La Nièce de l’oncle Sam/I

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Les Annales politiques et littéraires (Feuilleton paru du 4 août au 6 octobrepp. 1-9).
II  ►

I

— Moi, je pense qu’en déclarant la guerre à l’Allemagne, le Président Wilson vient de créer un danger pour la jeune fille américaine !

Et ponctuant cette phrase saugrenue d’une mimique burlesque, Bessie Arnott se campa
Devant une des hautes glaces…
devant l’une des hautes glaces qui décoraient le grand salon. Le miroir refléta sa silhouette aux lignes modernes, élégante et mince, vêtue d’une légère robe de mousseline de soie ; son visage aux traits de poupée, aux grands yeux bleus, naïfs et moqueurs, dont le regard clair brillait sous une frange de cheveux blonds coupés courts ; son sourire aux dents éclatantes, son teint d’une admirable transparence rosée. Et cet ensemble incarnait la parfaite image de la « girlie » : l’exquise et originale fille-femme américaine.

C’était chez Andrew Arnott, le riche banquier de New-York. Resté veuf avec deux enfants — Teddy et Bessie, deux jumeaux âgés de vingt et un ans — M. Arnott avait abandonné la direction de sa maison à sa fille Elisabeth — Bessie — qui réunissait tous les quinze jours ses amis des deux sexes dans les somptueux salons de la Cinquième Avenue dont les fenêtres s’ouvraient sur la vue délicieuse du Parc Central.

Intelligente, indépendante, audacieuse et sportive, Bessie Arnott trouvait le moyen d’avoir une réputation d’excentricité parmi ses plus excentriques compatriotes. Son père lui laissait cette liberté qui développe la personnalité de l’enfant aux dépens de sa raison. Un peu inquiet du résultat de cette éducation (traditionnelle aux États-Unis) il approuvait — malgré la différence d’âge — ses récentes fiançailles avec le célèbre chirurgien Jack Warton. Le docteur Warton avait quinze ans de plus que Bessie. M. Arnott espérait que l’influence conjugale tempèrerait heureusement les fantaisies de sa fille. Mais le mariage venait d’être ajourné par raison de santé : Bessie avait eu la fièvre typhoïde trois mois auparavant et sa convalescence avait été longue. Sur ces entrefaites, les États-Unis avaient déclaré la guerre à l’Allemagne.

Le docteur Warton, sollicité d’aller prendre la direction de l’hôpital américain de Neuilly, en remplacement d’un confrère malade, annonçait aujourd’hui son départ pour l’Europe.

Et c’est à cet instant que Bessie avait lancé sa réflexion drôlatique qui attirait l’attention de tous les assistants.

— La guerre : un danger pour nous ?… Et de quelle nature ? s’écria Annie Turner, une petite brune menue dont les grands yeux noirs étincelaient d’intelligence.

Bessie considéra en silence le groupe que formaient ses amis. La plupart des jeunes filles présentes se ressemblaient par un même cachet dans les manières : l’élégance trop riche de leurs toilettes, la vivacité de leur physionomie ; l’activité, l’agitation intérieure qu’on devinait en elles.

Les jeunes gens, moins nombreux, portaient également dans leur personne ce signe d’une même race ; leur gaieté bruyante contrastait avec la correction de leur tenue.

Seul, parmi ces hommes, le docteur Warton se distinguait par une personnalité très marquée.

À trente-six ans, Jack Warton conservait la vigueur et l’agilité de la prime jeunesse. Grand, fort, bien découplé, c’était un de ces athlètes intellectuels dont l’Amérique a la spécialité ; il avait exercé dans un même entraînement ses muscles et son cerveau ; chez lui le savant se doublait d’un sportsman accompli. D’une beauté parfaite, de cette beauté anglo-saxonne qui met en valeur les qualités viriles, il avait un visage mâle aux traits réguliers que rien ne déparait, car le docteur Warton ne portait ni barbe, ni moustache. Son nez droit, sa bouche bien modelée, son menton, creusé d’une fossette, étaient d’une pureté grecque. Ses grands yeux, d’un gris lumineux, rayonnaient d’intelligence et de bonté. Sa figure sans ride n’accusait point la quarantaine proche. Seuls, ses jeunes cheveux blancs, qui avaient éclairci prématurément ses tempes, révélaient le labeur acharné de l’homme de science.

