La Normandie romanesque et merveilleuse/05

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J. Techener & A. Le Brument (p. 84-114).

CHAPITRE CINQUIÈME.

Les Fées.


Origine de la Féerie ; diverses espèces de Fées ; fée d’Argouges et de Rânes ; les Oies du château de Pirou ; danses et cercles des Fées ; les Dames blanches, la dame d’Aprigny, la dame du Pont-Angot, la dame à la Chaise ; Blanches-Mains et Milloraines ; Justice distributive des Fées ; les Fées de la cité de Limes.


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Le temps des fées est passé ; comme puissances surnaturelles, ces gracieuses déités n’ont plus d’ascendant, ni de ressort comme merveilleux poétique. Après avoir défrayé, de leurs faits et de leurs aventures, tant de beaux et longs ouvrages qui enchantaient les loisirs de nos pères, elles en sont réduites à bercer les rêves de nos plus jeunes enfants. Mais ce n’est pas une raison pour leur dénier l’immortalité qui leur fut promise aux beaux jours de leur règne ; la parole évangélique assure la vie éternelle à ceux qui atteindront à la divine simplicité de l’enfance. Des hauteurs de leur souveraineté magique, les fées sont arrivées à cette transformation difficile : espérons en leur avenir !

L’imagination n’ayant plus à se préoccuper des fées, pour qui elle avait épuisé toutes ses facultés créatrices, la science établit son droit de prise sur nos fabuleuses divinités. Elle les soumit à ses longues analyses, à ses minutieuses investigations, afin de découvrir le mystère de leur origine ; mais, lorsque toutes les recherches furent accomplies, le résultat, ainsi qu’il arrive souvent, se trouva embarrassé encore de cinq ou six différents systèmes : les fées s’étaient soustraites aux subtiles dissertations des savants, comme un essaim de brillants papillons qui s’échappe de sa prison de gaze.

La science, cependant, ne renonce jamais à son droit d’investigation ; si elle ne peut trouver le mot de l’énigme, elle se doit au moins le témoignage de l’avoir retourné en tous sens. Nous nous croyons donc obligée envers nos studieux lecteurs, de leur exposer les systèmes divers qui se sont formés sur l’origine de la féerie, car on doit tenir pour certain que la vérité se trouve dans l’un d’entr’eux.

Celui de ces systèmes, qu’on a qualifié de système gothique, attribue la création des fées aux Scaldes du Nord : elles seraient sœurs des Nornes, des Walkyries ; en un mot, elles rentreraient dans la famille des superstitions scandinaves. Le système arabe veut que les fées et autres fictions merveilleuses aient été importées en Espagne, et de là en France, par les Sarrasins et les Musulmans d’Afrique ; le système oriental, qu’elles nous soient venues à la suite des croisés, comme une imitation des Péris ; le système armoricain, qu’elles se soient perpétuées en Bretagne comme une tradition des prêtresses gauloises ; le système classique, qu’elles aient pris naissance dans les souvenirs de la Mythologie païenne. Il n’est pas jusqu’aux textes bibliques qui n’aient été proposés pour expliquer l’origine de la féerie[1]. Enfin, une théorie moins exclusive, reniant les discussions oiseuses que soulèvent tant d’opinions contradictoires, assure que le fondement véritable du merveilleux romanesque existe dans le cœur humain, et elle ne reconnaît, dans toutes ces fictions, que des imitations partielles et empruntées indifféremment à toutes les sources[2].

Quoique nous abondions dans le sens de cette explication simple et rationnelle, nous pensons, cependant, qu’elle ne doit pas induire à admettre, sans discernement, les différentes origines par lesquelles on a voulu expliquer la féerie, mais qu’il y a lieu d’examiner comment les superstitions étrangères et les traditions antiques ont contribué à établir la doctrine des fées, à modifier le caractère et la personnalité de ces divinités fabuleuses.

Remarquons, d’abord, qu’il y a des fées de deux espèces différentes, que l’on a souvent confondues : celles qui tiennent d’elles-mêmes une puissance inhérente à leur origine surnaturelle, et celles qui, n’étant que de simples mortelles, se sont élevées au rang des fées par leur science dans l’art des enchantements[3].

« Toutes femmes sont appelées fées, dit le roman de Lancelot du Lac, qui savent des enchantements et des charmes, et qui connaissent le pouvoir de certaines paroles, la vertu des pierres et des herbes[4]. » Dans ces fées d’un rang secondaire, soumises à toutes les faiblesses de l’humanité, et qui, tenant l’enfer tout entier sous leurs ordres, ne doivent leur redoutable ascendant qu’à une science trop souvent fatale à elles-mêmes, nous ne reconnaissons ni le caractère imposant, ni le pouvoir inné, ni la souveraineté inviolable des divinités scandinaves. Mais elles rappellent, tour à tour, les prophétesses de la Germanie, les prêtresses de l’île de Sein, les Calypso et les Circé de la Grèce[5]. À cette espèce de fées appartiennent les héroïnes des romans de la Table ronde, lesquels sont issus des traditions armoricaines, et sont les plus anciens des romans de la chevalerie.

Les prototypes des fées d’origine surnaturelle sont les Péris de l’Orient, les Nornes de la Scandinavie.

Les Péris, suivant la tradition orientale, ont été formées de l’élément du feu, long-temps avant la création d’Adam. La beauté enchanteresse, mais tout idéale et vaporeuse, des Péris du sexe féminin, ne peut trouver sur la terre un digne objet de comparaison. Ces créatures charmantes vivent dans les nuages, se revêtent des couleurs de l’arc-en-ciel, se nourrissent des parfums les plus exquis ; lorsqu’elles entrent en communication avec un mortel, c’est pour le combler d’inappréciables bienfaits. La nature constamment bonne, sensible, consolatrice et généreuse des Péris, doit servir principalement à les distinguer de toutes les autres espèces de fées. Mais il est vrai de dire que les Péris ne se sont introduites que dans les compositions chevaleresques, imitées directement des traditions orientales[6].

Une doctrine complète de la féerie nous est exposée dans le poème de l’Edda : « D’un lac situé sous l’arbre viennent les trois vierges savantes ; l’une s’appelle Urda, l’autre Vernandi ; Sculda, nom de la troisième, est écrit sur le bouclier. Elles imposent des lois au monde, président à la naissance des hommes, et leur annoncent leur destin[7]. »

Dans une autre partie de l’Edda, on trouve encore : « Il y a dans le Ciel plusieurs villes fort belles. Près de la fontaine qui est sous le frêne Ygdrasil, il y a une ville où demeurent les trois vierges qui dispensent les âges ; on les appelle Nornes ou Fées. Mais il y en a d’autres qui assistent à la naissance de chaque enfant, pour décider de son destin. Il y a des fées de diverses origines : les unes viennent des dieux, les autres des génies, les autres des nains. Les fées qui sont d’une bonne origine sont bonnes et dispensent de bonnes destinées ; mais les hommes à qui il arrive du malheur doivent l’attribuer aux mauvaises fées. »

De cette mythologie si clairement enseignée, il ne faudrait pas conclure que l’idée primitive des fées est due aux superstitions scandinaves ; loin de là, au contraire, nous pensons que les fées du Nord ne se sont introduites qu’assez tard dans la romancerie chevaleresque. Ce sont elles, en effet, modifiées par le souvenir gracieux des fées arabes, que nous croyons reconnaître dans ces êtres d’une substance élémentaire, qui apparaissent au son d’une musique céleste, ou forment des danses aériennes qu’elles accompagnent de leurs chants, et se distinguent entr’elles par un nom qui indique leur attribut ou leur vertu principale. Mais, ainsi que nous l’avons remarqué déjà, ces fées divines ne sont point celles que nous rencontrons dans les romans du cycle d’Arthur ; pour trouver l’origine de ces dernières, il faut se reporter à une tradition qui remonte aux prêtresses gauloises[8].

