La Nièce de l’oncle Sam/Texte entier

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Les Annales politiques et littéraires (Feuilleton paru du 4 août au 6 octobrep. 1-159).

La Nièce
de l’Oncle Sam
ROMAN FRANCO-AMÉRICAIN
♣ ♣ ♣


I

— Moi, je pense qu’en déclarant la guerre à l’Allemagne, le Président Wilson vient de créer un danger pour la jeune fille américaine !

Et ponctuant cette phrase saugrenue d’une mimique burlesque, Bessie Arnott se campa
Devant une des hautes glaces…
devant l’une des hautes glaces qui décoraient le grand salon. Le miroir refléta sa silhouette aux lignes modernes, élégante et mince, vêtue d’une légère robe de mousseline de soie ; son visage aux traits de poupée, aux grands yeux bleus, naïfs et moqueurs, dont le regard clair brillait sous une frange de cheveux blonds coupés courts ; son sourire aux dents éclatantes, son teint d’une admirable transparence rosée. Et cet ensemble incarnait la parfaite image de la « girlie » : l’exquise et originale fille-femme américaine.

C’était chez Andrew Arnott, le riche banquier de New-York. Resté veuf avec deux enfants — Teddy et Bessie, deux jumeaux âgés de vingt et un ans — M. Arnott avait abandonné la direction de sa maison à sa fille Elisabeth — Bessie — qui réunissait tous les quinze jours ses amis des deux sexes dans les somptueux salons de la Cinquième Avenue dont les fenêtres s’ouvraient sur la vue délicieuse du Parc Central.

Intelligente, indépendante, audacieuse et sportive, Bessie Arnott trouvait le moyen d’avoir une réputation d’excentricité parmi ses plus excentriques compatriotes. Son père lui laissait cette liberté qui développe la personnalité de l’enfant aux dépens de sa raison. Un peu inquiet du résultat de cette éducation (traditionnelle aux États-Unis) il approuvait — malgré la différence d’âge — ses récentes fiançailles avec le célèbre chirurgien Jack Warton. Le docteur Warton avait quinze ans de plus que Bessie. M. Arnott espérait que l’influence conjugale tempèrerait heureusement les fantaisies de sa fille. Mais le mariage venait d’être ajourné par raison de santé : Bessie avait eu la fièvre typhoïde trois mois auparavant et sa convalescence avait été longue. Sur ces entrefaites, les États-Unis avaient déclaré la guerre à l’Allemagne.

Le docteur Warton, sollicité d’aller prendre la direction de l’hôpital américain de Neuilly, en remplacement d’un confrère malade, annonçait aujourd’hui son départ pour l’Europe.

Et c’est à cet instant que Bessie avait lancé sa réflexion drôlatique qui attirait l’attention de tous les assistants.

— La guerre : un danger pour nous ?… Et de quelle nature ? s’écria Annie Turner, une petite brune menue dont les grands yeux noirs étincelaient d’intelligence.

Bessie considéra en silence le groupe que formaient ses amis. La plupart des jeunes filles présentes se ressemblaient par un même cachet dans les manières : l’élégance trop riche de leurs toilettes, la vivacité de leur physionomie ; l’activité, l’agitation intérieure qu’on devinait en elles.

Les jeunes gens, moins nombreux, portaient également dans leur personne ce signe d’une même race ; leur gaieté bruyante contrastait avec la correction de leur tenue.

Seul, parmi ces hommes, le docteur Warton se distinguait par une personnalité très marquée.

À trente-six ans, Jack Warton conservait la vigueur et l’agilité de la prime jeunesse. Grand, fort, bien découplé, c’était un de ces athlètes intellectuels dont l’Amérique a la spécialité ; il avait exercé dans un même entraînement ses muscles et son cerveau ; chez lui le savant se doublait d’un sportsman accompli. D’une beauté parfaite, de cette beauté anglo-saxonne qui met en valeur les qualités viriles, il avait un visage mâle aux traits réguliers que rien ne déparait, car le docteur Warton ne portait ni barbe, ni moustache. Son nez droit, sa bouche bien modelée, son menton, creusé d’une fossette, étaient d’une pureté grecque. Ses grands yeux, d’un gris lumineux, rayonnaient d’intelligence et de bonté. Sa figure sans ride n’accusait point la quarantaine proche. Seuls, ses jeunes cheveux blancs, qui avaient éclairci prématurément ses tempes, révélaient le labeur acharné de l’homme de science.

Bessie coula vers son fiancé le regard approbateur d’une femme satisfaite de son choix ; puis elle déclara, sans répondre directement à Miss Turner :

— L’intervention de notre pays dans une guerre de justice et de liberté a de quoi nous rendre fiers de nous-mêmes… Mais, à côté de la grande question patriotique, sur laquelle tout a été dit, il est une petite question qui a son importance…

Et la jeune fille poursuivit, d’un ton dogmatique :

— Retournons les rôles. Si c’étaient les États-Unis qui fussent engagés depuis trois ans dans une guerre périlleuse et qu’une armée française traversât les mers pour venir à leur aide, que dirions-nous…

— Nous dirions que c’est arrivé déjà, en 1776, fit doucement le docteur Warton.

Bessie continua, sans relever l’interruption :

— Quel accueil les Américains, et surtout les Américaines, réserveraient-ils à ces Français venus d’outre-Atlantique ?

— Mais un accueil enthousiaste, je suppose ! s’exclama Dora Leslie, une blonde capiteuse à la carnation éblouissante.

Bessie conclut, très sérieuse :

— Eh bien, ma chère, pensez-vous que les Françaises ne se préparent pas à recevoir avec un égal enthousiasme nos soldats américains ?

— Mais je l’espère bien ! s’écria Teddy Arnott qui entrait à cet instant.

Le jeune Arnott offrait avec sa sœur cette ressemblance qui caractérise les enfants jumeaux. Ce charmant blondin aux yeux limpides, dont les vingt et un ans dissimulaient leur solide musculature sous des formes d’éphèbe, était mince, alerte et souple comme une femme. Il avait, de Bessie, le teint clair, le regard malicieux ; et son visage imberbe conservait la fraîcheur de l’enfance. Il adorait sa sœur et se pliait à tous ses caprices.

Il s’écria en riant :

— Je l’espère bien que les séduisantes Françaises nous réservent bonne hospitalité. Je viens de voir notre oncle, le colonel Blakeney, et il m’a promis que je ferai partie, sous ses ordres, du premier contingent envoyé en France…

Les visiteurs félicitèrent le jeune homme avec cette expansion et cette exubérance provoquées par la fièvre d’ardeur patriotique qui exaltait New-York depuis ces dernières semaines.

Le premier mouvement passé, Teddy, se tournant vers sa sœur, interrogea :

— Et pourquoi Bessie est-elle mécontente ?

— Elle prétend que cette guerre est un danger pour la jeune fille américaine, riposta Annie Turner.

Bessie expliqua, avec sa même gravité comique :

— L’idée du départ proche, des périls courus, de l’éloignement pour un long temps, décident des engagements entre jeunes gens et précipitent les fiançailles. Parmi tous ces hommes qui partent, quel est celui qui ne laisse rien derrière lui ?… Puis, ils arrivent dans un pays où toutes les flatteries, toutes les tentations leur sont offertes. Quelle que soit leur honnêteté, ne seront-ils pas excités par un désir d’infidélité plus ou moins passagère ? Et la fiancée restée en Amérique comptera-t-elle beaucoup, lorsqu’elle n’aura que son souvenir pour la défendre contre la rivale française ?

Et Bessie ajouta avec conviction :

— La Française est si fascinante, si wicked !

Jack Warton intervint :

— Cette opinion ne peut vous être personnelle, Bessie… Vous n’êtes jamais allée en Europe. Vos idées s’inspirent des calomnies germaniques.

— Oh ! vous… On sait que vous aimez les Françaises, fit la jeune fille avec une pointe d’aigreur.

Elle reprit, s’adressant à ses amies :

— Je propose que nous fondions une ligue contre l’inconstance masculine…

On l’approuva bruyamment. Ses réflexions avaient touché au vif les jeunes filles présentes.

Le docteur Warton remarqua en riant :

— J’admire l’intransigeance des fiancées américaines… Elles se permettent tout, mais elles ne tolèrent pas le plus léger flirt chez leur fiancé.

— Ce n’est pas la même chose, rétorqua Bessie avec supériorité.

Sans plus s’expliquer, elle continua :

— Tenez… Le Herald de ce jour publie la reproduction d’un article d’un chroniqueur parisien, M. Maurice de Waleffe, qui propose tout simplement que chaque intérieur français reçoive un filleul américain ; l’intention, en soi, est correcte ; M. de Waleffe n’a pour but que de rendre l’illusion du home à ces soldats isolés. Mais combien sa combinaison sera dépassée en pratique !…

— Cette question vous intéresse, décidément, remarqua ironiquement Dora.

Bessie avoua avec franchise :

— Croyez-vous que je sois enchantée de voir Jack m’annoncer tranquillement son départ pour l’Europe ? Quelles aventures l’attendent, dans cette ambulance lointaine ?

— Mais vous êtes jalouse, Bessie ! dit Annie Turner d’un ton moqueur. Jack va devenir fat !

— Pas le moins du monde, répliqua le docteur Warton. Je n’ai jamais admis que la jalousie fut une manifestation de l’amour.

Il plaisanta flegmatiquement :

— La jalousie est une fièvre maligne à accès intermittents. Une personne, jusqu’à ce moment bien portante, se sent tout à coup prise de malaise à la vue d’un être aimé. Un geste, un mot, un regard la plongent dans une agitation fébrile. L’instinct de propriété prend chez elle une importance morbide. Elle se forge des griefs contre celui qu’elle a le plus de raison de chérir. Symptômes de délire ; pour un sourire qui s’adresse à d’autres, elle éprouve une sensation de froid, d’angoisse, des frissons… La gravité des accès varie suivant le tempérament de chaque individu ; mais la jalousie n’est qu’une maladie, et non point un sentiment.

Il ajouta, d’un ton sérieux :

— Le véritable amour, au contraire, n’est-il pas le résultat d’une confiance réciproque ?

Bessie déclara drôlement :

— Ma confiance ne résiste pas à une distance de plusieurs jours de mer !

— Pensez-vous que ce soit pour mon agrément que je me condamne à cet exil ?

— Vous n’étiez pas forcé de partir, reprocha la jeune fille.

— Non… et pourtant, si… Nous vivons dans un temps où chacun, malgré soi, obéit à la force inconsciente du devoir individuel.

Bessie hocha la tête :

— Oh ! Votre devoir, votre devoir… Il pouvait s’exercer à New-York.

— On m’a sollicité, je n’ai pas cru avoir le droit de me dérober.

— Et puis, les Parisiennes ont tant de prestige même sous leur coiffe d’infirmière !

— L’ambulance de Neuilly-sur-Marne est occupée par la Croix-Rouge Américaine ; ce sont des compatriotes que j’y retrouverai.

Et le docteur Warton conclut d’un ton un peu sec :

— Je considère la rupture d’un engagement de fiançailles comme aussi grave qu’un divorce. Vous connaissez ma manière de voir qui est celle de tous les Américains ; je suppose que je suis assez loyal pour ne pas mériter l’affront d’un soupçon… Vous avez parfois, Bessie, des plaisanteries assez déplacées.

Ces derniers mots étaient dits en aparté. Bessie rougit un peu, elle murmura :

— Je voudrais partir avec vous, Jack.

— En admettant que cela fût possible, votre état de santé s’y opposerait ; vous êtes à peine remise d’une maladie grave.

— Oh ! je suis solide.

Pendant cette conversation tenue à l’écart, Teddy Arnott n’avait pas quitté sa sœur des yeux, l’observant avec sa sollicitude fraternelle.

Il s’approcha d’elle, et lui dit d’un ton caressant :

— Ne vous tourmentez pas, Bessie… Le colonel m’a affecté au transport des automobiles ; grâce à lui, quand nous serons en France, je m’arrangerai de façon à me trouver souvent dans la zone du docteur Warton ; et je vous enverrai des nouvelles très exactes de votre fiancé.

Le visage de Bessie se rasséréna ; une lueur mutine passa dans son regard. Elle remercia tendrement :

— Cher vieux Teddy… vous êtes un excellent frère.

Le docteur Warton considérait les deux adolescents avec son indulgente condescendance d’aîné. Arrivé à un âge qui est presque l’âge mûr pour l’Américain, le chirurgien éprouvait cette mélancolie que ressentent tous les hommes d’expérience lorsqu’ils s’éprennent d’une femme beaucoup plus jeune qu’eux. La frivolité, la gaieté, la folle jeunesse de Bessie, qui l’avaient subjugué, l’attristaient par un retour sur lui-même. Il s’affligeait de se sentir si supérieur à cette enfant, déjà las et blasé quand elle rayonnait d’espérance.

Pour chasser cette impression passagère, il s’écria, ramenant la conversation au ton général :

— Est-ce qu’une vraie Américaine devrait afficher des préoccupations personnelles, quand toutes les nations civilisées ont les yeux sur nous et chantent un hymne à la gloire de l’Oncle Sam ?

Bessie tourna son visage rieur vers Jack Warton. Elle répliqua d’une voix claire :

— Une vraie Américaine pratique le culte de la volonté ; c’est sa puissance, sa seule loi, grâce à quoi elle peut accomplir de grandes choses…

Elle conclut, avec une nuance de rancune et de tendre menace dans son accent léger :

— Et vous verrez qu’elle arrive toujours à ses fins, la nièce de l’Oncle Sam !

II

Rue de Rivoli ; onze heures du matin. Un joli ciel parisien, d’un bleu de pastel que le soleil d’été poudrait de lumière blonde.

Marais - La Nièce de l'oncle Sam (Les Annales politiques et littéraires, en feuilleton, 4 août au 6 octobre), 1918, illust 02.png

Les passants allègres défilaient sous les arcades avec une allure joyeuse. Un jeune officier murmura, au passage d’une brune pâle qui marchait à petits pas rapides :

— Hum !… La jolie fille !

Et il se retourna, tenté, incité à la suivre.

C’était le 4 juillet 1917 : depuis quelques jours, la bannière étoilée flottait parmi le glorieux bariolage des drapeaux alliés, dressés en faisceau, comme un multiple étendard symbolisant la Ville Universelle. Depuis ce matin, les jeunes guerriers au feutre de cow-boy mêlaient un nouvel uniforme aux costumes divers des spahis éclatants, des highlanders musclés, des Serbes sauvages, des Anglais kakis et des Belges rieurs. Paris avait l’air d’une grande ville de garnison. Et c’était bien là, en effet, la garnison cosmopolite qui convenait à Babel, à la capitale du monde devenue le caravansérail de la guerre.

Le jeune homme s’était décidé à suivre la passante. La gaieté de cet été radieux qui caressait la cité ardente comme d’un baume d’espoir ensoleillé, semblait une protestation muette de la nature contre l’homme : « Je fleuris, quand tu te bats ; j’aide à naître quand tu extermines ; je rayonne, et tu incendies ; grâce à moi, la plaine était devenue un champ de blé : tu en fais un cimetière… Imbécile ! »

Ainsi parlait l’azur.

Le jeune militaire en congé songeait en souriant que, devant l’agression allemande, les Français se découvrent deux devoirs : se défendre au front ; aimer, à l’arrière. Il venait d’accomplir le premier crânement. Il rêvait à présent de remplir le second, gaiement.

D’un geste de décision brusque, il rejoignit la jeune fille qui tournait l’angle de la rue du Mont-Thabor ; et il commença :

— Mademoiselle, où courez-vous donc si vite…

Son sourire galant se figea sur ses lèvres. La passante avait redressé la tête et le toisait, sans un mot.

C’était une jeune fille, très jeune — dix-huit à vingt ans — d’une beauté prenante, expressive, émouvante. La pâleur de son blanc visage ressortait encore par le contraste des vêtements noirs, du chapeau foncé et des cheveux très bruns. Les sourcils arqués, d’un dessin oriental, donnaient une intensité singulière au regard profond des yeux bleus, d’un bleu sombre qui révélait son origine méridionale.

Elle ne dit rien. Elle ne fit pas un geste ; mais sa figure était désespérée ; au bord de ses paupières luisaient des larmes contenues. Elle regardait cet importun hardi et gai avec une fierté triste, une hauteur indicible et silencieuse.

L’officier, interdit, sentit qu’il venait de heurter l’une de ces souffrances anonymes qui nous frôlent chaque jour dans la rue. Il en rougit, ainsi qu’on rougit du choc maladroit dont on brise une chose fragile. La dignité de cette inconnue acheva de le décontenancer.

Un peu confus, tout penaud, il bredouilla :

— Pardon. Mademoiselle.

Et tourna les talons.

La jeune fille poursuivait sa route sans paraître se souvenir une minute de l’incident. Son visage reflétait une de ces préoccupations douloureuses qui nous rendent inconscients du monde extérieur. Parvenue au milieu de la rue du Mont-Thahor, elle s’engagea sous la voûte d’une vieille maison aux murailles grises, aux corridors moroses, et poussa la porte vitrée d’un rez-de-chaussée, après avoir examiné d’un air sombre la plaque de verre où se détachaient, en lettres dédorées, ces mots rébarbatifs :

Contentieux
Entrée de l’étude

La jeune fille s’avança gauchement jusqu’au milieu de la pièce qui sentait la poussière et les vieux papiers. Des clercs maussades y griffonnaient, découpant leur silhouette noire dans l’encadrement des cartons verts. Elle regarda tour à tour chacun des employés sans savoir à qui s’adresser. Une dactylographe, avisant cette visiteuse empruntée, la prit en pitié, et s’arrêtant de pianoter, lui demanda ce qu’elle voulait.

La jeune fille dit à voix basse, avec l’accent un peu rauque des timides :

— je désire parler à maître Thoyer…

— De la part de qui ?

La jeune fille fouilla dans son sac à main, en tira un porte-cartes et un crayon ; puis, tendit à la dactylo une carte de visite après y avoir griffonné quelques mots.

L’employée se leva et lut à la dérobée ce nom gravé sur un rectangle de bristol au coin couronné :

La marquise d’Hersac

Au-dessous, la jeune visiteuse avait écrit au crayon :

Mademoiselle Laurence d’Hersac

Tout en frappant à la porte du bureau directorial, la dactylographe examinait avec une curiosité moqueuse cette fille de marquise qui portait des chaussures ressemelées. La toilette de Laurence était aussi modeste que celle de l’employée ; mais un je ne sais quoi — le regard fier, le port de la taille, l’élégance native, la race enfin, — faisait ressortir la supériorité de Mlle d’Hersac dans cette tenue d’égale.

Cette différence, perçue obscurément par la dactylo, lui inspirait une instinctive hostilité d’inférieure. Elle avait flairé en Mlle d’Hersac une détresse, mais cette détresse gardait trop de superbe pour l’apitoyer. Les humbles ne peuvent comprendre un malheur qui ne baisse pas la tête.

— Vous pouvez entrer, dit la dactylographe en lui désignant la porte ouverte.

Laurence pénétra dans une pièce plus confortablement meublée, mais aussi sinistre que l’étude : il y flottait de la poussière de procédure, de tracas et de misère ; une atmosphère d’ennui y pesait lourdement.

Assis derrière une table chargée de paperasses, l’homme d’affaires regardait entrer la visiteuse en restant insolemment fiché sur son fauteuil de cuir. C’était un homme sans âge, desséché par la vie d’affaires, à l’œil torve, au teint jaune, à la physionomie fuyante et désagréable. Il dévisageait fixement, sans expression, la belle jeune fille visiblement émue dont les traits délicats se paraient en cet instant d’un charme mélancolique.

(À suivre.) JEANNE MARAIS.

(Illustrations de Suz, Sesboué).


Copyright by Jeanne Marais, 1918.

III

La famille d’Hersac est originaire du Béarn. Laurence incarnait cette beauté de terroir qui unit la vivacité espagnole à la langueur mauresque. Par ses paupières lourdes aux coins allongés, ombrées d’épais sourcils ; par sa chair blanche, un peu grasse, ses épaules rondes, son buste opulent qui la faisait déjà femme bien qu’elle n’eût que dix-huit ans, Laurence évoquait les séductions de la race arabe. Mais sa démarche gracieuse et légère, son œil de feu, l’impétuosité de son geste ou de sa parole, l’ardeur de son visage expressif décelaient la fougue méridionale — cette fougue gasconne qui cache parfois tant de prudence habile et de réflexion.

Après l’avoir examinée, d’un regard froid et impertinent, Thoyer lui demanda sèchement :

— Qu’est-ce que vous voulez, Mademoiselle ?

— Un fauteuil, monsieur, répliqua Laurence avec l’air altier des d’Hersac.

Sa timidité d’adolescente s’envolait devant la grossièreté de cet accueil. Son teint pâle s’animait ; ses yeux bleus prenaient un éclat métallique.

Me Thoyer daigna lui indiquer, de la main, un crapaud dont la moleskine conservait l’empreinte des clients successifs qui en avaient enfoncé le siège. Puis, il reprit :

— De quoi s’agit-il ?

Mlle d’Hersac répliqua, avec une nuance d’étonnement :

— Vous ne vous en doutez pas, monsieur ?… Mon nom ne vous dit rien ?

L’homme d’affaires ébaucha un geste d’ignorance feinte en affectant de relire la carte posée sur son bureau.

Laurence observa d’un ton méprisant :

— On sent cependant, à votre réception, que vous vous savez en face d’un débiteur… insolvable.

Me Thoyer dit négligemment :

— Oh ! j’ai tant de créances à recouvrer, depuis la guerre… Je crois me souvenir, en effet, que Mme la marquise d’Hersac est mentionnée parmi ceux contre qui j’exerce des poursuites…

Laurence s’écria :

— Il est impossible, monsieur, que vous assimiliez maman à un débiteur de mauvaise foi : je constate que vous nous ignorez complètement… Si vous connaissiez notre situation telle qu’elle est, j’ose espérer que vous n’eussiez pas employé ces procédés… Laissez-moi vous fournir des explications.

Thoyer se taisait, attendant. Laurence reprit d’une voix affermie, s’efforçant de résumer les faits sans détails prolixes :

— Ma mère est veuve. Elle a deux enfants : mon frère François, actuellement mobilisé, et moi. Sa fortune est uniquement placée en terres : un domaine dans les Basses-Pyrénées et un immeuble de rapport à Paris dont nous habitons le premier étage ; les trois autres sont loués. L’ensemble de ces biens lui donnait un revenu total — net — de douze mille francs, en temps de paix. Elle touchait en réalité vingt-deux mille francs ; mais depuis quarante ans ses biens-fonds sont grevés d’une hypothèque au profit de feu Thoyer, votre père, qui prêta deux cent mille francs à mon grand-père maternel. Depuis l’année 1877, les intérêts trimestriels de cet emprunt ont été exactement payés à l’étude jusqu’à la date du 15 octobre 1914. Ma mère dépensait entièrement ses modiques revenus dont une grande partie était absorbée par les frais d’éducation de mon frère. Il lui était impossible d’avoir quelque somme d’argent en réserve ; la guerre l’a privée brutalement de ses revenus : ses locataires ne payent plus ; ses fermiers sont mobilisés. La première année, elle a vendu à vil prix ses bijoux de famille, pour vivre. La seconde année, elle a dû accepter les offres de nos parents, de notre entourage, où les moins éprouvés mettaient à sa disposition les ressources dont ils disposaient : mon frère avait été grièvement blessé ; nous avons fait un voyage onéreux pour aller le soigner. Cette année, nous avons épuisé tous les expédients. Ma mère s’est résignée à me laisser travailler ; je suis entrée comme caissière chez Litynski, le tailleur de la rue Tronchet… Et mes émoluments, avec la solde de mon frère, qui est aspirant, servent à nous faire vivre — ou plutôt, à nous empêcher de mourir de faim… Ma mère n’a donc pu matériellement acquitter annuellement dix mille francs d’intérêts hypothécaires : je vous fais encore remarquer que c’est la première fois, depuis quarante ans, que les d’Hersac se montrent inexacts à verser cet intérêt ; et que nous avons cette excuse, ce cas de force majeure : la guerre. Le moratorium, qui couvre la dette des loyers, ne couvre pas la dette hypothécaire. Ma mère n’a pas le droit de poursuivre ses débiteurs, mais il paraît que ses créanciers ont le droit de la poursuivre puisqu’elle a reçu hier un grimoire d’huissier l’informant qu’un jugement du tribunal vous autorise à faire saisie-arrêt sur tous ses biens dans la huitaine, si elle ne paye pas la somme de 30.000 francs… Ma mère a été si bouleversée qu’elle a dû s’aliter : c’est moi qui suis venue à sa place vous exposer notre situation et plaider sa cause. Vous ne pouvez songer, monsieur, à faire un pareil affront à la marquise d’Hersac !

Me Thoyer se renversa sur son fauteuil, les regards au plafond. Il questionna d’un air indifférent :

— Qu’est-ce que vous touchez, comme appointements, chez Litynski ?

— Deux cents francs par mois.

— Mâtin ! Il paye bien ses employés. Moi je ne donne que cent trente francs à ma dactylo.

— Monsieur…

Laurence se redressait, indignée par ce ton insolent. Thoyer la calma du geste et dit avec bonhomie :

— Voyons, voyons… Elle est très adroite, votre petite histoire. Mais vous ne me ferez pas admettre que des gens dans votre position, des personnes du monde, aient de tels embarras… Que diable ! On n’est pas sans rien ; on s’arrange.

Mlle d’Hersac fronça les sourcils et murmura dédaigneusement :

— Il faut venir chez un homme d’affaires pour entendre douter de notre parole.

Elle poursuivit :

— Vous dites : on s’arrange… Et comment ? Que feriez-vous, à notre place ?

Thoyer discuta :

— Vous ne touchez pas un seul de vos loyers ?… C’est invraisemblable. Votre immeuble est une maison bourgeoise de quatre étages, ancien hôtel du faubourg Saint-Germain, rue Vaneau : il ne s’y trouve pas d’appartement au-dessous de trois mille francs ; je l’ai constaté à l’enregistrement. Et aucun de ces locataires à gros loyers ne paye ? Et vous n’avez pu obtenir de jugement contre eux ?

Laurence riposta vivement :

— Cela est, pourtant… Et facilement contrôlable. Nous n’avons que trois locataires : l’un a été tué à l’ennemi et sa veuve est ruinée. L’autre est un avocat mobilisé, actuellement à Salonique. Quant au dernier, à la dernière plutôt, car c’est une dame, la seule qui pourrait et devrait payer… Mlle Gilette Avril, des Variétés… Je l’ai appelée chez le juge de paix qui nous a renvoyées devant le tribunal. À l’audience des référés, M. le Président Bolimier, impressionné par les grâces suggestives de Mlle Gilette, a estimé qu’il fallait la considérer comme une artiste dramatique touchée par la guerre qui la privait d’engagement, et lui accorda le bénéfice du moratorium.

Thoyer haussa les épaules, et objecta :

— L’avoué qui vous défendait est donc un idiot ?

— Au contraire, c’est un homme très intelligent : Me Henriot. Comme il a su que Mlle Gilette est l’amie d’un de nos ministres actuels, il a jugé habile de perdre la cause de sa cliente pour gagner la faveur de l’adversaire.

Thoyer resta silencieux. Cette lamenlable histoire d’une femme désarmée qui la guerre prend son fils et ne laisse qu’une fille de dix-huit ans pour la défendre contre l’injustice, le favoritisme et la perfidie, le trouvait très indifférent. Il ne songeait qu’au moyen de découvrir quelques ressources à sa débitrice afin d’y planter son harpon de créancier.

Laurence d’Hersac ne lui inspirait aucune sympathie : mais cette frêle adversaire au regard plein de franchise lui semblait susceptible de se laisser prendre au piège.

Il questionna insidieusement :

— Et vos propriétés des Basses-Pyrénées ?… Le Midi est riche. Il n’a pas souffert de la guerre.

Laurence répondit simplement ;

— Le Béarn est très pauvre en agriculture. Nous y possédons quelques fermes d’un rapport dérisoire ; nos cultivateurs sont aux armées ; les femmes en profitent pour crier misère. Néanmoins, de ce côté, par persuasion, on aurait pu obtenir quelques preuves de bonne volonté de la part de nos fermières. Mais ma mère et moi manquons d’autorité sur ces paysans. Il aurait fallu que mon frère pût s’en occuper.

