La Normandie romanesque et merveilleuse/14

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J. Techener & A. Le Brument (p. 257-279).

CHAPITRE QUATORZIÈME.

Revenants.


Ames du Purgatoire qui demandent des prières, comment elles tourmentent
les vivants et troublent leur sommeil ; la Fileuse nocturne ; les
Pigeons blancs ; Fantômes vengeurs, Fantômes coupables
revenant à la borne déplacée ; le Moine de Saire ; le seigneur
de Villeret ; Prêtres qui reviennent dire une messe
promise ; Usages et Préjugés se rapportant aux
morts et aux mourants ; les Bières ; le Jour
des Morts chez les pêcheurs dieppois ;
la Femme grosse, apparition,
signe de mort.|


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Voici, sans doute, de toutes nos croyances populaires, celle qui porte le cachet le plus frappant d’universalité. En effet, la croyance aux revenants, c’est-à-dire aux apparitions des morts, semble avoir été adoptée par tous les peuples du monde, comme le dogme de l’immortalité de l’ame, d’où elle découle naturellement. Cependant, le scepticisme de notre époque l’a rejetée au nombre des préjugés et des erreurs de l’ignorance ; mais c’est moins en s’attaquant aux doctrines qui l’ont fondée, qu’en récusant les faits qui lui servent de témoignage. Les opinions de quelques-uns de nos philosophes modernes, sur l’état de l’ame après la mort, seraient, en effet, tout aussi compatibles avec la croyance aux apparitions, que les idées des anciens relatives au même sujet. Comment comprendre la transformation progressive des âmes, enseignée par la doctrine du fouriérisme, leur retirement ascensionnel de la matière, sans le phénomène de ces ombres subtiles qui étaient, sous le nom de mânes, l’objet du culte funèbre des païens ? Au contraire, la foi du christianisme à l’immatérialité absolue de l’ame semblait en opposition avec la croyance aux revenants. Toutefois, cette croyance est entrée aussi dans les idées chrétiennes ; elle a été admise par les pères de l’église et par les décrets canoniques. On lit, dans le concile d’Elvire, tenu vers l’an 300, une défense d’allumer des cierges la nuit dans les églises, pour ne pas inquiéter les ames des saints[1].

Les préjugés relatifs aux revenants ont même cela de particulier, qu’ils sont devenus des préjugés tout chrétiens ; à peine si quelque mélange arbitraire confond en eux les superstitions de l’antiquité avec les dogmes du catholicisme. Il semble, quelle que soit l’influence des habitudes traditionnelles sur les actes de la vie, qu’on n’évoque point une religion étrangère et déchue, lorsqu’il s’agit de présider aux mystères suprêmes de la mort.

C’est donc à une cause religieuse qu’on attribue vulgairement les apparitions des morts. Les revenants sont considérés comme des ames du purgatoire qui viennent réclamer des prières, solliciter qu’on les décharge, soit en accomplissant un vœu, soit en réparant un dommage, de quelque engagement qu’elles ont contracté sur la terre[2]. Le peuple se fait, de l’apparition des revenants, une idée terrifiante, mais puérile, peu en rapport avec l’importance du miracle, et le but dans lequel il s’effectue. Ainsi, l’on suppose aux revenants l’habitude de certaines ruses tracassières en usage parmi les lutins : on croit qu’ils bouleversent les maisons et troublent le sommeil des personnes qui n’ont pas tenu compte d’un premier avertissement. Ils s’annoncent en occasionnant des bruits singuliers, ou en frappant des coups d’une manière reconnaissable. La lumière du jour n’apporte pas obstacle à leurs apparitions, et ne les empêche pas de se prolonger.

Toutefois, les revenants ont des façons navrantes de tourmenter, qui rendent leurs visites plus redoutables encore que celles des esprits familiers. Tantôt ils vous posent sur le visage une main froide et ruisselante comme la pierre humide ; tantôt ils vous détirent les membres dans votre lit, qui devient pour vous le chevalet du martyre ; ils vous étouffent sous un poids opiniâtre, ou vous brisent dans des étreintes douloureuses. En un mot, ils vous assiègent de mille tortures indéfinissables, dont la plus cruelle, peut-être, est de rencontrer, à chaque mouvement que vous risquez, l’ombre pâle du revenant qui se tient immobile devant votre regard épouvanté. Si vous essayez d’écarter cette importune image, vous ne trouvez plus alors qu’une forme vide et insaisissable, que votre toucher fait évanouir.

La petite légende de la fileuse d’Appeville-Annebaut, va signaler au lecteur un des expédients les moins cruels, employés par les morts, pour se rappeler au souvenir des vivants.

Il y a fort long-temps de cela, disent les narrateurs villageois, une bonne vieille de la commune d’Appeville-Annebaut cessa de vivre, laissant une fille mariée depuis quelques années. Celle-ci avait promis à la mourante de lui faire dire, avant un mois, une messe dont elle gagnerait le prix au travail de son rouet à filer ; mais les cœurs jeunes sont oublieux : la messe ne fut point dite. Or, une nuit, trente-trois jours après le décès de la mère, les deux époux étaient au lit, avec leur jeune enfant au milieu d’eux. Tout-à-coup ils croient entendre dans la chambre le bruit d’un rouet qui tourne, et, bientôt, l’enfant éveillé en sursaut s’écrie : « Oh ! grand’mère, grand’mère ! » puis s’échappe du lit. Le père et la mère se lèvent à leur tour, appellent leur enfant sans obtenir de réponse, le cherchent dans tous les recoins de leur appartement, mais ne parviennent pas à le découvrir. Cependant le bruit du rouet, qui continue à se faire entendre, stimule encore leur inquiétude, augmente leur effroi. Enfin, le jour arrive, le rouet s’arrête : il est chargé d’un fil mince et soyeux, et l’enfant tout frais et tout riant s’agite aux pieds du lit. Pendant deux autres nuits, la même merveille se renouvelle. La fille, à qui nombre d’évènements du même genre ont été remis en mémoire, comprend que c’est sa négligence à acquitter la promesse faite à sa mère, qui a occasionné ces accidents nocturnes. Elle se hâte de faire célébrer la messe promise, et, par cet acte de piété, elle rend à sa mère le repos d’une sainte mort, et, à son enfant, la paix de son innocent sommeil[3].

