La Mort de l’Aigle (Ivoi)/p02/Ch22

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 386-394).


CHAPITRE XXII

L’Aigle est blessée à mort, elle est morte !
— non, Sire. L’Aigle est immortelle !


La nuit était venue.

Seul dans sa chambre à coucher, Napoléon rêvait. Par les fenêtres, dont les rideaux étaient relevés, la lune projetait ses doux rayons dans la salle.

Tout bruit s’était éteint dans la ville. La garde dormait.

Il y avait dans l’air comme un apaisement, dans le silence comme un repos.

— C’est ici que la fatalité a marqué la fin de ma carrière.

De sa poitrine il tira un sachet de soie verte brodée d’argent.

— Yven était un brave homme. Il comprenait l’intérêt qu’il y avait pour moi à ne pas vivre prisonnier des Russes. Il a donc préparé ce poison avec soin… Je tiens là, la mort, le repos.

Et avec un sourire :

— Je puis partir sans regret… J’ai accompli la mission que m’avait attribuée le destin. Le sort de ceux que j’aimais est assuré, je suis libre… mon suicide sera celui d’un soldat, non d’un déserteur.

Il s’était mis à marcher lentement à travers la pièce.

— Comme plus tard, après la période des calomnies intéressées, j’aurai une page sublime dans l’histoire. Alexandre, César, Charlemagne, grandes figures qui éclairent, le passé, vous serez effacés par le rayonnement de mon nom. Ainsi en avaient décidé les puissances mystérieuses qui dirigent les événements.

Il s’adossa à la porte, les yeux grands ouverts, regardant dans le vide.

Et à cette heure sans doute, sa vie se déroula devant lui.

Il se revoyait, pauvre sous-lieutenant d’artillerie, habitant, avec son frère Louis, le galetas de la caserne d’Auxonne, meublé d’une table, d’une malle et de deux chaises ; vivant avec sa solde, 3 francs 5 centimes par jour, préparant lui-même les repas.

C’était la pauvreté, la misère orgueilleuse et digne.

Puis il devenait lieutenant, habitait avec Bourrienne, la chambre 14 à l’hôtel de Metz, rue du Mail, dînait au restaurant des Trois Bornes, rue de Valois, les jours de richesse où l’on pourrait mettre 18 sous à son repas ; les autres jours on prenait sa nourriture chez Justat, rue des Petits Pères, où la portion coûtait 6 sous.

Et puis l’ascension avait commencé.

Le siège de Toulon, la campagne d’Italie… la rencontre de Joséphine, le mariage… malheur dans l’existence de l’homme génial.

La femme bonne, gracieuse, l’amie dévouée, n’était point l’épouse qu’il eût fallu au futur maître du monde. La femme, d’ailleurs, est rarement la compagne nécessaire au génie. Frivole, se complaisant aux petites choses, elle s’effraie des larges coups d’ailes, et nouvelle Dalila, elle cherche à rogner les plumes de l’aigle, à abaisser son vol.

Sur les lèvres de l’Empereur errait un sourire railleur. Avec lui, ainsi que lui, ses maréchaux, ses ministres, toute cette pléiade d’hommes jaillis de terre à son appel, s’étaient aussi embarrassés dans les fondrières du mariage. Ils avaient subi le charme de la grâce, de doux yeux brillant de même que les étoiles, et ils s’étaient mépris en croyant voir en de délicieuses créatures, les épouses nées pour comprendre leurs héroïques aventures.

Rares étaient ceux qui avaient rencontré la femme au cœur vaillant, à l’âme haute, inspiratrice et soutien des actions élevées, guerrière qui ne tremble pas au milieu de la lutte, sœur de charité qui panse les blessures, mère qui peuple le foyer d’anges aux joues roses.

Cette femme-là, Napoléon lui-même, emporté par le tourbillon de l’inoubliable épopée, l’avait rencontré une seule fois, et de son cœur s’élançait vers le ciel une action de grâce pour l’avoir rencontrée une fois.

— Pauvre comtesse Walewska, murmura-t-il. Elle seule n’a été ni ambitieuse, ni vaine, elle a été l’oasis dans le désert, la source pure miroitant parmi les sables.

Mais sa pensée vagabonde abandonnait cette aimante et noble Polonaise. Elle retraçait la lutte géante de la France contre l’Europe.

Napoléon se revoyait galopant du Danube à Moscou, sans cesse victorieux, sans cesse sollicité au combat par de nouveaux ennemis.

