La Nièce de l’oncle Sam/XIII

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Les Annales politiques et littéraires (Feuilleton paru du 4 août au 6 octobrep. 91-97).
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XIII

Warton s’était prononcé pour l’opération rapide. Le docteur Martin, consulté, acquiesçait avec une indifférence narquoise. Et le jour du supplice arrivait.

« Mon Dieu ! pensait Laurence. Comme tout se précipite : c’est déjà pour aujourd’hui ! »

La fuite vertigineuse des minutes l’oppressait. Lâchement, elle eût voulu arrêter le temps avant, l’instant fatidique de destruction ou de résurrection.

— Vous ne serez pas nerveuse ? questionne — ou recommande — Warton.

Car Laurence va assister à l’opération. En plus du médecin, le chirurgien a besoin de l’aide d’une infirmière : tout s’est décidé trop tard et trop vite pour qu’on puisse — en temps de guerre — en trouver une séance tenante. Laurence a imploré la faveur atroce de continuer à soigner sa mère, jusqu’au bout. Elle a juré d’être calme…

Et elle reste calme, en effet.

— Non, docteur, pas nerveuse.

Elle a dompté ses nerfs, d’un effort héroïque. Son visage blême demeure impassible et ses yeux angoissés éteignent leur flamme sous le rideau protecteur des paupières baissées.

Sans un mot, ils se préparent avec le recueillement qui précède les drames.

Laurence passe son sarrau de garde-malade. Warton retrousse les manches de sa chemise blanche et savonne longuement ses bras vigoureux, ses poignets nerveux, ses longues mains puissantes aux phalanges osseuses. Laurence se sent défaillir en regardant ces mains qui vont…

On a dressé la table opératoire dans la salle de bains. Sur une commode, s’étalent les outils du praticien : pinces, ciseaux, bistouris : où que se portent ses yeux, Laurence frémit d’appréhension.

Warton a fait transporter la malade sur un lit roulant.

— Donnez le chloroforme, ordonne le chirurgien.

Le médecin déroule un tube de caoutchouc, applique le masque sur le visage amaigri de la patiente. La maladie a décharné sa mère à tel point que Laurence voit distinctement battre les artères à fleur de peau : au cou, aux poignets, par petits chocs rapides, irréguliers, qui soulèvent l’épiderme : ces battements, ce sont les battements de la vie même, cette vie précieuse, fragile, éphémère… Hypnotisée, Laurence les surveille d’un œil fixe, compte machinalement leur tic-tac, en répétant tout bas : « Ne t’arrête pas… ne t’arrête pas… ne t’arrête jamais, petit mouvement de vie ! »

— Respirez, dit le docteur.

La malade s’efforce de se dégager avec les contractions esquissées d’une faiblesse sans défense. Elle gémit :

— Assez… J’étouffe.

Sa voix plaintive torture Laurence, mais la jeune fille se contient à cette pensée : « Si je m’émeus, ils vont me renvoyer. »

À présent, la malade râle imperceptiblement ; les yeux sont vitreux, le visage figé dans le repos factice du sommeil artificiel. Le médecin la prend avec des précautions infinies, l’étend sur la table, attache ses jambes, ses bras. Laurence éprouve une émotion cruelle à voir ligoter si solidement cette frêle chose inerte.

Pieusement, Laurence frotte la brosse dure où mousse le savon de Marseille et lave la peau de ce pauvre ventre qui va s’ouvrir, livrant le secret de son mal ; sur la chair rougie, elle répand de l’eau de Cologne. Le corps purifié s’offre au sacrifice.

Voilà l’instant terrible. Pour se donner courage, Laurence regarde Warton : il a une étonnante expression de sérénité hautaine et paisible ; il est sûr de sa science ; sa main est ferme et ne tremblera pas ; son visage glabre reflète cette noble satisfaction du génie à l’œuvre, et ses yeux rêveurs de chercheur deviennent à cette seconde attentifs, lucides, impérieux.

La jeune fille se rassure : sa volonté domine encore une fois sa sensibilité meurtrie.

Warton a pris son bistouri. D’une prompte incision, il entame la peau. Du sang jaillit. Le docteur Martin l’éponge d’un tampon d’ouate.

Laurence serre les lèvres et regarde, horrifiée.

Le sang rejaillit, dès que le tampon s’écarte. À pleins doigts, Warton plonge en pleine chair, élargit la plaie. Ses ciseaux fendent des peaux grisâtres parmi cette profondeur rouge. Le chirurgien enfonce son outil d’un coup brusque, attire, puis ramène une chose oblongue et violacée pareille à un fruit, à une quetsche mûre. Il coupe, pince, tiraille, cisaille…

Laurence va-t-elle s’évanouir ? Non. D’un effort prodigieux, elle s’arrache à ce supplice pour songer : « Préparons le thermo-cautère », et son esprit se force à ne plus fonctionner que pour accomplir en machine docile les instructions du chirurgien. Elle se maîtrise victorieusement, de toute la force de son amour filial.

Un dernier coup de ciseaux, et la quetsche se détache comme un fruit gâté et liquide.

— Le thermo-cautère, souffle la voix brève du docteur Martin.

Laurence tend l’objet en détournant la tête ; un bruit de chair grésillante la hérisse d’épouvante : elle a la sensation d’une brûlure morale ; il lui semble que ce soit sur son propre cœur que vienne de s’apposer la tige rougie à blanc.

