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La Papesse Jeanne/Texte entier

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Éditions de l’Épi.


Préface


Neuvième siècle !… L’étrange époque en vérité… L’Occident tente de se sortir de la barbarie l’ont plongé des invasions féroces, allègres et peut-être bien utiles, mais d’une extrême sauvagerie pourtant… L’Occident, c’est-à-dire l’Empire romain, désormais tronçonné, émietté et dépourvu d’intelligence directrice. On voit alors cette chose énorme : le grand Empereur, Carloman, celui qu’on a nommé Charlemagne, ne savoir ni lire ni écrire, ou pouvoir épeler tout à peine… Et, pendant ce temps, d’un effort continu, la religion anti-intellectuelle du messie Jésus étend sa foi sur les peuples, sans évidemment les civiliser.

Neuvième siècle ! En Orient, Haroun Al Raschid – qui fut sans doute le plus grand monarque qu’on ait vu depuis les derniers empereurs philosophes de Rome, — règne à Bagdad et son pouvoir va jusqu’au Maroc, jusqu’à Cordoue, cœur de l’art et de la pensée occidentaux. À Byzance, c’est Irène qui dirige l’Empire d’Orient. À Mayence vit Carloman, qu’Irène un jour voudra épouser pour régner avec lui sur presque tout le monde. En « Ifriquyia », où le souvenir de Rome a rejoint déjà dans l’oubli celui de Carthage, un autre empire se forme, aussi ambitieux que tous. Il tentera même d’envahir l’Europe par la Sicile…

Au nord, les Danois inépuisables alimentent les hordes de Normands qui terrifient la Chrétienté. Au delà, en Russie, vers la Bactriane, en Chine se forment et se dissolvent des pouvoirs éphémères. L’homme de partout, las de misères précaires, voudrait sortir de sa vallée, de son coin perdu pour participer aux affaires du vaste monde. Et des aventuriers profitent de cet élan rois, bandits, conquérants, papes…

C’est au milieu de cette fermentation, causée par la fin du brutal, mais savant ordre romain, que le Christianisme va prospérer. Il s’en prend aux âmes et aux corps. Aux pauvres et aux esclaves il enseigne, en la prenant au stoïcisme, la doctrine de l’égalité des hommes. Il la corrige aussitôt, voulant faire des peuples dociles, et régner sur eux, en affirmant que les hiérarchies sont le fait de Dieu et de ce chef respectables…

Il convertit donc les rois en leur montrant que sa loi assouplit la foule servile, et il convertit les masses en leur promettant, passées les douleurs terrestres, un infini de béatitudes, après la mort…

La puissance chrétienne grandit sur ces bases, menée avec soin et intelligence. Elle relève les cérémonies impériales de la Rome ancienne, elle débaptise les fêtes païennes et les maintient sous des noms chrétiens, elle reprend le goût des magies somptueuses qui tant servent pour abêtir et dominer les humains puérils. Les despotes eux-mêmes, après une courte lutte, comprennent qu’il faut composer avec cette force nouvelle. Ils l’utilisent, croient la canaliser, et souvent sont tout bonnement menés par elle. Seuls les Sarrasins résistent. Ils ont un Dieu aussi exigeant et prometteur que les chrétiens…

À Rome siège le Pape, héritier de saint Pierre et vicaire du Christ, dans cette Rome où le paganisme reste en secret actif et sceptique, mais où un nonchalant opportunisme mène chacun à accepter en apparence la doctrine du moment. Et c’est alors qu’une femme monte sur le trône papal…

Horreur !… Il faudra ensuite cinq cents ans à l’Église pour effacer le souvenir de cette histoire, pour, patiemment, en détruire toutes les traces, pour pouvoir enfin la nier…

Car Mézeray, historien consciencieux du xviie siècle, le dit avec franchise : Pendant cinq siècles, et depuis l’événement lui-même, on n’a jamais douté que la Papesse Jeanne ait existé, mais à la fin, croyant avoir annulé toutes les traces de cette papauté sacrilège, qui, croit-elle, la déshonorerait, l’Église put pourtant dire : Elle n’a jamais existé.

La Papesse Jeanne, ou plutôt Jean VIII, femme qu’on prit pour un homme et que son savoir fit élire comme Pape, régna en vérité de 853 à 855.

Mieux, ce sont les écrivains d’Église eux-mêmes qui ont démontré son existence. Car si on a pu brûler toutes les pièces d’archives, où fut apposée la signature de Jeanne, si on a brisé et détruit tout ce qui témoignait de son passage on n’a pu abolir les documents ecclésiastiques concernant le bizarre événement.


Bien entendu, des sots, comme l’abbé Baronius, ont pu dire que la Papesse avait été un monstre vomi par l’enfer. C’était toutefois l’admettre, voilà pourquoi, sentant le danger, le jésuite Labbé prit le parti de tout nier. Il accusa tout bonnement Calvin et Jean Huss d’avoir inventé une fable scandaleuse dans le seul but de discréditer l’Église. Le malheur c’est que les chroniques les plus authentiques parlent déjà depuis 880, de la Papesse, et on ne saurait leur allouer de si fâcheux desseins. Parmi ces chroniques, il en est précisément une importante, de Marianus l’Écossais. L’auteur fut comme Jeanne, moine à l’abbaye de Fulda. On peut se fier à lui. Marianus est un écrivain sincère, loyal et sans passion. Il aime l’Église et ne croit point la salir en contant ce qu’il sait être vrai. Il faut ajouter que les livres de Marianus furent lus par plusieurs Papes, qui ne les ont jamais mis à l’index. Victor III, Urbain II, Pascal II ont même particulièrement estimé Marianus qu’ils ont connu. Ses ouvrages figuraient dans la célèbre bibliothèque ecclésiastique du Mont Cassin.

Donc, sur sa foi, on doit reconnaître que la Papesse Jeanne a vécu.

Cela nous dispense de recourir au défenseur le plus ardent de Jeanne l’historien anglais Alexandre Cook et au jésuite Sevarius qui la nomme même « Magnanima ».

Que dit Marianus l’Écossais ? Ce qui, tout uniment, est conté dans le présent livre, sous la forme la plus vivante qui nous fut en vérité possible, car nous visions plus à ressusciter avec toutes les apparences de l’être, une figure lointaine et devenue quasi-mythique, qu’à faire du document savant.

Le certain c’est que Jeanne, venue à Rome vêtue en homme, y acquit une admirable renommée de science et de piété. Et cela la fit choisir par un concile à la mort du Pape Léon IV, pour lui succéder.

Nous serions étonnés de voir l’Église poursuivre cette femme d’une haine posthume si inexorable, s’il n’y avait pas là autre chose que l’erreur de quelques évêques. Car des cas plus déshonorants furent innombrables dans l’histoire de l’Église. Il en est qui ne sont ignorés par personne parce que plus récents, comme celui, par exemple, d’Alexandre VI. Cet homme, Pape, eut, en effet, cinq enfants, au moins, avec des maîtresses, et des amants à foison. Il emplit le Vatican de débauches du même ordre que celles dont seuls les lupanars sont généralement témoins. Il ajouta enfin à ses vices le goût d’empoisonner les gens pour se saisir de leurs biens. On voit que son ignominie est d’importance. Mais si on remonte dans le lointain passé, c’est bien plus étonnant encore. On voit des Papes athées, des Papes hérétiques, l’un d’eux abjura le Christianisme, et il y eut aussi un Juif…


Les circonstances enfin où la papauté fut achetée comme veau en foire, ceux où les concubines pullulaient plus que les prêtres autour du Pape, sont également nombreux et connus. Il a passé des centaines d’hommes sur le trône de saint Pierre, et on ne s’étonnera certes point que certains aient pu sembler aussi répugnants que des empereurs immondes comme Caligula ou Élogabal.

Toutefois la plus curieuse aventure fut sans doute celle des trois Jean X, XI, XII. On dirait un conte de fées obscène. Voici Jean X fut choisi et élu grâce à Théodora, sa maîtresse, puis étouffé dans son lit par une autre maîtresse, Marozia. C’est à sa mort que le drame prend de l’ampleur.

Cette Marozia, grande dame du temps, voulait en effet dominer la papauté. Elle fit, pour cela, tuer deux autres Papes Léon VI, qui régna six mois et Étienne VIII, puis réussit à rendre papable, et à hisser au poste souverain de l’Église universelle le fils même qu’elle avait eu auparavant du Pape Sergius, et qui avait alors dix-huit ans.

Mais ce n’est pas tout : Du commerce incestueux qu’elle eut alors avec ce fils devenu Jean XI, n’eut-elle pas un autre enfant, et ne fut-elle pas, ayant assassiné Guy de Toscane, son mari, la maîtresse d’un autre de ses fils, nommé Albéric, par qui elle fit justement emprisonner ce Jean XI qui avait cessé de lui plaire.

On est ici dans une sorte de roman ahurissant, où la débauche cesse même de sembler hideuse, tant son sans-gêne et son énergie la placent au-dessus des morales courantes.

Mais ce n’est pas tout, car voici le cent-trente-cinquième Pape, Jean XII. Qu’est-il ? Rien de moins que le fils incestueux de Marozia et d’Albéric… Il fut intronisé à douze ans…

Il faut ajouter que ce Pape, ensuite, se trouva excommunié et déposé pour des péchés que voici ! blasphèmes, sacrilèges, profanation, adultère, viols, inceste, sodomie, assassinats et empoisonnements… Presque rien !…

Enfin, tenons-nous car — et nous suivons toujours froidement l’histoire — on réhabilita et repapifia ensuite ce Jean XII, après le court règne de Léon VIII. Et il mourut seulement, le 20 mars 964, d’un coup reçu tandis qu’il cocufiait un officier de sa suite, qui le surprit…

Nous avons cité l’histoire des amants et enfants de Marozia parce qu’elle est infiniment curieuse, cocasse même, et situe très haut l’amoralisme papal. Il est d’autres faits pourtant qui ne le cèdent point en étrangeté à celui-là. Nous ne voulons aucunement sembler répertorier les débauches romaines, aussi bien nous faudrait-il des volumes. Nous nous en tiendrons donc là. Mais il résulte, en tout cas, de ce qui vient d’être dit, que ce n’est aucunement le désir de scandaliser qui nous a fait choisir pour la romancer l’histoire de la Papesse Jeanne. Car celle de Marozia eût été plus divertissante. À côté de tant d’autres Papes, Jeanne est au vrai pure et saine. Elle fut emplie du désir le plus honorable de justice et de loyauté. Incroyante, sans doute, elle jugea même de son devoir d’agir comme si elle avait la foi. Elle est par conséquent de bon exemple et nous la saluons avec sincérité. L’accident qui causa sa fin était dans cette étrange destinée comme le caillou dans la vessie de Cromwell. Il n’avilit pas celle qui le subit.

Mais pourquoi donc l’Église, qui ne poursuivit pas de sa rancune tant de Papes ignobles, lesquels semblent n’avoir eu pourtant d’autres soucis que de la rendre infâme et ridicule, hait-elle Jeanne si terriblement ?

Ah ! c’est ici que le Christianisme apparaît ce qu’il est en son fond une religion d’Asie, pour qui la femme est un être utile sans doute, mais méprisable, une artisane en volupté, mais non une personnalité pensante…

L’église doit tout aux femmes. Sans Hélène, mère de l’empereur Constantin, jamais elle n’aurait converti cet homme qui lui ouvrit les portes de l’Empire et d’ailleurs en hâta, de ce chef, la ruine. C’est aux femmes que l’Église doit ensuite les legs immenses qui lui donnèrent, sous l’ancien régime, une puissance devant laquelle tremblèrent les rois. C’est par la femme que l’Église conquiert l’enfant, le façonne et souvent le fait sien.

Or, l’Église, ingrate comme tous les grands, comme tous les orgueilleux qui ne veulent point reconnaître ceux à qui ils doivent leur force, se sert bien entendu des femmes, et sans elles disparaîtrait, mais les tient pour impures, viles, méprisables et simple matériel à péchés…

Voilà pourquoi, plus que les incestes et les crimes, l’idée qu’une femme ait été Pape l’horrifie et l’enrage.

Alexandre VI est moins déshonorant pour le chrétien, puisque ce fut un homme — et il l’attestait à tous venants — que cette femme sage et digne qui fut Papesse sous le nom de Jean VIII.

Ah ! qu’il est donc oublié l’acte du Concile de Chalcédoine qui reconnaissait aux femmes le droit d’être sacrées comme prêtresses du Messie Jésus. L’Église n’oubliera jamais qu’elle est née autour des harems, et jamais elle ne s’est débarrassée, elle qui tant persécuta les Juifs, du mépris ancestral de l’Israélite envers le sexe que Dieu lui donna pour son seul plaisir…

Et maintenant, oubliant de faire, comme quelques casuistes, des recherches sur le supplice que Dieu réserva à la Papesse en son Enfer, nous l’allons bien plutôt montrer vivante dans la bizarre série d’aventures qui trama son ardente et originale existence. On l’y verra subissant, un peu comme les héros Eschyliens, les rancunes ou les sourires de l’Adrastée.

Fasse enfin le dieu des livres, que notre Papesse Jeanne apporte au lecteur la même sympathie souriante qu’elle sut inspirer à l’auteur.

R. D.



PREMIÈRE PARTIE

JEUNESSE


…… Non nimis potest
Pudicitiam quisquam sua servare filia.
M Acci Plauti

Sarcinates Umbri.
Epidicus (III-3).

(Édit de Mlle Le Fèvre. 1773.)



I

Apparition


Vous me faites un crime de courir le monde. Vous seriez peut-être plus indulgent si je m’introduisais dans la maison d’autrui pour la gouverner à mon gré.
Cervantès. — Don Quichotte de la Manche.
(Trad. Florian. T. V-II-19.)


Assis sur une pierre, l’homme regardait devant lui.

C’était un soldat engainé dans sa brogne de cuir. Sur ses jambes, couvertes d’une bure déchirée, les courroies entrelacées montaient toutefois selon la règle d’uniforme. Ses brodequins à large semelle gardaient encore quelque tache de la peinture rouge désignant la garde spéciale de l’Empereur d’Occident Louis, fils de ce Carloman, que les clercs ont nommé Charlemagne. Il tenait sa lance flexible dans la main droite, et, de la gauche, froissait l’herbe. Sur sa casaque, l’arc était attaché, haut levé, de sorte qu’on pût le prendre d’un seul geste, par-dessus la tête. Sous l’aisselle gauche se tenait l’étui aux flèches, penché en avant.

Le soldat avait quitté son casque, qui reposait près de lui sur le sol. Il portait une face mélancolique et brune, lasse quoique encore dure, mais pleine d’une sorte de fierté. Il chantonnait dans une langue plus douce et harmonieuse que celle de ce pays germanique, près du Rhin, où, depuis plus d’un demi-siècle, le maître de l’Occident, vivait entre de lointaines expéditions. Au loin, la forêt s’étendait de tous les côtés comme une sorte d’océan vert. Une forêt peu dense et sinistre, où, durant l’hiver, les ours et les loups devaient être rois. Mais le songeur savait que derrière lui, dans un fond, au bord d’une rivière paisible et poissonneuse, le village occupé par sa troupe reposait. Il se nommait Engelhem. Et plus loin, vers le nord, se trouvait Mayence, la splendide capitale où avait vécu si longtemps le grand empereur Carloman.

Le soldat songeur se souvenait de cet homme puissant et bon, qui gardait une inépuisable ressource de haine contre les Germains de l’autre rive du grand Rhin : les Saxons. Il avait servi sous ses ordres. L’Empereur l’aimait parce qu’il savait lire et écrire. Puis, un mystère planait sur son origine et sa race. Une fois, Carloman l’avait même fait venir dans son palais et lui avait dit :

— Veux-tu, homme, commander la garde de cette demeure ?

Le soldat le regarda avec gravité :

— Seigneur, que votre Augustalité me permette de vivre encore de mon humble destin qui lui est dévoué.

Il y avait là, tout à côté de l’Empereur, un secrétaire mince et clignotant qui tenait les deux mains croisées sur son ventre.

L’Empereur lui dit en riant :

— Tu vois, Eginhard, celui-ci refuse de devenir Illustre.

— Oh ! Sire, répondit doucement l’autre, ne dit-on pas que ses ancêtres ont été rois dans leur pays.

— D’où es-tu ? demanda alors Carloman au légionnaire.

— D’un pays qui se nomme Hellade, Seigneur, et d’une ville célèbre que l’on nomme Athènes.

— Athènes ? répondit l’Empereur, je ne connais pas ça.

Il se tourna vers une jeune fille, vêtue de rouge et de blanc, agile et légère, avec un air galant qui lui allait bien :

— Imma, l’évêque Fulcran m’a dit que tu te montrais presque nue par la fenêtre qui donne sur le camp.

Elle se mit à rire sans répondre…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le soldat s’était retiré avec souci. Certes, il ne voulait point quitter le harnois modeste qui lui permettait de vivre selon son gré, malgré les exigences du service. Et puis, devenir le chef des guerriers qui gardent le palais impérial ne le tentait aucunement pour d’autres raisons. Il y avait, dans cette immense série de bâtisses, les unes de pierre les autres de bois ou même de torchis, des débauches perpétuelles et des vengeances barbares. Les filles de Carloman vagabondaient avec des officiers de toutes races, avec des bourgeois de Mayence et même avec des tonsurés audacieux et sans pudeur.

Imma, par exemple, n’était-elle pas la maîtresse, entre tant, du secrétaire Eginhard ?

Au demeurant, l’exemple venait de haut. Pourquoi Carloman ne voulait-il pas marier ses filles, toutes en âge de prendre époux et de devenir mères ; mieux même, qui attendaient ce moment avec une visible passion ?

C’est, chuchotait-on, que l’Empereur ne reculait point devant l’inceste, et que la nuit le voyait errer dans les pièces du gynécée, à la recherche de la chair de sa chair.

Certains ajoutaient en secret que, pour cela, l’évêque Théodore était disparu un beau jour sans qu’on sût ce qu’il avait pu devenir. Il avait surpris Carloman avec une de ses filles et l’aurait excommunié et maudit. Mais un des gardes survenus coupait la tête épiscopale et on jetait le corps dans le lac voisin. Ainsi agissait-on, en cette année 812 de l’ère chrétienne.

Le soldat rêvant, assis sur la pierre, tournait et retournait tous ses souvenirs. Il se sentait accablé et la lassitude de la vie militaire pesait à ses épaules. Hélas ! depuis des siècles que les siens n’avaient pas revu le pays dont ils gardaient le souvenir, fallait-il que la race s’éteignît ainsi, sans espoir que jamais un fils de leur nom reparût là où jadis ce nom avait régné ?

Il soupira.

À vingt pas, une sorte de muraille de pieux courait irrégulièrement à travers les arbres de la forêt. Ç’avait été un tracé romain, du temps où l’Empire avait Rome comme capitale, et que la main de Rome s’étendait sur tout le monde connu. C’était alors un limes, ou frontière artificielle de l’immense Imperium possédé par des empereurs parlant le latin. Ensuite on avait reporté le mur plus à l’est. On l’avait mené même de l’autre côté du fleuve Rhin, afin d’avoir des pièges à esclaves. Cela advint au temps où l’Empire ruiné et féroce transformait en serfs tous ceux — innombrables — qui ne pouvaient payer les lourds impôts. Des centaines de milliers d’hommes fuyaient alors, à travers les bois et les campagnes, vers l’Est, patrie des hommes libres. Mais le limes, gardé par des soldats impitoyables, les retenait comme une nasse.

Hélas ! qu’était-il advenu à la fin de tout cela ? Rien et moins encore. Les vrais Empereurs romains n’existaient plus et beaucoup de leurs descendants, les yeux crevés, avaient sans doute tourné à leur tour la meule dans les ergastules. D’autres s’étaient enfuis, devenus des gens d’aventure comme les malheureux qu’ils faisaient auparavant empaler ou fouetter de verges. La vie tournait sans cesse. Ceux qui, aujourd’hui, occupaient le sommet, demain tomberaient dans la boue. Le Grec pensait encore à tous ces hommes de la nouvelle religion qui s’efforçaient à conquérir le monde à l’amour du supplicié nommé Jésus le Messie ou le Christ. C’était lors de la venue, sur le trône romain, d’un Espagnol, Théodose, chrétien fanatique, qu’on avait brûlé le temple de Delphes en Hellade, qu’on avait interdit, après deux mille ans de gloire, les jeux d’Olympie, qu’on avait ruiné et aboli toutes les traditions de sa patrie, et le soldat haïssait la foi nouvelle.

On s’était efforcé de contraindre, vers cette époque-là, les Hellènes à croire selon les règles de la triomphante religion du Messie. Beaucoup préférèrent quitter leurs demeures et vivre au hasard. Ainsi de ses aïeux. Et depuis lors ils vagabondaient à travers les pays barbares. Le dernier maintenant était soldat dans la garde de l’Empereur Louis.

Avec lui cette fois, le nom et le souvenir d’Hellènes qui avaient été le plus haut sommet de la puissance et de l’esprit : les Bactriades, s’éteindrait à jamais…

Le soldat se passa la main sur le front. Autour de lui le vent jetait à travers les ramilles une plainte triste. Le ciel roulait, pêle-mêle, des nuages lourds et gris. À la frontière qu’il gardait en ce moment s’étaient heurtés jadis bien des hommes illustres que depuis des siècles le monde avait oubliés. Les pieux du limes, ici et là, ruinés ou abattus, couverts de végétation et engloutis à demi par la terre, figuraient donc bien le destin des humains. Aujourd’hui, fiers, ils barrent le chemin à leurs ennemis, et certes les dominent…

Mais, demain, ils pourriront à leur tour et bientôt leurs traces elles-mêmes disparaîtront, comme s’ils n’avaient jamais existé.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

À ce moment, le soldat entendit un bruit sourd et lent sur sa gauche.

Il se leva, remit son casque et prépara sa lance. Il avait un devoir, et, s’il le fallait, combattrait contre l’arrivant. Que de fois des troupes de soldats saxons aux cheveux longs, aux vêtements de fourrure à peine écharnée, aux armes étranges et dangereuses, étaient venus jusque-là pour surprendre les hommes de Carloman ou de son fils. Ils en égorgeaient trois ou quatre, les dépouillaient et prenaient la fuite en riant sauvagement.

Et c’est bien pour cela que l’Empire était toujours sous les armes et que des évêques nombreux allaient sans cesse catéchiser cet ennemi indomptable dont, paraît-il, le royaume s’étendait pendant des journées et des journées de marche, jusqu’aux pays étranges où la terre est stérile et où la neige tombe même en été.

Le limes ancien, à trente pas, s’arrêtait au bord d’un talus. En contre-bas passait un chemin ou plutôt une piste aux profondes ornières. C’était le chemin suivi par les soldats de l’Empereur, lorsqu’ils allaient guerroyer le long du Rhin et au delà.

Sur ce chemin, le soldat vit venir, au pas lent et hésitant d’une bique épuisée, menée par une sorte de nain semblable à un écureuil, un char clos et pauvre, dont les roues pleines faisaient jaillir la boue en avançant.

Il se pencha avec curiosité. Il était d’une race qui aime passionnément tout ce qui est inattendu, tout ce qui surprend, et tout ce qui sent le mystère.

À ce moment un cri sauvage et aigu jaillit de l’intérieur du sinistre char.

Et la plainte s’étendit, roula, parut sauter jusqu’au ciel…


II

Nativité


Il est moins gai, sur mon âme
D’être chanoine qu’époux
Je vais, auprès de ma femme,
Passer des moments bien doux.
Le Mariage de Scarron
Comédie-vaudeville (1797), par MM. Barré, Radel, Desfontaines.


— Hé ! fit le soldat.

Le nain qui conduisait l’infâme attelage arrêta sa bête et regarda stupidement l’homme armé qui l’interpellait du haut du talus.

— Hé ! qu’y a-t-il donc ?

L’appelant parlait le langage germanique, que devait comprendre l’inconnu. Mais l’autre eut encore un rire imbécile et se tut.

La plainte s’étendait toujours, comme d’une agonisante qui souffre au delà de ce qu’un corps humain peut supporter.