Les revenants se montrent ordinairement sous la figure qui leur appartenait de leur vivant ; ils conservent même jusqu’à l’apparence des vêtements qu’ils avaient l’habitude de porter. C’est en quoi leurs apparitions se distinguent de celles des damnés, du démon et des méchants esprits, qui affectent le plus souvent des formes d’animaux. Cependant, on croit aussi, et cette opinion s’appuie sur un grand nombre de preuves, que les morts reviennent quelquefois en pigeon blanc. Dans les idées chrétiennes, il doit, en effet, convenir aux ames d’emprunter une forme sous laquelle s’est manifesté l’esprit saint.

Le souvenir de Jeanne d’Arc, en se rattachant à cette superstition, l’environne d’un intérêt tout particulier. Frère Isambard de la Pierre, un des témoins entendus lors de la révision du procès de Jeanne, rapporte qu’un homme d’armes anglais voulut se confesser à lui le jour de l’exécution ; que cet homme s’accusa d’avoir, par haine pour la suppliciée, ajouté un fagot à son bûcher. Cependant, il se repentait grandement de cette action impie ; car, au moment même où il la commettait, il avait entendu Jeanne invoquer le nom de Jésus, en poussant le dernier soupir, et il avait vu « en rémission de l’esprit de ladite Jeanne, une colombe blanche sortir de la flamme[4]. »

C’est aux vivants à demander, aux morts qui les visitent, ce qu’ils peuvent souhaiter ; car, si l’on néglige d’interroger les revenants, ils demeureront long-temps sans communiquer le but de leur apparition. Ils cessent de se montrer lorsqu’on a fait dire les messes qu’ils avaient demandées, ou qu’on a fait, à leur acquit, les pèlerinages qu’ils n’avaient pu accomplir. Du moment même qu’on s’occupe de les satisfaire, les revenants ne tourmentent plus les personnes dont ils se sont réclamés ; ils les avertissent seulement du nombre d’apparitions qu’elles doivent attendre encore. Après que tout est achevé, il arrive souvent que la reconnaissance engage le mort à faire, au vivant qui l’a secouru, une dernière visite de remercîment et d’adieu[5].

Il existe une coutume assez singulière au sujet des pèlerinages entrepris à l’intention des morts. Avant de se mettre en route pour leur charitable voyage, les parents ou les amis du revenant vont déposer un bâton blanc sur sa fosse. Ils sont persuadés que l’ame du mort doit les accompagner, et, s’ils n’avaient pas l’attention de la pourvoir d’un solide appui, ils seraient obligés, pendant l’aller et le venir, de la porter sur leurs épaules. Or, ils redoutent beaucoup un semblable fardeau ; mais on ne peut en railler leur ignorance : c’est au cœur qui faiblit sous le chagrin qu’il faut demander ce que l’immatériel a de poids ! On a vu maintes fois, dit-on aussi, les personnes qui faisaient dire une messe à l’intention d’un revenant, toutes baignées de sueur, accablées comme si elles portaient le mort sur leurs épaules, et dans un état d’angoisse inexprimable. Souvent même, pendant la durée du divin sacrifice, le revenant se tient à côté d’elles, paraissant s’associer à leurs prières. À cause de ces diverses circonstances, les apparitions des revenants sont un sujet d’extrême inquiétude et de vive terreur. Mais les morts n’importunent de leurs réclamations que leurs parents, leurs amis, leurs voisins[6]. Comme ils ont mille moyens de contraindre les vivants à leur accorder secours, on doit supposer que c’est par scrupule de générosité qu’ils n’associent point à leurs peines les personnes étrangères. Ainsi, le peuple, toujours exclusif dans ses sentiments, parce qu’il ne sait pas, par l’action de l’intelligence, rapprocher de lui ce qui est en-dehors de ses sensations, n’a pu comprendre et admettre la solidarité chrétienne qu’en la restreignant au cercle étroit de la famille.

Quelquefois l’apparition d’un revenant est périodique, c’est-à-dire qu’elle se renouvelle chaque nuit aux mêmes heures et en un certain lieu, malgré toutes les mesures par lesquelles on tente de la prévenir. C’est ordinairement à la suite d’un crime énorme ou d’une terrible catastrophe dont il a été victime, qu’un mort se trouve engagé à ces apparitions qui servent sa vengeance, et ne laissent point au remords un jour de repos dans la conscience des coupables.

Le château d’Argentan, dont il ne reste plus maintenant que trois tours, était l’asile d’un de ces fantômes vengeurs. Une jeune demoiselle, qui, disait-on, y avait été injustement enfermée, y faisait de nocturnes apparitions sous diverses formes. On l’appelait la Demoiselle du château, et, quelquefois, la Bête du château d’Argentan[7].

L’attachement d’un mort à certains lieux, ses apparitions fréquentes, et la reproduction des actes de sa vie, sont quelquefois aussi un supplice infligé à ses propres crimes. Dans la commune de Saint-Mards-sur-Risle, canton de Pont-Audemer, au hameau de la Croix-Hamel, est située, à l’embranchement de plusieurs chemins, une croix qui a donné son nom au hameau. Les habitants du pays ont surnommé cette croix la Croix des Magnants[8], parce que des hommes qui exerçaient la profession de chaudronniers ambulants furent engloutis en cet endroit, après avoir commis un acte d’impiété. Ils continuèrent d’habiter l’abîme souterrain où leur crime les avait précipités ; naguère encore, on croyait entendre le bruit sourd et mesuré du marteau sur leurs chaudrons qu’ils ne doivent point cesser de battre jusqu’à la fin des siècles[9]. Dans la Basse-Normandie, on croit que les petits enfants morts tirent le bras hors de leur tombe lorsque, pendant leur vie, ils ont levé la main sur leurs parents. Une correction maternelle doit expier leur faute, et les mères, par un soin miséricordieux, vont fouetter, dans les cimetières, ces petits cadavres tourmentés[10].

