La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p01/Ch14

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 125-132).


CHAPITRE XIV

Ni empereur… ni roi… France d’abord


À deux cents mètres à peine de la route de Saint-Dizier à Vitry, sur une petite éminence à pentes douces, se dressait le château de Rochegaule. C’était une vaste habitation Louis XIII, briques et pierre, composée d’un bâtiment principal et de deux ailes en retour, couronnés de hauts toits d’ardoises. Un parc de quelques hectares l’entourait, descendant d’un côté jusqu’à la route, s’étendant de l’autre jusqu’à la lisière de la forêt dont les taillis se prolongent au delà d’Ancerville.

Du castel, on avait une vue admirable sur la vallée. On distinguait les villages de Perthes, d’Orconte, le château du Plessis, Thièblemont. Le ruisseau d’Orconte, aux sinuosités incessantes, était visible jusqu’à son confluent avec la Marne, au delà de laquelle s’étendait la plaine où coule doucement la rivière Blaise, et que bornent les massifs sombres de la forêt du Der, ainsi que les coteaux aux croupes arrondies, jetés en chaînon de Châlons-sur-Marne à Montiérender.

Une avenue bordée de grands tilleuls montait de la route au château, aboutissant à un large espace, laissé libre devant le perron-terrasse, surélevé de trois degrés et que bordait une rampe de fer forgé.

Auprès de la grille d’entrée, un pavillon de briques, coquet et riant, servait de demeure à la gardienne, femme d’une quarantaine d’années, Marion Pandin, petite, potelée et jolie, malgré les meurtrissures bleuâtres encerclant ses yeux comme pour dire à tous :

— Cette personne affable, à qui la nature a donné la santé, la gentillesse, n’a pu se dérober au malheur. Un chagrin inconsolable veille en elle, elle pleure quand nul ne peut la voir.

Or, vers 8 heures et quart, ce soir-là, Marion ouvrit la grille à un cavalier qui appelait du dehors.

— Quoi, c’est vous, Monsieur le capitaine, s’écria-t-elle ?

— Moi-même, ma bonne Marion.

— Et en uniforme encore… Vous ne savez donc pas que les ennemis sont à Saint-Dizier.

— Si, si… je le sais, j’ai même évité la ville… Mais je suis pressé et malgré l’heure tardive…

— Vous voudriez voir mademoiselle… Ah ! la pauvre chère petite, va-t-elle être heureuse… Depuis longtemps, elle ne rit plus.

Mais Vidal, car c’était lui, interrompit la brave femme, et gravement :

— Moi aussi, Marion, j’aurais grande joie à rencontrer Mlle de Rochegaule, pourtant c’est à M. le comte que je vous prie d’annoncer ma venue.

— À M. le comte ?

— À lui-même, Marion. Faites vite, car chaque minute écoulée rend ma visite plus indiscrète.

La petite femme n’insista pas ; elle s’engagea aussi vite que ses jambes le lui permettaient dans l’avenue du château, tandis que l’officier mettait pied à terre.

Resté seul, celui-ci murmura :

— Cela est mieux ainsi. Me cacher, pénétrer à Rochegaule comme un voleur… Non, c’était impossible.

L’Empereur m’approuvera, j’en suis sûr.

Et avec mélancolie :

— L’Empereur… Comment ai-je pu lui parler de mes soucis… quand l’ennemi est à Saint-Dizier, au cœur du pays… Il m’a écouté cependant… ; il m’a permis de venir ici… ; il a eu pitié de ma tendresse… Il est bon comme Dieu… Pour ne pas l’aimer, il faut ne pas le connaître.

Il se tut soudain. Marion Pandin revenait :

— M. le comte attend M. Marc Vidal dans le grand salon.

Le capitaine s’inclina, attacha la bride de son cheval à l’un des barreaux de la grille et se dirigea vers le château.

Cinq minutes plus tard, il parvenait à la terrasse où un laquais, portant un flambeau, l’attendait. Le serviteur marcha devant lui sans une parole, ouvrit une porte fenêtre en s’effaçant, annonça :

— M. le capitaine Marc Vidal !

L’officier entra, mais sur le seuil il s’arrêta stupéfait le cœur bondissant dans sa poitrine.

Au milieu du salon Louis XVI qu’il dépeignait naguère à Espérat, sous la clarté des bougies scintillant dans les candélabres, le comte de Rochegaule, avec son visage sévère, auquel les cheveux blancs formaient une auréole d’argent, se tenait debout…, et près de lui, les paupières baissées, était sa fille Lucile.

Marc eut comme un éblouissement. Elle était belle, au delà de tout ce qu’il avait pu dire, alors qu’il épanchait son âme dans celle de son jeune ami, belle de cette beauté chaste, sereine, à qui le respect va sans effort, belle avec bonté.

Tout en elle respirait la loyauté, tout décelait une de ces natures d’élite faites pour l’honneur, pour le devoir, pour le dévouement.

