La Neutralité belge

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Revue des Deux Mondes, septembre 1914
Henri Welschinger

La Neutralité belge
LA NEUTRALITÉ BELGE


Le dimanche soir 2 août 1914, — date qui marquera dans l’histoire, — l’Allemagne a adressé un ultimatum à la Belgique, exigeant le droit de passage pour les troupes allemandes et fixant l’expiration du délai de l’ultimatum au lundi 3 août, sept heures du matin. Pendant la nuit du dimanche, le conseil des ministres et le chef d’état-major de l’armée ont conféré avec le roi Albert. Le gouvernement belge répondit, le lundi matin, au gouvernement allemand qu’il se refusait à faciliter les opérations de l’armée allemande contre l’armée française, qu’il protestait à l’avance contre toute violation de son territoire, et qu’il était résolu par tous les moyens à défendre énergiquement sa neutralité, formellement garantie par les traités et notamment par la signature du roi de Prusse.

L’Allemagne avait déjà violé le droit des gens en faisant entrer le 1er août à 7 heures du soir, à la station des Trois-Vierges sur la ligne Luxembourg-Liège, des officiers qui brisèrent les appareils télégraphiques et occupèrent la gare, puis en pénétrant le 2 août au matin dans le grand-duché de Luxembourg par les ponts de Wasserbillig et de Remich : elle amenait un certain nombre de trains blindés et des munitions par le chemin de fer de Wasserbillig à Luxembourg, malgré la protestation formelle du ministre d’État, M. Eyschen, qui invoquait la neutralité du grand-duché, reconnue et affirmée par le traité de Londres de 1867. Le même jour, sans nous avoir déclaré officiellement la guerre, les Allemands avaient pénétré sur le territoire français à Long-la-Ville, près de Longwy, à proximité de la frontière belge et luxembourgeoise, et à Bertrambois en Meurthe-et-Moselle. La violation du sol luxembourgeois et du sol belge, ainsi que l’irruption subite sur le nôtre, avaient depuis longtemps été prévues par la Belgique et par la France. Mais cet acte, si contraire au droit des gens, à toute justice et à toutes les traditions loyales entre États, est tellement grave qu’il faut l’étudier de près pour en faire ressortir l’importance et les hautes conséquences. C’est l’objet de cette étude, fondée sur des textes et des informations authentiques[1].

On sait comment, le 18 novembre 1830, le Congrès national de la Belgique, présidé par Surlet de Chokier, proclama l’indépendance du peuple belge, en se déclarant en faveur de la monarchie constitutionnelle héréditaire et en prononçant l’exclusion perpétuelle de la famille d’Orange-Nassau. Le gouvernement français résolut, sur le conseil avisé du prince de Talleyrand et avec l’adhésion de Guizot, de soutenir simplement l’indépendance de la Belgique, trouvant un intérêt primordial à substituer un État neutre et ami au royaume des Pays-Bas qui, en 1814, avait été établi contre elle.

« Que la Belgique soit libre et heureuse ! » dit Louis-Philippe, le 17 février 1831, à la députation du Congrès national qui venait lui apprendre le choix du duc de Nemours comme roi des Belges. « Les exemples de Louis XIV et de Napoléon suffiraient pour me préserver de la funeste tentation d’exiger des trônes pour mes fils… Mais que la Belgique n’oublie pas que c’est au concert de la France avec les grandes puissances de l’Europe qu’elle a dû la prompte reconnaissance de son indépendance nationale, et qu’elle compte toujours avec confiance sur mon appui pour la préserver de toute attaque extérieure et de toute intervention étrangère. » Cette promesse solennelle, la France l’a tenue, et les événemens actuels soulignent encore sa ferme intention de continuer de la tenir sans restriction aucune.

