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La Négresse blonde (recueil)/Préface

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La Négresse blondeA. Messein (p. ix-xvi).


PRÉFACE


Guy de Maupassant affirmait que Algernon-Charles Swinburne lui semblait le mortel le plus extravagamment artiste du monde. À présent que le mortel chantre de l’immortelle Laus Veneris est mort, nous sommes deux esthètes chauves, trois pelés et quatre tondus — neuf en tout — fondés à regarder comme le plus extravagamment artiste de nos contemporains le nommé Georges Fourest.

Artiste, le poète de la Ballade en l’honneur des poètes falots, l’est, simultanément, à la manière antique et à la manière contemporaine : argonaute du verbe, Jason non pas jaseur mais passionné de rythmes et évidemment « plein du souffle grec », et explorateur du dernier bateau (lequel est un bateau ailé), Wright de la subtilité et de la nuance…

Et extravagant, il l’est aussi tout et la fois d’une façon ancienne et d’une façon moderne. On l’a qualifié d’acrobate preste et cocasse du cirque lyrique, Footit merveilleux du vers. Soit ! Mais, avant d’être Footit, il a ricané sous le pseudonyme de Triboulet ; et, premier que d’être bouffon des Valois, il a gambadé, Ægipan. Déconcertante synthèse, Georges Fourest exhibe presque en même temps les cornes du bouc, la marotte chère au jongleur du Roi et le bizarre vêtement sac où s’enveloppe l’amuseur de l’arène[1] ; il apparaît coup sur coup comme le Clown, le Fol de cour et le Satyre.

Alliance de l’homme et de la bête, et quasiment dieu, compagnon effronté et folâtre de Dionysos, ivre plus qu’à demi de chansons, de vin, de caresses, le Satyre gambade, fringue, cabriole, s’ébaudit. Est-il terrible, est-il ridicule ? Il est (c’est le cas de le dire) biscornu. Est-il beau, est-il affreux ? Il est troublant. Depuis la fourche de ses pieds jusqu’à la pointe de ses oreilles, il a de l’esprit : esprit tortueux et tumultueux, âpre et burlesque, raffiné et puéril, savant et brutal, douloureux et lascif, — et esprit surtout ricaneur, sardonien ; naturellement : esprit satyrique.

De cet esprit-là, le livre où j’ai la gloire de préambuler, abonde, foisonne, retentit, sonore de crépitations baroques et joviales qui étonnent, parmi la noble harmonie de tels beaux poèmes tout imprégnés d’Orphée peut-être et d’Euripide certainement. On s’amuse, on s’étonne, non sans quelque remords, devant une Phèdre, une Iphigénie, une Andromaque fantasquement renouvelées, et dans telles autres pièces qui n’ont pas eu de modèles millénaires et princiers dans la Singesse, par exemple, on voit luire et cligner les yeux sarcastiques du capripède et frétiller sa queue égayante.

Fou qui se sert de sa folie pour nasarder la folie universelle, le Fol de cour suscite le rire et parfois la peur. Feint-il de se plaire à des jeux puérils ? Soudain il se renfrogne et machine un piège. Prépare-t-il un tour bouffon ? Ne vous esclaffez pas trop tôt : le tour va devenir macabre. Je vous recommande aussi de ne point « charrier », comme on disait sous Louis XII, les chaussures du Fol, mi-parties de couleurs criardes : elles sont adroites, promptes et aiguës comme un pal. Et je vous conseille, sur toutes choses, de ne vous point gaudir de son sceptre surmonté d’une tête grotesque et garnie de grelots : il frappe dur sans que l’on puisse s’indigner des coups à la fois sournois et impertinents qu’il dispense.

Georges Fourest badine, mais il a compris que la vie est une farce amère ; et s’il fait semblant d’attraper des hannetons, si même il attrape pour tout de bon quelques-uns de ces coléoptères lamellicornes, il est moins abstrait que ne le pourrait croire la tribu des critiques (et celle des mêlolonthinés) par un si ingénu passe-temps. La chanson des grelots, qu’il se targue d’aimer, il l’agrémente de couplets aux sous-entendus goguenards, il la contrepointe de refrains à double entente, modulés savamment et perfidement dans une contorsion exquise des lèvres.

Coiffé comme un astrologue, la tête sur une collerette blanche de pierrot, le Clown enluminé risque entre deux coq-à-l’âne les sauts les plus périlleux et sanglote en débitant les fables les plus hilarantes. Disloqué paradoxal, funambule ahurissant, saltimbanque énigmatique, il se montre adroit à ce point qu’il peut suggérer qu’il est gauche, lui si malin qu’il peut — quand il lui plait — passer pour un lourdaud. Bateleur élégant, il pince sans rire. Pitre magique, il se fout du peuple. Comique à froid, il atteint au génie. Et il semble que ce soit lui qui ait écrit l’Épitre falote et balnéaire et inventé ces sardines


Sans voix, sans mains, sans genoux,


et ce journaliste paillard, versificateur et pétunomane qui


                … se gavait de tripe
à la mode de Caen parmi des croque-morts,


et ce vieux saint, cet adorable saint qui subit


                        … deux fois
(Saint de chair et saint de bois)
    Le Martyre pour la foi


Ainsi, Clown, Fol de cour et Satyre, Georges Fourest personnifie les trois êtres prestigieux qui représentent à travers les âges le rire artiste et extravagant.