Bessie coula vers son fiancé le regard approbateur d’une femme satisfaite de son choix ; puis elle déclara, sans répondre directement à Miss Turner :

— L’intervention de notre pays dans une guerre de justice et de liberté a de quoi nous rendre fiers de nous-mêmes… Mais, à côté de la grande question patriotique, sur laquelle tout a été dit, il est une petite question qui a son importance…

Et la jeune fille poursuivit, d’un ton dogmatique :

— Retournons les rôles. Si c’étaient les États-Unis qui fussent engagés depuis trois ans dans une guerre périlleuse et qu’une armée française traversât les mers pour venir à leur aide, que dirions-nous…

— Nous dirions que c’est arrivé déjà, en 1776, fit doucement le docteur Warton.

Bessie continua, sans relever l’interruption :

— Quel accueil les Américains, et surtout les Américaines, réserveraient-ils à ces Français venus d’outre-Atlantique ?

— Mais un accueil enthousiaste, je suppose ! s’exclama Dora Leslie, une blonde capiteuse à la carnation éblouissante.

Bessie conclut, très sérieuse :

— Eh bien, ma chère, pensez-vous que les Françaises ne se préparent pas à recevoir avec un égal enthousiasme nos soldats américains ?

— Mais je l’espère bien ! s’écria Teddy Arnott qui entrait à cet instant.

Le jeune Arnott offrait avec sa sœur cette ressemblance qui caractérise les enfants jumeaux. Ce charmant blondin aux yeux limpides, dont les vingt et un ans dissimulaient leur solide musculature sous des formes d’éphèbe, était mince, alerte et souple comme une femme. Il avait, de Bessie, le teint clair, le regard malicieux ; et son visage imberbe conservait la fraîcheur de l’enfance. Il adorait sa sœur et se pliait à tous ses caprices.

Il s’écria en riant :

— Je l’espère bien que les séduisantes Françaises nous réservent bonne hospitalité. Je viens de voir notre oncle, le colonel Blakeney, et il m’a promis que je ferai partie, sous ses ordres, du premier contingent envoyé en France…

Les visiteurs félicitèrent le jeune homme avec cette expansion et cette exubérance provoquées par la fièvre d’ardeur patriotique qui exaltait New-York depuis ces dernières semaines.

Le premier mouvement passé, Teddy, se tournant vers sa sœur, interrogea :

— Et pourquoi Bessie est-elle mécontente ?

— Elle prétend que cette guerre est un danger pour la jeune fille américaine, riposta Annie Turner.

Bessie expliqua, avec sa même gravité comique :

— L’idée du départ proche, des périls courus, de l’éloignement pour un long temps, décident des engagements entre jeunes gens et précipitent les fiançailles. Parmi tous ces hommes qui partent, quel est celui qui ne laisse rien derrière lui ?… Puis, ils arrivent dans un pays où toutes les flatteries, toutes les tentations leur sont offertes. Quelle que soit leur honnêteté, ne seront-ils pas excités par un désir d’infidélité plus ou moins passagère ? Et la fiancée restée en Amérique comptera-t-elle beaucoup, lorsqu’elle n’aura que son souvenir pour la défendre contre la rivale française ?

Et Bessie ajouta avec conviction :

— La Française est si fascinante, si wicked !

Jack Warton intervint :

— Cette opinion ne peut vous être personnelle, Bessie… Vous n’êtes jamais allée en Europe. Vos idées s’inspirent des calomnies germaniques.

— Oh ! vous… On sait que vous aimez les Françaises, fit la jeune fille avec une pointe d’aigreur.

Elle reprit, s’adressant à ses amies :

— Je propose que nous fondions une ligue contre l’inconstance masculine…

On l’approuva bruyamment. Ses réflexions avaient touché au vif les jeunes filles présentes.

Le docteur Warton remarqua en riant :

— J’admire l’intransigeance des fiancées américaines… Elles se permettent tout, mais elles ne tolèrent pas le plus léger flirt chez leur fiancé.

— Ce n’est pas la même chose, rétorqua Bessie avec supériorité.

Sans plus s’expliquer, elle continua :

— Tenez… Le Herald de ce jour publie la reproduction d’un article d’un chroniqueur parisien, M. Maurice de Waleffe, qui propose tout simplement que chaque intérieur français reçoive un filleul américain ; l’intention, en soi, est correcte ; M. de Waleffe n’a pour but que de rendre l’illusion du home à ces soldats isolés. Mais combien sa combinaison sera dépassée en pratique !…

— Cette question vous intéresse, décidément, remarqua ironiquement Dora.

Bessie avoua avec franchise :

— Croyez-vous que je sois enchantée de voir Jack m’annoncer tranquillement son départ pour l’Europe ? Quelles aventures l’attendent, dans cette ambulance lointaine ?