— Qu’y a-t-il dans ton chariot ?

Le nain continua de se taire. Il montrait les dents, ainsi qu’une bête menacée.

Le soldat, irrité, sauta en bas du talus et vint à l’arrière du véhicule.

Une toile déchirée le fermait. Il la leva, prêt à tuer s’il y avait le moindre danger, car il n’était point dans un pays où l’on attend d’être attaqué pour férir.

Mais il ouvrit alors la bouche avec stupeur et un soupir d’étonnement lui échappa.

Il poussa ensuite en grec, sa langue aimée, un petit cri d’appel pour les dieux qui protègent la venue au monde des êtres. C’est qu’il restait toujours païen. Il s’en cachait, d’ailleurs, avec soin. Les évêques du Christ aimaient assez en effet faire mourir ceux qu’ils ne pouvaient convertir, pensant les faire ainsi profiter malgré eux de la vie éternelle.

Mais, dans ses grandes émotions, l’homme de Hellade sentait remonter en sa mémoire les paroles et les gestes héréditaires, que son père, dans un ring de sauvages Avars, lui avait un quart de siècle auparavant, enseignés.

Devant lui, sur un lit de feuilles sèches, une femme, fort belle peut-être, mais aux traits déformés par l’angoisse et la douleur, était en train d’enfanter.

On voyait sa bouche tordue d’où s’échappait un cri inépuisable, ses bras écartés dans un geste d’abandon et de souffrance, son torse, secoué par des mouvements rapides et haletants et ses jambes, disjointes, qui s’étendaient alternativement et se relevaient sans répit.

Le soldat, ému et bouleversé, se demanda comment il pouvait intervenir.

La femme tourna soudain la tête vers lui. Ses cheveux noirs, poissés de sueur, lui couvraient à demi le visage. Elle ouvrait la bouche et cherchait l’air comme au sein d’une agonie désespérée.

Brusquement elle se prit les seins et jeta un cri sanglotant. Ses reins se creusèrent. Arquée sur les talons et la nuque, elle parut possédée par toute la douleur humaine.

Son appel de fauve emplit le monde. Sur sa jambe droite qui vint, nue, se détendre devant le Grec horrifié, les muscles oscillaient seuls et avaient des contractions rythmiques. Enfin elle s’affaissa avec un gémissement et se tut.

En même temps, une large flaque de sang coula devant l’homme, suivit les dénivellations du chariot, et goutta à terre sur la route.

La femme, muette, était devenue couleur de craie.

Mais un cri léger, un petit soupir minuscule, emplit soudainement l’air. Tremblant d’impuissance, de sympathie même, malgré sa dureté de soldat, l’homme se hissa dans la misérable voiture et vit l’enfant. Il hésita.

Enfin l’orgueil d’appartenir à une race qui sut toujours raisonner et agir le fouetta. Il tira son coutelas et sépara le nouveau-né de la mère.

Avec un brin de cordelle il ficela le cordon ombilical, maladroitement, mais d’une main ferme.

Il se pencha vers l’accouchée. Les yeux fixes se ternissaient déjà.

Alors en gestes prompts, il découpa dans le vêtement de la morte un morceau d’étoffe puis enveloppa le nouveau-né qui jetait par instant un petit cri. Il dit en grec le mot d’adieu et sortit du chariot.

Reprenant sa lance sans plus s’attarder, il passa le mur de pieux en un lieu ruiné un peu plus loin et se hâta à travers la forêt.

Il tenait précieusement son petit fardeau. Le cœur lui battait à l’idée que peut-être ne saurait-il pas préserver cette humble vie, vouée sans lui à s’éteindre en naissant. Il courut.

Autour de son pas, le silence se répandait, eût-on dit, sous les pins et les bouleaux. Il progressait sur une terre feutrée et sinistre. La nature, indifférente à la vie et à la mort, continuait à répandre sa mélancolie pêle-mêle avec ses joies sans doute. Et, retrouvant pour cela des mots helléniques, le soldat priait en même temps la déesse qui préside aux nativités de garder intacte cette existence frêle. Il pensait aux secrets de l’être et à tout ce qui advient parmi les hommes, mais dont seuls les penseurs de son pays surent comprendre le mystère.

Enfin, il se trouva dans une partie dense et ingrate de la forêt. Le terrain montait. Il traversa des buissons et sauta un fossé. Ensuite il trouva un mur de pieux couverts de lierre, qui, à vingt pas, semblait une défense naturelle. Il le suivit dans une sorte de couloir et déboucha devant une basse demeure, couverte de chaume, et dont le toit venait presque jusqu’au sol.

Il alla à la porte et la heurta violemment du pied :

— Hé, la belle, ouvrez vite !

Une voix rauque demanda :

— À qui ?

— À moi, qu’on nomme Macaire.

On ouvrit, une femme robuste et peu vêtue apparut.

— Que me veux-tu, étranger ?

— Laisse-moi entrer. Je te le dirai.

Il pénétra dans la demeure à peine éclairée, et dont le mobilier primitif était fait de troncs grossièrement équarris.

Là, le soldat dit en s’asseyant sur un billot :

— Femme, sais-tu soigner les enfants ?

— Je saurais, mais je n’en ai point et n’en aurai sans doute jamais, depuis la blessure que m’a faite le Saxon que tu ae tué.

— Eh bien, veux-tu soigner celui-ci ?

Elle regarda le petit corps vagissant.

— D’où vient-il ?

— Je te le dirai. Fais d’abord ce qu’il faut pour qu’il vive.

— C’est une fille.

— Bon. Agis ! Je t’expliquerai ensuite où je l’ai pris, et ce que je veux.

— Tu sais, dit hâtivement la femme, je suis pauvre.

— Certes, tu n’es pas pauvre, mais je te donnerai tout de même de l’or pour cet enfant.

Elle eut un rire sarcastique.

— Il est de toi ?

— Non. La mère vient d’accoucher sur la route, dans une charrette.

— Et pourquoi ne le lui as-tu pas laissé ?

— Elle est morte.

Pendant ces paroles, expertement, la femme lavait l’enfant, avec un peu d’eau tiède, prise dans un pot qui chauffait tout le long du jour, près de deux tisons. Elle accomplit aussi tous les actes connus des épouses, et, à la fin, plaça le nouveau-né dans un panier, après l’avoir enveloppé de toile propre. Ceci fait elle se mit a rire.

— Il fallait que ce fût toi, étranger, pour tirer souci d’une vie aussi fragile et négligeable.

Le Grec haussa les épaules.

— Donne-moi à boire

Elle tira une cruche, d’un coin dissimulé, et la levant, il but la boisson à l’odeur forte.

— Alors, reprit la femme, tu veux que je t’élève ce marmot de hasard.

— Oui. Je te donnerai chaque année deux pièces d’or.

— C’est peu.

— Ne rechigne pas. Tu vendras à boire aux autres soldats que je te mènerai, mais prends garde que l’enfant soit hors de leur portée.

— Oui. Ne crains rien.

— Je m’en vais maintenant, conclut le soldat avec tristesse. — Pars, fit la femme, si tu n’as désir de rien.

Il comprit qu’elle s’offrait, mais le souvenir de la femme morte, écartelée au fond de sa charrette misérable, lui était encore douloureux. Il leva la main, comme ses aïeux dans les conseils de la cité athénienne :

— Femme, je vieillis, et l’idée de quitter la terre pour le Hadès commence à me hanter plus que l’amour.

Elle ricana :

— Je le comprends, païen, car tu iras en enfer.

Elle était chrétienne, mais il haussa les épaules :

— L’idée de disparaître me sera moins lourde, si cet enfant peut passer pour le mien. Je l’instruirai et n’aurai donc point vécu en vain. Quant à toi, protège-le et sois bonne. Je ne puis mieux que te le dire, mais tu sais que je suis redoutable, si on m’irrite.

— Feu mon époux l’était plus encore que toi, dit la haute femelle.

Il haussa les épaules encore :

— Il est mort et tu n’ignores point qu’un autre a eu raison de lui. Tandis que moi je suis vivant. Paix à tout cela ! Je viendrai te voir selon qu’il me sera possible.

— Comment la nommeras-tu, ta fille ?

Il chercha un nom.

— Je la nommerai : Ioanna.

— Un nom de chez toi.

Il rit.


III

Enfance


Il connaissait l’art des combats déloyaux mais il combattait toujours dans la voie de la justice. Sur lui veillait, déguisée en courtisane, la déesse de la Victoire, fidèle aux héros.
Kalidasa. — Le Raghuvança (la lignée des fils du Soleil).
(Trad. Renou. XVII-69.)


Peu de temps après que la petite Ioanna fut confiée à la femme de la forêt, le soldat hellène qu’on nommait Macaire parce que c’est le nom grec de l’épée, partit au loin avec une troupe que commandait le chef Eghert. Il traversa un bras de mer pour pénétrer chez un peuple inconnu à la langue rocailleuse. Là-bas, il guerroya. Il revint toutefois l’année suivante, et, sitôt à Engelhem, gagna la cabane soigneusement abritée où vivait la femme, avec la vie délicate d’une fillette qu’il chérissait comme si elle eût été sienne.

Il revit la demeure lugubre et solide et admira le petit enfant qui florissait allègrement.

— Tiens ! dit-il à la femme.

Et il lui tendit quatre pièces d’or.

— Tu es donc riche ?

— Non, mais je veux que tu saches mon désir de te voir toujours soigner ma fille et la protéger.

— Ne crains rien, elle me plaît aussi.

Il s’en alla ensuite, fort heureux, et revint peu après. Il redoutait d’être obligé de prendre parti dans la lutte engagée entre deux petits-fils de Carloman, Louis et Lothaire. Déjà les exigences du second, soutenues par des troupes d’aventuriers solides, l’avaient fait deux ans plus tôt associer au trône. Mais il s’insurgeait déjà contre tout ce qui limitait son orgueil.

Dès lors, la fillette grandit en paix. Celui que maintenant elle nommait son père, restait parfois deux mois ou plus sans reparaître. Il bataillait dans l’Est, et, une fois, passa même le Rhin pour une expédition où cent Saxons furent décapités. Il redescendait aussi parfois vers le sud jusqu’aux collines élevées que l’on nomme l’Alpe. Les autres soldats l’aimaient pour sa profonde connaissance de toutes les ruses employées en guerre et la sérénité de son esprit, qui ne connaissait pas la colère. De sorte qu’on venait le chercher lorsqu’il s’agissait de remettre d’accord deux soldats qui voulaient se tuer.

Cependant on le soupçonnait de rester païen. Certes, les incroyants étaient nombreux, dans ces troupes de hasard, qui ne sacrifiaient point au Dieu en trois personnes que propagent des prêtres aux paroles éloquentes. Mais lui paraissait garder une autre foi dont il ne parlait jamais, et on le craignait pour cela. Peut-être son dieu était-il ce diable maudit qui veut tant de mal aux hommes, d’après les évêques.

Les années passèrent. Le soldat alla une fois à Paris, et il fut à Attichy, lorsque son roi Louis, fils de Carloman, y fit pénitence. C’étaient sans cesse des heurts et des combats secrets entre les membres de la famille royale. Louis, Empereur, que l’on nommait le Pieux pour sa bonté et sa simplicité de vie avait été élevé durement par sa mère Hildegarde. Aussi, dès ses quinze ans, s’adonna-t-il par réaction à la débauche. On le maria avec Ermengarde à seize ans pour éviter ses débordements. À dix-sept ans, il eut son premier fils Lothaire. Ensuite lui vinrent Louis et Pépin, du vivant même de Carloman. Le grand Empereur prévoyait justement les misères que causeraient les querelles entre ses trois petits-fils, car leur père, en vieillissant, se trouvait devenu puéril et craintif.

On dit aussi que le médecin juif de Carloman, Esdras, prévit ensemble et les ravages que causeraient les Normands sur les rivages de la France comme à l’intérieur, et les débats amers suivis de guerres fraternelles, qui devaient se renouveler tant que vécut Louis le Pieux. Sur ce, comme pour compliquer tout, Ermengarde mourut et l’Empereur épousa sans attendre une fille de la Germanie du Sud, nommée Judith.

Judith était une femme ardente et cupide, à la beauté merveilleuse. Elle répandait partout autour d’elle, les passions et leurs fureurs. Elle eut d’ailleurs un fils sept mois après son mariage avec l’Empereur et ce ne fut point sans faire rire et sans provoquer des remarques ironiques sur l’origine de l’enfant qui fut nommé Charles.

Cela se passait en 823 de l’ère chrétienne.

L’enfant, que Macaire nommait sa fille, et qui vivait dans la maison de la forêt était née en 819.

L’Hellène gardait d’ailleurs, malgré tant de guerroiements partout, sa santé et son humeur égale. Il avait déjà vu cinq fois renouveler la totalité des troupes dont il faisait partie. En 820 il y eut en sus une grande épidémie à Mayence, et l’Empereur s’enfuit au sud-ouest dans une ville nommée Lutèce ou Paris. Là vit, dit-on, un peuple ingénieux et subtil, qui obéit mal à ses chefs. La reine Judith revint avant lui à Mayence et s’y cloîtra pour mener une vie étrange, qui faisait pousser des cris d’étonnement haineux aux gens du pays.

Elle s’enfermait chaque soir avec d’autres femmes belles et savantes, et des hommes choisis pour leur noblesse ou leur esprit. Puis on entendait des rires et des chansons sortir de la pièce où cela advenait, et, toute la nuit cette joyeuse société veillait ainsi sans prières. Au matin les serviteurs trouvaient enfin les restes d’une orgie étonnante et le disaient à voix basse à leurs amis.

Tous ceux qui, au demeurant, étaient surpris à parler de ces nuitées imitées des païens avaient la langue coupée.

Ensuite il y eut dans Mayence de grandes fêtes, parce que la terre d’où venaient les Normands et que ses propres habitants nommaient Danemark, venait d’être conquise à l’Évangile par l’évêque Auschaire.

Pourtant les Normands continuèrent à venir semer la terreur partout, et il ne sembla point que leurs mœurs fussent plus chrétiennes qu’auparavant. Vingt et quelques années plus tard ne ravagèrent-ils pas Rome, cœur de la chrétienté ?

Avec de nouveaux soldats recrutés dans le sud, Eghert finit, de son côté, de conquérir les royaumes des Angles. On en parla longuement et aussi de s’en aller batailler très loin, là où des Arabes venaient de détruire là religion du Christ en Sicile. Le soldat Macaire aurait bien voulu aller là-bas, où le souvenir de ceux de sa race est toujours présent. Il n’avait jamais vu la mer qui baigne les côtes de la Hellade. Mais le Pape Eugène II, craignant les hommes du Nord, refusa l’aide que l’Empereur Louis lui proposa pour chasser les Sarrasins. Il mourut sur ces entrefaites et son successeur Valentin donnait même à ce sujet des espoirs nouveaux.

Toutefois, il avait promis aux Lombards de restaurer leur puissance abolie par Carloman. Une main inquiète mêla alors le poison à ses aliments, et la cinquième semaine de son règne, il mourut…

Grégoire IV fut, après lui, l’élu des Évêques. Il comprit qu’il fallait éviter de toucher au complexe édifice politique élevé par les fils de Louis le Pieux, par d’autres monarques d’hier ou de demain et par tous ceux dont les ambitions étaient trop grandes, mais surtout les moyens d’action infiniment directs et dangereux.

Il se mit donc simplement du côté de celui qu’on pouvait croire le plus fort : Lothaire, fils aîné de l’Empereur. Et comme il pensait que pour le soutenir efficacement il fallût être présent, il vint en France.

Aussi bien, Lothaire était-il aussi le plus dangereux, car, dès 822, il menaçait les vicaires du Christ de les enfermer dans un des temples païens de Rome en leur interdisant tout acte de guerre, s’ils ne le favorisaient pas.

C’est en 830 que Louis le Pieux fut successivement déposé par les nobles leudes, et rétabli ensuite dans ses droits. Déjà Pépin, deuxième fils de l’Empereur et d’Ermengarde, avait treize ans et des espoirs magnifiques. Le premier fils de Judith., lui, atteignait seulement sept ans et on le gardait avec soin, autant contre la haine de ses frères que contre la méchanceté des évêques qui le tenaient pour un bâtard. Le soldat grec faisait partie des troupes fidèles et attentives qui veillaient sur le palais où vivaient Judith et son fils. Malgré lui on l’avait nanti d’un poste important, et la Reine venait même parfois le trouver pour lui demander curieusement des détails sur les pays qu’il connaissait.

Il décrivait l’Europe entière, et, sur le souvenir que son père lui en avait transmis cet Empire d’Orient que gouvernaient des hommes de sa race.

Il avait entrevu une fois, aux confins du pays bulgare, tout près de la capitale orientale, l’impératrice Irène, qui partageait avec Carloman l’empire du monde trente ans plus tôt.

Mais Nicephore, un Isaurien, l’avait prise et fait aveugler. Il régnait ensuite quelques années, détrôné par Staurace, que presque aussitôt, Michel, dit le Curopalate, dominait. Son rapide successeur, Léon, était un Arménien. Ensuite ç’avait été Michel le second, un malheureux bègue qui vivait dans les orgies et la dévotion. Depuis une année, c’était Théophile et sans cesse la querelle des adorateurs et des ennemis des images ensanglantait l’Empire, faisait et abolissait des empereurs.

Toutes ces histoires divertissaient la reine Judith.

Le Grec disait cependant cela avec tristesse. Il désespérait désormais de revoir les pays où l’on parle la langue hellénique. Il interrogeait soigneusement pourtant les hommes qui revenaient de là-bas les soldats en fuite, les esclaves qui rapportaient de Constantinople l’essorillement ou un œil crevé. C’est ainsi qu’il savait tout mieux qu’un clerc. Les prêtres le haïssaient de le supposer en relations avec le démon, car sa mémoire leur apparaissait surnaturelle.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Dans la demeure forestière, Ioanna grandissait lentement. Elle parlait bien. Une sorte de fière douceur animait sa parole. Une devineresse passant par là, et qui la rencontra, lui prédit même qu’elle serait un jour l’égale d’un empereur.

Elle sortait peu toutefois et seulement dans la forêt. Il passait sans cesse dans le pays des Égyptiens voleurs qui parlaient une langue ignorée de tous sauf de leurs pareils et qui aimaient à emporter les enfants. Aussi veillait-on sur elle. On disait que ces maudits sacrifiaient leurs prises la nuit, en des cérémonies hideuses et sanglantes, ou qu’ils les déformaient pour les transformer en monstres à l’usage des cirques orientaux. On disait mille choses encore…

Mais sa mère adoptive, qui passionnément aimait Ioanna, étant forte comme un homme et guerrière, ne laissait approcher personne.

Et, plus d’une fois, on trouva près du limes en ruines, le corps d’un étranger qui avait eu l’innocence de croire que la maison d’une femme fût facile à piller.


IV

Éducation


Il arrive quelquefois des accidents, dans la vie, dont il faut être un peu fou pour se bien tirer.
Réflexions ou Sentences morales de M. de Larochefoucault
(1748-p. 77.)


Un jour, au palais de la reine Judith, on apprit que l’Empereur Louis revenait en sa cité préférée. Il avait tenté vainement de mettre d’accord ses fidèles, ses enfants, — hors Charles trop jeune pour espérer rien encore, mais pour qui sa mère voulait en secret l’Empire d’Occident, — et les évêques, qui prétendaient désormais fournir tout le personnel de l’administration royale. Les clercs surtout tenaient à le dire et redire au fils de Carloman ; il ne devait le trône qu’à la protection divine, elle-même justifiée par l’autorité ecclésiastique des siens. Son royaume était donc un royaume de religion. Il ne pouvait, de ce chef, être question de le faire régir par d’autres mains que celles des prêtres.

Louis savait bien tout ce qui pouvait être vrai dans de telles affirmations, mais il ignorait moins encore le caractère indocile de ses troupes, leur paganisme secret, leur indifférence aux saints mystères.

Et, sans soldats, les roitelets que son père Carloman avait si bien su dominer reparaîtraient bientôt dans le but de se tailler des principautés à leur gré. Pour leur défense, d’ailleurs, ils enrôleraient aussitôt des troupes issues des légions que gardait déjà difficilement l’Empereur.

Judith pénétrait toutes ces choses et plus encore. Elle avait tout un réseau d’espionnage autour des fils de son mari et de lui-même. Aussi son inquiétude fut-elle grande lorsqu’il fut en route vers Mayence.

D’abord, il fallait éloigner les témoins de ses débauches.

Elle les fit presque tous réunir et on les emmena vers le nord, à la conquête, promettait leur chef, d’une ville pleine d’or et de belles filles. Aucun ne revint jamais.

Mais le chef hellène refusa de partir.

La Reine pensa qu’il voulut dire à l’Empereur, dès son retour, les scènes dont il avait été le protecteur armé. Elle pria un soldat de Bavière, son amant, de tuer l’étranger qui savait trop de choses.

Une nuit, devenu plus méfiant en vieillissant, parce qu’il avait vu tant de ses frères d’armes tomber dans d’étranges traquenards, Macaire devina qu’on le surveillait.

Il pensa naturellement qu’on eût désir de le tuer, comme il est normal que fassent les puissants de ceux qui leur furent utiles, lorsque cette utilisation tire à son terme.

Il couchait dans un coin du palais, en une chambre commandant deux issues. Une fenêtre éclairait son gîte.

Il se dissimula derrière une porte, roula un drap autour de son bras gauche, tira la courte épée bien affûtée dont il portait le nom et qu’il savait employer de taille comme d’estoc, puis attendit en silence. Il n’était pas encore tard et les fenêtres de l’appartement royal restaient éclairées lorsqu’il entendit un pas étouffé dans le couloir d’accès.

Et une forme surgit qui sauta sur le lit puis y enfonça un poignard.

Au même instant, le Grec, d’un coup violent, décollait presque le chef de son ennemi et se glissait dehors.

En route, il trouva un valet d’armes qui le reconnut et s’élança sur lui mais se fit éventrer le temps de dire Amen.

Et, sachant à quelle porte il trouverait un de ses fidèles il s’en alla, tandis qu’impatiente la reine Judith guettait en frissonnant de joie la nouvelle de l’assassinat. Le lendemain Macaire retrouvait Ioanna et la prenait sur ses genoux.

— Tu as l’air las et mécontent ? dit la femme à l’arrivant.

— Oui. Je ne suis plus que l’aventurier que j’étais il y a trente ans. On a voulu me tuer au Palais.

— Tu n’y retournes plus ?

— Certes non. À quoi bon aller au-devant du supplice.

— Tu restes avec moi ?

— Si tu le veux, si je puis et si on ne devine pas où je me suis caché.

— Nul ne le saura, car tu es prudent et tu es toujours venu seul.

— Oui !

Ainsi un homme de la noble famille des Bactriades, qui avaient dominé en Hellade bien des siècles plus tôt, redevint un misérable fuyard après avoir servi dignement deux Empereurs occidentaux.

Et les années coulèrent.

Personne ne soupçonna une présence mâle dans cette demeure isolée qui jouissait encore une étrange renommée maléfique, née on ne savait pourquoi.

Seuls des soldats venaient de temps à autre boire une cruche du liquide fermenté que préparait la femme. Elle vendait aussi son corps. D’ailleurs, la vie était assurée par d’habiles rapines dans les champs durant les nuits sans lune, par la culture de quelques végétaux comestibles, par la chasse et par des trocs habiles pratiqués avec des habitants de demeures aussi isolées et sauvages que celle-là.

Le soldat, de son arc, de son habileté, de sa connaissance des bois, compléta ces ressources médiocres et fit prospérer la maison.

Des chèvres aussi broutaient dans l’enclos, avec des volailles étiques. Cela suffit.

Ioanna eut avec elle, presque tout le long des jours, celui qu’elle nommait son père.

Il l’instruisit.

Elle apprit à écrire et à lire. Il lui enseigna la langue d’Hellade, le latin et le parler des Francs qui est une sorte de latin corrompu. Elle apprit un peu, aussi, du sarrasin et du bulgare.