Après le refus si politique qui lui avait été fait de l’élection du duc de Nemours, le Congrès national élut, le 4 juin 1831, pour roi des Belges le prince Léopold de Saxe-Cobourg, oncle de la princesse Victoria et veuf de la princesse Charlotte d’Angleterre. Ce prince, qui devait épouser en 1832 la princesse Louise d’Orléans et qui assura tant de prospérité à son nouveau royaume, jura le 21 juillet d’observer la Constitution et les lois du peuple belge, et de maintenir l’indépendance nationale et l’intégrité du territoire. Nul n’ignore comment, le roi de Hollande ayant rouvert les hostilités contre la Belgique en août 1831, l’armée française, sous le commandement du maréchal Gérard, vint au secours des Belges et obligea les Hollandais à sortir d’Anvers et à évacuer le territoire. La Belgique, aidée par la France, avait repoussé l’intervention étrangère et fait reconnaître une indépendance que la Conférence de Londres avait solennellement reconnue le 20 juillet 1831. Toutes les puissances y vinrent adhérer, sauf la Hollande, qui ne mit fin à son conflit avec la Belgique que par le traité particulier du 19 avril 1839.

La Conférence de Londres avait élaboré, le 15 novembre 1831, un nouveau traité, qui fut soumis, sous forme de projet de loi, au Sénat et à la Chambre des représentans, et dont l’article 7 est ainsi conçu : « La Belgique formera un État indépendant et perpétuellement neutre. Elle sera tenue d’observer cette même neutralité envers tous les autres États. » Et, comme sanction de ce vote, la Conférence adopta l’article suivant : « Les cours d’Autriche, de France, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie garantissent à S. M. le roi des Belges l’exécution de tous les articles qui précèdent. » Dans les articles, figuraient la reconnaissance de l’indépendance et de la neutralité, ainsi que l’inviolabilité de son territoire. La Hollande, comme je viens de le dire, fit avec la Belgique un traité spécial dont l’article 7 mentionnait, lui aussi, l’indépendance et la neutralité belges. Dès ce moment, la Belgique put croire que son territoire serait désormais inviolable, puisque toutes les grandes puissances s’en déclaraient garantes.

En 1848, le Gouvernement belge reconnut le Gouvernement provisoire, à la condition que celui-ci reconnaîtrait lui-même l’indépendance et la neutralité de la Belgique, ce que Lamartine affirma par une lettre officielle du 5 mars adressée au ministre belge. Le second Empire donna quelques inquiétudes à la Belgique, et divers incidens qu’on n’a pas oubliés, en 1854, en 1863, en 1866, sans amener de complications, agitèrent les esprits. On se rappelle que l’affaire de Luxembourg, en 1867, habilement arrangée et exploitée par Bismarck, tourmenta la Belgique et faillit amener la guerre entre la France et la Prusse. Grâce à l’habileté du marquis de Moustier, la Conférence de Londres fit reconnaître, par l’article 2 du traité du 11 mai 1867, la neutralité du grand-duché de Luxembourg, sous la garantie solennelle des cours d’Autriche, de France, de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie.