— C’était l’hydre de Lerne, fit-il encore. À mesure qu’une tête était tranchée, une autre repoussait.

Et les minutes évoquant des années de souvenirs, il arrivait à son divorce avec Joséphine, à son mariage avec Marie-Louise.

Là encore il s’était mépris.

Sur la foi de courtisans, il avait cru que la descendante de la maison d’Autriche était l’épouse attendue, espérée dans les rêves d’un grand homme.

Il se rappelait sa marche officielle à sa rencontre, avec tout l’apparat des protocoles et les exigences de l’étiquette.

Comme son cœur tressautait alors. Comme le conquérant farouche que dépeignaient des ennemis frappant sans relâche de la calomnie, comme ce conquérant était loin. C’était homme simple, doux, plein d’affection, allant au-devant de celle qui, de Vienne, daignait venir en France.

Ainsi l’Empereur arrivait à Compiègne, le 27 mars 1810.

Là, l’impatience de se trouver en présence de la jeune Autrichienne ne lui permettait plus de se plier aux lenteurs du cérémonial. Il s’évadait de sa cour comme un collégien de la famille. Il sautait dans un carrosse avec Murat, et à toute vitesse il arrivait près de Courcelles, au milieu de l’escorte de Marie-Louise.

Écartant les chambellans stupéfaits, les gentilshommes de la cour ahuris, il se présentait, lui-même à la princesse.

Quelles douces journées alors… Très timide d’abord, Marie-Louise semblait partager toutes ses idées. Le roi de Rome voyait le jour et Paris acclamait le nouveau-né, dans le tintamarre des salves d’artillerie et du carillon des cloches sonnant à toutes les églises.

Et puis venaient les tristesses, le long calvaire aboutissant à l’abdication.

Marie-Louise se montrait frivole, sans tête et sans cœur.

1812 étendait ses champs de neige sur la grande armée ensevelie.

1813 amenait Leipzig.

1814 c’était l’invasion.

Tout pâle, les joues tremblotantes, Napoléon demeurait immobile, ayant achevé la revue de ses souvenirs, la dernière revue qu’il passerait sur la terre, car il allait mourir, mourir enfin… partir à la conquête d’un bonheur inconnu dans un au delà ignoré.

— Il est temps, murmura-t-il d’une voix douce.

Sans se presser, il s’avança vers la table de chevet dressée auprès du lit. Une carafe de verre teinté de Bohême, rehaussée d’ornements de bronze, et un gobelet appareillé, présents de l’empereur d’Autriche — (ironie des choses !) s’y trouvaient.

Napoléon versa le contenu du sachet dans le verre, puis il remplit d’eau le récipient de cristal.

Un léger bouillonnement se produisit ; le liquide prit une teinte brune.

— Adieu, France… Adieu, mon fils… prononça l’Empereur.

Et il saisit le gobelet, le porta à ses lèvres, le vida d’un trait.

— Amer, grommela-t-il… Destinée étrange que la mienne… La mort elle-même contient une amertume.

Ce fut tout.

Méthodiquement, sans hâte, il se déshabilla, se glissa dans les draps.

— Demain, il n’y aura plus d’Empereur, fit-il avec un vague sourire, et il ferma les yeux.

Longtemps, il demeura sans mouvement.

Était-il mort ? Le poison du docteur Yven avait-il accompli son œuvre ?

Non. Au moment où trois heures du matin sonnaient, Napoléon se souleva sur son lit. Son visage était horriblement pâle ; une expression de souffrance s’y lisait.

— Oh ! fit-il les dents serrées, faut-il tant de douleur pour entrer dans le néant.

Sa voix résonna dans la pièce avec des inflexions lugubres.

— Ce répit m’est accordé, sans doute pour que je répare un oubli… Oui, Caulaincourt, il vaut un adieu, lui… et puis je lui confierai mon fils.

Il étendit la main vers la sonnette.

À l’appel, le valet, de chambre de service entra :

— Allez me chercher M. de Caulaincourt.

— À l’instant, Sire.

Cinq minutes s’étaient à peine écoulées que le diplomate faisait irruption dans la chambre.

Lui aussi était pâle, lui aussi portait sur ses traits les traces de l’insomnie.

— Vous m’avez mandé, Sire ?

— Oui, mon ami… Venez vous asseoir auprès de mon lit.

Caulaincourt obéit.

— Mon ami, je vous demande pardon de vous avoir fait éveiller, mais j’avais à vous adresser certaines recommandations, et le temps vole laissant après lui le regret des minutes inemployées.