Il lui conta les fables de son pays où la mer est bleue et le ciel toujours empli de soleil.

Il lui expliqua de beaux mythes et que le corps doit être entretenu dans la santé par des ablutions, des soins et le goût de la forme humaine.

Il parlait des heures durant, heureux de pouvoir transmettre le trésor de sagesse que lui avaient légué les siens. Il racontait les temps heureux du monde, il y avait peut-être huit ou neuf fois cent ans. Alors le ciel, même à Mayence, était bleu et la température clémente. On aimait une chose devenue ignorée désormais et que l’on nommait l’art.

L’art, c’était surtout les beaux vers, les belles idées et les belles statues.

Et l’enfant stupéfaite entendait tout cela comme dans un merveilleux songe. Elle rêvait du jour où il lui serait possible de vivre, comme son père n’avait su, aux bords de cette thalassa hellénique pareille à un bluet qui s’épanouit. Là était le bonheur sur terre. Sans doute même y avait-elle, car elle se croyait fille de Macaire et ignora toujours le secret de sa naissance, des parents qui seraient heureux de la voir. Et le songe fastueux emplissait cette jeune imagination de ses ardeurs inquiètes.

La femme écoutait en silence, experte seulement à rappeler que la vie n’est point, ici du moins, si belle que l’enfant semblait l’imaginer. Il y avait des hommes durs et méchants, des prêtres qui mettaient en prison ceux qui ne respectaient pas leurs dires ou ne suivaient pas les règles d’existence qu’ils affirmaient les seules propres à assurer le bonheur. Il y avait aussi la faim, la cruauté des hommes, et, pour une femme, leur désir. Il y avait des mauvais garçons qui volent et tuent, des bourgeois redoutables auxquels on ne refusait pas le droit de réclamer comme esclave évadé le premier passant venu. Ensuite congrument fouetté était-il mis à la chaîne…

On rencontrait encore bien d’autres maudits, des compagnons féroces qui tuaient pour prendre les chaussures de leur victime et des chefs de troupes qui raflaient les femmes pour choisir une proie et abandonnaient le reste à leurs soldats.

Il n’y avait ni paix ni espoir pour ceux qui ne possédaient point l’or, qui achète tout, ou la puissance qui asservit l’or, et l’Hellène hochait la tête avec souci devant ces rappels trop justes à la réalité.

Il était vrai qu’une jeune fille pauvre ne pouvait rien espérer ici-bas. Peut-être pourrait-elle entrer dans un monastère comme on commençait à en créer. Était-ce donc le but d’une vie que le vœu de chasteté et de misère ?

Car alors, adieu le voyage aux rives de la mer Orientale. Et pendant que Ioanna écoutait ces deux sagesses, le monde continuait de tourner et la vie de se détruire en se renouvelant sans répit.

Les Normands, tout catéchisés qu’ils étaient, envahirent la terre des Angles, cette grande île où Macaire avait combattu, et dont parfois il évoquait les brouillards malsains et les habitants coupeurs de têtes.

En Orient, le fils bien aimé du sultan Haroun al Raschid, le juste, allait mourir à son tour.

Il ne restait plus rien de cette triple force souveraine, qui, quarante ans plus tôt, semblait avoir partagé le monde. Irène, les yeux crevés, était morte dans un couvent de Thessalie. Carloman avait disparu, puis Haroun. Et les héritiers eux-mêmes se disputaient les bribes des empires naguère omnipotents. En Occident, ses fils venaient de dégrader Louis, Empereur, puis le rétablissaient malgré eux. À Bagdad, Al Mamoun s’effaçait à son tour. La reine Judith poussait silencieusement Charles vers la couronne.

Ioanna apprenait ainsi l’histoire de son époque sans sortir de sa demeure. Elle avait seize ans et son âme ardente construisait déjà de somptueux avenirs.

Elle rêvait parfois, couchée sur l’herbe, le cœur gonflé d’espoirs et de désirs.

Et les seuls noms des villes étranges, où les hommes s’amassent et vivent dans une sorte de férocité joyeuse lui étaient un délice. Elle disait Constantinople, Byzance, Paris, Rome, Athènes et rêvait du moment où il lui serait permis de les voir, de les aimer…

Elle se souvenait de la prédiction de la devineresse, une vieille aux yeux perçants et ironiques :

Tu seras plus puissante qu’un roi.

Et elle riait.


V

Solitude


En effet, en pesant un fourré de broussailles, on voyait sortir et s’élever à vingt pieds de terre une espèce de chaumière…
Marquis de Sade. — Zoloé et ses deux Acolytes (scène anglaise.)


Ioanna avait maintenant dix-neuf ans. C’était une merveilleuse jeune fille, aux yeux hardis et aux gestes prompts, qui ignorait tout de la vie, mais se complaisait à en imaginer les surprises, et les beautés. Elle collaborait à l’entretien de la maison où son père d’adoption commençait à se faire vieux. Il ne retrouvait plus de joie qu’à répéter les fastes de la patrie ancestrale que d’ailleurs il n’avait jamais vue, mais dont le souvenir le hantait.

Or, un jour, deux soldats rencontrèrent la jeune Ioanna dans la forêt. Ils la suivirent et pensèrent s’emparer d’elle, soit pour la vendre à Mayence, soit pour satisfaire des désirs que la vie guerrière entretenait en eux.

Ils revinrent donc en secret, trois jours plus tard et surveillèrent la demeure où ils l’avaient vue rentrer. Ils n’osèrent l’assaillir et reparurent le lendemain avec deux autres de leurs amis, puis ayant bien repéré l’entrée du gîte où vivaient l’adolescente et deux personnages âgés, ils attendirent patiemment de voir sortir quelqu’un.

La première personne qu’ils aperçurent fut la mère adoptive de Ioanna. Toujours robuste et droite, elle n’avait jamais renoncé, malgré des années de tranquillité, à se méfier et surveillait toujours les bois comme s’ils étaient pleins d’ennemis.

Les quatre soldats l’assaillirent en silence. Elle cria, se servit d’un coutelas dont elle ouvrit la gorge au premier ennemi, blessa un second, mais reçut au ventre un coup d’épée et s’abattit.

Les hommes remuèrent son corps du pied et virent que c’en était fini d’elle. Alors ils préparèrent l’assaut.

Ioanna avait entende les cris. Courageuse, elle allait sortir pour courir au secours de l’attaquée. Elle vit alors le groupe des trois soldats, qui se rua sur elle avec des cris joyeux.

Ils la suivirent dans l’enclos. Ioanna fuyait et rentra chez elle. Mais les gaillards se précipitèrent sur la porte. Soudain elle s’ouvrit.

Un homme aux cheveux blancs apparut et jeta un escabeau massif dans les jambes du premier survenant qui trébucha et tomba sur un poignard. L’acier perça la lourde casaque à l’endroit du cœur.

Et l’agresseur ne bougea plus.

Le suivant s’élança à son tour. Il y eut une lutte féroce sur le seuil, et, sans le dernier qui d’ailleurs était blessé, les hommes d’armes eussent été vaincus.

Car le troisième au moment où il franchissait l’huis tombait à son tour. Mais le dernier frappait le vieil Hellène et s’abattait enfin, frappé d’un coup en pleine face.

Ioanna s’approcha avec terreur. Les trois assaillants ne bougeaient plus, mais son père était blessé aussi.

Elle le dégagea et parvint à le mettre sur son séant. Il était prodigieusement blême.

— Ma fille, dit-il en grec.

— Père, vous êtes dangereusement blessé ?

— Je vais mourir dans peu d’instants.

Sa voix était comme un souffle, et, sous lui, une vaste tache de sang s’élargissait.

— Ma fille, écoute :

Elle s’approcha, le cœur battant et pleine de terreur devant un événement si horrible.

— Écoute : il te faut fuir, si, comme il est à craindre, ils ont tué ta mère aussi.

— Je le ferai.

— Il te faut fuir, mais tu ne peux le faire en femme.

— Comment faut-il donc ?

— Vêts-toi en homme, en soldat. Il y a ici toute ma vêture guerrière. Et n’omets point les armes.

Sa voix devenait très faible :

— Sache qu’on ne s’approchera jamais de toi sans des désirs hostiles. Ne laisse donc jamais d’homme feindre l’amitié, et tue sans hésiter…

Il resta une demi-minute muet, puis continua :

— Prends la route du Sud, comme j’ai fait jadis, et efforce-toi de retrouver notre pays dont je t’ai tant parlé…

Il ne pouvait plus parler et la mort décolorait déjà ses regards. Il s’efforça pourtant encore et chuchota :

— En homme, sois seule, redoute tout le monde…

Et il mourut.

Devant le massacre, qui, en quelques minutes, la privait de toute famille, Ioanna resta un moment muette. La tête lui tourna, et, à son tour, elle chut, évanouie, parmi les morts. Quand elle s’éveilla de sa syncope, le soir venait. Le silence était complet et sinistre. Il lui fallut longtemps pour reprendre contact avec les choses et comprendre ce qui était advenu. Elle pleura encore, puis l’énergie reparut en elle et le souvenir de l’homme qui lui avait tout appris conseilla et la prudence et l’énergie.

Tandis que la nuit tombait elle creusa une double tombe pour ceux qui avaient jusqu’à ce jour mené son destin. Elle y coucha les seuls êtres qu’elle aimait, avec, selon un rite païen, les objets qui leur avaient de leur vivant été familiers. Elle égalisa sur le lieu, la terre dure, prit quelques pièces de monnaie, car elle ignorait la cachette où sa mère dissimulait une sorte de trésor, se vêtit en homme, coupa ses cheveux selon la mode masculine, puis attendit le jour, un poignard sous la main, sans pouvoir dormir.

À l’aube, tandis que les oisillons pépiaient dans la forêt, Ioanna se mit en route au hasard

Elle emportait dans une sorte de gibecière un peu de nourriture et le sentiment de sa solitude l’emplissait d’une crainte amère.

Elle connaissait les sentes forestières jusqu’à Engelhem et d’autres villages. Elle n’ignorait pas qu’à l’est se trouvait une abbaye fameuse, au centre des bois, mais elle redoutait les moines qui ne laissaient pas d’être craints pour leur ardeur à convertir.

Elle prit, comme son père le lui avait dit, la route du Sud. Le matin se passa fort bien. Ioanna vit sans qu’on l’aperçût une troupe d’émigrants passer dans des chariots branlants traînés par les hommes. Ils étaient peut-être cent, mâles et femelles, vêtus de débris polychromes, et dont les faces ne ressemblaient point à celles de ce pays germanique. Ils semblaient attentifs à éviter d’être surpris, se hâtaient, et des marmots nus couraient autour des véhicules misérables. Ensuite, la jeune fille aperçut une troupe armée, sans doute des Saxons, qui avançaient lentement avec des mines de brigands. Des pillards sans doute.

Après cela, elle progressa longtemps sans rencontrer personne. Il y avait parfois des traces humaines, dans la forêt, semblables à celles que devaient laisser les siens autour du gîte où elle avait vécu vingt ans. Cela paraissait indiquer des habitations bien dissimulées au sein des fourrés. Elle se hâtait de les fuir. Vers le soir Ioanna rencontra une vieille femme cassée et ridée, qui, non moins précautionneuse qu’elle-même, apparut à quelques pas sans qu’on eût pu deviner son approche.

La vieille eut un rire silencieux devant l’arrivante en qui elle devina une femme :

— Où vas-tu beau soldat ?

Elle parlait une langue sauvage que l’adolescente comprit à peine.

— Je me rends à la ville.

— Tu en es loin.

— On arrive toujours.

— Es-tu certaine de ne pas te tromper de route ?

— Que t’importe. Si je n’arrive pas, tu n’en auras nul souci.

La vieille se mit à rire de nouveau.

— Prends garde ! Il y a des soldats là où tu te rends.

— Que m’importe.

— Il y a aussi des loups.

— Ce sont mes frères.

— Adieu donc !

La jeune fille s’éloigna. Elle ne connaissait pas assez les traîtrises de la vie pour tirer grand souci de cette rencontre mais elle désirait pourtant fuir au plus vite.

Cependant la nuit venait.

Ioanna chercha un endroit pour y reposer. Elle savait comment s’y prendre, découvrit une fourche d’arbre commode, s’y hissa, s’attacha par le torse et s’endormit.

Au matin, un peu courbaturée, elle se remit en marche, mais, à certain moment, elle rencontra des bêtes fuyantes qui semblèrent indiquer un danger par devant.

Elle infléchit son chemin et revint vers l’est.

De nouveau il lui sembla entendre, à travers les bois, des bruits sur sa route. Elle se dissimula et attendit. Ce n’était point une erreur. Au loin, des soldats apparurent, allant vers l’ouest.

Elle revint sur ses pas. De nouveau elle eut le sentiment d’une sorte de battue organisée, qui la chassait et bientôt allait la prendre.

Et, à certain moment, dissimulée derrière des rochers, elle vit enfin passer la vieille rencontrée la veille et qui menait trois hommes armés.

Ionna comprit que sa présence dans les bois expliquait seule cette traque. Elle se mit à fuir du seul côté libre encore. La nuit vint. Elle ne put sommeiller, prise par une sorte de terreur sourde. Au matin elle eut aussi la certitude qu’on la suivait de près. Elle marcha, déjà lasse et mélancolique. Tout le jour passa à travers la dense forêt sans que derrière son pas elle cessât de sentir un ennemi acharné. Elle entendait aussi au loin des abois de chiens.

Enfin elle arriva, au soir tombant, épuisée et terrifiée, devant une vaste demeure aux murs élevés, étayés par des troncs d’arbres.

Une porte était devant elle. Ioanna désespérée frappa.



DEUXIÈME PARTIE

L’AMOUR


Non, d’un cloître isolé la molle solitude
Ne fixe point des cœurs la vive inquiétude.
Gentil-Bernard. — L’Art d’aimer
(Chant V-1759.)



I

Fulda


Te vidit insous cerberus aurea
Cornu decorum, leniter atterens
Caudam, et recedentes triengui
Ore pedes tétigitque crura
Horace. — Carm. (II-19.)


La porte sur laquelle frappait Ioanna s’ouvrit brusquement.

Derrière, un homme apparut, massif et glabre. Il portait une sorte de robe couleur de terre, avec une capuche, et, autour de la taille, une corde.

Sur sa poitrine pendait une croix.

La jeune fille dit, parlant en homme :

— Je suis las, égaré et poursuivi, voulez-vous me recevoir cette nuit et me donner à manger.

L’homme répondit.

— Entre ! Le Seigneur soit avec toi ! Tu es bien jeune pour courir la forêt. Serais-tu venu ici sans guide ?

— Oui, certes répondit Ioanna.

— Alors Dieu t’indique lui-même ta route. Il a voulu que tu viennes chercher la paix et le Paradis. Suis-moi !

La jeune fille attendit qu’il eut fermé la porte, mais il la regarda avec soin :

— Laisse ici tes armes. On ne doit point, dans cette maison consacrée à Dieu, posséder des outils à tuer.

Elle jeta tout ce qu’elle portait d’apparent, mais, cauteleuse, et songeant à la méfiance universelle que le Grec lui avait enseignée, elle garda un coutelas caché sous sa tunique de cuir. Elle traversa alors des champs cultivés avec soin. Sur des sillons, quelques hommes vêtus comme son guide peinaient sans regarder autour d’eux.

Bientôt elle fut devant une maison immense aux fenêtres innombrables.

— Viens ici et attends-moi ! Je vais avertir le frère abbé.

L’homme s’éloigna, et Ioanna comprit qu’elle se trouvait dans la fameuse abbaye de Fulda, dont, sans qu’elle le pût deviner, la puissance seule, étendue jusqu’à Mayence, avait protégé les siens depuis des années.

Car les troupes de l’Empereur ne se faisaient point de scrupule de piller et d’incendier, partout ailleurs, les maisons trop isolées pour qu’on se souciât d’elles.

On vint la chercher enfin et elle fut introduite dans une salle haute, autour de laquelle des rouleaux sur des étagères, des parchemins, des pancartes portant des inscriptions latines et des croix peintes ou sculptées étaient exposés.

Il y avait là quatre hommes écrivant sur une table, et, dans un siège à haut dossier, un homme déjà vieux, à barbe blanche, qui feuilletait machinalement des écrits au bas desquels pendaient des sceaux au bout de rubans rouges.

— Prosterne-toi ! murmura le guide à Ioanna, c’est le Reverendissime Abbé Raban Maur.

La jeune fille se mit à genoux.

L’abbé lui dit sans la regarder :

— Tu postules d’entrer dans cette maison consacrée au Seigneur ?

— Oui répondit dans un souffle la jeune fille, que le cérémonial, l’espèce de sérénité répandue partout, et la quiétude de ce vieillard émouvaient profondément.

— Es-tu instruit des Saintes Vérités ?

Elle hésita à répondre.

— Sais-tu prier ?

Elle se tut encore.

Il étendit la main sur elle.

— Réponds-moi.

Et il prononça des paroles latines car il avait parlé jusque-là en germanique. Elle comprit ce qu’il disait et répliqua en latin à son tour :

— Merci de m’accueillir.

— Tu parles latin ? fit avec curiosité l’abbé.

Elle fit oui de la tête.

— Tu n’es donc pas un de ces soldats déprédateurs et féroces, qui trop souvent ravagent tous les lieux où ils passent.

— Je ne le suis plus.

— Que sais-tu, outre le latin ?

Elle répondit en grec :

— On m’a appris aussi ceci.

Le digne Raban Maur eut un sourire.

— Tu sauras, je crois, prier le Seigneur de telle façon qu’il t’exaucera. Sais-tu aussi lire et écrire ?

— Je le sais.

— Dieu nous donne une marque nouvelle de son infinie bonté. Mais t’apprit-on à prier ?

Elle comprit bien que mentir lui serait ici utile et fit oui de la tête.

— Alors, le frère Jean — que Dieu garde — t’enseignera les règles de ce monastère où je ne doute pas que tu fasses ton salut et aides à réaliser le salut de tous. Va !

Et son guide l’emmena en silence, avec un intérêt passionné.

— Comment se fait-il que tu saches tant de choses ? demanda-t-il.

— On me les enseigna.

— Qui donc ?

— Mon père.

— Que faisait-il ?

— Il était soldat au Palais impérial.

Le moine fit un geste émerveillé.

— Jusqu’ici, dans tout le pays à dix jours de marche, il n’y a pas eu sans doute dix personnes, en dehors de Fulda, qui sachent écrire. Dans le Palais de Mayence, ils sont six.

— Tu sais, toi ? demanda Ioanna.

— Je sais lire, mais non écrire. Je suis simple portier. Mais il y a des frères très savants.

La jeune fille fut présentée à un moine nanti d’une grande autorité sous celle de l’abbé. C’était le prieur. Il la regarda en silence et fit en latin :

— Seigneur, si cette venue t’est agréable, qu’il en soit selon ta volonté. Mais avec une si jolie figure, fasse en sorte que le désordre de la passion charnelle ne s’introduise point dans ta maison !

Et il fit un signe de croix, puis regarda ailleurs.

Ioanna lui parla doucement.

— Je suis ton fidèle serviteur.

— Tu es celui de Dieu.

Le guide affirma au moine peu accueillant :

— Il ne sait rien en somme que du latin et du grec. Nous le confierons au frère Wolf qui lui enseignera le nécessaire.

— Comment se fait-il, demanda alors le prieur soupçonneux, que tu parles des langues révélées sans être instruite envers Dieu ?

— Je ne sais. Mon père qui m’instruisit était ignorant comme moi !

— D’où était-il ?

— De la Hellade.

— Encore un de ces aventuriers païens, qui, avec les juifs, retardent nos efforts de conversion du monde, grommela l’autre qui tourna le dos.

Et Ioanna fut menée au frère Wolf qui devait l’initier aux arcanes de la religion du Christ.

Le frère Wolf était un tout jeune homme, émacié et triste, qui déchiffrait, lorsque la jeune fille lui fut amenée, un vieux parchemin aux caractères embrouillés et dont les abréviations le désolaient visiblement.

— Voici, dit le guide, un jeune homme qui désire porter comme nous la robe dévouée à Dieu. Il ignore les mystères et les règles de la religion. Le Révérendissime abbé m’a dit de te le conduire.

L’autre eut un geste agacé :

— Je suis justement en passe de comprendre un texte que personne n’a su expliquer, et on me dérange pour si peu. Ne pourrait-on mener ce néophyte au frère Agrus.

— L’abbé l’a dit ainsi.

— Soit !

Et à Ioanna.

— À genoux !

Elle s’agenouilla en silence. Elle éprouvait en vérité un sentiment inconnu et nouveau, un désir d’être humiliée et de prier qui la bouleversait tout à fait.

— Prie ! fit durement le frère Wolf.

Et il récita les paroles sacrées, qu’elle répétait exactement.

Il remarqua :

Tu as l’accent de ceux qui ont appris en Orient.

— Je ne sais, fit-elle humblement.

— Ta langue siffle comme si tu parlais le grec.

— Je le parle.

— Vraiment, fit-il avec un sourire heureux. Alors saurais-tu me dire comment tu interprètes ceci :

Et prenant le manuscrit il lut une phrase.

Ioanna répondit :

— Je comprends que cela veut dire : Éros triomphera toujours et même ceux qui le haïssent subiront son aiguillon.

Le frère Wolf regarda la jeune fille avec stupeur.

— Tu sais ce que c’est qu’Éros ?

— Oui !

Il fit un signe de croix.

En même temps son regard soupesait la jeune fille toujours agenouillée.

Il pensait :

« Serait-ce là une incarnation du Maudit ? »

En même temps il priait sombrement :

« Seigneur, fasse que si ce nouveau frère n’est pas inspiré par toi, il disparaisse avant de répandre son venin à Fulda. Il est trop beau, il est trop savant, il est même trop humble et je sens je ne sais quoi de maléficié dans son regard… »


II

Le Désir


Je suis tout à fait impropre à la morale.
Balzac. — Le Lys dans la Vallée.
(p. 309.)


Ioanna apprit que huit cent trente ans plus tôt était né en Galilée un enfant de miracle qui devait racheter le monde en mourant sur la croix.

On lui enseigna les évangiles que sans cesse des moines savants corrigeaient pour les rendre plus édifiants et plus riches en douceurs chrétiennes.

On la soumit à des règles de vie simples et frustes, qui d’ailleurs convenaient fort bien à son caractère et à sa simplicité naturelle. Elle aima une pareille existence, détachée de tout ce qui n’est pas l’idée religieuse, la foi et l’amour de Dieu.

Un caractère violemment mystique se dégagea en elle et étonna vite tous les frères du monastère de Fulda. On pensa que Dieu, qui avait déjà donné à cet être tant de preuves d’affection singulière, en lui apportant, et l’intelligence et la beauté, voulût édifier encore le monde en faisant de lui un saint.

Et une magnétique influence entoura Ioanna dont nul sans doute ne soupçonnait le vrai sexe. Naguère, sous des vêtements militaires, les caractères de sa beauté physique eussent été plus apparents que désormais. Elle portait une large et lourde robe d’étoffe raide, aux plis majestueux, sous laquelle rien ou presque rien du corps ne transparaissait.

Et les jours passèrent, puis les mois, dans une douceur coite. Frère Ioan devenait le favori de l’Éminentissime abbé Raban Maur, qui le prenait comme secrétaire pour dresser ses catalogues de péchés.

Car Raban Maur voulait imposer à toute la Chrétienté un répertoire unique des crimes contre Dieu et des peines qui les châtient. Il dictait donc à Ioanna ce que Dieu, en son équité, lui révélait de ses volontés devant les fautes humaines.

Et la jeune fille apprenait ainsi, elle qui, jusque-là, était pure et sans vices, toutes les choses immondes que les hommes commettent contre la volonté du Créateur.

Souvent elle demandait à l’abbé le sens de tant de péchés étranges qui ne pouvaient être absous à moins d’années de pénitence.

— Ô mon père, d’où vient que celui-ci doit être mis au pain et à l’eau sept ans durant, et cet autre deux années seulement ? Les délits ne sont donc point égaux ?