Certaine violation du droit de propriété, assez fréquente dans nos campagnes, fait aussi encourir, à celui qui s’en est rendu coupable, l’inexplicable tourment des apparitions forcées, et de la vie d’outre-tombe. Un homme qui a déplacé la borne de son champ, au préjudice de son voisin, doit, après sa mort, revenir toutes les nuits au lieu même où sa fraude a été commise. On raconte qu’un de ces malheureux fantômes ne cessait, pendant sa visite nocturne, de s’écrier d’une voix lamentable : Où la remettrai-je ? Où la remettrai-je ? Où faut-il la remettre ? Personne n’avait tenté de l’apaiser par une réponse satisfaisante ; enfin, quelque franc parleur, importuné, sans doute, par cette voix questionneuse, lui répliqua résolument : Remets-la au lieu où tu l’as prise. À cette réponse si simple, la borne fut replacée, l’ame obtint repos, et le voisinage s’en trouva bien[11].

L’apparition la plus renommée peut-être, en Normandie, est celle du Moine de Saire, personnage qui, par sa célébrité infernale, peut lutter avec Robert-le-Diable. Voici ce qu’on raconte de son histoire. Ce moine n’était pas soumis à la retraite claustrale ; mais il partageait avec son père une habitation située dans un plantureux et beau vallon, à l’extrémité duquel se trouve l’embouchure de la Saire. Un jour que le père était absent, un de ses tenanciers apporte une somme de cinq à six cents livres dont il était redevable. Le moine reçoit l’argent et renvoie le fermier, qui s’en fie à sa probité. Cependant, en vivant au milieu du monde, le moine avait contracté un amour prodigieux des richesses. Il ne peut voir, sans le convoiter, le petit trésor qui lui a été confié ; il le place en un lieu secret, et se promet, coûte que coûte, de ne point s’en dessaisir. Quelque temps se passe ; enfin, le père, impatienté de ne pas recevoir le revenu de son bien, adresse une demande au fermier qu’il croit son débiteur. Celui-ci proteste qu’il a payé entre les mains du moine, qui, de son côté, nie le fait à outrance. Enfin, le fermier exaspéré, défie son contradicteur d’oser prononcer sur lui-même cet anathème, en présence de son père : que le diable m’emporte dans la mer, si j’ai reçu l’argent. Le père, qui commence à douter au fond du cœur, engage son fils à ne pas trahir la vérité par un serment aussi redoutable ; mais celui-ci persiste dans son endurcissement, et répète la protestation blasphématoire qui lui a été dictée. À peine a-t-il achevé, qu’un bruit formidable se fait entendre : un être horrible, sur lequel les regards ont à peine le temps de se fixer, enlève le moine, et laisse attérés les deux spectateurs de cette scène miraculeuse[12].

Pour renouveler la mémoire de cet exemple de la colère divine, le moine de Saire a été condamné à de fréquentes apparitions. Mais, son génie infernal lui fait imaginer toutes sortes de perfidies, afin de tourmenter et de perdre les personnes qui se trouvent à sa rencontre. On le voit souvent dans la rade de Cherbourg, sous l’apparence d’un homme qui se noie ; il crie : Sauve la vie ! Si un matelot, ému par cet appel lamentable, s’avance pour lui porter secours, le fantôme saisit la main qu’on lui tend et entraîne le malheureux au fond des flots. Alors un ricanement infernal se fait entendre à l’endroit d’où partaient, quelques instants auparavant, des cris de détresse.

Quelquefois le moine se place sur les rochers et ne cesse de crier à ceux qui marchent sur la grève : Allez par ici, venez par là, afin de les attirer aussi dans la mer. Il fréquente particulièrement les rivages de Réville et de Rideauville, et les environs du pont de la Saire. Tous les sauniers de ces parages passent pour être en commerce avec lui. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il en est peu parmi eux qui n’affirment avoir été témoins de son apparition. Plusieurs, même, ont joué aux cartes avec lui, mais il trouvait toujours moyen de leur gagner ou de leur tricher leur argent. C’est une suite de son avarice naturelle ; car, pour leur plus grand tourment, les damnés conservent à jamais tous les penchants de leur nature perverse.

Le méchant moine a aussi la puissance de se métamorphoser en toutes sortes d’animaux, et, grâce à ces différentes formes, d’être en mesure de varier et de multiplier les embûches qu’il prépare sans cesse aux vivants[13].

On raconte, sur un autre personnage, un récit dont le fonds est analogue à celui de la légende du moine de Saire, mais qui se trouve diversifié par des circonstances nouvelles et singulières.

Un des seigneurs du domaine de Villeret, situé dans les environs d’Harcourt, eut, dit-on, quelques contestations avec sa sœur au sujet de leur héritage commun. Un jour, ces contestations s’envenimèrent de telle sorte, que le seigneur de Villeret, poussé à bout, s’écria : « Que celui de nous deux qui a sciemment tort, soit frappé de la foudre. » Il disait ces paroles solennelles pour en imposer à sa sœur, car il savait trop bien que ses propres prétentions étaient injustes. Au moment, cependant, où il achevait de prononcer ce parjure, se confiant à la sérénité du ciel pour railler impunément la puissance de Dieu, un violent coup de tonnerre se fit entendre, sans qu’on vît aucun nuage s’élever dans l’atmosphère ; la foudre éclata, frappa le sire de Villeret d’une manière si terrible, que sa tête, abattue du coup, bondit sur la terre, et y creusa un trou par lequel elle disparut. Depuis cette époque, un beau lévrier vint hanter chaque soir la grande salle du château ; il se tenait toujours à la place d’honneur, à côté de la cheminée. Durant les longues soirées d’hiver, jamais il ne lui arriva de déserter le foyer, et, si quelqu’un s’avançait pour lui disputer sa place, le lévrier se dressait sur son séant, et, de sa patte droite, allongeait un soufflet lourd et piquant à cet hôte incivil. Cependant, le voisinage du mystérieux lévrier inspirait une sorte de contrainte pénible aux habitants du château. Un de ceux-ci voulut tenter par des voies plus douces d’éloigner l’importun. Il s’approcha civilement du chien, et lui dit avec beaucoup de respect : « M. de Villeret, voudriez-vous me céder votre place ? » L’animal merveilleux ne se le fit pas dire deux fois ; il disparut pour jamais, soit qu’il eût été touché de la politesse de cette instance, soit plutôt qu’il eût été blessé de voir son incognito si honteusement trahi.