— Eh bien ! Pourquoi votre frère ne s’en est-il pas occupé ? interrompit étourdiment l’homme d’affaires.

Laurence répliqua, avec une ironie voilée d’amertume :

— François s’est fait trouer la poitrine devant Verdun, en entraînant ses hommes hors d’une tranchée… On ne peut pas tout faire à la fois.

Me Thoyer demeura froid. Il se contenta de demander :

— Quel âge a-t-il ?

— Vingt-deux ans.

— Que faisait-il dans la vie civile ?

— Il gérait les intérêts de maman et préparait ses examens de droit.

L’homme d’affaires baissa la voix pour questionner d’un air complice :

— Pourquoi diable n’a-t-il pas agi comme moi : je suis mobilisable, mais non mobilisé ; cela m’a permis de veiller à mes affaires et d’attirer toute la clientèle de mes confrères. M. François d’Hersac pouvait s’embusquer… Vous avez des relations dans le monde militaire, en votre qualité de nobles ?

Laurence répondit, avec sa même raillerie hautaine :

— Certes… nous sommes apparentés au général de Castel dont les trois fils sont déjà morts à l’ennemi ; nous avons pour ami le commandant en chef de l’armée de l’Est. Et quand mon frère a reçu la croix de guerre, c’est le maréchal lui-même qui l’a décoré…

Thoyer répartit sans s’émouvoir :

— Oh ! bien, ma chère demoiselle, quand on veut se payer de l’héroïsme, il faut en avoir les moyens. Votre frère aurait mieux compris son devoir en aidant sa mère à acquitter mes créances…

— François payait d’abord sa dette à la patrie : il pensait que la patrie sauvegarderait la dette de sa mère. Par malheur, entre le pays et ses défenseurs, il y a cet intermédiaire : le gouvernement. En temps de guerre, l’État — plus que jamais — ne songe à protéger que le capitalisme et le prolétariat. Il leur sacrifie la classe moyenne. Nous ne sommes pas de ceux qui lancent les emprunts nationaux, ni de ceux qui se mettent en grève : à quoi bon l’État se soucierait-il de nous ! Nous ne pouvons ni le consolider ni le menacer. Voilà pourquoi les préteurs hypothécaires jouissent d’une situation privilégiée : afin de trouver du crédit, le gouvernement juge politique de garantir la validité de toute espèce de créance d’argent placé.

Thoyer considéra avec une réelle stupéfaction cette enfant qui raisonnait comme un homme. Il s’exclama malgré lui :

— Vous êtes forte pour votre âge… Qu’est-ce que vous avez : dix-huit, dix-neuf ans ?

— J’ai trois ans de guerre, monsieur, répondit tristement Laurence.

À présent, un intérêt naissant se lisait dans les prunelles de l’homme d’affaires qui observait curieusement Mlle d’Hersac : l’intelligence précoce de la jeune fille, cette intelligence gasconne, fine et subtile, qui lui permettait de saisir rapidement les questions d’affaires, attirait l’attention de Thoyer sur sa personne physique : il remarquait seulement ces beaux yeux bleu foncé pétillants d’esprit, ce visage au teint de camélia, ces lèvres juvéniles qui proféraient des propos de jurisconsulte. La grandeur d’âme de Laurence lui échappait, mais il était séduit par l’originalité de cette logique pratique si rare chez une femme. Chaque homme éprouve à sa façon : seul, le langage de la chicane était capable de toucher le cœur de Thoyer.

Il dit, avec une nuance de cordialité :

— Vous comprenez, moi, j’aimerais mieux voir votre frère rendu à la vie civile… À quoi cela me sert-il que M. d’Hersac se fasse trouer la peau ?

Laurence riposta du tac au tac :

— Mon Dieu, Monsieur, ça vous a déjà servi… Sans lui, vous seriez peut-être encore à Bordeaux.

Thoyer était trop grossier pour te sentir blessé par une impertinence.

Il déclara tranquillement :

— Tout cela ne vaut pas de l’argent comptant… En somme qu’étiez-vous venue me proposer ?

— Vous demander de nous accorder des délais et de ne point exécuter votre menace de saisie.

— Mon huissier a déjà reçu des ordres.

— Monsieur, vous ne ferez pas cela… Cette vexation, cette humiliation tueraient ma mère : je n’exagère pas. Elle est si fragile, si débile !

— Payez…, j’arrêterai les poursuites.

Thoyer ajouta :

— Pour vous… par égard à la situation de madame votre mère… J’accepterai une transaction. Versez dix mille francs d’acompte sur les trente mille francs dus, et je patienterai pour le reste.

— Mais, monsieur, dix mille francs sont aussi difficiles à trouver que trente mille !

— Décidément, vous ne savez pas vous y prendre…

Et l’homme d’affaires conclut cyniquement :

— Voyons, mademoiselle, quand on est jolie fille, on ne laisse pas sa mère dans l’embarras. Vous ne me ferez pas croire que vous n’avez pas, autour de vous, quelqu’un… un ami… un soupirant… qui serait ravi de de venir votre providence.

Laurence s’était levée, saisie de honte au point d’en perdre la parole.

Thoyer s’approcha d’elle et dit, avec une lueur équivoque dans le regard :

— Vous ne savez même pas demander… Si vous aviez voulu…

Son geste devenait enveloppant. Laurence crispa le poing, prête à frapper l’impudent.

Soudain, la porte du bureau qui donnait sur l’appartement particulier de Thoyer s’ouvrit brusquement et Mme Thoyer entra en coup de vent, criant à son mari :

— Dis donc, Henry, je sors… Tu me rejoindras à Armenonville, pour déjeuner.

Prête à la promenade, ondulée, fardée, parfumée, la femme de l’homme d’affaires portait une robe de gabardine beige exagérément courte, découvrant ses hautes bottes de cuir fauves, lacées sur le côté, et ses mollets en bas de soie jaune.

Elle murmura, étonnée, à la vue de Laurence :

— Tiens, mais c’est la petite de chez Lytinski !

Car Mme Thoyer était la cliente du tailleur de la rue Tronchet.

Mlle d’Hersac, roidie, regardait fixement le couple en pensant : « Et c’est pour ça que meurt la jeunesse de France ! » Elle évoquait son frère : en ce moment, François, à peine remis de sa blessure, devait conduire son détachement, en étape, sur quelque route morne, les pieds dans la poussière, la tête sous le soleil cuisant, la gorge sèche et les mains brûlantes, tout enfiévré de fatigue, mais prêt au combat… Au combat qui garderait de l’invasion allemande ces hommes d’affaires qui persécutent des mères sans défense, — et leurs femmes de joie qui s’en vont parader dans les restaurants du Bois.

Dégrisé par la présence de sa femme, Thoyer conclut avec sang-froid :

— C’est mon dernier mot, mademoiselle… vos immeubles seront saisis le 15 juillet courant.

Alors, Laurence eut un élan désespéré, un grand cri de rage et d’orgueil. Elle s’exclama :

— Faites votre vilain métier… Fouillez les charniers de héros… Gorgez-vous de nos dépouilles… Il n’y a pas de guerre sans corbeaux !…





IV

« 10 août, Aux Armées.
« Ma chère petite sœur,

« Tâche de déchiffrer ce griffonnage au crayon mal taillé. Mon stylo, comme tout stylo qui se respecte, ne marche plus. Nous voilà installés, aux environs de T… Je ne te nomme pas l’endroit, mais c’est un évêché fameux. Ce matin, temps radieux ; les réglages se précipitent ; on sent que le secteur s’agite. Quelques obus à gaz tombés près de notre cave nous avaient forcés à mettre nos masques une partie de la nuit. Trois morts, cinq blessés, depuis hier : c’est peu relativement ; mais c’est triste cette guerre… Trois ans que nous la faisons, sans autre arrêt que la mort pour ceux de nous qui sont malchanceux !… Ne montre pas cette lettre à maman, petite Laurence chérie ; ma seule consolation est de la savoir tranquille. Vous êtes en sécurité toutes les deux ; je reprends courage à me battre pour cela — pour votre repos, pour notre bonheur futur…

» Bons baisers,
François D’Hersac. »

« P.-S. — Depuis quelques jours, nous avons, dans le voisinage, les premiers soldats américains. Quels types ! Ils sont admirables, ils ont dressé leurs camps, comme Buffalo son cirque : en deux heures ! Je t’écrirai plus longuement demain. »

Laurence, toute remuée, lisait cette lettre de son frère, assise à sa caisse, chez Litynski. Autour d’elle, dans le magasin fermé aux clients, c’était le brouhaha de l’inventaire d’été en prévision des soldes.

Le tailleur ordonnait, de sa voix chantante de Slave :

— Nous collationnerons… puis, vous additionnerez.

La jeune fille, l’âme absente, travaillait machinalement ; un peu étourdie par les voix qui se haussaient pour annoncer les marchandises, par la gesticulation des bras des commis vidant les armoires, les cases, jetant sur le tapis des piles d’étoffes et de vêtements qui montaient jusqu’à la hauteur des comptoirs.

Tandis que sa plume active inscrivait des chiffres et des chiffres, sa pensée s’envolait vers les siens : François, qui les croyait tranquilles… Pauvre petit, s’il se doutait de l’effort héroïque qu’il avait fallu à Laurence, lorsqu’elle lui écrivait, pour retenir l’aveu, les douloureuses confidences qui l’auraient soulagée — mais qui l’auraient tant affligé, lui !… Et courageusement, elle refoulait son besoin d’épanchement ; faire partager sa souffrance, c’est l’alléger de moitié. Laurence s’imposait le devoir de porter seule son fardeau.

Et François continuait d’ignorer que leur mère, alitée, dépérissait lentement d’un mal inconnu, rongée de chagrin, minée par ses tourments. Il savait quelles étaient les difficultés de leur situation pécuniaire, mais il ne soupçonnait pas toutes les humiliations qu’elle avait values à Laurence.

Entre sa mère malade et son frère absent, la jeune fille sentait la nécessité de prendre les responsabilités et les servitudes d’un chef de famille. Poids terrible pour ses dix-huit ans. Accablée par ses malheurs, soutenue par sa fierté, Laurence, frêle cariatide s’arc-boutait pour maintenir sa pierre avec l’effroi d’être écrasée.

L’affection passionnée qui l’attachait à sa mère et à François l’imprégnait d’énergie pour protéger la malade et leurrer le combattant.

— Allons, mademoiselle Laurence, ne nous endormons pas !

À l’accent familier du patron, la jeune fille sursautait et recommençait de s’appliquer.

— Cinq manteaux homespun, doublés soie, deux cent vingt-cinq francs ! lançait la voix d’un commis.

Laurence, la tête basse, écrivait de nouveau.

Les chiffres ronflaient. Les paquets de vêtements tombaient aux pieds de Litynski qui s’absorbait, une préoccupation intense contractant sa figure de blond congestionné.

— Deux costumes, modèle Bérénice, garnis d’opossum, trois cents francs !

Soudain, un bruit inusité domina le vacarme de l’inventaire. Du dehors, on frappait violemment à la parte du magasin dont les vantaux étaient fermés.

M. Litynski leva la main d’un geste impérieux : tous les employés s’interrompirent. Ce fut le silence. Les coups redoublèrent.

— Qu’est-ce que c’est ? maugréa le tailleur. Allez ouvrir…

Une vendeuse s’empressa de tirer les verrous et de tourner le pêne. La porte s’écarta devant un gros homme en complet bleu de roi qui s’élança à l’intérieur de la boutique en balbutiant :

— Mademoiselle… Mademoiselle d’Hersac !

D’un bond, Laurence fut au milieu du magasin : elle avait reconnu le concierge de la rue Vaneau. On venait la chercher, de chez elle.

Elle eut un cri :

— Maman ?

Le concierge, embarrassé, regardait fixement M. Litynski, sans oser jeter les yeux sur Laurence. Il se décida à déclarer :

— Voilà… Madame la marquise ne va pas très fort… Alors, c’est Maria qui m’envoie quérir Mademoiselle.

Il se tut ; et, par contenance, s’hypnotisa dans la contemplation des pièces d’étoffe qui jonchaient le sol.

— Monsieur Litynski !

À la voix déchirante de Laurence, le tailleur eut un geste bienveillant pour lui prendre la main. Il connaissait l’histoire de son employée et s’intéressait à cette vaillante fille. Il la congédia doucement :

— Allez, allez vite, mon enfant…

Et, se tournant vers le concierge, il l’interrogea silencieusement. Les deux hommes échangèrent un regard apitoyé. Le concierge murmura entre ses dents :

— Fichue… crois bien.

Dehors, le concierge s’excusa en désignant une voiture arrêtée à la porte.

— J’ai pris un taxi et je l’ai gardé… J’ai cru bien faire.

— Mais naturellement, monsieur Philbert ! Laurence retint un haussement d’épaules. Nuance sensible entre ces deux pauvretés : le concierge, homme du peuple habitué aux petits calculs de l’indigence depuis sa naissance, savait qu’il faut compter, même devant la douleur. Laurence, malaisément pliée aux exigences de sa misère passagère, perdait la tête en face d’une catastrophe : songer au prix du taxi, quand sa mère était mourante peut-être !

Dieu ! Que le trajet lui sembla long jusqu’à la rue Vaneau ! Puérilement, de ses mains crispées sur les coussins, elle poussait en avant — comme dans l’illusion que la voiture avancerait plus vite.

Elle avait tenté de questionner le concierge :

— Monsieur Philbert, comment est maman ? Dans quel état ? Ce matin, elle n’allait pas plus mal !

Mais les réponses diffuses de Philbert l’avaient découragée. Comme tous les gens du peuple, il employait ce vocabulaire baroque aux comparaisons saugrenues pour parler de la maladie : le sang qui tourne en eau, les bêtes qui rongent les intestins… Excédée par ce verbiage inintelligible, Laurence se rencognait dans l’auto, exacerbée d’angoisse et d’impatience.

Enfin ! La rue Vaneau. Laurence s’élance dans l’escalier, grimpe quatre à quatre jusqu’à l’appartement, se précipita dans la chambre de la malade

— Maman !

(À suivre)JEANNE MARAIS

(illustrations de Suz, Sesouhé

V

La marquise d’Hersac est couchée dans le grand lit où sont nés François et Laurence, où va mourir leur mère. Ce qui fut drap nuptial doit finir en linceul.

Dans la ruelle, Maria, la vieille femme de chambre demeurée seule en service par dévouement, veille sa maîtresse en retenant ses larmes d’un reniflement rauque. Ce bruit seul trouble le silence ; et Laurence s’étonne de sentir, dans un pareil moment, ses nerfs agacés par ce petit détail.

La jeune fille est terrifiée par le changement subit survenu chez la malade. Depuis quelque temps, sa mère déclinait ; mais c’est en quelques heures seulement qu’elle a pris ce masque insensible au regard fixe, aux traits tirés, au teint d’un jaune accentué. Le Mal — le Mal affreux — a déjà jeté son empreinte à tel point sur cette figure que Laurence a peine à y retrouver le visage familier. Et devant cette pauvre créature méconnaissable qui fut la maman alerte au bon sourire aimant, Laurence est prise d’une défaillance affreuse ; elle suffoque, incapable de réprimer la crise nerveuse proche…

En entendant sa fille, Mme d’Hersac s’est ranimée ; de sa main tendue vers la tête brune qui s’incline, elle esquisse la caresse accoutumée des doigts qui effleurent les cheveux… Laurence éclate en sanglots, atrocement émue par ce geste ébauché qui lui rappelle les heures d’intimité tendre de sa petite enfance choyée. Elle balbutie :

— Oh ! maman, maman…

Et sa prière achève mentalement : « Tu ne vas pas mourir, dis ? Je ne veux pas que tu meures. »

D’un sursaut d’énergie, elle est debout, réagissant déjà — car, il faut agir. Elle questionne d’une voix brève :

— Le médecin ?

La vieille Maria s’épanche en lamentations. Madame refuse de recevoir un médecin quelconque. Elle demande son docteur habituel.

— Mais le docteur Martin est mobilisé, maman…

Laurence n’insiste pas devant le regard obstiné de la malade, ce regard d’enfant têtu où l’intelligence s’éteint, atrophiée par la souffrance. À quoi bon raisonner ?

Elle dit simplement :

— C’est bon. Je vais le chercher.

Une sorte de fièvre s’empare de Laurence. Elle hésite, entre le désir de demeurer auprès de sa malade et le besoin d’aller n’importe où, de courir, de tenter les plus folles entreprises, d’échapper par l’action à ce sentiment d’irréparable qui l’étreint en face de ce lit !

Elle redescend avec une sorte de résolution farouche. Ses pas la conduisent au domicile du docteur Martin. Elle questionne le concierge pour connaître la destination actuelle du médecin. Elle apprend qu’il dirige une ambulance militaire au Perray. Le Perray ?… Seine-et-Oise… Elle écoute à peine le concierge qui lui indique des heures de train et parle de la gare Saint-Lazare. Sa fébrilité la pousse vers la première station d’autos.

Elle aborde un chauffeur :

— Voulez-vous me conduire au Perray… c’est sur la route de Rambouillet.

L’homme examine avec stupeur cette jeune fille qui pleure à chaudes larmes.

Alors, Laurence explique en balbutiant :

— C’est maman… elle est mourante… Je vais chercher notre docteur qui est médecin-chef de l’hôpital… Je vous donnerai ce que vous voudrez.

— Ce sera le prix que marquera le compteur… Attendez un peu que je voie si j’ai de l’essence.

Le chauffeur s’empresse : vieux Parisien : avide de faits divers, de feuilletons dramatiques et de cinéma pathétique, il s’attendrit aussitôt sur cette détresse qu’il va conduire. Un intérêt de curiosité le gagne à Laurence : il apporte autant d’envie qu’elle à parvenir au but. Il démarre, après avoir averti :

— Ayez pas peur : on ira rondement. Le Perray, je ne sais pas où c’est, mais ça ne fait rien… Faut toujours passer par Versailles : après on se renseignera.

Et, fier de l’importance de sa mission, il file à toute vitesse sur l’avenue du Bois.

Laurence évoque la vision de tout à l’heure : cette face exsangue d’agonisante… Elle gémit :

— Oh ! maman… Ma pauvre petite maman qui ne pensait qu’à nous !

Car on regrette surtout la perte d’un être cher par un retour d’inconscient égoïsme sur soi-même. On dit toujours, d’un mort qu’on pleure : « Il m’aimait tant ! »

Le chauffeur, qui l’entend sangloter, penche vers elle une bonne figure :

— Ayez crainte, je vous dis… On va rouler ferme.

Dans l’hyperesthésie que lui communique la douleur, Laurence est extrêmement frappée des témoignages de sensibilité qu’on lui donne. Elle qui vient de souffrir trois années d’injustice, de cruauté et d’indifférence humaines qui l’avaient rendue misanthrope, la voilà touchée de ce revirement : tout le monde est bon pour elle depuis qu’elle a ce chagrin fou. M. Litynski, tout à l’heure, qui lui rendait sa liberté en plein inventaire ; ce chauffeur inconnu qui lui marque une brave sympathie peuple… Elle s’exagère la générosité d’autrui en ce moment, comme elle en exagérait hier la noirceur.

À présent, l’auto, quittant les allées connues des snobs, file à travers bois, prend au plus court par des sentiers si étroits que ses roues écrasent de chaque côté les herbes folles en bordure. L’été finissant verdoie encore, allumant quelques lueurs d’émeraude parmi les arbres ensoleillés. Les premières rouilles d’automne ne sont qu’une tache d’or neuf à la pointe des feuilles. De temps en temps, les rangées effilées de longs bouleaux fragiles s’espacent ; et c’est une clairière où fuit, en bonds prestes, l’ombre fauve d’un chevreuil. L’odeur pénétrante de l’herbe se mêle à la tiédeur de l’air.

Laurence est oppressée d’angoisse : il lui semble que la vie ardente de l’été forestier insulte à sa douleur.

Changement de décor. L’auto roule comme une trombe à travers un dédale de rues noires, mal pavées : elle traverse Sèvres ; son bruit caverneux donne à Laurence l’impression d’avancer au milieu d’une tempête dans des grondements d’orage. Des bouffées d’air vif lui cinglent le visage, lui coupant la respiration.

Versailles.

— Nom d’un chien ! jure le chauffeur.

Versailles, la Versailles de 1917 n’est plus qu’un vaste dépôt de guerre gardé par des sentinelles vigilantes. Des centaines d’autos et de fourgons militaires s’alignent sur ses longues avenues ; et, partout, de grands écriteaux s’élèvent : Allez au pas !

Allez au pas, afin qu’au passage les factionnaires échelonnés vous contrôlent d’un regard soupçonneux.

Le chauffeur grogne ; Laurence trépigne, au point qu’une légère poussière s’élève du paillasson de la voiture. Et l’auto gronde, comme exaspérée elle aussi, par cette lenteur obligatoire.

Enfin ! C’est de nouveau la pleine campagne. Le chauffeur, qui a consulté sa carte, file à une vitesse folle sur la route de Saint-Cyr. De chaque côté de Laurence, les arbres semblent courir les uns après les autres, les champs de blé coulent comme un fleuve d’or, les champs de luzerne comme une mer glauque. Étourdie par cette allure vertigineuse et par cet air pur qui la fait suffoquer, Laurence s’abandonne sur les coussins de la voiture, anéantie, annihilée, grisée : elle n’a rien mangé depuis le matin et l’air de la campagne l’enivre ainsi qu’un vin trop généreux. Mais la jeune fille éprouve une certaine douceur de ce malaise qui va jusqu’à la nausée : car sa faiblesse et son engourdissement lui font perdre la notion du temps.

Tout à coup :

— Eh bien ! Nous y sommes au Perray… Ousqu’il est votre hôpital ?

Laurence tressaille et domine sa faiblesse pour se concerter avec le chauffeur sur la direction probable. Ils s’orientent, aperçoivent à un demi-kilomètre un bâtiment gris où flotte la Croix-Rouge. C’est là.

Laurence descend, les jambes fauchées. Elle cherche à courir vers l’ambulance ; ses pieds ont un mal infini à soulever le poids soudain alourdi des muscles affaissés. Elle parvient enfin aux fenêtres grillées du rez-de-chaussée d’où s’échappe une odeur de cuisine indiquant la salle à manger. Il est une heure et demie. À travers les barreaux, Laurence aperçoit une table desservie d’où se lèvent deux infirmières toutes blanches et trois uniformes.

— Docteur ! appelle Laurence d’une voix qui s’étrangle.

Les uniformes se retournent tous les trois : deux aides-major et le docteur Martin qui ébauche un geste de surprise à la vue de Mlle d’Hersac et s’empresse de la rejoindre.

— Docteur, balbutie Laurence. Maman va mourir…

Éperdue, elle chancelle presque. Le médecin lui prend les mains et la regarde, apitoyé, sans parler : il a le tact de lui épargner la consolation banale des encouragements trompeurs.

— Venez ! supplie Laurence. J’ai une voiture…

— Je ne peux pas.

Les quatre mots, détachés d’une voix nette, la frappent comme un coup. Elle crie douloureusement :

— Vous ne pouvez pas ?… Ce n’est pas possible… Vous n’allez pas nous abandonner ?

Le docteur fait un geste pour la calmer :

— Je viendrai ce soir même à Paris… Je vous le promets. Mais je ne peux pas maintenant. C’est l’heure de ma visite. J’ai des blessés qui réclament des soins plus urgents que madame votre mère.

— Oh ! vos blessés…

Le docteur arrête l’exclamation impie en observant :

— Mes blessés… Ce pourrait être votre frère… Quand François a failli mourir, l’année passée, qu’auriez-vous pensé du major qui l’eût délaissé pour soigner des clients en ville ?

Il ajoute, plus ému :

— J’ai examiné votre mère, à mon dernier passage à Paris… Je la suppose atteinte d’une tumeur… Les symptômes que vous me décrivez confirment dans cette opinion. Dans ce cas, les soins que je puis lui prodiguer ne pressent pas, à quelques heures près…

Les yeux agrandis, Laurence questionne d’une voix blanche :

— Si je vous comprends bien… c’est qu’il n’y a plus d’espoir ?

— Soyez courageuse.

— Et vous me laissez repartir toute seule !

— Elle n’est pas en péril imminent… Elle vivra encore quelque temps, répond le médecin avec une involontaire cruauté. Vous pouvez m’attendre sans crainte.

Il ne comprend pas, il ne peut pas comprendre l’atroce déception de Laurence qui vient de faire trois heures d’auto dans l’espoir de le ramener et qui doit revenir seule… Elle n’insiste plus. Elle connaît son médecin depuis de longues années et lui sait la fermeté invincible des hommes doux. Il n’élève jamais la voix, mais ne revient jamais sur sa décision.

Elle s’affale plutôt qu’elle ne remonte dans l’auto, en disant au chauffeur :

— Ramenez-moi à Paris, rue Vaneau… le plus vite possible !

La course folle recommence. Cahotée par les secousses de la voiture, Laurence se cramponne aux embrasses des portières. Soudain, un arrêt brusque la jette contre la vitre.

Elle crie anxieusement :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Le chauffeur est déjà à quatre pattes sous le véhicule et fourgonne armé d’un trousseau d’instruments. Ça dure quelques minutes. À la fin, il se relève et grommelle :

— Nom de nom… quelle déveine !… C’est une réparation qui demande au moins deux heures et je n’ai même pas les outils nécessaires !

Autour d’eux, la campagne s’étend à perte de vue, désespérément vide.

VI

Laurence s’était assise sur un talus, au bord de la route, et pleurait silencieusement en calculant : « Nous sommes partis à dix heures et demie. Il est près de trois heures. Bientôt cinq heures que maman est seule ; et me voilà immobilisée à vingt kilomètres de Paris ! »

Elle se laissait aller, lâchement, à une prostration extrême en face de la fatalité mauvaise.

Le chauffeur, debout au milieu du chemin désert, guettait obstinément à l’horizon. De temps en temps, il répétait :

— Si un copain pouvait passer, bon sang !

Le grand silence des champs entourait cette fièvre et cette agitation de son calme immense : muette raillerie de la nature indifférente à l’homme.

Tout à coup, le chauffeur poussa un cri de joie :

— Une bagnole !

Une trépidation lointaine — moteur d’auto ou d’avion ?… Mais un léger nuage de poussière les rassurait bien vite : c’est une auto qui se rapprochait d’eux, peu à peu.

Le chauffeur mit ses mains devant sa bouche et hurla :

— Héhà !… Héhà !… Ohé !…

Une mince et légère voiture à hautes roues stoppa à dix pas. Elle était inoccupée. Au volant, un jeune soldat américain, glabre et frais, offrant un visage d’enfant sous son feutre crânement cabossé, examinait curieusement ce groupe étrange : une auto en panne, une jeune fille en larmes et ce chauffeur congestionné.

— Rendez-nous service, camarade ! cria le chauffeur.

Mais Laurence, galvanisée, s’était jetée en avant. Elle parlait couramment l’anglais. D’un élan, accrochée à la portière de la voiture américaine, elle racontait tout pêle-mêle, enhardie, encouragée par la jeunesse de cet enfant qui lui serait sûrement pitoyable : la maladie de sa mère, le refus du docteur, ce retour navrant et cette panne… Elle conclut :

— Voulez-vous me ramener à Paris ?

All right ! répliqua brièvement l’Américain. Je ne peux pas vous prendre dans ma voiture pour Paris, mais je ferai mieux ; je vous conduirai à Neuilly-sur-Marne où je me rends, et c’est le chef de l’hôpital américain, le colonel Warton qui vous accompagnera à Paris et soignera votre mère… Lui, il se dérangera sûrement si je le lui demande c’est mon… mon beau-frère, mon futur beau-frère : il est fiancé avec ma sœur Bessie.

Laurence a un mouvement de découragement :

— À quoi bon déranger un docteur inconnu… Maman est perdue, et c’est son médecin, seul, qu’elle voulait voir.

L’Américain profère sentencieusement l’axiome cher aux Anglo-Saxons :

— Tant qu’il y a la vie, il y a l’espoir.

