se leva. Sur le guéridon, des papiers étaient rangés. Il les prit, saisit une plume et, le regard ardent, les traits contractés par la sublime volonté de l’immolation :

— Qu’importe moi… ? Venu du néant, j’y retourne pas à pas. L’histoire humaine n’est rien auprès de l’histoire éternelle de Tout. Un dernier effort contre l’ennemi, un dernier sacrifice à la Pensée… Tous veulent la paix… ils l’auront, mais pas au sein des provinces envahies… non, non… elle ne doit être signée que sur la frontière délivrée, en présence des étendards victorieux ; et alors j’abdiquerai, un conseil de régence administrera l’Empire ; plus tard, mon fils, point condamné à la guerre comme moi, donnera à cette terre bien-aimée les joies d’une paix féconde.

Et pensif :

— Oui, il faut les rassurer, leur faire comprendre que la France humiliée, vaincue, mutilée, jetée par l’étranger aux mains des Bourbons, manquerait à sa mission… m’accuser, oui… c’est cela ; m’accuser moi-même pour pénétrer jusqu’à ces esprits étroits… Que les commissaires qui vont partir en province pour me recruter les compagnons de la lutte finale, prêchent la guerre en annonçant la paix, qu’ils disent : L’Empereur fut coupable d’ambition, affolé de gloire. Il le reconnaît… Il veut vous apporter encore la victoire et il disparaîtra, il rentrera dans l’ombre. Ayant été le premier, il deviendra le plus humble des citoyens.

Et d’une écriture nerveuse, écrasant sur le papier les becs de la plume qui l’éclaboussait de gouttelettes d’encre, jetant autour des mots comme une auréole de mitraille, il traça les phrases du discours qui allait faire jaillir du sol de la France sa dernière armée[1].

« Je ne crains pas de l’avouer, j’ai trop fait la guerre. J’avais formé d’immenses projets, je voulais assurer à la France l’empire du monde. Je me trompais, ces projets n’étaient pas proportionnés à la force numérique de notre population… Je dois expier le tort d’avoir trop compté sur ma fortune, et je l’expierai. Je ferai la paix, je la ferai telle que la commandent les circonstances, mais elle ne sera mortifiante que pour moi. C’est moi qui me suis trompé, c’est à moi à souffrir, ce n’est pas à la France. »

Il s’interrompit et d’un ton déchirant :

— S’ils me croyaient cependant… Si j’écrivais ici l’acte d’accusation dont mes ennemis poursuivront ma mémoire.

Mais secouant la tête avec énergie :

— C’est le sort des élus de la fatalité d’être calomniés… Les républicains m’accuseront d’avoir confisqué la République, plutôt que d’avouer que j’ai ramassé son drapeau sombrant dans l’anarchie… Les royalistes traîneront mon nom dans la boue pour éteindre ma gloire qui effacera leurs princes ; l’étranger se vengera d’avoir tremblé, continuera sa lutte contre l’idée, en m’accablant d’injures… C’est le sort… L’avenir lointain seul amènera les peuples à entendre la voix de la justice !

Et il se remit à écrire :

« La France n’a pas commis d’erreurs ; elle m’a prodigué son sang : elle ne m’a refusé aucun sacrifice… Qu’elle ait donc la gloire de mes entreprises ; qu’elle l’ait tout entière, je la lui laisse… Quant à moi, je ne me réserve que l’honneur de montrer un courage bien difficile, celui de renoncer à la plus grande ambition qui fut jamais et de sacrifier au bonheur du peuple des vues de grandeur qui ne pourraient s’accomplir que par des efforts que je ne veux plus demander. Partez donc, Messieurs, annoncez à vos départements que je vais conclure la paix, que je ne réclame plus le sang des Français pour mes projets, pour moi, comme on se plaît à le dire, mais pour la France et pour l’intégrité de ses frontières ; que je leur demande uniquement le moyen de rejeter l’ennemi hors du territoire, que l’Alsace, la Franche-Comté, la Navarre, le Béarn sont envahis, que j’appelle les Français au secours des Français ; que je veux traiter, mais sur la frontière et non au sein de nos provinces désolées par un essaim de barbares. Je serai avec eux, général et soldat. Parlez et portez à la France l’expression vraie des sentiments qui m’animent. »

Trois petits coups secs, frappés à la porte du bureau, interrompirent le travail de l’Empereur.