Grande, élancée, les traits fiers et doux, serrée en une robe de couleur sombre, elle restait sans mouvement, et sa jeunesse semblait emplir le salon d’un rayonnement. Pourtant elle avait changé, — Vidal le constata ; — les roses de ses joues avaient pâli, une teinte de mélancolie assombrissait son visage.

Et comme l’officier la considérait, étreint par une angoisse qu’il ne pouvait dissimuler, le comte de Rochegaule prononça lentement :

— Monsieur Marc Vidal, je vous salue.

Le jeune homme tressaillit, ramené par ces paroles au sentiment de la réalité :

— Pardonnez-moi, Monsieur le comte, de m’être laissé prévenir par vous. Que ma lenteur à vous rendre mes devoirs ne vous fasse douter, ni de mon respect, ni de l’embarras que j’éprouve à me présenter en cette maison à une heure aussi insolite.

— J’ai pensé que vous aviez une bonne raison pour agir ainsi. Je n’ai donc pas hésité à vous recevoir. Veuillez vous asseoir, Monsieur, et me faire connaître à quel motif je dois la surprise agréable de votre visite.

Il est impossible de rendre le ton du gentilhomme. À toute la courtoisie de l’ancien régime, se mêlait une ironie indéfinissable et aussi une sorte de reproche voilé.

Cependant Vidal parut se ressaisir et refusant du geste le siège que le vieux comte lui désignait :

— Permettez que je reste debout, Monsieur le comte. C’est l’attitude qui convient à un suppliant…

— Un suppliant… Ah ! capitaine, vous avez été mon hôte, et je ne sache pas que j’aie rien fait pour vous apparaître sous la figure d’un tyran, près duquel la supplication soit nécessaire.

— Hélas ! Cette nécessité ne vient pas de vous, mais du sujet même de l’entretien que je sollicite.

M. de Rochegaule affecta la surprise, puis légèrement :

— Il est donc impossible de le traiter… en causant… comme à l’époque de votre convalescence ?

Marc secoua la tête :

— Oui.

— Oui. Pourquoi ? Que peut-il y avoir entre nous qui vous défende de vous souvenir que ma maison s’est ouverte… ?

— Devant l’officier mourant, acheva le capitaine. Rien au monde ne saurait me faire oublier cela… Mais je souffre… Tiré jusqu’ici par mon cœur, mon cœur me repousse en arrière, où d’autres souffrances, d’autres dangers se préparent. Ici, c’est mon rêve qui m’appelle, là-bas, c’est la France qui me réclame. Et brèves les minutes s’écoulent, un double devoir me déchire…

Et avec une tristesse poignante :

— En temps ordinaire, je mettrais des jours à vous dire ce que j’ai sur les lèvres… Aujourd’hui, je dois parler rapidement, avec la concision du soldat… et aussi avec la liberté d’un parent, d’un fils… moi qui vous suis étranger.

Le vieillard fit un mouvement et avec sécheresse :

— Un fils… l’image est audacieuse… Un fils, officier de l’usurpateur.

À son tour, Vidal eut un geste impatient :

— Le général qui prend le commandement de l’armée de France pour repousser l’invasion, usurpe le plus noble des sacrifices, Monsieur le comte…

— Après avoir usurpé le trône, l’avoir ravi au souverain légitime.

— Je ne connais point ce souverain, dit lentement Marc avec un calme dédaigneux.

— Pourtant le Roi…

— Le Roi, je ne l’ai jamais vu à la tête des soldats qui allaient mourir pour la France.

— Parce que Napoléon, gronda le gentilhomme…

— Parce que l’Empereur était avec ceux-ci, tandis que celui qui s’intitule Roi, marchait, marche encore à cette heure à l’ombre des drapeaux étrangers ; cette ombre lui laissera toujours une marque au visage.

— Mon père… M. Vidal… interrompit Lucile d’une voix gémissante.

Le capitaine passa la main sur son front, et redevenant calme, par un puissant effort de volonté.

— Pardonnez-moi, Monsieur le comte… Mon général est absent, et seul ici je pouvais le défendre.

M. de Rochegaule regardait sa fille ; ses traits s’adoucirent peu à peu.

— Vous n’avez point à vous excuser, capitaine. Je suis seul coupable ; les vieillards manquent parfois de mémoire, j’ai oublié que vous étiez mon hôte.

Il y avait une telle noblesse dans ces paroles du vieux royaliste, que Marc s’inclina profondément. Les deux hommes étaient dignes de se comprendre.

— Parlez donc sans crainte, sans réticences, poursuivit le comte. Du moment où vous avez franchi le seuil de cette maison, vous pouvez tout dire…, je puis tout entendre.

Et les yeux de Lucile se fixant sur ceux de l’officier semblaient répéter :

— Parlez, parlez.

Vidal obéit :

— Monsieur le comte, ce matin j’étais à Paris, triste, découragé… vous saurez pourquoi tout à l’heure… l’Emper…

Il s’arrêta et doucement :

— Mon général me permit de le précéder sur la route de Saint-Dizier. À l’instant de mon départ, il me fit appeler et me dit avec cette bonté souveraine qui force le dévouement. — Pars, Vidal, rapporte au comte de Rochegaule ce que j’exprime… Tu es brave, loyal… Depuis que tu respires, tu ne vis que pour la France. Le comte, lui, malgré son attachement à ses princes, n’a pas voulu combattre son pays natal. Il habite son domaine, il me boude, à moi, l’Empereur ;… mais il ne poursuit pas sa patrie de la haine qui aveugle tant d’autres gentilshommes.

