La Nouvelle Serbie

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La Nouvelle Serbie
Revue des Deux Mondes3e période, tome 48 (p. 903-932).

I. Slaves du Sud ou le peuple serbe, par Iankovitch et Grouïtch ; Paris, 1880, Franck. II. Les Serbes de Hongrie ; Prague et Paris, 1873, Maisonneuve. — III. La Serbie, par Saint-René Taillandier ; Paris, 1872.


Le traité signé à Berlin, le 13 juillet 1878, pour le règlement définitif de la question d’Orient, a été l’occasion de critiques injustes. On eût sans doute voulu que les représentans des grandes puissances chargés de le rédiger eussent d’emblée contenté des nationalités divisées depuis des siècles par des rivalités de race et des dissidences religieuses. C’était assurément trop exiger de l’habileté diplomatique et, à coup sûr, trop attendre de la sagesse humaine. Bon ou mauvais, provisoire ou définitif, il faut cependant reconnaître que ce traité tant décrié a prévenu la plus affreuse conflagration qui ait jamais menacé l’Europe. N’est-ce donc rien ? N’est-ce pas un fait considérable ?

On a prétendu encore que de& bords de la Save aux rivages de la Mer-Noire, du Danube à l’Adriatique, des monts Balkans à l’Olympe, les peuples s’agitaient et se disposaient à s’entre-égorger malgré la volonté bien arrêtée de l’Europe de les en empêcher. Rien n’est moins exact, car, après quelques velléités menaçantes de résistance, on a vu les principautés dépossédées ou peu satisfaites définitivement se résigner. La Turquie, puissante encore parle fanatisme de ses sujets, la Turquie, la plus dépouillée dans cette affaire, s’est, de son côté, complètement soumise, sachant bien qu’elle n’était plus supportée, selon les propres expressions de la Russie et de l’Angleterre, que par la plus regrettable des nécessités. Quant aux peuples dont les aspirations légitimes se sont trouvées jusqu’à un certain point réalisées, nous les voyons se constituer chaque jour à leur manière ; les uns, en se donnant le luxe d’une royauté, les autres, moins jeunes, en réclamant de nous de sages conseils et des capitaux. Encore quelques années et la prospérité de cet Orient Nouveau, comme on l’a justement appelé, vengera la diplomatie de 1878 des reproches qui lui ont été trop vite adressés.

Ces développemens de nationalités récemment formées, les destinées de la Grèce, de la Roumanie, de la Bulgarie et de la Serbie, l’avenir d’autres principautés ou royaumes auxquels la France est plus ou moins directement intéressée, méritent d’être suivis avec une sympathique attention. La grande part que la France a prise aux conférences de Berlin nous en fait une loi.

Dès aujourd’hui, nous nous occuperons de la Serbie. Son indépendance, reconnue par le traité de 1878, a été moins la consécration officielle d’une situation depuis longtemps acquise qu’un juste hommage rendu à son peuple, petit en nombre, grand en héroïsme. Loin, en effet, d’amoindrir le territoire des Serbes, le traité de Berlin l’a considérablement agrandi. Il y a plus. Les garanties de toutes sortes qu’offre la principauté lui vaudront bientôt l’avantage d’être sillonnée par des chemins de fer dont elle était tout à fait dépourvue, chemins de fer qui, par l’Adriatique, la relieront à l’Orient, et, par l’Autriche-Hongrie, aux réseaux des lignes européennes. Des hommes éclairés, toujours à l’affût d’améliorations heureuses et de projets utiles, pensent même que l’ouverture de ces nouvelles voies doit encore raccourcir de quelques jours le trajet déjà si rapide de la malle des Indes.

Il y a dans l’ensemble de ces combinaisons futures, unies à des faits depuis longtemps acquis, la matière d’une étude qu’il nous semble intéressant et utile d’entreprendre ici.


I

Les Serbes, qui, au VIIe siècle, quittèrent les Carpathes orientales et la Russie-Rouge pour venir camper dans les régions occupées encore par eux aujourd’hui, ne possédaient point de frontières beaucoup plus étendues que celles de leur principauté actuelle. A cette époque, leur territoire avait pour limites : au nord, la Save et le Danube ; à l’est, la Morava, l’Ibar et la ville de Novi-Bazar ; au sud, la ville de Skadar et je Boljaria ; à l’ouest, les montagnes s’étendant entre l’embouchure de la Cettina et les Urbas et celles qui séparent le bassin des Urbas de celui de la Bosna. Ils étaient du reste libres de s’avancer tout à leur gré vers le nord, où ils rencontraient d’autres peuples de même race, mais ils ne pouvaient aller vers Constantinople, où veillaient les empereurs d’Orient [1].

Le schisme du patriarche Photius, qui, au IXe siècle, sépara l’église d’Orient de l’église d’Occident, divisa malheureusement les populations slaves du Sud. Les Croates restèrent fidèles à leurs anciennes croyances, c’est-à-dire à l’église romaine ; mais les Serbes, se souvenant mieux de leur origine orientale, aspirant peut-être à jouer plus tard un grand rôle à Constantinople, embrassèrent la nouvelle doctrine avec une ardeur qui ne s’est jamais refroidie. La noblesse serbe se mit à la tête de l’opposition contre les papes, et la pression que Rome chercha à exercer sur le clergé en voulant faire supprimer la liturgie slave pour faire prévaloir la liturgie latine, ne fit qu’accentuer plus profondément la séparation.

Ce qu’il y a d’étrange, à cette époque où les prédicateurs musulmans disputaient à la religion chrétienne les peuplades de l’Orient, c’est de voir une nouvelle fraction de la famille serbe se détacher pour embrasser l’islamisme lorsque rien ne l’y contraignait. Nous ne parlons pas des Bosniaques (les Serbes musulmans d’aujourd’hui, qui ne changèrent de religion que pour se soustraire au pal), mais des Bulgares. Fatale séparation qui, jointe à celle des Croates, a sans nul doute empêché les Serbes de jouer plus tôt en Orient le grand rôle auquel ils semblaient appelés, et auquel ils s’essayèrent, du reste, quelques siècles plus tard, sous le règne de leur grand roi Stefan Douschan.

On ne sait pas grand’chose de l’histoire de la vieille Serbie. Cependant il est avéré que, dès le XIe siècle, les Serbes chassèrent les Byzantins qui voulaient les dominer et qu’ils les écrasèrent dès que ces derniers se montrèrent sur leurs frontières. A l’époque des invasions asiatiques, dirigées par Gengis-Khan, lorsque les Russes se soumettent aux Mongols, que les Polonais se rapprochent de nous pour leur échapper et que les Tchèques en font autant, les Serbes, seuls, restent libres et indépendans. Dès que l’avant-garde des terribles hordes fait son apparition sur leur territoire, ils se lèvent, menaçans, et, devant leur attitude résolue, les barbares disparaissent. Au commencement du XIVe siècle, il n’y a pas dans toute la péninsule illyrique un état plus solidement constitué que la Serbie. Effrayé de son voisinage, Jean Cantacuzène pousse contre elle les Turcs Osmanlis. Le roi serbe Douschan les battit et s’empara peu à peu de la Macédoine, de la Bosnie, de la Bulgarie, formant ainsi un royaume qui s’étendait de Belgrade à Janina et de la mer d’Ionie à la Mer-Noire. En 1347, il était à Raguse, où chacun l’acclamait protecteur de l’Europe. C’est sans doute en raison de ces victoires qu’il fut surnommé Douschan le Fort.

Nous sommes à l’époque la plus glorieuse de la Grande-Serbie, au moment où sans un événement imprévu et à jamais regrettable pour la civilisation, elle eût rempli avec éclat un rôle intermédiaire et en quelque sorte providentiel entre l’Orient et l’Occident. Le roi des Serbes, Douschan le Fort, plein de mépris et de colère pour Cantacuzène, qui le trahissait, et dont l’empire affaibli était en proie à des compétitions funestes, Douschan le Fort, disons-nous, prévoyant que les Turcs de l’Asie-Mineure allaient bientôt envahir l’Europe, résolut de les refouler ou de périr à l’œuvre s’il ne pouvait y réussir. Il forma le projet de chasser les musulmans des bords de la Mer-Noire, d’exiler les deux prétendans, Cantacuzène et Paléologue, en un mot, de prendre triomphalement leur place sur le trône d’Orient et de se faire couronner empereur à Constantinople. Il se mit en marche au commencement de l’année 1356, se dirigeant sur le Bosphore à la tête d’une magnifique armée de quatre-vingt mille hommes parfaitement organisés et habitués à vaincre. Tout à coup, au village de Djavoli, le héros serbe se sent saisi par la mort. Il meurt après quelques jours de fièvre et de délire, le 18 janvier. A la nouvelle de cette catastrophe, l’armée d’invasion rebroussa chemin, emportant avec elle dans les plis d’un drapeau la dépouille mortelle de son chef.

Selon toute probabilité, Douschan le Fort se fut emparé de Constantinople, et alors, — au lieu de voir régner dans cette magnifique capitale de l’Orient pendant de longs siècles le fatalisme oriental qui tue le progrès, au lieu des massacres horribles qui ont signalé la présence des Turcs sur le continent européen depuis qu’ils y firent leur apparition, de 1357 jusqu’à nos jours, — on eût vu se fonder dans la cité de Constantin un grand empire serbe, qui serait, à n’en point douter, devenu l’émule des grands empires d’Occident. Ce ne fut pourtant que trente-neuf ans après la mort de l’empereur Douschan que les Turcs, ayant mis la main sur Adrianople, Philipopoli, et subjugué les Bulgares, songèrent à dominer la Serbie. Amurad Ier, successeur de Orcan, lequel, quoique musulman, avait épousé la fille de Gantacuzène VI, empereur de Byzance, vint avec son armée camper à Kossovo, en plein territoire serbe. De jeunes captifs chrétiens convertis à l’islamisme et portant le titre de janissaires figurèrent pour la première fois dans les rangs de cette armée.

Le tsar Lazare régnait alors en Serbie. Il se porta à l’encontre de l’ennemi avec tout ce que l’état serbe contenait d’hommes valides. Hélas ! malgré des efforts héroïques, malgré le dévoûment d’un voïvode du nom de Miloch Obivilich, qui, pénétrant sous la tente du sultan, l’égorgea au milieu de son armée, les Serbes furent vaincus. Le tsar Lazare, fait prisonnier, eut la tête tranchée. Les conséquences d’un tel désastre, on les devine. L’empire de Douschan disparut. L’esclavage, un esclavage hideux, pesa désormais sur les Serbes. Pendant plus de quatre cents ans, la nuit se fit sur leur pays : les Turcs y régnaient.