D’après Pomponius Mela, historien géographe du premier siècle de l’ère chrétienne, neuf vierges consacrées au culte d’une divinité gauloise habitaient l’île de Sein[9]. Ces prêtresses, douées d’un pouvoir surnaturel, commandaient aux vents, aux flots, empruntaient la forme de divers animaux, guérissaient les maladies les plus incurables, connaissaient l’avenir, et le prédisaient, surtout aux navigateurs. On nommait ces prêtresses-fées : Gallicènes ou Barrigènes.

Le souvenir des Barrigènes se conserva dans l’Armorique, qui fut toujours considérée comme le principal séjour des fées. Seulement, leur résidence n’était plus l’île de Sein, mais la forêt de Brocheliant, près Quintin. Tout ce qu’on racontait des merveilles opérées en ce lieu, excita Wace à aller le visiter. Il faut croire, cependant, que le bon temps de la féerie était passé déjà, car notre poète se montre, au retour, sceptique et désenchanté, et se raille lui-même sur l’issue de son voyage :

Là alai jo merveilles querre,
Vis la forest è vis la terre ;
Merveilles quis, maiz nés trovai ;
Fol m’en revins, fol i alai,
Fol i alai, fol m’en revins,
Folie quis, por fol me tins[10].

Lors même que les documents historiques ne nous démontreraient pas que la croyance aux fées régnait déjà dans la Bretagne avant l’invasion scandinave, la facilité avec laquelle les Normands abandonnèrent leur langue maternelle, et le prompt oubli où ils laissèrent tomber les traditions de leur ancienne patrie, nous empêcheraient de reconnaître qu’ils ont enrichi la France d’un merveilleux nouveau. « Nous n’avons pas de preuve, dit M. Depping, qu’une Saga, ou récit de Scaldes, ait été connu des poètes anglo-normands. Le souvenir des poésies nationales était effacé chez les descendants des Normands en France, comme si ce peuple, en traversant la mer, avait passé les eaux du Léthé[11]. » Si, donc, nous rencontrons encore, parmi les croyances populaires, quelques vestiges non douteux des superstitions scandinaves, c’est que ces superstitions trouvèrent à s’allier à des fictions analogues, nées sur le sol même de la France, et qu’elles surent ainsi se faire accepter par les anciens habitants, et se maintenir dans la mémoire des nouveaux.

Nous avons déjà constaté le fait d’une alliance semblable, à propos de la Mesgnie Hellequin. Il en est des traditions générales d’un pays comme de sa langue ; elles se forment par une concentration lente d’éléments divers. Ce sont des idées imparfaites, des images flottantes auxquelles plusieurs combinaisons successives finissent par donner une forme arrêtée, dont il a fallu, d’ailleurs, renouveler souvent l’empreinte, avant qu’elle se gravât dans la mémoire du peuple.

Ainsi, chaque tradition est un riche poème qui contient de nombreuses variantes ; chaque superstition est un symbole mystérieux où se sont formulés des dogmes identiques, quoique appartenant à des religions indépendantes l’une de l’autre ; et, quant à la mythologie des fées, qui nous occupe en ce moment, il est important de remarquer encore que, dans sa donnée primitive, le souvenir des déesses Maires s’y trouve identifié à celui des prêtresses gauloises, par suite de l’alliance, et même de la confusion qui s’était établie, après la conquête des Gaules, entre les divinités du druidisme et celles du paganisme romain.

L’opinion la plus générale fait remonter l’étymologie du nom de Fées au mot latin Fata, qui vient de Fando, et a la même origine que Vates (poète, devin[12]). Sans prétendre tirer de ce rapprochement une conséquence décisive, nous ferons remarquer que le nom de Fata appartenait à trois divinités sœurs, que les anciens désignaient aussi sous la qualification de Maires ou Mères[13]. Un cippe de la ville de Valence, en Espagne, porte, sur une de ses faces, une inscription ainsi conçue : Fatis Q. Fabius ex voto. Sur les trois autres faces du monument sont représentées trois femmes, avec les attributs qu’on prêtait d’ordinaire aux Maires. Une médaille d’or de Dioclétien, publiée par Pignorius, dans ses notes sur les Images des Dieux, a pour revers ces trois mêmes femmes, avec cette légende : Fatis victricibus ; aux Destinées victorieuses[14].

Les Maires, ou Destinées, n’étaient autres que les trois Parques, personnifiant sous ce titre les attributs les plus magnanimes de leur rôle : elles présidaient à la conception et aux enfantements ; décidaient de la longueur et de la brièveté de la vie, du bonheur ou du malheur des individus, enfin de la richesse ou de la pauvreté des familles, selon qu’on s’étudiait à les gagner. On les représentait tenant dans leurs mains des pommes ou une corne d’abondance, parce qu’elles veillaient à la prospérité des maisons, et qu’elles y répandaient leurs largesses[15]. Elles n’étaient pas, ainsi qu’on l’a cru, seulement des divinités champêtres ; elles étaient invoquées dans les villes comme dans les campagnes, et les puissants et les victorieux réclamaient leur protection aussi bien que les humbles et les faibles. Un bas-relief trouvé à Metz représente, sur le frontispice d’un temple, trois déesses qui tiennent des fruits ; sur le fronton est cette inscription : In honore domûs divinae Dis Mairabus vicani vici pacis ; les habitants de la rue de la Paix ont consacré ce monument aux déesses Maires, en l’honneur de la famille impériale[16].

L’identité de leur nom, la concordance de leur nombre, (les fées avaient coutume de se présenter trois à trois), l’analogie de leurs attributs et de leurs pouvoirs, tout concourt à démontrer qu’une relation intime existe entre les Maires ou Parques et les Fées[17].

Un témoignage précieux nous offre de plus la preuve que le culte des Parques était demeuré populaire en France plusieurs siècles après l'établissement du christianisme. Burchard, qui écrivait au commencement du xie siècle, avance que, de son temps, on croyait encore à trois divinités sœurs, que les anciens appelaient les trois Parques (tres illœ sorores quas antiqua posteritas aut antiqua stultitia Parcas nominavit ) ; il ajoute ensuite que, suivant l’opinion commune, elles présidaient à la naissance des hommes, à qui elles communiquaient, dès-lors, s’il leur en prenait fantaisie, le pouvoir de se transformer en loup et en toutes sortes de bêtes, ce qu’on appelait en ce temps Werwolff. Elles influaient si fort sur le genre et les différentes circonstances de la vie, qu’on ne manquait jamais d’être ce qu’elles avaient résolu qu’on fût (et tunc valeant ilium designare ad hoc quod voluit). En particulier, les femmes avaient coutume, certains jours de l’année, de dresser, dans quelque appartement secret de leur maison, une table chargée de mets et de bouteilles, avec trois couverts, afin que les trois sœurs vinssent prendre leur repas chez elles, et, qu’en récompense, elles fissent pleuvoir en tout temps dans leur maison les biens en abondance[18]. On peut rapprocher cet antique usage de ce qui se pratique encore dans les provinces pyrénéennes : « La nuit du 31 décembre au 1er janvier, les Fées (Hados) viennent dans les habitations de leurs adorateurs. Elles portent le bonheur dans leur main droite, le malheur dans leur main gauche. On a eu soin de préparer, dans une chambre propre et reculée, le repas que l’on doit leur offrir. On ouvre les portes et les fenêtres ; un linge blanc est placé sur une table, ainsi qu’un pain, un couteau, un vase plein d’eau ou de vin, et une coupe. Une chandelle ou un cierge allumé est mis au milieu de la table. On croit, en général, que ceux qui leur présentent les meilleurs mets peuvent espérer toutes sortes de prospérités pour leurs biens et leur famille ; mais les personnes qui ne s’acquittent qu’à regret de leurs devoirs envers les fées, et qui négligent de faire des préparatifs dignes de ces divinités, doivent s’attendre aux maux les plus grands[19]. » Dans le roman de Guillaume au Court-Nez, cet usage de dresser une table chargée de trois couverts, pour attirer les bonnes grâces des fées, est indiqué comme se pratiquant à la naissance des enfants[20]. Or, c’est dans cette circonstance principalement qu’une parfaite similitude s’établit entre les Fées et les Parques.

