La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p01/Ch16

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 141-150).


CHAPITRE XVI

Napoléon redevient le général Bonaparte


Le 25 janvier, vers trois heures, Napoléon, entouré de quelques officiers d’état-major, fit son entrée à Châlons-sur-Marne, se frayant difficilement un passage parmi les fuyards, soldats et paysans, qui encombraient la route. La population, terrifiée par l’approche de l’ennemi, sourdement travaillée par les agents royalistes, accueillit le grand capitaine avec tiédeur presque avec hostilité. Aux cris peu nourris de : Vive l’Empereur ! se mêlaient ceux de : À bas les droits réunis !

L’égoïsme local avait été exaspéré contre les impôts nécessaires, et le peuple, trompé comme toujours par ses flatteurs, en était venu à considérer l’oppression des droits réunis comme plus terrible que celle de l’étranger.

Pourtant Napoléon reçut la municipalité, les notables, avec tant de douceur, de sérénité, son accueil fut si bienveillant, qu’en une heure les dispositions hostiles des habitants s’évanouirent. Le vainqueur du monde venait de reconquérir le cœur d’une poignée de Français.

Comme il quittait les fonctionnaires municipaux, l’Empereur vit accourir vers lui plusieurs de ses généraux, avertis à l’instant de sa présence.

C’étaient : Berthier, prince de Wagram ; le vieux général de division Kellermann, duc de Valmy ; Marmont, duc de Raguse ; Ney, duc d’Elchingen, prince de la Moskowa. Ils arrivaient, les uns déconcertés par leur retraite devant les troupes alliées, les autres pris de doute à la vue de l’invasion s’étendant sur la France. Napoléon leur sourit.

— Dans vingt minutes, chez moi, leur dit-il.

— Où est-ce chez vous ? demanda Kellermann.

— La dernière maison de la ville sur la route de Vitry à Saint-Dizier.

Un officier, en effet, parti en avant, avait préparé un logis à Napoléon dans l’habitation désignée, qui appartenait à une veuve du nom de Lavinaise.

C’est là que, seul, l’Empereur se rendit après avoir congédié sa suite.

La veuve Lavinaise le reçut toute bouleversée de l’honneur dont sa maison était l’objet.

— Eh bien, ma bonne femme, lui dit-il gaiement, y a-t-il une chambre où je puisse travailler quelques heures sans être dérangé ?

Elle bredouilla :

— Deux pièces et une cuisine au rez-de-chaussée, deux salles au premier… Voici les clefs… je logerai chez une voisine.

Mais il refusa :

— Vous chasser de chez vous, ma pauvre amie. Non, non, je ne suis pas un soldat étranger. Général de France, les Français sont chez eux, là où je suis. Partageons, voulez-vous. Le premier étage pour vous, le rez-de-chaussée pour moi.

Et comme la veuve s’embarrassait dans des phrases de remerciement.

— Allons, c’est entendu. Rentrez chez vous, ma commère ; sans cela les royalistes interpréteraient à mal notre tête-à-tête.

Puis gravement :

— Seulement, après la guerre…, venez aux Tuileries… L’empereur vous rendra l’hospitalité que vous accordez aujourd’hui au général — il hésita une seconde et acheva — Bonaparte.

L’hôtesse s’empressa de se retirer, mais durant de longues années, elle devait raconter, avec des larmes dans les yeux, la visite de Napoléon, qui lui avait parlé, disait-elle, comme un brave homme, franc du collier.

La porte refermée sur elle, l’Empereur embrassa d’un rapide coup d’œil les deux petites pièces mises à sa disposition, les meubles simples de noyer, les gravures encadrées. Au-dessus de la cheminée, masquée en partie par un globe de verre, qui recouvrait de vieilles épaulettes de laine et une croix de la Légion d’honneur au ruban déteint, une image enluminée était fixée au mur, représentant Napoléon, le front ceint de lauriers, drapé dans le manteau de pourpre. Il hocha rêveusement la tête. Du doigt, il désigna successivement la feuille coloriée… et les épaulettes, en murmurant :

— L’Empereur… le soldat.

Puis avec un mouvement brusque des épaules, le mouvement de l’homme qui veut chasser une pensée importune :

— Allons, général, au travail. Il faut rendre le courage et l’énergie à tes lieutenants.

Ce disant, il tirait de sa redingote grise une carte du pays pliée ; il l’étala sur la table, la considéra un instant, puis à l’aide d’un crayon, il traça un trait suivant la route de Châlons à Vitry et à Saint-Dizier, faisant un crochet sur Brienne et le village de la Rothière, et revenant ensuite sur Troyes.