Des forêts impénétrables, une indépendance toujours assurée dans des montagnes inaccessibles à l’ennemi, de sombres monastères où se transmettait de générations en générations le plus pur patriotisme, sauvèrent heureusement les Serbes de la mort politique et morale. Le désastre terrible de Kossovo resta gravé dans leur mémoire ; il fut mis en vers populaires, et cette poésie psalmodiée dans de mystérieuses réunions, loin des Turcs oppresseurs contribua beaucoup à perpétuer chez ce peuple infortuné le souvenir de son ancienne puissance. A la fête du saint qui protège en Serbie chaque village et chaque famille, des parens éloignés, des amis accouraient ; dans ces réunions intimes on parlait longuement et religieusement des gloires et des malheurs de la vieille Serbie… Selon que les chants avaient pour motif des triomphes ou des défaites, les vieillards poussaient des cris de joie ou faisaient entendre des plaintes. Les femmes et les enfans pleuraient quand l’épisode de Kossovo, accompagné de la gouslé, était lentement chanté par une voix triste et émue.

Les Turcs, méprisant trop les vaincus pour faire opposition aux croyances religieuses, permirent aux malheureux Serbes de conserver leur organisation ecclésiastique, d’élire leurs évêques et leurs patriarches. Un pacha, un cadi et un évêque grec, venus de Constantinople, représentaient la puissance ottomane en Serbie. Il y venait aussi des soldats, des janissaires ayant droit à la dîme et à des corvées de plus de cent jours. C’était pour ces farouches vainqueurs que les paysans labouraient les terres ou élevaient d’innombrables troupeaux. Quand des bandes de Turcs armés faisaient inopinément irruption dans un village serbe, il fallait leur livrer des femmes, les plus jeunes, les plus pures. Un aga, celui de Roudnich, surnommé « le Taureau, » est resté célèbre par ses débauches. Accompagné d’une suite nombreuse, ce fonctionnaire visitait chaque jour un village nouveau. A son arrivée, les habitans, hommes, femmes et filles, avaient ordre de se réunir sur la place publique. Après examen, trois des plus belles vierges étaient conduites par des soldats dans la maison qui servait de résidence au terrible aga. Dès ce moment, le village recevait l’ordre de danser et de chanter pendant toute la durée de l’orgie. On se doute bien que les serviteurs ne manquaient pas d’imiter leur maître. Si des pères, des frères, des fiancés, osaient, exaspérés, se plaindre de ces attentats, le supplice du pal leur était appliqué. D’autres, conduits à Belgrade, jetés dans la fameuse prison de Nebvicha, y périssaient dans les privations et les tortures. Peu de ces infortunés sortirent vivans des souterrains de cet horrible charnier, où, d’après les chansons populaires des Serbes, « on avait de l’eau jusqu’aux genoux, des entassemens d’os humains jusqu’aux épaules, et où les serpens pullulaient. »

Fréquemment, des Serbes indignés de voir outrager leurs femmes ou leurs fiancées, saisissaient dans un accès de rage une cognée de bûcheron, fendaient la tête aux musulmans. S’emparant des armes de ceux qui tombaient ainsi sous leurs coups, ils s’enfuyaient dans les forêts, où ils trouvaient d’autres fugitifs comme eux et n’ayant qu’un sentiment, la haine du Turc. Les fuyards étaient dès lors appelés haïdouks ou brigands, mais brigands respectés comme des héros par les populations opprimées. Leur règle, strictement observée, mérite d’être connue. La voici dans son énergique simplicité : « 1° le devoir naturel, la mission commune des haïdouks, est la poursuite des oppresseurs de la patrie, de la religion, de ce qui est serbe. — 2° Ils doivent mourir plutôt que de se rendre aux Turcs ; s’ils sont surpris et faits prisonniers, ils doivent expirer sur le pal sans proférer de cris. — 3° Poursuivre les oppresseurs, sans repos, gagner seulement pour vivre et vivre librement dans la probité, la bravoure, tel est l’esprit des haïdouks. — 4° Les haïdouks agissent chacun pour tous et tous pour chacun. — 5° Conséquemment, il est du devoir de tout haïdouk de conserver le souvenir de leurs camarades tués, de les venger, serait-ce même au neuvième degré, sur les descendans de l’auteur du crime. — 6° Chaque groupe a son chef auquel les membres de ce groupe doivent obéissance. — 7° Si un groupe est contraint de se séparer pour aller passer la saison rigoureuse chez des amis secrets, les membres de ce groupe doivent être revenus au printemps dans le lieu ordinaire de leur résidence [2]. »

Chaque fraction d’haïdouks avait sa forêt à elle. Les membres d’un groupe se rendaient en nombre ou individuellement dans des contrées parfois très éloignées, là où un village opprimé ou une vengeance à tirer d’une injure réclamait leur présence. Ainsi, quoique la ville de Belgrade ne fût plus, grâce à l’incurie turque, qu’un monceau de ruines où les musulmans seuls se montraient, le peuple serbe, grâce à ses vaillans haïdouks, entretenait dans les hautes forêts, dans les montagnes, au fond des vallées solitaires, à l’ombre des monastères, un sentiment opiniâtre de révolte uni au souvenir de ses anciens héros et des années glorieuses de la patrie. C’est pour cela que ni la barbarie ottomane, ni d’horribles misères, ne purent altérer sa foi ardente dans un meilleur avenir. On l’a dit avec raison : sans cette foi précieuse, Kara-George, que nous allons voir apparaître, et Milosch, dont un des descendans règne aujourd’hui encore en Serbie, auraient pu être des chefs de bande, mais non des chefs de nations. Un jour vint pourtant où toutes les colères, toutes les fureurs des opprimés éclatèrent, écrasant sous une avalanche de haines les lâches qui avaient ulcéré tant de nobles cœurs. La Serbie va enfin se relever de sa défaite de Kossovo, comme tant d’autres états se sont relevés des leurs ; elle aura désormais cette solidité que lui a valu son unité nationale, religieuse et morale, cette force qui s’inspire de l’espoir d’un avenir meilleur, et qui lui fera obtenir, quand s’élaborera le traité de Berlin de 1878, avec la reconnaissance solennelle de son indépendance, une augmentation de territoire.

C’est en 1804 qu’éclata, au printemps, la grande révolution. Tout d’abord, il est bon de dire que des Serbes émigrés en Autriche avaient déjà essayé leurs forces en combattant les Turcs sous le drapeau des Habsbourg. Des laboureurs, des pâtres, s’unissant aux vaillans haïdouks, étaient entrés avec les Autrichiens à Belgrade en 1789. Comme cela arrive souvent, l’ingratitude fut le prix du sang versé : le traité signé à Sistova le 4 août 1791 rétablit le statu quo ante bellum, c’est-à-dire que Belgrade et ce qui avait été conquis de la Serbie par les alliés fut remis aux mains des Turcs.

Le sultan Sélim voulut, il est vrai, à cette époque détruire le vieux système oppressif ottoman et donner aux territoires placés sous sa domination des lois plus libérales. On sait qu’il y échoua d’une façon complète. Malgré ses ordres et une bonne volonté dont l’histoire doit lui tenir compte, les troupes turques continuèrent à traiter les territoires chrétiens en pays conquis. Les infortunés Serbes, éloignés les uns des autres, égorgés au moindre mouvement de révolte, étaient de plus en plus paralysés par la terreur. Un jour pourtant, quelques-uns des knèzes (notables) de la montagne se réunissent dans un cloître et rédigent une supplique indignée à Sélim ; l’un d’entre eux se charge de la porter à Constantinople. « O toi, notre tsar, lui écrivent-ils, sache que les janissaires nous ont tout arraché, jusqu’à nos vêtemens et que nous en sommes réduits à nous couvrir d’écorces d’arbres. Et les brigands ne sont pas satisfaits, il faut que notre âme devienne aussi leur proie, il faut qu’ils nous prennent notre religion et notre honneur. Pas un mari n’est assuré de garder sa femme, pas un père ; sa fille, pas un frère sa sœur. Couvens, églises, nos moines et nos popes, rien de ce qui est sacré n’est à l’abri de leurs outrages. Si tu es notre tsar encore, lève-toi et délivre-nous des méchans. Si telle n’est pas ta volonté, fais-nous-le savoir ; alors il ne nous restera plus qu’à nous enfuir tous dans les montagnes ou à nous jeter la tête la première dans nos fleuves et dans nos torrens. »

Malheureusement pour les Serbes, les prières des knèzes furent entendues, et le sultan Sélim eut la naïveté d’écrire aux janissaires ce qui suit : « Si vous ne changez de conduite, j’enverrai contre vous une armée, non pas une armée turque, puisqu’il est défendu aux croyans de combattre des croyans, mais une armée d’une autre race et d’une autre religion, et il vous arrivera ce qui jamais n’est arrivé aux Osmanlis. »

Les janissaires comprirent et ne comprirent que trop bien ; ils se dirent avec raison que cette armée d’une autre race et d’une autre religion ne pouvait être composée que de Serbes auxquels leur sultan allait donner des armes. Pour des bandits turcs, il n’y avait en cette occurrence qu’un parti à prendre : exterminer traîtreusement ceux dont on les menaçait. Ainsi fut-il fait. Mais comme ils ne pouvaient égorger en tut seul jour toute une nation, ils assassinèrent à une date fixée d’avance, comme dans une Saint-Barthélémy, tous les chefs de villages, de familles, de communautés, en un mot, ceux qui jouissaient de quelque autorité morale.

Au village de Topola, dans la Schoumasia, la plus grande province de la vieille Serbie, vivait un robuste porcher du nom de Kara-George où George le Noir, en serbe Tserni-George. Il s’était battu avec les Autrichiens, en 1789, contre les Turcs, dans les corps francs. Kara-George, taillé en colosse, taciturne, était sujet à des éclats de terrible colère, les janissaires le craignaient et l’avaient désigné Un des premiers à leurs coups. Au moment où la horde des assassins fit irruption dans Topola, Kara-George rassemblait ses nombreux troupeaux pour fuir et conduire son bétail en Autriche. Il abandonne tout, réunit quelques compagnons et s’élance dans la montagne, où se trouvent déjà d’autres fuyards d’une valeur égale à la sienne, C’était tout ce qu’il lui fallait pour commencer la résistance, car aussitôt, d’après ses ordres, partent des émissaires dans toutes les directions, « Allez proclamer dans les villages, leur dit-il, que tout homme capable de tenir un fusil doit se hâter de venir à nous, Emmené les femmes, les vieillards, les enfans. Si quelqu’un s’y refuse, qu’on l’entraîne ! »

Et, en quelques jours, la Serbie entière s’est levée. Faux et fusils à la main, popes, paysans, haïdouks, veulent être libres ou périr. C’est la revanche de Kossovo, la revanche tant désirée qui s’apprête. Quant à l’Europe, elle ne donne aucune attention à ce soulèvement d’un petit peuple contre un des plus grands empires, car le nom de Napoléon la remplit de terreur en ce moment : Anglais, Russes, Allemands ont bien d’autres soucis en tête.