Que conclurons-nous de tout ce qui précède ? Que différentes espèces d’êtres surnaturels, d’origines très diverses et de physionomies très variées, et rapprochés seulement par la communauté des attributs, ont été enveloppés sous un nom générique, caractérisant la faculté qui formait entre eux le point de similitude ; et que, de ce mélange réciproque, s’est formée la personnification la plus riche et la plus capricieuse que l’imagination ait conçue dans ses rêves.

Après avoir indiqué l’origine des différentes espèces de fées des romans de chevalerie, il est facile, à l’aide de quelques rapprochements, de déterminer les affinités caractéristiques que présentent, avec ces dernières, les fées populaires de notre province.

Suivant notre division antérieure, les fées des romans se partagent en deux classes principales. À la première appartiennent les fées magiciennes, qui sont les élèves et les amies des Bardes et des Devins de l’Armorique ; de simples mortelles, divinisées par une science occulte, dont les éléments étaient empruntés aux débris du paganisme antique, aux derniers vestiges des croyances celtiques et gauloises. On peut comparer, à cette espèce de fées, celles de nos fées populaires qui ont une existence semi-historique : la fée d’Argouges et de Rânes et les fées de Pirou.

Par les fées divines, nous entendons ces substances élémentaires que nous ont révélées la Scandinavie et l’Orient.

Les fées divines se rencontrent dans les romans plus rarement que les fées magiciennes. Isaïe-le-Triste est un des premiers romans où elles jouent un rôle ; voici de quelle manière on décrit leur apparition :

« Isaïe-le-Triste est le fils du célèbre Tristan et de la belle Yseult, femme de Marc, roi de Cornouailles ; sa mère accouche de lui, en secret, dans la forêt de Mouris. Aussitôt après sa naissance, elle envoie chercher un ermite, qui demeurait dans le voisinage ; celui-ci baptise l’enfant, en le plongeant dans une fontaine, et lui donne le nom d’Isaïe-le-Triste, qui devait rappeler ceux de son père et de sa mère. La reine retourne alors chez son époux, et le solitaire emporte le petit Isaïe dans son ermitage.

« Un soir, que la lune brillait aux cieux, et que l’ermite, retiré dans son oratoire pour vaquer à ses dévotions, était agenouillé devant l’autel, son attention fut distraite par les accords d’une musique délicieuse et céleste, qui se faisait entendre à quelque distance de la forêt, et qui s’approchait peu à peu de sa demeure solitaire. Regardant par une fenêtre qui donnait de son oratoire dans sa cellule, il aperçut un groupe de fées. qui s’empressaient d’allumer un bon feu, et qui, après s’être chauffées et avoir lavé l’enfant, partirent accompagnées de la même musique au son de laquelle elles étaient entrées.

« Quelques nuits après, ces nouveaux hôtes revinrent et s’annoncèrent dans les formes, l’un, comme la fée Vigoureuse, l’autre, comme la fée Courageuse, etc. Elles apprirent à l’ermite qu’elles visitaient fréquemment le buisson où était enfermé le magicien Merlin, avec lequel elles avaient dernièrement engagé une conversation sur les mérites de différents chevaliers et autres importantes affaires de chevalerie ; que Merlin leur avait fait part de la mort de Tristan, et avait recommandé son fils à leurs plus bienveillantes attentions, afin qu’elles en prissent tous les soins possibles. En conséquence, chacune d’elles doua, en ce moment, Isaïe du don qu’elle avait le pouvoir d’accorder ; l’une donna la force, l’autre le courage, et ainsi de suite. Elles engagèrent aussi l’ermite à s’enfoncer dans la forêt avec le dépôt qui lui était confié, aussitôt que l’époque de l’enfance de leur protégé serait passée ; et, dans cet instant, ayant entendu le chant du coq, les fées s’évanouirent soudainement dans les airs[21] »

Nous aurons peu de chose à ajouter à ce charmant récit, pour compléter le signalement des fées de nature divine. Imaginez seulement, non pas un corps, mais une forme aérienne, subtile, diaphane, dans les plus mignonnes et les plus séduisantes proportions ; un vêtement blanc, robe ou long voile, léger et transparent comme l’aile des libellules, souple à l’égal de ces flocons de dentelles liquides, qui s’enroulent à la chute écumante des cascades ; une beauté, où tout est reflet et chatoiement, qui attache le regard ébloui, se saisit de l’ame éperdue, et vous soumet sans défense à une capricieuse fascination.

Les fées de nos campagnes, ces esprits qui habitent les grottes, les pierres et les bois, sont le diminutif des fées de nature divine, que nous venons de dépeindre. Elles s’en distinguent seulement par l’exiguïté de leur taille, par les transformations auxquelles est soumise leur beauté illusoire, par les folâtreries perfides qui appartiennent à leur naturel vif, capricieux et inconséquent. Les fées divines des romans sont les héritières majestueuses des Nornes ; les fées des campagnes sont les descendantes malicieuses des Elfes (esprits) et des Duergar (nains) de la mythologie du Nord : petit peuple joyeux et rusé qui s’est perpétué parmi nous, sous la dénomination de Lutins[22]. Une légende orale de la Basse-Normandie, que nous rapporterons à l’article spécialement réservé aux Lutins, se raconte sous ce titre : Le Lutin ou le Fé amoureux ; ce qui prouve bien que, dans la croyance populaire, lutins et fées sont des êtres d’une même espèce. Transplantés loin de leurs demeures primitives, les montagnes scandinaves, ils ont retrouvé parmi nous des habitations en harmonie avec leur origine antique et mystérieuse, et leur habitude des lieux souterrains. Les Dolmen, ou monuments druidiques, sont respectés comme leur asile, et, à cause de cela, appelés par les paysans de nos provinces : Pierres des Fées.

Quant aux fées des romans, leur principale demeure est l’île d’Avalon, que l’on disait être située au milieu de l’Océan. Ce brillant royaume de la féerie renferme des merveilles que les descriptions les plus variées se sont vainement épuisées à peindre. Pour en citer un seul exemple, il faut que vous sachiez que les murs du château d’Avalon sont d’or mêlé de pierreries, d’un éclat si prodigieux qu’il pourrait remplacer celui du soleil, et qu’il éclaire l’obscurité de la nuit de ces lueurs magiques, dont les teintes de nos plus beaux crépuscules ne sont qu’une image décolorée. Ce château est aussi l’asile des plus délicieux enchantements. Les puissantes fées qui y demeurent savent à la fois guérir les blessures du corps, et effacer les douleurs de l’âme. C’est là qu’Arthur mourant fut porté après la bataille de Cubelin, pour être confié aux soins de Mourgue la fée. C’est là qu’Ogier-le-Danois reçut de cette même Mourgue une couronne d’oubli, qui, posée sur le front, endormait tous les souvenirs de l’existence terrestre.

Un printemps perpétuel règne dans Avalon, et, au milieu des suavités de son doux climat, on aspire de toutes parts, dans ce lieu divin, les exhalaisons d’une vie immortelle. Grâce à cette force rassérénante, la jeunesse des élus ne connaît point de terme, et les siècles s’écoulent dans une facile succession de jeux et de plaisirs qui n’amènent aucun des malaises énervants de la satiété ou de la lassitude[23].

En un mot, Avalon est un de ces paradis intermédiaires, dont chaque peuple, tour à tour, s’est créé le rêve, suivant la mesure de son imagination. Car, dans tous les pays du monde, comme à tous les âges de la société, l’homme, pour s’abuser sur des misères réelles, a senti le besoin d’inaugurer un asile de délivrance et de repos, où sa destinée fût embellie de toutes les pompes de l’idéal ! Et notre siècle lui-même, si positif, si raisonneur, si désenchanté, lorsqu’il se met en quête de religions nouvelles et d’idées régénératrices, ne ressemble-t-il pas, pour sa part, au plus fou coureur d’aventures qui ait jamais été chercher le royaume des illusions au-delà des limites du possible ?

