La Néphélococugie/Introduction

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Texte établi par Pierre Gustave BrunetJ. Gay et Fils (p. 4-10).

AU DOCTE ET BÉNÉVOLE LECTEUR


Amy Lecteur, je n’avoys point délibéré de mettre en lumière cette Comédie, ou plustost le jeu de ma jeunesse, si mes amys, auxquels familièrement je l’avois monstrée et communiquée, ne m’eussent souvent importuné, voire presque contraint de ce faire, m’asseurans qu’elle seroit bien venue en ton endroict, et que tu excuserois ayzement quelques petites gentillesses lascives meslées avecques choses sérieuses et doctes, lesquelles autrement ayant versé aux bons livres tu doibz excuser, attendu que j’ay imité en cecy un poète grec, qui a traitté, peu s’en faut, pareil argument au mien. Le Grec que je dis, c’est Aristophane comique, les escriptz duquel te sont assez connuz, veu le prix qu’on en faict et le degré où ils sont colloquez. Et jaçoit que Plutarque ne les estime pas et les compare (au livre de la comparaison de Menandre et d’Aristophane) aux amorces lubriques d’une paillarde eshontée, si peus-je appeler de luy, avecques raison, comme d’un juge suspect et recusé, d’autant qu’il estoit philosophe, et que, comme philosophe, il portoit mauvaise affection aux escritz de ce poëte, lesquels sont farcis et pleins de risées, et mocqueries de Socrate et de son compaignon Cherephron, Diagore, Thales et autres de mesme farine, mesmes (comme dict Lucian en son traitté : Prometheus en logois) qu’il n’y avoit rien si contraire ensemble comme la vieille Comédie et la Philosophie. Pour cette cause il faut chercher quelqu’un qui, sans avoir esté partial, ait peu juger dudict Aristophane et de ses escriptz à la verité.

Et trouverons sainct Jean Chrisostome, autheur approuvé de l’Église, et qui a tant composé d’œuvres et d’homélies grecques, et de si sainctes instructions à nostre vie, estre vrayment celuy en l’opinion duquel nous debvons arrester et subsister. Ce grand personnage, outre qu’il portoit tousjours, comme on dict, le livre d’Aristophane entre ses mains, l’a, en plusieurs endroictz de ses livres et homélies, cité, triant et eslisant les plus belles et graves sentences de ce docte Poëte, et les accommodant au subject qu’il traitte. Nous avons entre les mains les œuvres presque toutes de ce Théologien qui en feront foy. Ciceron a traduict plusieurs sentences de ce Poëte, comme entre autres celles-cy, l’une au Plute : Patris gar esti pas’en an pratte tisen (Patria mea ubicumque bene.) ; l’autre aux freslons : Erdoi tis hen ecastos eideie technen (Quam quisque novit artem in hac se exerceat.)

Platon, en son Banquet, où l’Amour entre les convives disputans luy faict avoir le premier lieu, luy faict prononcer des discours graves et ardus, et monstre assez comme il estoit estimé entre les siens. Je diray davantage que la nouvelle Comédie (dont Menandre estoit le Prince, et duquel Plutarque susdict faict tant de cas) n’a pris son invention d’autre que d’Aristophane, ainsi que dict celuy qui a escript sa vie, duquel voicy les motz à peu près traduicts en nostre langage françois. Estant la vieille Comédie du tout deffendue, pour ce, qu’elle reprenoit nommément les hommes et leurs vices, et ne voulant Aristophane pour tout cela cesser, il inventa une autre sorte de Comédie qui voiloit et figuroit les desbordemens et passions des hommes, et en feist l’essay premièrement sur la Comédie intitulée Cocale, qui est perdue, et son Plute, qui encores nous reste. De ces deux Comédies prindrent leur modelle Menandre, Philemon, Apollodore, Diphile et autres à composer les leurs, lesquelles ont depuis imité les Latins, et depuis noz François, Italiens et Hespagnolz. Mais je n’ay pas entrepris de descrire particulièrement les louanges de ce Poëte, pour lesquelles ne suffiroit un livre gros et entier, à les recueillir toutes de ce qu’il a composé. Ce que j’ay amené, et assez prolixement discouru, c’estoit pour tomber sur le propos de l’imitation que j’ay faite en ma Comédie de ce Poëte, à sçavoir de ses Oyseaux, en accommodant en particulier sur une sorte d’oyseaux ce qu’il a fait en général sur tous ; reprenant les volages et inconstans espritz de son temps, et comme luy accusant aussy les affections et vicieuses passions des hommes, et les vains tourmens d’une chose qui ne leur touche rien, quoy qu’ilz disent, ny à leur honneur, ny à leur réputation, avecques telle modestie et tempérance toutesfois, que sans taxer nommément quelqu’un, je semble plustost suivre la nouvelle Comedie que la vieille, et si je taxe un tel abus qui jusques aujourd’huy occupe noz fantasies, je les taxe en commun, tellement qu’il n’y a homme aucun tant rébarbatif et fantastique soit-il, qui y puisse prendre pied et qui doibve penser y estre taxé. Que si quelques Catons vouloient censurer mon livre pour estre lascif, je leur diray ce qui fut dict à Caton, qui estoit allé voir la célébration de la feste de la Déesse Flore, où la jeunesse se licencioit de faire choses un peu folles, Id circo venisti ut statim exires.