Lorsque la France eut déclaré la guerre à la Prusse, le 15 juillet 1870, le comte de Bismarck crut habile de faire connaître à l’Europe un projet de traité écrit, en août 1866, de la main même du comte Benedetti, et trouvé dans les papiers de Rouher, au château de Cernay. Ce projet secret, dont l’article 4 promettait le secours des armées prussiennes au cas où l’Empereur serait amené par les circonstances à faire entrer ses troupes en Belgique ou à la conquérir, n’était, d’ailleurs, qu’une formule imprudente, répondant aux suggestions perfides du chancelier. Celui-ci, avec sa rouerie habituelle, rejetait toute la responsabilité de l’affaire sur le Gouvernement impérial, qui aurait fait toutes les demandes et toutes les avances. Pour lui, il s’était borné à entendre un monologue ; et comme il montrait ensuite le document dont il avait fait établir un fac-similé authentique, l’Europe, sans croire à l’innocence de Bismarck, crut davantage à l’ambition effrénée de Napoléon III. L’Angleterre donna raison à la Prusse, et ce fut un des motifs qui la déterminèrent à former avec l’Italie, puis avec la Russie et l’Autriche, la fatale Ligue des neutres. Le comte Russell avait dit à la Chambre des Lords, avec une émotion que partagea l’Assemblée : « Il est impossible de n’être pas anxieux pour l’avenir quand on voit qu’en 1866 le premier ministre de Prusse et l’ambassadeur initié aux pensées de l’Empereur des Français, se sont concertés pour violer le traité de 1831, fouler aux pieds la foi publique et anéantir l’indépendance de la Belgique… Nos obligations, quant à ce royaume, sont des plus sacrées ; nous avons accepté ces obligations séparément aussi bien que conjointement avec d’autres puissances… Nous n’avons pas à choisir entre plusieurs chemins, nous n’avons à suivre qu’une seule voie, et cette voie est celle de l’honneur. Nous sommes tenus de défendre la Belgique… Les membres du Gouvernement anglais déclarent publiquement et explicitement qu’ils entendent respecter nos traités, remplir loyalement leurs engagements, et ne pas déshonorer le nom de l’Angleterre. » C’est à peu près le même langage que l’on vient d’entendre dans la bouche de sir Edvard Grey : « Ce que voulait le chancelier, en somme, a dit le loyal ministre, c’était amener la Grande-Bretagne à rester les bras croisés, tandis que les colonies françaises seraient prises et que la France serait battue, aussi longtemps que l’Allemagne ne s’emparerait pas de territoires français proprement dits. Ce serait une honte pour la Grande-Bretagne que d’agir ainsi, une honte dont elle ne se relèverait jamais. La Grande-Bretagne ne peut non plus accepter le marché proposé par l’Allemagne en ce qui touche la Belgique. »

Le duc de Gramont et Benedetti, assez embarrassés, cherchèrent à opposer les dénégations du Gouvernement impérial à la divulgation surprenante d’un traité qui n’était d’ailleurs qu’un projet très vague ; mais le coup était porté. Toutefois, il convient de remarquer que Napoléon III avait adressé au roi Léopold, avant la déclaration de guerre, une lettre où il promettait de respecter la neutralité belge, espérant qu’il recevrait les mêmes assurances du côté de la Prusse, et le 16 juillet, il confirmait cette lettre au baron de Nothomb. Le Cabinet de Londres crut devoir faire préciser la situation et prendre des garanties par un traité avec la Prusse le 9 août, et par un autre traité avec la France le 11 août 1870. Il dit que si la Confédération de l’Allemagne du Nord ou l’armée française venaient à violer la neutralité belge, la reine des Royaumes-Unis de la Grande-Bretagne et de l’Irlande emploierait toutes ses forces navales et militaires pour assurer et maintenir cette neutralité. D’autre part, la Belgique mit son armée sur le pied de guerre pour garder son territoire et en interdire l’accès aux forces belligérantes.

Le 20 décembre 1870, le roi Léopold II félicita l’empereur Guillaume de son élévation à l’Empire, croyant voir dans cet événement « le rétablissement de l’ordre du droit en Europe. » « Le roi, dit le kronprinz Frédéric-Guillaume en son journal, ajoute qu’il s’efforce de remplir les devoirs que lui impose sa neutralité, mais que les avantages que donne cette situation ne sont pas sans avoir pour contre-partie de lourdes charges et de grandes difficultés. Bismarck s’exprime avec beaucoup de reconnaissance au sujet de la lettre de Léopold et me prie de montrer dans ma réponse quelle garantie la Belgique gagne à une forte Allemagne, dont elle n’a rien à craindre, ni de la France non plus, aussi longtemps que l’Allemagne sera forte. » Les événemens récens donnent à cette déclaration une forme vraiment ironique, puisque la forte Allemagne, la consciencieuse Allemagne, n’a pas hésité à violer le territoire belge.