Il ajoute avec chaleur :

— Et le colonel Warton est le plus grand médecin, dans le monde entier… Il réussit à guérir, là où les autres échouent.

Malgré elle, Laurence est abusée d’une nouvelle espérance au contact de cette ferveur juvénile. Elle dit :

— Merci… merci… Partons vite.

Le chauffeur leur recommande :

— Dès que vous serez aux premières maisons, envoyez-moi quelqu’un pour la réparation.

Et, résigné, il s’apprête à monter la garde auprès de son véhicule,

Laurence lui crie :

— Quand vous serez rentré à Paris, venez vous faire payer à la maison : Mlle d’Hersac, rue Vaneau… Je n’ai pas d’argent sur moi.

L’homme acquiesce, d’un geste confiant.

Une fois de plus, Laurence était emportée à toute vitesse à travers la campagne. Le jeune Américain accélérait l’allure de son auto avec une témérité qui enchantait la jeune fille : à peu près du même âge, ils vibraient l’un et l’autre d’une même impatience.

L’adolescent répétait d’une voix hachée par le vent :

— Vous verrez ce qu’est Jack Warton… je suis persuadé qu’il pourra quelque chose pour votre pauvre mère.

Cette foi aveugle influençait Laurence. Ébranlée, elle songeait : « Si, pourtant, on pouvait la sauver ! » Prise de gratitude, elle regardait sympathiquement son petit compagnon.

Qu’il était jeune !… Vingt ans, pas plus. Un visage de fille aux joues duvetées, au teint rose à peine hâlé par le grand air. Les cheveux, un peu longs, frisottaient en mousse blonde au-dessus des oreilles. Le profil avait cette nette régularité, cette finesse exquise du modelé qui apparentent certaines figures américaines aux chefs-d’œuvre de la statuaire grecque.

Laurence admirait naïvement ce joli garçon dont la sensibilité presque féminine la réconfortait si profondément à cet instant : elle le sentait aussi troublé qu’elle, touché par sa douleur. Il émettait cette réflexion à voix haute, et son accent vibrait d’émotion contenue :

— Nous, nous étions des babies quand notre mère est morte ; nous n’avons pas eu le temps de la connaître… On a de la chance d’être orphelin avant de pouvoir comprendre : c’est une peine épargnée pour l’avenir.

Et, comme ils étaient tous deux des enfants, la sympathie de Laurence s’exprima par cette question puérile, la première que s’adressent ingénûment les gosses qui ont envie de faire connaissance :

— Comment vous appelez-vous ?

— Teddy Arnott, répondit le jeune homme en souriant.

Il ajouta :

— Je suis venu en France avec le corps d’armée commandé par mon oncle, le colonel Blakeney que je dois aller rejoindre incessamment au camp de T… Je suis automobiliste, chargé de missions, faisant office d’officier de liaison.

— T… Mon frère s’y trouve pour l’instant, murmura Laurence.

Elle se tut, ramenée à ses douloureuses préoccupations ; et son compagnon respecta son silence.

Neuilly-sur-Marne.

Laurence retrouvait le décor du Perray. Les murailles grises, la Croix-Rouge, les infirmières blanches et bleues.

Hallo, Jack ! appela familièrement Teddy Arnott en apercevant le docteur.

Jack Warton, très étonné, s’approcha d’eux. Tout de suite, Laurence fut attirée par ce calme et doux visage aux tempes prématurément blanches. Elle remarqua — malgré l’émotion qui la troublait — qu’il accueillait Teddy d’un air plutôt défiant : la pétulance du jeune homme s’accordait si mal avec la gravité de son beau-frère !

Un dialogue animé s’engagea entre eux. Warton s’écria brusquement :

— Mais c’est stupide, d’avoir fait cela !… Il fallait la conduire au train de Paris, et non pas ici.

Teddy insistait, tapant du pied, parlant avec volubilité. À la fin, il s’approcha de Laurence et lui dit joyeusement :

— C’est chose entendue. Il part avec vous.

Sans parole, sans pensée, anéantie, la jeune fille se laissait faire. Elle ne pouvait pas remercier. Elle ne songeait plus à s’étonner de la compassion spontanée qu’elle avait inspirée à Teddy Arnott. Il y avait maintenant près de sept heures qu’elle était à jeun, ivre d’angoisse et de grand air : la bête reprenait ses droits. Chancelante, inconsciente, presque, à demi-morte de faim, Laurence montait machinalement dans l’automobile de l’ambulance à côté du docteur Warton.

Durant quelques minutes, celui-ci resta silencieux, observant sa compagne ; puis, il interrogea doucement :

— Qu’est-ce qu’elle a, madame votre mère ?

Le son de cette voix profonde qui s’assourdissait pour poser la question pénible déchaîna la crise nerveuse que Laurence réprimait depuis le matin. Elle fut cette chose lamentable qui hurle et gémit comme une bête écrasée tandis que son corps se plie, se tord et se convulsé comme une herbe battue par l’orage. Et, de ses lèvres, sortaient des phrases entrecoupées :

— Oh ! ma petite maman… vous la sauverez, dites… Nous nous aimions tant : je ne pourrais pas me passer d’elle… Si vous la voyiez si changée… Son pauvre visage ; ses pauvres petites mains qui me caressaient… Pourvu qu’elle ne soit pas morte, quand nous arriverons !

Et, soudain, cette conviction s’implantait dans l’esprit affaibli de Laurence ; sa mère avait dû mourir pendant son absence ; et, les yeux hagards, hallucinée d’épouvante, elle tâchait à se représenter la scène…

Jack Warton se taisait, ne contrariant pas l’accès qui la laisserait sans force — mais qui vaincrait son mal. Si ses traits impassibles n’exprimaient rien, son regard reflétait toute la peine de la jeune fille. Il est quelques médecins qui ne sont jamais blasés par le spectacle de la souffrance humaine. Le chirurgien appartenait à cette rare catégorie : malgré tous les tableaux de désespoir et d’agonie qu’il parcourait dans sa carrière ainsi qu’une funèbre galerie d’horreur, il frissonnait à cet instant en écoutant ce grand cri de douleur filiale.

Quand il jugea bon d’intervenir, il se contenta de poser sa large main sur l’épaule de la jeune fille : et ce fut la détente… Sous cette étreinte virile, Laurence eut l’impression qu’une énergie venait au secours de sa faiblesse. Instinctivement, elle se cramponna des deux mains aux vêtements du docteur comme une noyée à son sauveteur, et sanglota doucement, brisée, apaisée, résignée…

Jack Warton éprouvait, de son côté, une étrange impression. Un soir, à New-York, il avait ramassé une jeune chatte abandonnée et l’avait rapportée chez lui, ainsi cramponnée à sa poitrine, s’accrochant éperdument à la bonne chaleur, accueillante… Et Jack s’était senti pris, invinciblement, par la caresse touchante de ces petites griffes agrippées à lui. Or, voici qu’il subissait une sensation analogue, au contact de ces petites mains frémissantes qui lacéraient le drap de son uniforme…

Rue Vaneau, Laurence l’entraînait dans l’escalier : « Venez, venez ! » Il grimpait derrière elle. Dans la chambre de la malade, rien n’était changé. La vieille Maria se tenait dans la ruelle, La Marquise d’Hersac respirait péniblement, la bouche entr’ouverte.

— Eh bien, Madame ! prononça doucement Jack Warton.

La malade, tournant la tête, le regarda d’un air étonné.

— Le docteur Martin viendra tout à l’heure, maman, expliquait Laurence. En attendant, laisse-toi examiner… je t’en supplie…

Le chirurgien soulevait le drap, palpait doucement la malade. Il tira de sa trousse une seringue Pravaz et, rapidement, la piqua sur la cuisse. Puis, il poursuivit son examen. Au bout d’un moment, une faible teinte rosée le visage de Mme d’Hersac qui murmura, en souriant à sa fille :

— Je me sens mieux.

Laurence, inondée de joie, serra la main de Warton qui prit congé de la malade :

— Allons, madame, au revoir… Je viendrai prendre de vos nouvelles, demain.

Dans l’antichambre, la jeune fille questionna anxieusement :

— Eh bien ?…

— Eh bien, mademoiselle, il m’est difficile de me prononcer dès à présent. Il faut que je revoie la malade. Continuez les piqûres de cacodylate… si, toutefois, c’est l’avis de votre médecin personnel. C’est tout ce que je puis dire… Néanmoins, je ne pense pas qu’elle soit condamnée… irrémédiablement.

— Ah ! docteur… Et vous reviendrez ?

— Aussi souvent que cela me sera possible, répondit Jack avec un élan involontaire.

À cet instant, Laurence subissait l’inévitable réaction. Elle voulut sourire et tendre la main au docteur. Son bras s’allongea… Dieu ! qu’il lui semblait lourd : il entraînait tout le corps ; elle perdait l’équilibre… Jack Warton n’eut que le temps de s’élancer pour soutenir la jeune fille, qui s’évanouit. Quand Laurence revint à elle, ses prunelles rencontrèrent le regard ardent de deux yeux clairs qui l’encourageaient avec bonté ; et, dans un soulagement indéfinissable, elle eut l’intuition qu’une influence occulte atténuait son malheur.

Dans la soirée, le docteur Martin se présenta à son tour chez la marquise d’Hersac.

Laurence le mit au courant de la visite du colonel Warton dont il approuva les prescriptions. Et comme il semblait parler des soins et de la maladie avec une sorte de détachement inhabituel de sa part, Laurence, d’un triste pressentiment, lui demanda :

— Vous n’avez aucun espoir ?

Le docteur la considéra longuement, puis déclara avec effort :

— Je vous connais depuis trop longtemps pour employer à votre égard des ménagements inutiles… Il est nécessaire que vous sachiez la vérité. Non, je n’ai pas d’espoir : votre pauvre mère est atteinte d’une tumeur cancéreuse… ce n’est qu’une question de temps.

— Il n’y a rien à faire ?

— Il n’y a qu’à la soulager.

— Mais d’où provient cette terrible affection ? On n’a jamais eu de cancer dans sa famille, dans ses antécédents… et elle était si saine !

Le médecin répliqua gravement :

— Elle vient de passer de rudes épreuves, et elle a cinquante ans… Je ne partage pas l’opinion de mes confrères qui nient l’influence néfaste des tourments sur notre organisme. Mourir de chagrin : ce n’est pas seulement une phrase de romance, c’est aussi un terme exact, d’une triste réalité. L’impératrice Joséphine mourut d’une angine cancéreuse. Quand Napoléon, au retour de l’île d’Elbe, interrogea son médecin Horan :

— « Quelle a été la cause de la maladie de l’Impératrice ? »

— « L’inquiétude, sire… le chagrin, répondit le docteur Horan. » Vous voyez donc, mademoiselle, qu’il y a des précédents historiques qui justifient mon appréciation médicale.

— Bien, docteur… Je vous remercie de votre franchise.

Laurence reconduisait son médecin avec un sang-froid inattendu, une figure impénétrable que les sourcils froncés barraient d’un pli dur.

Seule, elle revint dans le salon, ressassant en elle-même cette idée fixe suggérée par les paroles du docteur Martin : « Si maman meurt de chagrin, c’est donc ce misérable Thoyer qui l’aura tuée ! »

Puis, cette pensée : « Pourrais-je continuer d’exister, sans maman ?… Non. Et François ? Bah ! Il se passera de moi : ce n’est que mon frère… la vie sera là, pour le consoler. Alors je vais la soigner, d’abord. Et puis, lorsqu’elle sera morte, j’irai tuer Thoyer et je me suiciderai ensuite. »

Elle était calme. La résolution prise l’imprégnait d’une sombre énergie. Le sang maure qui coulait dans ses veines et colorait ses lèvres lui inspirait cet âpre désir de vengeance, sans effroi du meurtre, au contraire : un sourire cruel découvrait ses canines blanches à l’idée qu’elle blesserait mortellement l’individu rapace qui s’acharnait à les torturer par souci du lucre. Elle se voyait, appuyant l’arme contre ce front jaune, faisant sauter cette vilaine cervelle d’homme d’affaires…

Un crime ? Non : un geste justicier d’orpheline. Un besoin de représailles enflammait son âme espagnole.

Elle ouvrit le petit secrétaire à coffre-fort qui se trouvait entre les deux fenêtres. Dans le tiroir à secret, était placé un browning chargé.

Et Laurence contempla l’arme d’un air pensif, avec une expression bizarre, un regard où luisait une sorte de joie sinistre, ce que l’on pourrait appeler : l’espoir de la désespérance…

(À suivre.) JEANNE MARAIS.

(Illustrations de Suz. Sesboué).

VII

— Mademoiselle, c’est un chauffeur.

C’était le surlendemain de la journée du Perray. Une nouvelle existence allait commencer pour Laurence. Hier encore, elle n’était qu’une enfant — terriblement éprouvée — mais une enfant toujours protégée par l’autorité maternelle ; au dehors, la jeune fille souffrait ; mais, de retour au logis, elle déposait le fardeau de ses ennuis : l’administration de leur modeste budget revenait à Mme d’Hersac. Brusquement, sans transition, Laurence connaissait la responsabilité et les soucis d’une direction d’intérieur ; au milieu de sa douleur, elle devait s’improviser économe et maîtresse de maison comme elle s’improvisait infirmière. Sur le même plan, s’imposait l’obligation de recevoir les fournisseurs, de manipuler les poisons des potions, de faire les comptes domestiques et de veiller la malade en guise de repos nocturne ; exténuée, inexpérimentée, traitée la veille en gamine, l’adolescente se roidissait pour faire face à ses nouveaux devoirs avec la terreur intime d’être inférieure à sa tâche.

C’était à elle qu’on demandait des ordres, à présent. À chaque entrée de la bonne, Laurence se mordait les lèvres pour se contraindre à faire bonne contenance.

Lorsqu’on lui eût annoncé le chauffeur, elle prit dans le secrétaire le porte-monnaie qui contenait toute leur fortune présente et elle régla l’homme qui attendait dans l’antichambre :

— Combien vous dois-je ? demanda Laurence.

— Soixante-huit francs soixante-quinze.

Laurence lui tendit un billet de cent francs en disant :

— Gardez.

Et le chauffeur, qui se retira en remerciant pour le pourboire, ne se doutait guère que derrière lui, la jeune fille, comptant avec inquiétude ce qui restait dans le porte-monnaie, constatait qu’elle possédait en tout trois cent cinquante francs…

Et la vie devait continuer… Les dépenses journalières… vingt-cinq francs chez le pharmacien, hier soir… l’argent des repas, les gages de la bonne, l’éclairage, le gaz, la blanchisseuse… Soudain impressionnée par la bassesse et les exigences de la vie courante, Laurence gémissait :

— Dire que je n’ai même pas la liberté de ne penser qu’à pleurer !

Comment allait-elle faire, d’ici quelque temps ? Elle ne pouvait continuer son service chez Litynski : cette ressource lui manquerait, au moment où les frais se multipliaient. Et, plus tard, il faudrait payer les visites du médecin qui venait tous les deux jours du Perray à Paris. Elle savait que son docteur était un de ces médecins désintéressés qui oublient d’envoyer leur note d’honoraires aux clients qu’ils savent dans la gêne… Mais raison de plus ! Et Laurence secouait orgueilleusement la tête. La fierté des d’Hersac allait compliquer encore les difficultés de sa situation : ne se fait pas gueux qui veut.

Soudain, Laurence s’aperçut qu’elle omettait, dans ses calculs, le chirurgien américain. Pourquoi ? Jack Warton était revenu une fois, depuis l’avant-veille, et promettait d’autres visites. Lui aussi se dérangeait exceptionnellement pour venir de Neuilly-sur-Marne. Pourquoi Laurence rougissait-elle à l’idée d’agiter les questions d’argent avec celui-là ?

« Ce n’est pas la même chose » : l’argument féminin, qui justifie tout en n’expliquant rien, montait à ses lèvres.


— Je viens prendre des nouvelles de madame votre mère.

Teddy Arnott articulait sa phrase grave avec cet accent nasal qui rendrait une oraison funèbre drolatique. Et, toujours, Laurence se sentait réconfortée par les visites du petit Américain qui apportait un élément de gaieté dans la demeure lugubre où la jeune fille vivait en recluse, au chevet de sa mère. Avec son petit air décidé, net, propre, bien lavé, bien brossé, et la comique dignité où se guindait son extrême jeunesse, le blond Teddy excitait irrésistiblement le sourire — un sourire très sympathique.

Mais cet après-midi, Laurence était déprimée en face de son hôte.

Il annonça :

— J’ai reçu mon ordre de départ pour T… Je devrais partir demain. J’attendrai encore un jour pour reprendre des nouvelles.

Devant l’indifférence accablée de Laurence, il questionna :

— Elle va plus mal ?

— Non.

Teddy reprit avec intérêt :

— Alors, qu’avez-vous ?… Vous regardez triste.

Laurence esquissa un sourire. Touchée, elle fut encline à se livrer. Candide, — comme toute femme, en face d’un uniforme vert-de-gris, sans galon, sans fantaisie, sans fraîcheur, un peu fatigué aux coutures, — elle ne soupçonnait point la situation sociale de son partenaire. Pour elle, c’était le « soldat américain » ; un soldat n’est jamais riche, aux yeux d’une dame.

Et, toute confiante, Laurence lui conta ses peines comme à un gentil camarade hors d’état de pouvoir l’aider matériellement. Elle conclut :

— J’ai encore de quoi faire marcher la maison une quinzaine de jours… Après, ce sera l’inconnu, l’angoisse du dénuement : vous concevez mon inquiétude !

Et elle eut cet aveu qui trahissait une totale abstraction de soi-même :

— Car, enfin, maman va bien vivre plus de quinze jours, je pense ! Je ne peux pas la laisser manquer, pourtant, je suis forcée d’abandonner mon emploi pour la soigner.

Teddy détourna la tête. Après le temps moral de s’être composé une physionomie, il regarda franchement Laurence en déclarant avec flegme :

— En Amérique, quand un employé doit quitter son patron par cas de force majeure, celui-ci lui continue son traitement pendant un certain temps.

Crédule, Laurence n’objecta rien. Seulement, au bout d’un moment, elle murmura :

— Que l’argent est une nécessité dégradante : il avilit même notre douleur !

Soudain, Teddy partit d’un grand éclat de rire.

— Oh ! Qu’avez-vous ? interrogea Laurence surprise et légèrement choquée.

Teddy la considéra avec des yeux brillants, un peu humides, et répliqua :

— Excusez-moi… Je pensais à cette stupide Bessie et aux idées qu’elle se faisait de la Parisienne du temps de guerre.

Et il prit brusquement congé.

Ce jour-là, les vendeuses de Litynski, — tailleur pour dames exclusivement — eurent la surprise de voir entrer à l’intérieur du magasin un jeune militaire américain qui parut d’ailleurs apprécier en connaisseur les modèles de costumes exposés dans les salons.

Puis, comme les demoiselles se poussaient du coude en contenant leurs rires étouffés, il prit un air rogue pour demander :

— Monsieur Liti-inscki !

Le tailleur s’approcha, intrigué :

— Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ?

Teddy Arnott débita tout d’un trait, sans se soucier des curieux qui l’écoutaient :

— Monsieur, je viens vous parler de Mlle d’Hersac, parce que je m’intéresse beaucoup à elle, vous savez… Je ne suis pas fâché qu’elle ne soit plus caissière chez vous, mais je regrette qu’elle ait perdu ses émoluments… Il y a moyen d’arranger cela ?

Devant l’hilarité sournoise de son personnel, M. Litynski jugea bon d’insinuer :

— Si nous passions dans mon bureau, monsieur… Nous serons mieux pour causer.

— All right !

Sitôt qu’ils furent installés, le tailleur s’empressa d’affirmer :

— Je ne sais ce que vous pouvez avoir à me dire à ce sujet, d’ailleurs… Laurence a quitté brusquement et volontairement ma maison ; la cause de son départ est trop motivée pour que je lui en veuille… Garantissez-lui, si c’est cela qui l’inquiète, qu’elle retrouvera sa place chez moi dès qu’elle sera disposée à reprendre son emploi.

— Je désire qu’elle continue de toucher ses appointements.

Le tailleur bondit :

— Mais, monsieur, c’est inadmissible !… Pour une absence de quelques jours, je ne dis pas… Ce n’est point le cas ici : la maladie de sa mère peut se prolonger sans qu’on en sache la durée. Je lui verserai intégralement le mois commencé, voilà tout.

Teddy décréta d’un ton calme :

— Vous ne comprenez pas. Ce n’est pas de la payer que je vous demande, c’est de la laisser croyant que vous la payez.

Commençant à saisir son rôle d’intermédiaire, M. Litynski ébaucha un sourire gouailleur ; tandis que Teddy, griffonnant sur un coin de table, poursuivait :

— Je vous signe un chèque de cent dollars sur Morgan, à Paris… Et dans deux mois, je recommencerai. En échange, vous allez écrire ceci à Mlle Laurence…

Et le jeune homme dicta gravement :

« Mademoiselle,

« En considération des bons services que vous avez rendus à ma maison, j’ai l’honneur de vous informer que je continuerai à vous servir vos appointements habituels de deux cents francs par mois pendant toute la durée de la maladie de madame votre mère.

» Acceptez-les comme une avance sur votre traitement, dont vous me rembourserez plus tard en acomptes à votre convenance.

» Et veuillez agréer, mademoiselle, etc… »

Le tailleur qui avait transcrit docilement ces phrases, murmura avec une gaieté secrète :

— Je voudrais voir la tête d’un de mes employés s’il lisait cela !

Puis, examinant le chèque remis par Teddy, il remarqua :

— Cent dollars pour deux mois… mais, cent dollars font cinq cents francs… vous me donnez cent francs de trop, monsieur.

— Oh !… C’est votre pourboire, répliqua majestueusement le petit Américain.

Estomaqué, le tailleur leva les yeux sur Teddy Arnott : à la vue de cette figure juvénile, pleine d’assurance ingénue, il ne put garder son sérieux… Sans se formaliser, il se contenta d’observer ironiquement :

— Si je ne consens pas à rétribuer quelqu’un sans recevoir ses services, en revanche je ne consens pas plus à faire rétribuer les miens.

Puis, comme il raccompagnait le jeune homme à travers le magasin, il ajouta sur le même ton moqueur :

— Est-ce que vous désirez jeter un coup d’œil sur nos modèles… Voici le costume « tonneau », la dernière nouveauté…

Teddy Arnott, imperturbable, répliqua d’un air renseigné :

— Oh ! La robe « tonneau » tombera vite dans la confection… Je préfère la jupe plissée beaucoup moins banale, beaucoup plus chic !

Et après avoir tâté le grain d’une étoffe d’une main experte, il salua légèrement le tailleur et sortit du magasin.

Sur le pas de la porte, M. Litynski, amusé et abasourdi par cette visite singulière, suivit des yeux le petit Américain qui s’éloignait rapidement dans la direction de la Madeleine : puis, il murmura avec un sourire indulgent :

— Eh, eh !… Ils débutent jeunes, les Sammies !

VIII

Il ne faudrait pas croire, parce qu’il venait sans y songer d’exercer l’une des trois vertus théologales, que Teddy Arnott fût un saint. Il possédait simplement cet égoïsme exquis des gens heureux qui éprouvent un malaise à voir souffrir autour d’eux : quelques-uns se contentent, pour dissiper ce malaise, de s’éloigner du malheur voisin ; d’autres lui tendent la main. Teddy était doué de cette forme d’égoïsme qui tend la main.

Il agissait ainsi par satisfaction personnelle, pratiquant le bien sans souci de le faire — ce qui est, en somme, la définition de la véritable charité. Considérant son acte comme une sorte de plaisanterie, de niche, — une great surprise, — sa première pensée après l’avoir accompli fut d’en savourer le résultat ; le lendemain, il se présenta chez Mlle d’Hersac en songeant : « Elle doit être aussi étonnée que joyeuse… Je vais m’amuser beaucoup. »

Il trouva Laurence en larmes.

Dans ces périodes critiques, une épreuve chasse l’autre. Hier, angoissée par des ennuis d’argent, la jeune fille oubliait tout aujourd’hui, même l’inconcevable générosité de M. Litynski, car une nouvelle inquiétude la torturait.

Dès qu’elle vit Teddy, sans parler, elle lui tendit un chiffon de papier quadrillé.

Le jeune homme lut à demi-voix :

« Aux Armées, 4 septembre 1917.
« Ma chère maman,

« Enfin, voilà mon tour de permission arrivé. J’ai déjà ma « perme… toute prête et n’attends que le prochain départ de train pour filer sur Paris, car il y a eu contre-temps et ce sera sans doute d’ici trois jours. Je suis fou de joie à l’idée de vous revoir toutes deux. Je suis sûr que tu continues à te tourmenter à mon sujet et de te faire des idées noires, puisque c’est toujours Laurence qui m’écrit pour toi. Du moment que tu n’écris pas, c’est que tu es déprimée et que tu crains de me le laisser voir, vilaine mère ! Puisque je te dis que j’ai une mine épatante et que le grand air me fait du bien : je vais me dépêcher de venir te montrer mes joues hâlées et rebondies pour te remonter le moral ; et gare à toi, si je te trouve encore cette figure pâlotte que tu avais il y a quatre mois.

» Je vous embrasse bien fort toutes les deux, mes chéries, et à bientôt !

» François. »

— Le cher garçon ! murmura Teddy en rendant la lettre à Laurence.

La jeune fille expliqua :

— Je lui avais tout caché. Il adore maman. S’il la savait perdue, il serait capable de se faire tuer de désespoir. La vie farouche qu’il mène depuis trois ans est si terrible, par moments : c’est notre pensée seule qui le soutenait. Le mois dernier, il m’écrivait : « Ma consolation, c’est de vous savoir tranquilles ; vous êtes en sécurité toutes les deux : je reprends courage à me battre pour cela… »

Laurence ajouta d’une voix pénétrée :

— Après de telles phrases, pouvais-je lui avouer la vérité ? Je lui ai tout dissimulé ; et, à présent, je suis tremblante à l’idée qu’il va tout apprendre d’un coup, brutalement, en arrivant ici… Comment le prévenir ? Lui télégraphier ? Quoi ?… « Ne viens pas. » Il serait affolé d’inquiétude. Et puis, maman, avec la divination des malades, a senti que François va revenir. Elle souhaite sa présence, elle l’appelle… Avec ses pauvres doigts, elle me fait signe : un, deux, trois, quatre… Les quatre mois écoulés qui ramènent son tour de congé… À travers son mal, elle l’a calculé. Je suis prise dans l’étau de mes deux affections : en laissant venir François, je brise le cœur de mon pauvre frère ; mais si je l’en empêche — et par quel moyen inconnu ? — quelle déception pour ma malade… Conseillez-moi, monsieur Teddy.

À cette demande, tout autre que le petit Américain eût fait un geste d’impuissance. Mais Teddy Arnott ignorait la difficulté. Il médita quelques instants ; puis, d’un air résolu :

— Il faut qu’on avertisse votre frère de la situation, avant son arrivée… Pas de télégramme : c’est trop cruellement bref, une dépêche.

— Mais François écrit qu’il part dans trois jours… Sa lettre est datée du 4. Nous sommes le 6. C’est donc demain. Il est impossible de le prévenir avant son départ.

Teddy déclara nettement :

— J’irai, moi.

Il développa :

— J’ai précisément mon sauf-conduit pour T… où je dois rejoindre l’armée de mon oncle, je m’en vais ce soir ; je me présente à M. d’Hersac ; je lui apprends doucement les tristes choses, de votre part.

— Mais vous n’arriverez jamais à temps, même en auto…

— Je ne compte pas aller en auto.

— Les trains sont si lents, le trajet si long…

— Je ne compte pas aller par le train.

— Mais alors, comment ?

— En avion.

Laurence, bouche bée, le regardait sans comprendre. Elle balbutia :

— Vous perdez l’esprit… Vous iriez… en avion ?