Encore un digne pendant du moine de Saire : c’est Dame Nicole, dont le fantôme habite le bois de la Pierre, près de l’Aigle. De son vivant, dame Nicole avait commis assez d’actions injustes, de crimes exécrables, pour obtenir de partager, après sa mort, tous les privilèges malfaisants des démons. Aussi se transforme-t-elle souvent en loup ou en chien hargneux, dans le but d’effrayer et de tourmenter les voyageurs[14].

Les ames des prêtres sont sujettes à faire des apparitions. Si un prêtre, pendant sa vie, a négligé de dire une messe, dont il avait reçu le prix, il faut qu’il revienne la célébrer après sa mort, ou même dire les mots essentiels, si, par hasard, il en avait oublié quelques-uns. Il n’est pas rare de rencontrer des sacristes qui prétendent avoir répondu ces sortes d’offices nocturnes[15].

Nous pouvons rapporter, d’après une tradition orale, comment eut lieu la célébration de la messe d’un revenant, à la suite d’une catastrophe tragique, arrivée au petit village de Monterollier, arrondissement de Neufchâtel-en-Bray, dans le temps de la révolution. Ainsi que les autres ecclésiastiques exerçant à cette époque, le desservant de la paroisse de Monterollier avait été mandé à la municipalité de son canton, pour prêter serment à la Convention nationale. Dans les idées du pauvre prêtre, le serment qu’on exigeait de lui devait le rendre coupable d’apostasie et de sacrilège ; mais, d’un autre côté, il n’ignorait pas que refuser d’en remplir la formalité, c’était encourir une mort ignominieuse. L’horreur de cette alternative produisit une impression si violente sur cet infortuné, qu’il en perdit la raison, et résolut de mettre fin à ses incertitudes par le suicide : il se tira, à bout portant, un coup de pistolet. Sa mort tragique fut un sujet d’émotions diverses pour les habitants de sa paroisse et des villages environnants. Cependant, elle eût peut-être été facilement oubliée, au milieu de la rumeur des évènements nationaux, si le fait surnaturel qui la suivit de près n’en eût réveillé pour long-temps la mémoire.

Une nuit que le meûnier du pays faisait une de ces tournées habituelles, dans la seule compagnie de son âne qui portait ses sacs de farine, il dut traverser un bois, situé à quelque distance de Monterollier, sur une côte voisine d’un autre village appelé Saint-Martin-le-Blanc. Le meûnier marchait joyeusement, en sifflant sa chansonnette, lorsqu’il aperçut, au milieu du sentier qu’il suivait dans le bois, l’ombre du desservant suicidé. Cette figure était si familière à notre villageois, qu’il n’éprouva d’abord aucune surprise, et ne fit aucune réflexion sur la singularité de la rencontre ; il ne chercha même point à se détourner de son chemin. Lorsqu’il fut en présence du revenant, celui-ci l’appela par son nom, et lui demanda s’il savait servir la messe ; le meûnier répondit affirmativement. « Voulez-vous servir celle qui va être dite ? — Sans difficulté, » répliqua ingénument le villageois. À peine avait-il donné son consentement, qu’il aperçut devant lui un autel dressé, des cierges allumés, et toutes choses préparées pour le sacrifice divin. Le prêtre commença aussitôt la messe, prononçant chaque parole avec une gravité solennelle ; le meûnier répondait avec un profond recueillement et sans apparence de trouble. L’office se continua naturellement jusqu’à la formule de l’Ite missa est ; alors les cierges s’éteignirent, l’autel disparut, et l’ombre du prêtre s’évanouit. La rencontre du revenant et l’acte religieux qui l’avait suivie s’étaient succédé si rapidement, que le meûnier n’avait pas eu encore la réflexion de la peur ; mais, lorsqu’il se trouva abandonné au milieu de la solitude ténébreuse du bois, qu’il remarqua que son âne, sans avoir été attaché, était demeuré immobile, comme si ses pieds eussent été fixés au sol, enfin lorsqu’il repassa dans son esprit toutes les circonstances du fait extraordinaire dont il avait été témoin, il ressentit une frayeur si saisissante, que tous ses efforts pour la combattre furent inutiles. Il se hâta cependant de regagner son logis ; mais, arrivé chez lui, il tomba malade et mourut au bout de peu de jours, soit des suites de sa peur, soit parce que la fatalité de l’apparition qu’il avait rencontrée le vouait à une fin prochaine[16].

Ordinairement, c’est dans l’intérieur des églises qu’apparaissent et se tiennent, pendant la nuit, les prêtres défunts qui attendent qu’un homme assez courageux et assez dévoué se présente pour leur servir la messe. On voit alors des lumières surnaturelles briller à travers les vitraux du sanctuaire, comme pour éveiller la sollicitude des fidèles.

Le cimetière qui entoure l’église de Saint-Martin-des-Champs, sur la route de Falaise à Condé-sur-Noireau, à une demi-lieue de cette dernière ville, est réputé pour être le théâtre des plus effrayantes apparitions. On y rencontre toutes sortes d’animaux suspects ; des chevaux, superbement enharnachés, viennent s’y offrir aux voyageurs, qu’ils enlèvent vers quelque abîme infernal d’où ceux-ci ne reviennent jamais. Enfin, l’on peut croire cet asile des morts une retraite de damnés, à voir surtout les boules de feu qui bondissent et roulent à travers les tombes que ce lieu renferme.