Le plus singulier de l’histoire, — histoire non naturelle vraiment, — c’est que, dans la vie ordinaire, cet Ægipan, ce Triboulet, cet irrésistible amuseur de Cirque, affecte la tournure hautainement désinvolte, la prestance cavalcadeuse d’un officier de la garde impériale. Et c’est sans doute ce qui explique que, de même qu’en les pièces de Plaute il est constamment question d’Athènes, du Pirée, de Rhodes, d’Éphèse, de la Sicile (et que, pourtant, il est notoire que tous les actes de ces comédies, toutes leurs scènes se passent à Rome), — de même il est manifeste que tous les poèmes de Fourest, tous les décors qu’ils évoquent, l’île de Tamamourou, le bord du Loudjuji, le Lac des Libellules, se situent dans l’empire français.

Exotiques ou nationaux, ces poèmes regorgent de beautés et de Beauté. Cela seul importe.

Le plus vaseux des critiques, l’auteur des Samedis littéraires lui-même, ne pourrait qu’admirer, si jamais il ouvrait ce livre, l’alexandrin de Georges Fourest, nombreux, rimé dru, assez sonore pour réveiller des auditeurs gorgés de véronal, de trional, de sulfonal ou d’Ernest-Charl. Parfois, ce vers fait songer, par son bondissement rythmique, aux meilleures Odes funambulesques, à celle, par exemple, où Théodore de Banville, échappant à l’obsession de la rime-calembour, traçait l’inoubliable croquis de « ce groupe essentiel » :


Monsieur Courbet grimpant sur une diligence
Et sa barbe pointue escaladant le ciel.


En certaines strophes, la « Singesse » semble s’apparenier, avec moins de gaminerie rapinesque et plus de poétique éclat, à cette Négresse du Parnassiculet qu’hypnotisait de ses coruscations


Un shako d’artilleur orné d’un pompon vert.


Mais pourquoi m’évertuerais-je à lui rechercher des ascendants littéraires, alors qu’il n’a pas eu de modèle et n’aura pas d’imitateur, sa pompeuse et mirifique et retentissante Épitre testamentaire, par laquelle, évoquant des pompes funèbres insoupçonnées du miteux Chauchard, le poète ordonne, pour escorter son cercueil, « ce coffre d’orichalque ocellé de sardoines », un inégalable cortège où les esclaves d’Orient, les porteurs velus de laticlaves jaunes et les bardes édités chez Messein défilent en compagnie d’une faune peu commune — couaggas, hircocerfs, zébus, zèbres, girafes — luxe d’Empire à la fin de la Décadence, que pimentent narquoisement des causticités ultra-modernes, bouffonnes truculences tout-à-fait dignes d’un Héliogabale des quat’z’arts.

Vieil habitué du Soleil d’or, jamais, de ma demi-mondaine de vie, jamais je n’oublierai la formidable acclamation qui ébranla les murs du sous-sol où s’entassaient, chaque semaine, tant de poètes, le jour que leur fut récitée l’Épitre falote et testamentaire pour régler l’ordre et la marche de mes funérailles. Dans l’opaque fumée de la tabagie en liesse, les bravos crépitaient furieusement en l’honneur du porte-lyre absent dont les strophes se déroulaient avec une ampleur de la plus grandiloquente cocasserie.

Tous bavaient d’extase : Adolphe Rellé, aujourd’hui bénédictin, alors anarchiste ; Rambosson, notoire de par son romantique prénom d’Yvanhoé ; F.-A. Cazals, étranglé d’une haute cravate en spirales, le front barré d’une mèche à la Delacroix, féroce et loyal « en un frac très étroit aux boulons de métal ». Le piano, hebdomadairement massé par le Docteur Le Bayon, avait cessé ses gémissements coutumiers, et, assoiffés de lyrisme, les chansonniers eux-mêmes écoutaient : nasillardes clameurs de Canqueleau, vocalises sopranisées par Montoya, couplets antigouvernementaux mâchés férocement par Ferny, tout se taisait ; on n’entendait plus, scandée par le récitant, que l’impressionnante épitaphe :


Git-gît Georges Fourest ; il portait la royale,
Tel, autrefois, Armand Duplessis-Richelieu,
Sa moustache était fine et son âme loyale,
Oncques il ne craignit la vérole, ni Dieu !


Quand le dernier vers eut cessé de bruire, les auditeurs du Soleil d’Or, les mains brisées à force d’applaudir, les poumons encrassés de nicotine, jugèrent hygiénique d’extérioriser leurs admirations. De la Fontaine Saint-Michel à Bullier, le Boulevard se couvrit de thuriféraires… [le baron Trimouillat, tenorino mégalomane mais imperceptible, atteint de l’aphonie des grandeurs ; l’incohérent Jules Lévy dont le rire laissait briller soixante-quatre dents éblouissantes ; Lemice-Térieux-Paul-Masson, raviné de rides comme un cirque lunaire ; Henri Mazel, méridional blond clair et le lillois X — paix à ses gendres — noir et crépu comme un Soudanais ; Le Gardonnel, Ernest Raynaud, Henry Gauthier-Villars, devenus l’un prêtre, l’autre commissaire de police, le dernier journaliste]… tous vociférant leur enthousiasme, tous sacrant Fourest chef d’école (l’École Fourestière), tous chantant, inlassables, sur un timbre trop connu :


Que mon enterrement soit superbe et farouche,
Que les bourgeois glaireux bâillent d’étonnement
Et que Sadi-Carnot, ouvrant sa large bouche,
Se dise « Nom de Dieu ! Ce bel enterrement ! »
        Sur l’air du tra, la, la, la…


Car nous étions ce qu’on est convenu d’appeler la Jeunesse studieuse…


WILLY.
  1. Si le roi et l’arène se trouvent ici l’un près de l’autre, c’est tout à fait par hasard.