Léopold Ier avait dit avec raison : « La Belgique est le pays le plus exposé de la terre, » et pour dire cela, il n’avait eu qu’à citer les leçons du passé qui ont montré que son royaume avait été et serait peut-être encore « le champ clos des nations. » Nul en effet n’a oublié les campagnes de Louis XIV et de Louis XV, les noms célèbres de Senef, Fleurus, Steinkerque, Neerwinde, Ramillies et Oudenarde, Fontenoy, Raucoux et Lawfeld, non plus que les célèbres campagnes de 1792 à 1795, et les noms non moins glorieux de Valmy, Jemmapes, Anderlecht, Ruremonde, Furnes, Bruges, Tirlemont, Namur, Hondschoote, Wattignies, Mouscron, Thuin, Erquelines, Charleroi, Fleurus, Landrecies, ainsi que les batailles de l’Ourthe et de la Roër et les exploits des armées de Sambre-et-Meuse.

En 1814, ce sont les coalisés qui pénètrent sur la Sambre et descendent jusqu’à Soissons. En 1815, les Français se rassemblent de Beaufort à Florennes, de Beaumont à Valcourt, tandis que les Anglais se placent entre Mons, Henappe et Bruxelles, et les Prussiens de Thuin à Huy et Namur. La victoire de Ligny semble pour nous la promesse d’un triomphe final sur les alliés, mais l’arrivée inopinée des Prussiens à Waterloo et l’immobilité de Grouchy amènent un désastre qui, — par un caprice surprenant de l’histoire, — va peut-être bientôt dans les mêmes lieux accabler les Allemands aux prises cette fois avec les Anglais alliés aux Français.

Depuis longtemps les Belges étaient informés des dispositions de leurs voisins d’Allemagne, qui avaient fait de Bruxelles et d’Anvers un grand centre d’espionnage. De ces villes partait journellement une nuée d’espions qui parcouraient la Belgique et le nord de la France et rapportaient les renseignemens les plus précieux au grand État-Major allemand sur les ressources de la région, la mentalité des habitans, la situation des forteresses et leur matériel, les arrivées et les déplacemens des troupes, aussi bien que sur les ressources et les forces militaires de la Belgique. Les Belges connaissaient les manœuvres exécutées par les Allemands le long de la frontière luxembourgeoise et de la leur, les tentatives de mainmise sur leurs chemins de fer, l’établissement des camps d’Eisenborn à Malmédy qui était une menace sérieuse contre la neutralité belge : il permettait, en effet, à 80 000 hommes au moins de s’élancer tout à coup dans la vallée de la Meuse et d’assiéger Liège et Namur, puis de gagner rapidement la frontière française et d’arriver en peu de jours sur Maubeuge où ils auraient refoulé nos troupes de couverture et empêché et bouleversé notre concentration. C’était, en réalité, comme le démontre particulièrement l’ouvrage si remarquable de MM. Maxime Lecomte et du lieutenant-colonel Camille Lévi[2] auquel je renvoie le lecteur, « c’était la zone de rassemblement de l’avant-garde stratégique de la masse allemande du Nord, puis des formations de réserve de cette armée. »

On savait donc que les Allemands, croyant pouvoir compter sur l’indifférence et la faiblesse des Belges, choisiraient l’occasion opportune pour entrer en Belgique au mépris des traités, et se jeter à l’improviste sur les Français sans défiance. Suivant eux, Liège et Namur n’opposeraient aucune résistance, et l’entrée sur le territoire français se ferait avec une facilité foudroyante. Les officiers de l’état-major allemand n’hésitaient pas à dire que tout l’effort devait se porter contre l’armée française, sans passer par les mailles de ses forts, et qu’en conséquence, la violation de la neutralité belge s’imposait. Ils ajoutaient audacieusement que l’opération était même dans l’intérêt des Belges, qu’ils croyaient incapables de défendre suffisamment leur neutralité. Le général Maitrot avait vu juste quand il écrivait en 1912 : « Tout l’effort des Allemands se fera, à droite des provinces rhénanes et du Palatinat sur la Meuse, à travers la Belgique et le Luxembourg, » pour atteindre aussi rapidement que possible le territoire français, en se contentant de mettre le siège devant les têtes de ponts de Liège et de Namur. Il faut rappeler aussi le mot favori du maréchal de Moltke : « Une armée d’invasion par la Belgique facilitera la marche des armées de la Moselle et du Rhin et aura une influence décisive sur les opérations de ces armées. »

Des officiers allemands, plus présomptueux encore, s’imaginaient que Liège pourrait être enlevé brusquement ou simplement tourné et qu’on pourrait facilement longer Namur par Gembloux et Charleroi. D’autres avaient affirmé qu’il était permis de compter sur la complicité du gouvernement belge qui se bornerait à de simples protestations. L’opération devait être menée en deux jours avec une armée de premier choc, presque exclusivement composée de troupes actives.

