La Paix des Dieux

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Derniers Poèmes, Texte établi par (José-Maria de Heredia ; le Vicomte de Guerne), Alphonse Lemerre, éditeurL’Apollonide. La Passion. Les Poètes contemporains. Discours sur Victor Hugo (p. 3-8).
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Or le Spectre dardait ses rigides prunelles
Sur l’Homme de qui l’âme errait obscurément,
Dans un propre désir des Choses éternelles,
Et qui puisait la vie en son propre tourment.

Et l’Homme dit : — Démon ! qui hantes mes ténèbres,
Mes rêves, mes regrets, mes erreurs, mes remords,
Ô Spectre, emporte-moi sur tes ailes funèbres,
Hors de ce monde, loin des vivants et des morts.


Loin des globes flottant dans l’Étendue immense
Où le torrent sans fin des soleils furieux
Roule ses tourbillons de flamme et de démence,
Démon ! emporte-moi jusqu’au Charnier des Dieux.

Oh ! Loin, loin de la Vie aveugle où l’esprit sombre
Avec l’amas des jours stériles et des nuits,
Ouvre-moi la Cité du silence et de l’ombre,
Le sépulcre muet des Dieux évanouis.

Dorment-ils à jamais, ces Maîtres de la Terre
Qui parlaient dans la foudre au monde épouvanté
Et siégeaient pleins d’orgueil, de gloire et de mystère ?
Se sont-ils engloutis dans leur éternité ?

Où sont les Bienheureux, Princes de l’harmonie,
Chers à la sainte Hellas, toujours riants et beaux,
Dont les yeux nous versaient la lumière bénie
Qui semble errer encor sur leurs sacrés tombeau ?

Ô Démon ! Mène-moi d’abîmes en abîmes,
Vers ces Proscrits en proie aux siècles oublieux,
Qui se sont tus, scellant sur leurs lèvres sublimes
Le Mot qui fit jaillir l’Univers dans les cieux.

Vois ! Mon âme est semblable à quelque morne espace
Où, seul, je m’interroge, où je me réponds seul,
Et ce monde sans cause et sans terme où je passe
M’enveloppe et m’étreint comme un lourd linceul. —


Alors le Compagnon vigilant de ses rêves
Lui dit : — Reste, insensé ! Tu plongerais en vain
Au céleste océan qui n’a ni fond ni grèves.
C’est dans ton propre cœur qu’est le Charnier divin.

Là sont tous les Dieux morts, anciens songes de l’Homme,
Qu’il a conçus, créés, adorés et maudits,
Évoqués tour à tour par ta voix qui les nomme,
Avec leur vieux enfers et leurs vieux paradis.

Contemple-les au fond de ce cœur qui s’ignore,
Chaud de mille désirs, glacé par mille hivers,
Où dans l’ombre éternelle et l’éternelle aurore
Fermente, éclate et meurt l’illusoire univers.

Regarde-les passer, ces spectrales Images
De peur, d’espoir, de haine et de mystique amour,
À qui n’importent plus ta foi ni tes hommages,
Mais qui te hanteront jusques au dernier jour. —

Et l’Hôte intérieur qui parlait de la sorte,
Au gouffre ouvert de l’âme et des temps révolus,
Évoqua lentement, dans leur majesté morte,
Les apparitions des Dieux qui ne sont plus.

Et l’Homme se souvint des jours de sa jeunesse,
Des heures de sa joie et des tourments soufferts,
Saisi d’horreur, tremblant que le passé renaisse
Et, forçat libre enfin, pleurant ses premier fers.


Comme un blême cortège, à travers la nuit noire,
Les Spectres immortels, en un déroulement
Multiplié, du fond de sa vieille mémoire.
Passèrent devant lui silencieusement.

Or, Il vit Ammon-Râ, ceint des funèbres linges,
Avec ses longs yeux clos de l’éternel sommeil
Les reins roides, assis entre les quatre singes,
Traîné par des chacals sur la nef du Soleil ;

Puis tous Ceux qu’engendra l’épais limon du Fleuve ;
Thoth le Lunaire, Khons, Anubis l’Aboyeur
Qui pourchassait les morts aux heures de l’Épreuve,
Isis-Hathor, Apis, et Ptâh le Nain rieur ;

Puis Ceux qui, fécondant l’universelle fange,
Par le souffle vital et la vertu du feu,
Firent pleuvoir du Ciel les eaux saintes du Gange
Et de la mer de lait jaillir le Lotus bleu ;

Et tous les Baalim des nations farouches :
Le Molok, du sang frais de l’enfance abreuvé,
Halgâh, Gad et Phégor et le Seigneur des mouches,
Et sur les Kheroubim le sinistre Iahvé ;

Et, près de Tsebaoth, les Aschéras phalliques,
Et le squammeux Dahâk aux trois têtes, dardant
Telles que six éclairs ses prunelles obliques,
Un jet de bave rouge au bout de chaque dent ;


Puis Abourâ-Mazda, la Lumière vivante,
D’où les Izeds joyeux sortaient par millions,
Et le sombre Ahrimân, le Roi de l’épouvante,
Couronné de l’orgueil de ses rébellions ;

Puis Asschour et Nergal, Bel dans sa tour de briques ;
Et ceux des monts, des bois obscurs et de la mer :
Hu-ar-Braz et Gwidhoûn et les Esprits Kimriques ;
Et les Dieux que l’Aztèke engraissait de sa chair ;

Et les Ases, couchés sur les neiges sans bornes :
Odin, Thor et Freya, Balder est Désiré
Qui devait s’éveiller aux hurlements des Nornes
Quand ta Fille jalouse, Ymer, aurait pleuré ;

Puis les divins Amis de la Race choisie,
Les Immortels subtils en qui coulait l’Ikhôr,
Héroïsme, Beauté, Sagesse et Poésie,
Autour du grand Kronide assis au Pavé d’or ;

Enfin, dans le brouillard qui monte et le submerge.
Pâle, inerte, roidi du crâne à ses pieds froids,
Le blond Nazaréen, Christ, le Fils de la Vierge,
Qui pendait, tout sanglant, cloué nu sur sa croix.

Et l’Homme cria : — Dieux déchus de vos empires,
Ô Spectres, ô Splendeurs éteintes, ô Bourreaux
Et Rédempteurs, vous tous, les meilleurs et les pires,
Ne revivrez-vous plus pour des siècles nouveaux ?


Vers qui s’exhaleront les vœux et les cantiques
Dans les temples déserts ou sur l’aile des vents ?
À qui demander compte, ô Rois des jours antiques,
De l’angoisse infligée aux morts comme aux vivants

Vous en qui j’avais mis l’espérance féconde,
Contre qui je luttais, fier de ma liberté,
Si vous êtes tous morts, qu’ai-je à faire en ce monde,
Moi, le premier croyant et le vieux révolté ? —

Et l’Homme crut entendre alors dans tout son être
Une Voix qui disait, triste comme un sanglot :
— Rien de tel, jamais plus, ne doit revivre ou naître
Les Temps balayeront tout cela flot sur flot.

Rien ne te rendra plus la foi ni le blasphème,
La haine, ni l’amour, et tu sais désormais,
Éveillé brusquement en face de toi-même,
Que ces spectres d’un jour c’est toi qui les créais.

Mais, va ! Console-toi de ton œuvre insensée.
Bientôt ce vieux mirage aura fui de tes yeux,
Et tout disparaîtra, le monde et ta pensée,
Dans l’immuable paix où sont rentrés les Dieux. —