— Troyes, fit-il encore, est le point important de la toile d’araignée.

Et le crayon se portant alternativement sur les lignes sinueuses figurant les cours de la Seine et de la Marne :

— Une armée de trois cent mille hommes ne peut s’avancer d’un seul bloc. Les alliés se diviseront donc…

De nouveau le crayon glissa sur les rivières :

— La Seine, la Marne, sont bien tentantes. De bonnes routes les bordent. Elles se rapprochent sans cesse pour se réunir aux portes de Paris… Oui, Blücher ira d’un côté, Schwarzenberg de l’autre… Qu’importe de se séparer au départ, puisque chaque jour de marche diminue la distance.

La face de Napoléon s’éclairait d’un large rire :

— C’est la faute qui doit tenter l’esprit de sages généraux, soucieux avant tout d’approvisionner abondamment leurs troupes. Ils la commettront… Ils la commettront sûrement ; car leur vanité les y poussera également. Les Prussiens sont de bien meilleurs soldats que les Russes. Il leur faut entrer à Paris les premiers.

Mais avec une ironie mordante :

— Seulement moi, je serai à Troyes… 50,000 combattants à peine, mais rassemblés dans ma main, ayant, pour attaquer, moitié moins de chemin à faire que mes adversaires pour se secourir…

Et se frottant les mains avec énergie :

— Oui, une victoire à Saint-Dizier, afin de montrer à mes braves que l’on peut triompher un contre quatre, et après, le repos, jusqu’à la faute qui se produira fatalement.

Un moment il se tut, regardant devant lui dans le vague, et gaiement :

— Nous vaincrons… Je ne puis finir sur Leipsick.

Laissant la carte sur la table, il alla à la fenêtre. Au dehors les généraux, qu’il avait convoqués tout à l’heure, étaient rassemblés. À travers les rideaux, il examina ces hommes soucieux, conversant à voix basse avec des gestes las.

— Il faut d’abord rendre la confiance à ceux-ci.

Ouvrant la croisée, Napoléon les appela par leurs noms :

— Ney, Kellermann, Marmont, Berthier.

Tous eurent un sursaut en entendant sa voix. D’un même mouvement, ils se tournèrent de son côté, puis marchèrent vers la porte de la petite maison.

Un instant après, tous quatre étaient debout en face de l’Empereur.

Berthier avec sa grosse tête, son visage soigneusement rasé, sa physionomie ironique et entêtée ; Ney, les joues élargies par les favoris, le nez légèrement retroussé, les yeux hardis ; Marmont, dont le visage, d’expression ecclésiastique, s’accordait mal avec l’uniforme ; Kellermann, le front penché, se tenaient immobiles devant lui.

Chez eux se devinaient la fatigue et l’anxiété. Une tristesse passa dans le regard de Napoléon, mais rappelant aussitôt le sourire, sur ses lèvres :

— Eh bien ! mes vieux compagnons, nous allons donc une fois de plus combattre ensemble, dit-il :

Les généraux frissonnèrent ainsi que le cheval qui sent l’éperon du cavalier. Malgré eux, ils se redressèrent, et Ney, prompt à l’attaque dans la conversation comme sur le champ de bataille :

— Nous sommes prêts ; seulement pour combattre, il faut des soldats. Où sont-ils ?

— Mais nous en avons.

— Où cela ?

— Je vais vous le dire : le maréchal Victor a 7.000 fantassins et de 3 à 4.000 cavaliers. Marmont, toi, tu commandes à 6.000 hommes de pied et à 2.500 chevaux. Ney, tu comptes sous tes ordres 6.000 fusils… Tous réunis vous amenez 110 bouches à feu.

— La belle affaire, ricana le prince de la Moskowa : 19.000 combattants pour l’infanterie, environ 6.000 pour la cavalerie… Au total 25.000 contre 250 à 300.000 que l’ennemi met en ligne.

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Mais la réflexion, en dépit de la terrible éloquence des chiffres, ne parut pas impressionner l’Empereur. Évidemment il avait déjà supputé toutes les chances.

— Tu calcules comme un géomètre, Ney, plaisanta-1-il, j’aurais dû te confier le ministère des Finances. Poursuivons cependant. À ces 25.000 braves, nous ajouterons la division Gérard, 6.000 soldats, actuellement à 12 lieues d’ici, à Arcis-sur-Aube ; puis à Troyes, à 18 lieues, les 15,000 de la vieille garde, commandés par le maréchal Mortier… Ci : 46.000.