Teddy découvrit ses trente-deux dents pour riposter gaiement, hardiment :

— Eh bien, oui : en avion… Chose très simple… J’ai un ami aviateur à B… aux environs de Paris. Il fait partie de l’escadrille du camp retranché. Les nuits de raids, ces messieurs partent en reconnaissance, à droite et à gauche, un peu à l’aventure… Ils en profitent quelquefois pour s’égarer volontairement, tantôt par goût du risque, par témérité, tantôt par intérêt amoureux pour se rapprocher d’un endroit où ils ont quelque amie… Ils sont excusables : les plus âgés ont quelquefois vingt-cinq ans ; ce sont les vieux, ceux-là… le plus souvent, ils ne sont pas majeurs. Alors, voici mon plan : je vais trouver mon ami, je lui expose la situation. Ce soir, il y a des étoiles ; la nuit sera belle et calme, sans vent ; un vrai temps de zeppelins : je serais bien étonné, si l’on ne signalait point une tentative d’incursion. Mon ami me prend dans son appareil. Nous partons. Une fois dans les airs, on est libre comme l’oiseau. Mon ami vole trop loin, va jusqu’aux lignes ennemies, aperçoit un Fritz, lui fait la chasse, et vient par extraordinaire atterrir à T… où il explique de cette façon sa fausse mésaventure. Moi, ma présence à T… se trouve justifiée par l’ordre de rallier le camp américain. Je n’ai plus qu’à rechercher l’aspirant d’Hersac. Qu’en dites-vous ?

Laurence regardait le jeune homme avec une sorte d’extase. Elle s’exclama naïvement :

— Je dis… Que je serais heureuse d’entendre les sirènes d’alarme, ce soir !

Teddy ajouta, avec embarras :

— Je vous demande seulement, miss Laurence, de laisser ignorer cela au colonel Warton… Pour lui, je serai allé simplement rejoindre mon corps. Il estime toujours que je tente de folles entreprises et ses remontrances me contrarient.

— Soyez assuré de ma discrétion.

À cet instant, la bonne frappa à la porte.

— Ah ! c’est l’heure de sa piqûre, murmura Laurence.

Son visage prit cette grave expression qui l’embrumait de tristesse lorsqu’elle parlait de sa mère. Elle se leva, Teddy, affectueusement, l’accompagna jusqu’à la chambre de la malade et resta, invisible, sur le seuil de la porte. Il regarda Laurence s’approcher du lit, s’agenouiller doucement et parler à la mourante comme on parle à un petit enfant. La jeune fille prenait sur la table de nuit une ampoule dont elle limait l’extrémité, puis aspirait le contenu à l’aide de la seringue. Avec des précautions douloureuses et tendres, elle pinçait la pauvre chair tuméfiée entre le pouce et l’index, saisissait, de l’autre main, la seringue et plantait l’aiguille sous la peau, d’un coup sec : le jet de liquide s’enfonçait, gonflant l’épiderme d’une cloque blanche…

— Là ! murmurait Laurence. Ma petite mère chérie va se sentir soulagée… tu verras… tu vas déjà mieux qu’hier.

Cette joie feinte avec laquelle on veut leurrer les malades est navrante. Teddy entendit la faible voix de Mme d’Hersac gémir doucement :

— Ma petite fille… ma petite fille : François ?

— Oui, maman chérie… C’est l’époque de sa permission de dix jours… Il m’a écrit : il arrive dans trois jours.

— Trois jours…

Et la faible voix imperceptible reprenait :

— C’est si long, trois jours… tu comprends, je suis heureuse de t’avoir là, ma bonne petite fille… mais je voudrais bien aussi ne pas mourir sans avoir revu mon petit François.

— Oh ! maman…

Laurence, la gorge étranglée de sanglots ; refoulés, enfouissait son visage dans les cheveux dénoués de la malade et baisait avec emportement cette masse de boucles grises.

Teddy se retira lentement ; et, en descendant l’escalier, il ricanait à demi-voix :

— Bessie, Bessie… extravagante Bessie, les voilà les françaises corrompues et coquettes qui ne songent qu’aux flirts guerriers sans souci du foyer en deuil !

IX

(L’auteur de ce livre — en parti vécu — s’excuse auprès de ses lecteurs d’être forcé d’introduire une parenthèse autobiographique au début de ce chapitre pour l’utilité des pages qu’on va lire. L’intervention de l’écrivain au milieu de son récit a quelque chose d’irritant et d’outrecuidant ; cette intrusion rompt le charme de la fable ; l’exemple d’illustres prédécesseurs peut seul atténuer nos scrupules ; ce procédé fut employé jusqu’à l’abus par Victor Hugo et Willy pour ne citer que ces deux noms célèbres.

L’invraisemblable véracité de ce chapitre excitera l’incrédulité du lecteur. L’auteur tient donc à en certifier l’authenticité, ayant personnellement effectué, dans des circonstances analogues, la randonnée aérienne de Teddy Arnott.

Cela dit, fermons la parenthèse.)

Teddy se mit donc en quête de son ami l’aviateur. Il commença par diriger ses recherches vers les parages du café de la Paix : c’était le lieu de prédilection où son ami se fût sûrement trouvé, en cas de présence à Paris. Le jeune Américain éprouvait d’ailleurs un plaisir tout particulier — signe révélateur de sa race — à promener ses regards limpides sur le spectacle déshonnête que pouvait présenter l’intérieur d’un établissement des boulevards. Sa physionomie sereine reflétait une certaine satisfaction à la vue des uniformes bariolés dont les couleurs se mariaient aux teintes similaires des robes à la mode qu’arboraient les petites femmes aux rires aigus. Dans cette atmosphère surchauffée de parfums violents mêlés aux relents d’alcools, Teddy, amusé, promenait sa froide curiosité qu’aucun émoi n’excitait au contact de ces sensualités vulgaires. Il constatait avec impartialité que ce Paris-là répondait plus exactement aux imaginations de miss Bessie Arnott que l’intérieur de la famille d’Hersac. Et il souriait, enchanté de se sentir un peu choqué.

N’ayant point découvert ce qu’il cherchait, il sortit du café et prit, derrière la place de l’Opéra, le tramway de banlieue qui le conduirait directement à B…

Durant le trajet — une heure et demie pour traverser les faubourgs populeux, les fortifications, les mornes campagnes encore plus mornes sous le ciel nocturne — Teddy médita l’allocution persuasive qui devait emporter le consentement de l’aviateur.

À B…, gare régulatrice, agglomération de troupes de tous genres, la présence du jeune Américain passa inaperçue parmi les autres Sammies, les Tommies, les chasseurs à pied et les zouaves qui fraternisaient bruyamment à la porte des estaminets ouverts à chaque coin de rue. Teddy se faufila dans l’ombre, cherchant son chemin. Son ami logeait dans une des bicoques pompeusement baptisées villas, voisines du champ d’aviation.

L’aviateur, qui avait le grade de sous-lieutenant, bénéficiait d’un pavillon — trois pièces exiguës — pour son usage exclusif. Teddy eut donc la chance de le trouver seul, fumant sa pipe en lisant les Bucoliques, dans le texte : c’était, comme nombre de ses camarades, un héros poète et lettré.

Lorsque le jeune Arnott l’eût mis au courant des circonstances qui déterminaient sa démarche, il répliqua sans objection :

— Ça tombe bien. Je dois conduire justement cette nuit un nouvel appareil au G. Q. G. et l’essayer au petit jour. Je vous prends comme passager.

Les deux amis, ayant convenu de leur projet, se rendirent à C… dans l’automobile de l’aviateur.

Teddy Arnott, subissant malgré lui l’influence démoralisante de l’obscurité, devint mélancolique dans cette nuit froide de septembre. Son attraction sentimentale vers Laurence d’Hersac l’identifiait à l’état d’esprit de la jeune fille et c’est avec une affliction fraternelle qu’il se disposait à accomplir sa mission téméraire.

Mais à l’aube, sa tristesse se dissipa, divertie par les préparatifs de départ.

Dans la plaine grise où le soleil levant répandait une lueur jaunâtre, des ombres d’hommes s’agitaient autour de l’appareil ; et, de loin, Teddy les compara à des fourmis grouillant autour d’un cadavre de sauterelle.

Le nouvel avion était un biplan à double hélice appelé à faire merveille dans les expériences de vol plané ; les compétents discutaient de sa construction à grand renfort de termes techniques.

Le pilote s’avança gaiement, suivi de Teddy Arnott qui avait changé son feutre contre le bonnet fourré et endossé la casaque de cuir. Malgré la coiffure qui lui couvrait les oreilles, l’assourdissant à moitié, et le vêtement engonçant qui l’étouffait, le jeune homme frissonnait sous la fraîcheur matinale et ressentait ce léger mal de cœur qui nous indispose au grand air après une nuit blanche.

Une sensation pénible d’isolement l’affecta brusquement ; il allait tenter sa première ascension au milieu de l’indifférence générale. Ceux qui s’intéressaient à son sort — son père, son oncle, ou Warton — ignoraient son entreprise. L’unique créature qui se préoccupât de lui à cet instant était une jeune fille prostrée au pied d’un lit de douleur. Mais aucun des êtres présents ne lui apportait le réconfort d’une assistance : son ami l’aviateur, insouciant de sa propre vie et âgé lui-même de vingt ans, ne songeait à s’apitoyer ni sur le danger qu’allait courir son passager, ni sur sa jeunesse ; au contraire, il avait la conviction de lui rendre service en exauçant son désir.

Et l’intrépide Teddy cachait un secret qui rendait excusable sa faiblesse passagère.

(À suivre) JEANNE MARAIS.

(Illustrations de Suz. Sesboué).

X

Teddy s’analysa, étonné : « J’ai l’impression de faire une bêtise. Mon cœur est serré. Je joue mon bonheur : ma raison d’être, c’est ma famille, mes parents, Jack Warton… Et je vais compromettre l’avenir de ces sûres affections, risquer mon existence pour l’amitié d’une famille étrangère, inconnue hier et connue par hasard… Pourquoi obéis-je malgré moi-même à cette impulsion irrésistible ? »

Il conclut avec son fatalisme mystique : « Le hasard… Est-ce le hasard ? Ou plutôt une destinée qui m’attire par la force d’une volonté supérieure ? »

Cette explication trouvée, Teddy, rasséréné, se confia à l’expérience de son compagnon qui le fit monter dans l’appareil, lui indiqua la façon de se placer et termina l’opération en l’attachant solidement à l’aide de cordelettes de cuir enroulées au-dessous des bras. Ainsi garrotté, le petit Américain pensa plaisamment : « Au moins, en cas d’accident, je ne serai pas tenté de faire un faux mouvement. » Mais, de plus en plus, il avait l’impression d’être livré sans possibilité d’initiative personnelle à la dépendance de cette chose volante.

Il se questionna : « Ai-je peur ?… Non. Je crains seulement d’avoir le vertige. »

L’aviateur donna le signal. L’appareil s’ébranla. Teddy, la langue sèche, se dit avec appréhension : « Qu’est-ce que je vais éprouver ? »

Quoique nul ne pût l’observer, il redoutait de ne pas se montrer assez crâne pour affronter cette sensation neuve. Une surprise agréable le rassura : la fuite horizontale de l’avion qui s’élevait lentement et régulièrement, par progression imperceptible, lui causait l’impression d’une course en auto — une auto perfectionnée, rapide, douce, légère, flottante, élastique, dont on n’eût point senti les roues heurter le sol. Un plaisir très vif remplaçait peu à peu ses craintes. Il avait d’abord fermé ses yeux. Il osait maintenant les ouvrir : la terre s’éloignait graduellement, se découpant en dessins linéaires ; les maisons formaient des petits cubes blancs, noirs ou bruns. La forêt de C… devenait un rectangle vert sombre. L’eau glauque d’un lac avait l’air d’une plaque de tôle posée sur le sol. Le grand jour à présent éclairait tout cela, dissipant les dernières brumes de l’aurore. Une sensation physique arracha Teddy à ce spectacle : il suffoquait, à cette altitude élevée. L’air lui piquait douloureusement la peau. À travers les gros gants épais, ses doigts fourmillaient avec l’impression de brûlure que cause la réaction du froid. Il gênait : « Oh ! que j’ai mal aux mains ! » Le supplice, presque intolérable, amena des larmes dans ses yeux. Puis, il finit par perdre la notion de cette souffrance, à force d’en souffrir. Il admirait son compagnon qui semblait parfaitement à l’aise.

En principe, l’aviateur devait essayer son appareil pendant une demi-heure, puis retourner sur le terrain de départ et y atterrir. En réalité, il était entendu entre les deux jeunes gens qu’ils s’égareraient jusqu’à T… L’aviateur s’efforçait donc d’en suivre la route aérienne. Pour atteindre T… par la voie la plus directe, il fallait survoler un moment les lignes ennemies, le front allemand formant à cet endroit un triangle scalène en arrière duquel T… se posait, comme un point sur l’extrémité du plus grand côté. L’aviateur avait prévenu Teddy qu’ils auraient à essuyer le feu des Boches. Teddy s’apprêta à cette nouvelle épreuve. Elle lui parut insignifiante. À la hauteur où ils volaient, ils se trouvaient hors de portée. Des tranchées allemandes, les projectiles fusaient, impuissants ; et Teddy, penché curieusement, regardait sans effroi ces flocons de fumée qui s’épanouissaient au-dessous d’eux. Une seule fois, un coup mieux dirigé, fit osciller violemment l’appareil sans le toucher, simplement par la masse d’air déplacé. Teddy fut en proie à un affreux vertige ; il ferma les yeux, avec le besoin de se cramponner et l’impression qu’il tournait sur lui-même emporté par une rotation diabolique. Cette pensée surnagea son désarroi : « Nous allons tomber ! » et il s’abandonna au renoncement forcé, devant l’inévitable. Ce fut une fausse alerte.

Lorsqu’il reprit conscience, il songea :

« J’ai bien envie de vomir. » Des nausées de plus en plus fréquentes l’incommodaient. Il souhaita naïvement : « Je serais heureux de descendre », désolé de s’être exposé à ce malaise désormais inéluctable. Pour se résigner, il ferma les yeux en voulant se donner l’illusion qu’il n’était pas en avion. Afin de s’encourager, il se répétait : « Tout a une fin. Ceci finira donc. » Il se laissa aller, ainsi qu’en rêve.

Un avion allemand leur fit la chasse ; son aile blanche fendait l’air, rapide comme un oiseau de proie. Il n’était pas dans les projets des deux jeunes gens de se détourner, de leur route : l’aviateur profita de l’excellence de son appareil pour s’élever à une hauteur prodigieuse, échappant au Fritz.

Teddy avait le sentiment de s’être enivré ; sa tête était lourde ; sa vue se brouillait ; il fixait machinalement l’armature de l’avion, la banquette de bois, sans pouvoir échapper à cette sensation fantastique de navigation aérienne, de plongée et de bondissement au milieu de l’éther. À présent, des hallucinations se mêlaient à son vertige. Il s’imaginait chevaucher quelque coursier fantôme à travers les nuages ; des étoiles rouges scintillaient devant ses yeux. Puis, il fut dans un ascenseur qui descendait trop vite, sombrant dans le vide : impression horrible.

Soudain, il reprit contact avec la réalité : son compagnon, qui s’était rapproché de terre, lui désignait, très distinctement visibles, des toits, des clochers, toute une ville étendue à leurs pieds autour de laquelle se dressaient des fortifications, des tentes, un camp où s’élevaient des flocons de fumée : le camp de T… Ils étaient au-dessus de T…

Teddy poussa un soupir de joie et de soulagement. Combien de temps avait duré, à sa montre, le siècle de son voyage aérien ? Il n’aurait su dire. Mais la minute proche de la délivrance l’inondait de béatitude. Il prévoyait déjà la fierté rétrospective que lui inspirerait le souvenir de cette ascension.

L’aviateur descendait, planait choisissant son point d’atterrissage.

Tout à coup, un mouvement brusque : la bête ailée, échappant à la direction de son guide, eut un caprice de chose, une volonté imprévue de machine ; piquant soudainement vers le sol, l’avion fit une chute foudroyante et s’écrasa sur un bouquet d’arbres.

Teddy, étourdi par la surprise du dénouement, eut le temps de murmurer :

— An ! cette fois, c’est la « bûche »…

Et il s’évanouit, sous la violence du choc.


Une étrange chance avait protégé les deux voyageurs ; ils se tiraient indemnes de l’accident.

L’aviateur, qui avait conservé sa connaissance, examina Teddy avec inquiétude, mais le jeune Américain ne présentait aucune lésion apparente. Son compagnon commença de le dévêtir afin de s’assurer de son état.

Du camp, en avait aperçu l’accident : une trentaine de soldats accouraient dans leur direction, précédés d’un jeune officier. Ils rejoignirent bientôt le groupe formé par l’aviateur, son passager inanimé et l’appareil avarié dont l’hélice pendante était restée accrochée à une branche d’arbre.

Chacun, suivant sa sensibilité personnelle, concentra son attention sur l’un de ces trois objets. Les hommes, endurcis par la guerre aux blessures de leurs semblables, s’intéressaient bien davantage à l’oiseau meurtri autour duquel ils s’assemblèrent curieusement.

À rebours, le sous-lieutenant qui les accompagnait parut songer d’abord aux victimes humaines et s’approcha de cet enfant évanoui dont la jeunesse le frappa.

Quand il aperçut l’officier, l’aviateur se releva brusquement et alla vers lui en déclarant d’une voix enrouée d’émotion :

— Ce qui m’arrive est épouvantable !

Le sous-lieutenant le consola :

— Vous n’êtes même pas blessé ?… Et vous avez failli vous tuer.

L’autre répliqua par un geste d’indifférence et regarda du côté de Teddy, avec un signe si expressif que le jeune officier s’écria :

— Il est mort !

— Non… non… C’est bien plus embarrassant.

— Mais, qu’a-t-il ?

L’aviateur toisa son interlocuteur, semblant le jauger d’un coup d’œil perçant : c’était un jeune homme de vingt-deux à vingt-cinq ans, de taille moyenne, robuste ; la figure très brune, énergique ; et, sous le front bombé des têtus, des yeux noirs et francs qui se fixaient sur vous sans dérober leur pensée. Cet ensemble plutôt sympathique décida l’aviateur, qui se trouvait dans une de ces circonstances où l’échec et le succès dépendent d’une promptitude de résolution. Et, se livrant à ce camarade inconnu, il murmura rapidement :

— Venez à mon aide, si ma parole vous inspire confiance… Je suis victime d’une supercherie inouïe… Il y a trois semaines, je fis connaissance, à Neuilly-sur-Marne, d’un jeune militaire américain, nommé Teddy Arnott. Cet Arnott est venu me trouver hier et m’a sollicité de le prendre comme passager dans mon appareil. J’acceptai. Je suis certain d’avoir bien emmené avec moi le nommé Teddy Arnott, de la… division américaine… Et cependant, je m’aperçois à l’instant que mon compagnon… c’est une femme !

Il jeta un regard de rancune dans la direction de la victime évanouie et grogna piteusement :

— Me voilà propre, moi… Qu’est-ce que je vais en faire ?

Le jeune officier avait écouté cette confidence sans marquer trop de surprise. Quand on vit de l’Histoire, on est vite blasé de toutes les histoires même les plus incroyables. Seulement, il s’approcha curieusement de « Teddy » et parut impressionné par sa beauté dont la grâce ne perdait rien à ce désordre indiscret qui en soulignait les charmes. Cette impression favorable le conquit à la cause de l’aviateur. Jetant son manteau sur la jeune fille, il la souleva dans ses bras en disant à voix basse :

— Gagnons du temps… Je l’emporte chez moi ; nous verrons plus tard. Heureusement que notre ambulance est à trois kilomètres… Nous pouvons ainsi éviter un secours importun.

Ils se mirent en route ; d’un prétexte d’ordre, le sous-lieutenant avait éloigné ses hommes. Seuls, l’aviateur et l’officier s’engagèrent sous bois. Des futaies alternaient avec des taillis ; les endroits qu’ils traversaient étaient déserts ; ils ne rencontrèrent que trois soldats qui, assis au bord d’une mare, péchaient des grenouilles.

L’aviateur ne se lassait pas de narrer, de recommencer le récit de sa mésaventure :

— Qui est cette femme ? Tous nos camarades la prenaient pour un homme… Le fait est qu’elle porte le costume masculin avec une aisance inimaginable !

Soudain, illuminé d’une idée nouvelle, il s’exclama :

— Ah ! par exemple… Quelqu’un sait le mot de l’énigme et, comme il est ici, il pourra nous renseigner : c’est l’aspirant d’Hersac.

De saisissement, l’officier faillit lâcher le fardeau humain qu’il tenait dans ses bras solides. Puis, dominant son étonnement, il répondit avec un sourire ironique :

— Croyez-vous ?… C’est que c’est moi, l’aspirant d’Hersac : je viens d’être promu sous-lieutenant. Et, ma foi, je vous jure que je suis à cent lieues de deviner en quoi je puis être mêlé à ce mystère… qui m’intrigue de plus en plus.

— Vous ne connaissez pas « miss » Teddy Arnott ?

François d’Hersac étudia avec une curiosité extrême les traits de la jeune fille évanouie. Il dit :

— Je ne la connais pas… et ce nom de Teddy Arnott ne me rappelle rien.

— C’est fort bizarre, car elle vous cherchait avec impatience… Elle m’a conté je ne sais quelle histoire pour justifier sa demande. Mais son déguisement, sa témérité, son désir impétueux de vous rejoindre… Maintenant que je connais son sexe, j’aurais juré que c’était votre bonne amie.

Abasourdi, François d’Hersac considérait son interlocuteur avec une stupeur indicible. On arrivait devant le logis du sous-lieutenant, habitation agreste et rustique, : une pyramide de planches recouvertes de verdure que trouaient deux ouvertures figurant la porte et la fenêtre. À l’intérieur, une chaise de paille et un lit sur lequel François déposa la jeune fille. Puis, les deux jeunes gens s’efforcèrent de la ranimer avec un empressement qui participait presque autant de leur curiosité que de leur compassion. Un formidable fracas dont le retentissement ébranla leur abri vint à leur secours : au bruit, Teddy tressaillit et commença de remuer les bras.

François murmura avec indifférence :

— C’est le bombardement de T… qui recommence… tous les jours, à la même heure… Ces animaux de Boches ont la stupide régularité d’un métronome.

En effet, à partir de cette minute, les roulements de tonnerre se succédèrent sans interruption.

La jeune fille ouvrait les yeux et fixait sur ses compagnons, un regard hébété qui devint peu à peu lucide, étonné, interrogateur. Avec la finesse de sa race gasconne, François d’Hersac sentit qu’une question brusque, la surprenant avant qu’elle eût recouvré sa présence d’esprit était le meilleur moyen d’obtenir la vérité. Il demanda, la voix gouailleuse :

— Eh bien ! Ça va mieux, mam’zelle ?… Mam’zelle… qui ?

— Bessie Arnott, répondit machinalement l’interpellée, encore engourdie.

Elle se frotta les paupières avec un geste adorable de grâce enfantine ; puis, remarquant l’étrange décor, reconnaissant l’aviateur, elle se souvint brusquement de tout et ses joues s’empourprèrent. François d’Hersac, très troublé à présent, ne songeait plus à l’interroger ; trop ému, trop perplexe, devant cette délicieuse aventure qui lui tombait du ciel, — à la lettre ; — et il pensait : « Où m’avait-elle déjà rencontré… puisqu’elle vient ici pour moi ? », tandis qu’il s’attardait à détailler la séduction de cette blondine court-bouclée qui évoquait, ainsi que beaucoup de ses compatriotes, le type ingénu, délicat, aristocratique et mignard des pastels du XVIIIe siècle dont sa carnation offrait le ravissant coloris de tons nacrés et rosés.

Ce fut l’aviateur qui renoua l’entretien en exigeant l’explication à laquelle il avait droit. Bessie Arnott ne fit aucune difficulté pour se confesser avec une entière franchise : jalouse de son fiancé, dépitée de ne pouvoir le suivre en France, elle avait eu la folle inspiration d’abuser de sa ressemblance frappante avec son frère jumeau Teddy pour se substituer à lui. Bessie n’était pas fille à reculer devant la pire extravagance : la veille du départ de Teddy, elle avait profité du sommeil de son frère pour l’enfermer à clé dans sa chambre, s’emparer de ses vêtements et s’embarquer à sa place. Son stratagène avait été couronné de succès : très garçonnière d’allures, rompue à tous les exercices de corps, Bessie n’avait pas été devinée par ses camarades : plusieurs, qui connaissaient Teddy, étaient restés abusés par la ressemblance fraternelle. Seul, le chirurgien Warton, lorsqu’elle arriva en France, avait su reconnaître sa fiancée.

— Mais qu’a dit votre frère ? questionna François d’Hersac, stupéfait.

— Oh ! il aura accepté son involontaire complicité : je lui avais laissé une lettre explicative ; et il consent à tous mes désirs.

— Et votre fiancé…

— Jack ! Il a été tout d’abord furieux. Ensuite, que faire ? Il n’allait pas me trahir : il savait qu’il m’aurait fâchée à mort.

Et la petite Américaine conclut avec son sourire malicieux d’enfant gâtée :

— Nos hommes sont dressés à obéir à nos volontés… Alors, ils s’inclinent toujours devant le fait accompli. Jack s’est souvenu qu’il m’avait défiée : il ne faut jamais défier une Américaine.

Les deux jeunes gens, confondus, échangeaient un regard d’effarement. François, déçu par cette loyale explication, se répétait « Elle est fiancée et elle aime ce fiancé… Alors, que me veut-elle ? » Bessie, se méprenant sur leur silence, les rassura :

— Vous êtes embarrassés pour moi mais ne vous inquiétez pas… Je suis la nièce du colonel Blakeney qui commande à la division. Il vous suffit de me conduire à lui vous n’aurez aucun désagrément, L’oncle Blakeney m’adore.

Elle ajouta :

— Seulement, auparavant, il faut que je voie un de vos camarades : l’aspirant d’Hersac, pour communication urgente.

Intrigué, François dit vivement :

— Je suis François d’Hersac.

Bessie l’examina longuement, profondément ; et, tandis que le jeune homme rougissait légèrement sous le regard tendre et apitoyé dont elle l’enveloppait, elle murmura avec une compassion infinie :

— Vous… c’est vous… poor boy !

XI

Le bombardement de T… avait momentanément isolé ses défenseurs, les obus pleuvaient sur la gare détruite. La lettre où François annonçait son arrivée à sa famille était partie avec le dernier courrier possible ; et, maintenant, le jeune homme devait attendre forcement que les communications fussent rétablies. Lorsque Bessie, avec tous les ménagements, toutes les atténuations que lui inspira sa sensibilité de femme l’eût mis au courant de l’état de Mme d’Hersac, une fébrilité incoercible s’empara de lui à la pensée qu’il était immobilisé, loin des siens ; encore un jour, deux jours, peut-être davantage : autant d’heures de supplice.

La présence de miss Arnott l’aidait à lutter contre le désespoir. La jeune fille avait été se confesser au colonel Blakeney. Celui-ci avait posé ses conditions avant de consentir à arranger les choses et à couvrir les excentricités de sa nièce sous l’égide de son autorité.

Miss Bessie Arnott reprendrait le costume féminin, retournerait à Paris par le premier train et ferait serment de se comporter dorénavant avec une correction exemplaire.

Bessie, qui sentait que, cette fois, sa fantaisie l’avait poussée un peu loin, promit tout ce qu’il voulut et commença même de tenir.

Entre deux bombardements, elle accompagna le colonel à T… s’enquit d’un magasin de confection, en découvrit dont les marchandises étaient entassées dans les caves, et s’y choisit tant bien que mal des vêtements d’un chic douteux. Lorsqu’elle se vit habillée d’un tailleur dont la jupe avait accaparé l’étoffe à son profit, car, si son ampleur péchait par exagération, en revanche la jaquette s’avérait trop étriquée, l’élégante Bessie soupira : « Combien je regrette le magasin de M. Litynski ! »

Et le colonel Blakeney qui était parti avec un jeune soldat, son neveu, ramena de T… une jeune personne qui fut sa nièce. Ces événements, discrètement accomplis, provoquèrent le minimum de commentaires ; chacun affectant d’ignorer la vérité connue de tous ; les secrets de Polichinelle ne se disent qu’à l’oreille, quand la discipline ordonne de ne rien entendre.

Bessie se tint fort bien ; à tout moment, elle répétait à son oncle d’un air de sagesse appliquée : « I am good ! » comme les enfants qui éprouvent le besoin de recevoir des compliments peur leur bonne conduite inusitée.

