Mozilla.svg

La Mort de la Terre - Contes/La Jeune Saltimbanque

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

LA JEUNE SALTIMBANQUE


Je possède dans la Saintonge, raconta Rambourg, une forêt de pins, avec une maison de maître, une ferme et quelques vagues cultures. Il y a cent cinquante ans que ce bien est dans la famille : mon arrière-grand-père l’acheta, pour un morceau de pain, d’un vieux gentilhomme qui s’en débarrassait parce que sa femme, ses filles, ses fils et ses petits-enfants y étaient tous morts. Il croyait le domaine hanté par le diable. Jamais ma famille ne s’en est aperçue. Quatre générations s’y succédèrent sans catastrophes, sinon celles qui sont communes à la malheureuse bête humaine. L’acquéreur se prolongea jusqu’à quatre-vingt-neuf ans ; mon grand-père ne fut pas loin d’atteindre son siècle ; mon père et ma mère vécurent de longs jours.

Quand le domaine m’échut, j’approchais de la quarantaine : mes aînés me le cédèrent moyennant l’abandon d’une part raisonnable de mon héritage. Et moi, qui l’aimais beaucoup, j’y passais sept mois sur douze, dans une solitude ravissante. Ma vie était à la fois modeste et très large. Modeste pour ce qui regarde les luxes de pure parade ; large en ce qui concerne les conforts profonds : deux forts chevaux à l’écurie, qui servaient indifféremment à la selle et à l’attelage, un coupé moelleux, un landau bien rembourré, une admirable cuisinière, un valet de chambre actif, silencieux et adroit, un excellent valet d’écurie et un jardinier qui me fournissait de fruits et de légumes merveilleux. Est-ce que les milliards peuvent, au fond, donner davantage à une créature périssable ?

Un dimanche après midi, je lisais Pantagruel, devant une belle flambée de pin, car on approchait d’octobre et le vent du Nord soufflait moult aigrement. J’étais seul, ou à peu près. Sauf la cuisinière, mes domestiques assistaient à une fête votive, dans un canton prochain : ils ne devaient revenir que le soir. Je venais de déposer Pantagruel et j’allumais une bouffarde, lorsque j’entendis palabrer dans le vestibule. L’accent rude de Florence, la cuisinière, alternait avec une voix basse et timide :

— Y a une croûte de pain et un verre d’eau ! criait Florence. J’ai pas le droit de disposer du bien du maître !… Et faut déguerpir, vu que c’est pas une auberge…

La voix basse insistait. Pris d’une de ces curiosités sans cause, comme nous en avons tous, j’ouvris ma porte et je jetai un regard furtif dans le couloir. Trois chétives silhouettes se tenaient au bout du perron devant la Florence moustachue, taillée en cent-gardes. C’étaient une adolescente et deux fillettes. Des oripeaux vétustes couvraient leurs ossatures ; le vent, le soleil et la pluie avaient recuit leurs peaux ; elles avaient cet air fauve et cet œil au guet des êtres qui vagabondent au sein d’une société conformiste, où chaque créature porte en quelque sorte son numéro matricule. L’adolescente montrait des joues aplanies, une terrible chevelure de poix et des yeux bleu-Léman, immenses et encore agrandis par la misère. Au demeurant, ni laide ni jolie, avec des particularités plutôt séduisantes :

— Ma petite sœur ne peut plus marcher ! gémissait-elle. Non, elle ne peut plus… Elle a les pieds en sang.

C’était vrai ; on voyait du rouge aux crevasses de la chaussure.

— Eh bien, m’écriai-je… qu’elle se repose !

Et m’adressant à la rude Florence :

— Tu donneras de la viande froide ; du pain, des fruits… et du vin.

Florence, pour peu que sa responsabilité fût couverte, n’était pas inhospitalière :

— Comme Monsieur voudra ! grommela-t-elle.

Quant à l’adolescente, elle demeura un bon moment interdite, ses vastes yeux fixés sur moi. Puis, elle murmura avec une ardeur émouvante :

— Merci, monsieur ! Ça vous sera compté.

Je les fis installer dans une petite pièce badigeonnée au lait de chaux et ordonnai d’apporter de l’eau tiède afin qu’on pût soigner le pied de la sœurette.

