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La Musique de la taverne et les prophéties du cabaret

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La Musique de la taverne et les Propheties du cabaret, ensemble le Mespris des Muses.

XVIIe siècle



La Musique de la taverne et les Propheties du cabaret,
ensemble le Mespris des Muses.

Lorsque l’on met la nappe sur la table avec assiettes et serviettes, c’est l’ouverture du livre.

Pour les Notes.

Si la nappe n’a point servy, c’est une blanche.

Si la maistresse n’est pas trop blonde, c’est une noire.

Si la servante est boiteuse, c’est une croche.

Pour les Mesures.

Si la pinte est pleine, c’est plaine mesure.

Si quelque alteré en entrant estrangle trois verres de vin sans manger, c’est mesure triple.

Pour les Tons.

Si le valet apporte un pot quy ne soit pas plein, on luy donne rafle de cinq : c’est une quinte.

Si le vin qu’il apporte n’est pas bon, c’est un sol.

S’il en apporte d’autre quy ne soit meilleur, c’est un fa.

Si le maistre, montant en hault, veult discourir, on luy faict reprendre son vin, c’est ré, ut.

Si, par après, quelqu’un en apporte de bon, c’est la, my.

Si quelqu’un, faisant semblant d’aller coucher, au lieu de son lict prent celuy de sa servante, c’est une feinte d’Isis1.

Pour les Clefs.

Lorsqu’on est sur la servante, l’on y entre par B dur ou B carre, et l’on y travaille par nature, et l’on en sort par B mol.

Le reste de la Musique.

Si le valet, estant fasché, donne sur les oreilles à quelqu’un avec un pot de deux pintes, c’est une quarte.

Si celuy qu’il a attrapé courant après luy tombe sept ou huict degrez, c’est une octave.

Si quelqu’un est yvre, s’il se couche sur un lict et dort deux ou trois heures, c’est une pause.

Si, après estre reveillé il ecorche le renard2,c’est une diminution.

Lorsque l’on est bien saoul et que le ventre est si bien tendu qu’on pourroit tuer un pou dessus, c’est l’unisson.

Lorsque l’on vient à compter, si le maistre demande cent et qu’on ne luy en veuille donner que soixante, c’est un contre-point.

Si le maistre veult argent comptant et qu’on n’en aye point, ce sont les soupirs.

Si deux ou trois, craignant de laisser le manteau, prennent la fuitte, ce sont les fugues.

Si l’hoste descend et crie dans la rue après ceux qui fuyent : « Au voleur ! au voleur ! arrestez ! Ils m’emportent mon bien ! » c’est la dernière note, quy est plus longue que toutes les autres.

Le Mepris des Muses.

Nous perdons temps de retiver3.
Amis, il nous faut festiver !
Voicy Bacchus quy nous convie
À bien mener une autre vie !
Laissons là ce fat d’Apollon,
Chions dedans son viollon.
F… du Parnasse et des Muses !
Elles sont vieilles et camuses ;
F… de leur sacré ruisseau,
De leur archet, de leur pinceau
Et de leur verve poetique,
Que j’appelle ardeur frenetique !
Pegase, enfin, n’est qu’un cheval
Quy ne nous faict ny bien, ny mal,
Et quy le suyt et luy faict feste
Ne suit et n’est rien qu’une beste.
Voyez comme il pleut au dehors !
Faisons pleuvoir dans nostre corps
Du vin. Tu l’entends sans le dire,
Et c’est là le seul mot pour rire.
Chantons, dansons, faisons du bruict !
Beuvons icy toute la nuict,
Tant que demain la belle Aurore
Nous trouve tous à table encore,
Sans avoir sommeil ny repos !
Fayet4, icy nos pauvres os
Seront enfermez dans la tombe
Par la Mort, sous quy tout succombe
Et quy nous poursuit au galop.
Las ! nous ne dormirons que trop !
Prenons de ce doux jus de vigne.
Je voy Revol quy se rend digne
De porter ce dieu dans son sein.
Dieux ! comme il avalle ce vin !
Bacchus ! quy vois nostre desbauche,
Par ton sainct pourtraict que j’ebauche
En m’enluminant le museau
De ce traict que je boy sans eau,
Par ta couronne de lierre,
Par la splendeur de ton grand verre,
Par ton eternelle santé,
Par ton sceptre tant redouté,
Par tes innombrables conquêtes,
Par l’honneur de tes belles festes,
Par ton maintien si gracieux,
Par tes attribus specieux,
Par tes haults et profonds Ansthères5,
Par tes furieuses panthères,
Par ton bouc paillard comme nous,
Par ce lieu si frais et si doux,
Par ton jambon couvert d’espice,
Par ce long pendant de sausisse,
Par ce vieux fromage pourry,
Bref, par Gillot6, ton favory,
Reçois nous dans l’heureuse troupe
Des francs chevaliers de la coupe,
Et, pour te monstrer tout divin,
Ne la laisse jamais sans vin.