Aussi vous, Catons, voulez lire mon livre afin de le reprendre. Ne le lisez, ainsi ne vous fera-il point de mal au cerveau et si vous le lisez, ne le reprenez point, ains plustost excusez la licence qui estoit permise en la vieille Comédie de se railler et se gaudir assez lascivement ; et si j’en use, estimez que c’est avec mon patron Aristophane, jaçoit qu’en ma lasciveté j’ay tel respect que je ne tranche point les mots que les Latins ont appelé prœtextata, et lesquelz Aristophane, sans aucun esgard, prononce pour esmouvoir risée aux spectateurs, ains je les figure par circonlocutions et parolles ambiguës, et à deux ententes, observant partout ce que les Grecz appellent prépon, et sçachant bien à quelles personnes j’accommode mes parolles, et les continuant ainsi depuis le commencement jusques à la fin, selon les préceptes d’Horace, comme tu verras par le fil de la Comédie, laquelle si je n’ay divisée par actes et par scènes, j’ay en cecy suyvi Aristophane qui n’en faict point, mais au lieu il y a des Chœurs, des Parabases, des Épirrhemes et des Pauses, qu’appelle Aristophane Kommatia, par lesquelles sont distinctz et divisez les actes et scènes, que depuis on a introduicts en la nouvelle Comédie.

« Lors que le cœur s’enfuit depité,
« Estant le droict de mal parler osté. »

Ainsi que dict Horace en son Art poétique. Et afin que tu sçaches quelle forme on tenoit aux Chœurs en la vieille Comédie, ce ne sera point hors de propos de t’amener ce que l’interprète Grec de nostre Poëte Aristophane en dict :

« Le chœur comique (dit-il) est faict de vingt et quatre hommes, et si le chœur vient comme de la ville dedans le théâtre, il entre par le costé senestre de l’eschaffaut, et s’il vient comme des champs, il entre par le costé droict, en figure triangulaire regardant sur les spectateurs. Or se retirans les joüeurs, sept fois il se tournoit, se pourmenant de l’un et de l’autre costé du théâtre. Et s’appeloient telles sortes de danses, la première par l’appellation de son genre, la seconde Parabase ou Digression, la troiziesme estoit dicte la longue ou pnigos, la quatriesme Strophe ou Ode, la cinquiesme Épirrheme, la sixiesme Antistrophe ou Antode, la septiesme Antepirrheme. » Puis il adjouste : « Il y a quatre parties de la Comédie ancienne, la première c’est le prologue, qui s’estend jusques à l’entrée du choeur, la seconde le chœur, ou les chants du chœur, la tierce s’appelle epeisodion qu’on ne peut dire en un mot françois ains en deux (après l’entrée), et est au milieu du premier et du second chœur ; la quatriesme c’est la sortye, et est à la fin du chœur. »

Voylà ce qu’en dict l’interprète. Quant est de l’interprétation de Strophe, Antistrophe et Épode, je te diray en deux motz ce que j’en ay leu dans l’interprète de Pindare. Voyci doncques ce qui s’en peut recueillir d’iceluy. La Strophe estoit, quand le chœur en ses danses se tournoit de la partie dextre en la partie senestre, à la proportion et analogie du mouvement des Cieux, lesquelz se tournent de l’Orient en l’Occident. Car les parties Orientales par Homère, en son douziesme livre de l’Iliade, sont figurées par la partie dextre, et les Occidentales par la senestre en ces vers :

Eit’ epi dexi’ iosi pros Eo t’ Eelionte
Eit’ ep’ aristera toige poti zophon Eeroenta
(Iliade, XII, 239-240.)

L’Antistrophe, quand ledict chœur se tournoit de la partie senestre en la dextre, à la proportion et analogie des Planettes qui se tournent de l’Occident en l’Orient ; et l’Épode, quand il s’arrestoit sans se mouvoir et bouger de son lieu, à la proportion aussi et analogie de la terre, laquelle asseurée en son poix et sur son centre, où toutes choses pesantes s’arrestent, ne bouge de son lieu et ne se mouve jamais. Le premier qui usa doctement et proprement en nostre langue françoise de Strophes, Antistrophes et Épodes, ce feut Ronsard, les accommodant en la louange de noz Princes, comme par un Panégyrique qui se doit faire en une assemblée de peuple, telles qu’estoient les assemblées des Jeux Olympiques, Nemées, Istmiques et Pythiques. Ceux qui après les ont accommodées autrement à leurs fantasies, monstrent s’estre joüez de leur peine et n’avoir entendu aucunement les escriptz des Grecz. Quant à moy, je m’en suis servy assez passablement en ma Comédie, sans vouloir trop me vanter, et ay faict et entrepris chose qui jamais n’a esté veüe en France, ramenant comme du tombeau la vieille Comédie, et essayant de la faire revivre entre les François, en coupant et tranchant ce qu’elle avoit de vicieux. Et si j’ay esté heureux, je le sçauray mieux comprendre, entendant que je t’auray peu plaire, et que tu me recepvras d’aussi joyeux visage comme je désire, amy lecteur, employer librement ma peine où je verray que je puisse te servir, et à la France, à laquelle si peu que j’ay d’erudition je dois rapporter, et comme un loyal debteur je luy rendz, et rendray toute ma vie. À Dieu, Lecteur.