Aussi l’attaque brusquée par la Belgique et le Luxembourg n’a-t-elle pas pris notre état-major au dépourvu. Toutes les mesures propres à parer aux dangers créés par la concentration des Allemands sur le front d’Aix-la-Chapelle, de Trêves et d’Eisenborn avaient été silencieusement prises, et les places fortes françaises mises et tenues en état. Après nous avoir tâtés, il y a quelques jours, sur les lignes de Longwy, Nancy, Belfort et se sentant bloqués, les Allemands estimèrent qu’il leur restait comme passage la trouée de Charmes entre Épinal et Toul et la trouée de Stenay entre la frontière belge et Verdun. Mais là, ils avaient devant eux de fortes positions soutenues par de puissans ouvrages. Ils se résolurent donc à envahir le Luxembourg belge et la province de Namur, croyant que la résistance de Liège et de Namur ne serait pas de longue durée et que l’armée belge plierait comme un roseau devant les forces allemandes. On sait ce qui est arrivé. Les Allemands, venus d’Aix-la-Chapelle, ont envahi le 4 août le territoire belge à Recht et à Visé, marchant directement sur Liège que commandait le vaillant général Léman qui, sommé de se rendre, répondit par un énergique refus. Le roi Albert fit aussitôt appel à la France et à l’Angleterre pour la défense de la neutralité belge, et les deux puissances répondirent avec empressement à son appel. L’ère des difficultés et des désillusions allait commencer pour les Allemands.

Il importe de constater que les Belges, dûment avertis du danger qui les menaçait, ne se sont pas laissé endormir. L’annonce des grands préparatifs faits par les Allemands en 1911, l’installation de cinq corps d’armée allemands sur leur frontière, et les avertissemens secrets venus de Londres et de Paris les ont amenés à prendre les précautions nécessaires pour résister à une brusque invasion. M. de Broqueville, président du Conseil des ministres belges, auquel ses compatriotes peuvent décerner tous les éloges et les plus grands honneurs en raison de sa perspicacité et de sa fermeté exceptionnelles, comprit mieux que personne la situation. Il osa dire publiquement qu’à l’étranger on estimait que la Belgique ne remplissait pas, dans la situation actuelle, tout son devoir, il s’écria : « Il faut donc agir ! » Et il agit. Le 13 février 1913, il exposa en comité secret à la Chambre les raisons pour lesquelles une réforme militaire lui paraissait indispensable. Malgré des oppositions bruyantes, il insista sur la nécessité absolue pour la Belgique de prendre toutes les mesures utiles à une défense énergique et efficace, et de voter le service militaire personnel. Le gouvernement belge était décidé à ne reculer devant aucun effort pour remplir ses devoirs. « Pour être forts au dedans comme pour imposer le respect au dehors, notre armée, disait-il, doit être aussi nombreuse que les circonstances l’exigent. C’est le plus sûr moyen d’éviter les désordres et la guerre. » Il présentait donc un projet de loi qui aboutit en mai 1913 et dont le but était de donner à la Belgique un effectif réel de 250 000 hommes, avec six divisions siégeant à Gand, Anvers, Liège, Namur, Mons et Bruxelles.

Le comité central de l’Union des sociétés pour la défense nationale, présidé par le général Ducarne, et le général de Heusch soutinrent énergiquement le projet et firent dans tout le pays une campagne à fond qui atteignit ses résultats. Les résistances du début disparurent : l’intérêt du pays et de sa défense prévalut.