Si brillante et magnifique qu’elle soit, Avalon n’a point ravi à la terre toutes les fées magiciennes. Plusieurs d’entr’elles, nous l’avons dit, ont une existence semi-historique, et leur nom demeure attaché à quelque ancien monument qu’il enveloppe de vénération et de mystère. Telle est le célèbre fée Mélusine, moitié femme, moitié serpent, qui avait bâti, croyait-on, le château de Lusignan, et à qui les familles illustres de Rohan, de Luxembourg et de Sassenage faisaient remonter leur généalogie[24].

Telle est encore notre fée d’Argouges et de Rânes, dont l’histoire, moins ancienne sans doute, est aussi moins répandue. Voici ce que la tradition en rapporte : Un seigneur d’Argouges, près de Bayeux, étant à la chasse, fit la rencontre d’une troupe de vingt femmes d’une rare beauté, toutes montées sur des chevaux blancs comme la neige. Une d’entre elles paraissait leur reine, et le seigneur d’Argouges en devint si subitement amoureux, qu’il lui offrit aussitôt de l’épouser. Cette dame était fée ; depuis long-temps elle protégeait, en secret, le sire d’Argouges ; même, elle lui avait fait remporter la victoire, dans un combat qu’il avait livré à un terrible géant. Comme elle aimait son protégé, elle voulut bien consentir à accepter sa foi, mais sous la condition expresse qu’il ne prononcerait jamais devant elle le nom de la Mort. Ce n’était pas une exigence à faire reculer un amoureux aussi passionné que le sire d’Argouges. Le mariage eut lieu sous les plus doux auspices ; de beaux enfants, qui naquirent de leur union, vinrent bientôt augmenter la joie des deux époux. Le sire d’Argouges s’observait si bien, qu’après plusieurs années de bonheur, le mot désastreux ne s’était pas encore échappé de sa bouche. Aurait-on cru, hélas ! que cette félicité, soigneusement veillée, dût s’évanouir par la plus triviale des fatalités : la redite d’une locution familière ? Un jour que les deux époux devaient assister à un tournoi, la dame, occupée à sa toilette, se faisait trop attendre ; elle parut enfin ! Mais le sire d’Argouges, qui dévorait depuis long-temps son impatience, ne put modérer tout d’abord l’expression de son dépit. « Belle dame, dit-il à sa femme en l’apercevant, seriez bonne à aller chercher la mort, car vous êtes bien longue en vos besoignes. » À peine avait—il prononcé cette apostrophe fatale, que la fée jeta un cri aussi déchirant que si ce mot lui eût, en effet, porté un coup mortel, puis elle disparut en imprimant sa main sur la porte du château. Toutes les nuits, vêtue d’une robe blanche, elle revient errer autour du manoir seigneurial, en poussant de longs gémissements, parmi lesquels on distingue ce cri funèbre : la mort ! la mort !…

« Deux circonstances, dit M. Pluquet, paraissent avoir donné lieu à cette tradition fabuleuse : la première est la victoire que remporta Robert d’Argouges sur un Allemand d’une très haute stature, nommé Brun, lors du siège de Bayeux, par Henry ier, en 1106 ; et la seconde, les armes de la maison d’Argouges, où se trouve, pour cimier, la Foi sous la figuré d’une femme nue jusqu’à la ceinture dans un vaisseau, avec la devise ou cri de guerre : À la fé ( à la foi) ! que le peuple prononçait : À la fée ! »

Cette légende de la fée du château d’Argouges est attachée de même au château de Rânes, qui faisait aussi partie des domaines de la famille d’Argouges. Seulement, à Rânes on prétend que la fée disparut par le sommet de la tour, en laissant sur les créneaux l’empreinte de son pied, qu’on y voit encore. Le château de Rânes, situé dans l’arrondissement d’Argentan, fut construit en 1402, par Philippe d’Argouges, seigneur de Gratot, et par Marguerite de la Champagne sa femme. Cette dame portait trois mains, posées en pal, dans ses armes, et nous trouvons là une nouvelle circonstance explicative de la légende. Peut-être même est-ce Marguerite d’Argouges qu’il faut regarder comme en étant la véritable héroïne ; car, à bien dire, les fées semi-historiques n’étaient que l’idéal des châtelaines : de grandes dames si belles, si nobles, si charitables, si spirituelles, si parfaites en un mot, qu’elles étaient fées, comme était, dit-on, Tiphaine, la femme de Bertrand Duguesclin.

Il ne reste plus du château de Rânes qu’une tour crénelée ; cette ruine intéressante appartient à M. le prince de Broglie, héritier des D’Argouges[25].

Pirou est un ancien château de la Basse-Normandie, assis sur la côte du Cotentin, entre Coutances et Lessay. Il fut aussi habité par des fées, qui avaient subi une métamorphose singulière. Ces fées étaient filles d’un grand seigneur du pays, célèbre magicien ; elles avaient bâti le château de Pirou, bien des années avant l’invasion des Normands, et elles y passaient leurs jours ensemble dans la plus édifiante union. Troublées dans leur solitude par la descente des pirates norwégiens, et redoutant les violences de ces barbares, elles imaginèrent, pour s’y soustraire, de se transformer en oies sauvages. Il n’est que la vieillesse et l’expérience pour s’inventer d’admirables précautions[26] ! Malgré leur métamorphose, les fées de Pirou n’abandonnèrent pas leur demeure. Les anciens du pays vous confirmeront que, tous les ans, le 1er de mars, une troupe d’oies sauvages revenaient habiter les nids qu’elles s’étaient creusés dans les murs du château de Pirou.

Vigneul Marville, à qui nous empruntons ces détails, ajoute encore : « Que lorsqu’il naissait un garçon dans l’illustre maison de Pirou, les mâles de ces oies, étalant leurs plus belles plumes grises, prenaient le haut du pavé dans les cours du château ; mais que, lorsqu’il naissait une fille, les femelles, en plumes plus blanches que neige, prenaient la droite sur les mâles. Que si cette fille devait être religieuse, on remarquait une de ces oies, entre les autres, qui ne nichait point, mais demeurait solitaire dans un coin, mangeant peu et soupirant dans son cœur[27]. »

Nous n’avons pas d’autres explications à donner à nos lecteurs, sur ce conte, qu’une étymologie : le patois poitevin appelle une oie : Pirou[28]. Qu’importe, après tout, l’origine de nos oies merveilleuses ? Le plus regrettable, c’est qu’elles aient disparu ! Bonnes et sympathiques fées, si compatissantes aux tristesses d’une destinée de femme, dans quelle région bienheureuse vos ailes blanches vous ont-elles emportées, quand il y avait encore ici-bas tant de douleurs à soupirer et à plaindre ? Les Dieux s’en vont, et l’orgueil de l’homme s’en console ; mais les fées, ces providences de la faiblesse ingénue, devraient-elles aussi s’éloigner sans retour ?

Après ces fées protectrices, qui nous abandonnent à mesure que tombent les anciens châteaux, que meurent les illustres généalogies, ne verrons-nous pas s’évanouir aussi les fées mignonnes de nos campagnes ? Tout est possible dans notre siècle d’incrédulité : peut-être une main sacrilège et brutale, poussée par quelque vain prétexte d’utilité, les écrasera-t-elle en bouleversant leurs grottes jadis si respectées ? Alors elles auront à jamais disparu !

Si nous ne pouvons prévenir ce triste jour, témoin du martyre de la dernière fée, aidons du moins à sauver la mémoire, à perpétuer le souvenir des plus gracieuses divinités de notre mythologie, en transmettant religieusement toutes les révélations que nous avons recueillies à leur sujet.

La danse est le plaisir favori des fées. La nuit, sous les rais les plus limpides de la lune, elles se rassemblent pour former une ronde, et, sans courber le brin d’herbe sous leurs pas, sans effleurer le sol, elles dansent, ou plutôt glissent au son d’instruments mélodieux. Malheur à l’imprudent qui s’approche de ces mystérieuses coryphées ! un vertige irrésistible l’entraîne à prendre part à leur séduisant plaisir. D’abord, accueilli avec grâce, encouragé avec complaisance, le profane se félicite de son audace. Mais, bientôt, le cercle magique redouble de vitesse, tournoie sans relâche, s’élance, bondit, puis se rompt avec effort, et laisse échapper l’infortuné, qui tombe, épuisé, contre le sol. Quelquefois même, comme trait final, les fées malicieuses s’amusent à lancer leur partenaire à une hauteur considérable, et si la mort ne suit pas cette chute, il se retrouve, au matin, brisé de contusions, endolori de meurtrissures[29].