Et fort aimablement avec son esprit fin et serein, le bon abbé répondait :

— Non, frère loan, on ne saurait égaler dans la punition celui qui fornique avec une femme sous ces deux formes. Dans le premier cas le crime est bien plus grave.

— Mais, mon père, de si longues pénitences ne sont-elles pas bien lourdes et en risque de faire perdre la santé ?

— Frère Ioan, durant qu’on les suit, on est en règle avec Dieu, et on s’assure le bénéfice de la vie éternelle. Ainsi est-on, pour cela, heureux dans l’infinitude des temps.

— Mais, mon père, si le péché est lié à sa punition et si la punition sauve, n’est-ce pas en quelque sorte le péché lui-même qui sauve par conséquent ?

L’abbé devant de telles questions sacrilèges s’effarait :

— Frère Ioan, il y a, en Orient, des hérétiques qui pensent cela et qui sont inspirés du Maudit…

Et Ioan recevait une pénitence immédiate à réaliser : Il lui fallait aller prier à genoux dans la chapelle, ou s’étendre, sur la terre nue, devant ceux qui bêchaient le sol afin de le fertiliser. Les moines cultivateurs frappaient alors la jeune fille du pied en passant, tandis qu’elle disait à haute voix son repentir. Cette vie lui plaisait même en ses misères, car nul souci ne venait dérober à Dieu les heures lentes de chaque jour. On se levait et on priait, on travaillait et on priait, on mangeait et on priait. Il advint même à Ioanna de croire une nuit voir Dieu lui-même dans un songe éblouissant qu’elle conta le lendemain. Mais le vieux Raban Maur lui imposa une lourde peine pour la description qu’elle fit des délices que lui avait apportées la vision divine.

Il dit à son familier le père Wolf :

— Le frère Ioan a des inspirations étrangement lascives. Ne lui connaît-on pas d’ami intime, ici ?

— Non point ! fit le déchiffreur de manuscrits.

Il ne se dissimule jamais avec d’autres pour causer de choses secrètes ?

— Je sais que rien ne l’occupe que de sauver son âme.

Raban Maur haussa les épaules :

— Dieu sait partager les cœurs et leur laisser des faiblesses même parmi leurs vertus. Ioan est trop parfait et il m’inquiète.

— Les vues de Dieu sur lui nous sont inconnues. — Certes, mais aussi les vues du Malin.

Alors frère Wolf épia Ioanna avec plus de soin, car les idées du Révérendissime abbé remuaient en lui d’étranges désirs, qu’il attribuait à la seule volonté de faire régner la sagesse et la pureté dans le monastère de Fulda, mais qui avaient peut-être une autre origine moins avouable. Il ne vit rien et crut Ioan vraiment en règle avec le Seigneur.

Un jour de printemps cependant, Ioanna se sentit lasse et la tête lourde. Chaque mois elle dissimulait avec soin à ses frères son indisposition féminine, et nul ne soupçonnait toujours rien. Elle couchait dans une petite cellule isolée, car l’abbaye était pleine de moines, et l’abbé avait craint la corruption du néophyte dans les dortoirs communs.

C’est que Raban Maur connaissait les humains. Il n’ignorait aucunement que pour certaines de ses ouailles le mobile qui les attachait à Fulda fût tout autre que la dévotion et l’amour de Dieu. Il pensait toutefois que les voies divines sont impénétrables, et qu’on peut faire un juste avec même le criminel. Il n’en fut pas moins heureux de donner à Ioanna une cellule occupée auparavant par un envoyé du Pape de Rome, qui avait séjourné un an dans le monastère afin d’en soumettre les règles à Sa Sainteté.

Or, ce jour-là, Ioanna, lasse, obtint de frère Wolf la permission de se coucher. Elle avait une sorte de fièvre et les yeux creux.

— Allez, mon frère dit l’érudit. Et passez à la cuisine boire un peu de cette infusion d’herbe qui donne le sommeil et le calme du corps.

La jeune fille entra dans sa chambre nue. Il faisait une chaleur lourde et accablante. Elle se mit à genoux, près du grabat qui lui servait de lit et pria.

Elle se sentait plus proche de Dieu, ce jour-là, et il lui semblait que l’infini s’ouvrit, à sa prière, plus ardemment qu’à celle de tous les autres moines.

Ensuite elle s’étendit.

Mais elle était incommodée par sa lourde robe et pensa la quitter.

Pourtant, si on la surprenait ?

Sa porte ne fermait point, mais, au vrai, le couloir qui y menait était isolé dans le jour, car la nuit on y passait pour se rendre à la chapelle.

Elle se recoucha. Le cœur lui battait à grands coups.

— Mon Dieu, pria-t-elle, faites que je m’endorme car je me sens énervée et presque en état de péché.

Une force la soulevait malgré elle, lui arquait les reins et lui disjoignait les jambes. Elle sentait son sang, comme un sirop bouillant, passer avec lenteur dans ses veines.

— Mon Dieu donnez-moi le sommeil !

Enfin, n’y tenant plus, elle quitta la robe et se crut soulagée. Elle l’étendit sur elle, enleva la corde qu’elle portait sur les hanches et qui lui avait fait un sillon rouge dans la chair, puis s’endormit.

Il y avait depuis peu, parmi les moines, un ancien homme de guerre, robuste, droit et de caractère sombre, que l’abbé entourait d’une amitié protectrice, ce qui laissait croire à beaucoup que ce fût son fils.

On le nommait frère Gontram.

Il conversait parfois avec Ioanna. Elle ne savait pourquoi sa présence l’emplissait d’une sorte de trouble terreur et lui faisait fléchir les jarrets. Elle n’avait même osé confesser cette impression bizarre et crispante.

Et voilà que dans son rêve elle vit frère Gontram.

Il portait la vêture des soldats et s’approchait d’elle, angoissée, qui ne savait, la bouche cousue d’émoi, que lui dire. Elle se souvint qu’on chuchotait parmi les moines la raison qui avait mené Gontram au monastère. Il avait été l’amant de la reine Judith, la redoutable épouse de l’Empereur. Or, un jour qu’elle se refusait à lui devant les servantes, il l’avait frappée et prise comme une fille. Et elle avait juré de le faire supplicier.

Ioanna rêvait toujours et voyait mille choses inconnues, mais si profanes que sa pensée s’en effarait. Serait-elle maudite et quel lourd péché c’était que de rêver ainsi !

Brusquement elle s’éveilla. Elle ouvrit les yeux, dans un sentiment confus, où le rêve et le réel se mélangeaient si étroitement qu’elle ne savait les distinguer.

Et elle se vit nue.

Devant elle, frère Gontram, un sourire aux lèvres, se tenait debout. Il lui dit :

— Oh Ioan ! Dieu vient donc de faire un miracle pour moi.

Elle ne répondit point tant la terreur l’étreignait.

L’homme reprit :

— Car il t’a transformé en femme, selon mon vœu, et il désire sans nul doute que je me conduise avec toi comme avec celle qu’on aime.

Il la saisit de ses larges mains de soldat.

— Car je t’aime…

Elle s’évanouit sans dire un mot, mais, avant de sombrer, son esprit perçut bien que son corps acceptait le désir du hardi personnage…

Et elle, ensuite…


III

Débauche


Mais, près de celui-ci, qui sur la pierre close,
Dort ainsi qu’Éros nu sur le lit de Psyché,
Un vol de trois amours est pour toujours penché
Comme une seule, et jeune, et rouge, et lourde rose.
Pierre Louys. — Suscriptum Tumulo Joannès Secundi.


Ioanna était la maîtresse de Gontram. D’abord elle voulut se refuser lorsqu’il prétendit la reprendre après la surprise de la première possession. Mais il sut imposer son désir. La jeune fille sentit que sa volonté traîtresse la laissait impuissante à éloigner de son corps le goût et même le besoin de sensualité qui naissait désormais en elle. Et sa vie devint un enfer.

Elle souffrit surtout de ne pouvoir se vaincre, et de ne savoir se refuser que juste assez pour augmenter la volupté qui lui venait ensuite…

Car elle sentait une fièvre rouler en ses veines au seul souvenir de Gontram, et elle suppliait en vain Dieu de la sortir du péché.

Dieu l’abandonnait à son corps ardent et salace. Et ce corps commandait d’obéir aux appels du sexe.

Elle pleura et se punit désespérément de son vice. Elle passa des nuits dans la chapelle, étendue en croix, à répéter des mots latins qui imploraient le Créateur.

Ce fut en vain.

Lorsqu’elle se relevait, c’était comme une bacchante, et elle courait s’étendre sur son lit avec des appels farouches à l’amour.

Elle édifiait cependant tout le couvent par ses crises mystiques. Ce fut même comme un frisson, venu d’elle, qui se répandit partout et les novices eurent à leur tour des accès de mélancolie puis se châtièrent farouchement.

Le bon abbé regardait ces choses en souriant, car il savait que la sainteté est le fruit de telles mortifications et de telles angoisses. Mais il craignait un peu aussi que cela n’enlevât à Fulda le labeur régulier et paisible, qui plaisait certes à Dieu autant que la fièvre ascétique.

Ioanna ne se confessait d’ailleurs point de ses crimes charnels. Déjà, en son âme hérétique, l’amour de Dieu prenait une forme différente de celle qui inspirait le monastère.

Elle concevait l’ardeur de son corps comme une sorte particulière d’hommage au Créateur.

Et, enfoncée dans ces idées neuves, elle s’y vautra ardemment : « Puisque Dieu a permis le plaisir, pourquoi serait-il donc mauvais devant Lui ? »

Ioanna médita des jours et des semaines sur cette idée. Elle en parlait avec frère Wolf en lisant et traduisant des manuscrits qu’on venait de découvrir près du Rhin et que la communauté seule, par ses érudits, et ses sages, serait en mesure d’expliquer.

Et frère Wolf faisait le signe de croix devant l’abîme de péché où pouvait glisser Ioanna.

— Frère, disait-il, oublie de tels pensers. Ils sont mauvais et sortis de l’âme du démon.

— Comment reconnaît-on ce qui nous vient du démon de ce qui nous est inspiré par Dieu ?

— À ce que Dieu nous envoie des idées conformes à sa loi, à ses Évangiles, à tout ce qui nous est révélé, et qui précisément permet seul de distinguer le mensonge de la vérité.

Elle le quittait alors et s’en allait à travers les couloirs sombres de l’abbaye. Elle savait trouver, en quelque coin, le terrible Gontram qui la guettait sans répit pour sauter sur elle, comme le faucon sur une colombe…

Et elle se pâmait devant l’approche de cette violence voluptueuse, dont la honte la pénétrait pourtant.

C’est ainsi, dans les larmes et le désespoir, qu’elle vécut près d’un mois.

Mais, un jour, elle comprit que cette vie ne pouvait durer et pensa s’enfuir.

Elle s’en irait le long des routes, avec sa robe monacale qui la protégerait. Et elle gagnerait cette mer adorablement bleue que son père qui l’ignorait lui avait tant décrite.

Elle voulut demander conseil à Dieu.

C’est ainsi qu’elle l’invoqua toute une nuit solitaire, et, quoique le désir fit ardre sa chair. Elle savait que sa prière devait plaire au Créateur, ses paroles s’élevèrent donc vers le ciel comme si elles promettaient la pureté.

Mais, au matin, Gontram entra dans sa cellule.

Elle avait puisé dans la prière la force de se refuser. Elle en oubliait les pensées impies qui lui avaient souvent soufflé que l’amour dût être aussi agréable à Dieu que l’ascétisme et la chasteté.

— Non ! fit-elle lorsqu’il prétendit l’étreindre.

Il dit, remué lui aussi, car Raban Maur lui avait dit gentiment, la veille, de veiller sur sa conduite :

— Ioanna, je ne puis me passer de toi.

— Laisse-moi !

— Ioanna, je provoquerais le bûcher pour te prendre.

— Je ne veux plus. Dieu nous pardonne sans doute, mais demain il ne nous absoudrait plus.

— Que m’importe grognait le soldat, chez qui l’ardeur sexuelle était une sorte de force spontanée, je te veux !

Ils luttèrent ensemble. Ioanna le mordit et se débattit.

— Non, je ne veux pas aller en enfer ! criait-elle.

Mais, durant ce combat, deux moines attirés par le bruit vinrent entre-bâiller la porte de la cellule. Ils aperçurent le frère Ioan, nu à demi, qui se défendait contre le frère Gontram pareil à un taureau furieux.

Cette lutte, on l’avait déjà vue ailleurs car les moines ne sont point sans avoir des querelles et des entretiens violents lorsque quelque mobile les fait ennemis.

Mais, sous ses vêtements levés et ouverts, ils virent surtout que le frère Ioan était une femme et que la raison de cette bataille était l’ardeur de Gontram.

Ils furent en hâte raconter la chose à tous les autres moines, et, moins d’une heure après, Gontram et Ioanna étaient enfermés tous deux dans un cachot.

L’abbé Raban Maur avait passé sa vie à établir l’importance des péchés et les châtiments qui conviennent à chacun. Il était pourtant accommodant, car il professait que la vie est plus complexe que les idées que l’on s’en fait. Il disait aussi qu’un péché est rarement aussi grave qu’il le semble.

Mais une dure raison devait dicter ses actes à cette heure. Fulda était une abbaye admirable, connue partout par sa cohorte de savants, par la pureté de ses mœurs et la sérénité qui y régnait, mieux qu’aux autres monastères où des règles trop dures créaient souvent des délires mystiques redoutables.

Donc, il fallait avant tout garder intact le renom de Fulda. Or, comment faire si l’histoire de Ioanna s’ébruitait ?

Car elle s’ébruiterait. On envoyait tous les jours des moines à la ville et il y en avait sans cesse à Mayence qui vivaient près de l’Empereur.

Et quand on saurait que Fulda était le séjour de la débauche, qu’une femme y avait vécu près d’une année dans le délire des sens, on jetterait sur l’abbaye un discrédit tel que peut-être même le Pape en serait informé.

Comment éviter cela ?

Une seule action de la part du Révérendissime abbé pouvait garder à Fulda son renom et établir que s’il y advenait quelque chose dont la sagesse et l’amour de Dieu eussent à se plaindre, ce n’était qu’un accident.

Il fallait lourdement châtier.

Il fallait surtout que le châtiment fût connu partout comme une marque de la puissance divine, comme l’ensevelissement de la Pentapole sous la pluie de feu.

Pas d’autre moyen de sauvegarder le prestige de Fulda.

Et, le cœur déchiré, Raban Maur eut à choisir qui il faudrait punir.

Aucun doute ne pouvait subsister. Comme on le chuchotait, Gontram était bien le fils de l’abbé. Il l’avait eu d’une concubine sacrée, vingt-huit années plus tôt, l’année même où le grand Empereur Carloman était mort.

À cette époque, Raban Maur, arrivant de Rome, vivait à Mayence. Il ne pouvait s’agir de sacrifier un fils entouré d’une affection violente quoique cachée. D’ailleurs quel était le principal coupable, sinon cette femme qui s’était fait passer pour un homme, une année durant, s’était arrangée pour dissimuler tout ce qui était féminin en elle, et finalement avait certainement corrompu l’abbaye entière. Car, sans nul doute, nombreux devaient être les moines ayant accompli avec elle l’œuvre de chair.

La femme est maudite en son essence. Chacun sait aussi que c’est par elle que le Démon pénètre dans l’existence des humains. Il fallait châtier terriblement celle-là.

Raban Maur l’aimait pourtant. Il sentait un grand déchirement en son âme à l’idée qu’il ferait mourir ce jeune corps et cette intelligence qui si souvent l’avaient charmé.

Tant de questions posées par ce frère Ioan lui avaient indiqué qu’il avait l’âme pure.

Comment la corruption s’y était-elle introduite ?

Mais ce ne pouvaient être là, que des questions vaines. Il faudrait punir malgré tout, pour sauver Fulda et il n’y faillirait pas. Il réunit donc ses sous-ordres et le frère Wolf fut chargé de rédiger un jugement.

Gontram serait condamné à trois années de pénitence. Ioanna serait brûlée vive le lendemain même, après avoir subi quelques supplices de détail.


IV

La Fuite


Croirait-on des religieux capables d’en venir à ce point de cruauté et d’inhumanité ?
Ordres monastiques, histoire extraite de tous les auteurs qui ont conservé à la postérité ce qu’il y a de plus curieux dans chaque ordre.
(Berlin 1751-T. V.)


Ioanna, dans son cul de basse-fosse, ne se repentait plus. Elle avait une âme dure et violente qui pouvait la pousser à la fois vers les folies les plus âpres de la luxure, et vers les cimes de la mystique. Mais aussi dormait au fond de son corps un aventurier audacieux que les obstacles irritaient, et qui, devant une punition, se sentirait de force à défier Dieu.

Enfermée, les mains liées, elle se tordit de rage, blasphéma, et devina que c’était là un des derniers jours de son destin. Car cent fois Raban Maur lui avait dit que si quelque chose devait déshonorer l’abbaye, il livrerait plutôt ses deux cent-soixante moines au bûcher. Or, elle n’ignorait point que le pire scandale eût été apporté par elle. Et ce lui était en sus une raison de s’irriter que de penser à la nécessité inéluctable qui l’avait conduite.

Ce qui rongea en sus cette volonté, restée païenne sous l’apparence de la foi, ce fut justement cette fatalité qui venait de la conduire au fond de la fosse où elle mourrait peut-être, à moins qu’un supplice plus décoratif ne lui fût offert.

Elle n’avait jamais eu l’intention de mentir. Elle était entrée dans ce couvent avec une âme simple et fraîche, et par le seul désir d’échapper à la meute qui la chassait dans la forêt. Plus tard, si elle avait dissimulé son sexe avec soin, c’est qu’elle était en somme heureuse et ne commettait par lui nul acte répréhensible.

Nulle hypocrisie n’était donc venue salir le mobile de ses actes. Et elle vivait en homme sage jusqu’à ce que le maudit Gontram vint la surprendre et la vaincre. Voilà la vérité.

Pourtant, elle le savait, rien ne pouvait plus arrêter la marche d’un châtiment inexorable. Le savant Raban Maur, qui, depuis des années, ne pensait qu’aux péchés et à leurs punitions ne laisserait pas impuni le crime constitué par une présence féminine dans son monastère. Ioanna avait même lu un jour la lettre envoyée par le Supérieur de l’Abbaye de Prum où il était dit qu’une femme, s’étant introduite dans le couvent, avait été brûlée vive après qu’on lui eut crevé les yeux et arraché la langue.

Cependant Ioanna ne voulait pas mourir.

Elle était depuis plusieurs heures dans son cachot et passait de la fièvre à la sensation décourageante d’un froid mortel conquérant son corps tendu, lorsqu’on frappa sur la lourde porte qui la séparait du dehors.

— Frère Ioan !

Elle écouta sans répondre. On redit doucement :

— Frère Ioan, m’entendez-vous ?

— Oui ! murmura-t-elle.

— On délibère sur vous dans la salle haute. Il y a un instant, on a dicté à frère Wolf votre condamnation à mort.

La voix étranglée, Ioanna demanda encore :

— Quand doit-on ?…

— On dit que ce sera demain à l’aube.

Et la voix, après un silence reprit :

— Nous prierons pour vous.

Elle entendit ensuite un pas qui s’éloignait. Ainsi, c’en était fini. Nulle grâce n’était à attendre. Elle mourrait.

Furieuse, la jeune fille se mit à ronger les cordes qui tenaient ses poignets. Il lui fallut longtemps, et une sorte de rage féroce, pour aboutir. Mais bientôt elle eut les mains libres. Elle se mit debout, car elle était restée longtemps affaissée telle qu’on l’avait jetée sur le sol froid. Le sentiment du réel lui revint alors.

— Mon Dieu, fit-elle, si je pouvais m’enfuir.

Elle regarda son cachot. Il était carré et solidement bâti. La porte massive défiait toute attaque. Un soupirail assez long éclairait mal cette cave qui se trouvait sise dans les fondations mêmes de la chapelle.

— Sortir ! fit lentement Ioanna, sortir.

Elle regarda la porte de près. C’était évidemment très primitif comme construction. La serrure d’une simplicité barbare restait pourtant inaccessible.

Et d’ailleurs elle n’avait que ses mains.

Elle se mit à faire le tour de sa demeure, le sang à la face et tremblante d’horreur. L’idée d’avoir les yeux crevés et la langue arrachée, avant de mourir par le feu, lui semblait plus atroce que tout, et l’était certes.

Elle pensa mourir ici-même.

Mais une vitalité ardente cohérait ses membres et ses organes. Elle eut un recul à l’idée d’avouer sa défaite en se suicidant, et une ardeur effrayante lui vint :

— Il faut fuir…

Elle disait maintenant ces mots, comme si, à force de les répéter, elle dût briser la porte ou les murs de sa prison.

Du temps s’écoula dans cette fièvre. Ioanna fut tout étonnée de voir le soir tomber. Elle avait marché de long en large, des heures durant, le cerveau en flamme, mais vide de projets.

Cependant il fallait tenter cette fuite, sans laquelle demain, à l’aurore, elle…

Un long frisson la parcourut.

À ce moment, elle perçut un pas qui descendait les marches de l’escalier menant à son cachot et on frappa derechef à la porte. Une voix rauque dit :

— Ma sœur, préparez-vous à mourir. Lorsque l’heure des matines sonnera, je viendrai vous confesser et vous absoudre. Puis au soleil levant vous rendrez votre âme à Dieu.

Et le pas s’éloigna.

Ioanna comprit que personne ne la visiterait plus, avant les matines, dans cette antichambre de la mort. Les dernières heures qui lui restaient devaient être utilisées en hâte, si elle voulait, soit par l’évasion, soit par la mort, échapper au sort qu’elle avait décidé de ne pas affronter.

Elle revint à la porte.

Avec un outil il aurait sans doute été possible de desceller les gonds.

Avec les mains nues c’était là besogne impossible.

Les murs eussent pu aussi, au vrai, être attaqués, ne fût-ce qu’avec un couteau. Le mortier qui tenait les pierres irrégulières n’aurait pas résisté à des efforts suivis et calculés.

Elle n’avait rien toutefois pour tenter de déchausser les moellons. Il restait le soupirail.

Un croisillon de fer le fermait dont il était visible qu’il fût mince et rouillé. Mais le fer possède assez de résistance pour défier des bras de femme, même après des siècles d’usure. D’ailleurs cette chapelle ne datait pas de plus de cent ans. Et puis, comment se hisser jusque là-haut.

Ioanna examina le mur. On avait déjà enfermé bien des prisonniers en ce lieu. Et tous s’étaient efforcés de gagner la lumière, pour jouir de la vue du dehors, délices du détenu.

Aussi voyait-on nettement les trous où ils posaient les pieds pour grimper au soupirail.

Ioanna était hardie et assouplie, à tous les exercices du corps. Elle plaça l’extrémité d’un pied dans le premier trou, la main droite dans un autre, un peu plus haut, se souleva, parvint à découvrir un enfoncement entre deux pierres où placer l’autre main, grimpa encore le long du mur et découvrit en tâtonnant où poser le premier pied.

Elle était à hauteur de jour.

Ioanna regarda avidement la dernière lueur d’un ciel de crépuscule répandue sur le cimetière du couvent. Un frisson la parcourut.

Devant elle, à quelques pas, il y avait, sur une tombe, la croix de bois non équarri qui témoignait, comme on le lui avait déjà dit, d’une mort infamante. C’était là qu’on avait mis un malheureux mort de faim dans son cachot quatre ans plus tôt.

Son crime était affreux. On n’osait même le dire.

Ioanna redescendit et attendit la nuit. Son espoir résidait dans la faiblesse attendue des croisillons de fer. Il lui avait semblé en outre qu’ils fussent descellés. Sans doute le travail d’un autre prisonnier.

Mais il fallait, à cette heure, craindre quelque espion qu’on avait pu envoyer pour surveiller à travers le soupirail le comportement de la condamnée.

Ioanna ne se trompait pas. La nuit était toute venue et elle entendait au-dessus de sa tête des prières lentes et psalmodiées lorsqu’un bruit léger lui vint par la fenêtre. On marchait sur des cailloux. Elle perçut enfin le bruit d’une respiration à travers le trou.

