La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p01/Ch18

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 157-165).


CHAPITRE XVIII

Comment Espérat Milhuitcent devint le confident de Marion Pandin


Par suite de quelles circonstances, Espérat resté évanoui près de la Croix des Cosaques, était-il revenu à Châlons ? La fraîcheur de la nuit avait ranimé le gamin qui, après sa chute, perdant son sang par une blessure qu’un caillou lui avait faite au front, semblait un corps mort abandonné sur la chaussée.

Péniblement il réussit à se mettre sur son séant. Il ne souffrait pas, seulement il se sentait étourdi. La violence du choc subi expliquait assez son état.

Pourtant peu à peu sa lucidité lui revint, avec le souvenir des incidents qui avaient précédé sa syncope.

— Marc Vidal est en danger, s’écria-t-il… Il faut que j’aille au château de Rochegaule.

Alors il se leva tout à fait. Ses jambes, il le constata avec plaisir, n’avaient rien perdu de leur élasticité. Bientôt son cerveau se dégagea complètement. N’eût été une sensation de brûlure au front, le jeune garçon aurait pu croire que l’accident était simplement une péripétie de rêve.

Du reste, il ne s’attarda pas en autocongratulations, et se mit en route presque en courant.

Dix minutes plus tard, il s’arrêtait devant la grille du château de Rochegaule.

Cette grille ouverte, au milieu de la nuit, disait assez qu’une chose insolite se passait.

Espérât eut un cri sourd et bondit en avant.

Mais devant lui, une femme se dressa tout à coup, clamant d’un ton rude :

— Où allez-vous ?

C’était Marion Pandin, que la venue de Milhuitcent avait arrachée à sa gémissante prostration.

— Au château, répliqua l’enfant, évitant la gardienne d’un saut de côté et s’engageant dans l’allée des tilleuls.

— Il n’y a plus personne.

Cette phrase brisa l’élan d’Espérat :

— Plus personne ?

Et indécis, les pieds rivés au sol, il interrogea :

— Le capitaine Marc Vidal ?

— Prisonnier.

— Du vicomte d’Artin ?

— Oui, comment le savez-vous donc, vous qui n’étiez pas là.

Le gamin dit tristement :

— J’étais à la Croix des Cosaques, où il s’est rencontré avec le chevalier Henry de Mirel.

— Henry !… vous les avez vus… ?

— J’ai entendu aussi.

Mais une réflexion vint à Espérat. Cette femme, debout près du pavillon de la gardienne de la grille, cette femme qui avait tenté d’empêcher son entrée dans le parc, n’était-elle point celle dont le nom avait été prononcé là-bas, près de cette croix devant laquelle Mirel priait ?

Et s’approchant d’elle, il murmura :

— Vous êtes Marion Pandin.

— Bien sûr, fit-elle défiante, ce n’est pas un mystère, tout le pays le sait.

Une pauvre veuve qui a perdu son mari, son fils…

— Son fils, répéta le gamin avec un tressaillement.

Elle pensa que le nouveau venu l’avait espionnée, tout à l’heure, tandis qu’elle se lamentait, et vite, comme une personne qui se défend :

— Pas aujourd’hui, il y a longtemps… ; mais une mère se souvient toujours… Vous comprenez cela… vous avez une mère, vous ?

Il tourna la tête, niant.

— Non.

Marion le considéra avec intérêt :

— Pas de mère… gémit-elle… Pourquoi des enfants sont-ils sans mère, alors que des mères sont sans enfant ?

Mais Espérat l’interrompit :

— Il y a longtemps que vous pleurez le vôtre ?

— Quatorze ans… depuis 1800.

— La mort vous l’a enlevé ?

Il sembla au jeune garçon qu’un grand tremblement agitait tout le corps de la malheureuse femme.

— Pourquoi parler de ces choses, soupira-t-elle ; pourquoi rajeunir les vieux chagrins ?

L’enfant l’enveloppait d’un regard scrutateur. Quelle pensée grandissait dans le cerveau du messager de l’Empereur.

— Je pensais, madame Pandin… mon maître est bon, il est puissant… Je pensais que peut-être vous auriez été plus heureuse ailleurs qu’au château de Rochegaule.

— Plus heureuse qu’ici, s’écria-t-elle avec feu…

Mais cachant ses yeux étincelants sous ses paupières, se calmant, soudain.

— Qu’est-ce qui vous fait supposer cela ?