La lutte dura dix ans : de 1804 à 1814. Pendant que Kara-George mettait le siège devant Belgrade, deux autres patriotes serbes, Nenadovitch dans la Koloutara et Milenko dans la Morava, attaquaient les forteresses de Schabatz et Poschaveratz. Toutes les deux se rendirent bientôt, et Schabatz la première, grâce au dévoûment héroïque des haïdouks chargés de défendre le couvent de Tschokchina. Comme les Spartiates aux Thermopyles, ces braves gens se firent tuer jusqu’au dernier afin de laisser le temps à leurs compagnons d’entrer dans Schabatz. À la bataille de Mischar, trente mille Bosniaques, des Serbes, hélas ! de la vieille Serbie, furent taillés en pièces par les révoltés. La fleur de la Bosnie y tomba fauchée. Le 12 décembre 1806, Belgrade est au pouvoir de Kara-George. Enfin, en juin 1807, après un siège de quelques semaines, le même Kara s’emparait d’Uschitzé, la ville la plus importante de la province après Belgrade. Là, pour la première fois, il est fait mention d’un jeune Serbe, un ancien pâtre aussi, qui, après Kara-George, devint le véritable libérateur de la Serbie. Nous voulons parler de Milosch, fils d’Obren, le fondateur de la dynastie princière et bientôt royale, nous assure-t-on, qui règne encore aujourd’hui sur la principauté serbe.

De 1809 à 1810, la plus grande partie du territoire asservi depuis Kossovo fut enlevé aux Osmanlis. La Serbie de Kara-George s’agrandit même. Elle prit la Kraïna au distinct de Widdin, Alexinatz et la Bania au pachalick de Nisch, Parakyne et Kroujevatz au district de Leskovatz, le monastère de Studenitza à la contrée de Novibazar, et enfin, à la Bosnie, les districts de Jadar et Kadjeniza.

L’unité de la direction qui, jusqu’à présent, avait si bien contribué au salut du pays, fut malheureusement troublée par l’envie de certains dignitaires serbes, jaloux de la gloire et de la puissance de Kara-George, avec lequel ils avaient toujours combattu. Ce dernier, néanmoins, fut assez habile pour déjouer les projets criminels de ses rivaux, et il eut même l’adresse de tirer parti de cette circonstance pour se faire donner par le peuple reconnaissant et qui l’aimait le titre de prince de Serbie. Rien n’est durable. Lorsque le nouveau prince était le plus occupé à donner des lois gouvernementales à la naissante principauté, un traité imprévu, celui de Bucharest, que les Russes firent à cette époque avec les Turcs, mit de nouveau la Serbie à deux doigts de sa perte. Ce traité, qui allait laisser les Russes libres de se consacrer entièrement à la défense de leur territoire, menacé par la plus belle armée que jamais Napoléon ait mise sur pied, allait permettre au sultan Sélim de recommencer la guerre contre le vaillant petit peuple qui venait de lui infliger des pertes cruelles en hommes et en territoire.

Comment dire maintenant qu’en cette occurrence suprême, à l’heure du danger, Kara-George abandonna furtivement Belgrade et la Serbie ? Rien n’est plus triste, rien n’est plus vrai, et ce qu’il y a d’étrange en tout ceci, c’est que l’on n’a jamais su la véritable cause de cet inqualifiable abandon. Mille versions ont voulu expliquer le fait, mais ces versions reposent sur des suppositions difficiles à préciser, et pour ce motif nous nous abstiendrons de les reproduire. Nous croyons, après avoir lu tout ce qui a été écrit sur la fuite de Kara-George, qu’il partit à la suite d’une de ces grandes fureurs auxquelles il se livrait aisément, croyant la Serbie à jamais perdue, et surtout désespéré d’avoir en vain sollicité l’alliance de l’Autriche, de la France et de la Russie. Il s’était vu refuser jusqu’à la neutralité bienveillante de cette dernière puissance. Kara-George supplia un jour Napoléon de prendre la faible principauté sous sa protection. Reçut-il une réponse du tout-puissant empereur ? Nul ne le sait, mais il est aisé de s’imaginer ce qu’elle eût été en lisant ce que ce même empereur écrivit de son camp de Posen à l’ennemi des Serbes, au sultan Sélim, à la date du 1er décembre 1807 : « La Prusse, disait Napoléon, qui s’était liguée avec la Russie, a disparu. J’ai détruit ses armées et je suis maître de ses places fortes. Mes armées sont sur la Vistule et Varsovie est en mon pouvoir. La Pologne prussienne et russe se lève pour reconquérir son indépendance… C’est le moment de reconquérir la tienne. N’accorde pas aux Serbes les concessions qu’ils le demandent les armes à la main. »

Pauvre Kara-George ! On verra plus loin qu’après avoir erré en Autriche et en Russie, il entra secrètement en Serbie. Il y mourut assassiné, lui, le libérateur des Serbes !

Les Turcs, fer et torches à la main, pénètrent de nouveau en Serbie en 1813. Des milliers de Serbes regagnent leurs forêts pour y chercher un asile ; d’autres traversent rapidement Belgrade pour y passer la Save et se réfugier en Autriche. Poursuivis avec acharnement, beaucoup périssent par le glaive ou roulent noyés dans les eaux du fleuve. Ces effroyables tueries continuent jusqu’au jour où un soldat patriote dont nous avons déjà parlé, Milosch Obrenovitch, les fit cesser en s’interposant entre vainqueurs et vaincus.

Milosch était né en 1780, à Dobrinja, petit village serbe coquettement placé à mi-côte des montagnes du sud, au bord d’un torrent qui se jette dans la Morava. Son père, Tercha ou Théodore, servait comme valet de ferme. Milosch avait deux frères qui, comme lui, gagnaient leur vie en gardant les troupeaux des riches propriétaires des environs. Dès l’année 1804, Milosch abandonne son humble profession, et va courageusement prendre part à la lutte que les siens soutiennent avec fureur contre les Turcs. En 1811, il est fait hospodar. En 1813, au moment où Kara-George déserte, nous le retrouvons sur le bord de la Save, entre Belgrade et Schabatz, refusant de suivre ceux qui fuyaient devant les Turcs. L’hospodar Jacob Nenadovitch, l’un des héros de la guerre de l’indépendance, veut l’entraîner avec lui dans sa fuite. « Écoute, frère, lui dit Milosch, je ne quitterai pas ma terre natale, car je ne saurais où aller. M’enfuirai-je donc en un pays étranger pour y chercher un refuge pendant que les Turcs emmèneront en esclavage ma vieille mère, ma femme, mes enfans, et les vendront comme des moutons ? Non, Dieu m’en garde ! Je retourne dans mon district, et j’accepte d’avance le sort réservé aux autres, quel qu’il soit ! .. Combien de mes braves frères ont péri sous mes yeux ! N’est-il pas juste que je meure avec eux [3] ? »

C’est là le langage d’un héros : mais nous allons voir l’ex-pâtre sous un aspect non moins élevé. Milosch regagne son village pour y organiser la résistance ; il s’y trouve seul, car tout autour de lui les Serbes sont occupés à se défendre individuellement contre les Turcs, qui incendient, pillent, outragent les femmes et égorgent les enfans. Si Milosch n’a pas auprès de lui une famille à préserver, c’est qu’il a eu la prévoyance de faire cacher sa femme et ses fils dans un couvent où il les sait en sûreté.

Un jour, Kurchid-Pacha, qui commandait aux soldats musulmans, demande à Milosch s’il n’est pas temps de faire cesser pour ses compatriotes une telle guerre et s’il est disposé à l’aider à faire œuvre d’apaisement. Milosch. refoulant ses scrupules, jugeant tout de suite l’avantage qu’il peut retirer pour la malheureuse Serbie d’à cette offre inespérée, accepte, et, qui plus est, accepte avec une apparence de reconnaissance qui trompe jusqu’à ses amis. Malheur à ceux-ci s’ils ne comprennent pas le double rôle qu’il va jouer ! L’exil, la mort même, les frappent. Milosch est tellement l’affidé complaisant des Turcs, il remplit avec un tel succès son rôle de conciliateur, que le pacha de Belgrade, le cruel Soliman, en fait son fils d’adoption. C’est Milosch que Soliman envoie un jour à Ternava pour étouffer une insurrection partielle, étincelle d’un fou qui couve et qui est prêt à éclater, mais qu’il est prudent d’étouffer à tout prix, car l’heure de la conflagration générale n’a pas encore sonné.

Une série de ruses habilement conduites s’établit bientôt entre Milosch et le pacha. Le tigre joue avec le renard. Soliman, sons une apparence de bonhomie et renouvelant à chaque instant, sans les tenir, ses promesses de ne plus sévir contre les Serbes, n’en continue pas moins ses sanglantes exécutions. Une nuit de Noël, à Belgrade, il fait décapiter cent quinze Serbes aux quatre portes de la ville ; trente-six sont empalés vivans ; trois cents autres périssent dans divers districts.