La place où les fées ont dansé se fait reconnaître ; elle est circulaire, et l’herbe y est comme brûlée. C’est ce que le peuple appelle Cercle des fées. Il y en a de deux sortes : les uns avec un gazon vert, au milieu d’un contour desséché, et les autres pelés au centre, mais entourés à la circonférence d’un gazon plus épais et plus frais que le reste de la prairie.

Malgré la prédilection des fées pour la danse, ce plaisir n’est pas l’unique passe-temps de nos fées normandes. Dans certains cantons, on leur prête toutes les habitudes d’activité et de propreté qui distinguent la race des Elfes. Ainsi, elles fréquentent beaucoup les fontaines solitaires, où, dit-on, elles lavent leur linge, qu’elles font sécher sur les pierres druidiques, et qu’elles mettent en réserve dans ces petites cavernes creusées à l’intérieur des rochers, ou ménagées sous la butte des tumulus, et, à cause de leur destination, appelées : Chambres ou grottes des fées. Cette occupation, si convenable à leur sexe, ne suffit point encore à nos habiles ménagères ; elles imitent tous les goûts de leurs alliés les lutins, dont elles sont les rivales dans les travaux rustiques. Elles font choix de certaines fermes, où elles vont emprunter chevaux, harnais, ustensiles de toute espèce, et, pendant la nuit, elles vont besogner à quelque ouvrage dont on n’aperçoit pas de trace le lendemain, mais qui n’en a pas moins, soyez en persuadé, son utilité cachée. Fières et mutines amazones, elles se plaisent à galoper sur les chevaux qu’elles montent d’une façon singulière : elles se tiennent assises sur le cou de l’animal, et nouent ensemble plusieurs mèches de ses crins pour se faire des étriers. Tel est leur bon vouloir, leur science et leur adresse, qu’elles portent bonheur à tout ce qu’elles emploient : les bêtes de somme engraissent à leur service ; les ustensiles auxquels elles ont mis la main se trouvent raccommodés s’ils étaient cassés, et redeviennent comme neufs, s’ils étaient usés. Enfin, elles sont prévenantes, gracieuses, promptes à s’attacher, aimant à rendre une infinité de petits services, et même à faire présent de gâteaux aux personnes qui les obligent, ou qui ont la discrétion de ne point les troubler[30].

Nous connaissons encore en Normandie une autre espèce de fées appelées Dames blanches[31]. Ce sont des spectres en forme de femmes, qui se plaisent à surprendre les voyageurs égarés la nuit. Les Dames blanches dressent leur embûche dans les passages étroits, tortueux, difficiles, où leur rencontre ne peut être évitée ; tantôt c’est au fond d’un ravin, tantôt c’est au gué d’une rivière, ou sur quelque pont rustique que deux personnes ne pourraient traverser de front. Bekker, auteur du Monde enchanté, rapporte, d’après Corneille van Kempen, Schott, Delrio, Picart, Wier et Kippingius, que les Dames blanches habitaient des cavernes, espèces d’enfoncements souterrains qu’elles pratiquaient au sommet des collines. Elles enlevaient les bergers qui gardaient les troupeaux pendant la nuit, les femmes nouvellement accouchées, les enfants[32], et conduisaient dans leurs repaires ces malheureuses créatures.

Les femmes en couche parvenaient cependant à apaiser la colère jalouse des Dames blanches, et même à se les rendre favorables, lorsqu’elles avaient le soin de tendre un drap blanc autour de leur lit. Plusieurs auteurs font descendre les Dames blanches des nymphes classiques ; Bekker, qui rapporte cette opinion, dit aussi que c’étaient des sybilles, des femmes connues anciennement par leur sagesse et leur science[33]. Nous inclinons vers ce sentiment ; il nous paraît, en effet, qu’on doit assimiler les Dames blanches aux fées magiciennes, dont elles ne sont qu’une dégénérescence fantastique[34]. En Allemagne, où les Dames blanches ont acquis, en quelque sorte, droit de nationalité, il en est parmi elles qui s’attachent à certaines maisons, certaines familles, dont elles se font le génie protecteur. Nous avons signalé déjà ce trait de caractère dans les fées magiciennes : ainsi Mélusine et nos fées de Pirou. Si peu précises que soient les inductions qu’on peut tirer des étymologies, rappelons ici que M. de Roquefort, dans ses notes sur le Lai de Lanval, fait remarquer que le nom de Genèvre, femme du roi Arthur, ou Genièvre, ou Gwennère, suivant quelques anciens romans anglais, pourrait bien être formé du breton gwenn, blanc, et eure, femme, c’est-à-dire femme blanche[35]. On a cru retrouver aussi dans le gallois la même étymologie au nom de Morgue, Mourgues ou Morgain. Enfin, pour compléter ces différents rapprochements, on a comparé le vêtement blanc de nos Sybilles nocturnes à la robe sacerdotale des Druidesses[36].

Une tradition normande, sur la fondation du village de Cracouville, nous dépeint les Druidesses sous un aspect qui leur prête une ressemblance caractéristique avec les Dames blanches.

Cracus, roi des Vandales, ayant pénétré dans les Gaules, à la tête d’une armée, s’empara du territoire des Éburovices. Près du lieu où ce roi fixa sa demeure, et que l’on suppose avoir été l'emplacement connu, depuis, sous le nom de Vieil-Évreux, se trouvait un collège de Druidesses. Ces prêtresses, averties de l’approche du conquérant, formèrent une danse selon leurs rites sacrés, après quoi elles disparurent merveilleusement, sans laisser trace de leur existence. Cracus logea ses troupes dans la vaste habitation qu’elles avaient abandonnée, et, de là, ce lieu fut appelé Cracouville[37].

Les Dames blanches, ou les bonnes Dames, les bonnes et franches Pucelles[38], comme on disait encore en parlant des fées, devenaient quelquefois de libérales pourvoyeuses, employées à des fonctions que, sans aucun doute, elles avaient empruntées aux déesses Maires. Elles se réunissaient en troupe, et, pendant la nuit, visitaient les celliers, parcouraient les maisons, goûtant même aux provisions sans qu’il y parût ; dans ces excursions, elles étaient commandées par dame Abonde ou Habonde, leur reine, que l’on nommait ainsi, dit Guillaume d’Auvergne, parce qu’elle répandait l’abondance dans les lieux qu’elle fréquentait[39]. Dame Abonde, à la tête de ses fantômes, était confondue avec le démon, chef des chasses fantastiques : Diane ou Hérodias. Mais notre fée se rapprochait d’autant mieux de Diane, que les anciens prêtaient souvent à cette dernière, sous le nom de Proserpine, les attributs de Cérès[40].

Toutes ces traditions, si elles ont eu cours dans la Normandie, comme on n’en peut douter, sont maintenant à peu près effacées ; on ne connaît plus les Dames blanches que par leurs embûches perfides. Il est vrai de dire, cependant, qu’elles cherchent plutôt à attirer l’attention des voyageurs qu’à leur causer quelque peine, ou à leur occasionner quelque dommage. On pourrait croire qu’il y a beaucoup de coquetterie dans leur fait, car il suffit d’un procédé gracieux, d’une complaisance polie, pour les gagner : leur prêter la main, par exemple, pour figurer à une danse, ou leur donner le bras pour traverser une planchette ; elles remercient, alors, avec force révérences, et disparaissent à la plus belle, comme fait une actrice vis-à-vis du public qui l’applaudit. Une de ces fées, nommée la Dame d’Aprigny, avait coutume de se livrer à ses ébats nocturnes dans une sorte de ravin tortueux et étroit, qui occupait autrefois l’emplacement de la rue Saint-Quentin, à Bayeux ; quand un voyageur se hasardait au milieu de ce chemin suspect, la dame d’Aprigny ne manquait pas de se trouver à sa rencontre. Elle s’ingéniait d’abord à lui barrer le passage par les enlacements de sa danse, et lui offrait ensuite gracieusement la main, pour qu’il prit part à son folâtre plaisir. Si le voyageur acquiesçait au muet désir de la dame, il en était quitte pour une ronde de quelques minutes ; mais si la peur le faisait reculer, la fée en courroux se saisissait de lui, le lançait dans les fossés environnants, où il se trouvait embarrassé par un réseau inextricable de ronces et d’épines, des épines-fées, comme celles qui défendaient le château de la Belle au Bois dormant[41].