— Le chevalier de Mirel a à peu près l’âge qu’aurait votre fils, dit lentement Espérat en regardant fixement Marion.

Elle frissonna encore et la voix tremblante :

— Qu’est-ce que cela signifie ?

— Que la vue du chevalier devait vous attrister.

— Oh non ! fit-elle rassurée, au contraire.

Ils étaient nés à quelques jours d’intervalle… j’étais leur nourrice à tous deux… ; et quand mon petit me fut volé… car il a été volé… c’est lui, Henry de Mirel, que j’aimai pour deux.

Elle prononçait ces phrases avec hésitation, ainsi qu’une personne qui cherche ses mots. Voulant effacer un soupçon possible, elle dépassait le but.

Et elle demeura saisie quand Espérat, après un geste satisfait, demanda d’un ton calme :

— Henry de Mirel est bien le fils du comte et de la comtesse de Rochegaule ?

— Sans doute… De qui voulez-vous qu’il soit ?…

— Je ne sais pas, moi, continua placidement le jeune garçon… Pourtant il est une chose que je ne comprends pas. Fils du comte, Mirel devrait être le frère du vicomte d’Artin.

— Mais il l’est… bredouilla Marion bouleversée… il l’est. M. de Rochegaule s’est marié deux fois. D’abord pendant l’émigration… le vicomte d’Artin et Mlle Lucile sont nés de cette union… puis au retour en France, devenu veuf, il épousa Louise de Mirel… Un an de bonheur et la chère femme mourut en donnant le jour à M. Henry. Tous les gens des environs vous diront cela.

— Aucun n’était cette nuit à la Croix des Cosaques, j’y étais, moi.

Elle chancela en l’écoutant. Cependant elle tenta encore de lutter contre l’effroi qui la gagnait visiblement :

— Vous étiez à la Croix des Cosaques… et après…, qu’est-ce que cela prouve contre l’opinion du pays ?

— D’Artin et Mirel s’y sont rencontrés.

— Possible… deux frères ont le droit…

— De se donner ce nom si doux, si tendre, si enviable : frère.

— Eh bien ?

— D’Artin a refusé ce droit au chevalier… il l’a menacé…, en lui-même… en vous, Marion Pandin… Et Mirel a courbé la tête. Et moi qui, caché près d’eux, les regardais, les écoutais, je me suis demandé : Quelle affection a donc ce jeune homme pour Marion, qu’il supporte le plus sanglant outrage plutôt que de lui causer une peine ?

Atterrée, l’interlocutrice de l’enfant fléchissait sur ses genoux, sa tête semblait s’enfoncer dans ses épaules… Il y avait de l’égarement sur son visage.

— On aime aussi sa nourrice… fit-elle avec effort.

Mais plus prompt que Marion, Milhuitcent acheva la phrase commencée :

— Ou sa mère.

À ce mot, un cri déchirant s’échappa des lèvres de la malheureuse. Elle porta les mains à son front, puis les écarta, battant l’air de ses bras étendus. Le gamin bondit vers elle et la soutenant :

— Ne craignez rien, pauvre mère… je ne suis pas un ennemi. Envoyé par l’Empereur pour écarter le danger qui menaçait le capitaine Vidal, je suis arrivé trop tard. Mais l’Empereur saura…, et lorsqu’il punira les coupables, Henry, votre fils, sera épargné.

Elle ne résista plus, et s’abandonnant sur la poitrine du brave garçon, dont la voix vibrante lui transmettait les palpitations d’un cœur généreux :

— Oui, n’est-ce pas… qu’on ne lui fera point de mal, le cher petit… Qu’il redevienne mon fils, mon fils… Henry Pandin, cela vaut mieux que chevalier de Mirel.

Maintenant elle désirait tout dire, raconter le drame qui avait amené la substitution de son petit garçon à l’héritier légitime du comte ; mais Espérat avait hâte de voler au secours de son ami.

— Je reviendrai vous voir, Marion, je reviendrai… Pour l’heure, apprenez-moi où l’on a conduit le capitaine Vidal ?

— À Saint-Dizier, j’ai cru le comprendre.

— Bien. Je le retrouverai.

— Et si vous voyez Henry…

— Je ne saurai rien, soyez tranquille.