— Toujours trop peu, reprit Ney, contre 250.000.

— Attends encore. Lefebvre-Desnouettes arrive avec la cavalerie légère de la garde et quelques milliers de fantassins. Hamelinaye organise, à Troyes, la seconde division de réserve ; Pajol forme, sur la Seine, la cavalerie, rassemble les gardes nationales. À Paris, deux divisions de jeune garde se complètent ainsi que quelques bataillons de ligne. Plusieurs divisions, détachées de l’armée d’Espagne, s’avancent sur la route de Bordeaux. Macdonald arrive par les Ardennes avec 12.000 hommes. Tout cela réuni, portera nos effectifs à 80.000 soldats.

— Toujours trop peu, répéta avec entêtement le maréchal Ney. L’ennemi reçoit d’incessants renforts, nos 80.000 pauvres diables auront en face d’eux 400.000 adversaires… Un contre cinq, c’est trop.

Il se tut. Napoléon venait d’éclater de rire :

— Tu es prompt au découragement, Ney. Je t’ai gardé pour la fin l’appoint qui nous permettra de vaincre.

— Quoi, vous avez avec vous une armée de réserve, des régiments ?

— Oui.

— Où sont-ils ?

L’Empereur désigna d’un geste large les quatre points de l’horizon :

— Là… là… là… là… Ils sont partout, attendant une victoire pour se lever, pour venir à nous.

— Ah ! des espérances…

— Non une certitude.

— Une victoire… Sur quoi comptez-vous pour l’obtenir ?

— Sur moi.

Et avec une mélancolie sereine, Napoléon ajouta :

— Sur moi seul, puisque mes vieux compagnons d’armes comptent aujourd’hui leurs ennemis.

L’effet de ces simples paroles fut magique. Marmont et Kellermann firent un pas en avant :

— Non, nous ne les comptons plus.

— Est-ce vrai ?

— Oui, Sire.

— Et vous avez foi en notre étoile, l’étoile de la France.

— Nous avons foi.

— Merci, mes amis.

Mais se tournant vers Berthier, vers Ney.

— Dois-je vous garder près de moi, Berthier, ou vous renvoyer dans vos foyers comme des soldats qui n’ont plus confiance en leur général ?

— Oh ! me renvoyer, gronda Berthier.

— Vous n’y tenez pas ! Alors je vous garde aussi tous deux.

Berthier inclina le front en signe d’acquiescement, Ney rougit, mais secoua la tête. L’Empereur ne prit pas garde à cette dernière résistance :

— Allons, je vous retrouve, mes vaillants. Je m’étonnais de votre épouvante. Les alliés sont nombreux, il est vrai, mais divisés. Il est impossible qu’ils ne commettent pas de fautes dont nous tirerons parti.

Puis précisant, introduisant, par la force de la logique, sa conviction dans l’esprit de ses auditeurs.

— Nos adversaires s’avancent sur Paris par la route de Bâle, à l’est, par celle de Mayence, au nord-est, et ils ne peuvent faire autrement, ayant à lier leurs opérations avec les troupes en action dans les Pays-Bas. En outre de cette séparation forcée entre les armées de Blücher et de Schwarzenberg, les envahisseurs se sont encore fractionnés pour des motifs secondaires.

Les maréchaux écoulaient stupéfaits.

Jusqu’alors ils avaient reculé devant les coalisés, sans comprendre le but, la raison des mouvements des troupes cosmopolites dont l’interminable caravane affluait en France. Napoléon, dès les premiers mots, les éblouissait par la lucidité de son génie.

Arrivant de Paris, il savait les choses mieux qu’eux-mêmes. Sans hésitation il les expliquait.

— Blücher, continuait l’Empereur, a laissé des bataillons au blocus de Mayence et de Metz ; les colonnes du prince de Schwarzenberg sont éloignées les unes des autres ; celle de Bulma a pris par Genève, celle de Colloredo, par Auxonne et la Bourgogne ; celle de Giulay et du prince de Wurtemberg, par Langres et la Champagne ; celle de de Wrède, par l’Alsace. Des détachements sont retenus autour de Strasbourg, de Besançon, Belfort, Huningue. Tant de corps épars peuvent-ils être dirigés avec assez de précision, pour être concentrés à propos sur le point où ils auront à combattre ?

Marmont, Kellermann, Berthier s’échauffaient au souffle de Napoléon. Seul Ney demeurait sombre, pris par cette tristesse intérieure qui devait le rendre flottant, hésitant, jusqu’à l’heure tragique de sa mort.