Il releva la tête, regarda vers l’entrée d’un air surpris :

— Qui donc est là ?

Puis il haussa les épaules et dit :

— Entrez.

Malgré la permission, la porte ne tourna point sur ses gonds.

Plus étonné encore, Napoléon se dressa, alla ouvrir lui-même, et se trouva en face d’Espérat Milhuitcent, rougissant, embarrassé, qui bredouilla au hasard, sans avoir bien conscience de ses paroles :

— Bonjour, Sire… c’est encore moi.

Accroché derrière la caisse de la voiture qui amenait Talleyrand et Marc Vidal aux Tuileries, le gamin était parvenu sans encombre dans la cour d’honneur.

Là, une inspiration subite, telle qu’il en naît dans le cerveau seulement aux moments de crise, l’avait empêché d’être chassé, comme il l’aurait infailliblement été sans elle.

Se glissant entre les roues, il était entré dans le véhicule par une portière, tandis que le diplomate et son compagnon sortaient par l’autre.

Accroupi sur les coussins, il les vit disparaître par une petite baie vitrée, s’engager sur les degrés d’un escalier de marbre, et quand il les jugea assez loin, il descendit à son tour de l’équipage, à la profonde stupéfaction du cocher qui, ayant pris deux voyageurs, se trouvait en déposer trois devant la résidence impériale.

Espérat ne lui laissa pas le temps de l’interroger. Il courut à un officier qui passait et l’avait vu sortir du véhicule :

— Monsieur, dit-il avec un aplomb dont il ne se serait jamais cru capable ; je dois rejoindre M. de Talleyrand mandé par Sa Majesté l’Empereur… Pourriez-vous m’indiquer où se trouve le cabinet de Sa Majesté ?

Comme tous les gens du palais, l’interlocuteur de l’enfant connaissait bien l’équipage simple, sans armoiries, dans lequel Napoléon aimait à faire de longues promenades en compagnie d’un seul aide de camp.

Aussi n’eut-il aucune défiance et désignant la porte, qui tout à l’heure avait livré passage à ceux que poursuivait le fils adoptif de M. Tercelin :

— Là. Montez au premier. À gauche, une ouverture, masquée par des tentures, accède à l’antichambre. Traversez cette pièce et à l’autre extrémité vous trouverez l’entrée du cabinet de Sa Majesté. Au surplus, vous rencontrerez l’officier de service qui vous guidera.

— Merci, Monsieur.

D’un pas rapide, Espérat gagna la porte et s’élança dans l’escalier.

L’étage gravi, il aperçut à sa droite un couloir orné de glaces et parsemé de torchères en bronze doré ; à sa gauche, d’épais rideaux de velours pourpre, bordés de larges galons d’or, masquaient l’entrée de l’antichambre.

L’enfant s’en approcha sans bruit et, les écartant avec précaution, glissa par l’ouverture ainsi pratiquée un regard scrutateur.

La pièce qu’il voyait ainsi était vaste, les murailles tendues d’étoffe verte, apparaissaient partagées, par des demi colonnes surmontées de têtes égyptiennes supportant la corniche, en panneaux au centre desquels flamboyaient des N laurés. De chaque côté, s’alignaient des banquettes à pieds de lions, et assis, les coudes aux genoux, la tête enfouie dans ses mains, Marc Vidal songeait seul. M. de Talleyrand avait donc franchi la porte que Milhuitcent distinguait à l’autre extrémité de l’antichambre, la porte du cabinet de l’Empereur.

Que faire ?

Le capitaine Vidal était là ; impossible de passer sans être vu. D’autre part, demeurer sur le palier eut été imprudent. À toute minute, un valet, un fonctionnaire, un chambellan pouvait survenir et s’étonner de la présence d’Espérat.

Cette fois encore, le gamin trouva le moyen de tourner la difficulté. Les rideaux de pourpre étaient notablement plus larges que la baie qu’ils masquaient. Espérat se glissa entre l’étoffe et la muraille. Là, immobile, retenant son haleine, il attendit que le prince de Bénévent sortît.