Marion embrassa le jeune homme sur les deux joues :

— Vous êtes un brave cœur… et un joli garçon par-dessus le marché… Ne lui dites rien…, il tremblerait pour moi… mais…

— Quoi, achevez…

— Vous pourriez me faire un grand, grand plaisir…

— Entendu, Marion, je vous enverrai de ses nouvelles.

Il avait deviné ce que la mère attendait de lui. Elle essaya de le retenir encore, mais il s’éloignait déjà dans la direction de Saint-Dizier.

— Allons, grommelait-il tout en marchant à longues enjambées… il s’agit de savoir ce qu’est devenu le capitaine… Après, je reviendrai me faire raconter cette histoire…

Et avec mélancolie :

— Cela m’intéressera… Aujourd’hui, le temps est trop précieux…

À plus tard tout ce qui n’a pas trait au service de l’Empereur.

Durant quelques minutes il poursuivit son chemin en silence, mais en arrivant au carrefour de la Croix des Cosaques, il s’arrêta soudain :

— À propos… je ne sais où d’Artin est descendu à Saint-Dizier. Tout le monde sera couché maintenant… j’aurais dû demander à Marion.

Puis se frappant le front.

— Je suis bête… et mon pope qui dort à la Croix-Baudouin… allons secouer ce rustre… non, ce Russe… Il faudra qu’il me renseigne, ou sinon…

Le gamin n’acheva pas sa pensée, mais il tira de sa poche un pistolet, le chargea, et son arme à la main, se prit à courir à travers champs.

Bientôt un ronflement sonore, vibrant dans la nuit comme le mugissement d’un orgue actionné par un soufflet de forge, l’avertit qu’il approchait de la Croix-Baudouin.

Quelques pas encore, et il se trouva en face d’Ivan Platzov.

Le pope était étendu sur le dos, les bras jetés à droite et à gauche, la tête appuyée au fût du monument. Sa face cramoisie rutilait sous la clarté lunaire, comme un foyer de campement, et de sa bouche ouverte dans la broussaille de sa barbe s’échappait le bruit qui avait guidé Espérat.

Ah ! le digne ivrogne ronflait aussi bien qu’il buvait. C’étaient des sifflements, des grognements, puis des notes tenues longtemps. On eût cru que les démons du vin avaient élu domicile dans son larynx et s’y livraient à quelque diabolique sabbat.

— Sommeil profond, sommeil de l’innocence, murmura le gamin… L’abbé Vaneur disait cela. Je serais curieux de savoir ce qu’il penserait auprès de ce dormeur.

Le jeune homme, au moins sur ce sujet, ne pensait pas comme son ancien précepteur, car il se baissa et se prit à secouer Ivan de toutes ses forces.

L’ivrogne grogna :

— J’ai soif.

— Encore, gronda l’enfant qui tambourina sur l’épaule du pope avec la crosse de son pistolet.

Cet appel frappant tira Platzov de son engourdissement bachique.

— Je crois, fit-il en ouvrant péniblement les paupières, que l’on me chatouille.

Et soudain :

— C’est toi, chevalier ; c’est toi, mon fils… ; je t’avais oublié…, cependant tu veillais sur le sommeil du ministre du Seigneur… Que la paix soit avec toi… et cum spiritu tuo.

Espérat haussa rageusement les épaules :

— Il ne s’agit pas de cela…

— Je te comprends… l’heure est venue de me conduire aux caves de Rochegaule.

— Il n’y a plus de caves.

Ces mots produisirent sur l’ivrogne l’effet d’une douche. D’un saut de carpe, il se mit sur son séant et, la face bouleversée :

— Plus de caves… que dis-tu, chevalier de Mirel, chevalier de mon cœur ?

— Je ne suis plus chevalier.

Les yeux du pope s’écarquillèrent :

— Mon repos a-t-il été si long que de pareilles transformations aient pu s’accomplir ! Voyons, chevalier…

— Plus de chevalier,… je m’appelle Espérat, et, sur mon honneur, je vous brûle la cervelle si vous ne répondez pas à mes questions.

Ce disant, il braquait son pistolet sur le pope.

Ivan était certainement brave, car il ne sourcilla pas :

— Les cris ne sont pas un raisonnement — Imprecatio non est ratio… Souviens-toi, Espérat, puisque ainsi tu prétends te nommer, que la volonté de l’homme est invincible et que celui qui frappe par l’épée, périra par l’épée.

