La Mort du Moine

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Derniers Poèmes, Texte établi par (José-Maria de Heredia ; le Vicomte de Guerne), Alphonse Lemerre, éditeurL’Apollonide. La Passion. Les Poètes contemporains. Discours sur Victor Hugo (p. 35-40).






Les reins liés au tronc d’un hêtre séculaire
Par les lambeaux tordus de l’épais scapulaire,
Le moine était debout, tête et pieds nus, les yeux
Grands ouverts, entouré d’hommes silencieux,
Kathares de Toulouse et d’Albi, vieux et jeunes,
En haillons, desséchés de fatigue et de jeûnes,
Horde errante, troupeau de fauves aux abois
Que la meute pourchasse et traque au fond des bois.
Et tous le regardaient fixement. C’était l’heure
Où le soleil, des bords de l’horizon, effleure,
Par jets de pourpre sombre et par éclats soudains,
Les monts dont la nuit proche assiège les gradins ;
Et la tête du moine immobile, hantée
D’yeux caves, semblait morte et comme ensanglantée.

Or, le chef des Parfaits fit un pas et tendit
Le bras vers le captif, et voici ce qu’il dit :

— Frères, voyez ce moine ! Il a la face humaine,
Mais son cœur est d’un loup, chaud de rage et de haine.
Il est jeune, et plus vieux de crimes qu’un démon.
Celui qui l’a pétri de son plus noir limon
Pour être dans la main de la Prostituée
Une bête de proie au meurtre habituée,
Et pour que, de l’aurore à la nuit, elle fût
Toujours soûle de sang et toujours à l’affût,
Fit du rêve hideux qui hantait sa cervelle
Un blasphème vivant de la Bonne Nouvelle.
Frères ! Notre Provence, ainsi qu’aux anciens temps,
Souriait au soleil des étés éclatants ;
Sur les coteaux, le long des fleuves, dans les plaines,
Les moissons mûrissaient, les granges étaient pleines,
Et les riches cités, orgueil de nos aïeux,
Florissaient dans la paix, sous la beauté des cieux ;
Et nous coulions, heureux, nos jours et nos années,
Et nos âmes vers Dieu montaient illuminées,
Vierges du souffle impur de la grande Babel
Par qui saigne Jésus comme autrefois Abel,
Et qui, dans sa fureur imbécile et féroce,
Étrangle avec l’étole, assomme avec la crosse,
Ou, pareille au César des siècles inhumains,
De flambeaux de chair vive éclaire ses chemins !
Mais nos félicités, hélas ! sont non moins brèves
Que les illusions rapides de nos rêves,

Et, dans l’effroi des jours, l’épouvante des nuits,
Les biens que nous goûtions se sont évanouis,
Quant l’Antéchrist Papal, hors du sombre repaire,
Eut déchaîné ce loup sur notre sol prospère.
Il est venu, hurlant de soif, les yeux ardents,
La malédiction avec la bave aux dents,
Et poussant, comme chiens aboyeurs sur les pistes,
L’assaut des mendiants et des voleurs papistes
À qui tous les forfaits sont gestes familiers :
Princes bâtards, barons sans terre et chevaliers,
Pillards, chassés du Nord pour actions perverses,
Et routiers vagabonds d’origines diverses.
Et tous se sont rués en affamés sur nous !
Et ce boucher tondu, le sang jusqu’aux genoux,
Pourvoyeur de la tombe et monstrueux apôtre,
Le goupil d’une main et la torche de l’autre,
Sans merci ni relâche, en son furieux vol,
A promené massacre, incendie et viol !
Frères, souvenez-vous ! Nos villes enflammées
Vomissent au ciel bleu cris, cendres et fumées ;
Nos mères, nos vieillards, nos femmes, nos enfants,
Par milliers, consumés dans les murs étouffants,
Pendus, mis en quartiers, enfouis vifs sous terre,
Font du pays natal un charnier solitaire
D’où les corbeaux repus s’envolent, et qui dort
Dans l’horreur du supplice et l’horreur de la mort,
Mais qui gémit vers Dieu plus haut que le tonnerre !
Or, voici l’égorgeur et le tortionnaire.
La Justice tardive en nos mains l’a jeté.
Parle donc, Moine, au seuil de ton éternité !

L’heure est proche. Réponds. Repens-toi de tes crimes,
Et que Jésus t’absolve au nom de tes victimes. —

Et le Moine écoutait l’homme impassiblement,
Tête haute, au milieu d’un sourd frémissement
De vengeance certaine et de plaisir farouche.
Puis, un amer mépris lui contractant la bouche
Et gonflant sa narine, il parla d’une voix
Grave et dure :
                       — J’entends un insensé ! Je vois
De galeuses brebis, loin du Berger qui pleure,
Dans la vivante mort s’enfoncer d’heure en heure,
Et je leur dis ceci par ultime pitié :
Gémissez ! Déchirez votre corps châtié,
Lavez de votre sang les souillures de l’âme ;
Et, peut-être, échappés à l’éternelle flamme,
Dans quelques milliers de siècles, mais un jour,
Serez-vous rachetés par le divin Amour,
En vertu de la longue épreuve expiatoire
Et des heureux tourments du sacré Purgatoire.
Faites cela. J’ai dit. Sinon, chiens obstinés,
Chair promise à l’Enfer pour qui vous êtes nés,
Maudits septante fois, rebut du monde, écume
D’infection, qui sort de l’abîme et qui fume
De la gorge du Diable, allons ! Ne tardez plus,
Frappez ! Couronnez-moi du nimbe des Élus ;
Faites votre œuvre aveugle, ô misérable reste
De réprouvés, hideuse engeance, opprobre et peste
Des âmes ! Hâtez-vous ! Pour un homme de moins,

L’Église ni Jésus ne manquent de témoins.
Mille autres surgiront du sang de mon cadavre,
Mille autres brandiront le glaive qui vous navre ;
Et je vois, au delà de ce siècle, approcher
Le jour où, dans le feu du suprême bûcher,
Le dernier d’entre vous, qu’un autre feu réclame,
Aux vents du Ciel vengé rendra sa cendre infâme.
Tuez ! Je vous défie et vous hais.


                                                — Qu’il soit fait
Ainsi que tu le veux, Moine ! dit le Parfait.
Au nom des justes morts, crève, bête enragée !
Va cuver tout le sang dont ta soif s’est gorgée.
Ô monstrueux bâtard, fruit impur et charnel
De Rome la Ribaude et de Satanaël,
Sans qu’il puisse jamais la revomir au monde,
Rends-lui, plus maculée encor, ton âme immonde ;
Et, du fond de l’abîme où tes dents grinceront
Sous le reptile en feu qui rongera ton front,
Entends crier vers toi, de la terre où nous sommes,
Les exécrations des siècles et des hommes !
Va ! Meurs ! —


                          Et le couteau tendu, rigide et lent,
Du sinistre martyr troua le cœur sanglant.
Et lui, plein d’un frisson d’inexprimable extase,
Renversa doucement sa tête blême et rase ;
Un sourire de joie et de ravissement
Sur ses lèvres erra voluptueusement ;
Son regard s’en alla vers la voûte infinie

Et dans un long soupir de sereine agonie,
Il dit :
 
                    — Lumière ! Amour ! Paix ! Chants délicieux !
Salut ! Emportez-moi, saints Anges, dans les Cieux ! —