La lampe baissée éclairait à peine le visage de l’Empereur. D’une voix faible et altérée celui-ci reprit :

— Écoutez-moi, mon ami.

Ce disant, il glissait la main sous son oreiller, en retirait un portefeuille et une lettre qu’il tendit à son interlocuteur :

— Ce portefeuille, cette lettre sont destinés à ma femme et à mon fils. Je vous prie de les leur remettre. Les deux pauvres êtres auront, l’un et l’autre, grand besoin des conseils de votre prudence et de votre probité, car leur situation va être très difficile. Je vous demande de ne pas les quitter.

Puis désignant son nécessaire de voyage, ouvert sur une chaise :

— Ceci devra être donné à Eugène. Vous direz à Joséphine que j’ai pensé à elle.

Avec effort, il tira une bague de son doigt.

— Pour vous, Caulaincourt, prenez ce camée, vous le garderez en mémoire de moi. Vous êtes un honnête homme, toujours vous m’avez fait entendre la vérité… Embrassons-nous.

À ces mots, le diplomate éclata en sanglots. Il saisit les mains de Napoléon, y appuya ses lèvres, et prenant le verre placé sur la table du chevet, ce verre que le breuvage absorbé par le grand capitaine avait enduit de traces brunâtres :

— Sire, Sire, bégaya-t-il… vous avez donc voulu mourir… le poison du docteur Yven.

— Comment savez-vous ?… s’écria Napoléon surpris.

— J’avais deviné… Sire.

L’Empereur s’apaisa aussitôt :

— Eh bien oui ! C’est vrai !… Il le fallait, mon ami. La France ne comprendrait pas que je survive à son honneur.

D’un accent caressant il poursuivit :

— Contenez-vous… La mort, qu’est-ce pour l’homme qui a passé sa vie en face d’elle… ? Rien… un départ… le début d’un sommeil ou le premier pas d’un voyage… Ne pleurez pas.

Le diplomate haletait. Informé des démarches d’Espérat, il se demandait, à cette heure tragique, si le contre-poison, donné par Ludovicus Varlot était assez puissant, si le jeune garçon avait bien compris les instructions du bachelier es drogueries, si même l’infusion tannique dont la carafe avait été remplie, avait été préparée selon les règles nécessaires.

L’angoisse l’étreignait à la gorge. Le doute horrible comprimait sa poitrine… une erreur, une maladresse et l’Empereur mourait.

Était-ce l’agonie du maître qui se déroulait en ce moment ?

Bouleversé, pris de vertige devant le tourbillon des pensées contradictoires qui se heurtaient dans son cerveau, M. de Caulaincourt se leva… fit un pas vers la porte.

— Où allez-vous ?

— Appeler… des secours…

— Trop tard, mon ami… Je vous prie d’ailleurs de n’en rien faire.

Mais le diplomate continuant à se rapprocher du seuil :

— Caulaincourt, je vous ordonne de ne pas me quitter… de laisser mon agonie s’achever tranquillement.

Jamais, à l’époque de sa toute-puissance, Napoléon n’avait plus énergiquement commandé.

Caulaincourt, dominé, revint auprès du lit, la tête basse, le cœur déchiré.

— Bien… vous voici raisonnable. Comprenez donc que je ne veux aucun éclat, aucun œil étranger fixé sur mon visage expirant :

Le diplomate ne répondit pas. Il se sentait paralysé par l’émotion, incapable de faire un geste, de prononcer une parole. Il ne songeait même plus. Son crâne empli de bourdonnements par l’afflux du sang que projetait son cœur en contractions éperdues, son crâne se refusait à l’éclosion d’une idée.

Et Napoléon parlait d’une voix de plus en plus faible.

On n’entendait presque plus celui dont l’organe avait ébranlé la vieille Europe jusqu’en ses fondements.

Il souffrait cruellement, mais ne s’interrompait pas, s’efforçant de se raidir contre la douleur.

Car le poison agissait. Le malade avait l’impression qu’un fer rouge était ballotté dans son estomac. Des spasmes nerveux le secouaient.

Une sueur abondante couvrait son front, ses joues. Sa respiration s’échappait de ses lèvres avec des grincements, des sifflements…

— Ah ! gémit-il soudain, enfin vaincu par le supplice, je souffre trop.

Il eut un hoquet, un cri… presque un râle, et tout à coup, il se jeta hors de son lit… Chancelant, livide, n’ayant plus conscience de ses actes, il courut au cabinet de toilette voisin et repoussa la porte derrière lui.