Cela dura longtemps, car les moines sont patients. Puis le bruit s’éloigna.

La jeune fille sentit le sang courir à grands coups dans son corps. Elle se hissa de nouveau, très lentement, le long du mur ; puis, arrivée devant le soupirail, prit la branche scellée du croisillon dont l’autre tige, transversale, venait seulement au ras du mur.

Et elle tira…

Il y eut un léger bruit et un mouvement.

Elle empoigna alors de l’autre main, puis s’accota des pieds pour donner tout son effort.

Le côté droit de la barre sortit lentement de la pierre.

Elle pesa de toute la vigueur de ses jambes nerveuses. La torsion s’effectua sans bruit. Bientôt, elle se trouva suspendue dans son cachot devant le soupirail ouvert.

Elle lâcha tout et retomba sur le sol. Une joie délirante la tenait. Et sans attendre de reprendre ses forces elle grimpa à nouveau au trou.

Ioanna engagea d’abord ses épaules en s’accrochant au dehors à ce qui se présentait. Ce fut dur.

Bientôt son torse fut entièrement sorti.

Mais elle butait de la croupe, et craignit un instant, ce qui aurait semblé, en vérité, une punition divine, que ses formes féminines fussent un obstacle absolu…

Elle se tendit, se tordit, étira son bassin.

Enfin elle se trouva allongée le sol humide.

Elle était libre…


V

La Route


Dans l’ombre de la nuit, sous une voûte obscure
Le silence a conduit leur assemblée impure.
Voltaire. — La Henriade (chant V-v. 221-222.)


Ioanna se mit debout avec lenteur. Elle se sentait devenue une bête forestière, poursuivie et traquée par les hommes, et dont les moindres gestes ont besoin d’être prudents et attentifs. De ses yeux habitués à l’obscurité, de ses oreilles soigneuses, elle captait tout ce qui advenait autour de sa vie menacée. Enfin elle avança, pareille à un fauve craintif. Il lui fallut longtemps pour gagner les champs cultivés.

Arrivée là elle s’orienta. On voyait quelques lueurs à travers la fenêtre centrale de la chapelle. Il fallait donc tourner à droite pour parvenir vite au coin du mur, effondré depuis moins de trois jours, et par lequel il lui serait possible de sortir du monastère sans difficulté.

Un chien vint jusqu’à elle et lui lécha les mains. Elle le caressa en silence.

« Voilà enfin un ami pensa la jeune fille, qui sentait ensemble une âpre énergie et un attendrissement mélancolique la posséder.

Elle franchit le mur et se trouva sans difficulté dans la forêt silencieuse.

Il lui fallait maintenant fuir vite et droit, car, à l’aube, on enverrait un exprès avertir les soldats d’Engenhem et même de Mayence, afin qu’ils se missent à la poursuite de l’évadée.

On leur promettrait aussi une prime, ce qui les rendrait ardents. Elle avança au hasard. La nuit était sombre, mais déjà, au nord-est, une fine lueur apparaissait à travers les arbres. La lune se levait.

Guidée par la lueur blanche de l’astre, dont Ioanna connaissait l’histoire païenne, la jeune fille eut envers les dieux de cet Olympe que lui avait décrit son père adoptif, une sorte de brutale dévotion.

Condamnée par le Dieu des chrétiens, elle serait peut-être sauvée par celui des Hellènes.

Et elle priait, en grec, Artémis de l’aider à vivre et de la servir.

Ioanna marcha des heures sans infléchir sa route que la lune lui montrait. Elle allait d’un pas fléchi et attentif, fouillant le sous bois avec soin et craignant moins les loups que les hommes.

Bientôt elle se trouva dans une zone déserte et rocheuse où elle progressa plus vite, puis elle retrouva la forêt et le cri d’un chien, à droite, lui fit supposer qu’elle passait près de quelque village.

Et toujours les pas suivaient les pas. Toujours, elle laissait derrière elle les perspectives sinistres des bois denses et parfumés.

L’aube, l’heure où elle aurait dû mourir, la surprit près d’une rivière. La vie reprenait partout. Le ciel bleu s’emplissait de cris d’oiseaux, et l’espoir revint en Ioanna pourtant fatiguée.

Elle savait nager, car un petit lac où on pêchait des poissons délicats, se trouvait naguère près de la demeure où elle avait vécu depuis sa venue au monde. Peu importait donc le gué. Elle se mit à l’eau, nue, ayant roulé sa robe monacale. Bientôt, sur l’autre rive, elle se revêtit puis continua sa route.

La faim lui vint.

Il devait être près de la moitié du jour lorsque exténuée et cherchant un lieu de repos, se demandant même s’il lui fallait manger un peu d’herbe pour apaiser son estomac douloureux, elle se trouva, sans l’avoir deviné, près d’un campement de misérables errants.

C’était dans une vallée étroite, sinistre à souhait, pleine de souches mortes et où serpentait un ruisselet.

Trois hommes aux faces féroces la regardèrent arriver, puis parlèrent en une langue inconnue.

Ioanna sentit une sorte de joie l’inonder devant ces hors la loi, qui pourtant ne semblaient point accueillants.

Elle dit en langue germanique.

— Que Dieu vous garde, voulez-vous me laisser reposer en votre compagnie un instant ?

— Oui, dit un des hommes dans le même langage. Mais, si vous venez pour nous apprendre et nous imposer l’adoration de votre Dieu, allez-vous-en ! Nous avons nos croyances et n’en voulons point d’autres.

Ioanna comprit que ces hommes refusaient d’être évangélisés et elle répondit :

— Je ne suis pas ce que mon vêtement dit. Tout au contraire les moines me poursuivent pour me supplicier.

Les hommes se mirent à rire.

— Soyez avec nous ! Et l’un d’eux lui désigna une sorte de galette noirâtre avec une tranche de viande boucanée sur quoi mordaient deux enfants nus.

Ioanna fit signe qu’on lui donnât un couteau, prit un peu de ces aliments grossiers, et se sentit toute réconfortée. Une heure après, couchée sur l’herbe, elle dormait.

Il était tard dans la journée lorsqu’une main dure la secoua sans précautions.

Elle s’éveilla. Une vieille femme presque sans vêtements lui fit signe de se lever. Tout le monde était debout et les hommes portaient des paquets sur le dos.

Ioanna comprit que peut-être ses ennemis étaient-ils proches, ou bien des ennemis de ces vagabonds dont elle devenait la sœur. Elle demanda un fardeau, et, sans un mot, la petite troupe se mit en marche.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Les soleils se suivent ainsi. Rôdant le jour pour piller et chasser ou détrousser les fermiers, marchant la nuit avec un sens étonnant de l’orientation, les errants s’en vont avec sûreté, comme si le monde était pour eux lisible ainsi qu’un livre d’images. Ioanna s’est agrégée à ces inconnus aux faces noirâtres et inquiétantes. Elle se sait en sécurité, sauf pourtant si on surprend la horde, car en ce cas on la pendra avec tous.

On traverse les fleuves et on tourne les villes. De temps à autre on s’arrête un ou deux jours dans des recoins mystérieux ou des traces d’autres passages sont apparentes. Sans doute est-ce là une race d’êtres répandus dans le monde entier, et qui suivent tous les mêmes voies, se reposent aux mêmes lieux et luttent semblablement contre les mêmes forces à savoir la société.

Ils sont accueillants, mais parlent peu. D’ailleurs seuls les hommes savent s’exprimer en langue commune. Les femmes sont ignorantes et pourtant cordiales envers Ioanna, qui fait de son mieux pour se rendre utile.

Car elle comprend bien que cette marche savante à travers le pays lui fut restée interdite. Depuis longtemps, sans doute, elle aurait été reprise si elle avait dû, seule, fuir hors l’atteinte des moines de Fulda et des soldats de Mayence.

Mais le climat change, les forêts sont moins chargées en sapins et d’ailleurs moins vastes. On suit des chemins qui vont entre des landes et parfois des cultures. On craint moins aussi les gens des villes, dirait-on.

Enfin, après un mois de marche, on aperçoit une ville lointaine semée de monuments. Les errants qui semblaient craindre jusqu’ici paraissent rassurés. Ils montrent la ville.

Paris…

— Quoi, Paris ! dit Ioanna qui tant ouït parler de cette cité étonnante que certains moines de Fulda disaient plus belle que Mayence. Une ville où un Empereur, voici quelques siècles, demeura longtemps, un Romain nommé Julien…

Elle regarde :

— Paris !

Il y a là-bas des écoles et des gens d’esprit. Peut-être sera-t-il permis à Ioan, ex-moine de Fulda, de trouver à y vivre. Elle sait que les vagabonds connaissent son sexe. Ils n’en ont jamais abusé, car leurs femmes sont jalouses. Au surplus elle leur a rendu service et ils la tiennent tous désormais pour un membre de leur clan.

Le lendemain on entra à Paris.

La ville étrange que voilà, en vérité.

Qu’on se figure une île ayant la forme d’un bateau et qui sert de centre à une agglomération répandue sur les rives du fleuve, des marais à droite, une colline à gauche, où des ruines antiques demeurent.

Et presque toutes les maisons sont en pierre, car il y a des carrières inépuisables dans les environs.

Les marchands, chose merveilleuse, sont avenants, les femmes belles et souriantes, les soldats modestes, tout le monde plein d’une sorte de politesse, qui est pour Ioanna la surprise la plus rare. Elle qui voyait l’humanité comme un monde d’ennemis acharnés à se détruire entre eux, il lui semble que cette ville de Paris est un vrai paradis.

Quoique son froc monacal soit en morceaux, Ioanna sort dans Paris sitôt que ses compagnons sont parvenus en une sorte d’antre mystérieux où vivent d’innombrables aventuriers de même race ou de même destin.

Elle rencontre des moines aussi déguenillés qu’elle, et cela la réjouit. Elle se sent curieuse et émerveillée.

Que tout cela est donc prodigieux !

Soudain, dans une venelle, un homme s’avance jusqu’à elle, la salue et dit en latin :

— Dieu vous garde, mon frère !

Ioanna, surprise, se tait et regarde le survenant.

Il est habillé en homme de guerre, mais avec une recherche de dignité et d’élégance absolument neuves pour l’évadée de Fulda.

— Mon frère, dit l’homme, vous parlez bien la langue latine ?

— Oui, répond la jeune fille, et la grecque et la germanique.

— Oh ! fait le guerrier avec un sourire heureux, si vous n’avez pas fait vœu de porter éternellement cette robe je vous prends pour éduquer mes fils. Car vous avez une physionomie qui me plaît. Je veux mes enfants chrétiens, mais non pas menés par ces moines insolents, paillards, gourmands et ignorants qui sont si nombreux et qui les battent sous prétexte de les instruire.

Et avec un sourire.

— Vous avez une figure de femme, et, je l’espère, leurs vertus.



TROISIÈME PARTIE

LES VOYAGES DE IOANNA


…… Ut unda impellitur unda.
Ovide. — Métamorphoses (XV-181.)



I

Paris


La patrie des grands hommes ne s’est pas toujours fait un mérite du leur…
L’utilité des voyages, qui concerne la connaissance des médailles, inscriptions, statues…, etc… par M. Beaudelot de Dairval (1683).


Ioanna avait été élevée sans doute dans la solitude d’une forêt. Toutefois, nantie de toute la science païenne que lui pouvait enseigner un Grec admirateur du passé, elle devait voir Paris dans une sorte de délices.

Certes elle avait appris aussi la prudence et à se méfier de la destinée. Cependant il lui était impossible de ne pas se laisser aller à sentir, en cette ville charmante, la mise en quelque sorte du bonheur à portée de la main.

Elle entra dans la famille du personnage qui l’avait si familièrement accostée dans une ruelle. C’était un officier qui descendait, disait-on, de la reine Frédégonde, morte depuis deux siècles. Il en gardait une sorte de prestige. Ioanna ne demeura que peu de jours dans cette demeure vaste et d’ailleurs hargneuse. La deuxième semaine, sur la dénonciation d’une servante, on soupçonna qu’elle fût femme. Le père des deux enfants qu’elle devait éduquer la fit venir dans sa chambre, puis lui demanda de se dévêtir. Elle refusa, et, comme il prétendait la contraindre, elle put s’esquiver.

Une fois dehors il lui parut enfin que la vie serait moins facile et agréable qu’il ne semblait au premier moment. Mais l’idée de s’adonner à l’enseignement lui demeura présente et elle se mit en quête d’un poste de professeur.

Cela se trouva sans peine chez un membre important de la corporation des bouchers. Il était riche et possédait deux filles auxquelles il espérait faire épouser de nobles hommes.

Ioanna ne fut point questionnée sur son origine et sur la vie qu’elle avait jadis menée. Son vêtement de bure était pourtant en loques, mais le boucher lui en acheta un autre, qui était heureusement moins caractéristique de l’abbaye de Fulda.

Et bientôt se répandit dans Paris la nouvelle d’une merveille de science, qui, à vingt-deux années d’âge, connaissait toutes les langues mortes et mille sciences mystérieuses.

Ioanna devint célèbre en quelques jours. On vint de l’abbaye de Saint-Victor et de Saint-Germain la questionner avec quelques soupçons sur son savoir. Au demeurant, les curieux la jugèrent vite remarquable et presque surnaturelle.

D’où venait donc ce jeune moine, muet sur sa vie, et sur ceux qui l’avaient instruit ?

On se le demanda avec intérêt, et il est possible que mille ennuis lui fussent promis pour cela. Les congrégations parisiennes n’aimaient pas en effet ces inconnus, riches de savoir et d’expérience, qui venaient de temps à autre, en habit monacal, attirés par le renom de la Cité et fascinaient tout le monde.

Mais, sur ces entrefaites, on apprit avec émotion la mort de Louis le Pieux, Empereur. En une matinée toutes autres questions furent oubliées pour le problème passionnant qui se posait : Comment l’Empire allait-il être partagé et entre qui ? Car il était facile de prévoir que si Lothaire, fils aîné de Louis semblait destiné dès l’abord à prendre en mains les rênes impériales, ses frères Louis et Pépin et le bâtard Charles, fils de Judith, n’en resteraient pas là… On oublia Ioanna, qui, de personnage d’actualité, devint aussitôt une des innombrables notoriétés de la veille, portant parfois leur orgueil avec insolence, sans que personne d’ailleurs se souvienne d’elles. Cela lui fut agréable.

Elle instruisait les fils du boucher, mais surtout cherchait à s’instruire elle-même. Bientôt, elle fut au courant des détails les plus minimes de la situation politique occidentale. Elle songea aller à Rome voir le mystère central de la religion chrétienne : le Pape y vivait en une demeure somptueuse, disait-on, et son pouvoir s’étendait tous les jours sur la ville éternelle, encore plus belle et peuplée que Paris.

Un soir qu’elle conversait avec un prêtre de Saint-Germain, aussi jeune qu’elle, et à figure de fille, une servante du boucher, son amie, lui vint dire en secret qu’il fallait s’attendre à avoir le lendemain la visite des archers royaux.

— Pourquoi donc ? demanda Ioanna qui vraiment ne voyait point là matière à émoi, et se croyait rassurée pour son avenir.

— Parce que, dit l’autre, on recherche un moine condamné.

Ioanna eut un serrement de cœur.

— Condamné, où cela ?

— Je ne sais, fit la femme. On affirme qu’une femme, dans un couvent lointain, était entrée et a vécu livrée à la débauche. Surprise, elle fut condamnée à mort mais s’évada. Ce serait bien ignoré si l’Empereur Lothaire n’ordonnait pas depuis quatre jours de se saisir de cette femme où on la trouvera et qu’elle est à Paris.

— Mais, demanda encore Ioanna, pourquoi viendrait-on ici ? On ne cache personne chez nous.

— Oui, repartit naïvement l’autre, mais certains disent que ce pourrait être vous.

Ioanna se mit à rire et se tut.

Restée seule, ensuite, elle médita sur ce qui lui restait à faire.

Évidemment les moines, ignorants et jaloux, pensant qu’elle arrivait de quelque monastère où sa science n’avait pu passer inaperçue, s’étaient enquis partout.

Et maintenant il fallait fuir.

Elle revêtit un habit d’archer, puis, par-dessus un mur bas donnant sur le jardin, elle sortit de la maison du boucher. Cela donnait sur un enclos où se trouvaient deux auberges assez mal famées. Elle s’en alla plus loin.

Mais il fallait, ou bien trouver une cachette, ou bien quitter Paris.

Elle était trop connue déjà pour qu’on ne retrouvât pas sa figure sous n’importe quel vêtement.

Se dissimuler dans les gîtes de bohémiens pouvait la tenter mais Ioanna redoutait ce pis-aller.

Sortir de la ville paraissait toutefois difficile à cette heure car les portes restaient closes.

Elle gagna en réfléchissant le bord de la Seine. La nuit était noire. Il devait être possible de profiter du courant, et, avec une barque, de se laisser mener dans les environs.

Elle chercha et trouva un petit bateau plat, facile à mener, le détacha et prit le large.

Toutefois elle n’avait pas prévu que des soldats, sur les tours du bord de l’eau, pussent, avec leur habitude de la rivière, connaître qu’il passait en ce moment un canot près d’eux. C’est pourquoi, sans s’y attendre, Ioanna entendit, à certain moment, une flèche roidement décochée se planter en tremblant dans le fond de son embarcation.

Elle côtoya un moulin, en pleine Seine, d’où, devinant son passage un meunier lui adressa la parole.

Enfin elle sortit de la cité. Peu d’années auparavant il y avait encore des chaînes en travers du fleuve, mais présentement elles étaient enlevées.

Et la jeune fille prit les avirons pour aider le courant qui la portait.

Une fois de plus elle était libre.

Elle suivit longtemps la Seine et rencontra même deux autres barques qui l’évitèrent avec soin. Cela la fit rire.

Maintenant elle voyageait entre deux rives garnies d’arbres. Elle aborda en un lieu que la lumière des étoiles lui montra orné d’une berge de sable, y tira son bateau, le dissimula et s’en alla devant elle en jouant avec le poignard qu’elle portait à sa ceinture.

Le jour la vit au pied d’une colline que des maisons dominaient. Elle suivait un chemin bien tracé.

Le soir vint. Ioanna trouva une auberge isolée, à un carrefour et entra s’y restaurer. Elle avait de l’argent, paya et obtint un lit.

Au matin le tenancier l’éveilla.

— Bonjour fit-il en riant niaisement.

— Bonjour. Que me voulez-vous ?

— Voilà. Vous êtes armé ?

— Oui. Et habitué à la guerre, fit audacieusement la jeune fille.

— C’est bien cela que j’ai vu, et pourquoi je viens vous demander si…

— Si quoi ?

— Voilà, il y a en bas deux marchands, avec une mule, qui vont à un pays qui se nomme Orléans.

— Bon.

— Ils avaient fait marché avec un soldat. Il devait les accompagner et les défendre, car ils sont peureux et âgés.

— Qu’est-il advenu ?

— Le soldat s’est querellé hier soir, près d’ici, avec un paysan qui lui a passé sa fourche dans le corps, de sorte que les deux marchands n’osent plus se risquer seuls sur la route.

— Ils voudraient que je les sauvegarde ?

— C’est cela. Je leur ai dit votre présence, et ils m’ont assuré qu’ils vous paieraient volontiers.

— Fort bien, dit Ioanna en riant, je suis leur homme.

Trois heures après, reposée et paisible, elle partait avec les deux marchands, des juifs qui, outre leurs marchandises apparentes sur le mulet bâché, devaient porter des choses secrètes, peut-être des plis ou des dépêches, peut-être encore des diamants.

Elle se garda de les interroger et se contenta de faire le guerrier sans peur qui défie les bandits embusqués dans les bois.

Et on gagna, en cet équipage, la ville d’Orléans.


II

L’Aventure


Et combien ce vous est plus de joie qu’il soit ainsi. Au prix que s’il eût été rompu sur une roue, ou empalé, ou tiré à quatre chevaux, comme tant de bonnes gens.
Béroalde de Verville. — Le Moyen de Parvenir (I-II. Concile).


Ioanna parvint à Orléans sans incident, avec ses deux marchands. Toute la caravane descendit dans une auberge près l’entrée de la ville.

Les deux juifs devaient payer leur protecteur le lendemain, mais, quand la jeune fille se réveilla et descendit pour boire un verre de vin à la mode soldatesque, on lui dit que les deux gaillards avaient fui avant l’aube, évidemment pour ne pas avoir à solder le prix de leur accompagnement.

Ioanna comprit que les routes ne sont pas seulement fréquentées par des brigands avoués, mais par d’autres bandits, qui sont les honnêtes gens. Et elle en rit fort, car elle aimait les histoires aventureuses. La perte faite préoccupait peu l’ancienne mystique de Fulda.

Elle traversa Orléans en flânant et demanda à divers aubergistes s’ils savaient des marchands désireux de se faire accompagner dans un long voyage vers Marseille.

Elle ne trouva rien. Sans doute pensait-on qu’elle dût être plus dangereuse que les détrousseurs professionnels. Car les humains sont perspicaces, elle l’avait constaté…

Elle se mit donc en route au hasard, ne voulant point rester dans un pays sans intérêt à ses yeux.

Mais, sur la route prise et qui devait la mener vers Blois, elle se trouva, à la nuit tombante dans un terroir désertique et peu rassurant.

Il lui restait à se dissimuler dans un buisson, — ils ne manquaient pas, — et à dormir jusqu’à l’aurore.

Peu après s’être cachée, elle entendit le pas d’un cheval, puis des bruits de voix et attendit pour savoir ce que cela pouvait signifier.

Alors elle connut que deux voyageurs, une femme à cheval et un homme à pied, suivaient le même chemin et se trouvaient à cette heure perdus.

Elle appela.

— Ho ! le cavalier, où allez-vous ?

Les deux autres, effrayés, s’arrêtèrent.

— Ne nous faites pas de mal, dit la femme.

— Je ne vous veux ni mal ni bien. Mais où allez-vous ?

— Nous allons au château de Monjers, qui doit se trouver non loin, mais nous ne pouvons plus le retrouver.

— Arrêtez-vous en ce cas !

— Oh ! non. Nous allons bien rencontrer un village, pour passer la nuit.

— Allez donc, fit Ioanna sans s’approcher.

Ils s’éloignèrent en hâte. Il est certain qu’ils pensaient avoir eu affaire à un terrible criminel, mais s’imaginaient l’avoir effarouché.

Toutefois, à peine avaient-ils fait trois cents pas que la jeune fille entendit des cris et des appels, des piaillements et tout un tumulte, témoignant incontestablement qu’on venait de faire un mauvais parti au couple craintif.

Puis, le cheval naguère monté par la femme revint au galop, et passa devant Ioanna.

Si je pouvais m’en emparer, songea-t-elle.

Le coursier s’était arrêté à vingt pas, une fois sa première peur disparue, et il broutait l’herbe dans l’obscurité.

Ioanna s’approcha. Il se laissa prendre et elle lui monta sur l’échine sans plus de façons.

À Fulda, on avait des chevaux pour le labour et pour porter mille choses à Mayence. Dix fois, Ioanna s’était amusée, comme les jeunes moines, à grimper sur les bêtes paisibles. Elle avait parfois fait même des excursions hors du monastère, une fois jusqu’au Rhin, pour remettre des manuscrits copiés à un batelier qui devait les emporter jusqu’à Constance.

Elle savait donc se tenir et poussa sa monture.

Mais, évidemment, il ne fallait point s’en aller donner dans le parti de brigands qui venait d’attaquer, de détrousser, et probablement d’égorger les deux inconnus.

Ioanna hésita, puis prit le parti de revenir vers Orléans. Mais une péripétie inattendue se produisit.

Suivant sans doute les côtés herbus du chemin, les agresseurs de l’instant précédent gardaient un vif désir de reprendre le cheval enfui, et le suivaient.

Et, comme le ciel était clair, ils avaient vu un personnage inconnu enfourcher la monture.

Alors, ils s’élancèrent en poussant des cris forcenés.