Son raisonnement était simple :

— Le capitaine, pensait-il, accompagnera l’illustre visiteur et j’aurai le chemin libre.

Comme on l’a vu, il se trompait. M. de Talleyrand refusa les services de Marc Vidal et s’éloigna sans se douter du malaise qu’il causait au spectateur invisible de la scène.

S’il l’eût osé, Milhuitcent aurait piétiné de rage. Le capitaine avait repris sa place sur la banquette. Ah çà ! allait-il obliger l’enfant à passer sa vie derrière le rideau ?

La colère ranima dans l’esprit d’Espérat des souvenirs bibliques. Que n’avait-il sous la main les trois cents renards aux queues garnies de torches ou bien la célèbre mâchoire d’âne, moyens pratiques et sûrs, grâce auxquels les héros de Palestine se débarrassaient des factionnaires gênants.

Mais voilà, semblable en cela à beaucoup de ses concitoyens, le petit n’avait sur lui, ni trois cents renards, ni une mâchoire d’âne.

Force lui était donc de chercher autre chose, quand un soldat faisant irruption dans l’antichambre, le tira d’embarras.

Ce digne fantassin prononça à mi-voix quelques mots que le gamin n’entendit pas, mais qui eurent pour effet de faire sauter le capitaine sur ses pieds.

— Un factionnaire insulté, gronda celui-ci… Vite, conduisez-moi…

Et il s’élança dehors, frôlant au passage le jeune garçon voilé par la tenture.

Espérat écouta le bruit des pas des deux hommes descendant l’escalier, puis certain de n’être pas dérangé, il sortit de sa cachette, traversa l’antichambre en courant et heurta à la porte du cabinet de l’Empereur.

Le battant s’ouvrit. Napoléon parut. Bouleversé à la vue du maître, l’enfant balbutia :

— Bonjour Sire, c’est encore moi !

En dépit de ses préoccupations, l’Empereur ne put s’empêcher de sourire à l’aspect de la mine effarée de son interlocuteur.

— C’est encore toi, je m’en aperçois bien… Que fais-tu là ?

En quelques mots, le petit expliqua comment il avait réussi à entrer aux Tuileries.

— Bien, bien, tu es adroit, audacieux… Peut-être trop… car si tu n’as pas une raison sérieuse à me donner pour justifier ta conduite, je te tirerai les oreilles.

Espérat se redressa, rassuré par l’expression bienveillante de l’Empereur.

— J’ai une raison sérieuse, Sire.

— Oh ! oh ! alors entre, Espérat.

L’enfant joignit les mains :

— Vous vous souvenez de mon nom…

— Comme de celui d’un jeune ami, fit doucement Napoléon. Ce matin, tu m’as prouvé ton dévouement… Je ne suis pas ingrat… Entre Espérat.

Et soudain :

— Où donc est l’officier de service.

— Un soldat est venu le chercher à l’instant… une sentinelle attaquée, je crois… C’est ce qui m’a permis d’arriver jusqu’à vous, Sire… et puis cet officier… le capitaine Marc Vidal… c’est de lui que je veux vous parler.

— De lui ?

L’Empereur attira le gamin dans son bureau, et refermant la porte :

— Qu’as-tu à me dire ?

— Ceci… M. Vidal est celui que j’ai rencontré hier, rue Saint-Honoré.

— Celui auquel tu as fait allusion ce matin.

— Celui qui a paru considérer comme impossible d’approcher de vous, Sire.

— Un de mes officiers d’ordonnance, pourquoi ce scrupule ?

— Je ne sais pas. Vous vous souvenez, Sire, que nous nous sommes séparés, moi pour conduire ma petite Emmie à son tuteur, lui pour suivre un homme en qui je venais de reconnaître le vicomte d’Artin.

— Oui, oui, tu m’as dit cela.

— Eh bien ! tout à l’heure, je surveillais l’hôtel Talleyrand, jugez de ma surprise. Vidal descend de cette même voiture qui vous amena ce matin à la Malmaison, il y reprend place avec le prince de Talleyrand, celui-là je l’ai reconnu tout de suite à sa claudication… Alors j’ai eu peur pour vous.