Deux voyageurs étant venus à passer en cet endroit redouté, vers l’heure de minuit, aperçurent l’église tout illuminée à l’intérieur. Ils entrèrent, et trouvèrent un prêtre à genoux au pied de l’autel, et répétant sans cesse : « Dominus vobiscum. » Par une prudence sagement calculée, nos deux voyageurs ne trahirent point leur présence, retournèrent sur leurs pas, et allèrent éveiller le curé, pour lui faire part du prodige dont ils avaient été témoins. Or, le pasteur de Saint-Martin-des-Champs, ayant, dans son bedeau, un conseiller habituel, jugea à propos de l’appeler à son aide en cette périlleuse circonstance. Le brave Méroure, ainsi se nommait le bedeau, indigné qu’on eût pénétré dans l’église et disposé du luminaire sans son consentement, courut en toute, hâte sur le lieu du délit, suivi d’une partie du village déjà en émoi. Cependant, nul autre que Méroure n’osa d’abord franchir le seuil de l’église. Dans ce moment, le prêtre répétait encore une fois l’interminable : « Dominus vobiscum. » Entraîné par la force de l’habitude, le bedeau répondit aussitôt : « Et cum spiritu tuo. » Le revenant, trouvant près de lui l’homme de bonne volonté que, depuis si long-temps, il attendait, commença la messe, qui fut répondue religieusement jusqu’à la fin par Méroure. Après le dernier évangile, le prêtre se retourna vers l’assistance, et déclara qu’ayant pu, grâce à l’intervention officieuse du bedeau, s’acquitter de la messe que, de son vivant, il avait promise, aucun empêchement ne s’opposait plus à ce qu’il entrât en partage de la béatitude céleste.

Un événement semblable eut lieu à Saint-Étienne-Lallier, arrondissement de Pont-Audemer, il y a environ un siècle, et la mémoire en subsiste encore aujourd’hui.

On avait remarqué dans le pays que chaque soir l’église de Saint-Étienne-Lallier paraissait illuminée. Cette circonstance fit faire bon nombre de conjectures ; enfin, on s’arrêta généralement à l’opinion que l’église devait être hantée. Pour en avoir la certitude, on obtint du bedeau et de l’un des chantres de la paroisse qu’ils y passeraient la nuit. Ils promirent de rendre un compte fidèle de ce qu’ils auraient vu, et, afin de tout examiner à l’aise, ils dressèrent un lit dans un jubé placé au fond de la nef.

Le soir venu, après avoir récité leurs prières, ils se couchèrent ensemble, et s’endormirent subitement. Cependant, au bout d’un certain temps, le chantre se réveilla sous l’impression d’un songe lugubre. La solitude et l’obscurité de l’église n’étaient pas propres à le rassurer ; aussi fit-il tous ses efforts pour rappeler le sommeil : il se cacha la tête sous la couverture, ferma les yeux, bien résolu de demeurer dans cet état, et se disant, qu’au moins sa discrétion lui épargnerait peut-être quelques embûches. Sur ces entrefaites, onze heures sonnèrent, l’heure fatale des apparitions. Le chantre tressaillit, fit un mouvement, aperçut l’église tout illuminée. Mais, ô prodige ! ni lampe, ni cierges ne brûlaient. La lumière semblait filtrer à travers les parois mêmes de l’édifice ; c’était, d’ailleurs, une lumière pâle, froide, inanimée, sans vacillations ni rayonnements. Notre pauvre chantre se sentit troublé jusqu’au fond de l’ame ; puis, se rassurant à demi par la présence de son compagnon, il pensa que le moment était arrivé d’éveiller celui-ci, qui n’avait point cessé de dormir. N’étaient-ils pas venus ensemble pour partager les mêmes inquiétudes et les mêmes périls ? Il commença donc à appeler le dormeur à demi-voix, à le pousser légèrement du coude ; n’ayant obtenu aucun signe de sensibilité, le chantre, exaspéré par la frayeur et l’impatience, tiraille son compagnon en tous sens, le pince, le mord, lui enfonce une épingle dans les chairs ; rien n’y fait, le sommeil tient bon. Au milieu de ces tentatives infructueuses, la tête du malheureux s’échauffe, sa raison s’égare ; un cri d’angoisse, échappé de ses lèvres, se trouve étouffé par le retentissement de la cloche de minuit. Alors qu’aperçoit-il ? une forme corporelle, mais subtile et pâle comme une ombre, qui se dresse au fond du sanctuaire, revêtue des habits sacerdotaux d’un prêtre officiant. Cet être étrange se met en mouvement, c’est-à-dire s’avance en glissant sur le sol, sans presque le toucher ; il commence le tour de l’église, et s’approche de l’endroit où le chantre est couché ; celui-ci sent ruisseler sur son front une sueur d’agonie, mais le revenant continue sa lente promenade, revient au pied des autels, s’y agenouille quelques instants, recommence une seconde tournée, et toujours ainsi. Chaque fois qu’il s’approche du côté du chantre, celui-ci sent redoubler ses angoisses ; il lui semble qu’on ne l’a épargné d’abord que pour punir ensuite plus cruellement sa témérité ; car il a cru remarquer que le visage du mort est de plus en plus soucieux et menaçant. Cependant cette mortelle anxiété a son terme : une heure sonne, la clarté mystérieuse disparaît tout-à-coup, la forme du prêtre se dissipe comme une légère vapeur d’encens, et se perd dans les ombres renaissantes de la nuit.

La curiosité de tous les habitants de la paroisse fut plutôt excitée que satisfaite par le récit de cette étrange aventure. On insista auprès des deux compagnons pour qu’ils veillassent dans l’église encore une nuit. À force de prières et de félicitations sur leur courage, on parvint à les persuader. La scène mystérieuse se renouvela absolument comme elle s’était passée la nuit précédente, sauf que le bedeau en fut à son tour le témoin forcé, tandis que le chantre dormit sans inquiétude.