Un des plus anciens voïvodes serbes, lequel, exactement comme Milosch, s’était prêté à l’œuvre de pacification, a la tête tranchée sur un simple soupçon. « ton tour va bientôt venir, » murmure à l’oreille de Milosch l’un des bourreaux quelques heures après l’exécution. Milosch répond : « Il y a longtemps que ma tête ne m’appartient plus. »

Le futur libérateur de la Serbie s’était adroitement arrangé de façon à être le débiteur de Soliman. Sentant de plus en plus sa vie en danger, persuadé que, si elle ne lui était pas ôtée, c’était par la crainte qu’avait son créancier de ne pas être payé, Milosch résolut de faire cesser une situation qui pouvait en se prolongeant rendre inutile sa douloureuse duplicité. « Je veux acquitter ma dette le plus tôt possible, dit-il au terrible pacha, mais pour cela, je suis dans l’obligation d’aller moi-même dans mon village pour y chercher de l’argent. Pour me procurer la somme que je t’ai promise en échange des prisonniers serbes que tu m’as vendus et livrés, il me faudra vendre beaucoup de bœufs et de porcs. Moi seul je puis faire ce marché, laisse-moi donc partir. »

L’amour du gain l’emporta chez Soliman sur ses instincts de cruauté. Il lâcha sa proie sans se douter qu’il allait perdre avec elle son argent et, de plus, la domination de la Turquie en Serbie. Milosch partit à cheval de Belgrade et gagna à franc étrier la montagne de Roudnik, où il prépara sans bruit, avec quelques fidèles haïdouks, la révolution qui devait délivrer encore une fois, et cette Ibis d’une façon à peu près complète, la Serbie du joug ottoman.

C’est le dimanche des Rameaux, de l’année 1815, qu’éclata la révolte-, d’abord à Takovo, IMMHL à jamais célèbre dans les annales serbes, puis, dans la Schoumadia et enfin partout où les Turcs se trouvaient en minorité. « Guerre, guerre ! Enfin, Milosch est encore avec nous ! » criaient des milliers de voix. Paysans, moines, enfans, femmes, chacun combattait l’ennemi à sa manière et comme il pouvait. Les anciens compagnons de Kara-George qui avaient fui en Autriche rentrèrent en Serbie. Ce fut d’abord une guerre de haïdouks, c’est-à-dire de coups de main ; puis elle devint sérieuse, tellement sérieuse que, peu de temps après, les généraux des deux armées turques, l’une envoyée d’Albanie et l’autre de Roumélie, aimèrent mieux demander à Milosch des négociations qu’une bataille.

Ces négociations, à vrai dire, n’aboutirent pas à l’établissement de l’indépendance complète de la Serbie. Nous savons qu’il a fallu attendre jusqu’à nos jours pour en conquérir la sanction solennelle ; mais les Serbes passèrent du moins de la condition de raïas, c’est-à-dire d’esclaves, à la condition d’hommes libres. Sauf un pacha qui, à Belgrade, représentait la Turquie, on remît en vigueur la vieille constitution nationale des Serbes. Dans toutes les forteresses, un knèze siégeait comme juge à côté d’un musselim. Les contestations entre chrétiens étaient jugées par le knèze, les contestations entre chrétiens et Turcs étaient jugées par le knèze et le musselim réunis. Le pacha et les knèzes déterminaient l’impôt qui incombait aux chrétiens. La skouptchina en fixait la répartition par districts, et des employés serbes étaient chargés de les percevoir. Un tribunal suprême, composé uniquement de Serbes, devait siéger à Belgrade et juger en appelles causes importantes ; à ce tribunal, nommé aussi chancellerie, appartenait en outre la haute administration des affaires publiques. Si un Serbe était condamné à mort, il était déféré au pacha, qui pouvait seul faire appliquer la peine ou prononcer la grâce. Enfin, comme chaque district avait son knèze, chaque village avait son kmète.

Les péripéties de la lutte d’un petit peuple contre un grand empire seront toujours suivies avec intérêt par ceux que révoltent la force brutale et la tyrannie odieuse, mais cet intérêt cessera aussitôt que l’héroïque petit peuple, ayant triomphé de son puissant ennemi, ne nous offrira plus que le spectacle de ses dissensions intérieures. C’est un peu le cas de la Serbie à l’époque où nous sommes arrivés de son histoire. Si la Serbie n’a pas mis tout à fait les Turcs hors de chez elle, du moins elle n’a plus rien à craindre d’eux, et toute l’habileté de ses princes et de ses hommes d’état va consister désormais à accepter ou à refuser dans une adroite mesure les offres de protection et de médiation dont la Russie et l’Autriche ont pour elle les mains pleines. Double et heureuse sollicitude en somme qui empêchera le patriotique peuple de Serbie de tomber entre les mains de l’un de ses deux puissans voisins.


II

L’histoire politique de la Serbie se divise, à partir de 1813 jusqu’à nos jours, en plusieurs périodes que nous résumerons brièvement. La première est connue ; elle commence à l’époque où Kara-George abandonne sa patrie et finit en 1817, alors que Milosch, à la suite de son appel aux armes, acquiert par l’habileté de sa politique une sorte de souveraineté qui n’existait guère que dans le cœur du peuple serbe, la Turquie ne la lui ayant pas accordée encore d’une manière officielle. De 1817 à 1830 s’étend la seconde période : c’est lorsque l’empire ottoman finit par reconnaître héréditaire dans la famille de Milosch Obrenovitch le titre de kniaze ou prince, qui lui avait été décerné spontanément, dès l’année 1817, par la nation serbe reconnaissante.

Dans le courant de la même année, 1817, se passa un événement tragique, qui fut un malheur pour le prince Milosch, car ses ennemis s’en servirent pour le forcer plus tard à abdiquer. Kara-George, réfugié en Bessarabie, rentra inopinément dans sa patrie. Voulait-il renverser Milosch ou effacer la honte de sa fuite par une action d’éclat ? On l’ignore. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il passa le Danube sans en aviser personne et vint s’asseoir au foyer de l’un de ses anciens compagnons d’armes, l’ex-voïvode Vonitza, dans le bourg d’Asagna, près de Smederova.

A cette nouvelle inattendue, qui peut détruire toute une œuvre laborieusement préparée, Milosch, consterné, fait venir l’ex-voïvode et lui ordonne d’expulser à tout prix son hôte. « C’est d’autant plus urgent, dit-il à Vouitza, que je viens d’apprendre que les Turcs envoient mille hommes à Asagna pour s’emparer de leur ancien vainqueur. S’il leur échappe et fuit dans la montagne, c’est la guerre qui va recommencer… » Vouitza repart pour Asagna promettant d’obliger Kara-George à prendre la fuite. Que se passa-t-il ? Un drame affreux, car, le lendemain de cet entretien, au moment où Milosch montait à cheval pour s’informer de ce qui s’était fait à Asagna, deux pandours vidèrent devant lui un sac ensanglanté dans lequel se trouvait la tête de Kara-George. L’ex-voïvode Vouitza écrivait en même temps à Milosch : « J’ai fait tuer Kara-George pendant son sommeil pour ne pas lui voir infliger avant sa mort d’horribles tortures… Il n’eût pu échapper aux janissaires, qui lui eussent fait souffrir mille tournions. »

La douleur de Milosch fut profonde, dit-on. Ses ennemis ont assuré qu’elle fut jouée et que lui-même ordonna l’assassinat. Cette dernière hypothèse nous semble difficile à accepter par cette seule raison que, cinq mois après cette tragédie, la grande assemblée nationale des Serbes, assemblée composée des prélats, des knèzes, des kmètes et de notables de tous les districts, conférait à Milosch, ainsi soupçonné, le titre de prince avec le droit d’hérédité dans la famille. La raison d’état, dira-t-on, a fait absoudre des attentats encore plus horribles, c’est très vrai, mais le peuple serbe-adorait à cette époque l’infortuné Kara-George ; il vénère encore aujourd’hui sa mémoire malgré son inqualifiable abandon, et il nous est pénible de croire qu’une haute assemblée ait pu proclamer prince, cinq mois seulement après le crime, le meurtrier du premier libérateur de la Serbie. Il est certain aussi que l’épouse de Milosch, une héroïne, la princesse Lioubitza, qui professait un grand culte pour tous les chefs de la cause nationale, prit dans ses mains la tête ensanglantée de Kara, qu’elle la couvrit de baisers et de larmes. Tout ce qu’on a dit de cette femme rend impossible l’idée qu’elle eût pu contenir publiquement l’indignation qu’un tel forfait eût fait éclater en elle. La troisième période, qui commence en 1830, se termina par la révolution fort inattendue de 1839. Milosch, l’habile Milosch, fut contraint de quitter la Serbie.

Le mouvement insurrectionnel qui contraignit Milosch Ier à l’abdication fut des plus justifiés. L’ancien pâtre, loin de se rappeler sa modeste origine, ne songea, dès qu’il fut au pouvoir, qu’à la faire oublier. Jaloux des titres de ses anciens compagnons d’armes, il voulut amoindrir ceux qui les possédaient, ruiner leur prestige et leur légitime influence. Son rôle eût été de rompre avec l’Orient, de se déclarer ouvertement opposé aux systèmes barbares des Turcs en matière de gouvernement, de chercher sans cesse à s’attirer les sympathies de l’Occident en faisant connaître à son peuple les idées libérales, enfin, en appelant en Serbie de grands industriels et des savans. Milosch fit exactement tout le contraire. S’étant fait en quelque sorte pacha par politique, il resta pacha toute sa vie, et devint plus Turc que les Turcs. Il finit par porter au comble le mécontentement de son peuple, en s’enrichissant scandaleusement, Sa cruauté d’ailleurs égale sa cupidité, Ayant eu en son pouvoir des Bosniaques, c’est-à-dire des Serbes musulmans, révoltés contre le sultan Mahmoud, il les livra, sachant bien qu’aussitôt livrés ces infortunés allaient périr par le yatagan. Pour justifier une telle cruauté contre d’anciens Serbes, il allégua qu’ils avaient le tort de s’être faits mahométans.

On raconte que, lorsque le prince Milosch se remit aux mains de l’escorte qui devait le conduire de gré ou de force en Valachie, il dit au colonel anglais Hodges : « Ma chute, — toute proportion gardée, — n’est pas sans analogie avec celle de Napoléon. Comme le grand empereur, j’ai délivré mon pays par les armes, j’ai assuré son repos par des négociations ; on n’a plus besoin de moi, on me chasse. » Le prince Milosch avait raison. Une triple analogie existait entre ces deux despotes : une ambition sans bornes, un oubli d’origine, et un exil moins mérité qu’imposé par d’impérieuses circonstances.

Le sénat élut prince des Serbes le jeune Michel, second fils de Milosch ; le fils aîné, Milan, était décédé un mois après l’abdication de son père. Michel entra à Belgrade en 1840, mais bientôt le mécontentement général des Serbes, dû à une forte augmentation d’impôts et à la présence au pouvoir de ministres peu populaires, prépara et amena un nouveau changement. Le prince Michel dut abdiquer comme son père et céder la place, au mois de septembre 1842, à un compétiteur inattendu, Alexandre, fils de Kara-George, qui, au moment de son élection, se trouvait en Serbie au camp de Vratchar. Pendant seize ans, Alexandre dirigea honnêtement les affaires de son pays, opérant d’utiles réformes, mais n’ayant toutefois rien de la flamme et de la vigueur de son malheureux père, qu’il avait perdu à l’âge de sept ans.

