La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p01/Ch21

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 187-194).


CHAPITRE XXI

Saint-Dizier


— Allez, M. de Rochegaule, avait dit Napoléon.

Et stupéfait, chancelant, s’appuyant au dossier d’une chaise pour ne pas tomber, Espérat avait répété :

— Rochegaule, le comte de Rochegaule !

Chose étrange, le vieux gentilhomme que rien ne semblait capable d’émouvoir, était devenu atrocement pâle. On eût dit que tout son sang avait reflué vers son cœur.

L’Empereur regardait l’homme et l’enfant.

Soudain, il se rapprocha de ce dernier, le prit par les épaules, le contraignit à s’asseoir, puis revenant au comte :

— Qu’avez-vous, capitaine ?

Le vieillard parut sortir d’un songe :

— Quel est ce jeune homme, fit-il d’une voix sourde ?

— Un de mes amis fidèles.

— Son nom ?

— Espérat Milhuitcent.

— Ah !

Le comte se passa la main sur le front, et comme l’Empereur, intrigué par son attitude, demandait :

— Pourquoi ces questions ?

Le vieillard murmura comme s’il n’avait pas entendu :

— Oh ! ce visage ! ces yeux !… La terre les devait recouvrir pour toujours… et je les revois, je les revois !

Puis tristement :

— Pardonnez-moi. Sire… La vue de ce jeune homme m’a rappelé une personne chère, plus heureuse que moi, car Dieu l’a rappelée à lui.

Mais secouant la tête :

— Je me retire. Peut-être aurai-je bientôt la suprême consolation de mourir à mon tour en criant : Vive la France !… Vive l’Empereur  !

Napoléon approuva du geste, et le vieux gentilhomme gagna la porte, non sans adresser un dernier regard à Espérat, immobile, les yeux agrandis par une expression de stupeur douloureuse.

Quand il eut disparu, le jeune garçon se releva brusquement. En phrases ardentes il conta son odyssée : Ivan Platzov, Marion Pandin, M. de Lamartine, les ruines de l’abbaye, il dit tout, et les paroles d’Alexandre de Russie, et celles d’Enrik Bilmsen.

L’Empereur écoutait pensif :

— Oui, fit-il sans que sa voix décelât la plus légère émotion. La situation devient claire. L’Autriche peut être détachée de la coalition… Ah ! ce serait partie gagnée… Tu vas dormir, Espérat, reprendre des forces… car j’aurai besoin de toi.

Et avec une douceur soudaine, dont le gamin se sentit pénétré jusqu’à l’âme.

— Dors aujourd’hui, petit enfant de France… Plus que l’Empereur, plus que le général victorieux peut-être, tu as mission de sauver le pays.

Milhuitcent voulut interroger ; Napoléon l’en empêcha :

— Obéis, obéis… Je te laisse ici… Je me rends à la mairie. Il faut que, demain, nous soyons à Saint-Dizier.

D’un ton de bonne humeur il ajouta :

— Je voyage moins vite que toi. J’ai trente mille hommes à mettre en mouvement.

Lui-même il conduisit l’enfant à la couchette installée dans l’angle de la pièce, le força à s’étendre sur la couverture, puis s’en alla sur la pointe des pieds.

Une minute plus tard, à travers les carreaux de la croisée, le gamin le voyait, passer dans la rue ; un instant sa pensée flotta, repassant les événements accomplis, mais bientôt, la fatigue aidant, Espérat ferma les yeux et s’endormit d’un profond sommeil.

Le petit jour blanchissait les vitres, quand le jeune garçon s’éveilla. Un aide de camp était debout auprès du lit.

— Ah ! il est temps de partir ?

— Oui. Sa Majesté m’a envoyé vous chercher.

— Voilà, je suis à vous.

Sautant à bas de sa couchette, Milhuitcent se brossa, se passa le visage et les mains à l’eau, et ragaillardi par cette ablution, il suivit l’officier.

En route, il acheta au passage, une livre de pain et un morceau de saucisson. Tenant un des comestibles de chaque main, il parvint avec son guide sur la place de la mairie. Déjà les aides de camp de l’Empereur étaient réunis.

L’officier désigna au gamin un cheval tenu en main par un dragon :

— Pour vous.

— Merci bien.

Et le petit sauta en selle ; puis, sans perdre de temps, il attaqua à belles dents son pain et son saucisson.

— Se reposer, c’est bon, se confia-t-il ; se substanter est excellent.