La troisième nuit, ce fut le curé lui-même qui voulut tenter l’épreuve ; au lieu de se coucher, il demeura en prière dans le chœur. Pour ce nouveau spectateur, la scène changea de caractère ; à onze heures, l’illumination ordinaire ne se montra pas, mais un globe de feu surgit dans l’église, la parcourut rapidement, et vint se fixer sur la balustrade qui sépare le chœur de la nef ; le curé voulut porter la main sur la boule enflammée, elle s’enfuit avec un sifflement effrayant, puis s’éteignit dans son vol. Après une prière fervente, le curé jugea prudent de regagner sa maison.

Ces mystérieux avertissements inspirèrent l’idée d’examiner les registres de la paroisse. On trouva sur ces livres, qu’un prêtre de l’endroit avait, autrefois, reçu de l’argent pour une messe que la mort l’avait empêché de dire. Bien édifié sur la cause des apparitions du revenant, le vicaire de Saint-Étienne-Lallier se dévoua pour venir au secours de cette ame en peine. Il se présenta, un soir, agenouillé sur les degrés de l’autel, rien d’extraordinaire n’apparut dans l’église, et le charitable vicaire put prier sans trouble jusqu’à minuit. À cette heure, seulement, les cierges s’allumèrent ; un prêtre se montra tout-à-coup devant l’autel, et, après une inclination de remercîment à celui qui l’avait prévenu, commença la messe. Lorsque le Deo gratias du dernier évangile fut prononcé, les cierges s’éteignirent d’eux-mêmes, comme ils s’étaient allumés, le revenant disparut et ne se montra plus à l’avenir. Le vicaire mourut dans l’année[17].

Les pêcheurs polletais, dont l’imagination est si ardente et si sombre, ont fait subir quelques variantes à cette tradition, en lui prêtant un caractère plus dramatique que celui qui lui appartient ailleurs.

Après un terrible orage qui avait tenu tout le voisinage debout une partie de la nuit, le sacristain de Notre-Dame du Pollet commençait à goûter les délices du premier sommeil, lorsqu’il fut réveillé en sursaut par le tintement de la cloche, annonçant la messe. Il sauta hors du lit, supposant qu’il s’était endormi trop long-temps, et que le prêtre avait chargé quelqu’autre personne du soin de sonner. En entrant dans l’église, il vit le prêtre déjà à l’autel, et un grand nombre de pêcheurs qui priaient dans un pieux recueillement. Le sacristain, ayant aperçu le visage de quelques-uns d’entr’eux, reconnut avec une indicible terreur qu’il n’y avait que des morts dans cette assemblée. Un de ceux qui se trouvaient là, par exemple, était parti depuis plus d’un an et demi pour la pêche, et jamais on n’avait eu de ses nouvelles ; le cadavre d’un autre avait été rejeté par la mer ; le sacristain se ressouvint même d’avoir assisté à son enterrement, et ainsi de tous. Saisi d’horreur, le malheureux ne pouvait parler ni remuer de place. Cependant la messe se continuait ; arrivé au moment de la communion, le prêtre essaya de porter l’hostie à ses lèvres, mais elle lui glissa entre les doigts. Alors, il poussa un effrayant cri de détresse, qui fut répété par tous les assistants ; puis, se tournant vers le sacristain : « Mon pauvre Pierre, mon pauvre Pierre, dit-il, ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis Regnaud, dont le vaisseau se brisa le lundi de la semaine de Pâques sur la roche d’Ailly. J’avais fait vœu d’une messe en l’honneur de Notre-Dame, j’ai oublié mon vœu. Je veux maintenant dire cette messe moi-même, pour m’acquitter de ma promesse, mais, chaque fois que j’essaie de communier, l’hostie échappe à mes lèvres, et je sens tout l’enfer dans ma poitrine. Oh ! maître Pierre, je souffre toutes les tortures du damné : dites à mon fils, je vous supplie, qu’il n’oublie jamais les messes qu’il promettra à Notre-Dame[18] »

Il existe en Normandie plusieurs croyances ou superstitions dignes de remarque, au sujet des morts et des mourants.

En certains cantons, lorsque quelqu’un est sur le point de mourir, on met un seau d’eau claire auprès de son lit, afin que l’ame, en se séparant du corps, se lave dans cette eau, et soit purifiée de ses souillures avant de paraître devant Dieu. Les anciens supposaient aussi que les ombres étaient soumises à des purifications matérielles avant de pénétrer dans l’Élysée[19].

L’eau qui a servi à laver une ame, ne doit pas être employée à un autre usage ; aussi prend-on le soin de vider tous les vases qui se trouvent dans la maison. Cette coutume était habituelle aux Juifs, qui l’expliquaient différemment, disant que l’ange de la mort avait lavé dans cette eau le glaive dont il avait frappé la personne qui venait de mourir[20].

On place dans la bière auprès d’un mort, soit un livre d’office, soit un chapelet, afin qu’il s’en serve dans l’autre vie. Quelquefois, on met aussi de l’argent, parce que, dit-on, il est bon partout d’en avoir. « Mon mari m’a rendue heureuse, disait une femme, je veux lui donner, pour son dernier voyage, une pièce de cinq francs[21]. »

Si une personne est morte assassinée, ou si sa mort a été provoquée par autrui d’une manière violente, son cadavre, en présence du meurtrier, laissera échapper du sang de ses plaies, ou en jettera par le nez. C’est probablement de cette croyance que dérive cette expression habituelle : Le sang rejaillit sur le coupable[22]. Un trait de notre histoire peut servir d’exemple à l’appui de ce préjugé :

Le lendemain de sa mort, le corps de Henri II, duc de Normandie et roi d’Angleterre, fut porté à l’abbaye de Fontevrault, lieu de sa sépulture. Il était placé sur son cercueil, dans un grand appareil, et le visage découvert. Son fils Richard, venant au devant du convoi, ne se fut pas plutôt approché, que le cadavre du roi commença à jeter du sang par le nez en signe d’indignation. On prétendait, en effet, que, par ses rebellions continuelles et les chagrins qui en avaient été la suite, ce fils ingrat avait occasionné la mort de son père. Richard, lui-même, le pensait ainsi, car ce spectacle lui occasionna un grand remords : il se prit à pleurer, et conduisit jusqu’à Fontevrault le convoi funèbre, avec les marques d’un profond et violent désespoir[23].