M. de Rochegaule écoutait sans un geste, sans qu’un tressaillement de son visage sévère trahît la moindre émotion. Vidal reprit :

— Va, capitaine. Dis-lui que nous allons entamer la dernière campagne, que mon règne est fini… car, même vainqueur, je suis résolu à rentrer dans l’obscurité. Alors tu n’auras plus ton empereur, et lui n’ayant plus son roi,… peut-être le fossé qui vous sépare sera-t-il comblé ?

Lentement la tête du gentilhomme s’inclina sur sa poitrine, comme pour cacher un brouillard humide dont ses yeux étaient obscurcis.

— Et je suis venu, continua Vidal, vous faire entendre les paroles de mon général, et j’ajoute d’innombrables victimes ont été fauchées par la lutte fratricide, que les dernières tombent en combattant pour la défense de la patrie envahie… ne sacrifiez pas celle qui est la lumière de cette demeure, la consolation de votre vieillesse.

Lucile rougit. M. de Rochegaule releva brusquement la tête et d’un ton glacial.

— Que prétendez-vous exprimer ainsi ?

Mais le capitaine était lancé maintenant. Il voulait exposer toute sa pensée, dévoiler le but de son voyage, et de même que s’il était monté à l’assaut d’une citadelle, il s’écria :

— Ne livrez point la fille des Rochegaule à Enrik Bilmsen, même à la requête du roi.

Le vieillard se dressa sur ses pieds :

— De quel droit venez-vous me dicter ma conduite ?

— Je n’ai aucun droit, Monsieur le comte, aucun. Mais Dieu, en sa bonté souveraine a jeté en moi un rayon de lumière il m’a montré une fleur éclose au haut d’un roc escarpé, il m’a dit : Aime-la … et j’aime, Monsieur le comte.

— Quoi. En la présence de ma fille, vous osez, gronda le vieillard…

Mais la douce voix de Lucile s’éleva :

— Je le savais, père.

Il y eut un lourd silence. M. de Rochegaule regardait les jeunes gens courbés devant lui. Rien dans leur attitude ne décelait autre chose qu’un respect implorant. Pourtant il reprit durement :

— Ainsi, Lucile, toi, l’enfant de mon cœur, tu me trahissais.

— Oh ! père.

Mlle de Rochegaule s’inclina et tremblante balbutia :

— Ma vie vous appartient, père… Je renoncerai au rêve de bonheur entrevu, si vous l’ordonnez. Je serai la fille tendre, la servante attentive qui entourera de soins votre vieillesse. Jamais un mot de regret ne sortira de mes lèvres. Mais entendez ma prière, ne me livrez pas à Enrik Bilmsen. Car, vous le savez, ce n’est point seulement votre fille que vous condamneriez à la honte, au désespoir… c’est aussi la France, que vous m’avez appris à chérir.

Les traits du comte s’adoucissaient tandis qu’elle parlait. Quand elle se tut, il la releva et la pressant sur son cœur :

— Lucile, n’ai-je point refusé de te contraindre ?

— Si, mon père, et je vous ai béni.

— Eh bien ; j’ai pensé ce que tu viens de dire… je le pense encore. Reçois ma parole de gentilhomme, je ne te contraindrai jamais.

Un double cri retentit. Vidal, la jeune fille n’avaient pu le contenir.

Leurs mains se tendaient pour remercier. Le comte ne leur permit pas d’exprimer leur reconnaissance.

Il se tourna vers le capitaine.

— Vous avez entendu ? fit-il avec calme…

— Ah ! Monsieur le comte…

— Bien. N’avez-vous rien de plus à m’apprendre ?

— Non.

— Alors je vous rends la liberté… Vous plaît-il que je vous fasse préparer une chambre ?

Le jeune homme s’inclina :

— Je vous suis infiniment obligé, mais je dois retourner de suite à la rencontre de mon général.

— Faites ainsi que vous l’entendrez.

Et avec un geste d’une suprême courtoisie, le comte tendit la main à son hôte.

Vidal avança la sienne. M. de Rochegaule la prit, la retint un moment et d’un accent intraduisible :

— Lucile, dit-il, donne aussi la main à ce soldat qui va combattre pour la France que tu aimes tant.

Les doigts tremblants des jeunes gens s’étreignirent une seconde, puis Marc salua dévotieusement. Il allait partir.

Tout à coup les portes-fenêtres de la terrasse, celles qui conduisaient aux appartements, s’ouvrirent avec violence. Une troupe de soldats russes fit irruption dans le salon.

Avant que le comte, que Marc fussent revenus de leur premier mouvement de surprise, ils se trouvèrent entourés, saisis, désarmés par les assaillants.