Sur un gué de la Dive, entre Vicques et Vicquette, dans l’arrondissement de Falaise, se trouve un pont dit le pont Angot, mystérieusement abrité par les épais ombrages des deux rives qu’il réunit. Ce pont était devenu le lieu de rendez-vous de toutes sortes de fantômes nocturnes. Les blêmes squelettes des revenants s’y promenaient gravement ; les lutins y pullulaient et s’y exerçaient à mille tours ingénieux, à mille supercheries perfides ; les blanches Létices le traversaient à chaque instant, plus rapides, dans leur course, qu’un lièvre poursuivi[42] ; tous les chats des vieilles sorcières, tous les chiens des méchants bergers, tous les hiboux des ruines maudites, y tenaient conciliabule. Mais la présidente, la reine de cette étrange assemblée, c’était une Dame blanche, qui, d’ordinaire, demeurait assise sur l’étroite planche du pont. Si un voyageur tentait de traverser ce passage, la dame lui en défendait l’entrée, à moins qu’il ne lui fît hommage en la suppliant à genoux. Refusait-il de se prêter à cette démonstration humiliante, la fée irritée le livrait à sa société infernale, qui, sous prétexte de s’en faire un jouet, infligeait au rebelle une variété de supplices plus navrants et plus cruels les uns que les autres ; trop heureux encore quand sa vie était épargnée[43].

On prétend aussi que l’on a vu la dame du pont Angot, dans ses nuits de loisir et de solitude, laver sa lessive à la lueur pâle des étoiles. Cette occupation, tristement pénible, que la tradition a prêtée à des êtres d’une nature aussi supérieure, d’une puissance aussi redoutable que le sont les fées, n’est-elle pas comme une image de la misère douloureuse qui se fait la secrète compagne des plus brillantes destinées d’ici-bas ?

Sur le bord d’un des chemins de la forêt de Rouvray, qui va de Bourgtheroulde à Moulineaux, en arrière du château de Robert-le-Diable, se trouve un vieux chêne, au pied duquel se montraient grand nombre d’apparitions fantastiques. On s’entretenait particulièrement d’une dame qui s’y tenait souvent, et qui semblait présenter une chaise aux voyageurs. Ce lieu était funeste : plusieurs, pour s’y être imprudemment arrêtés, avaient été mis à mort par les fantômes qui prenaient leurs ébats sous le chêne.

Un soir qu’il faisait un beau clair de lune, il y a de cela certain nombre d’années, et les récits effrayants sur la Dame à la chaise étaient encore en pleine vogue, un habitant des environs, qui avait passé souvent en ce lieu, à la même heure, sans rien voir d’extraordinaire, aperçut, cette fois, distinctement, au pied du chêne, le blanc fantôme de la dame. Par un mouvement de surprise involontaire, il fit arrêter un instant son cheval ; mais, élevé dans de trop bonnes traditions françaises pour éviter la rencontre d’une dame, quelle qu’elle fût, notre voyageur, tout aussitôt, se remit bravement en route. Son audace n’eut pas à subir une longue épreuve ; plus il approchait, plus les formes de la dame devenaient incertaines ; quelques pas de plus, elles s’étaient complètement effacées. Quoique ne conservant aucune inquiétude dans l’esprit, notre voyageur voulut renouveler cette épreuve ; elle amena les mêmes effets, le même résultat que la première fois. Les lueurs indécises de la lune, découpées par les branchages du vieux chêne, avaient opéré tout le miracle. N’est-ce pas là le secret naturel de la plupart des fantastiques apparitions ? Nous devons ajouter, cependant, pour la satisfaction des amis du merveilleux, que l’expérience du voyageur n’a détruit en rien la croyance à la dame de la forêt de Rouvray[44].

Aux environs d’Elbeuf, on donne aux Dames blanches les noms variés de Blanches Fées, Blanches Mains, Blancs Fantômes, enfin la dénomination singulière de Vampires Blancs-Manteaux, sans doute par allusion à leur habitude de dérober les enfants[45].

Dans le département de la Manche, on nomme les Dames blanches, Milloraines ou Demoiselles. Les Milloraines sont d’une taille gigantesque ; elles se tiennent immobiles, et leur forme, trop peu distincte, ne laisse reconnaître ni leurs membres ni leur visage. Lorsqu’on s’approche d’elles, elles prennent la fuite par une succession de bonds irréguliers, accomplis avec une extrême rapidité. Leur passage excite, dans les arbres, un bruit semblable à celui d’un ouragan[46].

Il y a des lieux renommés, en Normandie, par les scènes de féerie dont ils sont habituellement le théâtre. On montre encore, à Saint-Paër, près de Gisors, un carrefour, entouré d’arbres, où se réunissent plusieurs routes, et qui est nommé par les uns : le Rendez-Vous des Fées, par les, autres : Rond des Pouilleux, en faisant allusion à un fait traditionnel ; exemple bizarre et tant soit peu vulgaire des caprices souverains de mesdames les fées.

Au milieu du carrefour que nous avons indiqué, se tenait, tous les soirs, le grand conseil de fées qui s’était attribué la surveillance du pays. Chaque fée avait un canton à administrer, et elles devaient se rendre compte mutuellement de ce qui s’était passé dans leur district. La présidente de l’assemblée tenait, entre ses mains, un livre de vie qui contenait les noms de chaque habitant. À mesure que les fées faisaient leur rapport, et suivant qu’il était favorable ou contraire, elle marquait les noms inscrits d’un point noir ou blanc, et l’on prononçait ensuite le jugement des coupables, qui s’étaient attiré la marque honteuse du point noir.[47] La séance se terminait par une danse ébouriffante, où les fées rivalisaient d’intrépidité. Or, savez-vous quels étaient les résultats de cette assemblée magistrale ? Tous les paysans et paysannes, allant au marché de Gisors pour vendre leurs récoltes, ou faire leurs provisions hebdomadaires, étaient obligés de suivre un embranchement des routes, aboutissant au fameux carrefour. Arrivés là, ils se sentaient pris d’une fatigue subite qui les forçait de faire halte et de s’asseoir, quelque envie, d’ailleurs, qu’ils eussent de passer outre. Mais cette lassitude factice ne durait qu’un instant. À peine assis, les méchantes gens, marqués d’un point noir, se relevaient honteux et effrayés ; leur corps était couvert de certains insectes aux habitudes tracassières. Les bonnes gens, au contraire, dont le nom était marqué d’un point blanc, se relevaient allégés et dispos, et continuaient leur route, la jambe leste, la tête haute et le cœur joyeux. Au marché de Gisors, c’était un concert d’acclamations pour chaque nouvel arrivant : voilà de bonnes gens ! s’écriait-on devant ceux dont la démarche brave et sémillante témoignait en leur faveur ; voilà des gueux ! ils ont des poux ! répétait-on à ceux qui se traînaient piteusement, ou trahissaient une malencontreuse démangeaison.