Les Russes, qui pourtant avaient contribué au renversement de Milosch, avaient été très contrariés de l’élection d’Alexandre. Ils se plurent à blesser le sentiment national des Serbes en imposant au prince le renvoi de l’un des plus grands ministres de Serbie, M. Elias Garachanine. La principauté eut, à cette époque, à se défier non-seulement de la Russie, mais encore à ménager la Turquie, dont le fils de Kara était l’obligé, et à observer une conduite prudente vis-à-vis de l’Autriche, qu’elle avait soutenue dans la guerre que cette puissance avait faite aux Hongrois. Alexandre, ayant évité ces écueils avec assez d’habileté, se mit à donner au peuple serbe une série de lois qui lui firent grand honneur. En 1850, un code de procédure criminelle fut d’abord promulgué par ses soins, puis, en 1853, un code de procédure civile. D’autres lois qui datent du même temps mirent fin à l’incertitude des contribuables et à l’arbitraire des juges.

Ce gouvernement, en apparence si sage à l’inférieur, et si habile à l’extérieur, s’écroula pourtant sous une réprobation générale. Alexandre fut accusé d’avoir donné les meilleures places de la principauté à sa famille et de s’être soumis, entièrement à l’influence autrichienne. Comme le prince ne réunissait plus la skouptchina, quelques patriotes conspirèrent contre lui. Il le sut, et un châtiment rigoureux fut appliqué aux conspirateurs. Mais, le mécontentement devint universel, et M. Garachanine dut être rappelé. Le prince se vit dans l’obligation de convoquer la skouptchina qui, selon une nouvelle loi électorale, rendait tous les Serbes électeurs à l’âge de vingt-cinq ans et éligibles à trente.

Le 30 novembre 1858, l’assemblée se réunit, et son premier acte fut de formuler une sévère accusation contre Alexandre Kara-Georgevitch. En vain, le prince protesta. Le 23 décembre, sa déchéance solennelle fut prononcée, et la skouptchina proclama prince de Serbie le prince proscrit, le vieux Milosch, avec l’hérédité accordée autrefois par la Sublime-Porte à ses descendans. L’ancien politique de 1815, le dictateur tombé en 1839, rentra dans sa patrie en 1858, âgé de soixante-dix-huit ans.

C’est, on le suppose bien, ce que, dans son exil, à Vienne, à Bucharest, attendait anxieux, impatient, le vieux lion. Son ambition, disait-il, était de jouer dans la Turquie d’Europe le rôle que jouait alors Mehemet-Ali dans la Turquie d’Asie. Que n’y avait-il songé plus tôt ! Pour rassurer ceux des Serbes qui avaient gardé le souvenir de sa rapacité, de sa violence et de la main de fer sous laquelle il les courba, Milosch, en entrant à Belgrade, prononça ces étranges paroles : « Je n’ai plus de frères vivans à enrichir… Dieu et ma nation m’ont comblé de biens de toute espèce. Je n’ai donc plus besoin de me mettre en peine le moins du monde pour moi et ma famille. » Ce qui voulait, simplement dire : Ne craignez pas de spoliations ; je suis trop riche pour en commettre de nouvelles. L’aveu n’est-il pas charmant ? Heureusement pour lui et pour la Serbie, son règne ne dura que deux années. Il mourut à l’âge de quatre-vingts ans, le 26 septembre 1860. Loin d’avoir été corrigé par l’exil, Milosch était resté le tyran que nous connaissons. Peut-être eût-il été expulsé une seconde fois de sa principauté sans l’amour que le peuple serbe professait pour son héritier, le prince Michel, qui avait employé les années d’exil à parcourir l’Europe, à étudier la politique et les lois, et dont le règne s’ouvrait plein de promesses. Michel Obrenovitch inaugura une série de réformes et développa les ressources de son pays ; mais, il n’eut pas le temps de jouir du succès de son œuvre, il tomba sous les coups de lâches assassins, le 10 juin 1868 [4]. Son successeur, Milan Obrenovitch, le prince régnant de Serbie, est un petit-fils d’Ephrem Obrenovitch, frère de Milosch. Né en 1854, adopté plus tard par le prince Michel, il fut envoyé en 1864 à Paris, pour y faire son éducation. Les événemens de 1868 le rappelèrent brusquement à Belgrade, où il fut proclamé prince le 23 juin. Pendant quatre ans, le pouvoir exécutif resta entre les mains d’un conseil de régence, et c’est seulement depuis le 22 août 1872, jour de sa majorité, que Michel II gouverna de nom et de fait. Après s’être associée en 1876, d’une façon d’abord assez malheureuse, à l’insurrection de Bosnie, la Serbie a finalement obtenu, grâce aux traités de San-Stefano et de Berlin, son indépendance à peu près complète, et un agrandissement considérable. Elle est entrée aujourd’hui dans une ère de progrès, et son armée a été réorganisée d’une façon remarquable [5].


III

La Serbie n’a pas vu beaucoup se modifier les frontières naturelles de son ancien territoire en s’annexant en 1878 quelques districts, d’accord en cela avec les grandes puissances européennes. Elle a pour limites, au nord, la Save et le Danube ; au midi, la grande chaîne Mœsique ; à l’ouest, la Drina ; à l’est, la Morava bulgare et sa vallée magnifique.

L’aspect général du pays est celui d’un immense triangle dont la Save et le Danube forment, au nord, la base. Le sommet sud du triangle se trouve à Vranja, à 200 kilomètres environ seulement de Belgrade, la capitale. La Serbie, qui n’est bien connue topographiquement que depuis la publication de la carte de H. Kiepert, — laquelle toutefois n’est pas exempte d’erreurs, — se partage en deux régions ; l’une comprend les bassins de la Morava serbe et de la Morava bulgare ; l’autre est formée par ces deux rivières réunies et porte le nom de Grande-Morava. Dans la première région, on ne trouve que des montagnes aux saillies escarpées et dont les parties basses sont baignées par des rivières ou des ruisseaux profonds. D’immenses forêts de hêtres et de chênes couvrent ces montagnes. La plus haute est le massif du Kopaonik, élevant sa tête couverte en hiver de neiges à 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Dans la seconde région commence une série de plateaux et de collines qui s’abaissent par ondulations progressives jusqu’aux rives plates du Danube. Au centre de cette contrée s’étend une vaste plaine traversée du nord au sud par des collines de 500 à 600 mètres d’élévation, collines aujourd’hui dénudées, autrefois couvertes de bois épais. C’est le Schoumedia, berceau sacré de la résistance des Serbes contre les Turcs. Dans les vallées, à côté de terres où croissent abondamment le froment et le maïs, dorment des marais sombres d’une grande étendue, infestés de sangsues. Sur les coteaux qui couronnent la rive droite du Danube, vers Semendria, on voit également d’immenses vignobles dont la tradition fait remonter la plantation à Probus, l’empereur romain, originaire de la Serbie autrichienne. Mais c’est surtout à l’endroit où la Morava débouche sur le Danube que le pays est remarquable par sa fécondité. Les chênes et les hêtres ont disparu pour céder la place à des cultures et à des vergers riches en arbres fruitiers de toute sorte. Cette plaine de la Grande-Morava, unie à celle de la Kraïna, sur les bords du Timok, et à la vallée de la Matchva, qui se trouve entre la Save et la Drina, constituent les régions les plus fertiles de la Serbie. Elles en sont les inépuisables greniers.

Malgré sa basse latitude, la Serbie n’est pas aussi tempérée qu’il semble permis de le supposer. En hiver, le thermomètre descend à 20 degrés et s’élève par momens en été au-dessus de 33 degrés. Toutefois, le pays est sain, magnifique d’aspect, avec son horizon de montagnes aux cimes bleuâtres, ses profondes ravines toujours verdoyantes et ses torrens qui, sans interruption, se jettent en grondant dans la Save et la Morava. Quand, du haut du Roudnik, on peut assister à un lever de soleil, rien n’est plus saisissant que le spectacle de la naissante lumière de l’astre refoulant au loin les blanches vapeurs du matin, jetant un reflet d’or sur le feuillage des forêts, éclairant de nombreux villages d’où sortent des pâtres, des laboureurs, de blondes jeunes filles serbes au bonnet grec écarlate.

Il y a peu de cours d’eau longtemps navigables en Serbie, à l’exception, bien entendu, de la Save et du Danube. La Grande-Morava, qui reçoit de nombreux affluens et qui est formée, ainsi que nous l’avons dit, de la Morava serbe et de la Morava bulgare, traverse en entier la Serbie. La Morava serbe prend sa source à l’ouest, et s’échappe de la gorge sauvage qui sépare les monts Kablar et Owtschar ; la Morava bulgare sort des vastes marais qui, au sud, s’étendent au pied de la montagne Tarnagura, non loin du fameux champ de bataille de Kossovo ou champ des Merles, là, où, en 1389, s’effondra l’empire de la vieille Serbie. La jonction des deux rivières se fait à Stalatatsch.

Si la grande Morava n’est pas d’une sérieuse utilité pour la navigation, la vallée où elle se déploie offre du moins des avantages ; elle est utile aux voitures, aux transports par terre toujours difficiles dans un pays montagneux ; aile sera bientôt d’un grand secoure pour l’ouverture prochaine d’un chemin de fer central. Depuis le débouché du fleuve dans le Danube jusqu’à son entrée dans le grand défilé de Kolatch, une voie ferrée ne trouvera aucun obstacle, en supposant toutefois que le défilé, d’une longueur de trois lieues, ne puisse être tourné. Kolatch se trouve placé à 8 kilomètres de Leskowatz. Avant et après cet obstacle, ce ne sont que plaines et vallées.

La colline haute de 500 pieds, qui forme le défilé de Kolatch et au pied de laquelle coule la Morava, descend au sud dans la plaine de Nisch et la domine presque entièrement. La ville de Nisch, qui n’est qu’à 8 kilomètres de cette hauteur, est cachée par une autre colline, mais on peut de là suivre très loin, dans la direction du nord-est, le cours de la Morava, et, à l’est et au nord, reposer sa vue sur le plateau élevé de l’ancienne Dordonie.

