La Noël de mes enfants

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Édouard-Joseph (p. 6-30).
Jammes - La Noël de mes enfants, 1919 - p10.png

PERSONNAGES

⚪⚪⚪⚪



LE Père.


La Mère.

Bernadette (9 ans), qui a l’air d’un escogriffe toujours prêt à renverser une lampe, mais elle a des yeux de velours.

Neuillon (8 ans), une toute petite binette musquée de souris des champs.

Mimi (6 ans), qui a la tournure d’un melon.

Peupeu (4 ans 1/2), filleul de Paul Claudel, très choyé des dames à cause de son caractère judicieux et de sa figure d’Annamite qui serait blond ; mais il a des yeux de nuit profonde.

Michel (2 ans 1/2), l’air d’une rose coiffée de soleil, et qui se gonfle quand il joue de la trompette.

Anne (5 mois), l’innocente…

(Ces deux derniers personnages ne prennent point part à l’action.)


PROLOGUE

⚪⚪⚪⚪



Je vous présente les six enfants du poète. Et leur mère n’est pas morte ! N’allez donc pas colporter, à gauche et à droite, que la femme qui a de nombreux enfants devient tuberculeuse et meurt plus tôt que les femmes qui n’en ont point, ou seulement un ou deux. C’est une menterie, un « prétéqueuseuteu », comme eût prononcé la cuisinière de mon grand-père.

I


peupeu


Je veux que ce soit Noël tout de suite.



la mère

Ce ne sera que demain.


peupeu

Je veux que ce soit Noël à présent.


mimi

Et moi aussi, je veux que ce soit Noël à présent.


la mère

Vous m’embêtez.


neuillon

Maman, pourquoi ce n’est pas Noël aujourd’hui ?


la mère

Toi aussi ! À ton âge ?


mimi
au chien dont elle caresse l’oreille.

Tu es joli, Rip. Tu as une tête, comme papa.


bernadette

Moi, je sais bien ce que je veux que m’apporte le Petit Jésus.


la mère

Quoi donc ?


bernadette

Une boîte de perles, pour les enfiler. Non, des ciseaux.


mimi

Moi, une poupée, mais une vraie.


bernadette

Et moi aussi, une poupée.


la mère

Tu ne veux donc plus les ciseaux… ni les perles ?


bernadette

Si, les perles. Non, la poupée.


peupeu

Je veux un tramway.


le père

À toi, Peupeu, le Petit Jésus n’apportera rien si tu continues à mériter des bulletins ainsi annotés : « …abuse de sa force d’homme pour tirer les cheveux de ses voisines de classe ; s’empare sans scrupule des crayons d’autrui. »


peupeu

Mais…

(Ses longs yeux noirs bridés prennent une expression indéfinissable, mais qui n’est point de remords.)

mimi

Et quand est-ce qu’il est né, le Petit Jésus ?


la mère

Je te l’ai dit, le jour de Noël.


mimi

Est-ce que c’est tout de suite, Noël ?


la mère

Mais je vous ai dit que non. C’est demain.


mimi

Je veux que ce soit aujourd’hui demain.


la mère

Zut !


peupeu

Où est-ce qu’il est né le Petit Jésus ? Maman, raconte-moi le petit Jésus.


la mère

Il est né dans une pauvre étable.


peupeu

Est-ce qu’il y avait des verres sur la table ?


la mère

Une table, ce n’est pas une étable. Une étable, c’est une grange comme celle de Pochelou.


peupeu

Est-ce qu’il y avait des bœufs dans la grange du Petit Jésus ?


la mère

Il y avait un bœuf et un âne.


mimi

Mais ils ne faisaient point de mal au Petit Jésus… Oh ! non… Je suis son amie. Il me donnera une grande poupée, une vraie.


peupeu

Qu’est-ce qu’il y avait encore ?


la mère

Eh bien ! il y avait des bergers à genoux qui priaient le Petit Jésus. Et les brebis étaient devant la porte.


bernadette

Il n’y avait pas de porte.


le père

Il faut toujours que tu contredises, que tu contraries, que tu déprécies. Tu es bonne comme du bon pain, mais il faut toujours que tu raisonnes, que tu chipotes, que tu discutes.


peupeu

Comment il est le berger ?


la mère

Pareil à Carrère, tu sais ? qui nous vend du lait caillé, qui a un parapluie et un âne.


mimi

Et qu’est-ce qu’ils disaient, les bergers, au Petit Jésus ?


la mère

Ils écoutaient les musiques des anges.


mimi

Comment ils sont les anges ?


le père

On dirait Michel quand il gonfle ses joues à sa trompette, et quand il est tout doré.


peupeu

Est-ce que le berger de la table il a une flûte comme Carrère ?


la mère

Oui.


peupeu

Et encore ? Qu’y a-t-il ?


la mère

Oh ! Encore… Il y a les trois Rois Mages.


peupeu

Qu’est-ce que c’est ?


la mère

Des rois qui ont de beaux habits et qui arrivent avec une caravane de chameaux.


peupeu

Qu’est-ce que c’est qu’une vacarane ?