Chaque citoyen se prépara à remplir son devoir et, à l’étonnement de quelques-uns, on vit bientôt que l’armée belge, bien formée, bien disciplinée, bien outillée, pourrait lutter contre les envahisseurs. Ce n’était pas l’opinion de Guillaume II qui, bien mal renseigné, disait au président Forrer lors des manœuvres suisses : « Vos soldats m’économiseront l’emploi de trois corps d’armée. Je n’en dirai pas autant de mon voisin du Nord. » Les places fortes d’Anvers, de Liège, de Namur où manquaient les approvisionnemens, où les défenses accessoires n’étaient pas toutes en place et où les routes d’accès semblaient insuffisantes, furent ravitaillées, réparées et solidifiées. On y installa de puissantes bouches à feu, l’éclairage électrique, le téléphone, des avions, bref, toutes les inventions modernes, et l’on renforça les garnisons.

M. de Broqueville avait largement tenu compte des avertissemens du regretté général Langlois : « Si l’armée belge, avait dit ce remarquable officier, n’a que des forces insuffisantes, médiocrement pourvues en artillerie, elle risquera fort d’être coupée de la Meuse et d’Anvers. Son intervention sera platonique et inefficace. Anvers et les fortifications de la Meuse, ainsi que les millions engloutis dans ces places, auront été inutiles. La Belgique, amoindrie matériellement et moralement, perdra la sympathie des nations qui pourraient lui venir en aide, et il est fort à craindre que le vainqueur, dans la lutte franco-allemande, si c’est l’Allemagne, n’hésitera pas à la conquérir et à l’annexer. » C’est ce péril si urgent et si vrai que M. de Broqueville et le roi Albert ont prévu. Il convient de rendre ici un entier hommage au noble souverain des Belges qui a mis une indomptable énergie à faire triompher les réformes nécessaires à la défense de sa patrie. Le mérite lui revient d’avoir conseillé à son ministre le remaniement du ministère de la guerre, la réforme d’une administration paperassière, la création d’une autonomie intelligente qui a décentralisé les services et fait prédominer l’autorité du commandement sur l’autorité administrative. C’est lui qui a accru le rôle du chef d’état-major général et constitué un conseil supérieur de la guerre capable d’assurer l’harmonie des mesures d’exécution. Il a tenu à honneur de le présider lui-même. M. de Broqueville a fait remonter au roi l’honneur direct de cette politique. « Sans le roi, disait-il récemment, sans ses encouragemens, jamais je n’aurais osé me préparer à la guerre dès l’automne dernier, et travailler sans relâche à la défense des places. Nous sommes fiers d’un souverain qui, comme le roi Albert, a conscience de son devoir et qui le remplit dans toute son étendue avec tant de dignité, de droiture et d’élévation ! » L’Allemagne lui avait fait offrir, le mois dernier, par l’intermédiaire de la Hollande, à la condition du libre passage de ses troupes, d’assurer non seulement la sécurité de son territoire, mais son agrandissement après la guerre. Le Roi se refusa dignement à ce genre de pourparlers. « L’Angleterre, la France et la Russie, dit-il, ont pris l’engagement formel de nous soutenir dans la lutte que nous avons engagée. Dussent-elles être impuissantes à nous préserver de ce désastre, l’honneur ne nous permettrait pas de reculer. Mais ce que la Belgique a si bien commencé, la France et l’Angleterre l’achèveront. Elles chasseront l’ennemi en déroute vers l’Allemagne et notre honneur non seulement sera sauf, mais notre nom sera à jamais glorieux. Repoussons ces propositions insultantes et laissons la question se décider par les armes ! » C’est le langage d’un grand roi ! Aussi le gouvernement français a-t-il tenu à conférer au roi des Belges la médaille militaire, suprême récompense des généraux français quand on a épuisé à leur égard toutes les distinctions dont leur vaillance est digne. Il a également donné à l’héroïque ville de Liège la croix de la Légion d’honneur qui figure dans les armoiries des villes de France qui ont fermé leurs portes à l’ennemi. Il n’avait pas à sa disposition de meilleure manière d’honorer chez un prince la noblesse et la fermeté des caractères et dans une ville héroïque l’intrépidité de ses défenseurs.