Aujourd’hui, Bessie avait honte d’avoir joué avec le costume militaire en découvrant la gravité des devoirs qu’implique l’uniforme. Elle se trouvait dans l’un des secteurs les plus éprouvés. Le spectacle lugubre de T… la ville martyre, l’avait cruellement impressionnée avec ses maisons en ruines, ses trous d’obus, les plaies béantes de ses murailles, ses tas de décombres amoncelés, ses derniers habitants obstinés, terrés dans leurs caves ; tandis que, sérieux, parfois souriants, toujours résignés, les héroïques défenseurs de T…, cramponnés à ce lambeau de terre, attaqués, bombardés, asphyxiés, s’acharnaient dans la résistance, stoïques comme des soldats du Premier Empire et plus admirables encore — au point de vue philosophique — puisque ce n’est plus le prestige d’un HOMME qui les soutient : ils n’ont plus de fanatisme, ils n’ont qu’une conscience.

On ne se bat plus pour gagner des galons : la plupart de ces guerriers n’aspirent qu’à redevenir civils. On ne se bat plus pour le chef de l’État : quand les grenouilles demandent un aigle, elles ne se soucient guère de leur soliveau. On ne se bat plus pour la gloire, car le progrès nous a enseigné l’horreur du sang : on donne le nom d’assassinat au crime d’un homme et le nom de guerre au crime d’un peuple.

Non. Ceux de notre époque se battent obscurément, sans ambition, sans ivresse, sans révolte, — simplement pour sauver encore une fois l’âme latine du joug des Barbares — par un sublime instinct de race.

En 1814, on disait : « l’Empereur. » En 1914, en a dit : « La France. »

Et devant cet exemple d’un peuple qui n’a même plus besoin d’un chef pour savoir se conduire, d’un gouvernement pour se gouverner, mais qui garde tout seul son honneur national les armes à la main, la jeune Américaine, enthousiasmée, avait un élan de patriotisme qui l’entraînait à dire naïvement à son oncle :

— Mon Dieu ! Pourvu que l’Allemagne ne fasse pas la paix avec eux avant que nous ayons le temps de combattre à leurs côtés !

Cette impression d’ensemble n’empêchait point Bessie de songer au drame intime qui l’avait émue à Paris.

François d’Hersac, dès que son service lui en laissait le loisir, se rendait au camp américain et rejoignait Bessie chez le colonel Blakeney. La jeune fille s’employait avec un tact charmant à lui adoucir ces heures torturantes. François l’écoutait et la regardait. Il entendait mal ses paroles de réconfort, mais il subissait l’influence apaisante d’une consolation féminine apportée par un joli visage. Par la grande loi de nature, l’attraction des sexes est le remède de la douleur humaine, parce que le symbole qui engendre la vie est le seul espoir qui puisse nous faire accepter l’idée de la mort. À cet instant, Laurence eût eu moins d’empire sur son frère que cette étrangère. François ne le soupçonnait point, mais il allait en acquérir la preuve.

Durant l’un de ses entretiens avec Bessie, il se reprocha d’être inattentif : tandis que la jeune fille lui contait sa première rencontre avec Mlle d’Hersac, François se demandait, préoccupé par ce grave problème : « Est-elle plus jolie en homme ou en femme ? »

Et il s’efforçait de fixer sa préférence : évoquant le frêle gamin évanoui qu’il avait serré dans ses bras, si drôle, si fluet, si singulier de charme ambigu dans son désordre : la veste de cuir ouverte révélant un buste d’adolescente ; et les hanches trop accusées, les jambes trop rondes qui sortaient des grandes bottes de soldat…

Il pensa : « Décidément, elle était irrésistible comme cela ! »

Puis, ses yeux se posaient sur la douce figure qui lui souriait ; et, devant cette physionomie si jeune qui s’attristait pour lui, touché par la bonté généreuse qui le défendait contre les affres de l’isolement, il se disait : « Non. Je l’aime mieux ainsi très femme — tendre et charitable, dans son véritable rôle. »

Soudain, Bessie, désireuse de l’encourager, se mit à lui faire l’éloge du docteur Warton :

— Espérez… Qui sait si ce retard qui vous navre n’est pas dû à une Providence qui diffère votre départ afin que vous ayez la joie de retrouver votre malade hors de danger ?… Songez que Jack la soigne… Et Jack est un savant extraordinaire déjà célèbre aux Etats-Unis par sa science et ses découvertes… Il est capable de ressusciter un mort ; et votre chère mère n’en est pas là, Dieu merci !… Vous le verrez, quand nous retournerons ensemble à Paris.

Ses yeux brillaient, ses lèvres fines tremblaient légèrement, et sa voix plus rapide avait des inflexions émues, nerveuses, chaque fois qu’elle prononçait le nom de son fiancé.

François se sentit affligé par ses paroles ; il eut l’imprudence d’analyser cette impression de malaise indéfinissable et, tout à coup, il s’avoua avec honte : « Au lieu de me réjouir à l’espoir d’une guérison possible, je suis furieux de son admiration pour ce médecin… Suis-je un fils dénaturé ?… Je pense moins à ma mère, à cause de cette nouvelle venue qui devrait m’être indifférente. »

Le pauvre garçon n’osait pas se découvrir une excuse dans cette existence de cénobite endurée depuis quatre mois qu’il n’avait respiré un parfum de femme, ni frôlé d’autre robe que le tablier bleu des vieilles paysannes lorraines. La première Bessie rencontrée devait logiquement lui tourner la tête.

Malgré lui, il questionna brusquement :

— Vous l’aimez beaucoup, Jack Warton ? Bessie répondit avec feu :

— Je l’aime passionnément… c’est-à-dire autant qu’il mérite d’être aimé… car, en vérité, c’est un homme remarquable qui possède toutes les qualités — physiques et morales… Des capacités de premier ordre dans la plus noble des professions… Je sens sa supériorité et j’en éprouve le respect. Quant à lui, je m’étonne que ma frivolité l’ait attiré : je ne suis pas la compagne rêvée… Mais son cœur est en mon pouvoir et c’est heureux, car je lui suis trop profondément attachée peur supporter l’idée qu’il pût ne pas m’aimer.

La jeune fille interrompit sa profession de foi en constatant l’effet qu’elle produisait sur son compagnon : la physionomie de François était parlante.

Bessie réfléchit : « Ce n’est pas ma faute… Je n’ai pas été coquette. Mais il est difficile qu’un jeune homme reçoive des marques d’intérêt de la part d’une jeune fille… pas laide… sans que cela aboutisse de cette façon… Sa sœur m’avait touchée par ses larmes… J’ai voulu payer un peu d’amitié : on me rend de la monnaie d’amour. »

Pour opérer une diversion, elle l’emmena au cantonnement regarder la file de soldats américains qui s’alignaient, formant la queue à l’heure de la soupe, les pieds encore boueux d’avoir fait l’exercice tout un jour de pluie dans la terre détrempée des champs.

Un à un, ils défilaient devant le cuisinier, tendaient gravement leur gamelle, tout en continuant de chanter ou de siffler, sans qu’un muscle de leur visage bougeât, grands enfants sérieux et puérils.

François d’Hersac, qui poursuivait son idée, remarquait avec envie la force et la robustesse de ces jeunes guerriers : rares étaient ceux qu’une tare physique disgraciait.

Jeunes ou adultes, fins ou vulgaires, citadins ou paysans, quelle que fût leur origine, ils se ressemblaient tous par cette mâle santé rayonnante qui distingue l’homme des États-Unis, avive l’éclat de son teint, la lumière de ses yeux, lui donne le geste souple et la démarche léonine d’un bel animal vigoureux.

François se savait quelconque sous le rapport des avantages corporels : solide, musclé, un peu trapu mais bien pris dans sa petite taille de montagnard béarnais ; la tête un peu forte, le visage énergique sous ses cheveux noirs taillés en brosse, il plaisait en générai aux hommes qui appréciaient la loyauté de ses yeux bruns, la finesse discrète de son sourire spirituel ; mais il passait inaperçu aux regards féminins, n’ayant point la prestance d’un héros de roman.

À cet instant, il détesta cordialement sa propre figure en se comparant à ces hommes qui portaient superbement la marque d’un sang neuf produit d’une heureuse fusion de tous les sanes de l’univers. Car Bessie exprimait une admiration très nationaliste en lui désignant ses compatriotes :

— Ce sont des splendides créatures, ne pensez-vous pas ?

François songea que ce Jack Warton qu’il ne connaissait point devait être une « splendide créature » aussi, taillée sur ce modèle unique. Il se l’imagina très grand, avec cette carnation rosée des races blondes…

Il répondit, l’œil assombri :

— Ils sont fort beaux, en effet.

Et il baissa la tête avec confusion : car la morsure aiguë de la jalousie primait passagèrement ses inquiétudes fraternelles et sa douleur filiale.

(À suivre.) JEANNE MARAIS.

(Illustrations de Suz, Sesboué).


XII

La marquise d’Hersac déclinait rapidement ; depuis deux jours, elle refusait toute nourriture. Laurence tendait toute sa vitalité dans cette lutte contre la mort. Voyant la malade s’affaiblir sans s’alimenter, elle était arrivée, patiemment, à lui faire absorber un litre de lait en l’espace de douze heures mortelles, cuillerée par cuillerée, avec des intervalles de plusieurs minutes ; car, dès qu’elle avait bu, Mme d’Hersac toussait d’une affreuse toux, s’étranglant, le visage violacé. Si doucement que sa fille glissât la cuiller entre les dents serrées, le liquide coulait sur le menton de la malade ; Laurence, terrifiée, s’apercevait que la déglutition ne s’opérait qu’avec difficulté : signe de la fin.

La jeune fille était glacée d’effroi. La certitude d’un prochain malheur l’imprégnait d’un épouvantable désespoir, celui qu’aucun n’égale : voir sa propre chair mourir dans un autre. Seuls, une mère qui perd son enfant, un enfant qui perd sa mère, ont touché le fond de la douleur humaine. Ô poètes ! qui déplorez le trépas d’une maîtresse… Qu’est-ce que la douleur des amants, quand on a vu mourir la chair de sa chair ?

Laurence était prise aux entrailles ; elle souffrait du mal de sa mère ; elle sentait que le cordon symbolique avait renoué son attache et qu’elle ne formait plus qu’un avec cette substance adorée et périssable qui se désagrégeait d’heure en heure.

— Mademoiselle… le docteur, annonçait la bonne.

Laurence ébauchait un geste découragé, n’attendant plus rien de cette visite : le docteur Martin était déjà venu la veille et l’avait navrée par son pessimisme que justifiait l’état de la malade.

Mais, en entrant au salon, elle eut une surprise agréable : ce n’était pas son médecin habituel, c’était Jack Warton qui s’y trouvait. Le chirurgien lui inspirait une confiance irraisonnée ; auprès de lui, elle avait une impression de sécurité : il lui semblait que sa présence dût écarter le malheur. Et, trop occupée pour avoir le temps de méditer ses sensations, elle ne soupçonnait pas que l’élan qui la poussait vers Jack n’était qu’une manifestation de cette émotion amoureuse que suscite invinciblement la pensée de la mort et que François ressentait de même qu’elle, à ce moment même, pour cette cause même.

Il est dangereux qu’une séduction passe à votre portée, à cet instant suprême : car toute passion se décuple, invinciblement.

Or, Jack Warton, célèbre, sympathique, très beau de traits, mais possédant par-dessus tout cette beauté supérieure que la puissance intellectuelle imprime au visage des penseurs, eût attiré l’attention de Laurence en tout temps ; connu en cette période exceptionnelle, il avait subjugué entièrement cette âme frémissante de passion douloureuse, ému ces nerfs exacerbés de souffrance qui vibraient au moindre souffle comme une corde éolienne.

Amour d’autant plus perfide que Laurence n’en avait point conscience encore, attribuant au prestige du savant l’ascendant qu’il exerçait sur elle. Rien ne la défendait contre ce péril qu’aggravait au contraire la nationalité de son partenaire : à la place de Warton, un Français, dont l’attention galante s’éveille au premier signe, eût vite deviné les sentiments de Laurence. Mais l’Américain, dénué de fatuité, subissait le charme sans y songer, ne comprenant point que la jeune fille s’éprenait de lui et ne faisant rien pour réprimer cette attraction sournoise qui aimantait leurs pensées et resserrait chaque jour sa chaîne invisible.

Et puis, habitué au flirt de ses compatriotes, comment eût-il discerné l’amour sous la réserve et la simplicité de Laurence ? Accoutumé à la provocation féminine, pouvait-il analyser un sentiment secret qui s’ignorait lui-même ? Laurence, séduite, mais ne cherchant pas à séduire, s’abstenait de toute coquetterie à son égard. Garde-malade absorbée et surmenée, elle l’avait reçu souvent sans être coiffée, en peignoir ou en blouse blanche : et si ce négligé ne pouvait enlaidir une fille de dix-huit ans, du moins ne révélait-il de sa part aucune arrière-pensée.

Jack Warton renouvelait donc ses visites rue Vaneau, sans défiance, s’y croyant amené par une pitié professionnelle qui le poussait à offrir ses soins à des êtres en peine.

Laurence lui dit d’une voix sourde :

— J’ai peur… Je sens qu’elle s’en va…

Le chirurgien la regardait fixement, sans répondre. Elle poursuivit, avec ce morne abattement des profonds désespoirs, plus impressionnant qu’une douleur bruyante :

— Le docteur est venu hier ; et, du reste, il m’a répété qu’avec une tumeur, dans l’état de faiblesse où elle est, il n’y a rien à faire, rien à espérer…

Warton se taisait toujours ; mais un sourire effleura ses lèvres : ce sourire particulier du médecin jugeant l’opinion d’un autre médecin. Laurence, saisissant cette expression furtive, interrogea avec une émotion subite :

— Vous ne partagez pas son avis ?… Oh ! dites… Il y aurait quelque chose à tenter ?… Je vous en supplie, répondez-moi !

Devant cette insistance anxieuse, Jack se décida à murmurer laconiquement :

— Ça s’opère, une tumeur.

Laurence frissonna, un peu effrayée. Elle répliqua timidement :

— Le docteur m’en a parlé un jour. Il disait qu’il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que cela ne réussît point ; et, qu’en cas contraire, ce serait retarder l’échéance fatale sans pouvoir l’éviter : un cancer repullule toujours, paraît-il… Bref, le docteur n’est pas partisan de l’opération.

Jack Warton dit froidement :

— Effectivement, il a raison : suivez ses conseils… Je ne suis pas votre médecin. Ma situation m’impose une réserve scrupuleuse.

Mais, tout à coup, il éclata, emporté par sa passion scientifique :

Eh bien ! croyez-vous que je sois partisan de sa méthode, moi ? Évidemment, ce docteur est humain : estimant votre mère perdue, il atténue ses souffrances… Mais comment l’a-t-il traitée jusqu’à présent ?… Par l’opium, rien que par l’opium. L’opium est un calmant, ce n’est pas un traitement. Doit-on renoncer à soigner un mourant et le laisser mourir, sous prétexte qu’il se meurt ? Vous êtes là, éperdue de chagrin ; je suis médecin, et je ne penserais pas qu’il faut tout essayer pour tâche de sauver même un être inguérissable ?

Il poursuivit avec énergie, réfutant chaque argument :

— Eh ! oui, le cancer est incurable… Mais si vous la voyiez revivre, si nous lui gagnions un an, deux ans d’existence, ne payeriez-vous pas ces deux années de votre sang ?… Oui, sur cent opérés, un ou deux seulement se Souvent guéris. Et vous la priveriez de tenter ces deux chances ? Qu’avez-vous à perdre d’une part, si on la laisse livrée à elle-même, votre ne vivra pas quinze jours. D’autre part, si on l’opère, elle peut mourir aussi mais en courant le risque d’être sauvée. Mathématiquement, vous devez opter pour l’opération. Qu’avez-vous à objecter ?

— Et si on la fait souffrir inutilement ?

— Elle ne souffrira pas plus qu’actuellement : le chloroforme remplacera l’opium. C’est vous qui souffrirez : une épreuve de plus à endurer. Et, en cas de guérison radicale…

Jack Warton ajouta d’un air rêveur :

— Car, enfin, il s’agit de savoir si elle est atteinte d’une tumeur cancéreuse…

Laurence leva la tête et le considéra avec stupéfaction. Il répliqua, à son interrogation muette :

— Tout semble l’indiquer ; rien ne le prouve absolument… D’autres affections que le cancer offrent ces symptômes de faiblesse progressive, cette coloration jaune paille cette altération de l’organisme, lente, sournoise, silencieuse, ce dérangement des fonctions… Bien audacieux serait le médecin qui oserait se montrer affirmatif dans le cas qui nous occupe. Moi aussi, j’ai examiné votre malade : et je ne suis pas fixé. L’exploration ne révèle rien de décisif ; la tumeur est logée trop profondément… Je me hasarderai même à espérer : car votre mère ne donne aucun signe de cette vésanie caractéristique… Alors, nous pouvons envisager l’hypothèse d’une affection non cancéreuse. Et si je l’opérais…

À ces mots, Laurence lui coupa la parole dans une explosion irrésistible :

— Ah ! c’est vrai : vous êtes chirurgien !… C’est vous qui l’opéreriez… Vous… Oh ! du moment que c’est vous, j’ai confiance… Oui, docteur, je serai brave, essayons tout… Risquons l’opération…

Et elle répétait avec ferveur :

— Du moment que c’est vous ! Ce fut à cette minute seulement que Jack fut traversé d’une brève intuition, après s’être demandé naïvement : « Pourquoi lui ai-je inspiré une telle confiance, puisqu’elle ne m’a jamais vu à l’œuvre ? »

L’accent passionné de Laurence le pénétrait jusqu’à l’âme et le troublait étrangement, sans qu’il pût s’en défendre.

Telles ces maladies qu’il venait de décrire, l’amour aussi procède insidieusement par infiltrations lentes, silencieuses, progressives ; envahissant le viscère entier sans se manifester ; jusqu’au jour où le premier élancement de douleur nous révèle notre mal… Il est trop tard pour le guérir : le cancer du cœur ne s’opère pas.

XIII

Warton s’était prononcé pour l’opération rapide. Le docteur Martin, consulté, acquiesçait avec une indifférence narquoise. Et le jour du supplice arrivait.

« Mon Dieu ! pensait Laurence. Comme tout se précipite : c’est déjà pour aujourd’hui ! »

La fuite vertigineuse des minutes l’oppressait. Lâchement, elle eût voulu arrêter le temps avant, l’instant fatidique de destruction ou de résurrection.

— Vous ne serez pas nerveuse ? questionne — ou recommande — Warton.

Car Laurence va assister à l’opération. En plus du médecin, le chirurgien a besoin de l’aide d’une infirmière : tout s’est décidé trop tard et trop vite pour qu’on puisse — en temps de guerre — en trouver une séance tenante. Laurence a imploré la faveur atroce de continuer à soigner sa mère, jusqu’au bout. Elle a juré d’être calme…

Et elle reste calme, en effet.

— Non, docteur, pas nerveuse.

Elle a dompté ses nerfs, d’un effort héroïque. Son visage blême demeure impassible et ses yeux angoissés éteignent leur flamme sous le rideau protecteur des paupières baissées.

Sans un mot, ils se préparent avec le recueillement qui précède les drames.

Laurence passe son sarrau de garde-malade. Warton retrousse les manches de sa chemise blanche et savonne longuement ses bras vigoureux, ses poignets nerveux, ses longues mains puissantes aux phalanges osseuses. Laurence se sent défaillir en regardant ces mains qui vont…

On a dressé la table opératoire dans la salle de bains. Sur une commode, s’étalent les outils du praticien : pinces, ciseaux, bistouris : où que se portent ses yeux, Laurence frémit d’appréhension.

Warton a fait transporter la malade sur un lit roulant.

— Donnez le chloroforme, ordonne le chirurgien.

Le médecin déroule un tube de caoutchouc, applique le masque sur le visage amaigri de la patiente. La maladie a décharné sa mère à tel point que Laurence voit distinctement battre les artères à fleur de peau : au cou, aux poignets, par petits chocs rapides, irréguliers, qui soulèvent l’épiderme : ces battements, ce sont les battements de la vie même, cette vie précieuse, fragile, éphémère… Hypnotisée, Laurence les surveille d’un œil fixe, compte machinalement leur tic-tac, en répétant tout bas : « Ne t’arrête pas… ne t’arrête pas… ne t’arrête jamais, petit mouvement de vie ! »

— Respirez, dit le docteur.

La malade s’efforce de se dégager avec les contractions esquissées d’une faiblesse sans défense. Elle gémit :

— Assez… J’étouffe.

Sa voix plaintive torture Laurence, mais la jeune fille se contient à cette pensée : « Si je m’émeus, ils vont me renvoyer. »

À présent, la malade râle imperceptiblement ; les yeux sont vitreux, le visage figé dans le repos factice du sommeil artificiel. Le médecin la prend avec des précautions infinies, l’étend sur la table, attache ses jambes, ses bras. Laurence éprouve une émotion cruelle à voir ligoter si solidement cette frêle chose inerte.

Pieusement, Laurence frotte la brosse dure où mousse le savon de Marseille et lave la peau de ce pauvre ventre qui va s’ouvrir, livrant le secret de son mal ; sur la chair rougie, elle répand de l’eau de Cologne. Le corps purifié s’offre au sacrifice.

Voilà l’instant terrible. Pour se donner courage, Laurence regarde Warton : il a une étonnante expression de sérénité hautaine et paisible ; il est sûr de sa science ; sa main est ferme et ne tremblera pas ; son visage glabre reflète cette noble satisfaction du génie à l’œuvre, et ses yeux rêveurs de chercheur deviennent à cette seconde attentifs, lucides, impérieux.

La jeune fille se rassure : sa volonté domine encore une fois sa sensibilité meurtrie.

Warton a pris son bistouri. D’une prompte incision, il entame la peau. Du sang jaillit. Le docteur Martin l’éponge d’un tampon d’ouate.

Laurence serre les lèvres et regarde, horrifiée.

Le sang rejaillit, dès que le tampon s’écarte. À pleins doigts, Warton plonge en pleine chair, élargit la plaie. Ses ciseaux fendent des peaux grisâtres parmi cette profondeur rouge. Le chirurgien enfonce son outil d’un coup brusque, attire, puis ramène une chose oblongue et violacée pareille à un fruit, à une quetsche mûre. Il coupe, pince, tiraille, cisaille…

Laurence va-t-elle s’évanouir ? Non. D’un effort prodigieux, elle s’arrache à ce supplice pour songer : « Préparons le thermo-cautère », et son esprit se force à ne plus fonctionner que pour accomplir en machine docile les instructions du chirurgien. Elle se maîtrise victorieusement, de toute la force de son amour filial.

Un dernier coup de ciseaux, et la quetsche se détache comme un fruit gâté et liquide.

— Le thermo-cautère, souffle la voix brève du docteur Martin.

Laurence tend l’objet en détournant la tête ; un bruit de chair grésillante la hérisse d’épouvante : elle a la sensation d’une brûlure morale ; il lui semble que ce soit sur son propre cœur que vienne de s’apposer la tige rougie à blanc.

Warton achève son œuvre avec une rapidité vertigineuse, ligature les artères, recoud la chair déchirée, la peau ouverte ; accomplissant si simplement sa tâche grandiose de raccommodeur de poupées humaines.

Pour la première fois, le chirurgien ouvre la bouche et murmure, en s’adressant au médecin :

— Vous avez vu !

Les deux hommes hochent la tête. C’est tout. L’opération est terminée. Aidée du médecin. Laurence reporte sa mère dans la chambre, poussant le lit roulant où la malade va dormir encore longuement, de son sommeil léthargique. Le docteur encourage la jeune fille :

— Soyez heureuse… ça s’est bien passé.

Il ajoute — satisfait en sa qualité de brave homme, mais dépité dans son amour-propre de médecin :

— Warton a une sacrée chance !… parce que je persiste dans mon opinion… on n’opère pas une tumeur cancéreuse dans ces conditions. Il a risqué le tout pour le tout et le hasard lui a donné raison. Vous pouvez considérer votre chère mère comme en bonne voie de guérison… Nous avons trouvé un kyste où je supposais un cancer.

— Et alors ?… balbutie Laurence, tremblante.

— Les conséquences sont toutes différentes… L’opération coupe le mal dans sa racine ; aucun danger de récidive.

— Maman serait sauvée ?

— Je l’espère. Nous n’avons rien à redouter… que les accidents — très rares — qui surviennent parfois…

— Quels sont ces accidents ?

— Les complications dues au chloroforme… l’embolie… mais, je vous le répète, ce serait un accident exceptionnel. Il suffira de l’empêcher de remuer, à son réveil. Pas un geste… le repos absolu, l’immobilité pendant les premiers temps…

— Et elle se rétablira… tout à fait ?

— Mais, c’est très probable.

— Elle sera comme avant ?

— Elle retrouvera la santé parfaite.

— Il l’a sauvée !

Laurence a mis toute son âme dans cette exclamation.

Laissant le médecin, elle s’élance vers la salle d’opération : dire qu’elle n’a pas encore remercié Warton !

Une impatience ardente l’enfièvre et, dans le même temps, il lui semble que toutes ses forces l’abandonnent : c’est la réaction ; les nerfs se détendent.

Au seuil de la porte, elle contemple intensément le chirurgien qui tourne les robinets du lavabo et, posément, se lave les mains dans une solution au permanganate.

lit en Y où gisait le corps de sa mère ; et, au milieu de ce décor où flotte une vague odeur de chloroforme et de désinfectants, cet homme tranquille, cet homme modeste qui fait des gestes simples, en manches de chemise, en tablier blanc, tel un gentleman procède à ses ablutions quotidiennes, — sans que rien puisse révéler qu’il est l’élu du Créateur, puisqu’il vient de pétrir le limon d’une ressuscitée…

Elle voudrait se prosterner à ses genoux.

Jack aperçoit la jeune fille ; la froideur indispensable qu’il s’imposait pendant l’opération, afin de conserver sa présence d’esprit, se fond à présent dans un bon sourire où se révèlent sa pitié et son émotion contenue.

Laurence joint les mains, pleine d’extase et de reconnaissance. Hors d’elle, elle crie d’une faible voix chevrotante :

— Tu l’as sauvée !

Et elle ne peut ajouter d’autres paroles, après ce tutoiement extraordinaire qui signifie : « Toi… le maître, le magicien, l’homme unique au monde qui a su refaire de la vie avec un corps agonisant. »

Le docteur Warton ne s’étonne pas : ce tutoiement inusité lui apparaît comme l’expression d’une dévotion de gratitude ; à lui, qui est d’un pays où l’on ne tutoie que Dieu. Mais son sourire s’accentue, affectueux, encourageant, reconnaissant à son tour envers cette explosion d’admiration émue qui est sa récompense.

Laurence s’approche de lui. Il va pour essuyer ses mains humides que le permanganate de potasse empourpre d’une teinte rougeâtre : trompée par ce mirage, la jeune fille a l’illusion d’y voir le reflet du sang maternel. D’un élan irrésistible, elle saisit ces mains au passage, avant qu’elles atteignent la serviette ; puis d’un geste biblique, dénouant sa coiffure lâche, elle essuie les doigts du sauveur avec ses longs cheveux annelés…

— Oh ! Mademoiselle ! proteste Warton.

Le geste inattendu le bouleverse par sa signification d’adoration passionnée. Il veut — gêné, honteux de tant de vénération. — retirer ses mains de cette chevelure brune dont les effluves parfumés le grisent malgré lui. L’exaltation qui suit l’impression de sa victoire chirurgicale le surexcite à l’unisson de Laurence toute vibrante de tendresse filiale et d’amour insoupçonné.

Il se penche brusquement sur la tête levée vers lui et dévore, au hasard, de baisers violents, pressés, frémissants, ce front blanc, ces joues enfiévrées…

Ils se sentent unis irrémissiblement par la fatalité de l’heure tragique qu’ils viennent de passer.

L’entrée du médecin les arrache à leur ivresse. Séparés par la présence d’un témoin, ils reprennent conscience de la réalité.

(À suivre.) JEANNE MARAIS.