le père

Beaucoup de chameaux, l’un après l’autre, tu sais… comme beaucoup d’hommes qui prennent des billets de chemin de fer.


peupeu

Et ensuite ?


la mère

Ensuite les Rois Mages arrêtent les chameaux.


peupeu

Qu’est-ce que c’est un chameau ?


la mère

C’est un cheval bossu.


peupeu

Qu’est-ce qu’ils font les Rois sages ?


la mère

Ils s’arrêtent devant la crèche…


peupeu

Qu’est-ce que c’est que la crèche ?


la mère

C’est l’étable.


peupeu

Et ensuite ?


la mère

Ils s’arrêtent devant la crèche en même temps que la belle étoile qu’ils suivaient.


peupeu

Quelle étoile ?


la mère

Une étoile qui leur était apparue, et qui allait devant eux pour leur montrer le chemin. Lorsqu’elle ne bougea plus, et fut sur la crèche, ils surent qu’ils étaient arrivés au terme de leur voyage. Ils entrèrent, adorèrent le Petit Jésus et lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.


peupeu

Maman, est-ce que tu me donneras de l’armire ?


la mère

Non.


mimi

C’est trop grand.


peupeu

Qu’est-ce qu’il faisait, le Petit Jésus ?


la mère

Il dormait entre sa maman, son papa, le bœuf et l’âne, ou il tettait.


peupeu

Où dormait-il ?


la mère

Sur de la paille ; peut-être dans un berceau fabriqué par son papa avec de vieilles planches.

II


Le soir tombe sur la terrasse du jardin où, bien que nous soyons à la veille de Noël, des roses résistent. Il en est ainsi en Béarn. Des six enfants du poète les deux derniers, Anne et Michel, sont déjà couchés dans la chambre aux volets un peu disjoints. Les deux aînées, Bernadette et Neuillon, ne sont pas encore rentrées du « Pensionnat Jeanne d’Arc ». Dans le sentier longeant la terrasse passe d’abord Carrère le berger qui ramène du pâturage ses brebis. L’âne suit le troupeau.

Viennent ensuite, montés sur leurs lourds chevaux, trois gendarmes bonifaces et solennels dont voici les noms (que je pourrais bien me dispenser de transcrire), mais enfin : Gabarret, Humérus et Fraison.


peupeu,
penché sur la terrasse, regarde défiler le berger et les bêtes et pense à part soi :

Le berger et l’âne vont trouver le Petit Jésus puisque maman l’a dit. Il n’y a pas de bœuf. Je pense qu’il est déjà passé.

(Maintenant c’est les gendarmes qu’il admire et il songe :) Ce sont les trois Rois sages et leurs chevaux bossus.


mimi
(qui vient rejoindre son frère.)

Qu’est-ce que tu fais ?


peupeu

J’ai vu la camarade des chameaux.


mimi

On ne dit pas une camarade.


peupeu

Comment on dit ?


mimi, qui s’en va :

On dit une cavarane.

III


Sur la même terrasse, un instant après.



le père

Il commence à faire froid. Qu’est-ce que tu fais là ?


peupeu

Je regarde.


le père

Qu’est-ce que tu manges ?


peupeu

Une nèfle.


le père

Tu vas te salir, sans serviette.


peupeu

Avec quoi est-ce que je puis me salire ? Il n’y a pas de la couleure.


le père

Allons, il faut rentrer. Qu’est-ce que tu attends là ?


peupeu, en lui-même :

L’étoile.

IV


À ce moment, l’antique voisine d’en face, Mademoiselle Perdrigaits, rentre chez elle, dûment confessée comme il convient en cette vigile de la Nativité. En son appartement, sis au premier étage, elle allume sa petite lampe à essence pour surveiller la cuisson d’un gratin de morue.


peupeu,
qui soudain aperçoit, à travers les vitres recouvertes de tulle de la cuisine de Mademoiselle Perdrigaits, le mince lumignon — pense :

Et voici l’étoile. Si j’allais où elle est, je verrais le Petit Jésus, son papa, sa maman, et le berger et les trois Rois sages que j’ai vus passer tout à l’heure là-devant…



Peupeu semble obéir à son père, c’est-à-dire qu’il regagne l’intérieur de la maison, mais pour bientôt en ressortir par la porte d’entrée. Il se faufile dans la ruelle en étouffant ses pas. Il se dirige avec foi vers la maison où scintille la lampe de Mademoiselle Perdrigaits. La porte du rez-de-chaussée est entr’ouverte. Peupeu pénètre avec précaution dans l’obscur corridor et glisse un œil rapide, à droite, où il y a une autre porte entr’ouverte. Non loin d’un grand feu de bois il y a des choses confuses, du monde, les trois Rois sages, les bergers, l’âne, le bœuf, le Petit Jésus, son papa, sa maman (conclut Peupeu). Mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a là, au-dessous de l’étage de Mademoiselle Perdrigaits, un joli poupon, qui est le fils du charpentier Moinot, et que sa mère fait tetter.

Peupeu s’éloigne rapidement, comme aveuglé par l’éclat de l’arche sainte. Il rentre et confie mystérieusement à Mimi :


J’ai vu le Petit Jésus dans la table.