Quand je reparus, une heure plus tard, les petites s’étaient réconfortées et avaient fait un bout de toilette. Avec son visage débarrassé de la poudre des routes, sa chevelure aux moires violettes, ses yeux frais et fervents, l’aînée avait un charme sauvage. J’appris qu’elle était la fille d’un saltimbanque, que ses parents étaient morts l’un après l’autre, qu’elle restait seule pour tenir les cadettes, n’ayant d’autre talent que le lancement du couteau et quelques menus tours d’escamotage. Une grande sincérité émanait de sa pauvre personne, si bien que, lorsqu’elle voulut repartir, avec la blessée qui boitillait, je lui dis :

— Restez jusqu’à demain… il y a des lits dans les combles et vous avez besoin de repos.

— Ah ! monsieur, s’exclama-t-elle, pour sûr, ça vous portera chance !

Elle avait les yeux pleins de larmes.


Une heure plus tard, j’avais repris mon Pantagruel, et je lisais paisiblement, quand j’entendis une rumeur singulière. Comme je levais la tête, la grande porte claqua, Florence parut, tout échevelée, les mains tremblantes :

— Monsieur, cria-t-elle, je viens du verger… j’ai juste eu le temps de fuir… y sont là.

— Et qui donc est là ? fis-je, stupéfait.

— J’sais pas, monsieur. Je crois bien que c’est la bande à Foyart.

Quoique je ne sois pas lâche, je me sentis mal à l’aise. Cette bande à Foyart, composée d’individus féroces et braves, terrorisait un département voisin et avait, depuis plusieurs années, commis des crimes épouvantables.

— Combien sont-ils ?

— Ils sont quatre.

Je saisis la première arme à ma portée, une trique de chêne… Des vitres se brisèrent : les bandits, trouvant les portes fermées, entraient par les fenêtres. À tout hasard, je me précipitai vers le couloir ; si je pouvais arriver au premier étage, j’aurais des armes à feu pour me défendre. Au moment où je sortais de la chambre, je vis la jeune saltimbanque avec ses deux sœurs. Elle était aux écoutes, le regard tendu et tenait à la main un petit sac rouge…

Une forme massive parut au bas de l’escalier, barrant la route de l’étage.

— Rentrons ! dis-je aux petites.

Trois secondes plus tard, nous nous trouvions tous dans mon cabinet, la porte fermée à double tour et le verrou poussé. Un bruit de gros pas retentissait dans le corridor, et, pendant que les bandits se concertaient, j’eus le temps de tirer les volets aux croisées.

Florence allumait la lampe et des bougies.

À la fin, une voix rauque s’éleva, qu’accompagnait un coup de pied dans la porte :

— Ouvrez !… On vous fera pas de mal !

Toute réponse eût été vaine. Nous gardâmes le silence. Je tenais ma canne de la main droite et, de la gauche, j’étreignais un lourd presse-papier.

Brusquement, la porte fut défoncée ; quatre individus, le visage couvert de linges, où l’on avait percé des trous pour les yeux, apparurent.

À toute volée, je jetai mon presse-papier. Il dut atteindre un des envahisseurs, car un cri de rage retentit, suivi d’une détonation.

Et alors il se passa une chose fantastique. La jeune saltimbanque s’était placée devant moi ; elle avait extrait du sac rouge un couteau aigu, un de ces couteaux dont elle se servait, à la foire, pour ses jeux d’adresse ; elle visait, d’un air candide et attentif.

L’arme fendit l’espace et s’enfonça dans la gorge du plus proche des survenants : l’homme poussa un rauquement ; ses complices bondirent…

Mais, coup sur coup, avec une rapidité foudroyante, trois autres couteaux filèrent, dont aucun ne manqua le but.

Deux des bandits gisaient par terre. Les autres, épouvantés, essayèrent de fuir ; je n’eus aucune peine à les terrasser à coups de canne et à les ligoter.

Quant à la jeune saltimbanque, elle demeurait là, avec son air innocent, un peu tremblante pourtant ; et elle disait :

— N’est-ce pas, monsieur, que ça vous a porté chance ?