Il était si absorbé par son occupation, agréable au possible après un jeûne compliqué d’exercices violents, qu’il fut surpris par la venue de l’Empereur.

Celui-ci arrivait à cheval, escorté par ses généraux : Marmont, Ney, Victor et Lefebvre-Desnouettes, qui avait rallié Châlons dans la nuit avec sa division.

Napoléon avait embrassé, le groupe des aides de camp d’un coup d’œil.

— Eh ! eh ! Espérat, fit-il, la voix joyeuse, tu as bien dormi ?

— Votre Majesté m’en avait donné la consigne, j’ai obéi, répliqua le gamin, la bouche pleine.

— Très bien, mais à présent…

— J’exécute la seconde partie de vos ordres… je reprends des forces.

L’Empereur se mit à rire :

— Courage, bonne humeur, il a tout, ce jeune brave.

Et, s’adressant à ses généraux, il ajouta :

— Vous voyez cet enfant, mes camarades, eh bien ! hier, il a fait pour l’armée plus que tous nos régiments de cavalerie ensemble.

Tous les yeux convergèrent sur celui dont le grand capitaine parlait, ainsi ; mais Napoléon passa, éperonnant son cheval. Le groupe des généraux s’élança à sa suite et la troupe des aides de camp s’ébranla derrière eux.

Espérat fit comme les autres.

Bientôt on fut hors de Châlons, galopant sur la route. En deux heures et demie, les trente kilomètres qui séparent cette ville de Vitry-le-François furent franchis.

À Vitry l’Empereur s’arrêta et s’adressant au maréchal Victor :

— Partez… Prenez-moi Saint-Dizier aujourd’hui même ; j’attends de vos nouvelles ici.

— Bien, Sire, répondit simplement l’officier.

Et il se sépara de l’escorte.

Milhuitcent avait entendu. Il poussa son cheval près de celui de Napoléon :

— Sire, fit-il d’un ton insinuant !

— C’est toi. Que veux-tu encore ?

— Savoir si vous avez besoin de moi.

— Non.

— Alors permettez-moi de galoper jusqu’à Saint-Dizier.

— Pourquoi ?

— Pour voir la bataille et vous rapporter les informations. Cela évitera à Victor de distraire un de ses aides de camp…

L’enfant s’arrêta. L’Empereur souriait, et il rassura de suite son jeune interlocuteur :

— Va donc. Seulement, ménage-toi… Car je te réserve une mission.

S’inclinant, le gamin murmura :

— Je suis à vous, Sire.

Puis, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval, il partit à fond de train.

Maintenant il parcourait la route de Saint-Dizier. De chaque côté, les arbres, les plaines restaient en arrière, semblant filer avec une rapidité vertigineuse en sens inverse de la marche du cavalier.

La monture, sans cesse excitée, fila en vue du village de Thiéblemont, franchit le ponceau jeté sur la rivière d’Orconte. Dans sa course folle, elle longea les mûrs du parc de Rochegaule, la grille d’entrée, passa comme un éclair devant la maisonnette de Marion Pandin.

Une fenêtre était ouverte. Espérat crut apercevoir la pauvre femme à l’intérieur.

Mais cette vision fut si rapide que le cavalier n’aurait osé affirmer avoir bien vu.

Les lieux familiers se succédaient à présent. La Croix des Cosaques, le village de Perthes, son auberge, au seuil de laquelle le jeune garçon avait rencontré le pope Ivan, le bois où les soldats de M. de Lamartine l’avaient arrêté.

Et soudain Milhuitcent retint son cheval si brusquement que l’animal plia sur ses jarrets.

Le grondement du canon venait de se faire entendre.

— L’attaque de Saint-Dizier, murmura l’enfant.

Brusquement il rendit la main et sa monture reprit sa course.

Bientôt, le gamin distingua la fumée des batteries en position sur les hauteurs qui entourent la ville. Dans un sentier, il aperçut un régiment qui, bayonnette au canon, montait vers les barricades élevées par les Russes à l’entrée de Saint-Dizier.

À travers champs, il rejoignit une colonne, trotta sur son flanc et rejoignit un officier qui marchait en serre-files. Milhuitcent eut un cri :

— M. de Rochegaule !

C’était en effet le nouveau capitaine qui montait à l’assaut avec sa compagnie.

Le vieillard s’arrêta une seconde, frissonnant, et murmura :

— La voix… la voix aussi !