— Pour moi ?

— Si vos officiers empêchent vos fidèles de vous approcher, s’ils pactisent avec vos ennemis…

L’Empereur eut un mouvement d’improbation…

— Prends garde, petit, tu doutes d’un brave…

Mais Espérat était lancé :

— Vous a-t-il parlé du vicomte d’Artin, Sire ?

Le visage de Napoléon s’assombrit à cette question.

— Vous en a-t-il parlé, répéta le gamin avec plus de force ?

— Non, répondit l’Empereur d’une voix sourde.

— Vous a-t-il fait part de notre rencontre ?

— Non.

— Alors, Sire, que pensez-vous de ce silence ?

Durant quelques secondes, l’impérial interlocuteur du jeune garçon demeura muet.

Sur ses traits pâles, il y avait de l’indécision, de la tristesse. Enfin avec un geste de dénégation :

— Je ne veux pas croire cela, je ne le veux pas.

Et appuyant ses mains sur les épaules d’Espérat, parlant en tenant le gamin sous son regard, comme pour le persuader :

— Vidal a été page aux Tuileries ; il a fait ses premières armes avec moi, je l’aime comme un enfant… Comprends, Espérat, comprends. S’il agissait contre moi, il ne serait pas traître, il serait parricide.

Puis avec une résolution soudaine :

— Je ne dois pas conserver davantage ce doute qui m’afflige, je vais lui parler… il est revenu, je pense.

Milhuitcent entr’ouvrit la porte, regarda au dehors :

— Oui, il est là… au revoir, Sire.

— Non, appelle-le, et reste… Je veux que tu lui rendes ton estime.

Le cœur du gamin se gonfla d’orgueil à cette parole. Ainsi Napoléon, ce géant devant qui, tout enfant, il s’inclinait comme devant une divinité, Napoléon le traitait, en homme, en ami, dont l’estime a du prix.

D’une voix tremblante, il appela :

— Capitaine Vidal.

L’officier tourna la tête, considéra celui qui lui parlait, eut un haut-le-corps et rougit. Il reconnaissait le jeune garçon.

— Sa Majesté vous prie d’entrer, continua Milhuitcent, auquel aucun de ces détails n’avait échappé.

La rougeur du capitaine s’accentua.

Cependant il traversa l’antichambre, pénétra dans le cabinet, et la main droite à hauteur du front, dans une impeccable attitude militaire, il se tint debout en face de l’Empereur.

Espérât avait repoussé la porte et, adossé au vantail, il observait, le cœur serré, souhaitant tout bas s’être trompé.

— Capitaine Vidal, commença Napoléon, vous connaissez ce jeune homme ?

— Oui, Sire.

— Il dit donc vrai lorsqu’il prétend vous avoir parlé hier ?

— En effet.

Les sourcils de l’Empereur se froncèrent :

— Et vous l’avez bien quitté pour suivre le vicomte d’Artin, un ennemi, un royaliste qui conspire contre moi. Pourquoi m’avoir caché ces choses ?

Un tressaillement imperceptible agita Vidal. Mais sans doute, il s’attendait depuis un instant à la question, car il répondit sans hésiter :

— Nous nous étions trompés. Le personnage entrevu n’était pas d’Artin…

— Comment le savez-vous ? Est-ce que déjà vous vous êtes trouvé en sa présence ?

— Jamais, Sire.

— Je le pensais aussi. Ce gentilhomme a toujours vécu parmi nos ennemis, tandis que vous… Mais alors, Vidal, comment pouvez-vous déclarer avec certitude… ?

— Le vicomte, Sire, est le fils de M. de Rochegaule qui me sauva la vie, lorsque, atteint du typhus, je tombai sur la route en face de sa demeure. Un portrait de M. d’Artin existe au château. La toile était accrochée dans la pièce où j’étais enfermé… Je l’ai regardée souvent.

— Bon, bon, reprit l’Empereur avec un vague sourire… et ce n’était pas lui ?

— Non, Sire.

Quelle que fût la volonté du capitaine, il y avait un léger tremblement dans sa voix.

— Vous êtes certain, insista Napoléon, certain ?

— Oui, Sire.