Il y a une sorte d’apparitions, appelées les Bières, qui passent pour être très fréquentes en Basse-Normandie. Les Bières sont de grands cercueils blancs, que l’on rencontre la nuit dans les cimetières, au milieu des chemins, ou placées sur les échaliers, et qui barrent le passage aux voyageurs. On voit quelquefois plusieurs Bières ensemble. Si un passant est obligé de déranger une Bière, il doit s’en approcher avec beaucoup de respect, la retourner bout pour bout, puis la remettre exactement à la même place. Il peut alors continuer son voyage sans crainte ni danger ; mais, en agir autrement, serait commettre un quasi sacrilège[24].

Parmi les pécheurs de Dieppe, il existe, au sujet des morts, plusieurs superstitions particulières. On conçoit aisément que ces imaginations lugubres aient pris naissance, et qu’elles aient conservé toute leur autorité au sein d’une population pour qui la mort est une éventualité sans cesse menaçante.

Le jour des Morts est célébré très religieusement à Dieppe. Si des pêcheurs s’avisaient de monter sur leurs barques ce jour-là, ils se verraient doubles ; c’est-à-dire qu’un second individu, semblable en tout à chacun d’eux, les accompagnerait dans leurs manœuvres. Ils doivent se garder aussi de tenter les hasards de la pêche, car, lorsqu’ils viendraient à tirer de la mer leurs filets chargés d’un poids inaccoutumé, ils ne trouveraient au fond que des squelettes rompus, des ossements brisés, d’affreux débris de la mort et du sépulcre, juste récompense d’un travail sacrilège.

Ce même jour, vers minuit, on entend un char funèbre parcourir les rues du Pollet. Il est traîné par un attelage de huit chevaux blancs, et des chiens blancs le précèdent en courant. Au moment où ce convoi défile, on distingue aisément les voix des gens qui sont morts pendant le cours de l’année qui vient de finir. Mais très peu de personnes ont vu cette apparition, car ceux qui en ont été témoins doivent s’attendre à une mort prochaine. C’est pourquoi chacun se hâte de fermer ses fenêtres lorsqu’on entend le bruit du lugubre cortège[25].

Cette croyance, qui existe aussi en Bretagne et dans le Lauraguais, peut être considérée comme dérivant de la tradition des chasses fantastiques.

La croyance que nous allons rapporter n’a pas, comme la précédente, le cachet d’une antique origine ; mais la mort y est évoquée sous un aspect bien plus saisissant pour raviver la douleur et les souvenirs des vivants.

Si les prières de la triste commémoration n’ont pas été assez efficaces pour procurer la délivrance des ames des pauvres naufragés, ou si quelques-uns d’entr’eux ont été négligés, oubliés de leurs proches, voici ce qui arrive vers le milieu de la nuit : La mer est houleuse, le vent furieux, la tempête fouette les vagues de son aile impétueuse, et déchire le ciel en lambeaux. Dans ce moment critique, un navire se découvre en pleine mer, il s’avance avec une rapidité qui fait frémir ; mais en peu d’instants il a touché heureusement la jetée contre laquelle on a craint de le voir se briser. Les spectateurs examinent ce navire, se font part de leurs remarques, et le reconnaissent avec étonnement pour un de ceux qu’ils croyaient naufragés. Voilà bien ses agrès, sa voile, sa mâture ; seulement, les agrès sont brisés, la voile pend déchirée à un mât chancelant et disloqué. Cependant, il faut venir en aide au navire en détresse ; le gardien du phare lui jette la drome, l’équipage la saisit, l’attache à son avant-pont, suivant l’usage. À l’appel du gardien, les femmes et les enfants d’accourir, les uns confiants, les autres incertains ou désespérés. Des cris partis du cœur s’élancent au-devant des marins : « C’est mon père, c’est mon mari, mon frère, mon fiancé ! » répète-t-on de toutes parts. L’équipage demeure silencieux et impassible ! On s’en étonne peu d’abord ; car les marins font vœu quelquefois de ne point parler jusqu’à ce qu’ils aient été remercier Dieu et Notre-Dame de leur délivrance. Mais femmes et enfants se sont attelés à la drome et halent le navire ; celui-ci demeure immobile ! On s’encourage, on s’excite, on redouble d’efforts, on s’arrête par terreur et par lassitude, puis on s’acharne avec désespoir. C’est en vain ! le navire semble ancré par la main de Dieu, et pour l’éternité. Puis le coup d’une heure sonne, un léger brouillard flotte un instant sur la vague, l’équipage et le navire ont disparu ! La drome échappe alors aux mains tremblantes, les poitrines se brisent, on n’entend plus que le bruit des sanglots étouffés. « Payez vos dettes ! » c’est-à-dire faites de nombreuses prières, répètent, autour des veuves et des orphelins, les spectateurs de cette scène de désolation[26].

Un sinistre présage s’attache à l’apparition désignée sous le nom de la Femme grosse. On raconte qu’une femme grosse, s’étant précipitée du haut de la falaise du Pollet, se brisa sur un rocher qui s’élève presqu’au sein des flots, au-dessous de cette falaise ; mais la Femme grosse n’a point abandonné le lieu sinistre, témoin de sa tragique catastrophe ; attirée par la tourmente des nuits orageuses, elle vient encore, vêtue d’habits blancs flottants, et poussant des cris de détresse, errer sur le fatal rocher auquel elle a donné son nom. Ce fantôme, disent les femmes du Pollet, est, pour celle qui l’aperçoit, le signe certain de la mort d’un de ses proches : d’un père, d’un frère, d’un amant, d’un époux. Le rocher de la Femme grosse est peu éloigné des petites loges où les femmes des pêcheurs s’entassent pendant les nuits d’orage, pour attendre le retour de leurs parents, et faciliter leur entrée dans le port. Il est aisé d’imaginer, en des circonstances aussi pénibles, l’impression que doit produire un pareil voisinage sur des esprits qu’exalte sans cesse la présence des dangers.

