La Mysticité quotidienne de Max Jacob

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la mysticité quotidienne de max jacob (Revue Le Disque vert 2ème année, n°2)
Feuilles éparsesL. Broder (p. 29-33).

LA MYSTICITÉ QUOTIDIENNE DE MAX JACOB


Axiome : l’inquiétude seule pare infailliblement de quelque grandeur les individus, leurs gestes. Ce n’est point, à la vérité, que nous supportions encore les larmes trop faciles de certains désespoirs, mais pour que l’homme nous intéresse, sous le masque, il faut que se devine un tourment. Je ne sais quelle définition les dictionnaires proposent de la mysticité ; pourquoi ne point convenir que de ce nom se baptise l’état même d’inquiétude ? Ainsi, dira-t-on, Max Jacob est un mystique, sans avoir au reste à se préoccuper de ce que peut valoir sa foi : c’est que, pour nous témoins, l’objet de la passion importe peu ; seul nous décide à aimer le rythme du chant qui anime.

Tous les hommes, au moins une fois dans leur existence, ont soupiré, la tête entre les paumes « Pourquoi ? ». Il faut bien admettre avec Bacon que, du point de vue le plus humain, la recherche des causes finales comme une vierge consacrée à Dieu est stérile. Mais cette recherche des causes finales, distrayant des vulgarités coutumières, aide à supporter les années d’ennui qu’on appelle alors années d’attente ; cependant l’incapacité où nous sommes d’acquérir une certitude nous laisse parfois en route, avec le désespoir de ne pas encore soupçonner le but, la cause finale : au sein même de la mysticité, certaines contradictions rendent donc impossible un bonheur simple.

Max Jacob écrit : Antithèse. Ce mot à lui seul est une préface en tête d’un livre où le poète, cache sous l’expression de la joie, le désespoir de n’en avoir pas trouvé la réalité.

Tous les mystiques ont connu cette antithèse, car c’est bien le contraste de leurs profondes aspirations, auxquelles, malgré eux, ils obéissent, qui crée l’angoisse où ils doivent vivre ; jouets d’une marée puissante, ils suivent tour à tour le flux et le reflux ; avant les soirs d’extase, il y a les journées de la période mondaine. Mais presque tous, tandis qu’une nouvelle vague les porte à d’autres rivages, ne se rappellent plus que, cinq minutes auparavant, le flot les menait vers des îles contraires.

Tiraillé en tous sens, un Verlaine par exemple, a toujours un lyrisme unilatéral ; les médecins l’expliquent en rapprochant érotisme et mysticité.

Max Jacob, au contraire, voit de tous côtés ; il sait le travail intime de sa pensée, de son cœur ; il pourrait sortir les parcelles de son âme comme les pierres d’une mosaïque, et jamais il n’oublie rien de sa vie quotidienne ; c’est d’elle qu’il part, et il va jusqu’aux plus hauts sommets, comme du niveau de la mer au faîte de l’Himalaya, « Je suis revenu de la Bibliothèque nationale, j’ai déposé ma serviette, j’ai cherché mes pantoufles et quand j’ai relevé la tête, il y avait quelqu’un sur le mur, il y avait quelqu’un. »

Les époques et les pays lui sont familiers ; il les arrange à la manière des intérieurs, remarque un détail, le caresse, s’en agace et retourne à l’éther, au paradis ; puis en extase, subitement, il se souvient du jeu banal qui l’occupait tout à l’heure ; il retourne sur la terre, à Montparnasse, et au milieu de l’orgie, quand on frappe à la porte de l’atelier, il s’écrie « c’est le prêtre, c’est la croix. C’est la bannière et c’est la procession ». Tout le monde est dans l’effroi. Il croit qu’on partage sa pieuse terreur : « Entrez mon Seigneur. Or ce n’était que le commissaire de police, un vilain moustachu avec sa ceinture. »

À cause de cette naïveté dans la confession, beaucoup ont mis en doute la foi de Max Jacob ; on l’aime comme un paradis à la Charlot ; les grandes personnes ne veulent pas avoir l’air d’y croire. À vrai dire cette mysticité quotidienne, qui met dans la vie ce qui pour l’ordinaire se laisse dans les temples, déçoit un peu. On s’attend à quelque concert grave, or, au lieu de choisir l’orgue, Max Jacob s’accompagne sur la guitare, le piano mécanique et le banjo. La grand-messe du dimanche se joue à l’orchestre du cinéma. Mais cette naïveté chez un homme qui sait par ailleurs se montrer si perspicace, n’est-elle pas touchante comme un geste de petit enfant ?

Ami des objets familiers, il sait aux pensées futiles mêler la plus belle gravité.

Un poème commence ainsi :

Flegmatique et sensuel, je l’étais, je le reste
Si je digère mal, c’est que je suis si mou.

Et s’achève :

Navré quand tu t’en vas, joyeux quand tu t’approches,
Je ne peux qu’espérer l’amour.
Ce sont là des tourments, chrétiens de vieille roche
Que vous ignorerez toujours.
J’offre cet océan, la foi un cœur de pierre ;
Mon espérance au front la couronne de lierre.

Dans sa richesse multiple et décevante, celui qui s’écrie ; « Max est pécheur, Max est un homme », se crucifie chaque jour aux idées du maître ; bon larron, mais vrai bon larron, petit neveu du Galiléen par lui tant aimé.


1923