On suppose bien que la vallée de la Morava était autrefois comme aujourd’hui le passage le plus facile et le plus fréquenté. Les routes actuelles sont de construction relativement récente, puisqu’elles sont dues à Milosch, le premier prince de Serbie ; elles datent seulement du commencement de ce siècle. Du reste, leur nombre est restreint, puisque nous n’en connaissons que six. La plupart sont macadamisées et ont une largeur de 7m,50. Les Serbes, sans cesse en butte aux invasions des janissaires, n’avaient aucun intérêt à rendre facile l’accès de leur territoire. Ils vivaient en pasteurs au fond des forêts, y élevant d’innombrables troupeaux, leur plus grande richesse. Si, à la voix de chefs patriotes, ils en sortaient pour la défense du pays, on ne les voyait revenir dans leurs vertes solitudes qu’après avoir refoulé l’oppresseur.


IV

Les descendans de ces Serbes pasteurs, qui savaient si bien, lorsque le patriotisme l’exigeait, se transformer en soldats, ont gardé les mœurs pures de leurs ancêtres. Aujourd’hui encore, beaucoup de familles serbes, grâce à leur habitude de vivre loin des grandes villes et comme cachées dans l’ombre de l’un de ces monastères qu’éleva dans les forêts le grand empereur Douschan [6], sont restées des modèles de simplicité, de vertus domestiques et de concorde. C’est la vie des peuples pasteurs de l’antiquité, se perpétuant, au XIXe siècle, malgré de sanglantes persécutions, dans une des parties les plus ignorées de l’Europe.

Un village serbe se compose d’un certain nombre de maisons divisées en inokosta, c’est-à-dire en maisons où il n’y a que deux ou trois ménages, et en zadrouga, maisons où il y en a beaucoup plus. M. Vouk, dans son Dictionnaire serbe-allemand-latin, cite une famille composée de soixante-deux personnes. On y pouvait voir treize femmes avec leurs maris, deux veuves, mille quatre cents moutons et chèvres, cinquante bœufs, quatorze chevaux, etc. Chaque famille a son starechina ou chef exerçant sur la communauté l’autorité morale des anciens patriarches. La femme du chef, staréchitsa, vénérée, obéie, administre l’intérieur des maisons. Si un starechina a plusieurs enfans et qu’il se sente devenir trop vieux pour gérer la communauté, il choisit le plus sage de ses fils et lui délègue l’autorité paternelle. Si un chef meurt sans désigner un successeur, l’un des enfans cherche, par une conduite sensée et prudente, à prendre la place du défunt. Réussit-il, sa famille et même ses frères quoique plus âgés que lui, prennent l’engagement d’exécuter ses ordres. Ce sera donc ce fils, le plus méritant, qui, la veille de chaque dimanche, commencera les prières récitées en commun, ce sera lui qui, seul entre tous, sera autorisé à manger avec l’étranger qu’un heureux hasard aura conduit au village.

Chaque dimanche, de quatre à cinq heures du soir, en plein air, a lieu, dans chaque village, une skoupe ou réunion des vieillards et des chefs. On y juge publiquement les différends de la semaine écoulée, et l’on y délibère aussi sur les mesures à prendre dans l’intérêt du plus grand nombre. Communication y est faite des ordres du gouvernement et des nouvelles lois, chaque chef de famille les communique ensuite en rentrant chez lui aux personnes de sa maison. Comme cela se pratique dans nos campagnes, les habitans se réunissent pour travailler sans salaire les uns pour les autres. Pendant la durée de certaines fêtes religieuses, il n’est même pas permis de s’occuper, ni pour soi, ni pour autrui, contre salaire, mais on peut employer gratuitement son temps à aider un voisin dans la gène. Des familles, trop peu nombreuses pour achever seules leurs travaux, vont ces jours-là appeler d’autres familles à leur aide, soit pour faucher, soit pour moissonner. Le soir venu, les récoltes étant dans les granges, garçons et jeunes filles se rendent en chantant chez ceux qu’ils ont assistés ; ils y font un grand repas mêlé de musique et de danse.

Chez les Serbes comme chez beaucoup de peuples anciens, les enterremens sont suivis de copieux et fréquens dîners. Outre le repas qui suit immédiatement la cérémonie des funérailles, il y en a encore trois autres donnés pour le repos éternel de l’âme du mort. L’un a lieu quarante jours après l’enterrement, le second six mois après, et le troisième à la fin de l’année. Tout le village est invité à ces agapes funèbres. A chaque bout de l’an, on donne encore à manger aux personnes qui sont dans l’église, puis, la cérémonie terminée, les femmes vont porter des secours en aumônes ou vêtemens aux maisons pauvres. En signe de deuil, dans les premiers jours qui suivent la perte d’un père, les fils sortent la tête découverte. Les femmes et les filles laissent flotter leurs cheveux sur les épaules, quelques-unes retournent leurs habits. Longtemps à haute voix, elles expriment en chantant leur douleur, et quelques-unes de ces improvisations faites en vers harmonieux ne manquent pas de charme.

Lorsqu’une jeune fille serbe doit se marier, les invités, à cheval, parlent de la maison de l’époux ; ils vont, au son d’une musique bruyante, tirant des coups de pistolets et poussant des clameurs joyeuses, chercher la fiancée qu’ils trouvent entourée de ses parens et des habitans de son village. Ils restent pendant deux jours auprès d’elle, deux jours passés en réjouissances, après quoi on revient chez le fiancé, où se célèbre définitivement le mariage. Là, encore, la fête dure trois jours.

De tous les sentimens qui honorent le caractère des Serbes, celui de l’amitié est le plus vif : il marche de pair avec l’amour de la patrie. Un jeune Serbe a toujours un camarade, une sorte de frère d’adoption pour lequel il saura se sacrifier jusqu’à la mort si les circonstances l’exigent. Les femmes ont aussi leurs sœurs d’adoption. Ces couples s’appellent des probatimes ou « frères et sœurs en Dieu. » On se prépare à ces fiançailles de l’amitié par un noviciat d’une année afin que l’engagement d’être l’un à l’autre ne soit pas donné à la légère. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que ces ardentes amitiés écartent, lorsqu’elles ont lieu entre jeunes gens et jeunes filles, toute idée de mariage. Personne n’intervient dans le choix qui se fait d’un frère ou d’une sœur d’adoption. Un jour, un jeune voïvode, Milosch Obilich, apprit avec horreur qu’il était soupçonné d’être en rapports secrets avec les Turcs qui s’avançaient vers la Serbie pour l’envahir. Aussitôt Obilich appelle auprès de lui ses deux probatimes. Il leur fait part de l’odieux soupçon qui pèse sur lui et les conjure de faire le sacrifice de leurs vies pour prouver l’innocence de leur frère d’adoption. Les probatimes acceptent sans aucune hésitation et tous les trois pénètrent sous la tente du sultan qu’une armée entoure. Le sultan est tué, et les trois Serbes, comme on le suppose bien, périssent à leur tour massacrés. Ceci se passait au XVe siècle. Presque de nos jours, Milosch, le prince serbe, s’était fait, — probablement plutôt par politique que par affection, — le probatime d’un Turc, le musselim de Roudnik, Aschin-Bey ; selon l’usage, ils s’étaient mutuellement promis de se prévenir si un danger les menaçait. C’était au printemps de l’année 1815. Un samedi, veille du jour fixé par les Serbes pour le massacre général des Turcs, Milosch va trouver son frère d’adoption, le musulman Aschin-Bey ; il le fait monter à cheval et le conduit jusqu’à l’extrémité du district. En ce moment, les insurgés plus impatiens que Milosch frappaient déjà leurs tyrans partout où il les rencontraient, dans les maisons, dans des embuscades, trop souvent aussi, hélas ! après s’être rendus et avoir reçu l’assurance d’avoir la vie sauve. Le frère d’adoption de Milosch eût été certainement mis en pièces si son probatime ne l’eût conduit à la frontière. Nous pourrions citer cent exemples de cette admirable amitié, qui rappelle ce que l’ancienne chevalerie avait de plus noble.

Il faut bien le reconnaître et le dire ici, sous la tyrannie turque comme sous le despotisme de Milosch Obrenovitch, la Serbie est restée très tard étrangère au développement intellectuel et matériel qui a fait de l’Europe occidentale le centre des lumières. L’ensemble de ses chants nationaux, de ses contes, de ses légendes constitue toute son histoire et toute sa littérature. C’est le peuple serbe en masse qui est son propre historien et son poète. Un Serbe illustre, ne au pauvre village de Trchitch, Vouk Stépanovitch Kavadjitch, a eu l’idée heureuse de faire connaître au mondé savant la langue, les poésies nationales, l’histoire populaire et les coutumes de la Serbie. Voici un de ces chants magnifiques, traduit par M. Auguste Dozon, chancelier du consulat de France à Belgrade. C’est l’histoire de la belle Ikonia et du pacha de Zagosié. Elle est de l’époque où les haïdouks des montagnes osaient seuls tenir tête aux janissaires et aux pachas. « Le pacha de Zagosié écrit une lettre et l’expédie vers la plaine de Grahovo pour être remise aux mains du knèze Miloutine : « Miloutine, knèze de Grahovo, lui dit-il, prépare-moi un logement magnifique, fais nettoyer trente chambres pour mes trente braves, et procure-moi trente jeunes filles dans les trente chambres pour mes trente braves. Pour moi, fais décorer ta blanche tour, et que, là, soit ta chère fille, la belle Ikonia, afin qu’elle reçoive les caresses du pacha de Zagosié. »

« La lettre va de main en main jusqu’à ce qu’elle arrive à la plaine de Grahovo, aux mains du knèze Miloutine. En la lisant, les larmes lui tombèrent des yeux, et sa fille Ikonia, qui le voit, lui demanda humblement : « O mon père, knèze Miloutine, d’où vient cette lettre (que le feu consume !) pour qu’en la lisant tu verses des larmes ? Quelles nouvelles si tristes t’apporte-t-elle ? — Ma fille, belle ikonia, répond le knèze, la lettre vient de la plaine de Zagosié, du pacha maudit. Le pacha veut venir loger chez nous ; il me demande trente chambres avec trente jeunes filles pour ses trente braves ; pour toi, il te veut avoir dans la blanche tour, afin de t’y donner ses caresses, moi vivant ! Voilà pourquoi je gémis et je verse des pleurs. » Mais la belle Ikonia lui dit : « mon père, knèze Miloutine ! fais nettoyer les chambres et préparer un souper splendide ; ne t’inquiète point des jeunes filles, je me trouverai trente compagnes et pour moi je serai dans la blanche tour. »

« Que fait Ikonia ? Elle a un frère d’élection parmi les haïdouks, son probalime, Grouïtza Novakovitch. Elle lui écrit : « Frère, choisis dans ta bande trente jeunes compagnons qui soient beaux comme des vierges, et viens avec eux vers la plaine de Grahovo, dans notre blanche maison. » Grouïtza répond à l’appel de sa sœur ; les trente haïdouks, aussi beaux que des vierges, vêtus de fines chemises sous leurs tuniques de soie et d’or, sont conduits dans les trente chambres. Grouïtza ressemble à la fille d’un knèze et Ikonia lui donne son costume : « Frères, dit le jeune haïdouk à ses compagnons, quand mon fusil retentira dans la tour, c’est que j’aurai tué le pacha ; que chacun de vous alors tue son homme. » On entend résonner le pavé de marbre, c’est le pacha de Zagosié qui arrive. Grouïtza le reçoit dans la tour, baise sa main, son habit, lui verse le vin et l’eau-de-vie comme une esclave empressée ; puis, quand le pacha, étendu sur les coussins, l’appelle à ses côtés, le jeune haïdouk saisissant sa barbe blanche : « Tyran débauché, dit-il, je ne suis pas la belle Ikonia : je suis Grouïtza. » En même temps, il le poignarde et courant à la fenêtre de la tour, il tire deux coups de fusil pour avertir ses compagnons. C’était le signal de l’exécution terrible : dans les trente chambres du knèze, trente têtes tombèrent à la fois.