— Eh bien, vous mentez, s’écria l’Empereur avec éclat ; mais changeant soudain de ton : tu mens, Marc Vidal, et comme tu n’as pas l’habitude du mensonge, je le vois.

L’officier avait fait un pas en arrière, une pâleur livide s’épandit sur son visage.

— Toi, un enfant des Tuileries, toi que j’aime, tu le sais… tu ne songes pas que tu déchires le cœur de ton général en le trahissant.

— Traître, moi, oh non, Sire, non cela n’est pas vrai.

Vidal avait chancelé sous l’outrage, ses mains tremblantes s’étendaient en un geste d’ardente dénégation, et ses traits bouleversés disaient le trouble de son esprit.

— Traître… oh non… mon sang est à vous, ma vie vous appartient.

— Que dois-je donc penser de ton silence ?

— Pensez, sire, que l’ennemi est à nos portes… que conspirer à cette heure est le plus grand des crimes… qu’en parlant, je condamnais à mort…

Des larmes jaillirent des yeux du soldat, il eut une aspiration profonde comme si l’air manquait à ses poumons, et acheva d’une voix déchirante :

— Je condamnais à mort… le fils de l’homme qui m’a sauvé la vie… le frère de celle qui possède mon âme, que je nomme ma fiancée malgré l’abîme creusé entre nous par la politique.

D’un violent coup de talon, l’Empereur ébranla le plancher et avec une colère réelle :

— Imbécile, gronda-t-il, est-ce que je sais faire pleurer ceux que j’aime.

Il y avait tant de bonté vraie dans cette apostrophe brutale, c’était si bien le cri d’un cœur blessé par l’injustice, qu’Espérat sentit ses yeux devenir humides, que Vidal fléchit le genou :

— Pardonnez-moi, Sire, pardonnez-moi. Votre générosité m’accable. J’ai obéi à des calculs misérables, j’ai été infâme en manquant de confiance en vous.

Et bégayant :

— C’était bien le vicomte. Je l’ai abordé, je lui ai dit : Mon devoir serait de vous livrer… Je n’en ai pas le courage. Je dois l’existence au comte de Rochegaule… Je lui devrai aussi la pire souffrance, car il ne consentira jamais, lui, le fervent royaliste, à accorder la main de sa fille, de Mlle Lucile, à un soldat de l’Empereur… Mais il a fait taire les haines de partis devant un mourant, je veux agir de même… Vous allez quitter Paris… à l’instant… ou sinon, ne pouvant me résoudre à vous accuser je vous tue… Il railla : Singulière façon de faire votre cour à ma sœur. Mais je l’interrompis : Entendez donc que c’est la voix de l’honneur qui parle, cette voix devant laquelle toute autre se tait… partirez-vous… ? Alors il répondit : Je partirai. Voilà, Sire, ce que j’espérais conserver pour moi seul.

Espérat fut tenté de se jeter au cou de l’officier. En l’écoutant, il avait songé à Emmie et ressenti au plus profond de son être l’abnégation sublime de Marc.

Payer sa dette au noble comte qui l’avait tiré d’entre les morts et sacrifier sa tendresse, son espoir en l’avenir, pour éloigner un ennemi de l’empereur. Dévouement double, immense et touchant, dont le héros semblait oublier qu’il était l’unique victime.

Napoléon aussi pensa cela, car étreignant Vidal dans ses bras, il le releva :

— L’Empereur est trop pauvre pour récompenser des hommes comme toi, Vidal.

Et lui donnant l’accolade :

— J’embrasse un ami. Après la victoire, je te le jure, j’assurerai ton bonheur compromis pour moi.

Puis il désigna Milhuitcent :

— Serre la main à cet enfant, lui aussi m’aime. Vous venez tous deux de me consoler d’une grande affliction.

L’officier et le gamin se pressèrent les mains :

— Maintenant laissez-moi, j’ai beaucoup à travailler. Chaque jour, Vidal, tu verras Espérat, et s’il pense avoir besoin de me voir, tu me l’amèneras. Partez, mes amis, l’Empereur vous remercie.

L’homme et l’enfant sortirent.

  1. Souvenirs de Cambacérès, de Lainé, rappelés par Thiers dans son Consulat et Empire.