Caulaincourt s’était dressé tout droit… L’espoir brillait en ses yeux avidement fixés sur le panneau qui dérobait l’Empereur à ses regards.

Et comme il restait là, heureux et anéanti, une tête anxieuse parut dans l’entrebâillement de la porte de l’antichambre, une voix faible comme un souffle murmura :

— M. de Caulaincourt.

Le diplomate se retourna :

— Espérat, dit-il !

— Oui, moi… Mais Sa Majesté… mais l’Empereur… ?

— Il est sauvé, j’espère… grâce à toi, grâce au stratagème qui t’a fait mêler à l’eau de cette carafe le contrepoison…

— Sauvé… alors : Vive l’Empereur !

Dans un mouvement de joie irréfléchie, le jeune garçon bondit dans la chambre et sautant au cou de M. de Caulaincourt, embrassa celui-ci à plusieurs reprises.

Il riait, et pleurait à la fois. Quant au diplomate, aussi bouleversé que lui-même, il cherchait vainement à se débarrasser de l’étreinte de Milhuitcent, en bredouillant :

— Assez ! assez ! tu m’étouffes… Il est sauvé… inutile de m’étrangler pour cela.

— Sauvé… Vous aviez donc prévu que je chercherais la mort ?

Ces mots résonnèrent aux oreilles des deux fidèles comme un éclat de tonnerre. Ils se séparèrent brusquement, regardant du côté d’où venait le son.

Sur le seuil du cabinet de toilette, Napoléon était debout, blême, s’appuyant au chambranle.

Il se fit un lourd silence, puis Espérat s’approcha de l’Empereur et mettant un genou en terre :

— Pardonnez-moi d’avoir agi contre votre volonté, Sire, mais la France a besoin que vous viviez.

— C’est donc à toi que je dois…

— Le contrepoison délayé dans l’eau de cette carafe…, du tannin, ennemi de l’opium… Oui… Sire.

Le jeune homme avouait sans peur, son clair regard fixé sur celui du Maître.

— Un contrepoison… Comment saviez-vous ?

— Le cœur devine ce que la raison ne perçoit pas.

— Le cœur ?

— Oui… M. de Caulaincourt qui vous aime, autant que moi, avait lu dans votre pensée.

— Et…

— Vous nous êtes rendu, répliqua Milhuitcent en fondant en larmes.

Pendant un instant, Napoléon parut lutter contre son émotion. Enfin ses yeux se voilèrent…

— Sire, vous pleurez, s’écria Espérat, donc vous pardonnez.

— Oui je pardonne, car je pleure sur toi, sur Caulaincourt, sur votre dévouement… et aussi sur moi que votre affection condamne vivant, à connaître l’horreur du tombeau.

— Que dites-vous, Sire…

— Il n’y a plus de Sire.

— Si… Malgré tout, plus haut que les vainqueurs d’un jour… vous restez l’Empereur. L’aigle domine les hommes.

Napoléon secoua la tête :

— L’aigle est blessée à mort, l’aigle est morte.

— Non, Sire, l’aigle est immortelle.

Et s’animant par degrés, tel un devin tourmenté par l’inspiration :

— Les Bourbons en France… folie… ils ne comprennent pas, mais je vois, je vois demain, ces rois, esclaves de l’étranger, serviteurs d’une tradition que la révolution a brisée… en désaccord avec la nation… Je vois le peuple tourner les yeux vers l’île d’Elbe, tendre les bras vers son chef, vers son Empereur. Oh ! Sire, Sire, croyez-moi, M. de Caulaincourt, Marc Vidal, mon père adoptif, ses cinquante partisans, votre garde, tous ceux que révolte la défaite et la servitude, nous sommes là pour dénoncer les fautes de ces rois qui osent rentrer en France à la suite de l’invasion… Vivez… Vivez… La patrie a besoin de vous.

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Le 20 avril, après des adieux déchirants à la garde, après avoir embrassé devant le front des troupes, le général Petit, porte-drapeau de la légion… l’Empereur prenait la route de l’exil.

Mais à une fenêtre du palais Espérat Milhuitcent parut. À ce grand vaincu il cria :

— Sire ! l’aigle est immortelle…

Puis il rugit :

— Vive l’Empereur !

Et les soldats éperdus, la gorge serrée par l’angoisse, répétèrent de leurs voix rauques.

Vive l’Empereur !

Donnant ainsi au prisonnier, au fugitif, au condamné de l’Europe apeurée, l’acclamation glorieuse des apothéoses.