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La Mort de la Terre - Contes/Le Dormeur 2

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LE DORMEUR


À Monsieur et Madame Charles Perret.

Ce serait une curieuse révélation pour les pauvres diables, fit le demi-milliardaire James-Edward Wymond, si l’on pouvait dresser une statistique des circonstances qui ont mené les hommes les plus riches de notre temps à la fortune. Sans doute, on parvient rarement très haut si l’on n’est pas pourvu d’énergie et d’ingéniosité ; mais j’ai connu des gens extraordinairement doués pour les affaires, et d’une activité dévorante, qui n’ont jamais pu réaliser une fortune, faute de la grosse chance ou des trois ou quatre chances moyennes sans lesquelles on reste « collé contre la muraille ». Allez ! ceux qui prétendent ne rien devoir qu’à leur travail ou à leur génie sont ou des menteurs ou des illusionnés. Le hasard qui fait prospérer un gland et périr un autre dans l’estomac d’un porc ne laisse pas d’avoir encore son influence sur le destin des hommes. Quant à moi, je compte au moins trois bonnes chances dans ma vie. Grâce à la première, je devins plusieurs fois millionnaire. La seconde me hissa à la plate-forme des cinquante millions. La troisième m’a classé parmi les grands rois de l’industrie américaine. Mais c’est la première dont je garde le plus profond souvenir : c’est après tout la plus décisive. J’aime à y rêver, quand les affaires me laissent une minute, d’autant plus qu’elle me ramène vers la jeunesse et, hélas ! il n’y a pas de milliards qui vaillent l’œil, le pied et le cœur de la vingtième année. Demandez plutôt au vieux Carnegie. Il a poussé à ce propos des gémissements qui ne dépareraient pas les œuvres de Jérémie.

Donc j’avais vingt-cinq ans, et je courais le monde en quête d’affaires. Je n’avais pas de préférence. Je me sentais, comme tant d’autres de mes compatriotes, apte à toutes les entreprises. Pour l’heure, je revenais d’un ignoble et puant pays où j’avais épuisé mes économies à « tâter » du pétrole. Les sondages n’ayant pas réussi, je m’en retournais vers le Texas, la poche à peu près vide et n’ayant pas d’autre propriété que mon cheval, un bon rifle, un bowie, deux revolvers et des munitions. Un sale moment dans ma vie ! Oui, un sale moment, en vérité ! Il faut dire que c’était la seconde fois que je dégringolais. Trois ans auparavant, j’avais déjà perdu toute mon épargne à chercher du cuivre là où il n’y avait que des pierres. Je voyais l’avenir en noir, — et la région que je traversais, marécageuse et sinistre, n’était pas faite pour me réconforter. Un matin d’octobre, par un temps « pourri », sous un ciel bas, où les nuages traînaient comme du linge mal lavé, je trottais le long de la savane. Je me sentais plus mélancolique encore qu’à l’ordinaire, d’autant plus que mes vêtements étaient humides depuis la veille, ce qui est bien la chose la plus inconfortable que je connaisse. Vers midi, apercevant un bouquet d’érables, je résolus d’y faire halte pour manger une boulette de pemmican et une briquette de biscuit. Quand nous parvînmes près des arbres, mon cheval fit un écart : j’aperçus une jument qui paissait la savane et un homme étendu sur le sol. Après avoir décroché mon rifle, car ce sacré pays pullulait de pirates, j’arrêtai ma bête et je considérai l’individu. Il avait l’air de dormir, mais il pouvait tout aussi bien être mort. Pour éclaircir la situation, il fallait descendre de cheval, ce que je me décidai à faire. Eh bien ! l’homme n’était pas mort. Toutefois il respirait à peine et son cœur battait assez mollement. J’eus beau le secouer, grogner comme un ours, hurler comme un loup, il demeura insensible.