Puis doucement :

— Comment êtes-vous ici ? Comment vous, que j’ai laissé à Châlons…

— Envoyé par l’Empereur, auquel je dois rendre compte de la conduite de ses troupes.

Les soldats les plus proches entendirent. Un chuchotement courut dans les rangs, et les fantassins se redressèrent, leur attitude devint plus martiale.

Chacun pensait : L’œil de Napoléon est sur nous.

— Savez-vous où je pourrai rencontrer le maréchal Victor, reprit Espérat ?

Le comte désigna les hauteurs en arrière que le tir de l’artillerie couronnait d’un panache de fumée :

— Là !

— Merci.

Piquant des deux, le jeune garçon atteignit bientôt l’emplacement des batteries, et cinq minutes plus tard, le mamelon d’où Victor, entouré de son état-major, suivait les mouvements des colonnes d’attaque.

En quelques mots, il fut au courant de la mission confiée à Milhuitcent par l’Empereur.

— Eh bien ! restez ici, dit-il. Nulle part vous ne serez mieux pour voir.

Mais le gamin secoua la tête :

— Non… je vais rejoindre la compagnie Rochegaule.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Il me semble que le comte est menacé d’un grand danger, je veux être là pour le défendre.

Le commandant du corps d’armée toisa son interlocuteur :

— Vous allez vous faire tuer.

— Possible, répliqua le brave enfant avec insouciance. Si cela arrive, envoyez un autre messager à Sa Majesté. Qu’au récit de la bataille, il ajoute : Espérat est mort en criant : Vive l’Empereur !… De cette façon, Napoléon sera content.

Et sans attendre de nouvelles objections, le fils adoptif de M. Tercelin s’éloigna au galop.

Il dépassa les pièces de campagne qui tonnaient, et dont les boulets s’enfonçaient dans les murailles des maisons du faubourg de Saint-Dizier.

Les Russes s’étaient retranchés là, avaient percé des meurtrières, et accueillaient les assaillants par un feu nourri.

Balles, biscaïens, boulets, sifflaient, ronflaient autour du gamin ; il ne s’en apercevait même pas, tout à son idée de rejoindre la compagnie de Rochegaule.

Quel sentiment le poussait ? Il n’eût pu l’expliquer, mais invinciblement il se sentait attiré par la masse sombre qui montait vers les barricades russes.

Son cheval l’emportait rapide comme le vent. Des blessés restés en arrière lançaient un cri d’appel ; des morts étendus en travers du sentier étaient franchis par le coursier.

Et brusquement Milhuitcent eut une exclamation d’angoisse.

Des escadrons ennemis, débouchant à l’improviste d’un petit bois, chargeaient la colonne d’assaut.

Alors, sans réfléchir, le gamin déchira de ses éperons les flancs de son cheval, traçant ainsi des sillons sanglants, et l’animal, hennissant de douleur, bondit, en avant comme une flèche.

Les fantassins avaient aperçu l’ennemi. Ils lui avaient fait face, et le couvraient de projectiles.

Mais le comte de Rochegaule, un instant séparé de ses hommes, était entouré par un groupe de cavaliers, bondissant en tous sens.

Milhuitcent accéléra encore la course de son cheval. Son pistolet — cette arme ne l’avait pas quitté, — son pistolet à la main, il arriva ainsi qu’une trombe parmi les assaillants. Dans la mêlée, il aperçut un sabre levé au-dessus de la tête du comte et fit feu. La lame s’abattit sans avoir frappé.

Et, au même instant, les cavaliers tournèrent bride, poursuivis par la fusillade qui les coucha sur le sol, avant qu’ils eussent atteint l’abri d’où ils étaient sortis tout à l’heure.

Le gamin avait tué l’officier qui les commandait.

Comme il restait là, étonné de ce qu’il venait de faire, le comte s’approcha et lui tendant la main :

— Merci ; sans vous j’étais perdu.

Une étreinte rapide, mais où le vieillard et l’enfant mirent une affection sans bornes, accompagna ces paroles, puis M. de Rochegaule, montrant les maisons au pouvoir des Russes, clama :

— En avant !

Dans ses traces, toute la compagnie partit au pas de course.

Il y eut des hurlements, des coups de feu, des froissements d’acier, et enfin une clameur de victoire. Les Français avaient délogé l’ennemi.

Comme l’avait ordonné Napoléon, Victor était maître de Saint-Dizier.

Le corps de Landskoï se dispersa dans toutes les directions, laissant aux mains des vainqueurs un certain nombre de prisonniers.