— Tue !… tue !…

L’un d’eux empoigna Ioanna par sa botte. Elle répondit par un coup de pied violent qui faillit la désarçonner mais envoya l’ennemi dans la poussière.

L’autre, armé d’un coutelas, attaqua.

Il frappa mal, mais elle sentit la lame percer le cuir de la chaussure sans l’atteindre.

Elle tenait par chance son braquemard à la main et en porta à son tour un coup énergique à l’homme qui chut lourdement.

Puis elle enleva sa bête pour fuir.

Un temps de galop suit, où elle se sent peu certaine de son équilibre. Mais elle se maintient et la voilà libérée des autres escogriffes. Les routes du royaume sont peu sûres…

Maintenant, se croyant en sécurité, elle met le cheval au pas. Mais où aller ?

Elle prend le parti de faire encore un peu de chemin et de descendre dans un lieu où l’abri des arbres permette de sommeiller en paix.

À ce moment elle entend de nouveau des pas. Ce sont plusieurs cavaliers.

Elle est déjà à terre, laisse le cheval libre, puis se sauve. Il est temps. On a entendu quelque chose, et, en un tournemain, quatre hommes arrivent.

Ils s’arrêtent.

— Je vois un cheval dit l’un.

— Seul ?

— Seul et abandonné ce me semble.

— Voyons !

Deux individus descendent et viennent au brave animal qui se laisse prendre.

— C’est la bête que devait monter madame la baronne.

— Alors, fait le second, il lui est arrivé malheur non loin d’ici.

— Et, dit l’autre, un de ses agresseurs n’est pas loin. Le cheval avançait sous un cavalier il n’y a qu’un instant.

— Cherchons-le !

— Oui et ensuite on lui fera passer le goût de monter sur nos chevaux.

Ioanna écoute cela. La vie est décidément fertile en aventures surprenantes. Elle se retient pour ne pas rire, mais tient son poignard à la main, prête à tuer.

À ce moment, un des cavaliers fait flamber un briquet et allume une torche. Voilà l’événement inattendu qui peut transformer en déroute la victoire la plus certaine.

Ioanna sent qu’avec la torche on la découvrira. Elle a le temps de voir quatre personnages, deux valets armés et deux hommes de guerre, dont l’un est âgé et blanc de poil.

Elle glisse derrière le fourré qui l’abrite et se sauve. Les autres entendent son pas.

— À nous ! en voilà un…

Et le plus robuste valet s’élance, suivi par son compagnon qui porte la torche.

— Coquin pense la jeune fille, qui fuit comme un lièvre.

Bientôt elle a devancé ses poursuivants qui abandonnent la chasse. La voilà de nouveau seule et lasse. Elle s’arrête.

— Décidément ce n’est pas une vie, que de prétendre aller seul sur les routes en ce pays, fait-elle à mi-voix.

Mais à peu de distance elle entend alors un sifflement.

Cela est humain, pense Ioanna.

On siffle encore. Elle répond de la même façon. Ce sera peut-être une protection ? Alors elle entend marcher et une forme s’avance dans la demi-ténèbre.

— C’est toi ?

— Oui c’est moi, fait Ioanna à tout hasard.

— Viens !

Elle hésite, puis se lève et suit l’homme.

Ils font cent pas. À ce moment, on entre dans une sorte de broussaille dense, et là, un trou éclairé de souterrain se présente soudain.

La jeune fille y va hardiment.

Elle se trouve alors devant une troupe de huit malandrins sur lesquels règne visiblement un puissant gaillard habillé en gentilhomme, qui lève une corne en criant.

— Le diable nous emporte, c’est l’envoyé du Roi !

Et il boit.

Ensuite il passe la corne à Ioanna, qui y pompe une rasade de vin lourd.

— Il y a longtemps que nous t’attendions, fait le guetteur.

— J’ai dû me cacher de quatre hommes qui cherchent une baronne égarée.

— Nous l’avons justement, répond le capitaine avec un gros rire. Elle est belle et nous nous en sommes servis. Demain, nous en prendrons une autre ration, et nous lui éviterons d’attendre avant de gagner l’enfer.

Ioanna ne comprend pas pourquoi on lui fait si bon accueil, mais elle écoute pour deviner les actes à accomplir et dire les paroles utiles.

Et le chef explique enfin tout.


III

La France


Espions de Cans,
Qui, par tous temps
Buvez, au fond des cabarets,
Gourde piarde
Et sur la tarde
Détroussez les pauvres niais.
François Villon. — Ballades en Jobelin (III).


Cette troupe de bandits était en relations avec d’autres de même sorte, et, pour l’heure, attendait précisément un envoyé de celui qu’on nommait « le roi » et qui en vérité n’était roi que des rapines.

Les pillards devant lesquels Ioanna se trouvait, ayant été avertis que l’envoyé du roi était jeune et d’apparence décente ne s’étonnaient donc point de son aspect. Mais la jeune fille se demandait si le véritable ambassadeur n’allait pas arriver d’un moment à l’autre et s’il ne lui faudrait pas sous peu en découdre. En ce cas elle était évidemment perdue.

En sus, on ne lui demandait encore rien, mais comment se tirerait-elle des questions qu’elle prévoyait ? Car elle devait avoir des commissions, des choses à exposer auxquelles rien ne la préparait. Elle attendit, cependant, restant debout près de la porte du repaire et guettant le moment de fuir.

D’abord il sembla que tout conspirait à lui rendre la situation plus dangereuse. Certains, croyant faire honneur et plaisir à ce jeune survenant qui devait être ardent et de complexion amoureuse, lui offrirent de se divertir avec la dame noble, dont les gens furetaient sans doute encore à quelques centaines de pas, en espoir de trouver sa trace.

Mais Ioanna dit qu’elle était en mauvais point pour ces jeux et qu’on verrait le lendemain.

Ensuite le chef lui adressa un long discours en une langue étrange qui n’était rien de moins qu’un argot issu à la fois du patois des soldats romains de jadis, et des aventuriers germaniques qui ravageaient le pays depuis plus de trois cents ans.

Ioanna comprit à demi et répondit par des sourires et des clins d’yeux qui suffirent à satisfaire ses interlocuteurs.

Au demeurant, l’ivresse opérait sur la plupart, et ils se mirent à ronfler sans plus de façons.

Le président lui-même de cette assemblée, ayant dit que dès l’aube on parlerait de ce qui était convenu, se roula dans une sorte de cape et s’endormit.

Et Ioanna se trouve libre ou à peu près.

Pour donner toute quiétude à ses nouveaux amis, elle s’était assise dans un coin. Elle se leva quand tout le monde sommeilla et se dirigea vers le dehors.

Un des brigands, lorsqu’elle le dépassa, la saisit par la cheville, à tout hasard, en tirant un poignard, car ces hommes, méfiants même en dormant, se tenaient toujours prêts à tuer. Ioanna put se dérober et fut bientôt dehors.

La sentinelle elle-même, avec un grand sang-froid, dormait étendue sur le dos. Ioanna le vit en marchant dessus… D’ailleurs l’homme se retourna en grognant, mais sans autre protestation.

Et dans la nuit la jeune fille se sauva.

Il fallait, d’évidence, mettre du chemin, et le plus possible entre elle et ces gaillards sans vergogne. D’abord ils la tueraient désormais si la mauvaise chance voulait que Ioanna les revît, et, d’autre part, ils devaient être particulièrement aptes et savants à suivre les pistes.

Elle se hâta. Ce n’était d’ailleurs point simple que de marcher vite dans cette nuit dense. Mais se guidant sur des étoiles pour progresser droit, Ioanna parvint sans incidents jusqu’au jour.

Lorsque l’aube commença de naître, elle se trouvait dans une sente découverte, et non loin d’un château qu’il était préférable d’éviter, encore qu’il eût l’air assez bonhomme et peu menaçant.

Elle s’enfonça dans un petit bois, traversa une vigne et se trouva ensuite en une lande sinistre, où l’on pouvait aller plus rapidement. Quand le soleil fut au zénith, elle avait perdu depuis longtemps le château de vue, mais ne trouvait pas encore la route qui pouvait être une relative protection pour un voyageur solitaire. Elle était épuisée.

Elle s’assit sur un monticule, à l’abri des arbres qui y croissaient, et regarda le paysage. Il était morne et plat, peu agréable et certainement plein de dangers.

Brusquement un bruit lointain lui vint.

C’étaient des chasseurs qui couraient en soufflant sans doute dans une corne. Les sons rauques se répandaient sur la campagne comme une menace.

Enfin, elle vit apparaître un homme vêtu noblement, la face sanguine et audacieuse. Monté sur un cheval massif, il courait, suivi de trois valets.

Comme tout ce monde cernait sa butte elle ne douta point d’être découverte.

Et de fait, arrivé à trente pas, le digne cavalier s’arrêta et cria :

— Ho ! Homme, fais-toi voir, je te prie.

Ioanna savait que la décision et le courage aident toujours la fortune. Il valait mieux se montrer que de se faire pourchasser par ces goujats, qui l’eussent égorgée et qui portaient des arcs. Elle se montra donc.

— Que vous faut-il ? demanda la jeune fille en latin.

L’homme la regarda droit, puis d’une voix rogue

— Tu es sur mes terres, sais-tu ?

— Je l’ignorais.

— Je suis assez connu pour que personne ne l’ignore.

— Je m’en vais quitter ces lieux.

Il parlait, lui aussi, latin, mais avec un accent rustique et riposta.

— Désormais, tu m’appartiens. C’est la loi.

Regardant toujours les trois valets avec leurs arcs, elle méditait, se rendant compte que sa vie était en danger, car nulle issue ne se présentait pour une longue fuite.

Mais un valet dit à son maître quelque chose et le noble homme approuva :

Il cria ensuite.

— Sais-tu te battre ?

— Envoyez-moi un de vos hommes, vous jugerez.

Le personnage sourit :

— Eh bien, si tu veux faire partie de ma troupe, je te prends.

— Pourquoi faire ?

— Pour accompagner ma fille qui va très loin.

— Par quelle route ?

— Celle de Marseille.

— J’accepte. Moi aussi je vais à Marseille.

— Descends alors.

Et Ioanna vint au cavalier qui la toisa en silence.

Tu serais plutôt à ta place dans un monastère que sur les chemins fit-il.

Elle se tut.

Et bientôt, après une heure de marche dans un creux invisible de loin, on découvrit une forteresse où Ioanna fut introduite.

On la mit aux mains d’un gaillard qui ressemblait, comme le font deux gouttes d’eau, au chef des bandits de la nuit précédente. Il la regarda, ricana et tourna le dos.

Trois jours après, convenablement nourrie, mais surveillée de près, et, pour cela, craignant qu’on ne découvrît son sexe, Ioanna armée et vêtue de neuf partait avec trente soldats de mauvaise mine. Il s’agissait pour cette troupe de défendre la litière portée par deux mules, et dans laquelle se tenait une adorable enfant blonde qui se rendait à Malte pour épouser un ami de son père.

Et la petite troupe, bien menée par un chef qui avait servi dans toutes les parties du monde et n’ignorait rien des ruses ou finesses de la guerre, s’en alla sur une voie romaine, pavée de larges dalles, où la marche était sans doute sonore mais facile.

On s’arrêtait dans des auberges autour desquelles une garde était alors disposée. Deux soldats veillaient devant la porte de la demoiselle. Tout le monde était nourri et abreuvé dignement et pourvu qu’il n’y eût point d’erreurs ou de malencontres dans les factions, la vie se passait bien.

Ioanna fut vite en butte aux plaisanteries de ses collègues, mais elle les accueillit en riant et en prenant seulement garde de ne permettre aucune familiarité. Ce lui fut facile, parce que le commandant de la petite troupe avait une lourde responsabilité et veillait surtout à garder sa troupe en état. On traversa des villes et des villages innombrables. On fut attaqué par des aventuriers, une vingtaine, près de Lyon. Trois hommes furent tués, mais l’ennemi dut s’enfuir.

On eut même des démêlés avec une troupe du roi Lothaire, et cela aurait mal tourné si la nuit n’était pas venue séparer les hommes, et si le chef n’avait pas profité de l’obscurité pour décamper sans tambours ni trompettes.

La France s’étalait ainsi, avec ses champs et ses castels, ses vignes et ses fermes, comme un tableau infini aux aspects perpétuellement renouvelés. Ioanna ne se figurait pas que ce fut si grand et si beau. On l’avait choisie pour faire l’arrière-garde, et elle marchait avec un vieux soldat silencieux et attentif, plein de blessures et d’estafilades, qui faisait pour Ioanna le meilleur compagnon.

Cependant les cultures changeaient. Le sol prenait une autre couleur, et le ciel, et aussi les demeures où le goût des Latins pour l’architecture commençait de se manifester.

Un jour on entrevit la mer.

La mer : un bloc lointain d’un bel indigo et qui luisait sous un ciel très pâle.

Et des demeures de belle pierre glacée, avec des colonnades, des maisons de campagne où l’on voyait aller et venir des gens vêtus de blanc, des chemins bien frayés, des cyprès aux silhouettes sveltes, disaient une autre population que celle du Nord, une autre civilisation, une autre âme.

C’était la Méditerranée.


IV

La Mer


Dans les différents pays que j’ai parcourus, j’ai toujours trouvé de très grandes différences entre les habitants de villages à peine distants les uns des autres d’un quart de lieue.
Les secrets de la génération, contenant l’art de procréer à volonté des filles ou des garçons par M. J. Morel de Rubempré. 1830.
(L’art d’avoir des enfants d’esprit.)


Ioanna connut Marseille, la vieille ville aux fastes lointaines qui plonge dans un passé mystérieux. Elle croisa des êtres de races étranges qui la faisaient retourner, dans les rues étroites et tortes où la poussait sans cesse une ardente curiosité.

Elle entendit enfin parler grec. Elle admira des hommes à peau noire qui allaient et venaient, entièrement nus malgré les malédictions que leur jetaient au passage les moines innombrables aux costumes pleins de secrets.

Elle vit des hommes à la chair jaune et aux yeux bridés, aux faces plates et ricaneuses, qui ne regardaient personne et paraissaient mépriser l’univers. Sur le port, autour des cabanes misérables où se heurtait sans cesse une cohue puante de brigands de toutes races, elle rencontra même un moine de Fulda. Elle se déroba à sa vue, et l’homme, ivre, ne la reconnut point. Ainsi donc, même ici, elle pouvait être en danger. Ce lui fut un souci et elle prit l’habitude de se couvrir à demi la face, avec une de ces coiffures helléniques à bords tombants que portaient les gens du pays.

Marseille, porte de l’Orient, sentait les épices, le vin aromatique, la sueur et les parfums les plus subtils. Des femmes, vêtues comme son père adoptif avait dit que se vêtaient des siècles plus tôt les courtisanes athéniennes, se promenaient partout avec insolence devant des prêtres qui leur envoyaient au passage des exorcismes et parfois des appels.

Il y en avait de très belles, et qui arboraient ces robes fendues sur la hanche par lesquelles tout le corps apparaît durant la marche. Elles portaient aussi des éventails trilobés, et affectaient de parler une langue amusante faite de bribes de tous les patois possibles, qui faisait rire les nègres aussi bien que les Sarrasins.

Car il y avait des Sarrasins. Ils avaient même conquis depuis peu une partie de la Provence. Mais ces hommes étranges disparaissaient et revenaient sans qu’on sût comment. Ils semblaient fiers et froids, avec des nez crochus, des barbes rares et annelées. Leurs tuniques étaient immaculées ou bien ils allaient en guenilles, mais la hauteur ne quittait point les plus gueux. Sans regarder personne, ils avançaient d’un air autoritaire, chaussés de sandales, et d’un pas souple de fauves.

On disait que certains vinssent d’un pays, au delà de la mer, où l’on marche sur des chameaux pendant des semaines entières sans rencontrer une goutte d’eau, une maison ou un passant. Et pourtant on y vivait, on y faisait du négoce.

Ioanna devint amie d’un Sarrasin qu’elle défendit un jour contre un soldat franc, furieux et saoul, qui prétendait s’approprier le poignard d’argent que l’autre portait à la ceinture. Elle aurait voulu quitter Marseille et s’en aller par mer en Grèce ou à Byzance, pensant, là-bas, être enfin à l’abri des moines de Fulda.

Car elle en avait revu deux autres, accompagnant des soldats du roi Lothaire, et craignait de retomber sous leur pouvoir. Le Sarrasin lui dit qu’il partait bientôt pour l’Orient et lui offrit de l’emmener.

Ioanna accepta en hâte.

Le bateau dans lequel elle prit place était un petit voilier rapide et mince qui portait, outre elle et cinq hommes d’équipage, des choses mystérieuses dans des couffes et des peaux.

Un matin, à l’aube, la jeune fille heureuse monta dans la barque et se pencha sur les bords tandis qu’on hissait la voile. Le beau vent qui suit la vallée du Rhône, et qui assure aux navires de pouvoir toujours gagner la haute mer soufflait largement.

Comme le bateau quittait le rivage, parmi d’autres chargés de pastèques ou de graines, de tapis et de cuirs, elle vit alors un homme vêtu de blanc qui lui jetait, à grands gestes, des injures accompagnées de menaces.

Et un grand émoi saisit Ioanna devant le danger qu’elle venait certainement d’éviter.

Car cet homme était Gontram, son complice de Fulda, le fils de l’abbé Raban Maur.

— Qu’est cet individu ? lui demanda le Sarrasin qui avait tout vu.

— C’est un de mes ennemis. Il faillit me faire crever les yeux, couper la langue et brûler ensuite.

— Chez nous on se contente d’empaler, fit l’Arabe.

Ioanna, rassurée, et se sentant enfin libre, répondit :

— Tous les supplices sont hideux.

— Bah ! riposta l’autre, vivre est un supplice.

Il était ironique, froid et serein, la face dominatrice, avec sa barbe frisottante et ses durs yeux noirs.

Ioanna eut un frisson.

— Me voilà hors de son atteinte en tout cas.

— Oui, mais vous êtes à moi.

Elle eut un regard inquiet.

— Je suis votre ami, fit-elle, et les amis sont l’un à l’autre. Ne vous ai-je pas sauvé la vie.

— Si certes et je vous protégerai contre Dieu même, s’il le fallait. Mais vous êtes aussi une femme et je vous désire. Voilà pourquoi il m’est permis de vous dire à moi puisque je sais la chose telle…

Ioanna le regarda avec un étrange sentiment de honte cachée, un vague souvenir des voluptés connues jadis à Fulda entre les bras de Gontram, et une sorte de goût amer pour la défaite. Elle tourna ensuite la tête vers le flot infini et ses yeux s’emplirent de cette vastitude bleue sur laquelle le soleil vibrait. Quand elle revint vers le Sarrasin il s’était éloigné et commandait aux matelots, sûr de lui, le masque impérieux et les mains croisées.

Bientôt on fut au large, l’amas des maisons marseillaises cessa d’être perceptible dans la grande lumière et un lent roulis enveloppa le bateau.

Ioanna, assise en proue, voyait sous l’étrave le flot se partager en deux vagues crissantes. Elle pensait à Fulda et aux caresses de Gontram, qui, depuis sa fuite, semblaient avoir perdu toute leur force envoûtante.

À cette heure sa chair vibrait pourtant à nouveau. Et elle savait assez de la vie pour tout redouter du lendemain. Cet Arabe majestueux ne disait que le quart de ses pensées, et encore…

Que voulait-il faire d’elle ?

Ioanna avait entendu parler de ces belles filles qu’on ramasse sur les rivages en leur offrant des colifichets d’au delà des mers. On les emporte piaillantes, tandis que leurs amis, parents, amants ou époux accourent trop tard avec des armes vaines.

La barque des ravisseurs est souple comme un cheval de cirque, dressé pour les courses de Byzance. Elle fuit, et la proie affolée sait qu’elle ne reverra jamais le rivage natal.

Il y a aussi très loin, dans des villes qui existent depuis des siècles innombrables, des palais bien clos où vivent ensemble des femmes de toutes races parmi lesquelles le maître prend chaque soir une nouvelle épouse. Pour alimenter ce harem, des aventuriers courent le monde et ramassent partout des belles filles aux corps solides, sains, harmonieux et fermes…

Êtait-ce donc son destin, à cette heure, d’aller parer le palais de quelque sultan ?

Elle hésitait à fournir réponse à la question. Que d’une fille savante et qui émerveillait naguère les Parisiens, on pût faire une maîtresse de roi, était-ce déchéance ou succès ?

Elle ne savait. On lui avait raconté sur les palais des princes d’Orient tant de choses affolantes qu’elle restait sans idées devant cette perspective.

Certes, il advenait même qu’une épouse de monarque, là-bas, régnât et dominât de vastes empires. On avait vu cela et on le reverrait. Mais toutes finissaient dans quelque affreux supplice, vaincues par la trahison et la haine que tout être suscite quand il est puissant. Elle se souvint de la prédiction qu’on lui avait faite…

Fallait-il pas mieux, comme elle l’avait rêvé, se rendre à Athènes et là tenter de vivre parmi les derniers philosophes, les merveilleux souvenirs et les images des temps païens, que la religion du Messie Jésus abolissait un peu chaque jour ?

Comme elle en était là de ses songes, une main lui frappa l’épaule.

Ioanna se retourna. Un des matelots lui dit d’une voix lente et sans accent :

— Le maître t’attend sous le pont.

La jeune fille comprit. C’était son destin de femme qui reprenait. Pour la mener où ? Qui le saurait. Elle eut un instant de révolte secrète, puis se dirigea vers l’écoutille qui menait dans la panse du bateau.

Elle descendit une échelle et fut dans un lieu parfumé. Le Sarrasin l’attendait, assis sur une peau de bête, l’air impassible.

Il dit seulement :

— Dévêts-toi.

Elle hésita, mais vit qu’il avait la main à son poignard. Lutter… c’était se faire tuer, sinon par celui-ci, puisqu’elle pouvait prendre les devants, du moins par les matelots. Et bientôt son corps flotterait entre deux eaux, pâture des poissons, horreur indicible…

Elle se mit nue, rouge et coléreuse, dans un silence féroce.

— Viens ici.

Elle s’approcha.

L’homme la saisit de son bras nerveux et dit :

— Désormais tu t’habilleras en femme. Et tu porteras un voile, car les esclaves du pont ne doivent point voir la face d’une prochaine épouse de roi.


V

Le Harem


Elle (la reine Christine) me parut d’abord comme une Égyptienne dévergondée, qui, par hasard, ne serait pas trop brune…
Mémoires de Mme de Motteville (I).


Ioanna appartint à l’Arabe comme elle avait connu Gontram.

Toutefois Gontram lui avait révélé le plaisir, et usait d’elle dans une sorte de fièvre lascive qui emplissait alors de délices l’âme de la jeune fille bouleversée. Mais, dans le bateau, les rites de l’amour étaient sinistres et indifférents. Elle n’en eut que le dégoût de la chair et la haine de son nouveau maître.

Celui-ci ne disait plus mot à Ioanna et la prenait pour une serve dont il usait selon le caprice de ses sens. Elle le regardait avec honte et colère, mais aucune arme ne venait sous sa main quand elle aurait voulu tuer.

D’ailleurs elle ne montait plus sur le pont et restait là cloîtrée, assise dans la pénombre, muette et désarmée. Où se trouvait à cette heure la hardie guerrière qui put s’évader du monastère de Fulda, quitter Paris durant une nuit obscure, accompagner en qualité d’homme d’armes un marchand et plus tard la fille d’un noble homme ? Tout ce passé semblait un rêve. Ioanna n’était plus qu’une machine obéissante, dévouée au plaisir et aux volontés d’un soldat sarrasin. Le voyage dura dix jours. Elle ne savait où on la menait. Enfin la barque s’arrêta et elle perçut des cris, des appels, un bruit de foule.

On venait d’entrer dans un port.

Un jour entier passa, puis, au milieu de la nuit suivante, son propriétaire et amant qui était disparu revint. Il lui fit signe, sans un mot, de prendre une sorte de lourde mante et de le suivre.

Elle monta sur le pont.