La Cité de Limes offrait une scène de féerie d’une autre nature. À une demi-lieue au nord-est de Dieppe, près du village de Puys, on trouve, au sommet d’une côte, un plateau entouré de tous côtés de grands retranchements, excepté du côté de la mer, où la falaise le rend inaccessible. Ces retranchements forment une enceinte de plus de 1800 toises de tour, si on y joint la partie de falaise qui la borde. Cette vaste enceinte porte, dans de vieux titres, le nom de Cité de Limes, et, dans les dénominations modernes, le nom de Camp de César, et de Câtel ou Castel. On a beaucoup disputé pour savoir si l’origine de ces fortifications était gauloise, romaine ou mediævale ; cette question n’a rien à faire ici ; nous signalerons seulement la croyance établie parmi les habitants des environs sur cette localité.

On disait que les fées avaient coutume de tenir une foire dans la cité de Limes ; là elles excitaient la convoitise des assistants par l’offre des marchandises merveilleuses que recèlent leurs trésors magiques[48] : c’étaient des plantes surnaturelles, guérissant les maladies de l’ame aussi bien que les blessures du corps ; des parfums qui rendent la jeunesse immortelle ; des fleurs qui chantent pour charmer les ennuis du cœur ; des pierres précieuses, dont chacune est douée d’une vertu particulière : le grenat, qui fait braver tous les dangers et préserve de tous les malheurs ; le saphir, qui rend chaste et pur ; l’onyx, qui donne santé et beauté, et fait revoir, en songe, l’ami absent ; puis, des pierres antiques qu’une main inconnue a gravées, et dont chaque image est un talisman de bonheur et de gloire ; des armes invincibles, des miroirs magiques où se lit l’avenir, où se dévoilent les plus intimes secrets de l’ame ; des oiseaux devins, comme le Caladrius, qui s’empare de la maladie avec un regard, mais qui détourne sa vue de ceux qu’il ne peut guérir et dont la mort est proche ; de beaux oiseaux parleurs, de la même famille que le perroquet de la reine de Saba, qui débitent les leçons d’une philosophie si simple et si persuasive, que les œuvres les plus sublimes des plus grands génies, parmi les hommes, n’ont jamais rien enseigné de semblable ![49] Ajoutez à ces précieuses merveilles tout le léger bagage des toilettes féeriques : de magnifiques écrins, où brillent, au lieu de diamants et avec des feux mille fois plus étincelants et plus limpides, des gouttes de rosée que l’art des fées a su cristalliser ; une collection de petites ailes de fées, souples et flexibles, parées d’une mosaïque à mille couleurs, pour laquelle ont été dépouillés les plus jolis insectes de la création ; des tuniques aériennes, tissées de ces filandres cotonneuses qui voltigent dans les airs, ou s’étendent sur les prairies, durant les belles journées de l’automne ; de mignonnes aigrettes, formées de ces globes duveteux qu’un souffle éparpille ; de folâtres écharpes que l’arc-en-ciel a teintes ; en un mot, tous les présents coquets de la nature, mis en œuvre avec de prodigieuses délicatesses de travail et d’art : tel est, en partie, l’inventaire de ce bazar féerique que l’imagination de nos lecteurs peut nous aider à compléter. Moins splendide encore que notre description ne l’a fait, il l’était trop cependant pour ne pas exciter l’envie dans un siècle où le désir était naïf encore et l’espérance crédule. D’ailleurs, les plus séduisantes insinuations invitaient chacun à fixer son choix. Mais, hélas ! il semble que toujours l’homme soit sacrilège en se saisissant du plus fragile bonheur ! Fasciné ou vaincu, quelqu’un des assistants avançait-il la main pour s’emparer de l’objet désiré, le perfide courroux des fées ne faisait point attendre sa vengeance : elles précipitaient du haut de la falaise le malheureux qu’elles avaient séduit !

À propos de cette catastrophe finale, que dirons-nous de toutes les traîtrises moqueuses, de tous les jeux perfides que l’on a attribués aux fées ? Ceci est la part d’invention du peuple ; c’est, en quelque sorte, la conclusion symbolique et morale qu’il a ajoutée aux traditions des antiques mythologies, aux brillantes conceptions des poètes ; non pas, cependant, une allégorie péniblement imaginée et définie à l’avance, mais une image imprévue, créée par un sublime instinct de la vérité. En effet, ces vœux sans cesse excités par un prestige mystérieux, et toujours inhumainement repoussés ; ce cercle magique qui vous entraîne avec amour, puis vous rejette et vous brise avec dédain, n’est-ce pas un tableau frappant des fascinations mensongères de l’espérance, ou même, avec une application plus étendue encore, du vertige dangereux que nous occasionne, au milieu des sèches réalités de la vie, l’intuition d’un idéal auquel il ne nous est pas donné d’atteindre ? Tous les symptômes de cet étrange malaise se trouvent si parfaitement indiqués dans la ravissante fiction de la danse des fées, qu’on pourrait les étudier là, tels que nous les ressentons de nos jours. Depuis que les groupes aériens se sont évanouis devant un regard mieux éclairé de la raison, est-ce que le frémissement de l’herbe, l’agitation du feuillage, le tournoiement de l’eau, n’excitent plus dans nos veines un frisson mystérieux ? Est-ce que les sons mourants d’une musique lointaine n’assiègent plus notre cœur d’un trouble ineffable ? Est-ce que les rayons éplorés de la lune, comme un magique réseau, n’enlacent pas notre ame pour l’attirer vers une autre sphère ? Alors la divinité irrésistible, dont l’ascendant nous entraîne, semble aider notre ascension de ses propres ailes ; l’Isis voilée, dont le charme nous fascine, est prête, en apparence, à nous communiquer le secret de sa radieuse beauté. Mais, hélas ! tout cela n’est que le prestige d’un instant, un rapide éblouissement, pendant lequel la terre nous échappe sans qu’il nous soit donné d’entrer en possession du ciel. Bientôt un choc douloureux nous ramène aux impressions du monde matériel, et réveille en nous, avec le sentiment de la réalité, toutes les tristesses et toutes les amertumes de la vie.

Et maintenant, si les mêmes séductions, les mêmes pièges qui ont poursuivi nos pères se retrouvent encore sous nos pas, n’avons-nous point à regretter ces ingénieuses et brillantes fictions dont s’enveloppaient les leçons abstraites de l’expérience, pour frapper l’imagination et s’empreindre à jamais dans le souvenir ?



  1. J. Dunlop, History of Fiction, t. i, chap. iii, p. 154 et suiv. — L’abbé De la Rue, Recherches sur les Bardes de la Bretagne armoricaine, dans le moyen-âge ; 2me édition, 1817.
  2. Walter Scott, Essai littér. sur le Roman, t. ix, p. 46 et suiv. des Œuvres complètes, édit. in-18.
  3. J. Dunlop, History of Fiction, t. i, p. 291. — Le Grand, Fabliaux, t. i, p. 75. — Fairy Mythology, t. i, p. 21.
  4. Cité par Leroux de Lincy, Livre des Légendes. Introduction, p. 178.
  5. Peut-on dire que les fables grecques n’étaient pas connues des Armoricains, quand ils ont fait des lais sur l’Histoire de Narcisse et sur celle d’Orphée, et, surtout, lorsque, dans le Lai de Guigemer, ils citent les ouvrages d’Ovide, c’est-à-dire de l’auteur latin qui a le plus écrit sur la mythologie. (L’abbé De la Rue, Recherches sur les Bardes de la Bretagne armoricaine.)
  6. Leroux de Lincy, ibid., p. 170 et 186. — Fairy Mythology, t. i, Persian romance, p. 46 et 47. En général, les traits de ressemblance que l’on a constatés entre nos fées et les divinités de l’Orient, se rapportent bien moins aux Péris de la mythologie persanne qu’aux Jinns des contes arabes. Celles-ci, quoique d’origine divine, sont d’une nature moins éthérée que les premières, et contractent souvent l’alliance du mariage avec les mortels. Aussi a-t-on pu avec justesse les comparer aux fées des Bretons.
  7. Voluspa, traduit par Licquet, Histoire de Normandie, t. i, p. 159.
  8. L’abbé De la Rue, Recherches sur les Bardes, etc. — Walkenaer, Lettres sur l’origine de la féerie ; lettre xxii, p. 62 et 63. — Leroux de Lincy, ibid., etc.
  9. L’île de Sein est située près de la pointe Audierne, à l’extrémité du Penmarck, ou du cap le plus avancé à l’ouest de la Bretagne.
  10. Wace, Roman de Rou, t. ii, p. 144, v. 11,534.
  11. Depping, Invas. marit. des Normands, t. ii, p. 234.
  12. On donne encore pour étymologie au mot Fée le mot celtique Fay, le mot scandinave Alfe ; Ducange fait dériver Faies ou Fées de Nymphœ. Walter Scott prétend que le mot Péri, prononcé Feri par les Arabes, est l’origine du mot Fée ; cette opinion a obtenu peu de crédit.
  13. Mairæ, Matres, Matronæ.
  14. Dom Martin, Rel. des Gaulois, t. ii, chap. xxiii et xxiv.
  15. Dom Martin, ibid.
  16. Gravé dans Montfaucon, Antiq. expliq., t. ii, p. 433.
  17. Ceux d’entre nos lecteurs qui voudraient faire une étude plus étendue de l’histoire de la féerie, et puiser de nouveaux renseignements sur l’origine classique des fées, pourront consulter une brochure très intéressante de M. Alfred Maury : Les Fées du moyen-âge : Recherches sur leur origine, leur histoire et leurs attributs. Paris, Ladrange, 1843, in-12.
  18. Burchard, Canones, l. xix, ch. v.
  19. Du Mège, Monuments religieux des Voices Tectosages, p. 386.
  20. Coustume avaient les gens, par véritez,
    Et en Provence et en autres regnez,
    Tables métoient et sièges ordenez,
    Et sus la table iij blans pains buletez,
    Jij poz de vin et iij hénas de lès,
    Et par encoste iert li enfès posez.