Dépourvu de la plus légère notion médicale, je ne pouvais naturellement rien faire. Je me bornai à lui mettre sous la tête sa couverture pliée en huit et je mangeai mon pemmican et mon biscuit. Quand j’eus terminé ce maigre repas, l’homme n’avait pas bougé, — son souffle était toujours aussi faible. J’allumai le calumet du conseil, c’est-à-dire que je fumai un des derniers cigares qui me restaient, et je me mis à réfléchir. Quoique je fusse impatient de revoir des endroits plus confortables que la Prairie, je ne songeai pas un moment à abandonner le dormeur. Le territoire abondait en bêtes de proie, qui ne se seraient pas gênées pour dîner d’un Yankee léthargique : d’ailleurs le fait seul d’être exposé à l’air humide pouvait être une cause de mort. « C’est agaçant, me dis-je… mais il faut que je reste. Je vais allumer du feu, faire sécher ma couverture, puis la sienne… et s’il y passe tout de même, je n’aurai pas du moins son départ sur la conscience. »

Je fis comme je l’avais résolu. De longues heures s’écoulèrent, et le soir approcha sans que l’homme eût fait le moindre mouvement. Dire que j’étais inquiet serait de l’exagération. Mon existence était trop aventureuse pour que j’attachasse un prix considérable à la vie d’un homme et celui-ci ne payait pas de mine. Avec son nez en rostre, sa bouche de fauve, son menton pointu, il avait l’air d’un écumeur de savane. Je n’étais donc guère ému, mais je m’impatientais — et j’ai souvent pensé depuis que la profession de garde-malade est une profession exécrable. Le crépuscule vint, puis la nuit. J’enveloppai l’homme avec soin et, recru de fatigue, je m’abandonnai au sommeil. Je dormais depuis plusieurs heures, lorsqu’un hennissement me réveilla. Tout de suite, j’aperçus des bêtes qui rôdaient autour de nous, je reconnus des coyotes, en nombre insuffisant pour m’inquiéter. Comme ils m’agaçaient cependant, je pris un tison et fis une charge à fond de train ; les maudites bêtes s’enfuirent dans les ténèbres.

Tandis que je revenais près du feu, une voix faible se fit entendre :

What’s the matter ? [1]

— Il se passe, répondis-je, que je viens de chasser des coyotes qui énervaient nos chevaux. En ce qui vous concerne, vous venez de vous éveiller d’un sommeil dont j’ai vainement cherché à vous faire sortir pendant toute une maudite journée !

L’homme se redressa. À la lueur du feu, il me considéra de ses yeux sombres, et qui louchaient un peu, puis il murmura :

— Alors, vous vous êtes arrêté pour moi ?

— Vous pouvez le dire, old fellow… Sans vous, je serais dans les environs de Horsetown…

L’homme parut pensif. À mesure qu’il s’éveillait, ses yeux luisaient davantage. Il finit par dire :

— Après tout, vous m’avez peut-être sauvé la vie…

— Ce n’est pas impossible ! répliquai-je.

Il se tut encore. Puis il se mit à m’interroger, puis il me donna lui-même quelques détails sur la course qui avait abouti à sa léthargie.

Il me regardait fixement, il semblait m’observer jusqu’au fond de l’âme et peu à peu il me devenait sympathique : je le sentais fruste, rude, presque sauvage, mais loyal et sans mesquinerie. Il reprit :

— Savez-vous quoi ? Je cherchais un compagnon sûr… Quelqu’un avec qui je pourrais lutter contre les autres… Pourquoi ce compagnon ne serait-il pas celui qui m’a, peut-être, sauvé la vie plutôt qu’un autre ?… Je vais vous dire : j’ai découvert un placer…

Je ne pus m’empêcher de sourire, car mes déceptions m’avaient rendu sceptique. Alors, lui, silencieusement, tira un sachet de sa ceinture et d’un geste qui ne manquait pas de noblesse, me le tendit. Je l’ouvris, après m’être rapproché du feu, et je ne pus retenir un cri : le sac était plein de belles pépites d’or.

L’homme tint parole, acheva James-Edward Wymond ; nous exploitâmes ensemble le placer qu’il avait découvert et j’en retirai, pour ma part, un bénéfice net de cent mille dollars. Et voilà ma première grosse chance : avouez que mon énergie et mon habileté n’y eurent aucune part.

  1. Que se passe-t-il ?