La lune éclairait largement une ville en amphithéâtre, aux maisons blanches. Autour de la barque, cent vaisseaux étaient amarrés près d’un quai aux courbes étranges.

On la descendit dans un minuscule canot, et avec l’Arabe immobile et silencieux, on gagna une sorte de môle naturel. Ensuite, Ioanna monta sur la terre en se mouillant les pieds, puis suivit l’homme.

On fit cent pas, et ce fut l’entrée dans une rue sinistre qui parfois n’était plus qu’un tunnel. On marchait sur des déchets gluants, on buttait dans des courges ouvertes, on glissait parmi des détritus qui sentaient le musc et l’ordure. Soudain, comme l’homme s’arrêtait devant une porte ouverte dans un mur démesuré, quatre formes rapides jaillirent d’un renfoncement et sautèrent sur le Sarrasin.

Le temps de dire ouf, et, sans un cri, le maître de Ioanna gît dans la poussière puante, la tête à demi détachée du corps.

Deux des agresseurs prennent alors Ioanna terrifiée, puis l’enlèvent robustement et détalent avec ce fardeau, suivis par les autres.

On court, on tourne, on décrit mille méandres sans ralentir, enfin on entre dans une cour dont la lourde porte se referme aussitôt. Un coup de gong sonne et brusquement la cour s’anime. Avec des torches, des nègres circulent, puis arrive un personnage en blanc. Il pose des questions. Ioanna, qui comprend l’arabe, apprend que celui qui l’amena ici eut le malheur d’aller avertir un fils de sultan que durant la nuit il lui mènerait une esclave magnifique, ardente et instruite, prochaine fleur de son harem. Mais un autre pacha a des espions chez son confrère, et il a fait guetter, surprendre, puis tuer le possesseur du trésor féminin dont il veut prendre possession.

Une heure après, Ioanna se trouve dans une salle odorante et fraîche, remplie de coussins et de fourrures.

Trois femmes nues, sauf un pagne, humbles et caressantes se tiennent devant elle pour obéir à tous ses caprices.

— Maîtresse, dit l’une, veux-tu manger quelques pâtisseries ?

— Veux-tu boire du café ?

— Veux-tu fumer ?

— Veux-tu qu’on te masse et te caresse ?

— Veux-tu que nous t’endormions ?

— Désires-tu entendre des histoires ?

Et la première reprend :

— Le maître viendra sitôt la lune couchée.

Ioanna se tait, toute à la surprise et à la peur.

Alors les femmes se retirent en silence et elle reste dans une demi-clarté, produite par une lampe rose pendue au plafond. Que lui réserve encore le destin ?

Avant l’aube, trois nouvelles servantes arrivent et se tiennent devant elle.

— Maîtresse, dit l’une, comprends-tu ma langue ?

— Oui ! répond Ioanna.

— Parce que nous pouvons te parler en égyptien ou en grec.

— Parle-moi grec.

— Voilà, Maîtresse, le Maître va venir dans un instant, et il veut que nous te parfumions et te massions pour lui.

La jeune fille s’est décidée à tout accepter sans révolte. Même, se sentir ainsi désirée, conquise à coups d’assassinats et pareille à une merveille inestimable que chacun veut avoir lui apporte une joie amère et nouvelle…

On la prend, on l’emporte au hammam et on l’y dénude pour mille pratiques d’une hygiène savante et bizarre.

Enfin on la ramène dans sa chambre où elle s’étend et ferme les yeux.

Mais un pas sonne et s’arrête à sa porte. Ioanna ouvre les yeux.

Grand et gros, la figure glabre, vêtu d’une tunique de soie aux couleurs multiples, un homme est là qui la contemple. Il s’assied à son côté.

— Divine beauté que Dieu créa pour la joie du monde, souffre que je te dise l’admiration que tu m’inspires.

Elle ne répond pas, un peu grisée par ce respect inattendu et tout oriental, cette ferveur et le charme d’une voix poétique qui lui parle en grec.

Il demande :

— Tu es de race hellénique ?

— Sans doute, répond Ioanna.

Il approuve et sonne.

On apporte des tasses d’une boisson qui sent la rose.

— Bois, lumière de mes yeux !

La jeune fille boit. Le silence renaît.

— Sais-tu que tu m’inspires une passion que nulle de mes cent épouses ne sut jamais faire passer dans mes veines ?

Elle le regarde, incertaine de ce qu’il faut dire et mélancolique. Le palais est noyé de silence, mais elle devine que partout autour de sa vie des négresses agiles et des soldats sont là à veiller pour satisfaire ses moindres désirs et ceux de ce gros homme poétique, mais aussi ses colères.

Alors, lasse et vaincue, elle fait signe qu’elle est la servante de celui qui parle avec des paroles douces et charmantes. Il attendait le geste et la saisit, puis la ploie sur les coussins…

Il se retira sans qu’elle le sut, exténuée et défaite par la lassitude de tant d’aventures imprévisibles qui déviaient sa volonté sans répit.

Elle dormit dans une sorte de mousseline froissée où son corps paraissait comme à travers une eau très claire. Et, durant son sommeil, des négresses silencieuses vinrent dix fois la regarder pour s’esquiver vite.

La vie de harem commençait.

Ioanna fut pendant trois semaines la plus adorée des femmes de ce pacha qui prétendait descendre des rois de Tyr.

Pour elle, il eût lancé des troupes à la conquête du monde. Il égorgea de sa main trois négresses soupçonnées de ne pas satisfaire avec assez de hâte les caprices de sa bien-aimée.

Ce fut en vain pourtant qu’il sollicita les sens de l’adorée mystérieuse. Elle était docile, mais ne savait point, comme toutes les femmes des harems, simuler la joie pour plaire à son seigneur.

Elle pensait à Fulda, à Paris, à Marseille et à Gontram. Une tristesse totale accompagnait ses gestes et, si elle souriait, ce n’en était que plus triste. Elle ne voulut point voir les autres femmes du harem. Celles qui vinrent pour converser l’ennuyèrent. Un seul souci les tenait celui du nombre de démonstrations amoureuses que le Maître leur avait données.

Enfin, au bout de trois semaines, séduit par une fillette ramenée des bords de la mer Noire, le pacha cessa de voir Ioanna.

Alors elle commença à se demander comment elle pourrait fuir. C’était là une chose difficile, mais comme personne ne la soupçonnait possible, elle devait être réalisable.

Ioanna y pensa tout un mois. Elle tenta de connaître la forme du palais, sa situation et ses défenses, et cela eût découragé quiconque.

Mais, un jour, elle vit un eunuque nègre, qui avait été bâtonné et auquel on avait promis l’empalement à la première incartade nouvelle. Le malheureux se tenait pour condamné.

Ioanna lui expliqua son plan et demanda s’il voulait fuir avec elle.

Le nègre accepta.

Un beau soir, la jeune fille se glissa par les couloirs du harem, avec un poignard à la ceinture, pour faire taire les survenants s’il en advenait.

Elle retrouva le nègre sur une terrasse qui donnait dans une rue obscure.

La lune n’était pas levée encore. Ioanna avait préparé une cordelle. De la terrasse elle descendit dehors, le nègre la suivit. L’idée, malgré son impuissance, d’être l’ami de la plus belle femme du palais lui était comme un alcool.

Et il mena Ioanna dans une sorte de lupanar dont il connaissait la propriétaire. Là ils se cachèrent tous deux. On verrait ensuite comment quitter cette côte africaine et se rendre en Grèce.


VI

Le Chamelier


L’immense désert de la Libye s’ouvrait devant nous. Aucun chemin, aucun sentier ne peut y guider les pas.
Aventures les plus curieuses des Voyageurs, rédigées par M. Blanchard (1817).
(Aventures de Sonnini dans les déserts de la Libye.)


Les deux fugitifs restèrent cachés dans le lupanar durant dix jours. Ce fut, en effet, pendant ce laps une sorte de rage dévastatrice autour d’eux.

Le pacha pensa d’abord qu’un de ses ennemis avait voulu lui enlever sa belle esclave. Ayant décidé de ce chef d’exterminer celui qu’il tenait pour coupable, il en fit assassiner plusieurs sans attendre. Mais cela ne suffit pas à le contenter car un regain de passion pour l’Occidentale lui était revenu.

Il la fit rechercher successivement dans les bateaux en partance et dans les quartiers de la ville où la prostitution avait ses assises.

On visita même, mais sans y regarder trop près, la demeure de la vieille maquerelle chez laquelle Ioanna se tenait cachée. Et ce fut un matin d’émotion redoutable, car l’exécution aurait certes suivi de près la découverte.

Aussi, pour remercier et servir celle qui l’hospitalisait, Ioanna fut-elle contrainte de se livrer aux hommes, avec une perruque et de faux tatouages sur la poitrine, pour faire accroire qu’elle fût du haut Nil.

Elle connut ainsi un chamelier qui réveilla, malgré le tragique des circonstances et leur humiliation, la volupté endormie dans son corps. Ioanna redevint celle qui, jadis, se tordait de délices sur les grabats de Fulda.

Aussi le chamelier, un homme du Hedjaz qui se prétendait parent du Prophète, demanda-t-il à Ioanna si elle voulait qu’il mît à mort le nègre.

— Mais pourquoi ? fit-elle.

— Parce qu’il te trahira. Il est déjà allé en secret chez un marchand de femmes qui les exporte à Byzance et je suis assuré qu’il voulait te vendre.

— Mais après ?

— Nous fuirons ensemble jusqu’en Égypte.

— Comment cela ?

— À dos de chameau.

Elle accepta. Deux heures plus tard, comme elle sortait des bras d’un matelot crétois, le chamelier vint la prendre.

— Hâte-toi, femme, la vieille est occupée à faire boire des nouveaux débarqués. Le nègre est mort.

Elle se précipita à la suite de l’homme. Ils rencontrèrent en route une prostituée de la maison qui commençait à crier, mais bédouin lui ouvrit le ventre, et elle se tut…

Dehors, c’était la chaleur accablante de midi. Le ciel blanc et les rues désertes. Ils s’en allèrent en hâte vers le lieu où l’homme avait ses chameaux.

À la tombée du soir, comme la fraîcheur descendait sur la ville et la campagne incendiées, Ioanna, ayant écouté la leçon du conducteur, se hissa sur la selle de bois, fut attachée à la sangle puis partit en suivant la petite caravane que précédait le chamelier. On gagnait l’Égypte à travers le désert libyen.

Une demi-heure plus tard, les étoiles paraissaient, et la nuit claire donnait à la piste assez de netteté pour qu’il fût aisé de la suivre.

Bientôt toutes les lumières disparurent. Ioanna sentit que sa vie suivait une pente étrange et si complexe que la main d’un Dieu devait la diriger. Elle s’abandonna.

La marche du chameau la secouait affreusement, malgré son énergie elle crut souvent défaillir.

Mais il fallait fuir.

À l’aube elle aperçut l’horizon désertique et clos de dunes. Nul pas sur le sable que foulaient les bêtes aux enjambées majestueuses. Partout le silence et le vide. Ioanna crut que Dieu, le Dieu de Fulda, reparaissait devant elle pour annoncer un atroce supplice.

Le jour grandit et devint aveuglant. Le soleil montait lentement à gauche des deux fuyards. Ioanna, dans une sorte d’hypnose, souffrait de la soif et se sentait secouée par des nausées. Avec une volonté inflexible, elle avait pourtant décidé de ne point demander l’arrêt tant que son compagnon ne le jugerait pas nécessaire.

Enfin on fit halte au pied d’une colline de pierre noire qui offrait, d’un côté, des dunes et des lames de sable figées jusqu’à mi hauteur, de l’autre une falaise à pic bien abritée et au nord.

On mit alors pied à terre. La jeune fille oscillait et ne put se tenir debout. Le chamelier lui fit boire un peu d’eau mêlée de quelque essence, et son vertige diminua.

— Nous allons attendre le soir, dit l’homme.

— Et si nous sommes poursuivis ? supposa Ioanna, qui était heureuse de cette halte, mais pensait au danger.

— Si on a pu deviner quelque chose, ce qui n’est pas impossible, on suivra une autre route, à une demi-journée de marche à gauche. J’ai choisi ce chemin qui nous écarte, mais nous protège.

Déjà Ioanna dormait.

Et le soir, après avoir mangé quelques figues sèches, on repartit. Ioanna se sentait, cette fois, aguerrie et regardait dans le crépuscule, le farouche décor qui l’entourait. Elle se demandait par quel entraînement merveilleux, en pleines ténèbres, son conducteur pouvait reconnaître sa route quand, même durant le jour, elle n’aurait pu s’en fixer le caractère incertain dans l’esprit. Ils allèrent vite. La jeune fille se tenait près du chamelier, qui, de temps à autre, d’un clappement de langue excitait les bêtes. Il écoutait aussi les foulées. Si un des chameaux était en retard d’un pas il le percevait sans se retourner.

Ioanna sentait une torpeur l’envahir et luttait avec peine contre l’abandon de sa personne, mais soudain il y eut un arrêt.

Elle s’éveilla de son hypnose.

— Que se passe-t-il ?

L’homme fit :

— Silence !

Ils écoutèrent tous deux sur leurs bêtes muettes.

Au bout d’un instant, ils perçurent à gauche de leur marche une série de bruits étouffés.

Longtemps ils attendirent ainsi que l’étrange agitation se fût tue puis ils repartirent en faisant un angle vers la droite.

Ioanna redemanda :

— Une caravane ?

— Oui. Mais dans le désert toute rencontre est rencontre d’ennemis.

— Nous ont-ils donc rattrapés.

— Non. Ils étaient devant. Et comme il n’est parti personne qui nous précède de la ville, je ne sais d’où viennent ces gens.

— Combien sont-ils ?

— Une trentaine de chameaux, tous montés.

De nouveau, l’aube vint. Ce fut le repos dans un ravin abrité du soleil, les repas frugaux et le silence.

Le chamelier semblait inquiet. — Tu crains quelque chose ?

— Oui. Si on nous pourchasse ils rencontreront les gens d’hier qui ont dû nous entendre et nous signaleront.

La journée s’écoula sans surprise, mais le soir, avant de repartir, le chamelier appela Ioanna.

Elle vint s’asseoir à côté de l’homme qui s’était allongé au sommet d’une dune et avait pratiqué devant lui un trou dans le sable, de façon à tout voir sans lever la tête assez haut pour être aperçu.

— Regarde !

On voyait distinctement dix bêtes, qui semblaient toutes en jambes, chacune sommée d’un cavalier et qui se hâtaient au bout de l’horizon.

— Nos ennemis.

Ioanna était inquiète, mais l’homme parut rasséréné.

— Je les aime mieux devant que derrière, fit-il. Ils s’arrêteront en route et remonteront vers le nord. Nous sommes saufs.

De fait, au bout de huit jours de cette existence sinistre et passionnante, qui tendait les nerfs de la jeune fille comme jamais elle ne l’avait ressenti auparavant, on parvint à la première oasis égyptienne, sans avoir rencontré d’autres voyageurs.

Ioanna était devenue couleur de bure. La peau de son visage amaigri et tanné y acquérait une beauté neuve et provocante. Ce fut dans une sorte de hutte, près d’un ruisseau chantonnant sous des palmiers, que, dans une brusque étreinte, la jeune aventurière retrouva à nouveau l’ardeur voluptueuse et véhémente qui l’avait si souvent fait pâmer à Fulda.

Et son amant disait :

— Femme tu es plus douce que le paradis.

De l’oasis, après trois jours de repos, on gagna la vallée du Nil, peuplée d’une race abondante, maigre et hiératique qui parut à Ioanna mystérieuse et pleine de secrets.

Elle se vêtit désormais en homme d’Égypte. Sa démarche assurée, son port orgueilleux, l’audace de ses regards ne pouvaient trahir son sexe.

Ils vinrent à Alexandrie. Ioanna eut là une émotion neuve car elle entendit parler grec partout. Un grec populaire et familier témoignant qu’en cette ville la race hellénique avait régné.

Elle habitait une sorte d’hôtellerie, tenue par un Syrien, face au port. Son amant songeait, ayant fait son trafic de chameaux, à repartir pour la grande Syrte avec une nouvelle caravane. Naturellement il la tenait désormais pour sa femme et l’eut égorgée plutôt que de la voir prendre un autre protecteur. Cependant ses affaires le tenaient dehors tout le jour et quoiqu’il eût voulu voir Ioanna rester dans sa chambre elle sortait beaucoup.

Enfin le hasard redevint favorable à l’ancienne condamnée de Fulda.


VII

Athènes


Je vois que vous — Athéniens — sentez plus finement que les autres nations, que vous connaissez plus parfaitement la nature humaine et que vous savez tourner tous les plaisirs en instruction.
Les Voyages de Cyrus, par M. Ramsay, 1728 (T. II, p. 225).)


Elle se tenait sur le port, devant le débordement des marchandises venues de tous pays du monde et autour desquelles on parlait le grec qui avait bercé son enfance.

Un homme de petite taille, brun, les cheveux lisses, portant une courte tunique, souriant et visiblement ami de tout le monde, s’approche soudain de Ioanna.

— Mon ami, dit-il, tu sembles avoir désir de voyager ?

— Oui ! fit-elle avec un soupir.

— Où voudrais-tu te rendre ?

— À Athènes.

— Par Zeus, affirma l’homme en faisant un geste amusé, je pars dans une heure pour le Pirée. Je suis Phormios, le propriétaire de ce bateau que tu vois là. Si tu veux venir avec nous, ce sera bon marché. Tu es d’Égypte ?

Elle fit non de la tête :

— Je n’ai pas non plus d’argent.

Il eut un geste fâché.

— Tu comprends, mon ami, que je ne puisse te prendre. Tout se paye ici-bas. Zeus lui-même paya Danaé pour la divertir. Il faisait des gestes avec les mains, en homme nerveux et satisfait de vivre

— Je ne dis pas que si une jolie femme me demandait de la prendre je ne lui trouverais pas place dans ma barque. Tu admettras que l’on puisse parfois avoir envie sur mer de parler d’amour. Mais un homme…

Il allait s’éloigner quand Ioanna, regardant autour d’elle, et voyant que nul ne se souciait de ses gestes ouvrit son vêtement.

Et elle montra ses seins de femme, pareils à ceux d’une déesse de marbre.

Phormios surpris eut un rire coquin et fit signe de dissimuler vite des appas qui pouvaient, en ce lieu, irriter les prostituées de métier. Elles rôdaient partout en effet, aux trois quart nues et pleines de gestes lubriques.

— Mon ami, fit-il en prenant Ioanna par le bras, suis-moi, tu es de ce moment matelot à mon service. Et Phormios ne bat jamais ceux qui le servent, criait-il très haut. Phormios est connu sur toutes les mers et dans tous les ports pour un honnête homme.

Il se pencha :

— Tu n’es pas, hein ? de la religion de Christos car ces gens-là ont démoli et brûlé les maisons sacrées de Delos où nous étions grands prêtres depuis des temps innombrables, et je ne veux jamais de chrétiens dans mon équipage.

Elle fit un signe négatif.

— Viens vite, car on te surveille. Je connais la police de cette ville, où l’on n’a guère de goût pour les jolies faces comme la tienne si elles ne sont pas dans un gynécée.

Ioanna le suivit. Elle passa sur une planche qui réunissait un appontement chancelant au bateau balancé doucement par le flot.

Elle se demandait si cette aventure allait tourner comme celle qui l’avait menée de Marseille au harem d’un dignitaire du vaste empire d’El Mamoun, sultan de Bagdad et d’Islam.

Mais à quoi bon se questionner sur l’avenir. La vie répond seule à toutes les interrogations des curieux, et le mieux est encore de l’accueillir avec tout ce qu’elle apporte de mal ou de bien.

Ioanna n’avait plus aucun des préjugés moraux que le séjour à Fulda avait jadis développés en elle. Certes, au moment où la mystique possédait cette âme ardente et insatisfaite, une puissante horreur lui serait venue de l’existence prostituée qu’elle devait mener si on la lui avait révélée.

Mais ce qui fait honte, lorsqu’on l’imagine, perd, quand on l’a devant soi, beaucoup de ses épouvantements. L’Amour certes est pour un chrétien chose abominable, surtout lorsque ni le mariage ni le remords ne viennent le racheter.

Seulement, au fond, cela n’apparaît guère que fadaises de casuistes… lorsqu’on sort d’une étreinte, et qu’on constate sa propre indifférence, le peu de soi qu’on accorda, et la vanité de cet acte pareil à ces contacts de politesse oubliés à peine accomplis, on trouve que les chrétiens exagèrent.

Ioanna ne se jugeait point de pureté moindre que quiconque pour avoir vécu comme elle l’avait fait, en des circonstances dont elle n’était pas maîtresse.

Et voilà pourquoi, lorsque le bateau de Phormios quitta Alexandrie, la jeune fille ne fut ni étonnée ni indignée que le Grec voulut la voir de plus près et avec un minimum de vêtures… Elle accepta qu’il prétendît connaître si elle était aussi belle à aimer qu’à admirer et l’homme fut heureux.

On alla ainsi d’île en île sur cette mer glauque et saphirine. Ioanna regardait, sans s’en lasser, les perspectives dont elle avait rêvé toute son enfance et qui se trouvaient désormais devant elle comme une vivante forme du bonheur.

Elle admirait avec une joie totale et parfaite.

Ô crasse des moines de Fulda et actions médiocres accomplies sans joie pour un lointain créateur, comme vous étiez loin de cette pensée jeune et enthousiaste qui ne pensait qu’à aimer le ciel, la mer, les barques, le rude langage des nautes et tout ce qui passait devant ses regards ! On voyait souvent apparaître au loin, sur les ondes lourdes, une tache violette ! On s’approchait. C’était alors un décor transparent aux nuances multiples.

Plus près encore on distinguait l’ocre des terres, la verdure des arbres et les cubes blancs des maisons.

Enfin on trouvait une grève et on s’arrêtait au plus près. Les matelots descendaient à terre en jouant et en riant comme des enfants. Ils allaient chercher de l’eau à quelque source, ils partaient acheter quelque gibier, ils couraient après quelque satisfaction amoureuse que les filles de l’île ne refusaient jamais. Et la nuit tombait. On dormait sur le sable où il faisait moins chaud que dans la barque…

Au matin, on se levait, la joie régnait. Le ciel était tendre et Ioanna aurait voulu s’offrir à tous tant le plaisir de vivre la possédait.

Ce qui la frappait et lui semblait vraiment donner la formule même du bonheur sur terre c’était avant tout là, l’alacrité de ses compagnons. Elle se souvenait des moines de Fulda qu’une sorte de tristesse rongeait au long des jours. Le sourire, là-bas, était un péché et l’ardeur et l’élan et la satisfaction de vivre. Tout devait être accompli comme sous un écrasant fardeau.

Mais ici les travaux les plus exténuants n’enlevaient point le rire de ces faces satisfaites. Ils riaient en toutes circonstances, de la nature, du vent, de la chaleur et d’eux-mêmes.

Et Ioanna finissait de le comprendre : la religion du Messie Jésus est une religion triste. Sans doute avant qu’elle naquît, les humains avaient-ils tant trouvé à s’égayer qu’il leur fallût racheter cela par des siècles de mélancolie…

On vit enfin la côte de l’Attique. Ioanna frémissante regardait de loin approcher la terre de ses rêves adolescents. C’était un pays léger, dessiné harmonieusement, mais qui semblait désert. Seulement, très loin, sur une hauteur, on percevait une sorte de colonnade blanche, puis au delà des lointains rosés.

L’Acropole athénienne.

Se souvenant de ce que son père d’adoption lui avait tant conté, des souvenirs que des siècles d’errances à travers le monde n’avaient point effacé en la mémoire des siens ni en la sienne, Ioanna retrouva le geste des chrétiens pour adorer et se mit à genoux.

Elle pleurait et se frappait le front sur les madriers du pont comme si vraiment elle retrouvait la terre ancestrale, comme si s’ouvrait devant ses yeux un prodigieux paradis.