    Cité par Leroux de Lincy : Livre des Légendes, etc., Appendice V, p.257.

    En Basse-Normandie, dans l’arrondissement d’Argentan, on n’oublie pas de servir une table pour le génie protecteur de l’enfant qui va naître.

  21. J. Dunlop, History of Fiction, t. i, p. 277.
  22. Fairy Mythology, t. i, p. 20, 66, 110, 113.
  23. Fairy Mythology, p. 71. — Leroux de Lincy, Livre des Légendes, Introduction, p. 175.
  24. Bullet, Mythologie française, Dissertation sur Mélusine, p. 9.
  25. Sur l’histoire de la fée d’Argouges et de Rânes, voyez : Pluquet, Contes populaires du Bessin, p. 1 et suiv. — Louis Dubois, Annuaire statistique de l’Orne, 1809. — Galeron, Rapport sur les mon. hist. de l’arrond. d’Argentan, inséré dans les Mèm. de la Soc. des Ant. de Norm., t. ix, p. 484. — L’abbé Beziers, Mém. sur la châtellenie et les seigneurs du Molley-Bacon, inséré dans le Journal de Verdun, mars 1762, réimprimé dans les Nouv. Recherches sur la France, t. i, p. 507.
  26. Suivant une autre version de cette légende, ce ne sont plus les fées qui avaient bâti le château de Pirou, mais seulement la garnison, prête à être réduite par la famine, car le château était imprenable, qui avait choisi ce moyen désespéré pour échapper aux Normands. La métamorphose s’était opérée à l’aide de livres magiques, dont les seigneurs du château étaient en possession. La science ou la mémoire firent défaut à nos magiciens, lorsqu’ils voulurent reprendre leur première forme. — Couppey, Variétés hist. (Annuaire de la Manche), 1835, p. 208 et suivantes.
  27. Vigneul-Marville, Mémoires d’hist. et de littérature, t. i » p. 128.

    Suivant cet auteur, il se trouve une belle description du château de Pirou, sous le nom de Besmeliane ou Vïvarambe, dans l’Almaïde de M. Scudéry.

  28. Ducatiana, t. ii, p. 295.
  29. Pluquet, Contes populaires de l’arrondissement de Bayeux, p. 3. — Le même, Essai historique sur Bayeux, p. 319.
  30. Pierre Le Fillastre, Superst. du canton de Briquebec. (Annuaire de la Manche, 1832, p. 213.)
  31. L.-S. Chrétien, Usages, préjugés, superstitions de l’arrondissement d’Argentan. — Guilmeth, Histoire de la ville d’Elbeuf.
  32. Ce dernier trait, c’est-à-dire les enlèvements et les substitutions d’enfants, leur est commun avec toutes les espèces de fées. Voyez le chapitre suivant.
  33. Bekker, Monde enchanté, t. i, p. 289 ; t. iv, p. 317 et 318.
  34. Les vierges de l’île de Sein sont devenues, dans l’imagination du peuple breton, de ravissantes Korrigan, petites fées de deux pieds de haut, semblables aux Elves de la Scandinavie. (Th. de la Villemarqué, Chants populaires de la Bretagne, Introduction, p. xlv et lvj.)
  35. De Roquefort, Poésies de Marie de France, t. i, p. 220.
  36. D. Monnier, Du Culte des Esprits dans la Séquanie, p. 104.
  37. Le chevalier Masson de Saint-Amand, Essais historiques et anecdot. sur l’ancien comté d’Évreux, 2e partie, p. 193, notes.
  38. Ces qualifications, remarque M.Alfred Maury (Recherches sur les Fées du moyen-âge), ne sont évidemment que la traduction du titre de bonœ donné aux Parques, plutôt, sans doute, par antiphrase que par reconnaissance, et de puellœ, attribué aussi bien aux Nymphes qu’aux Fata.
  39. Guillaume d’Auvergne, De universo spirituali, part, ii, § 2, c. 12, édit, de 1674, p. 1036 ; cité par le baron de Reiffenberg, Chronique de Philippe Mouskes, Introduction, p. cxliii.
  40. Biographie universelle, Myth., art. Proserpine.
  41. Pluquet, Contes populaires de l’arrondissement de Bayeux, p. 3.
  42. Sur les Létices, voyez le chapitre des Animaux fantastiques.
  43. Galeron, Statistique de l'arrondissement de Falaise, t. ii, p. 437.
  44. Nous tenons ces détails de l’obligeance de M. A. Canel, ainsi que plusieurs autres particularités qu’on trouvera dans ce livre, sur les superstitions, les croyances fabuleuses et les traditions de l’arrondissement de Pont-Audemer.
  45. Guilmeth, Histoire de la ville d’Elbeuf.
  46. Pierre Le Fillastre, Superstit. du canton de Briquebec. (Annuaire de la Manche, 1832, p. 211.)
  47. Ces fonctions administratives des fées rappellent les attributions des anciens bardes. « Les bardes, suivant les lois de Moelmud, doivent tenir un registre de chaque action mémorable, soit de l’individu, soit de la tribu, de tous les événements du temps, de tous les phénomènes de la nature ; ils sont chargés de l’éducation de la jeunesse ; ils ont des franchises particulières ; ils sont mis de niveau avec le chef et l’agriculteur, et regardés comme un des trois piliers de l’existence sociale. » (Th. de la Villemarqué, Chants populaires de la Bretagne, Introduction, t. i, p. v.)
  48. M. Feret, auteur d’une notice très intéressante sur la cité de Limes, insérée dans les Mémoires de la Société d’Émulation de Rouen, année 1825, suppose que le mot de Limes vient du latin Limes (limite). « Chez les Gaulois, remarque-t-il, c’était sur les frontières des nations que se tenaient les marchés, que se faisaient les échanges. Serait-ce de cet usage que viendrait l’histoire des fées marchandes et trompeuses ? »

    Dans un village situé aux environs de Dieppe, sur la route de Caude-côté, une tradition existe de temps immémorial, que des femmes, couvertes d’un blanc voile, apparaissent la nuit, à une certaine place que les découvertes archéologiques ont signalée comme ayant été un lieu de sépulture, durant l’établissement des Romains dans les Gaules. (Vitet, Histoire de Dieppe, t. ii, p. 319.)

  49. Le Roux de Lincy, Livre des Légendes, Introduction, Lég. rel. aux Pierres précieuses, aux Plantes, aux Animaux, p. 114 et suiv.