(Illustration de Suz, Sesboué).


XIV

— Un peu de champagne, maman ?

Laurence couvait sa mère d’un regard attendri : il lui semblait qu’elle fût devenue sa fille ; les rôles se retournaient. C’est Laurence, grave et protectrice, qui, à son tour, veillait sur une existence fragile de petit enfant. La jeune fille avait des larmes dans les yeux à voir la malade saisir le verre de vin mousseux avec la convoitise puérile et touchante des convalescents, et murmurer d’un air heureux :

— C’est bon !

Puis, coulant un regard étonné vers son ventre emmailloté, elle disait doucement comme un bébé qui souffre :

— J’ai bobo.

O ! transformation émouvante de, l’être qui apprend à renaître pour la seconde fois, à refaire le chemin de sa vie en le reprenant de la première étape : lit de malade, berceau de l’adulte où l’âme se ranime dans un réveil ingénu !

Le docteur Warton rendait visite à sa cliente : il paraissait satisfait de son état,

— Pas de fièvre ?…

Tandis que le thermomètre introduit en elle, on prenait sa température, ils échangeaient un long regard par-dessus la malade. Ils étaient assis de chaque côté de la ruelle : ce lit d’opérée les unissait et les séparait à la fois : image de leur destin.

Warton songeait à Bessie Arnott. Laurence pensait que Jack était fiancé à la sœur de Teddy, ce gentil bienfaiteur.

Foncièrement honnêtes, ils concluaient en même temps que leur baiser d’hier n’aurait point de lendemain. Mlle d’Hersac en éprouvait une cuisante humiliation : le chirurgien, si sérieux de caractère, n’avait donc pas d’estime pour elle qu’il avait commis la légèreté de ce geste irréfléchi, comme on cueille une fleurette au passage pour la rejeter insoucieusement la minute d’après ?

Et pourtant, tout démentait un tel sentiment dans ce grave visage aux grands yeux clairs, ces yeux incisifs et rêveurs du penseur qui, tout à la fois, observe et songe. En ce moment, une expression de mélancolie ennoblissait encore cette jeune et sérieuse figure sans ride qu’auréolait la neige des précoces cheveux blancs. La physionomie du docteur Warton s’avérait pleine de droiture et de noblesse.

Laurence, indécise, n’osait le juger.

— Au revoir, madame… pas d’émotions, surtout… ne parlez pas… reposez-vous… il faut dormir un peu…

Le chirurgien prenait congé de la malade.

Silencieuse, Laurence le précédait dans l’antichambre, prête à lui ouvrir la porte. Doucement, mais fermement, Jack la saisit par le bras et se dirigea vers le salon.

Les voilà en tête à tête, les portes fermées, assis côte à côte sur le canapé. Laurence, étranglée d’émotion, discerne soudain la puissance de son amour ignoré ; c’est en elle un écroulement, une résignation douloureuse à subir la fatalité sacrée.

Jack Warton parle bas, d’une voix égale qui s’éteint parfois, prononçant à peine le dernier mot d’une phrase :

— Mademoiselle, je vous dois une explication… elle sera sans exemple et cet entretien sans précédent, je crois… Excusez-moi, c’est ma faute ; vous jugerez si je suis pardonnable.

Il reprend :

— Je n’ai pas eu de jeunesse… des débuts difficiles comme tous mes pareils quand ils sont pauvres, et je n’avais aucune fortune… J’ai vécu mes années d’études, non dans l’économie, mais dans une pauvreté proche de la misère… Un mauvais lit sans couvre-pied, une table encombrée de livres et de papiers qui encombre elle-même une pièce exiguë meublée d’une malle et d’une chaise : voilà le logement de mes vingt ans. Les soucis matériels, l’ardeur au travail, la passion de la science ne me laissaient guère de loisirs pour songer à l’amour ni au plaisir. Jusqu’à trente ans, cette vie de privations et de labeur me garda aussi novice qu’un tout jeune homme. Brusquement, brutalement, ce fut le succès : le hasard d’une rencontre, dans un pays désert, du milliardaire Fenton tombé malade en voyage et que j’opérai heureusement, me fit sortir de l’obscurité. La vogue, la clientèle, l’argent, j’étais libéré… Pas pour longtemps. Dès que mon nom fut connu, je fus jeté malgré moi dans la haute société. Recherché, invité, comblé, j’apportai dans ce monde nouveau une ignorance de débutant, une fraîcheur de sensations qui m’éblouirent de surprise. Je n’avais pas à me défendre contre cette conquête : pas d’ennemis, pas d’envieux, pour réveiller mes instincts combatifs et me faire entrevoir le danger. Je n’avais pas eu le temps encore de me blaser lorsque je connus Elisabeth Arnott… Elle éveilla en moi le désir de tout ce qui avait manqué à ma jeunesse : beauté, luxe, plaisirs, sourires… Cette brillante jeune fille, reine de mondanité, venait à moi, m’accueillait favorablement… Elle m’inspira un de ces amours de tête qui guettent, aux approches de la quarantaine, l’homme qui s’est fait lui-même et qui reçoit le prix de ses efforts de la main d’une femme enviée… Amour où la vanité, sans que nous le soupçonnions, joue le plus grand rôle… Amour qui enflamme un Napoléon pour une Marie-Louise. Peu à peu, au fur et à mesure que je m’habituais et que je me reprenais, j’eus du dégoût pour ce milieu frivole où mon temps se perdait ; la futilité de ma fiancée m’inquiétait : saurait-elle s’associer à ma vie intellectuelle ? Sorti du laboratoire, quels seraient les tête-à-tête de mon existence conjugale avec cette society girl capricieuse, flirteuse, fantasque ; accumulant visites, sorties, parties ; active comme un écureuil tournant à vide ? Chez nous, dans la classe riche, la vie de famille est réduite au minimum : les femmes s’occupent d’un côté, les maris travaillent de l’autre ; on se retrouve à l’heure d’aller dîner en ville. Moi, les souvenirs d’une jeunesse pénible et solitaire m’inspirent au contraire le désir d’un home, d’une intimité étroite. Le milieu où j’avais choisi ma fiancée n’était pas le mien : je m’en apercevais, — trop tard… Je me détachais, sans le vouloir, comme une tige mal greffée sur un arbre étranger.

Jack fit une pause ; puis continua :

— Je vins en France. Vous savez comment je vous ai connue. Je vous assure que j’avais l’intention stricte de tenir ma parole envers Bessie et que je ne voulais pas regarder d’autre femme. Mais vous avez incarné à mes yeux la tendresse familiale. Si jeune, vous êtes déjà si éprouvée que les circonstances ont mûri votre nature. Moins âgée que ma fiancée, vous m’apparaissez pourtant comme son aînée, plus près de moi, plus grave, plus compréhensive… Je constate — lorsqu’il n’est plus temps — qu’à un homme qui a souffert et peiné, il faut une compagne qui ait connu la souffrance et la peine. Hier, dans l’intensité d’une minute unique, tous deux enivrés de la même joie, appariés par l’acte qui venait de s’accomplir, nous nous sommes sentis pareils, unis par mille affinités…

Warton acheva, comme une excuse :

— Voilà ce que signifiait la griserie à laquelle j’ai succombé.

Il poursuivit, d’un ton plus bref :

— Reste Bessie. Je crois qu’elle m’est attachée ; elle m’en donne des témoignages à sa manière, car elle est fort jalouse ; on dirait qu’un instinct l’avertit que sa place n’est plus la même dans mon cœur. En suis-je responsable ? Cette folle enfant semble s’ingénier à me déplaire par ses lubies, ses excentricités, ses actions impropres… sa dernière inconvenance passe le reste… et elle me l’a présentée comme une preuve d’amour !

— Est-ce qu’elle est jolie, miss Bessie Arnott ? interrompit doucement Laurence, trahissant par cette curiosité tous les sentiments qui l’agitaient.

— Vous la connaissez, répondit Warton. Étonnée, Laurence le considéra d’un air intrigué. Il expliqua :

— Cette dernière excentricité dont je vous parlais… Elle a profité de son éducation garçonnière, de ses aptitudes physiques et de sa ressemblance avec son frère pour venir en France sous le nom de ce jeune homme, travestie en Teddy Arnott… Son apparition, — lorsqu’elle arriva un jour à Neuilly, triomphante d’être parvenue à ses fins malgré la défense paternelle, déconcertante sous son costume masculin qu’elle portait avec audace — son apparition me dégrisa, éteignit comme par miracle tout mon amour pour elle. Je fus choqué, dans mon respect de la femme, à l’idée des mésaventures équivoques provoquées par ce déguisement ; sa dignité compromise ; et les contacts forcés auxquels l’exposait son avatar… Quelque chose se brisa en moi. Dans mon cœur, plus d’émotion ; dans mes yeux, plus de flamme ; dans ma voix, plus de chaleur… plus rien ne me fascinait en face de Bessie… le charme était rompu.

Il reprit d’une voix sourde :

— Hélas ! Nous sommes engagés. Et miss Arnott ne paraît pas disposée à me rendre ma parole. S’est-elle aperçue de mes sentiments ? Je ne pense pas. Nous sommes de natures si opposées qu’elle n’a pu distinguer une nuance de différence, entre ma pondération et mon refroidissement.

Jack termina avec une sorte d’humilité naïve :

— Ma psychologie est rudimentaire et je me trouve aux prises avec des sentiments complexes… Je n’aurais pas supposé qu’un honnête homme pût être embarrassé pour déterminer son devoir : lorsqu’on a tracé sa route en droite ligne, il ne semble pas qu’on puisse hésiter au carrefour… Et cependant, me voilà dans une incertitude poignante. Est-il loyal d’épouser la fiancée que l’on a cessé d’aimer ? Est-il loyal de reprendre sa parole ? Je vous demanderai de décider pour moi. Les femmes ont toujours plus de subtilité que nous pour résoudre les problèmes du cœur. Dictez-moi ma conduite… Je remets mon sort entre vos mains.

Laurence, atterrée par cette révélation, songeait à Bessie… Ainsi, c’était Bessie qui l’avait assistée à Versailles, comme on ramasse un blessé tombé dans le fossé. Mlle d’Hersac s’expliquait à présent la compassion, la sensibilité féminines de l’étrange et sympathique adolescent. La jeune Américaine, touchée, remuée par cette douleur filiale, avait eu un élan spontané qui l’attachait en cinq minutes à cette amie de rencontre. Et Laurence la récompenserait de ses bontés en lui volant son fiancé !

Quelle déchirure… Laurence contemple ardemment Warton : jamais elle ne l’a tant aimé qu’à cette seconde ; elle emplit son regard de ces traits chéris : ces yeux d’un gris lumineux d’où émane une force supérieure, ce front pensif, cette beauté mâle de l’Anglo-Saxon. Mais la position où elle est placée ne lui permet pas la réflexion, l’examen, la comparaison… Le jugement est rendu d’avance : il s’impose à sa conscience.

Et, se roidissant, se dominant une fois de plus, la jeune fille murmure d’une voix blanche :

— Vous devez épouser miss Arnott. Vous n’avez pas le droit de lui causer une déception, tant qu’elle vous aimera.

— Vous avez raison, dit simplement Jack Warton.

Il se lève, tortille son feutre, le pose sur sa tête ; et reprend sur un autre ton, de sa voix médicale :

— Je ne pourrai pas venir demain ; je dois opérer un blessé, à mon ambulance… Attendez-moi après-demain seulement… D’ailleurs, l’état de votre mère est stationnaire, et bon… Elle n’a pas de fièvre : excellent signe.

Tout à coup, Laurence, toujours préoccupée de Bessie, s’écrie :

— Et moi qui l’ai laissée partir pour T… en avion, afin de prévenir François ! Si j’avais su que c’était une femme, je n’aurais pas consenti à la voir s’exposer aussi follement…

Jack l’interroge. Renseigné, il médite quelques instants ; puis déclare, sceptique :

— Agit-elle par dévouement ou par toquade ? Je parie qu’elle l’ignore elle-même. Elle a le cœur si romanesque et l’esprit si aventureux… Courir un risque mortel, peut-être, pour vous qu’elle connaît à peine et pour un jeune homme qu’elle ne connaît pas… En toute impartialité, que pensera d’elle votre frère s’il devine son sexe ?

— Oh ! lui… ça l’enthousiasmera… Songez qu’il a vingt-deux ans, la tête chaude et l’imagination vive.

— Vous ressemble-t-il, physiquement ?

Laurence rougit violemment. Cette question de Warton signifie : " Est-il séduisant, lui aussi ? »

La jeune fille et le chirurgien se sont compris ; la même pensée traverse leur esprit : « Si Bessie avait jamais la tentation d’être infidèle ?… » Alors ?

Une espérance inavouée adoucit la mélancolie de leur adieu.

XV

Warton revint au jour dit. Par une inspiration délicate, il apportait une gerbe de roses à Mme d’Hersac, des roses-thé cueillies dans les jardins de Neuilly-sur-Marne. Les fleurs odorantes et chaudes, brûlées de soleil, exhalaient tous les parfums du dehors ; l’air pur, l’herbe coupée, la brise tiède d’un beau jour d’automne s’offraient à la recluse avec l’arôme des pétales brunis. La malade, à leur vue, eut un petit sourire de bonheur qui anima son visage creusé. Puis, elle s’assoupit doucement, le nez sur son bouquet.

Ils la regardaient dormir ce sommeil d’enfant qui ramenait une expression ingénue sur ses traits pacifiés. Sommeil béni, laps de détente qui coupe les heures d’inquiétude, repos précurseur de la convalescence.

Jack Warton se retirait sur la pointe des pieds. Au moment où il allait partir, un coup de sonnette brusque et bref retentit à la porte d’entrée. Laurence eut un frémissement d’impatience en regardant vers le lit : mais la malade n’avait pas été réveillée.

La bonne était en courses. La jeune fille alla ouvrir elle-même. Sur le seuil, une élégante silhouette féminine : Bessie Arnott. L’Américaine commença, en souriant malicieusement :

— Vous ne me reconnaissez pas ? Laurence répondit d’une voix morne :

— Si, mademoiselle… Le docteur Warton m’a déjà mise au courant…

— Ah ! l’indiscret…

Bessie ébaucha une petite moue, et murmura :

— Décidément, il est écrit qu’avec vous je manquerai tous mes effets.

Elle ajouta, en s’écartant, d’un air mutin :

— Pas celui-ci, toujours.

Son geste démasqua François d’Hersac qui la suivait. Laurence se jeta dans les bras de son frère. Le jeune homme balbutia :

— Maman ?

— Elle est sauvée.

Le frère et la sœur se regardaient avec une joie sans mélange. Non, pourtant. Laurence avait le cœur serré. Pourquoi ? Elle s’était promis de ne penser qu’à sa mère, d’effacer l’ombre de Warton. Elle était troublée, étreinte d’une sourde angoisse : et cependant, elle ne songeait pas à Jack.

Était-ce le bonheur de revoir son frère qui l’accablait ainsi ; les sentiments extrêmes se touchent par une même intensité douloureuse. Un grand frisson de peur vague passait en elle.

Miss Arnott aperçut Warton, resté un peu en arrière. Avec sa belle spontanéité qui lui permettait d’esquiver les explications gênantes, elle bondit à la rencontre de son fiancé et lui jeta les bras autour du cou :

— Jack, Jack, que je suis heureuse de vous revoir ! s’écria-t-elle en l’embrassant à plusieurs reprises.

Le chirurgien se déroba imperceptiblement à cette impétueuse accolade ; ses mains, tout en serrant celles de Bessie, l’écartaient tout doucement, tendues en avant.

Laurence et François, dénouant leur étreinte, regardèrent les Américains d’un même regard blessé : l’amour, l’envie, l’amertume les faisaient souffrir devant ce baiser de fiancée. Ils éprouvaient un vide affreux, et ils étaient honteux de leur jalousie injustifiée ; — mais le propre de la jalousie, n’est-ce pas précisément son iniquité, puisqu’on est jaloux de ce qu’on ne possède pas ou de ce qu’on ne possède plus ?

Soudain, un faible appel — la chambre de Mme d’Hersac donnait sur le vestibule — rappela Laurence à son devoir. S’élançant dans la pièce voisine, elle en ressortit au bout d’un instant en disant à son frère :

— Tu peux venir, elle t’a entendu… elle a reconnu ta voix.

François se précipita. Warton et Bessie le suivirent ; mais ils restèrent discrètement sur le seuil de la chambre, tandis que le jeune homme s’avançait vers le lit maternel.

Douloureuse surprise pour François : alors que Laurence et Warton, avant suivi la maladie jour par jour, appréciaient l’amélioration survenus et diraient : « Elle est sauvée », lui qui avait quitté sa mère bien portante, éprouvait une impression de terreur à la revoir si faible, si pâle, avec ce je ne sais quoi de lointain, de surnaturel, d’au delà, qu’il avait déjà surpris sur le visage de certains camarades grièvement blessés.

Mon fils…

François se sentit défaillir de pitié devant la faiblesse de la pauvre créature qui lui souriait ineffablement. Le sourire des malades, chose émouvante et attendrissante dans sa grâce morbide : lèvres décolorées dont le rictus creuse dans les joues frêles deux rides qui encadrent la bouche et semblent mettre ce sourire débile entre parenthèses.

— Mon petit… tu pleures ?

Une larme tombait sur sa main que François baisait, d’une bouche tremblante.

— C’est de joie, maman : je suis si heureux d’être enfin près de toi !

Laurence, figée d’angoisse, analysait machinalement sa tristesse avec une espèce de stupeur : « Et moi qui m’étais représenté cette réunion comme une heure de bonheur intense… Ah ! la douleur s’infiltre en nous, tel le froid dans une maison : même après le retour des beaux jours, les murailles conservent de l’humidité. Je voudrais rire, et j’ai froid au cœur. »

La malade couvrait son fils d’un regard ravi :

— C’est vrai que tu n’as pas mauvaise mine… tu es fort… on dirait que tu as grandi… on grandit jusqu’à vingt-cinq ans, tu sais !

Jack Warton fit deux pas en avant et gronda doucement :

— Il ne faut pas parler autant… vous allez vous fatiguer.

Mme d’Hersac répliqua, avec un mouvement de tête volontaire :

— Docteur, vous m’ennuyez… On ne revoit pas son fils tous les jours ; je vous obéirai demain, mais aujourd’hui m’appartient… Il y a quatre mois que je n’avais pas embrassé François !… Je ne me fatigue pas, je suis guérie maintenant.

D’un geste de défi, pour prouver sa vaillance, elle se redressait toute seule sur son séant, et tendait les bras vers son fils…

Au moment où le jeune homme se penchait, elle ouvrit démesurément la bouche et retomba raide en arrière, son crâne cognant rudement contre le bois de lit.

Laurence cria :

— Maman !… Docteur !… Elle s’est évanouie ? Warton se jeta sur le corps, y colla son oreille, puis s’arrêta tout à coup. Il se releva, impassible, immobile, impuissant, atterré.

— Qu’est-ce que ?… murmura François d’une voix éteinte.

Jack baissa la tête en déclarant brièvement :

— L’embolie.

Le jeune homme, fébrile, saisit les mains du chirurgien, implora d’un accent saccadé :

— Elle n’est pas morte, voyons… Ce n’est pas ça que vous voulez dire ?… C’est une syncope… Vous allez essayer quelque chose… On ne meurt pas si vite. Alors, je serais revenu pour la voir partir ? Ce serait trop horrible, c’est impossible… Il y a trois ans que je vis loin d’elle… Nous faisons la guerre pour défendre notre foyer, et la vie civile tuerait nos parents !… Mais soignez-là donc… Vous ne faites rien… Oh ! c’est atroce… Je ne mérite pas ça !

Déprimé, devant le silence du docteur, François se mettait à gémir tout haut, pleurant sa douleur filiale avec les larmes d’un petit garçon.

Laurence restait inerte, elle. Ses yeux fixés sur Mme d’Hersac avec une expression d’hébétude contemplaient ce visage que la mort transformait déjà. Les joues prenaient une nuance verdâtre, le regard n’existait plus au fond des yeux immobiles, les traits devenaient rigides ; mais, la suprême horreur, c’était cette bouche ouverte, pendante, laissant apercevoir la langue accrochée au palais.

Jack Warton considérait la morte avec ce malaise du praticien, une fois la science devenue inutile.

Il regarda Laurence, la vit abîmée de désespoir ; if écouta la plainte de François ; pensa que ces deux peines allaient se fondre l’une dans l’autre, puisant une consolation à se sentir pareilles.

Alors, discrètement :

— Venez, Bessie, dit-il.

Et ils s’éloignèrent sans bruit, délivrant de leur présence étrangère ces deux enfants abrutis de chagrin.

Dans le vestibule, Jack proposa :

— Occupons-nous de toutes les formalités, afin de leur épargner ces coups d’épingle dans leur plaie.

— Je m’en charge, répondit Bessie.

— Alors, je puis rentrer à Neuilly ?

— Allez.

Ils se séparèrent. Bessie était trop impressionnée par la mort à laquelle elle venait d’assister pour remarquer l’attitude compassée de son fiancé envers elle. Elle était d’ailleurs très préoccupée par la mission qu’elle s’imposait, attristée d’avance à la pensée des formalités funéraires.

En une demi-heure, l’expéditive petite Américaine sut se débrouiller, envoyer le concierge à la mairie, tandis qu’elle courait à la maison de pompes funèbres qui « se charge de tout », et s’arrangea de manière à pouvoir cueillir le médecin des morts à la porte, dès qu’il arriva rue Vaneau, afin d’offrir aux deux orphelins le seul bien qu’elle pût leur faire : la grande charité du silence, de la solitude et du recueillement.

Tandis que le médecin de l’état-civil déposait dans l’antichambre sa canne et son chapeau, Miss Arnott entrait dans la chambre où François et Laurence, écroulés au pied du lit, restaient prostrés, anéantis, pétrifiés par la rapidité avec laquelle le sort nous frappe. Pan ! la vie, subitement, nous assène son coup de poing en pleine figure : « Saigne, tombe, relève-toi… peu m’importe : j’assomme et je passe », dit son indifférence.

Bessie tira les jeunes gens en arrière et murmura, avec une brusquerie émue :

— Allez de l’autre côté… j’ai arrangé toutes les choses… et ne vous mêlez de rien.

François reprit courage le premier, plus familiarisé avec la mort quotidienne et foudroyante. Il saisit la main de sa sœur et l’entraîna, obéissant docilement aux injonctions de Bessie.

Laurence et son frère s’asseyaient machinalement dans la pièce voisine : la salle à manger.

Maria y dressait le couvert. Ils la regardaient, d’un œil stupide, poser les verres et les assiettes sur la nappe. Ils ne savaient plus à quoi pouvaient servir ces objets, ayant perdu la notion du boire et du manger, ne pensant guère que l’heure du repas approchait et que la vieille servante, immuable en ses habitudes, mettait la table parce que c’était le moment habituel, tout en pleurant silencieusement parce que « Madame » venait de mourir.

Laurence murmura tout à coup, sortant de sa torpeur :

— Je comprends maintenant la raison de ma tristesse depuis ce matin : avertissement, pressentiment… Est-il possible, François, mon cher François, que tout soit fini ?

Le jeune homme mit la tête dans ses mains, cachant son visage, étouffant ses cris. Sa sœur pensait, en considérant ce dos secoué de sanglots : « Si je pouvais pleurer aussi, moi… peut-être que cela soulage… Mais je ne peux pas ; je ne peux rien faire ; je suis comme ankylosée. »

— Mademoiselle… Monsieur, disait timidement Maria. C’est servi.

— Oh ! non.

D’un même geste d’écœurement, ils refusaient de dîner.

La domestique insista :

— C’est miss Bessie qui m’a ordonné…

— Parfaitement, c’est moi.

Bessie allait et venait dans l’appartement, dirigeant tout, veillant à tout, ayant pris déjà pleine autorité sur Maria.

Voyant qu’ils s’obstinaient, elle leur dit :

— Vous n’allez pas me laisser seule à table.

Résignés, ils s’installaient afin qu’elle cessât ses instances. Ils ne touchaient pas à ce qu’elle mettait dans leur assiette. Dépitée, Bessie intima :

— Il faut manger… Oh ! je vais bien vous forcer.

Et, piquant au hasard un morceau dans un plat, elle se pencha vers François et le visa d’une fourchette menaçante.

François refusait, d’un geste implorant. Mais, malgré lui, touché par cette grâce qui voulait être mutine et qu’on sentait si profondément émue, il eut un demi-sourire qui éclaira son visage ravagé ; un sourire attendri, reconnaissant, admiratif, qui remerciait intensément Bessie d’être bonne, d’être jeune et séduisante ; de combattre, par sa fraîche frimousse blonde épanouie de santé, l’odieuse obsession du malheur inexorable…

Laurence surprit ce sourire au passage.

Comment : il pouvait sourire ?

Choquée dans sa féminité sensible, la jeune fille souffrait de retrouver le jeune homme sous son frère, le jeune homme aux instincts impérieux que la vie sollicite à travers son chagrin.

Elle pensa, clairvoyante : « Je n’aurais pas pu le faire sourire, moi. » Trop ulcérée à cet instant pour songer sans amertume et sans jalousie à l’avenir inévitable où François, en dépit de sa tendresse fraternelle, se laisserait emporter par d’autres affections, étrangères, inconnues, victorieuses.

Laurence eut des larmes dans les yeux à cette pensée de la pire détresse :

— Je suis toute seule.

L’amour, l’affection, l’espérance s’échappaient de son être comme l’eau s’écoule d’un vase brisé.

La seule créature pour qui elle fût tout serait clouée demain dans une bière.

(A suivre.) JEANNE MARAIS,

(illustrations de Suz. Sesboué).


XVI

— Ma petite fille…

— J’y vais !

Laurence saute du lit, enfile son peignoir et se précipite, comme si elle venait d’entendre le cri nocturne par lequel la malade l’appelait d’une chambre à l’autre :

— Ma petite fille…

— J’y vais ! répondait Laurence.

Et vite, elle accourait. Qu’était-ce : la piqûre de morphine ? À boire ? La potion calmante ?

Hélas ! Réveillée, Laurence reprend conscience : ce cri, c’est dans son rêve qu’elle l’a perçu. Jamais plus Mme d’Hersac ne pourra dire :

— Ma petite fille…

Et Laurence se souvient : hier soir, elle a voulu veiller sa mère. Bessie et François s’y sont opposés, la forçant à se coucher, lui promettant qu’ils allaient veiller tous deux, mais certifiant qu’elle avait besoin de repos. Etait-ce donc vrai, puisqu’elle s’est endormie malgré tout ?

— Quelle heure est-il ? Cinq heures du matin.

Elle écoute : nul bruit dans la maison. Avec une légèreté et une sûreté de somnambule, elle glisse doucement hors de sa chambre, entre dans celle de sa mère.

Assis chacun dans un fauteuil, François et Bessie se sont assoupis en face l’un de l’autre. La morte, plus loin, se distingue dans un jeu d’ombre et de lumière, la flamme tremblotante des cierges dansant sur son visage blafard.

Laurence s’approche du lit funèbre. Elle aurait cru que la vue d’un cadavre dût l’épouvanter. Elle constate que l’on ne peut avoir peur de ce que l’on a aimé. Au contraire ; des larmes apaisantes — les premières — coulent lentement de ses paupières à l’aspect de cette figure calme et froide où les traits maternels recouvrent une apparence de jeunesse.

— Maman ressemble à son portrait d’il y a vingt ans.

Laurence se penche sans crainte et sans répulsion, embrasse passionnément ces joues de marbre.

— Oh ! ma petite mère chérie… L’affreux contact de ces joues froides !…

Elle est déjà loin, l’âme enfuie de cette enveloppe glaciale où se fige la forme illusoire de l’être disparu.

Laurence s’emplit les yeux de cette contemplation atroce.

— Ma petite maman que je ne reverrai plus jamais, jamais, à partir de demain…

Laurence se rejette en arrière, éperdue d’avoir trop contemple la mort.

Elle se rapproche des fauteuils où dorment les deux jeunes gens.

Laurence considère Bessie : l’amour et l’amitié.