«… Les haïdouks ôtèrent leurs vêtemens de filles et remirent leurs habits, puis s’assirent à une table servie et mangèrent un souper splendide ; mais voici venir le knèze Miloutine. portant six cents ducats, qu’il remet à maître Grouïtza : « Prends, mon fils, il y en a moitié pour toi, moitié pour tes compagnons, vous qui m’avez assisté dans l’extrémité où j’étais. » Après lui vient la belle Ikonia portant trente chemises dont elle fait présent aux trente haïdouks : quant à Grouïtza, son frère, elle lui donne des habits dorés et une aigrette toute d’or. Ensuite, elle les congédie et les renvoie vers son frère d’affection, Starina Novak, pour lequel elle avait préparé un cadeau décent ducats, envoyant en outre à son oncle Radivoï le sabre du knèze son père : « Voici, frère, dit-elle, des cadeaux pour m’avoir assistée dans cette calamité. » Ensuite, elle échange avec Grouïtza un baiser au visage. Grouïtza part vers le mont Remania, et la vierge rentre dans la blanche tour. »

Si c’est dans les villages et non dans les villes que nous nous sommes plu tout d’abord à étudier les mœurs des Serbes, c’est parce que la présence des Turcs dans les centres de quelque importance avait comprimé pendant longtemps toute expansion. Nous allons les observer encore dans une de ces fêtes appelées fêtes du petit et du grand Sabor. Ce sont des réunions de plusieurs communes ou de plusieurs arrondissemens ; elles se tiennent non loin d’une église, près d’un monastère isolé au milieu d’une forêt. Après la prière à l’église et le repas en commun commencent les danses, les chants, les luttes, les courses à pied. Ce sont les jeux olympiques en Serbie. Comme les belles armes sont les seuls ornemens des maisons, chacun en est paré en venant au Sabor. Nulle crainte pourtant qu’il en soit fait mauvais usage. Le caractère des Serbes est doux. Dans ces fêtes, ils boivent à la santé de leurs amis et de leurs ennemis, en priant Dieu que les premiers ne changent pas et que les seconds reviennent à de meilleurs sentimens à leur égard. Ils ne s’exaltent réellement qu’au souvenir de leur grandeur passée et lorsqu’ils ses demandent quand viendra l’empire serbe.

Dans les chants nationaux populaires, qui sont comme l’esprit poétique de la Serbie, figurent tous les noms des héros qui ont versé leur sang pour la patrie [7]. L’exécution de ces chants, accompagnée de la gouslé, fait entrevoir aux Serbes un avenir plein de grandeur. Est-ce de leur part un rêve tout à fait insensé ? Il nous paraît presque justifié en songeant qu’il y a au nord, à l’ouest et au sud de l’Europe, quatre-vingts millions de Slaves dont les Serbes représentent la portion la plus indépendante et la plus résolue. Comment ce peuple pourrait-il jamais oublier qu’au XIVe siècle un empereur serbe se vit à quelques lieues de Constantinople et qu’il fût entré avec son armée victorieuse dans la capitale de l’Orient s’il n’eût été frappé de mort subite ? Il y a plus : la Serbie actuelle est la terre promise vers laquelle aspirent les peuples de la Bulgarie et de la Bosnie, Musulmans et chrétiens se rencontrent dans cette même espérance : vivre comme en Serbie sans privilèges et sans distinction de classes.

Que pourrait-on désirer de plus, en effet, chez un peuple libre, que ce qui existe dans la principauté serbe ? Chaque habitant est de plein droit propriétaire ; tous, il est vrai, paient des impôts, mais des impôts qui sont répartis proportionnellement, selon la fortune supposée de chaque contribuable. C’est la commune ou, pour mieux dire, le chef de la famille qui fait cette répartition, aisée à établir dans des villages et petites localités on chacun se connaît et où la richesse consiste en terres et en troupeaux. C’est encore la commune qui prélève sans frais les impôts et les transmet des villages au chef-lieu des districts, et de là au trésor central. La justice est la même pour tous : on n’y connaît pas de tribunaux exceptionnels. En un mot, tous les paysans sont propriétaires, libres civilement et politiquement, et l’on pourrait ajouter que, grâce à la simplicité des intérêts et des mœurs, tous les propriétaires sont paysans.

N’y a-t-il pas dans ces lois ou plutôt dans ces usages démocratiques des Serbes comme un reflet du communisme rêvé par Fourier et autres égalitaires de bonne foi ? Est-ce là le règne de la commune comme le désirent nos révolutionnaires actuels ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en Serbie l’égalité n’existe pas seulement dans les codes, elle a passé aussi dans les faits ; elle est descendue des institutions dans les cœurs, ou plutôt elle est née d’un élan naturel et spontané d’âmes simples et droites, d’où elle s’est répandue dans tout l’organisme social. C’est une société idéale de paysans propriétaires, cultivant de leurs mains libres un sol libre et n’ayant personne ni au-dessus ni au-dessous d’eux.

Belgrade, « la ville blanche, » capitale de la Serbie, possédait lors de son dernier recensement, en 1874, une population de vingt-huit mille habitans. Le district qui porte son nom en comptait soixante-quinze mille. Des juifs, au nombre de trois cent cinquante familles, habitent un quartier à part, non loin du Danube, à l’est de la ville. Le reste de la population est presque tout indigène.

Belgrade est bâtie sur la rive droite du Danube qui reçoit, à Belgrade même, la Save comme affluent. Vue du fleuve, son aspect est loin de manquer de grandeur, car on l’aperçoit se développant en un amphithéâtre au sommet duquel se détachent une forteresse de fière mine et des jardins aux arbres élancés. Les coupoles de ses anciens minarets ont disparu, mais les Turcs ont laissé ici des souvenirs tellement odieux qu’ils n’ont pas permis de regretter le caractère oriental qu’elles donnaient à la cité serbe. En raison des récens travaux qui ont été exécutés, les vieilles maisons en bois qu’on y voyait à profusion et que l’on retrouve encore aujourd’hui dans toutes les villes d’Orient, ont fait place à des constructions modernes. C’est seulement dans une partie de la ville appelée « le faubourg » que l’on peut à grand’peine découvrir encore quelques bicoques anciennes. Il y avait là, autrefois, d’obscures ruelles que l’on eût pu croire calquées sur celles du Caire et de Constantinople. Tous ces vestiges de la domination musulmane ne sont plus. C’est à Salonique et plus à l’ouest de la Turquie d’Europe, qu’il faut aller pour retrouver aujourd’hui ces pittoresques boutiques à auvent où s’étalaient de riches fourrures, desselles aux harnachemens décorés de houppes écarlates, des ceintures de soie, des faisceaux d’armes richement damasquinées, des parfums et des pipes.

La nouvelle ville, c’est-à-dire la vraie Belgrade, celle qui fut toujours habitée par les vrais Serbes, s’étend le long de la Save dans la direction de Topchidéré, le Versailles de Belgrade. Là se montrent des voies larges, plantées d’arbres sur les deux côtés, des palais, de belles constructions à l’européenne, des magasins où l’orfèvrerie d’Orient rivalise avec l’orfèvrerie d’Occident. Quelle métamorphose ! Lorsque M. Blanqui passa en 1841, à Belgrade, pour se rendre à Constantinople, chargé d’une mission philanthropique par M. Guizot, la pauvre capitale serbe, aux mains des Turcs alors, lui apparut sous un aspect des plus misérables. « Je ne fus pas frappé, écrit-il ? comme je m’y attendais, de son air de désolation et de sa solitude. J’avais fait connaissance en Afrique avec la barbarie musulmane, et je la reconnus à ses œuvres à Belgrade. Je retrouvai dans le faubourg de cette ville habitée par les Turcs, la même hideuse physionomie que j’avais observée déjà à Koleah, à Blidah et à Constantine. Les costumes de l’Orient ne m’apparaissent plus que comme la livrée de la misère et du fanatisme. Nous rencontrions à peine dans les rues quelques rares passans et quelles rues ! Ici des maisons en ruines ; plus loin, de vastes espaces découverts ; des boutiques sales et obscures ; des croisées sans vitres ; des habitans déguenillés : et pourtant, sous ces tristes dehors, il était facile de voir que nous n’étions pas encore tout à fait en Turquie. Plusieurs nouvelles maisons de construction moderne s’élèvent dans cette partie de la ville habitée par les chrétiens ; ces maisons diffèrent peu de celles de l’Allemagne. Quelques voitures consulaires, construites à Vienne, circulent dans les rues. Quelques casernes, un hôpital, une prison, bâtie sur le modèle des nôtres, annoncent la présence d’une civilisation naissante. Les femmes ne sont pas voilées. Beaucoup de Serbes ont adopté le costume européen [8]. »

C’est naturellement à Belgrade que réside le prince régnant. C’est aussi le siège du gouvernement, composé de ministres individuellement et collectivement responsables vis-à-vis de la nation, et d’une assemblée nationale, la skouptchina. En vertu de la constitution de 1869, cette assemblée se compose en partie de membres nommés par le prince, en partie de membres élus par le suffrage universel. Est éligible comme député tout électeur âgé de trente ans, à l’exception des fonctionnaires de l’état, des militaires de l’armée régulière, et des avocats. Les députés sont nommés pour trois ans. Une « grande assemblée nationale, » composée de députés élus par la nation en nombre quadruple de ceux qui sont élus pour la skouptchina, est convoquée extraordinairement, dans les cas prévus par la constitution. Un « conseil d’état » dont les membres sont à la nomination du prince, donne son avis sur les questions qui lui sont soumises ; son organisation j’appelle celle du conseil d’état en France.

