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La Mort de la Terre - Contes/Après le naufrage

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APRÈS LE NAUFRAGE


Nous parlions du Chanzy. Chacun y allait de sa petite anecdote ou de son trait de mœurs. On aurait cru que la plupart d’entre nous avaient fait le tour des océans. Au fond, nous ressassions et déformions des faits déjà cent fois ressassés et déformés ; c’est le sort des réalités humaines : toutes, par le secours de la parole ailée, se transforment en fables.

Seul, le commandant Desgenest, qui avait longuement parcouru la planète, gardait le silence. À la fin, cependant, il se mit à dire :

— Moi aussi, j’ai fait naufrage, et, comme le rescapé du Chanzy, j’ai eu seul la chance de revoir, après le désastre, la divine lumière.

« Je revenais d’Égypte sur un paquebot sénile, aux rouages essoufflés, mais à la carapace encore résistante. La tempête nous saisit presque en vue des côtes de France. Elle fut formidable. La triste demeure flottante tantôt croulait au fond d’un gouffre, tantôt s’élevait sur des collines écumeuses. La puissance et la sagesse humaines devenaient semblables à la puissance et à la sagesse de quelques fourmis saisies par un torrent. Le capitaine faisait ce qu’il pouvait, le pauvre bougre. Le torse lié à la passerelle, il rugissait stoïquement des ordres dans le porte-voix.

« L’heure du destin était venue. Les vieux flancs du navire craquèrent sur un écueil, l’eau souveraine saisit sa proie, et, cinq minutes plus tard, je flottais sur le désert liquide, frénétiquement accroché à une futaille vide.

« L’épouvante et la volonté se partageaient mon âme. Je croyais que j’allais mourir, mais cela ne diminuait en rien mon énergie… Ce qui finit par la diminuer, c’est que l’eau m’entra plusieurs fois par les narines ou par la bouche. J’étouffais, je sentais faiblir mes muscles, lorsque, dans un moment où la vague me soulevait, je vis la côte et, entre la côte et moi, un canot monté par un seul homme.

« Ce canot prenait à mes yeux quelque chose de fantasmagorique. Son unique occupant était-il un naufragé comme moi ? Ou — hypothèse insane — était-ce un sauveteur ?… Ces questions, vous pensez bien, passèrent dans ma cervelle en une fraction de seconde. L’instinct dominait, l’instinct qui me poussait sauvagement vers la barque.

« Les circonstances me favorisèrent. Un tourbillon saisit mon épave et la maintint à peu près en place, tandis qu’une vague tangente amenait le canot à peu de distance. Je vis l’homme ramer désespérément ; il fut à quelques brassées, puis tout proche. Et, dans la fureur des météores, il réussit à me hisser dans sa coquille.

« — Ça y est ! hurla-t-il… La « veigne » est pour nous… je la sens ! Du « nerve » !

« C’était un type au visage berbère, les cheveux plats, le nez en cimeterre, et qui, lorsqu’il riait, montrait des dents de chacal. Il s’était remis à ramer. Une fureur héroïque crispait ses lèvres. Par moments, il poussait une clameur ou une injure :

« — Pécaïre ! Rosse de mer… Pas peurr. Quand on a peurr, elle vous mange… Va donque, bougresse !

« J’étais inerte. Une paix extraordinaire m’était venue. Je me sentais comme débarrassé de ma personne. Cet homme avait pris mon sort en charge.

« Cependant, la côte approchait. Elle était hérissée de falaises, pleine de pièges, mais on apercevait aussi une longue plage qui nous faisait face.

« — C’est là qu’il faut arriver, ricana l’homme ; si onn se fout contre la falaise, il y aura des embêtemains ! Mais nous avons la veigne !

« Nous l’avions, effectivement ; après quelques soubresauts, la barquette échoua sur le sable.

« — Hein ! Sauvés… La rosse de mer, elle est bernée ! mugit mon Provençal. Voyez-vous, quand on a la veigne ! Aujourd’hui, je sentais que j’irais jusqu’au bout, dès le momain où j’ai filé à votre secours.

« — Comment ! m’écriai-je avec stupéfaction. Vous aviez pris la mer pour me sauver ?

« — Un peu, mon bon ! Je vous suivais de là-haut, tenez… et de me painser que vous étiez tout seul, ça me crevait le cœur. Je me dis : « Pascalon, si tu n’es pas un couillon, tu iras jouer la partie avecque lui, bagasse ! » Et comme je suis obstiné, biengue, j’ai marché, quoi !

« Mes yeux étaient pleins d’eau. Je regardais ce brave homme avec une exaltation de reconnaissance. Et, lui ayant saisi les mains :

« — Ah ! mon ami, m’écriai-je, mon héros ! C’est entre nous à la vie à la mort !

« — Vous emballez pas ! riposta-t-il avec un attendrissement sur sa face bistre. C’est tout naturel, vé ! Et puis, soyons pratiques. Il faut se sécher, se réchauffer et manger un morceau.

« Il me conduisit dans une bastide, construction solitaire et lézardée, où il alluma un feu d’épaves. Ensuite, il me donna de grossiers vêtements de rechange et se mit à cuire quelques poissons. Je fis là, avec ces poissons, des olives, du pain dur et une poignée de figues sèches, un repas magnifique, pendant lequel l’homme me raconta des histoires pleines de saveur, de réalisme et de malice méridionale. Après quoi, je lui exprimai une fois de plus ma reconnaissance et je me sentis saisir par une invincible torpeur.

« — Vous êtes mort de fatigue ! remarqua mon hôte. Il n’y a qu’une chose à faire, mettez-vous là et roupillez…

« Il n’y avait qu’à lui obéir. Je m’étendis sur un matelas de varech, je tombai dans un sommeil profond et qui, pourtant, fut interrompu par je ne sais quelle inquiétude du subconscient…

« Je n’ouvris pas tout de suite les yeux. Et, quand je les ouvris, ce ne fut qu’à peine. À travers mes cils, j’entrevis mon sauveur, près du feu. Il palpait mes vêtements, qui séchaient sur une corde… Tout à coup, je vis qu’il tenait mon porte-monnaie… Il l’examina, d’un air rêveur, et l’ayant ouvert, il eut un tressaillement. Puis, avec précaution, il tourna le visage de mon côté : j’avais fermé les yeux ; d’instinct, je respirais comme on respire pendant le sommeil… Alors, avec un soupir, il plongea ses gros doigts dans le porte-monnaie, qui était bourré, il en retira trois ou quatre pièces d’or et le remit en place…

« Hélas ! conclut le commandant, cet homme avait risqué sa vie pour sauver la mienne, il avait été héroïque, généreux, hospitalier et même délicat… il méritait que je l’aimasse comme un frère, il n’aurait eu qu’un mot à dire pour avoir la moitié de ma fortune… et il me chipait quelques louis ! Ah ! que l’âme humaine est incohérente ! »