Chanson à boire.

——-Celle que j’ayme a tant d’appas
Et tant de doux attraicts pour être caressée,
——-Que, ma foy, je ne voudrois pas
Pour une autre beauté l’avoir jamais laissée.

——-Quand je la voy, je me sousris,
Je la mets sur le cul et je lève la teste,
——-Je la mignarde et la cheris,
Elle souffre toujours que je lui fasse feste.

——-Soit qu’elle soit blanche d’humeur,
Ou qu’elle aie la couleur d’une vermeille rose,
——-Toujours d’une même rumeur
Elle va m’aigayant, et jamais ne repose.

——-Quand je la tiens entre mes bras,
J’agence un chose long dans une fente rouge,
——-Et, sans la mestre entre deux draps,
J’en prens mille plaisirs, jamais elle n’en bouge.

——-Que si l’adresse me desfault,
Elle semble m’ayder et soulager ma peine ;
——-Elle lève le cul si hault
Qu’elle me faict aller jusques à perdre haleine.

——-Je la baise et rebaise après
En joignant dextrement ma bouche sur sa bouche,
——-Et je la serre de si près,
Que tout son petit trou avec le mien se bouche.

——-Cinq ou six coups je faics cela,
Roide, prompt et hardy, sans que je m’en degouste ;
——-Elle ne dict jamais Holà !
Tant que j’aye tiré à la dernière goute.

——-Que s’il me reste encor du cœur,
Comme je fus vaillant à ce doux exercice,
——-Ou qu’elle manque de liqueur,
Je vay au changement sans qu’elle entre en caprice.

——-Car, lassé de ces doux esbats,
Pendant qu’en ce beau jeu je la baise et me joue,
——-Souvent elle me jette en bas
Et me montre le cul, auquel je fais la moue.

——-J’ayme mieux, pour passer mon temps,
De ces grosses dondons aux humeurs bien remplies ;
——-Ces petites sans passe-temps,
Estant seiches trop tot, me semblent moins jolies.

——-Faictes tous l’amour comme moy ;
Beuvons, chantons, rions : la bouteille est remplie.
——-C’est estre ladre, sur ma foy,
De ne pas la vuider, la voyant si jolie.

Autre chanson à boire.

Quy vit jamais une rigueur pareille
À la rigueur que je souffre en aimant ?
Un feu me brusle et me va consumant,
Et, si je n’avois ma bouteille,
Je fusse mort il y a vingt ans.

J’ay beau souffrir et plaindre ma malaise,
Philis pourtant est pleine de rigueur,
Elle se plaist à nourrir ma langueur ;
Mais ma bouteille, je la baise
Et m’arrose de sa liqueur.

Doy-je cherir cette douce inhumaine,
Ou preferer à ses roses et ses lis
Celle qui tient mes maux ensevelis ?
Ah ! pour toy je laisse Philis.



1. On appeloit feinte le demi-ton. Isis est l’un des meilleurs opéras de Quinault et de Lulli. Il fut joué en 1667, ce qui peut donner à peu près la date de cette pièce.

2. Cette locution, dont il reste encore quelque chose dans le plus bas langage, se trouve déjà dans Rabelais, liv. 2, chap. 16, et dans le Baron de Fæneste, liv. 4, chap. 18.

3. C’est-à-dire faire les rétifs, regimber contre le plaisir. Estienne Pasquier s’est servi de cette expression dans le Pourparler de la loy, et l’on trouve retiveté pour humeur rétive dans la XVe des Sérées de G. Bouchet.

4. Peut-être faut-il lire Faret. Ce qui me le feroit croire, c’est que nous trouverons plus loin un autre des amis de Saint-Amant, Gilot.

5. Je ne sais ce que signifie ce mot. Il a rapport, sans doute, aux dyonysiaques ou anthesterides, fêtes de Bacchus-Antheus.

6. C’est de lui que Saint-Amant a dit dans sa pièce de la Vigne :

Vray Gilot, roy de la desbauche.

(Œuvres de Saint-Amant, édit. elzevirienne, t. 1, p. 169.)

Il le nomme aussi dans une chanson à boire, ibid., p. 181.