En 1874, les recettes de la principauté provenant d’impôts directs et en grande partie d’une taxe personnelle en rapport, comme nous l’avons vu, avec le rang, la profession, et les revenus de chaque contribuable, étaient de 19 millions de dinars ou francs environ [9]. Les dépenses ne se sont même pas élevées à cette somme, et elles ont laissé un excédent de 40,000 francs. La Serbie, en dehors d’un petit emprunt intérieur de 10 millions de francs motivé par sa dernière guerre avec la Turquie, n’a pour dette nationale que 25 millions de francs, dette garantie par la Russie, en 1877, à divers banquiers de Paris, Quant à son commerce, lequel est presque tout aux mains des juifs, c’est avec l’Autriche-Hongrie, la Turquie et la Roumanie qu’il se fait. La principauté reçoit de ces pays divers produits évalués à 31 millions de francs. ; elle en exporte de son côté pour une somme de 36 millions [10]. Cette exportation consiste généralement en animaux vivans et surtout en porcs, élevés presque sans frais et par troupeaux considérables dans les immenses forêts qui couvrent la plus grande partie du territoire serbe.

Évidemment, les temps sont proches où la Serbie doit prouver qu’elle a d’autres ressources que celles dont nous venons de donner le chiffre. Elle en a fini avec les guerres de l’indépendance et aussi, — nous le souhaitons pour elle, — avec les craintes inspirées par deux puissans voisinages, l’Autriche-Hongrie et la Russie. Ce qui lui manque, ce sont des routes et des voies ferrées. Et qui sait ? Absorbée qu’elle était par le souci de sa défense, elle n’a peut-être connu que dernièrement les régions où il lui fût possible d’en ouvrir. Certes, ce à le sont pas les Turcs, ignorans et engourdis par leur fatalisme, qui eussent pu les leur indiquer. Le croira-t-on ? Jusqu’à une époque peu éloignée de nous, il était paradoxal de dire qu’un voyage de Belgrade à Salonique fût possible en cannasse, et cela car la raison bien simple qu’il n’avait jamais été ouvert de route entre ces deux villes par aucun peuple et que les anciennes cartes de géographie indiquaient, par erreur, comme non interrompue, la chaine de montagues qui court du nord au sud en Turquie d’Europe. Grâce aux travaux de Boué et de Grisbach, à la carte de Kiepert, grâce aussi à quelques voyages scientifiques entrepris avec l’intention de faire connaître la presqu’île turque, il est avéré aujourd’hui que la nature a fait ce que la main des hommes aurait eu à faire, et qu’il est, en effet, possible d’aller en voiture de Belgrade à Salonique aussi aisément que l’on peut aller de Lyon à Marseille en suivant le cours du Rhône.

Les grandes vallées où coulent la Morava et la Wardar et qui se prolongent dans toute la largeur de la Turquie, sont pourtant connues depuis longtemps. Mais telle a été l’insouciance de la Turquie de l’Autriche et de l’Allemagne pour la géographie de ces pays qu’il n’est venu à l’idée de personne pendant bien des années, que les tranchées naturelles créées par les deux rivières pouvaient être utilisées, et qu’il y avait urgence, à détruire la fausse croyance d’une chaine de montagnes centrales non interrompue de la Mer-Noire à l’Adriatique. Dès que la lumière fut faite, dès que l’on fut persuadé que les vallées fertilisées par la Morava et la Wardar livraient au génie de l’homme une série de plaines sans obstacles sérieux, l’établissement d’un chemin de fer rendant encore plus prompte les communications entre l’Europe, l’Égypte et les Indes s’imposa dès lors à tous les esprits amis du progrès de la Serbie.

L’un de nos collaborateurs, M. le comte de Castellane, a fait, à cette occasion, un travail des plus instructifs sur les diverses routes suivies actuellement, par les malles françaises et anglaises ou quatre fois par an, aller et retour, nous relient avec l’extrême Orient. Un résumé de cette patiente étude prouve, avec chiffres à l’appui qu’en allant d’Alexandrie à Londres par Salonique, Belgrade, Vienne et Calais, on gagne quarante-sept heures sur le parcours par Marseille et neuf heures sur celui de Brindisi. La distance pourra être encore diminuée d’environ 300 kilomètres quand les chemins de fer actuellement en construction ou en projet permettront d’aller directement de Belgrade à Munich sans passer par Vienne [11]. Les roues d’une locomotive transportant avec une rapidité foudroyante la malle des Indes ne laissent pas évidemment la fortune derrière elles, mais il est avéré qu’elles contribuent à enrichir les parcs qu’elles- traversent. Nous n’en voulons pour preuves, que le regret ressenti par la ville de Marseille en se voyant enlever son transit à la suite du percement du Mont-Cenis.

Mais n’est-ce que cet avantage, en somme secondaire, qui pousse à Serbie à se couvrir de voies ferrées, comme elle se prépare à le faire ? Poser la question, c’est la résoudre. Il lui était absolument impossible de rester dans l’ornière des quelques rares routes ouvertes au commencement de ce siècle par son premier prince Milosch, quand sur ses frontières du Nord et du Midi se trouvaient déjà deux têtes de ligne, l’une débouchant en Occident par Baziasch et Vienne, l’autre ouvrant sur l’Orient par Mitrovitza et Salonique. Il y avait donc là un raccordement dont la Serbie ne pouvait plus retarder l’exécution. Un proverbe turc dit ceci : « L’homme hait ce qu’il ne connaît pas. » Le proverbe peut être vrai, mais ailleurs qu’en Serbie, où l’on hait les Turcs parce qu’on les y a trop connus. Oui, beaucoup de Serbes n’ont jamais entendu le sifflet d’une locomotive, et grande sera leur surprise lorsque le souffle puissant d’une machine viendra troubler les magnifiques solitudes de la Morava. Mais est-ce bien leur faute ? Il a suffi de lire le résumé de leur histoire politique pour comprendre que ce n’est qu’après la proclamation et la reconnaissance de leur indépendance par les puissances européennes qu’ils ont pu accorder leur attention à des réformes et songer à marcher de par avec les nations les plus en progrès. Qui donc eût songé à élever des usines en Serbie, à construire des chemins de fer, à fouiller la ceinture de montagnes qui enserre le pays à l’est, à l’ouest et au sud, quand pas un Serbe n’était assuré d’un lendemain ?

Les Serbes, fuyant les villes où leurs oppresseurs se tenaient de préférence, durent se borner à défricher les terres et à élever dans des forêts aux ressourcés inépuisables des troupeaux qu’ils vendaient ensuite argent comptant à leurs voisins, voisins auxquels ils n’achetaient rien, n’ayant aucun besoin. Les belles armes et de la poudre étaient les deux seuls objets dont ils voulussent à tout prix : on sait pour quel généreux usage. Et c’est ainsi qu’amoncelant pendant des siècles les produits de leurs champs et de leurs élevages, les Serbes ont amassé de véritables trésors qui n’attendaient qu’une occasion favorable pour sortir des retraites secrètes où ils étaient tenus enfouis. Continuellement en butte aux tracasseries mesquines des Turcs, c’est donc hier seulement qu’ils ont appris que, sous la protection des puissances européennes, il leur était permis de relier leur territoire par des voies ferrées à Constantinople, à Salonique, à Pesth, à Vienne et à Paris. Alors, couverts de leurs rustiques manteaux de bique, ils sont accourus, et, ouvrant leurs mains vaillantes et pleines d’or, ils ont dit à de riches sociétés financières : « Prenez et rattachez notre chère patrie aux nations les plus civilisées, à celles dont la Serbie est devenue la probatime, la sœur d’adoption, dès l’instant où elles proclamèrent son indépendance définitive devant les Turcs, aux yeux du monde civilisé ! » Ce langage patriotique a été favorablement écouté, et une ère nouvelle date du joui’ où les Serbes ont effectué à Belgrade leur premier versement aux mains des représentans des grandes compagnies.


EDMOND PLAUCHUT.

  1. Le peuple serbe était réparti en 1873 de la manière suivante :
    Principauté de Serbie, déduction faite de 110,000 Roumains. 1,140,000
    Monténégro (Cerna Gora) 200,000
    Herzégovine 227,000
    Bosnie 780,000
    Novi-Bazar 120,000
    Hongrie, Croatie, Slavonie 1,000,000
    Dalmatie et Istrie 425,000
    Ensemble 3,892,000


    Si, à ces chiffres, on ajoute 6,000,000 de Bulgares, 1,350,000 Croates et 1,210,000 Slovènes, on trouve que le nombre des Slaves du Sud seulement était en 1873 de 12,452,000 individus. Il a dû considérablement augmenter depuis.

  2. Slaves du Sud, par Iankovitch et Grouïtch ; Paris, 1873.
  3. Milosch Obrénovitch, parle prince Michel ; Paris, 1850.
  4. Voyez, sur ces événements, le récit de M. George Perrot dans la Revue du 1er juillet 1869.
  5. En 1867, l’armée régulière de la Serbie ne se composait que de six mille cinq cents hommes, dont deux cents hommes seulement de cavalerie. Selon une loi votée en 1880 par l’assemblée nationale, elle sera désormais de cent cinquante mille soldats et de deux cent mille en temps de guerre. La population mâle est de six cent quatre-vingt quinze mille individus.
  6. De 1336 à 1356.
  7. Voyez, dans la Revue du 15 Janvier 1865, l’étude de Mme Dora d’Istria sur les Chants populaires des Serbes.
  8. Voyage en Bulgarie ; Paris, 1843.
  9. Un dinar vaut 1 franc.
  10. Tableau des douanes serbes en 1875.
  11. La vitesse des bateaux à vapeur a été calculée en raison de 18 kilom. 520 par heure ou 10 nœuds marins de 1,852 mètres chacun. La vitesse de la malle est de 50 kilomètres à l’heure.