Le 4 août dernier, le chancelier de l’Empire allemand disait au Reichstag : « Nécessité ne connaît point de loi. Nos troupes ont occupé le Luxembourg et peut-être déjà la Belgique. Cela est contraire au droit des gens, mais nous savions que la France était prête à l’attaque et une attaque de notre aile gauche sur le Rhin inférieur eût pu nous être fatale. C’est ainsi que nous avons dû passer outre aux protestations justifiées du Luxembourg et de la Belgique. Nous réparerons ce tort dès que nous aurons atteint notre but. Quand on est menacé comme nous le sommes et lorsqu’on combat comme nous, pour le bien suprême, on s’en tire comme on peut ! » Le Reichstag a applaudi frénétiquement cet aveu inouï de la violation du droit des gens et de la parole donnée.

Aux protestations de la grande-duchesse Marie-Adélaïde contre l’envahissement du Luxembourg, M. de Bethmann-Hollweg avait déjà répondu : « Nos mesures militaires au Luxembourg ne doivent pas être interprétées dans le sens d’une action hostile au grand-duché, mais constituent uniquement des mesures prises dans le but d’assurer les lignes de chemins de fer que nous y exploitons contre une invasion française. Le Luxembourg sera entièrement indemnisé des dommages qui pourront être occasionnés. » Et M. de Jagow adressa, quelques heures après, ce télégramme au gouvernement luxembourgeois : « A notre grand regret, les mesures militaires qui ont été prises étaient devenues indispensables par le fait que nous avons reçu des nouvelles sûres, d’après lesquelles des forces militaires françaises étaient en marche contre le Luxembourg. Nous étions forcés de prendre ces mesures pour la protection de notre armée et pour la sécurité des lignes de chemins de fer. Un acte hostile contre le Luxembourg n’est point dans nos intentions. En présence de l’imminence du danger, il nous a été malheureusement impossible d’entamer des pourparlers préalables avec le gouvernement luxembourgeois. »

Ces pourparlers auraient pris, comme pour la Belgique, la forme d’un ultimatum à bref délai, et l’Allemagne eût passé outre. Elle savait bien d’ailleurs que la France ne songeait pas à violer le territoire luxembourgeois, pas plus que le territoire belge, et ses accusations contre nos projets étaient complètement dépourvues de vérité.

En méconnaissant la signature placée par la Prusse, d’accord avec les quatre autres grandes puissances, sur le traité qui garantissait la neutralité et l’indépendance de la Belgique, M. de Bethmann-Hollweg ne faisait que s’attribuer cette déclaration de Bismarck : « Même les gouvernemens enclins au sophisme et à la violence n’aiment pas manquer ouvertement à leur parole, tant que la force majeure d’intérêts prédominans n’entre pas en jeu. » Le chancelier actuel a dû avouer lui-même que la conduite de l’Allemagne a été contraire au droit des gens, que les protestations du Luxembourg et de la Belgique étaient justifiées et il a cru tirer son pays de la situation illégale et anormale où il s’est placé en invoquant, lui aussi, « la force d’intérêts prédominans, » c’est-à-dire « le bien suprême, » qui lui permet d’offenser toutes les lois. Un avenir prochain montrera s’il a pu le faire impunément.


Henri Welschinger.
  1. Voir, entre autres sources, Neutralité belge et Invasion allemande, de Maxime Lecomte et du lieutenant-colonel Camille Lévi ; — La Belgique militaire, du lieutenant Péria ; — L’Offensive allemande sur la Belgique, du général Maitrot ; — La Belgique devant une guerre franco-allemande, par Jules Poirier ; — La Belgique et la Hollande devant le Pangermanisme, par le général Langlois ; — La Neutralité belge, par le lieutenant de Lanet, et les livres de Brialmont, V. Hœnig, du colonel Boucher, du colonel Hennebert, du colonel Rouen, du lieutenant-colonel Picard, ainsi que les études de la Section historique de l’État-Major français.
  2. Neutralité belge et Invasion allemande, 1 vol. in-8 avec cartes et croquis. Librairie Lavauzelle, 1914.