La jolie Américaine sommeille comme un baby qui a trop joué, les traits puérils, ses boucles courtes chatouillant son front, sa tête mollement abandonnée. Elle évoque immédiatement Warten dans la pensée de Laurence. La seule défense qui l’eût sauvegardée contre son désespoir — l’amour du chirurgien — s’effondrait devant cette tête blonde : charmante, gamine, généreuse et primesautière Bessie, ton amitié spontanée devient un obstacle à la consolation possible. Laurence pense : « Ah ! que vous m’avez fait de mal en voulant me faire du bien ! »

Elle considère Bessie avec amertume : l’amitié qui interdit l’amour…

Et l’obsession de Jack Warton vient aviver sa douleur. Oh ! s’il avait été libre, quel réconfort elle eût puisé dans cette affection énergique et secourable : où pouvait-elle mieux supporter l’absence de sa mère que dans les bras protecteurs de l’ami qui avait tout tenté pour la sauver ?

Et il l’aimait… C’était le perdre deux fois que d’être obligée de renoncer à lui en sachant qu’il l’aimait. Une grosse émotion lui gonflait le cœur, à se sentir serrée comme dans un étau entre l’amour défendu et la mort irréparable. Elle éprouvait une affreuse impression d’abandon : « Mon Dieu ! que je suis malheureuse… pourquoi me laissez-vous toute seule ? » À cet appel instinctif de l’égoïsme humain, elle sanglota sur elle-même, mêlant, sans pouvoir s’en empêcher, le regret de son avenir irréalisable à la douleur de ce cher passé qui s’en allait.

Laurence eut comme un remords de pouvoir souffrir à cette minute même d’une souffrance étrangère à la morte qu’elle pleurait. Elle murmura : « Maman !… » mais, obstinément, le souvenir de Jack flottait dans cette atmosphère funèbre.

Il semble, qu’en notre être, le vouloir de l’esprit se heurte constamment à la frontière mystérieuse où se renferme notre sensibilité. Nous avons beau vouloir éprouver, nous fouetter d’émotion artificielle, évoquer les tableaux les plus pathétiques, elle reste inerte, inaccessible. Elle ne vibre qu’à son heure et à son choix : c’est une force inconnue qui agit en nous, malgré nous-mêmes.

Laurence se forçait en vain de ne penser qu’à sa douleur filiale : l’amertume du destin entrevu, puis impossible, l’accablait ; c’était un fer rouge qui s’appliquait sur sa plaie. Vivre sans Jack, savoir que Jack — amoureux d’elle — épouserait une autre femme jolie, aimante, séduisante, par laquelle il se laisserait reconquérir parce que c’était fatal et parce que c’était son devoir !…

À quoi, à qui se rattacher ?

Et soudain, Laurence contemple son frère : la famille.

Il dort, fiévreux, agité, les traits crispés ; et certains détails de sa physionomie : les sourcils, le nez, la forme du menton, attendrissent Laurence par leur ressemblance avec la défunte. Oui : ils sont bien du même sang, les deux survivants, elle et lui, les derniers d’Hersac…

Elle retrouve les lèvres de la marquise sous cette jeune moustache en brosse, et le pli de préoccupation qui marquait son front — ride chez la mère, trace d’ombre à peine creusée chez le fils. — Ce sommeil juvénile, voisin de ce dernier sommeil, semble dire : « Tout se renouvelle. » Et la figure pâle qui va disparaître demain et se désagréger peu à peu dans la tombe, laisse derrière elle une jeune figure vivante créée à son image : Laurence s’aperçoit qu’elle va l’aimer davantage, ce François si cher, si semblable à la morte.

De tous les sentiments, l’affection fraternelle est le moins exalté. La vie en commun depuis le plus jeune âge, l’habitude, la satiété parfois, en font une camaraderie familière sous laquelle on perçoit rarement la passion d’une profonde tendresse. Puis, tout à coup, une crise intime l’incite à se révéler avec la promptitude foudroyante des éclosions spontanées. Elle est semblable à ces plantes grimpantes dont les lianes presque invisibles rampent lentement, le long d’un mur : durant des semaines, des mois, leurs festons verts se confondent avec la pierre moussue ; on ne voit point que la chaîne végétale s’étend, s’attache, s’enroule et se cramponne solidement. Un beau matin, les corolles s’épanouissent toutes à la fois : et, subitement, le mur se trouve enfermé dans la prison fleurie des volubilis.

Ainsi, l’affection fraternelle de Laurence s’épanouissait brusquement, enserrant son cœur de ses rameaux indestructibles. Elle entrevoyait le but de sa vie future : la famille… La famille ne remplace pas l’amour et ne fait pas oublier la mort, mais elle s’impose à nous avec la force d’une loi sentimentale : tant que nous participons à la société par l’une de nos attaches humaines, nous ne pouvons déplorer notre isolement — encore moins nous soustraire à nos charges…

Laurence songeait enfin : « François n’a plus que moi… si je venais à lui manquer, c’est lui qui pourrait se plaindre d’être seul au monde. Je dois vivre pour lui ; c’est mon devoir. »

La jeune fille attachait obstinément son regard sur son frère : son sommeil était frissonnant, coupé de sourdes plaintes ; ses pommettes rouges, creusées par les années de guerre, avaient perdu le velouté de l’enfance pour prendre un aspect maladif sous la lueur indécise des cierges qui accusait la maigreur des joues plates. Sous l’uniforme bleu déteint, le corps abandonné se révélait robuste ; mais les mains crispées au rebord du fauteuil, ces jeunes mains d’adolescent étaient déjà gonflées de veines saillantes ; les doigts aux ongles cassés, taillés de près en carré, racontaient leur labeur inusité ; les phalanges déformées gardaient des traces d’anciennes engelures ; le pouce et l’index, énergiquement recourbés, semblaient se contracter sur la détente d’un revolver imaginaire…

Et ce fut seulement devant ce petit détail — cette frêle patte fraternelle si visiblement fatiguée — que Laurence se sentit baignée d’un immense attendrissement qui adoucissait l’horreur de sa douleur filiale et l’âcreté de sa déception amoureuse.

XVII

Miss Arnott s’était installée en cet hôtel de la place Vendôme, cher à ses compatriotes — avec ou sans jeu de mots. Elle y attendait que Jack Warton, suivant sa promesse, obtînt qu’elle fût agréée par l’infirmière-major de Neuilly-sur-Marne et pût vivre ainsi auprès de son fiancé. Elle divertissait son impatience en remplissant sa chambre des multiples acquisitions faites, çà et là, au hasard de ses courses à travers Paris.

Tout l’intéressait. Elle prenait un plaisir plus élevé que celui de la curiosité à causer avec les humbles qui l’approchaient, les ouvrières de modes, les demoiselles de magasin, les femmes de chambre de l’hôtel, même. Elle découvrait chez toutes des sentiments délicats, une certaine pudeur à se plaindre, un amour-propre de gaieté, un stoïcisme de vraies latines se traduisant par un défi gouailleur où Plaute se retrouvait sous la blague de Gavroche ; et Bessie devinait en elles un raffinement spécial qu’elle n’avait jamais rencontré chez des Anglo-Saxonnes de la même classe et qu’elle attribuait à cette force d’idéalité qui est la caractéristique de la race française.

La plupart de ces femmes avaient quelque parent au front. Bessie remarquait qu’elles se leurraient dans l’attente joyeuse de la prochaine permission, au lieu de se décourager dans la tristesse de la séparation forcée. Rapprochant ce sentiment de la sensation d’insouciance qu’elle avait eu lieu d’observer chez les combattants de Toul, la jeune Américaine songeait que ceux-ci avaient bien la même mentalité que celles-là ; et pensait : « Un peuple qui sait vivre d’espérance a déjà conquis l’avenir. »

Un matin, François d’Hersac se présenta à l’hôtel et demanda miss Arnott.

Bessie réprima un petit frémissement quand on lui annonça M. d’Hersac : il y avait huit jours que ce nom n’avait frappé ses oreilles… : Après les obsèques, où l’abattement de Laurence lui avait semblé nuancé de froideur à son égard, l’Américaine s’était abstenue, par, discrétion, de troubler l’intimité du frère et de la sœur.

Il y avait donc huit jours qu’elle ne les avait vus. Huit jours… ou huit mois ? Les heures qui suivent une heure de crise passent avec une lenteur infinie.

Cette impression de longue durée s’accentua encore lorsque François fut introduit auprès d’elle : en huit jours, le jeune homme avait tellement changé ! Son visage enfiévré s’était creusé, desséché, jauni ; sous l’orbite décharnée, enfoncée, l’œil paraissait plus noir. Une semaine de vie civile avait suffi à vaincre ce combattant que trois ans de vie de tranchées n’avaient pu démoraliser.

Bessie, émue, lui serra énergiquement la main.

— Je suis venu vous faire mes adieux, dit François.

L’Américaine questionna naïvement :

— Vous partez ?

— Je repars. Ma permission expire aujourd’hui.

Bessie réfléchissait, la figure grave. Elle demanda :

— Ne pouvez-vous pas rester encore un peu ?

Le jeune homme répondit avec une âpre ironie, d’un ton flegmatique :

— Je n’ai aucune raison valable à invoquer pour obtenir une prolongation de congé… Ma mère est morte et enterrée.

Bessie fut impressionnée par cette détresse sardonique qui trahissait l’irrémédiable désespoir du jeune homme. Elle interrogea :

— Comment va Laurence ?

— Bien accablée. Elle a donné un tel effort d’énergie… à présent, la réaction est fatale. Elle tâche à paraître vaillante ; mais, dès qu’elle cesse de s’observer, elle reste morne, abattue, absorbée, sans parler, sans même se plaindre… elle m’inspire une pitié déchirante. La voilà seule… et je dois la laisser en butte à ces mesquines cupidités qui rassemblent les vivants autour de la mort comme des mouches au-dessus d’une charogne. On a déjà commencé de nous harceler sans pudeur. Certains de nos créanciers n’ont pas attendu vingt-quatre heures après le décès pour sonner à la porte. Ce Thoyer, qui avait obtenu en juillet dernier une saisie-arrêt sur nos biens, vient de faire mettre sous scellés nos meubles, les objets personnels de notre mère ; j’ai eu beau arguer de mon titre de mobilisé : ma sœur est encore mineure, donc il agit légalement. Et c’est une torture de plus pour moi — qui suis avocat — de constater que cet embusqué de Thoyer, tapi comme une araignée dans son étude de la rue du Mont-Thabor, a le pouvoir de nous étrangler au nom du droit civil, nous qui nous faisons tuer pour défendre le Droit humain. Et j’ai passé les derniers jours de ma permission a essayer d’arranger les choses… Je suis en pour-parlers avec un marchand qui achète nos meubles de valeur, nos portraits anciens, à un prix qui me permet de régler ces dettes si Thoyer consent à me laisser vendre, ce qui est probable. Mais je me représente l’état d’âme de Laurence, lorsqu’elle verra tous ces vieux souvenirs de famille descendus a la rue, emportes dans un fourgon, vendus, dispersés, perdus… J’ai peur que, dans sa dépression, elle ne soit à la merci de la première maladie… son organisme doit être affaibli. Et maintenant qu’elle recommence son travail…

— Quel travail ? interrompit Bessie, étonnés.

— Mais… ses fonctions chez Litynski.

— Comment !… Elle a repris son emploi ? Miss Arnott exprimait une stupéfaction un peu scandalisée. Puis, avec un timidité ignorante de petite fille trop riche, elle interrogea doucement :

— Est-ce que vous êtes absolument forcés ?… Elle ne pourrait pas vivre, sans cela ?

François expliqua avec dignité : — Absolument forcés, non… À la rigueur, ma solde suffirait à l’entretien d’une jeune fille seule ; Laurence pourrait se retirer en province, chez des cousins tout disposés à l’accueillir affectueusement… Mais, outre qu’elle préfère ne pas recourir à leur assistance — ce dont je ne saurais la blâmer — ma sœur a contracté une obligation envers monsieur Lityinki ; il lui a fait, avec une bonne grâce exceptionnelle, des avances sur son traitement pendant les trois mois qu’elle a soigné notre mère ; elle va lui devoir six cents francs…

Bessie s’écria impétueusement i

— j’espère qu’il ne lui réclame rien ? François répliqua d’un ton ferme :

— Non. Il lui laisse un délai illimité pour s’acquitter. Et c’est justement cette attitude désintéressée de la part d’un simple commerçant qui crée à Laurence l’obligation morale de le rembourser par son travail… Alors même qu’elle pourrait lui rendre cette somme en nature, ce ne serait pas la même chose… La généreuse conduite du tailleur ne peut être attribuable qu’à son estime pour les capacités de ma sœur : elle lui était d’une grande utilité. Ces avances, il les lui a faites dans le dessein de l’attacher à sa maison, de la retenir — en la tenant… Laurence, en les recevant, s’est donc engagée tacitement à retourner chez M. Litynski dès qu’elle serait libre… Il était tout naturel qu’elle se mît à sa disposition.

Nous ne pouvons pas rester les obligés de M. Litynski.

Bessie, confondue, déplorait tout bas les conséquences imprévues de son intervention passée : que faire ? Avouer que c’était elle, la véritable créancière de Laurence ? Elle comprenait qu’elle froisserait trop vivement la fierté des jeunes gens. Elle se dépitait de penser que Laurence allait de nouveau travailler — sans qu’une objection fût possible — afin que M. Litynski pût rembourser plus tôt le chèque américain !

Mais un regard qu’elle jeta au jeune homme changea le cours des réflexions de Bessie : François paraissait si ravagé par ses malheurs intimes qu’il lui inspirait une sorte d’appréhension apitoyée.

Elle soupira :

— Mon Dieu ! dans quelles mauvaises conditions vous vous en allez !

François eut un geste de renoncement ; et dit, impassible :

— Il le faut. Bessie murmura :

— Oui…

Et, à ses lèvres, monta la formule qui traduit le « mektoub » des fatalistes, avec plus de volonté, à l’américaine :

It must be done !

« Cela doit se faire ! »

François reprit, après un silence :

— J’étais venu d’abord pour vous remercier de la cordialité, des bontés fraternelles que vous nous aveu témoignées, mademoiselle, et vous assurer de ma profonde gratitude. Ensuite… puis-je vous demander d’aller voir ma sœur, quand je ne serai plus là ? Je suis sûr que votre visite lui fera du bien. Et je serai heureux de songer, de loin, qu’elle se sentira moins seule grâce à vous. Bessie répondit, d’un élan :

— Vous assez bien compris que mon abstention, ces jours derniers, n’était qu’une preuve de discrétion… je ne voulais pas troubler vos épanchements : vous aviez si peu de temps à rester ensemble ! Mais dès demain, j’irai la voir et la réconforter… Je vous le promets.

François d’Hersac s’inclina et lui baisa la main.

« Dieu ! que sa présence m’a glacée ! » remarqua Bessie, après son départ.

Toute frileuse, la jeune fille était secouée de légers, frissons. Elle voulut plaisanter :

— Vais-je devenir nerveuse et impressionnable comme une Parisienne ?

Mais elle restait ébranlée : une grande détresse venait de la frôler. Et comme elle avait dévoré un nombre incalculable de livres français avec le souci bien national de son développement intellectuel, ces vers, lus elle ne savait où, lui revinrent en mémoire :

Le chevalier Malheur, qui chevauche en silence,
Le chevalier Malheur m’a frappé de sa lance.

XVIII

— Ma pauvre Maria, dit document Laurence à sa domestique. Ma pauvre Maria, je ne savais comment vous annoncer cela et je reculais de jour en jour… Mais me voilà forcée de me priver de vos services.

— Mademoiselle me renvoi ! gémit la vieille bonne.

Laurence répliqua d’une voix émue :

— Je ne vous renvoie pas… Je ne peux pas vous garder… C’est bien différent !

Maria murmura pensivement :

— Il y a aujourd’hui vingt ans que j’entrai chez madame la marquise… j’ai vu naître mademoiselle. C’est dur de la quitter, comme ça.

Elle suggéra, d’une voix larmoyant :

— Je ne demande pas de gages c’est par attachement.

Alors, Laurence, extrêmement touchée, eut cette familiarité aristocratique — la familiarité des grandes dames envers les serviteurs fidèles dont le dévouement est acquis à leur maison et qu’elles traitent en confidents subalternes ; — elle se confia tout simplement à Maria avec une humilité pleine de noblesse :

— Vous allez comprendre, Maria… Nous n’avons plus rien ; tous nos revenus sont immobilisés. Tant que maman vivait, il était normal que mon frère fît des sacrifices pour elle. Aujourd’hui qu’elle n’est plus là, ce n’est pas juste que François se prive pour moi. J’entends qu’il garde intégralement sa solde : il en a besoin. Je veux donc me contenter de mes seuls appointements. Ma pauvre Maria, vous ne me réclamez pas de gages, mais il faut cependant que vous viviez… Eh ! bien, avec ce que je gagne, on ne peut pas vivre à deux en temps de guerre… tout est devenu si coûteux… Voilà pourquoi je me prive de vous, comprenez-vous : c’est afin de refuser les sacrifices de mon frère.

Maria, les larmes aux yeux, se préoccupa avec le souci immédiat des détails matériels :

— Qu’est-ce qui va faire le ménage de mademoiselle ?

— Moi-même.

— Mademoiselle ne saura jamais ! Et elle ne pourra pas. Mademoiselle est si frêle : elle se fatiguera tout de suite.

— Je ne suis pas si fragile, puisque j’ai résisté… à autre chose !

Et son regard évoquait le chevet de la malade, les nuits de garde et d’insomnies, les tristes semaines de surmenage et d’angoisses, auxquelles sa jeunesse avait opposé la force d’un sang pur.

Puis, enveloppant l’appartement d’un geste circulaire, Laurence ajouta avec un demi-sourire ironique :

— D’ailleurs, pour ce qu’il m’en reste, de ménage ! L’entretien n’en sera guère fatigant.

Elle désignait l’enfilade des pièces vides : le marchand était venu enlever les meubles la veille. Dans l’appartement dénudé, les rares choses qui demeuraient, disparates, désassorties, déplacées, donnaient une impression de campement. Laurence avait conservé sa chambre, le piano de Mme d’Hersac et quelques bibelots qui lui rappelaient sa mère : afin de distraire ces épaves des meubles qu’ils emportaient, les déménageurs les avaient posées toutes dans le même coin : le piano voisinait avec l’armoire à linge.

Maria se lamentait :

— Mademoiselle ne saura pas seulement faire son lit : mademoiselle ne l’a jamais fait.

— J’essayerai.

— Si mademoiselle croit que c’est commode, de faire un lit. !… Mademoiselle veut-elle que je lui montre, avant de m’en aller ? Un peu plus tard, c’était un autre sujet. Maria pleurait :

— Mademoiselle se fera sa cuisine aussi ?

— Bah ! avec du pain, du laitage, des œufs, la plus maladroite se débrouille facilement.

— Mademoiselle qui aime tant le café… Mademoiselle ne sait pas qu’il faut avoir le tour de main pour le réussir… Je vais lui en préparer un peu d’avance, au moins.

Un quart d’heure après, Maria appelait du fond de la cuisine :

— Que mademoiselle vienne voir comment on verse l’eau !

Cette humble sollicitude qui se manifestait par des moyens appropriés bouleversait Laurence d’attendrissement ; elle pleurait sans honte. Et lorsque la vieille servante quitta tristement la maison, Laurence l’embrassa tendrement : c’était encore une portion du cher passé qui s’éloignait d’elle ; la vieille Maria l’avait aidée à soigner sa mère !

(À suivre.) JEANNE MARAIS.

(Illustrations de Suz, Sesboué).


XIX

Laurence essayait de trouver un soulagement dans son travail quotidien. Mais là encore, son genre de besogne s’y prêtait trop peu pour qu’elle pût y prendre intérêt. Tant qu’il s’agissait de comptabilité, elle s’absorbait assez volontiers dans les chiffres ; mais il fallait aussi qu’elle reçût les clientes. Chez le tailleur pour dames, c’était la caissière qui discutait en premier le prix des costumes et le choix des étoffes. On conçoit que la pauvre Laurence restait assez froide devant les coquettes qui s’extasiaient sur la finesse d’un tissu ou déploraient la hausse de la gabardine.

Ce soir, elle aspirait au moment proche de la fermeture qui allait lui rendre sa liberté. La journée avait été particulièrement fatigante. En dernier lieu, une grosse clame dont elle ne pouvait se débarrasser obsédait Laurence de ses reproches.

— Mais enfin, mademoiselle, vous aviez pourtant inscrit la date d’essayage sur votre livre… Comment se fait-il qu’on m’ait laissée venir pour rien ?

La grosse dame était sanglée dans un de ces corsets-maillots à la mode qui conservent toute sa souplesse à un corps souple, mais ne parviennent qu’à étrangler dans leurs mailles serrées l’épaisseur d’un corps adipeux. Sa toilette trop jeune, trop élégante, trop recherchée, semblait caricaturale à côté de la mise si simple, mais si correcte de Laurence. Un minuscule tricorne de feutre bleu de roi se perdait, noyé dans l’édifice débordant d’une chevelure oxygénée surchargée de boucles fausses et de frisons à l’enfant ; et cette coiffure compliquée encadrait la forte figure congestionnée d’une vieille coquette rouge de colère.

Sans se départir de son impassible politesse de commande, Laurence répétait patiemment pour la quatrième fois :

— Le costume n’est pas prêt, madame. Nous regrettons de vous avoir dérangée… Voulez-vous revenir demain, à trois heures ?

La cliente recommençait ses imprécations :

— Il devrait être terminé… Mon Dieu ! que je suis donc malheureuse !

La jeune fille la toisait, bien en face : un involontaire mépris se lisait sur son doux visage empreint d’une délicate et profonde mélancolie. Malheureuse… pour un essayage retardé !

La cliente continuait à se plaindre. Et Laurence, excédée, se forçant à conserver son masque de déférence impersonnelle, se demandait si elle n’allait pas tomber là, de fatigue, d’énervement et de faiblesse…

Enfin ! le magasin se vidait. L’heure du dîner allait délivrer Laurence. La porte mobile s’ouvrit une dernière fois ; à son grincement, la jeune fille ébaucha un geste désespéré : qu’était-ce encore que cette cliente tardive ?… Elle reconnut miss Arnott dans la personne qui entrait.

Son impatience fit place à une sorte de gêne honteuse : la vue de Bessie provoquait en elle une insurmontable contrainte ; elle se reprochait de souffrir en face de l’Américaine, car elle lui avait voué une réelle gratitude. Encore un phénomène du vouloir opposé à la sensibilité : du fond de sa conscience, Mlle d’Hersac était et voulait être reconnaissante ; mais c’était instinctivement que son cœur blessé se rétractait devant la fiancée de Jack Warton. Et comme toujours, sa sensibilité vaincue se vengeait en meurtrissant l’être roidi de volonté.

Miss Arnott dit à Laurence :

— Je me suis présentée à plusieurs reprises chez vous ; et, ne trouvant personne, je n’ai pu savoir à quel moment je pourrais vous rencontrer…

Laurence expliqua simplement, sans affectation :

— C’est que je n’ai plus de domestique.

Bessie continua :

— Alors, j’ai eu l’idée de venir ici à l’heure de la sortie… Je vous accompagnerai, si vous voulez ?

— Avec plaisir, miss Bessie.

La jeune Américaine considérait Laurence en silence, sous l’empire de sentiments divers. Son impression dominante fut une pitié effrayée devant le changement physique de la jeune fille. D’une nature plutôt vigoureuse, déjà forte pour son âge, cette brune potelée à la chair grasse et blanche, était destinée à devenir plus tard, une beauté opulente. En très peu de temps, Mlle d’Hersac semblait une autre personne ; son amaigrissement rapide avait jauni son teint, creusé ses joues ; elle flottait dans ses vêtements ; et Bessie éprouvait une véritable inquiétude en constatant cette transformation.

Elle s’apercevait également de la contenance insolite de Laurence dont l’amabilité contrainte ne lui échappait point.

Elle escortait Laurence ; et, tout en parlant de choses et d’autres, méditait cette énigme. Sans avoir encore de soupçons, Bessie éprouvait cette sensation irritante que cause l’agitation d’une mouche autour d’un dormeur : elle l’énerve sans l’éveiller tout à fait.

Lorsque les deux jeunes filles se trouvèrent sur le boulevard Saint-Germain, Laurence s’excusa d’arrêter sa compagne devant l’étalage d’un marchand de comestibles et procéda tranquillement à l’achat des denrées nécessaires à son dîner. Bessie ne put s’empêcher d’admirer : la simple dignité avec laquelle Mlle d’Hersac supportait l’adversité. Une autre eût été confuse, aurait cru déchoir, eût bredouillé des excuses bêtes ou maladroites. Elle, avec une désinvolture paisible, se livrait sans explication à ces occupations nécessaires ; puisant son assurance dans la certitude que les soins les plus grossiers ne parviendraient jamais à la rendre vulgaire. Dans sa nouvelle situation, elle demeurait la Dame — au sens exquis de ce mot du temps jadis comme étaient restées Dames ses aïeules, de la Révolution qui conservaient dans un grenier la grâce et le charme inexprimable de la distinction héréditaire.

Bessie murmurait pensivement : « L’âme latine !… »

Mais plus Laurence lui devenait sympathique, plus Bessie s’alarmait et se dépitait : de cet éloignement singulier que Mlle d’Hersac s’efforçait visiblement de réprimer.

La nature franche et spontanée de la petite Américaine la poussait droit au but. Elle resolut d’avoir une explication immédiate de l’étrange conduite de Laurence. Payant son bras sous celui de la jeune fille, elle attaqua d’un ton de reproche caressant :

— Savez-vous, miss Laurence, que je vais être jalouse de Teddy… vous l’aimiez mieux que moi.

Et elle plaisanta :

— Faut-il que je reprenne l’uniforme des boys pour que vous me rendiez votre confiance et votre amitié ? Vous n’êtes plus la même avec moi.

Laurence devint toute rouge. Elle balbutia :

— Que voulez-vous dire ?… J’ai la même sympathie et la même reconnaissance pour vous, miss Arnott… Si je suis moins expansive, n’attribuez mon changement qu’à la tristesse fort compréhensible qui m’accable.

Ses paroles sonnaient faux. Mais Bessie n’insista pas, comprenant qu’elle n’obtiendrait rien de plus. Sa curiosité et son inquiétude redoublaient.

Arrivées rue Vaneau, Laurence l’invita à monter avec elle. Miss Arnott accepta, décidée à étudier obstinément Mlle d’Hersac jusqu’à ce qu’elle surprît le secret de sa conduite étrange.

Mais, en entrant dans l’appartement, la stupeur qu’éprouva Bessie à la vue du mobilier démembré, du décor lamentable qui racontait éloquemment le désastre des héritiers en deuil. changea le cours de ses réflexions. Le froid stoïcisme de Laurence l’impressionnait intensément. Elle pensa, avec l’ardeur de son cœur juvénile : « Dignified girl !… Je voudrais faire quelque chose pour elle… the great benefit… La bonne et belle action, digne d’elle. »

Ces enthousiasmes sont fréquents entre jeunes filles du même âge, quand l’une s’impose par son exemple à l’imagination de l’autre.

Laurence ouvrit la porte de sa chambre et recula, interdite : armée d’un plumeau et d’un balai, la vieille Maria, revenue, nettoyait consciencieusement la pièce.

— Comment ?… Que signifie ?… Par où êtes-vous entrée ? questionna Mlle d’Hersac, stupéfaite.

Maria s’approcha et répondit avec une déférence un peu malicieuse :

— Voilà… Depuis que j’ai quitté mademoiselle, je ne me suis pas replacée : ça m’aurait semblé drôle, de faire partie d’une autre maison… quand on resté vingt ans dans la même ! Alors, je me suis mise femme de ménage… je travaille une heure chez l’un, deux heures chez l’autre… Et comme mademoiselle a oublié de me redemander la clé de l’escalier de service, j’en profite pour venir ranger un peu ici, quand j’ai un moment… mademoiselle n’est pas faite pour ces ouvrages-là.

Cet intérêt d’inférieure qui persistait à se témoigner, naïf, malhabile et d’autant plus touchant, eut raison du calme factice que s’imposait Laurence.

Attendrie et humiliée tout à la fois, la jeune fille se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes.

Bessie adressa un signe de tête à Maria qui sortit silencieusement, toute décontenancée.