— Mais vous êtes jalouse, Bessie ! dit Annie Turner d’un ton moqueur. Jack va devenir fat !

— Pas le moins du monde, répliqua le docteur Warton. Je n’ai jamais admis que la jalousie fut une manifestation de l’amour.

Il plaisanta flegmatiquement :

— La jalousie est une fièvre maligne à accès intermittents. Une personne, jusqu’à ce moment bien portante, se sent tout à coup prise de malaise à la vue d’un être aimé. Un geste, un mot, un regard la plongent dans une agitation fébrile. L’instinct de propriété prend chez elle une importance morbide. Elle se forge des griefs contre celui qu’elle a le plus de raison de chérir. Symptômes de délire ; pour un sourire qui s’adresse à d’autres, elle éprouve une sensation de froid, d’angoisse, des frissons… La gravité des accès varie suivant le tempérament de chaque individu ; mais la jalousie n’est qu’une maladie, et non point un sentiment.

Il ajouta, d’un ton sérieux :

— Le véritable amour, au contraire, n’est-il pas le résultat d’une confiance réciproque ?

Bessie déclara drôlement :

— Ma confiance ne résiste pas à une distance de plusieurs jours de mer !

— Pensez-vous que ce soit pour mon agrément que je me condamne à cet exil ?

— Vous n’étiez pas forcé de partir, reprocha la jeune fille.

— Non… et pourtant, si… Nous vivons dans un temps où chacun, malgré soi, obéit à la force inconsciente du devoir individuel.

Bessie hocha la tête :

— Oh ! Votre devoir, votre devoir… Il pouvait s’exercer à New-York.

— On m’a sollicité, je n’ai pas cru avoir le droit de me dérober.

— Et puis, les Parisiennes ont tant de prestige même sous leur coiffe d’infirmière !

— L’ambulance de Neuilly-sur-Marne est occupée par la Croix-Rouge Américaine ; ce sont des compatriotes que j’y retrouverai.

Et le docteur Warton conclut d’un ton un peu sec :

— Je considère la rupture d’un engagement de fiançailles comme aussi grave qu’un divorce. Vous connaissez ma manière de voir qui est celle de tous les Américains ; je suppose que je suis assez loyal pour ne pas mériter l’affront d’un soupçon… Vous avez parfois, Bessie, des plaisanteries assez déplacées.

Ces derniers mots étaient dits en aparté. Bessie rougit un peu, elle murmura :

— Je voudrais partir avec vous, Jack.

— En admettant que cela fût possible, votre état de santé s’y opposerait ; vous êtes à peine remise d’une maladie grave.

— Oh ! je suis solide.

Pendant cette conversation tenue à l’écart, Teddy Arnott n’avait pas quitté sa sœur des yeux, l’observant avec sa sollicitude fraternelle.

Il s’approcha d’elle, et lui dit d’un ton caressant :

— Ne vous tourmentez pas, Bessie… Le colonel m’a affecté au transport des automobiles ; grâce à lui, quand nous serons en France, je m’arrangerai de façon à me trouver souvent dans la zone du docteur Warton ; et je vous enverrai des nouvelles très exactes de votre fiancé.

Le visage de Bessie se rasséréna ; une lueur mutine passa dans son regard. Elle remercia tendrement :

— Cher vieux Teddy… vous êtes un excellent frère.

Le docteur Warton considérait les deux adolescents avec son indulgente condescendance d’aîné. Arrivé à un âge qui est presque l’âge mûr pour l’Américain, le chirurgien éprouvait cette mélancolie que ressentent tous les hommes d’expérience lorsqu’ils s’éprennent d’une femme beaucoup plus jeune qu’eux. La frivolité, la gaieté, la folle jeunesse de Bessie, qui l’avaient subjugué, l’attristaient par un retour sur lui-même. Il s’affligeait de se sentir si supérieur à cette enfant, déjà las et blasé quand elle rayonnait d’espérance.

Pour chasser cette impression passagère, il s’écria, ramenant la conversation au ton général :

— Est-ce qu’une vraie Américaine devrait afficher des préoccupations personnelles, quand toutes les nations civilisées ont les yeux sur nous et chantent un hymne à la gloire de l’Oncle Sam ?

Bessie tourna son visage rieur vers Jack Warton. Elle répliqua d’une voix claire :

— Une vraie Américaine pratique le culte de la volonté ; c’est sa puissance, sa seule loi, grâce à quoi elle peut accomplir de grandes choses…

Elle conclut, avec une nuance de rancune et de tendre menace dans son accent léger :

— Et vous verrez qu’elle arrive toujours à ses fins, la nièce de l’Oncle Sam !