Ney subissait les premières atteintes d’une maladie vieille comme le monde, que la science moderne a baptisée du nom de neurasthénie.

Et Napoléon continuait. Maintenant il indiquait la carte toujours étalée sur la table. Sa main traçait la marche certaine des ennemis : Blücher par la Marne, Schwarzenberg par la Seine… Et lui, avec ses maréchaux, au milieu, prêt à tomber sur les Alliés divisés, à les écraser en détail.

— D’une part, toi, Kellermann, mon brave duc de Valmy, tu vas partir, avec les détachements qui se sont repliés sur Châlons, sauf les dépôts que tu renverras à Paris, où ils formeront des régiments de réserve ; tu lèveras partout des gardes nationales et tu barricaderas les bourgs, les villes, ayant des ponts sur la Marne. Je vais enjoindre à Macdonald de s’arrêter à Châlons pour t’aider. Pajol, avec sa cavalerie et ses gardes nationaux, opérera de même sur la Seine et couvrira l’Yonne.

Le visage du grand capitaine rayonnait :

— Entre ces lignes de la Seine et de la Marne, se trouve une ligne intermédiaire, celle de l’Aube, qui multiplie les difficultés de l’attaque et les moyens de la défense. Amenés tantôt par choix, tantôt par nécessité à se partager entre ces rivières que nous occuperons exclusivement, nos adversaires nous fourniront mille occasions de les battre si nous savons en profiler. Pendant ce temps les troupes d’Espagne, de l’intérieur, arriveront. Les populations, ranimées par le succès, reprendront courage. Augereau avec les forces qu’il réunit à Lyon, remontera de cette ville vers Besançon. Les commandants de nos places assiégées exécuteront de fréquentes sorties. Nous aurons sûrement quelque bonne et glorieuse journée. Et Caulaincourt, que j’ai envoyé négocier de la paix, pourra la traiter de façon honorable.

Il conclut enfin :

— Tout n’est donc pas perdu. La guerre présente tant de chances pour celui qui sait persévérer. Sont seuls vaincus ceux qui consentent à l’être. Sans doute, nous aurons des jours difficiles ; nous devrons parfois nous battre un contre trois, un contre quatre… mais nous l’avons fait dans notre jeunesse, cela doit nous encourager à le faire dans notre âge mûr. D’ailleurs, si le nombre de nos fusils est un peu maigre, il n’en est pas ainsi de nos canons. Notre artillerie est excellente et les boulets valent bien les balles. Après avoir eu toutes les gloires, il nous en reste une à acquérir qui complète et surpasse toutes les autres, celle de résister à la mauvaise fortune et d’en triompher. Un dernier effort, après lequel on se reposera dans ses foyers : vous, comblés d’honneurs ; moi, ayant renoncé au pouvoir. Nous vieillirons dans cette France qui, grâce à ses héroïques soldats, après tant de vicissitudes diverses, aura sauvé sa vraie grandeur, celle des frontières naturelles, avec un patrimoine de gloire inépuisable.

Il semblait que Napoléon rajeunissait en disant ces nobles choses, et ses auditeurs, emportés sur l’aile de sa parole enflammée, oubliaient leurs craintes


passées. La victoire leur apparaissait possible, presque certaine.

L’Empereur était au milieu d’eux et les conduisait.

Celui-ci profila aussitôt de leurs bonnes dispositions et les congédia en donnant à chacun les ordres qui le concernaient.

Puis, quand le dernier eut franchi le seuil de la maison Lavinaise, l’Empereur eut un geste joyeux :

— J’ai retrouvé le cœur de mes compagnons d’armes. Il n’y a que Ney qui soit resté loin de moi. Qu’a-t-il donc, ce pauvre Ney ?

Mais brusquement il revint à la carte, se pencha sur la table et parut s’absorber dans la contemplation des traits noirs qui figuraient rivières, plaines, montagnes.

Longtemps il demeura ainsi.

Quelles pensées bouillonnaient à cette heure dans le cerveau de l’homme qui, en dépit de tout ce qu’il avait dit à ses maréchaux afin de ressusciter leur confiance, savait qu’il pouvait disposer à peine de trente-trois ou trente-quatre mille hommes pour commencer les hostilités.

Sa figure énergique, à laquelle la réflexion imprimait un caractère sévère, s’éclaira peu à peu.

— Oui, fit-il. Je ne m’illusionne pas. Je puis vaincre. La campagne de France effacera le souvenir des campagnes d’Italie.