Miss Arnott s’assit auprès de Mlle d’Hersac et s’efforça de l’apaiser. Laurence balbutia à travers ses sanglots :

— Je vous demande pardon… ne faites pas attention : c’est nerveux… Voyez-vous, en ce moment, il ne faut pas que je sois émue… cela me rappelle immédiatement ma triste situation. J’ai les nerfs si ébranlés…

Bessie lui dit doucement :

— Vous avez été très frappée, mais tant d’autres, en cette rude époque, subissent le même sort que vous… On arrive peu à peu à se consoler de tout. Vous referez votre vie…

Laurence hocha la tête, d’une manière incrédule.

Miss Arnott ajouta la phrase banale :

— Vous êtes jeune… vous vous marierez.

— Jamais !

Laurence l’avait interrompue avec une telle énergie, lançant cette dénégation d’une voix brève et coupante, que Bessie en demeura déconcertée. Aussitôt, la petite Américaine, saisie d’une curiosité bien féminine, pensa : Est-ce qu’elle aurait eu un amour contrarié ? »

Laurence reprenait sur un autre ton, avec une mélancolie résignée :

— Je n’ai plus que mon frère. C’est ma seule raison d’être, désormais. Ses lettres sont mon réconfort ; et j’aspire à l’époque où je le reverrai… Mon Dieu ! comme cela passe lentement, trois mois, quand on attend quelqu’un dont la vie est chaque jour en danger… Qu’il faut se maîtriser pour rester brave ! J’en ai la fièvre, une petite fièvre continue qui me brûle le sang… Et je dois me taire : c’est la meilleure façon d’endurer son mal.

Bessie, apitoyée et effrayée, s’écria :

— Oh ! ne vous taisez pas avec vos amis… laissez-vous soigner ! Tenez, je serai franche : je ne vous cache pas que vous avez une mauvaise mine. Voulez-vous tomber malade : songez combien cela peinerait votre frère ! Alors, écoutez-moi. Demain est dimanche. Vous allez en profiter pour aller avec moi à Neuilly : Jack vous examinera… promettez-moi de suivie ses prescriptions.

Laurence la regarda d’un air égaré et refusa d’une voix raugue :

— Non ! non ! Je ne veux plus voir le docteur Warton !

Devant son air farouche, Bessie se méprit sur le sentiment qui l’éloignait du chirurgien et protesta :

— Miss Laurence, je pense que vous ne l’incriminez pas de la mort de votre pauvre maman ? L’opération avait parfaitement réussie…

— Moi… l’incriminer, lui !

L’exclamation de Laurence, l’expression qui transfigurait son visage éclairaient subitement Bessie. L’inexplicable répugnance qu’éprouvait la jeune fille à sa vue, son désespoir irrémédiable, sa peur à la pensée de se retrouver en face de Warton…

Miss Arnott avait la sensation d’avoir reçu un coup de poing sur le crâne : hébétée, ahurie, atterrée, incapable de réfléchir sur le moment même, elle se répétait avec consternation : « Oh !… Elle aime Jack ! »

Et, ne sachant plus que dire, elle prit brusquement congé de Mlle d’Hersac.

XX

Pensive, préoccupée, harcelée de souvenirs et de réflexions, Bessie songeait à Jack. Sous le coup de la révélation qui l’avait éclairée sur les sentiments de Laurence, voici qu’elle remarquait seulement mille petits détails négligés qui lui signalaient l’indifférence et la froideur de son fiancé depuis qu’elle était revenue.

Jack ne recherchait plus sa société. Il était toujours occupé à l’ambulance. Il se montrait scrupuleusement amical envers elle, mais il n’avait jamais d’élan. Nombre d’indices à peine remarqués sur le moment l’assaillaient à cette minute. Un instinct infaillible l’avertissait.

Elle pensa : « Lui rendrait-il son inclination ? Sait-il qu’elle l’aime ? »

À cette idée, l’angoisse particulièrement douloureuse de la jalousie lui broyait le cœur.

Toute sa rancune allait vers le chirurgien ; mais, chose étrange, elle n’éprouvait pas diversion pour Laurence. Son premier pressentiment de l’inconstance masculine lui causait une souffrance intolérable ; cependant, cette souffrance même la désarmait, l’amollissait. Une solidarité innée rapproche sympathiquement les femmes en face de la trahison de l’homme. Surexcitée contre Warton, Bessie était animée d’une certaine pitié à l’égard de son innocente et malheureuse rivale. Cette sensation s’explique : une femme est toujours flattée qu’une autre s’éprenne de celui qu’elle a choisi ; ce qu’elle ne pardonne pas, c’est que cet amour soit payé de retour : c’est donc à l’homme que s’adresse son ressentiment.

Elle résolut de préciser ses doutes. L’occasion lui en était offerte par ce prétexte : la santé de Laurence. Elle se rendit à Neuilly.

On l’avait déjà introduite nombre de fois dans ce petit bureau où se tenait habituellement le chirurgien ; et, cependant, aujourd’hui, Bessie se sentait comme intimidée en y entrant, émue d’avance par l’épreuve qu’elle allait tenter. Puisque ses soupçons, en somme, n’étaient fondés que sur une intuition, pourquoi en chercher une preuve aussi pénible ? Pourquoi provoquer volontairement un événement qui se pouvait ajourner indéfiniment ? Mais Bessie n’hésita pas longtemps : sa nature courageuse et déterminée préférait l’affliction à l’incertitude.

Jack Warton, assis devant sa table, lisait et annotait des revues médicales ; à la vue de Bessie, il s’interrompit ; et la jeune fille, aux aguets, surprit sur son visage une fugace expression de contrariété qu’il réprima promptement pour dire le banal :

How d’ye do ?

D’une voix brève et distraite qui prononçait à peine les mots de bienvenue.

Bessie, rêveuse, l’étudiait passionnément. Son instinct jaloux l’avait affinée, lui donnant une subtilité et une lucidité plus aiguisées. Peu à peu, elle pénétrait la pensée intime de Warton :

« Il ne m’aime plus, mais il obéit à un scrupule de conscience qui lui interdit de me reprendre sa parole. »

Cette idée l’irritait singulièrement : intransigeante, Bessie n’était pas de celles qui pardonnent une défection. Elle eût préféré une rupture catégorique à cette fidélité si humiliante où l’amour n’entrait pour rien.

Délibérément, elle s’assit en face du chirurgien ; puis, le scrutant d’un regard attentif, elle commença, en s’efforçant de prendre un ton dégagé :

— Je suis bien. Ce n’est pas ma santé qui est non satisfaisante… Jack, je suis venue peur vous parler de mademoiselle d’Hersac.

Le chirurgien fronça imperceptiblement les sourcils ; son visage s’inclina ; et il parut prodigieusement intéressé par le coupe-papier d’argent ciselé que ses doigts tripotaient nerveusement. Bessie suivait tous ces signes avec une anxieuse lucidité. Elle poursuivit :

— Je crois miss Laurence très atteinte…

La figure de Jack se redressait brusquement ; dans ses clairs yeux gris passait une lueur d’inquiétude interrogative.

Miss Arnott regarda fixement son fiancé ; et déclara :

— Je pense, vous devez allez l’examiner… car j’ai peur qu’elle ne tombe malade…

Le même geste de dénégation chez Warton


que celui de Laurence, à l’idée de se retrouver face à face… Bessie se sentit pâlir.

Le chirurgien murmura d’un ton embarrassé :

— Je ne vois pas la nécessité de me déranger pour soigner miss d’Hersac… Il y a des médecins à Paris.

Miss Arnott insista :

— Vous vous dérangiez bien pour aller voir sa mère ?

Warton répondit, toujours gêné :

— Ce n’était pas la même chose… La situation était critique…

Bessie retorqua :

— Elle l’est encore… Miss Laurence se néglige et change à vue d’œil ; elle a maigri, jauni, enlaidi…

Jack chuchota, comme pour lui-même :

— Elle ne peut pas devenir laide.

Miss Arnott soupira profondément ; puis, tendant son énergie :

— Jack !… Soyez complaisant. Miss d’Hersac sera si déçue : elle m’a priée de vous appeler auprès d’elle…

— Oh ! ce n’est pas possible ! s’exclama étourdiment Warton.

Sa phrase frappa Bessie comme le coup attendu : son piège avait trop bien pris l’adversaire.

Elle s’écria douloureusement :

— Ah ! comme vous avez peur de vous revoir l’un et l’autre… Vous l’aimez donc autant qu’elle vous aime ?

Le chirurgien considéra Bessie avec surprise ; puis, il se contenta de répliquer froidement :

— Je ne comprends pas… Je suis engagé avec vous.

Miss Arnott déclara, au hasard :

— Ne protestez pas, Jack… vous savez bien que je suis renseignée… Miss Laurence m’a tout avoué.

Warton dit simplement :

— Eh bien ! puisque c’est elle-même qui a jugé que je ne pouvais rompre sans déloyauté mes fiançailles avec vous ?

Cette phrase atteignit Bessie en plein cœur : ainsi, elle avait deviné la vérité ; une explication avait eu lieu entre Laurence et Jack ; ils s’étaient confié leur amour réciproque ; ils avaient résolu, d’un commun accord, de le sacrifier à la parole donnée.

Bessie exprima tout haut sa pensée :

— Ah ! je ne ni étais méfiée que de la perversité supposée des Françaises… et c’est par sa vertu que celle-là vous a pris à moi !

— Pardon… je suis… Je n’ai pas l’intention de manquer à l’honneur…

— Et vous croyez que j’accepterais d’être épousée par charité ? interrompit furieusement Bessie.

D’un geste de colère, elle jetait rageusement quelque chose à terre et sortait en claquant la porte. Jack se baissa vers l’objet qui avait roulé jusqu’à lui et ramassa un mince anneau de platine où brillaient deux diamants : betrothal ring… la bague de fiançailles.

(À suivre.) JEANNE MARAIS.

(Illustrations de Suz. Sesboué).


XXI

Des sifflements d’obus déchiraient l’air. La tranchée était repérée par l’ennemi.

Suivi de ses hommes, François d’Hersac se rendait à son nouveau poste d’observation.

Ils marchaient à la file indienne dans un boyau étroit et boueux où l’on enfonçait jusqu’aux genoux dans une chose gluante : terre humide, fraîchement remuée, qui servait de sépulture aux cadavres de la dernière attaque.

François avait l’impression d’être enserré par la mort.

Jusqu’à présent, il avait assisté à ce spectacle sans effroi, de même que les camarades. Depuis qu’il avait vu sa mère sur son lit d’éternel repos et sa sœur avide de mourir, il était assailli de visions lugubres, et l’aspect quotidien du carnage l’épouvantait intérieurement.

La fragilité, l’inutilité de l’existence humaine lui apparaissaient dans toute leur désolation.

Il s’étonnait qu’on fît des projets d’avenir, qu’on se donnât du mal pour l’illusion d’un bonheur durable, qu’on s’attachât à des créatures périssables.

Les trappistes, que sa jeune espérance avait traités de fous, devenaient à ses yeux les apôtres de la grande sagesse.

« Frère, il faut mourir. »

L’homme naît avec cette fatalité attachée à son corps. Sa chair en lente désagrégation est la tunique de Nessus qui vaincra le plus fort. La mort est le seul but, la seule réalisation, la seule vérité. Et les hommes vivent presque tous comme s’ils possédaient l’éternité.

Après des détours, des piétinements, des arrêts sous la pluie des projectiles, François rejoignit l’endroit désigné.

Ses hommes, placides, échangeaient des propos gaillards avec les soldats du poste.

Pendant trois ans, François s’était cru endurci. Aujourd’hui, la mort lui apparaissait dans toute sa hideur parce qu’elle avait touché sa mère. Et, frappé de terreur, il enviait l’insouciance de ses compagnons, cette insouciance qu’il partageait encore hier.

Il pensait, suivant cette superstition militaire qui veut que le soldat ait un avertissement précurseur du jour où il y restera :

— Suis-je marqué ? Sera-ce mon tour, demain ?…

Subitement, une gerbe de détonations le rappelaient à la réalité. Les projectiles se multipliaient ; les obus explosaient avec un roulement qui se répercutait.

François, attentif et impassible, transmettait les ordres du capitaine :

— Répondez… Déclenchez le tir.

Un obus éclatait au milieu d’eux, en pleine tranchée. Des cris. Une bouillie d’hommes. D’autres tombaient, atteints par des éclats.

— Mon lieutenant, vous êtes blessé !

François avait senti un choc à l’épaule gauche. Il ne se croyait pas grièvement touché ; une bouffée de chaleur emplissait sa poitrine ; et il chancelait, sans s’en apercevoir.

Un soldat s’élança vers lui et le prit dans ses bras. On le porta jusqu’au poste de secours. Là, seulement, François d’Hersac devina qu’il s’en allait ; il ne souffrait pas, il avait la sensation de fondre peu à peu comme une chose qui se vide.

François reprenait conscience, couché au milieu d’autres blessés, à l’ambulance du front.

La récente attaque avait été meurtrière. On avait évacué vers l’arrière les hommes transportables. Ceux qui restaient là étaient dans un état désespéré. Les uns, rouges et fiévreux, s’agitaient, déliraient. Les autres, immobiles, livides, à moitié chemin du sombre voyage, détachés déjà du monde terrestre, gardaient la sinistre indifférence des mourants.

François, dans sa faiblesse, éprouvait une sorte de bien-être. Ses membres allégés lui semblaient devenus impondérables ; son esprit, ravivé, était sous l’empire, à la fois, d’une douce béatitude et d’une agréable surexcitation. Autour de lui, les choses tournoyaient lentement : les lits voisins, une table au milieu de la salle, paraissaient glisser vers lui ; puis, tout se retirait, les formes s’effaçaient dans un éloignement qui les diminuait…

François se souvint de son temps d’hôpital, après sa première blessure reçue à Verdun : il comprit qu’il était sous l’influence d’une forte dose de morphine qui l’empêchait de souffrir.

Mais cette buée, devant ses yeux, ce brouillard qui, peu à peu, obscurcissait sa vue, était-ce un effet de l’opium ?… Non.

Mais cet infirmier qui s’arrêtait près de son lit, pourquoi — cet homme endurci pourtant à d’autres tristesses — avait-il dans le regard cette pitié émue ?

« Je vais mourir, pensa François. Pauvre sœurette… »

Le jeune homme repassait son existence avec cette acuité, cette perception surnaturelle où l’être semble se résumer en une fois, d’un suprême effort, avant le grand anéantissement.

Des faits oubliés, des circonstances plus ou moins récentes se représentaient à son esprit dans un tumultueux va et vient de souvenirs.

Et, tout à coup — pourquoi cette réminiscence ? — François se revit par un clair matin d’avril dans ce camp de la belle Bretagne où il instruisait les recrues, durant la période de repos qui avait suivi sa convalescence à la suite du coup de Verdun.

Dans son zèle patriotique, il lui était venu l’idée d’imprégner ces jeunes esprits de la beauté du devoir qui les attendait. Et, par bribes, ces phrases qu’il avait prononcées alors chantaient dans sa mémoire :

« Quand vous serez au feu, à votre tour, quand vous endurerez des souffrances multiples, que vous subirez des dangers, songez à ceux que vous aimez, à vos sœurs, à vos parents qui vous suivront en pensée. Acceptez vos douleurs comme une rançon de leur bonheur. Car, c’est pour eux que vous serez peut-être blessés et que vous vous battrez… Pour que vos vieux parents soient protégés contre l’invasion et ignorent les horreurs de la guerre… »

François se souleva imperceptiblement sur son lit : il voyait sa mère poursuivie, humiliée, condamnée au nom de la guerre : « Votre fils est mobilisé ?… peu importe. La créance qu’on vous réclame n’est pas à son nom : donc, vous devez payer… mourez de faim ensuite, ce n’est plus notre affaire. »

De nouveau, les petites phrases ironiques ses propres phrases de jadis — venaient tourmenter son agonie. Il s’entendait, disant d’un ton convaincu.

« Vous partirez pour sauvegarder vos biens, » votre bonheur ; pour retrouver à la fin de la guerre votre foyer épargné, accueillant et réconfortant. C’est pour cela que vous vous battez ! »

François voyait sa mère morte, sa sœur désemparée, la maison dénudée de ses meubles vendus : foyer épargné !…

Alors, rassemblant ses dernières forces, le jeune homme tendit les bras en avant et cria d’une voix haletante :

— Non !… Ce n’est pas pour ça qu’on se bat : on se bat tout simplement parce qu’on est de braves bougres !

Puis, il retomba sur son traversin. On accourut.

Le sous-lieutenant François d’Hersac venait d’expirer.

XXII

« Aux armées, 13 octobre 1917.
« Mademoiselle,

« Depuis quelques jours, j’ai de mauvais pressentiments : c’est sous leur influence que j’écris ces lignes. Si elles vous parviennent, c’est que je serai tué. Je souhaite que vous ne les lisiez jamais, car j’ai le réel désir de vivre : je possède assez de courage pour ça. Mais j’ai tenu, au cas où l’accident m’arriverait, à faire une dernière fois appel à votre cœur en vous priant de bien vouloir prévenir ma sœur avec les ménagements nécessaires.

Suivi de ses hommes, François d’Hersac se rendait à son nouveau poste d’observation.

« Permettez-moi de vous dire — très sérieusement — que je partirai avec votre souvenir au fond des yeux : vous savez que notre regard pose longtemps encore une auréole lumineuse, lorsqu’il s’est arrêté trop fixement sur un rayon… Merci d’avoir mis un peu de clarté dans ma nuit, d’un geste qui évoque à mon esprit le geste même de votre grand pays jetant ses étoiles symboliques sur le noir manteau de notre France en deuil. Et croyez, Mademoiselle… »

Bessie n’acheva point de lire cette lettre.

— François d’Hersac est mort !

La nouvelle l’atteignait au milieu d’une lutte morale, à la façon d’une pierre tombant au fond de l’eau : le choc y remue des couches profondes ; ce qui stagnait en son lit remonte à la surface. Ainsi l’émotion pénétrait l’âme de Bessie et la forçait de démêler ce qui s’agitait dans ses profondeurs troubles.

Une hâte lui venait de courir rue Vaneau.

— Il faut avertir cette malheureuse.

Mais elle savait bien que ce n’était pas uniquement le devoir d’accomplir sa pénible mission qui la poussait avec cette nervosité fébrile vers la maison de Laurence.

Depuis qu’elle avait quitté le chirurgien sur cette sortie violente, miss Arnott, chagrine, indécise et troublée, ne savait que résoudre : fallait-il aller jusqu’au bout du geste de rupture ? Sa jeune fierté rebelle l’y déterminait. Atrocement blessée par l’injure qui lui était faite — et si honnêtement de la part des complices non coupables qu’elle n’avait même pas la consolation de se plaindre d’une félonie — Bessie voulait extirper d’elle cet amour dont elle avait honte à présent.

Elle murmurait, toujours pittoresque en ses comparaisons :

— Quand la dent fait mal, on l’arrache.

Elle éprouvait maintenant le désir de revoir Laurence ; une curiosité nouvelle l’incitait à chercher sur ce visage le secret de son triomphe. Une femme aimée à notre place nous semble toujours posséder le pouvoir d’un artifice mystérieux.

Lorsque miss Arnott arriva rue Vaneau, elle constata que Laurence ignorait encore le sort de son frère : sans doute, la lettre posthume de M. d’Hersac, confiée d’avance à un camarade, avait été envoyée au plus vite afin de précéder la fatale feuille ministérielle destinée aux parents.

Assise en lace de Laurence, ne sachant comment entamer le pénible entretien, Bessie regardait intensément la jeune fille.

Elle comprenait à cette minute la raison de la séduction qu’avait subie Warton. L’Américaine intellectuelle découvrait le charme supérieur de l’âme latine. Laurence était une créature d’une autre race que Bessie ; plus attirante et moins volontaire ; plus subtile et moins équilibrée. Son caractère avait plus de douceur, de souplesse, de féminité, à défaut de résolution. Il y avait du rêve dans ses yeux et de l’harmonie dans ses gestes. La grâce, l’agilité du petit corps sportif de miss Arnott ne pouvaient se comparer aux mouvements délicats de Laurence lorsqu’elle courbait sa taille flexible comme sous le poids de son chagrin, avec cette langueur, cette faiblesse touchante et prenante. Toute la poésie de la vieille France s’incarnait en cette figure ravissante dont les traits sarasins racontaient l’invasion des Arabes et l’influence Orientale, alors que ses tresses annelées et ses grands yeux bleu évoquaient, dans les forêts de l’ancienne Gaule, les assemblées de jeunes druides aux longs cheveux : tout son être portait l’empreinte des origines ancestrales.

Et Bessie comprenait la beauté d’une race artiste affinée par vingt siècles d’histoire.

En regard, elle récapitulait les étapes rapides de son jeune pays depuis cent cinquante ans qu’il s’est fondé, comme une exception dans l’histoire du monde. Ses progrès foudroyants dans le domaine de la science. Sa littérature improvisée, originale, reflétant nettement le caractère américain. Sa civilisation spontanée, d’abord fruste et gauche, puis améliorée par une application intelligente. Bessie constatait avec orgueil que l’Américaine d’aujourd’hui diffère à peine d’une patricienne moderne de la vieille Europe. Ce résultat, dû aux unions mixtes contractées dans ce but, ne fallait-il pas l’encourager encore depuis qu’un conflit gigantesque soudait l’un à l’autre l’Ancien et le Nouveau Monde devant le péril des Barbares ?

En attendant la société des nations, l’avenir des États-Unis ne consiste-t-il pas à absorber les races latines en décroissance pour les revivifier d’un sang neuf et créer une nouvelle Europe forte d’une fusion anglo-latine qui deviendra sa défense contre ces deux clapiers trop prolifiques d’où sortent les Slaves innombrables et les Germains envahisseurs ?

Bessie murmura :

It must be done !

Ainsi, par une tournure d’esprit bien nationale, elle raisonnait et s’expliquait le penchant de Jack Warton à un point de vue tout cérébral.

À cet instant, Laurence lui dit avec inquiétude :

— Je suis très anxieuse… voilà six jours que je n’ai reçu de lettre de François… Je sais bien que la récente offensive dans l’Est peut expliquer ce retard dans le courrier… Il va peut-être m’arriver trois ou quatre lettres à la fois… Dieu ! que je serai heureuse !

Elle s’efforçait de sourire avec vaillance. Elle eût cherché à vaincre les dernières hésitations de Bessie par son attitude qu’elle n’eût pas frappé plus juste.

Affreusement émotionnée devant ce sourire, Bessie, refoulant ses larmes, songeait : « Mais elle va devenir folle, si je lui dis… »

Elle se rappelait ces mots de Laurence : « Je n’ai plus que mon frère… c’est ma seule raison d’être, désormais. »

La jeune fille, si frêle, avec sa pauvre petite figure émaciée aux traits tourmentés, lui inspirait cette infinie compassion qui décide des sacrifices.

Elle compara leurs sorts respectifs : Laurence perdait tout, en perdant son frère ; rien ne la rattachait plus au monde… n’était-elle point condamnée, si nul ne lui tendait la main ?

Et Bessie, étreinte d’une frayeur presque superstitieuse, se remémorait la lettre de François : on eût dit que ce mourant avait deviné que miss Arnott pouvait avoir quelque influence sur la destinée de sa sœur ; sa dernière recommandation s’adressait à Bessie…

Elle réfléchit nettement : « Je souffre, c’est forcé : mais je suis jeune, j’ai un caractère ferme et une position de fortune qui me permet tant de satisfactions sur la terre ! Je m’éloignerai. J’oublierai. Je recommencerai. Si j’avais épousé Jack, j’aurais empoisonné ma vie : chaque jour, c’eût été un supplice pour moi de recevoir cette affection résignée en échange de mon amour. »

Elle considéra Laurence et conclut mentalement : « Tandis qu’à elle, pauvre petite chose, il est l’unique espoir restant. » Et Bessie dit à voix haute :

— Moi, j’ai reçu des nouvelles de votre frère.

— Vous ?

— Et je suis venue pour vous les apprendre.

— Ah !

Laurence, angoissée, devinant une chose insolite, l’interrogeait ardemment du regard.

— Il a été blessé, continua Bessie. Laurence s’écria :

— Blessé !… mais comment l’avez-vous su avant moi ?

Miss Arnott expliqua très vite :

— Eh bien, figurez-vous, quelle coïncidence… On l’a justement évacué sur l’hôpital de Jack, avec des blessés américains… Il est à Neuilly ; et je suis venue vous prendre pour vous y conduire tout de suite…

Laurence questionna, affolée :

— Vous avez vu François ? Comment est-il ?

— Blessé… assez grièvement.

La jeune fille cria :

— Si vous me dites cela, c’est qu’il est perdu !

— Venez vite ! se contenta de répondre Bessie.

Tremblante, Laurence la suivait et montait en auto avec elle.

Pendant le trajet, elle interrogea vainement miss Arnott qui se montra réservée, évasive, afin de la préparer au choc inévitable. Dans son angoisse pour son frère, Laurence ne songeait même plus qu’elle allait revoir Warton.

Cette course en auto, vers une ambulance lointaine, rappelait à Laurence l’autre course au Perray qui avait été le prélude de son malheur intime. Trois mois seulement… Et des puis, elle avait aimé, souffert, désespéré, perdu sa mère, perdu son amour… Aujourd’hui, c’était un triste paysage d’automne aux arbres roux, aux verdures flétries, que traversait l’automobile ; et la voyageuse, plus désolée qu’auparavant, s’enveloppait dans ses voiles de deuil : allait-elle perdre son frère, à présent ?

L’auto s’arrêtait devant l’entrée de l’hôpital.

— Attendez-moi… une minute ! fit Bessie en contraignant Laurence à rester dans le parloir.

Miss Arnott entra délibérément dans le bureau du docteur Warton.

Jack parut extrêmement gêné en l’apercevant. S’avançant vers elle, il commença avec embarras :

— Ma chère Bessie…

— Non… écoutez-moi ! interrompit fermement la jeune fille.

L’autorité qui émanait d’elle, l’étrange expression qui assombrissait ses yeux bleus étonnèrent le chirurgien qui resta silencieux.

Elle reprit avec vivacité :

— Il ne s’agit pas d’une explication… Nous sommes dominés par les événements ; c’est, en somme, la définition de notre époque… Jack, vous allez m’obéir parce qu’il faut que cela soit fait… Et surtout, ne m’offensez pas en supposant que je me sacrifie : il n’est pas question de sacrifice, mais de décision. Jack, vous avez cessé de m’aimer, malgré tous vos efforts pour dissimuler votre indifférence. Je romps. Que faire ?… Je ne puis contraindre les mouvements de votre cœur ; et je suis trop exclusive pour accepter d’épouser un homme qui n’a plus que de l’affection pour moi… À présent, parlons de l’autre chose.

Et, silencieusement, elle tendit la lettre de François au chirurgien.

Lorsqu’il l’eut achevée, Bessie reprit :

— Je n’ai pas eu le courage de prévenir, miss Laurence. Je l’ai laissée croyant que son frère, simplement blessé, était soigné ici. Elle attend, à côté. Il n’y a que vous qui puissiez lui dire la vérité, parce que votre présence seule et votre amour pourront lui amortir le coup. Vous allez la recevoir, pendant que je m’en vais.

Et Bessie acheva simplement :

— Adieu, Jack. Je ne pense pas que nous nous reverrons avant longtemps.

Le docteur Warton prit la petite main tendue, la baisa respectueusement ; et questionna avec intérêt :

— Que comptez-vous faire ?

— Actuellement, les démarches nécessaires pour pouvoir retourner incessamment à New-York.

Bessie sortit par la porte opposée afin de ne pas se retrouver en face de Laurence.

En remontant dans l’auto, elle ordonna au chauffeur :

— À l’ambassade des États-Unis !

Dans la voiture qui l’emportait, elle pleura un peu en pensant à l’entrevue qu’elle venait de ménager. Mais, n’est-ce pas, c’était inévitable… cela devait se faire…

Et rappelant à elle sa volonté défaillante, courageusement, Bessie Arnott conclut avec énergie :

It must be done !

FIN
JEANNE MARAIS.

(Illustrations de Suz. Sesboué).