— Je n’ai pas d’épée…

— Mais un pistolet, res cadem, chose semblable… ; toutefois tu pourrais arguer de ton ignorance pour éviter la punition, je parlerai donc, non par crainte, mais par charité, Caritas, filia Domini carissima.

— Peu m’importe, répliqua le jeune garçon qui trépignait d’impatience, répondez… Où le vicomte d’Artin est-il descendu à Saint-Dizier ?

— Ton frère ?…

— D’Artin n’est pas mon frère.

L’ivrogne se prit le crâne à deux mains :

— Non plus !… Décidément, j’ai, comme le Grec célèbre, dormi pendant plusieurs années.

Et avec un émoi qui démontrait le trouble de ses idées :

— L’Empereur règne-t-il toujours ?

La question exaspéra Milhuitcent :

— Oui, il règne, et il régnera malgré les misérables qui veulent le renverser.

— Ah oui !… Alexandre, mon maître…

— Et vous, vous, espion.

Dans la main du jeune homme, le pistolet tremblait d’inquiétante façon.

Le pope étendit le bras :

— Moi, mon fils…

— N’étiez-vous pas le messager de d’Artin ?

— Sans doute.

— Eh bien. Le vicomte est arrivé à Rochegaule avec des soldats. Il a capturé un officier de l’Empereur, il a emmené sa sœur prisonnière.

Ivan n’écoutait plus. Avec effort il se relevait.

— Je ne comprends rien à ton histoire… mais il me semble que tu crains pour Napoléon.

— Hélas !

— Cela me suffit… Je suis à toi, mon fils… Les lions ne se mangent pas entre eux… Il est le lion des batailles, je suis celui des futailles. — Victoriæ leo, Amphoræ leo.

Et persuasif :

— Quant à moi, j’aime cet empereur, dont la présence commande au vin de France de prendre le chemin de mon estomac… Et puis, avec Juvénal, je pense que les animaux nobles se doivent allier.

Indica tigris agit rabida cum tigride pacem
Perpetuam, sævis inter se convenit ursis.

Que veux-tu de moi ?

— L’adresse de d’Artin, répondit Espérat, comprenant d’instinct la sincérité de son interlocuteur.

— Je vais te conduire moi-même.

— Non, votre marche est trop lente.

— C’est vrai… Mes pieds sont destinés à porter les bouteilles, de là une marche lente et circonspecte…

— L’adresse, l’adresse…  ?

— Grande rue, au logis Fraisous.

— Merci…

Déjà Milhuitcent s’éloignait. Le pope le rappela :

— Et moi, que ferai-je, moi auquel il est interdit de déambuler rapidement, moi qui n’ai point, ainsi que toi, les pieds légers d’Achille, podas okus Achilleus, comme dit le vieil Homère.

— Le village de Perthes est à 200 mètres à peine.

— Et il possède une auberge ?

— Dont le vin vous parut bon… la cruche est près de vous, rapportez-la.

Le gamin disparut derrière les buissons.

Mais Ivan Platzov étendit les mains en un geste de bénédiction :

— Une auberge !… Oui… là, j’attendrai avec patience. Ce jeune homme est un sage. Son esprit sain est enfermé dans un corps agréable aux yeux. — Mens sana in corpore pulchro.

Puis se reprenant à trois fois pour ramasser la cruche renversée sur l’herbe :

— La terre est remplie d’embûches ; si je n’avais la stabilité d’une tour, ses incessants mouvements me jetteraient à terre.

Et saisissant enfin l’anse du vase :

— Je te tiens… Terre, tu tournes mal, sans régularité ; tu multiplies les secousses ; tu as l’air d’un monde ivre. Heureusement je suis plus d’aplomb que toi.

Sur ce, il se mit pesamment en marche, décrivant sur le sentier des crochets qui le renvoyaient alternativement d’une ornière à l’autre, et non sans peine, regagna l’auberge de Perthes.

Pendant ce temps, Espérat filait comme une flèche sur la route : il monologuait sans ralentir son allure :

— Au logis Fraisous…, connu… ; la maison Renaissance inhabitée depuis le trépas du vieux président du tribunal. Un grand portail, la cour avec de l’herbe entre les pavés, l’hôtel… je vois la maison d’ici… C’est sans doute là que d’Artin a conduit le capitaine Parbleu ! À pareille heure, pas autre chose à faire… Il faut donc le délivrer cette nuit.

Délibérément, le jeune garçon ajouta :

— On fera son possible.