Warton achève son œuvre avec une rapidité vertigineuse, ligature les artères, recoud la chair déchirée, la peau ouverte ; accomplissant si simplement sa tâche grandiose de raccommodeur de poupées humaines.

Pour la première fois, le chirurgien ouvre la bouche et murmure, en s’adressant au médecin :

— Vous avez vu !

Les deux hommes hochent la tête. C’est tout. L’opération est terminée. Aidée du médecin. Laurence reporte sa mère dans la chambre, poussant le lit roulant où la malade va dormir encore longuement, de son sommeil léthargique. Le docteur encourage la jeune fille :

— Soyez heureuse… ça s’est bien passé.

Il ajoute — satisfait en sa qualité de brave homme, mais dépité dans son amour-propre de médecin :

— Warton a une sacrée chance !… parce que je persiste dans mon opinion… on n’opère pas une tumeur cancéreuse dans ces conditions. Il a risqué le tout pour le tout et le hasard lui a donné raison. Vous pouvez considérer votre chère mère comme en bonne voie de guérison… Nous avons trouvé un kyste où je supposais un cancer.

— Et alors ?… balbutie Laurence, tremblante.

— Les conséquences sont toutes différentes… L’opération coupe le mal dans sa racine ; aucun danger de récidive.

— Maman serait sauvée ?

— Je l’espère. Nous n’avons rien à redouter… que les accidents — très rares — qui surviennent parfois…

— Quels sont ces accidents ?

— Les complications dues au chloroforme… l’embolie… mais, je vous le répète, ce serait un accident exceptionnel. Il suffira de l’empêcher de remuer, à son réveil. Pas un geste… le repos absolu, l’immobilité pendant les premiers temps…

— Et elle se rétablira… tout à fait ?

— Mais, c’est très probable.

— Elle sera comme avant ?

— Elle retrouvera la santé parfaite.

— Il l’a sauvée !

Laurence a mis toute son âme dans cette exclamation.

Laissant le médecin, elle s’élance vers la salle d’opération : dire qu’elle n’a pas encore remercié Warton !

Une impatience ardente l’enfièvre et, dans le même temps, il lui semble que toutes ses forces l’abandonnent : c’est la réaction ; les nerfs se détendent.

Au seuil de la porte, elle contemple intensément le chirurgien qui tourne les robinets du lavabo et, posément, se lave les mains dans une solution au permanganate.

lit en Y où gisait le corps de sa mère ; et, au milieu de ce décor où flotte une vague odeur de chloroforme et de désinfectants, cet homme tranquille, cet homme modeste qui fait des gestes simples, en manches de chemise, en tablier blanc, tel un gentleman procède à ses ablutions quotidiennes, — sans que rien puisse révéler qu’il est l’élu du Créateur, puisqu’il vient de pétrir le limon d’une ressuscitée…

Elle voudrait se prosterner à ses genoux.

Jack aperçoit la jeune fille ; la froideur indispensable qu’il s’imposait pendant l’opération, afin de conserver sa présence d’esprit, se fond à présent dans un bon sourire où se révèlent sa pitié et son émotion contenue.

Laurence joint les mains, pleine d’extase et de reconnaissance. Hors d’elle, elle crie d’une faible voix chevrotante :

— Tu l’as sauvée !

Et elle ne peut ajouter d’autres paroles, après ce tutoiement extraordinaire qui signifie : « Toi… le maître, le magicien, l’homme unique au monde qui a su refaire de la vie avec un corps agonisant. »

Le docteur Warton ne s’étonne pas : ce tutoiement inusité lui apparaît comme l’expression d’une dévotion de gratitude ; à lui, qui est d’un pays où l’on ne tutoie que Dieu. Mais son sourire s’accentue, affectueux, encourageant, reconnaissant à son tour envers cette explosion d’admiration émue qui est sa récompense.

Laurence s’approche de lui. Il va pour essuyer ses mains humides que le permanganate de potasse empourpre d’une teinte rougeâtre : trompée par ce mirage, la jeune fille a l’illusion d’y voir le reflet du sang maternel. D’un élan irrésistible, elle saisit ces mains au passage, avant qu’elles atteignent la serviette ; puis d’un geste biblique, dénouant sa coiffure lâche, elle essuie les doigts du sauveur avec ses longs cheveux annelés…

— Oh ! Mademoiselle ! proteste Warton.

Le geste inattendu le bouleverse par sa signification d’adoration passionnée. Il veut — gêné, honteux de tant de vénération. — retirer ses mains de cette chevelure brune dont les effluves parfumés le grisent malgré lui. L’exaltation qui suit l’impression de sa victoire chirurgicale le surexcite à l’unisson de Laurence toute vibrante de tendresse filiale et d’amour insoupçonné.

Il se penche brusquement sur la tête levée vers lui et dévore, au hasard, de baisers violents, pressés, frémissants, ce front blanc, ces joues enfiévrées…

Ils se sentent unis irrémissiblement par la fatalité de l’heure tragique qu’ils viennent de passer.

L’entrée du médecin les arrache à leur ivresse. Séparés par la présence d’un témoin, ils reprennent conscience de la réalité.

(À suivre.) JEANNE MARAIS.

(Illustration de Suz, Sesboué).