Ce n’est pas à propos des faits que nous venons de raconter, qu’il faudrait soulever la question de la réalité des apparitions. Les récits de toute espèce, que nous lègue la tradition, sont toujours entachés de quelques puérilités, qui suffiraient seules pour ruiner le crédit de la croyance à laquelle ils se rattachent. Cependant le dogme des apparitions porte en lui un caractère de vraisemblance morale qui le distingue des autres croyances populaires. À la vérité, si les apparitions étaient possibles, elles auraient l’inconvénient d’intervertir l’ordre naturel, et d’en troubler l’harmonie et la sécurité, mais elles seraient du moins justifiées aux yeux de la conscience et de la raison. La subjection de la destinée éternelle de l’ame à sa vie terrestre explique l’énergie de cette sympathie douloureuse qui rappellerait le mort aux lieux témoins des crises fatales de sa première existence. Quant au but ordinaire de l’apparition, à cet échange de vœux et de prières qui s’opère entre les vivants et les morts, ce n’est qu’un moyen de resserrer le lien de cette solidarité que la religion a proclamée comme loi de charité universelle, mais qu’une saine philosophie doit considérer de plus comme une rigoureuse équité. La fraternité humaine ne serait qu’un vain mot, si, ne tenant pas compte de la fatalité des circonstances extérieures, et de la fatalité plus absolue encore de l’organisation individuelle, dont les plus pernicieuses influences lui ont été épargnées, l’homme bon et juste, le vivant, suivant le sens divin du mot, ne se reconnaissait pas engagé à une pieuse restitution de mérites envers le méchant, le coupable, celui qui est mort, selon l’esprit et la grâce.



  1. Dom Calmet, Traité sur les Apparitions, p. 340.
  2. Odolant Desnos, Descript. du départ, de l’Orne, p. 64. — L. Dubois, Annuaire stat. de l’Orne, 1809. — L.-J. Chrétien, Usages, préjugés et superst. de l’arrondissement d’Argentan, p. 3. — Pluquet, Contes populaires de l’arrond. de Bayeux, p. 1. — P. Le Fillastre, Superst. du canton de Briquebec ; (Annuaire de la Manche, 1832.)
  3. Note communiquée par M. A. Canel.
  4. Déposition d’Isambard de la Pierre, citée par Le Brun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc, t. IV, p. 207.
  5. L. Dubois, Annuaire statist. de l’Orne, 1809. — P. Le Fillastre, Superst. du canton de Briquebec ; (Annuaire de la Manche, 1832.)
  6. P. Le Fillastre, Superst. du canton de Briquebec ; (Annuaire de la Manche, 1832.)
  7. L. Dubois, Annuaire statistique du dép. de l’Orne. — Plusieurs châteaux de Normandie sont le théâtre d’apparitions semblables ; mais les traditions qui s’y rattachent trouveront place en d’autres chapitres de cet ouvrage.
  8. Magnants est le nom que les paysans de la Normandie donnent aux chaudronniers ambulants.
  9. A. Canel, Essai sur l’arrond. de Pont-Audemer, t. I, p. 358.
  10. L. Dubois, Annuaire statistique du départ, de l’Orne, 1809. — L.-J. Chrétien, Usages, préjugés et superst. de l’arrond. d’Argentan.
  11. Odolant Desnos, Descript. du départ. de l’Orne, p. 64. — L. Dubois, Annuaire statist. du départ. de l’Orne, 1809.
  12. On pense bien que l’histoire d’un personnage aussi fameux n’ayant été confiée qu’à la tradition, il a dû s’en former un très grand nombre de versions. Quelques-unes disent que le Moine de Saire était, de son vivant, receveur d’un seigneur de Tourlaville. Ayant dépensé follement l’argent de la recette, le moine fit pacte avec Satan, qui lui donna toute la somme qu’il devait à son seigneur, sous condition qu’il ne serait plus dorénavant que le serviteur de l’Enfer. Dès-lors, Satan employa ce moine infâme à toutes sortes d’expéditions criminelles, et lui accorda le privilège de pouvoir s’échapper de tous lieux, en vent ou en fumée, (Aug. Asselin, Notice sur l’abbé de Tourlaville ; (Annuaire de la Manche, 1832.)
  13. P. Le Fillastre, Superst. du canton de Briquebec ; (Annuaire de la Manche, 1832, p. 228 et suiv.)
  14. Vaugeois, Hist. des Antiquités de la ville de l’Aigle, p. 587.
  15. L. Dubois, Annuaire statist. de l’Orne, 1809.
  16. Dans l’antiquité, chez les Juifs, et dans le moyen-âge, les apparitions ont été regardées, dans un très grand nombre de cas, comme un présage de mort.
  17. Sourdon, Recueil de la Société d’Agriculture de l’Eure, t. V, p. 465 et suiv.
  18. F. Shoberl, Excursions in Normandy, t. I, p. 253. — L. Vitet, Hist. de Dieppe, t. II, p. 309.
  19. L.-J. Chrétien, Usages, préjugés et superst. de l’arrond. d’Argentan.
  20. Le Loyer, Disc, des spect., liv. v, chap. vii.
  21. L.-J. Chrétien, Usages, préjugés et superst. de l’arrond. d’Argentan.
  22. L. Dubois, Annuaire statist. de l’Orne, 1809.
  23. Gabriel Dumoulin, Hist. de Normandie, liv. xii, p. 427.
  24. P. te Fillastre, Superst. du canton de Briquebee ; (Annuaire de la Manche, 1832.)
  25. F. Shoberl, Excursions in Normandy, t. I, p. 252.
  26. F. Shoberl, Excursions in Normandy, t. I, p. 251. — L. Vitet, Hist. de Dieppe, t. II, p. 308.