Et là-bas, les maisons du Pirée blanchissaient autour d’une anse de sable roux. Les collines de l’Attique emplissaient les horizons de leurs courbes aux noms immortels. L’Acropole, témoignage ultime d’une race qui avait pensé pour le monde, s’érigeait délicatement, avec ses colonnes et son architrave triangulaire, sur un ciel d’un bleu parfait.

Ioanna descendit au Pirée et accompagna Phormios chez un armateur romain qui le reçut avec un air dédaigneux. C’était un chrétien et il avait collaboré à la destruction des derniers temples païens que le peuple invinciblement voulait adorer. Il méprisait très visiblement les êtres enfoncés dans cette religion de l’Olympe qui disparaissait peu à peu sous les efforts des catéchiseurs. Encore les Empereurs byzantins, maîtres d’Athènes, y commandaient-ils, par respect, une tolérance qui n’était pas du goût de ce Romain et qu’il eût aimé remplacer par des supplices.

Ioanna visita enfin Athènes. Elle vit des hommes graves et dignes, des adolescentes comme elle, mais moins robustes et visiblement émaciées, qui marchaient avec gravité, un rouleau dans la main ou quelque instrument de mesure. Ils allaient chez le philosophe, l’astronome, le mathématicien, ultimes savants du monde qui partout retombait dans une béotienne ignorance, et ne pensait plus qu’ici.

Un seul souci emplissait cette Athènes morte, celui du savoir et de l’intelligence. Comme si c’eût été le dernier refuge de l’esprit, on y oubliait les soucis quotidiens. Drapés dans leurs tuniques à la mode ancienne, les Athéniens laissaient deviner dans leurs gestes et leurs regards le désespoir d’être vaincus. Car vaincus, ils l’étaient et par la force des armes qui les avaient dominés, et par la croyance barbare du juif qu’on prétendait mort pour les hommes sur une colline près de Jérusalem.



QUATRIÈME PARTIE

ROME


Les deux marchands se désespéraient d’avoir manqué une si bonne fortune, qui était venue les chercher dans leur lit. La dame, de son côté, se croyait échappée au danger par l’effet de son oraison jaculatoire.
Lettres historiques et galantes, de Mme du Noyer (II-3).



I

Méditations


Χρή δ ἒχτὁς ὄντα πηματων, τἁ δἐιὐδὁα χὡταν τις εὖ ςᾖ, τηυιχσὖτα τὁν βιὁν σχοπυἳν μἁλιστα, μη σιαφθαρεἱς λἁθη.
SophoclePhiloctète (468).


Quelle chose fascinante que cette cité athénienne, où était enfin venue se réfugier Ioanna, désireuse d’y finir sa vie.

Les demeures sobres et nettes, sans ouvertures sur le dehors, y gardaient les derniers descendants des familles anciennes qui illustrèrent la Grèce de Périclès.

Et si, dans les rues, on y voyait souvent aller et venir des hommes et des femmes aux apparences méditatives et détachés des soucis matériels du monde, le haut du pavé n’en appartenait pas moins aux moines et aux soldats.

Ils étaient nombreux et insolents, déguenillés et sales, vêtus de bure et d’étoffes aux nuances malpropres qui gênaient le regard sous le grand ciel clair et la lumière admirable de ce pays de soleil.

Mais ils se sentaient maîtres en vérité, et ils jetaient des regards soupçonneux sur ces gens aux robes de fine laine blanche, aux genoux nus, et à la face sérieuse qui semblaient toujours appartenir à l’horreur païenne.

Surtout les gênaient les jeunes hommes robustes aux muscles apparents, aux faces roses et qui marchaient sans chapeau, avec un ruban cerclant le front. Ceux-là semblaient dire aux prêtres : Vous avez eu beau détruire nos stades et nous interdire les jeux athlétiques, nous resterons les forts, ceux qui polissent leur chair et lancent le disque. Et notre heure reparaîtra.

Ioanna vit cela. Et elle comprit qu’en Athènes c’était le vieux monde qui mourait. Il fallait en prendre son parti. Il fallait accepter cela comme un arrêt des Moires. La religion de ce mystérieux crucifié du Golgotha dominait et désormais dominerait le monde.

Déjà les moines du couvent de l’Athos, près de Thessalonique, détruisaient systématiquement tout ce qui rappelait la pensée ancienne des hommes de leur race.

On disait que dix mille manuscrits avaient été brûlés par eux et ils intriguaient à Byzance pour obtenir le droit de perquisitionner chez les derniers Grecs soupçonnés de paganisme, afin d’y saisir toutes ces choses immondes et sacrilèges qu’on y gardait encore, ces inspirations du démon qui, se nomment Homère, Platon, Aristote.

Ioanna rêvait de pénétrer chez un des savants d’Athènes et ne savait comment y parvenir, car on lui avait dit leur crainte des espions, leur souci de vivre entre eux, et sans fréquenter personne du monde moderne.

Mais le hasard la servit. Un jour, dans une auberge où elle avait déjeuné dans ses habits de femme, avec Phormios qui lui donnait de l’argent pourvu qu’elle consentît à s’abandonner à lui de temps à autre, elle vit un homme qui la regarda droitement et fit un signe.

Phormios parti, elle s’approcha de l’inconnu.

Il était vêtu à la mode hellénique des temps heureux. Grave et froid il la regarda avec curiosité.

La question qu’il posa la stupéfia, car les hommes n’ont point l’habitude d’en agir ainsi. Il dit :

— Vous plaît-il de passer la nuit en ma compagnie, ô incarnation d’Aphrodite.

Elle répondit :

— Qui êtes-vous ?

— Cela est indifférent.

— Non pas. Je désire vous connaître.

Il la regarda avec attention.

— Où avez-vous étudié notre langue, et d’où êtes-vous ?

— C’est mon père qui me l’apprit. Il était Athénien, quoique les siens eussent quitté cette ville depuis trois cents ans.

L’homme était resté debout, il s’assit a côté de Ioanna.

— Quel était son nom ?

— Il appartenait à la famille des Bactriades.

Le Grec fit un geste.

— Je sais. Son sort est celui de bien d’autres Hellènes, et nous sommes ici très peu dont la race soit pure. Bientôt il n’y aura plus d’Athènes ni d’Athéniens.

Ioanna le regardait avidement.

— Le monde vous reviendra un jour.

— Non. La marche des choses est incertaine, mais ne repasse jamais deux fois aux mêmes lieux. C’est vers le nord, sans doute, que des races neuves et ardentes rallumeront le flambeau. Notre rôle est fini. Qui sait si, quelque jour, une invasion ne finira même pas d’extirper du sol grec tout ce qui est hellénique. Alors ce sera l’oubli pour nous.

— Mais vous gardez, fit-elle, le secret du savoir et de l’intelligence.

— Les hommes n’ont ni besoin ni désir de rien apprendre pour vivre. La science est un jeu, le plus beau des jeux, mais un jeu si délicat qu’il ne sera peut-être plus jamais aimé ici-bas. Nous l’avons chéri, ce jeu, jusqu’à la folie. Nous y avons tout sacrifié, mais désormais on semble tendre à croire que l’existence sera plus douce en y renonçant.

— On se trompe.

L’homme se mit à rire doucement.

— Songez-y, inconnue, et je puis vous dire cela, parce que je vois que vous méritez les confidences, les hommes auront toujours horreur de la vérité parce qu’ils sont fainéants et crédules. La vérité réclame du travail, pour être mise au jour, et un subtil esprit critique qui est sans doute la plus rare chose du monde. Il est donc naturel que les êtres cherchent à vivre sans vérité. Ils le font comme, s’ils pouvaient, ils vivraient sans sentir ni penser. La race des humains n’aime ni la beauté ni l’esprit.

Ioanna l’approuvait, émerveillée devant ces aperçus étonnants. Il continua :

— Vous le voyez bien, je pense, la raison, à qui examine les choses de près, est chose ingrate, pénible et même douloureuse, car elle force à lutter souvent contre soi-même. Avec la religion du Messie, ils ont enfin trouvé une foi qui permet d’oublier l’esprit. C’est pourquoi elle est accueillie partout avec tant de satisfaction et d’enthousiasme.

Mais comme Ioanna allait répondre, le Grec se leva :

— Accompagnez-moi. Je vous ferai connaître ma sœur et ma mère car mon père est mort voici trois ans.

La jeune fille suivit son guide. On l’introduisit dans une demeure basse et close, au-dessus des murs de laquelle passaient des branches fleuries.

Elle fut dans une cour entourée d’un portique. Au centre, une statue de femme offrant un miroir et une pomme, nue, magnifique et hautaine, retenait le regard.

— Voyez ! dit l’homme, sa main gauche indique les heures par son ombre sur le sol.

Une grande adolescente aux yeux dilatés vint au devant du compagnon de Ioanna, et le salua en posant la main sur le front.

Elle s’inclina ensuite devant l’inconnue.

— Étrangère, celle que mon frère introduit ici est des nôtres. Soyez la bienvenue.

Elle appela des servantes qui accoururent, dans la courte tunique ancienne couvrant la moitié des cuisses. Ioanna regardait tout cela d’un air effaré. C’était là un morceau des vieilles traditions helléniques, conservées à travers le temps et si parfaitement identiques à tout ce que lui avait conté son père, qu’elle en fut émue aux larmes et pleura.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ioanna sut montrer qu’elle était capable de vivre avec ces Hellènes, oublieux du monde, qui évoluait barbarement autour d’eux. Elle joua à mille jeux charmants avec la sœur de son nouvel ami. Elle écouta leurs paroles, toujours justes et mesurées, s’efforçant de serrer le domaine des réalités avec rigueur.

On s’occupait, dans cette famille, de philosophie. Les manuscrits des penseurs les plus profonds y étaient présents, écrits d’un ancien graphisme sur des parchemins minces. Et Ioanna s’emplit l’esprit de ce tournoiement spirituel qui allait des thèses anciennes de Thalès à celles des derniers interprètes du Platonisme.

Ô merveille, elle vivait comme dans un rêve, au sein de si prodigieuses conceptions que parfois il lui semblait que ces savants eussent dépassé les virtualités humaines.

Et parfois, tandis que dans une salle fraîche donnant sur le portique, Ioanna méditait les écrits de Parmenide, le jeune Grec survenait et la baisait sur les lèvres. Ils conversaient lentement, touchaient les plus hauts problèmes de l’intelligence et s’aimaient en même temps. Nue, aux bras de son amant, la lointaine aventurière de Fulda s’abandonnait, dans un délire d’idées abstraites qui donnaient à l’amour une sorte de charme nouveau, métaphysique et souverain.

— Ô dis-moi, murmurait-elle en soupirant de volupté, crois-tu, mon maître que le monde ait eu un commencement ?

— Le passé est un aspect du présent, comme l’avenir.

— Mais nous-mêmes, sommes-nous éternels dans l’axe du temps ?

— Sans doute.

— Est-ce-là notre fonction en tant qu’individualités, qui le fûmes, puisque pourtant la conscience n’en est pas dans notre esprit ?

— C’est que la conscience n’est pas le moi. Nous sommes en notre essence hors et au delà de la conscience.

— Mais, en ce cas, si je n’ai pas conscience de tout ce que je suis, ne puis-je pas être toi ?

— Si certes.

— Ne puis-je pas être Dieu ?

— Qui le niera.

— Ne puis-je pas être le monde ?

— Nous sommes tout cela ô Ioanna ! Notre personne n’est rien qu’une tangente de l’infinitude. Mais tous les êtres ne sont qu’un être et l’univers se confond avec lui.

— Alors, chuchotait-elle, le monde jouit de mon plaisir.

Il riait et elle se pâmait, autant de délices que de pensées.


II

Drame


Il est malheureux, dit-on, d’être dans l’erreur. Non ! Non ! Il est malheureux de n’y être pas.
L’Éloge de la Folie d’Érasme.
(Trad. Barrett, 1789, p. 119.)


Ioanna s’attestait heureuse d’avoir trouvé, dans la ville au renom éternel, et les joies de la chair et celles de l’esprit. Elle pensait bien que c’en fût fini de tant d’aventures et des voyages incertains par le monde.

Elle avait été adoptée comme une fille d’Hellas par ses protecteurs et initiateurs aux réalités merveilleuses de l’intelligence. Et, sans avoir besoin d’y penser même, sans sortir de la cour au portique, elle goûtait la saveur des jours et le goût des idées, dans une fièvre qui ne se lassait point.

Elle dépassa ses maîtres. Son cerveau, alimenté d’un sang moins las, son énergie, moins découragée, sa volonté, trempée par tant de drames étranges et irracontables, lui faisaient dans sa culture et son intelligence une âme plus barbare et plus active. Le plaisir d’apprendre l’emplissait d’une sorte d’ivresse. Elle ne pleurait jamais sur le destin présent, mais il lui semblait que sa vie à elle emplissait vraiment le monde et que le reste fût indifférent.

Elle apprit l’hébreu, pour pouvoir lire et commenter de très anciens livres que possédait la famille où elle vivait. Elle eût appris la langue des hommes de race jaune et celle des cyclopes si on eût pu les lui enseigner.

Mais ce savoir que Ioanna amassait ne la lassait point du plaisir sensuel.

C’était là le sujet de la grande admiration que lui portait son protecteur. Il la regardait vivre avec une façon de stupeur. Il croyait parfois qu’en cette femme, d’un esprit si merveilleusement délié, d’une sensibilité si étonnante, et d’une sensualité irrassasiable, s’incarnait peut-être une déesse du vieil Olympe, venue voir comment les choses advenaient chez son peuple élu.

Et la jeune Athénienne, qui l’assistait dans ses lectures et ses recherches, ressentait devant Ioanna une stupeur vraiment divine à son tour.

Dépourvue de toutes les pudeurs que le monde tenait des partisans de la nouvelle religion, elle regardait avec amusement cette voyageuse vagabonder, des spéculations platoniciennes sur les nombres aux finesses de l’art d’aimer selon le dodecalogue de la fameuse Paxamos, courtisane athénienne dont on possédait l’ouvrage en vers.

Froide et mélancolique, la douce enfant vivait comme en un songe, et rien en ses sens ne pouvait éveiller le souvenir d’Aphrodite. D’ailleurs une sorte de langueur la promettait, avant que sa destinée de femme fût accomplie, au bûcher tant haï des chrétiens ensevelisseurs. Mais elle s’en réjouissait, professant que la vie désormais ne méritait pas d’être vécue et que le monde était abandonné des dieux.

Ainsi passaient les jours, pour Ioanna, dans cette maison où on l’adoptait.

Oh ! vivre tant que la force dure en soi, dans un milieu semblable à celui des apotropéens. Attendre l’heure du Hadès sans regarder derrière soi, et s’endormir enfin avec la sagesse, sans souci de ce paradis et de cet enfer grâce auxquels les chrétiens recrutaient la foule de leurs partisans.

Et pendant ce temps le monde évoluait et se meurtrissait de mille façons.

Les fils de Louis, héritier de Carloman, le grand Empereur, s’étaient d’abord fait la guerre. Maintenant ils se réconciliaient. Ils avaient signé à Strasbourg un contrat plein d’arrière-pensées, en une langue barbare qui devait être un jour la langue française, et dont les hommes des âges futurs regarderont avec surprise la forme patoisante et sauvage.

Là-bas, en Orient, les querelles entre adorateurs des images et destructeurs continuaient dans le sang. Le patriarche Méthode, aidé de l’Empereur, faisait mettre à mort les iconoclastes et la terreur rendait aux icônes leurs dévots longtemps honnis.

Le Danois Oger, de la race des aventurer normands s’établissait en Normandie. D’autres, l’imitant, tentaient de prendre possession des côtes d’Espagne où ils rencontraient la cordialité des Sarrasins. Toutefois leur incertaine loyauté, ainsi qu’en faisait foi quelque contrat mal observé, les faisait tôt d’irréconciliables ennemis. On convertissait, entre temps, par la conviction et un peu par la terreur, les Bulgares dont les hordes belliqueuses venaient parfois jusqu’en Thessalie, aux portes de la Hellade. Le pape Grégoire IV mourait, et Sergius le remplaçait. Enfin, la mère de cet ivrogne qui se nommait Michel et qui régnait à Byzance, prise sous l’influence d’un moine de Fulda, d’une rage évangélisatrice, se mettait à persécuter les disciples de Manès.

Les Manichéens croyaient que le mal et le bien sont deux faces de l’absolu et qu’on peut gagner le ciel par le péché. Ils se livraient donc à des débauches choisies, non pour le plaisir qui en résultait, mais pour l’excès des atteintes portées à la chasteté.

Et ils pensaient, par ce moyen, avoir conquis le ciel. Leur exaltation atteignait un tel degré que souvent, dans Byzance en feu, les fils de Manès et les chrétiens de stricte observance se heurtaient avec fureur.

Le Manichéisme, un moment, tint même tête en Orient au christianisme régulier. Il eût fallu peu de chose pour qu’il devînt la religion de la moitié du monde. C’eût été sans doute, par certains côtés de ses rites, un paganisme philosophique. Par d’autres cela restait la religion du Messie Jésus. Mais on voyait, à la subtilité de ses analyses et de ses dévots, à la façon surtout dont ils raisonnaient leur foi, que des Grecs y apportaient la sophistique de leur race et on ne savait quoi d’ironique aussi.

« Voilà d’ailleurs sans doute, pourquoi la religion de Manès ne triompha point, de même que quelques siècles plus tôt celle de Mithra n’avait pu vaincre le christianisme à ses débuts.

Ioanna ignorait tout cela, ou on le lui contait comme des choses lointaines advenues chez des humains d’une autre race. Elle en riait.

Un beau jour un moine insolent vint à la maison où elle vivait s’informer si on y gardait une femme du nord, très belle et peu chrétienne.

L’ami de Ioanna reconnut, car il ne mentait jamais, qu’en effet la maison hospitalisait depuis quatre années une jeune personne venue de loin, mais de race hellénique.

Pour quant à sa religion, elle était celle de tous les Grecs et elle ne faisait en tout cas nul scandale.

Le moine se retira sans rien dire de plus, et Ioanna sentit qu’un danger nouveau menaçait son destin.

Trois jours passèrent.

Le quatrième, il était tôt, et le soleil encore bas sur l’horizon, lorsqu’on appela à la porte de la demeure.

Il y avait là quatre moines et six soldats commandés par un officier portant l’uniforme des cataphractaires de Byzance.

L’officier demanda la femme qu’il nommait Ioanna, de Fulda, condamnée à une mort ignominieuse pour s’être introduite en un couvent et y avoir vécu dans le libertinage le plus obscène. Il montra un ordre venu de Mayence, contresigné par l’impératrice Théodora et par lequel il fallait crever les yeux de la femme puis l’envoyer en cet état au monastère de Salonique. Le jeune homme referma la porte au nez des moines et des soldats puis courut avertir Ioanna.

— Que faire ? dit-elle angoissée.

— Tu vas sortir par une porte qui mène à travers le jardin du voisin sur la route de Corinthe.

— Soit ! fit-elle.

Il lui donna rapidement un vêtement d’homme du peuple, pris à un serviteur, quelque argent, un poignard, et elle s’enfuit.

Une demi-heure après, Ioanna s’en allait d’un pas rapide vers la campagne athénienne. Elle devait passer près du tombeau des héros de Marathon.

Pendant ce temps, sans qu’elle en sût rien, les soldats, furieux d’être bernés, avaient égorgé cette famille avec laquelle la jeune fille avait vécu si heureuse, et mis le feu à la demeure où se perdirent ainsi les plus précieux trésors de la science grecque.

Ioanna remonta vers le nord, croisant des soldats et des paysans. La nuit la surprit dans une campagne muette où elle se reposa.

Le lendemain, elle trouva tôt une auberge où elle but et mangea et continua ensuite à s’éloigner.

Des jours et des jours Ioanna s’en va ainsi. Elle sait le plan des terres où elle avance, et son désir est de gagner, avec l’aide de quelque troupe de pèlerins, les bords de la mer Adrienne. De là, elle traversera cette mer et ira à Rome.

Pourquoi Rome ?

C’est que Ioanna croit que c’est une ville assez vaste pour qu’une femme puisse s’y dissimuler et vivre. Et puis, quoique ce soit la métropole chrétienne, elle sait que bien des Hellènes y habitent en secret. Elle y reprendra les vêtements de son sexe, y exercera, s’il faut, un humble métier.

Byzance lui fait peur avec ses querelles sanglantes et quotidiennes. Elle flaire d’ailleurs qu’on l’a suivie de Marseille et que des espions ont averti la police impériale d’une mystérieuse présence à Athènes. D’où l’ordre d’arrestation. Elle ne sait pas que le pardon fut promis à Gontram s’il la retrouvait et qu’il court depuis des ans, de ville en ville, pour mettre la main sur sa maîtresse et la faire livrer au bourreau.


III

Rome


Les diables, comme des hiboux,
De leurs corps sortaient par douzaines
Et s’échappaient par tous les bouts…
Mémoires secrets. T. XII-1788.
(Le Baptême à la Grecque.)


Ioanna s’agrégea un jour à une bande de pieux bulgares, très fraîchement convertis, qui voulaient, dans la ferveur de leur premier élan, porter au pied du Pape la reconnaissance de ceux à qui la vérité fut révélée.

Elle comprit qu’il lui fallait prendre toutes les apparences religieuses et s’y plia. Elle apparut alors à ces barbares si parfaitement informée des mystères et délicatesses de la foi qu’ils en firent leur chef.

Ioanna vit là un moyen de voyager en sécurité et sans fatigue. Elle prit donc son rôle de pasteur au sérieux et prêcha pour une religion qu’elle avait cessé d’estimer. Ce lui fut un jeu. L’immensité de ses études lui permettait de soutenir le pour et le contre à son gré. Elle devint, sur le parcours, une sorte d’apôtre. Même deux évêques, avertis qu’un saint et modeste évangéliste faisait presque des miracles, vinrent la saluer.

Ioanna jouissait de l’ironie de sa destinée et gardait au fond de sa pensée le secret des choses qu’elle pensait avoir pénétré à Athènes. Pendant ce temps on la guettait au Pirée, où Gontram supposait qu’elle dût s’embarquer.

Étrange voyage que celui-là, pour une femme incroyante, déguisée en homme d’une religiosité ardente. Comme le peuple est facile à tromper ! pensait-elle…

On traversa les terres ingrates et peu peuplées, où d’ailleurs le peuple grec avait commencé son illustre destin. C’était en Épire.

Ioanna vit les ruines de quelques temples vieux de deux mille années et surtout les fameux chênes de Dodone, dont la majesté la fit pleurer en secret.

Et ce fut enfin la mer nommée par l’Empereur romain qui aima tant le délicat éphèbe Antinoos.

On attendit longtemps une barque qui permettrait de traverser.

Tenue pour une sorte de saint, Ioanna n’avait qu’à converser avec ses ouailles pour que celles-ci crussent lui devoir tout. On l’entourait d’une protection parfaite. On l’aimait, et rien n’était trop délicat pour elle.

Sans doute devait-il lui arriver d’introduire dans les sermons qu’elle faisait quelques propositions hérétiques. Parfois même elle s’y amusait spontanément.

Mais peu importait à ces nouveaux convertis qui se sentaient presque disposés à mourir pour elle.

On s’embarqua enfin. Les matelots du bateau, de vrais païens épirotes, dont le métier consistait à mener à la côte italienne les émigrants et les pèlerins, riaient de voir cette masse de Bulgares aux faces de bandits, devenus, sous l’influence de ce jeune et bel apôtre, de petits moutons dociles.

Et l’on aborda à Brindes, d’où César, jadis, était parti pour vaincre à Pharsale et créer l’Empire romain aujourd’hui justement passé aux mains de Lothaire, fils de l’Empereur d’Occident, et homme barbare s’il en fut.

Enfin, après un autre voyage terrestre sur un sol étrange et si différent de tous ceux que Ioanna connaissait, différent de la forêt germanique, du terroir français et de la campagne grecque, on arriva en vue de la Cité Éternelle. Sur une voie semée de tombeaux, et muette comme un cimetière la caravane avançait en silence. On voyait au loin des édifices géants dominant l’amas informe des toits : La tour énorme d’Hadrien et le Colisée. Des palais sommaient des collines aux pentes douces et la Basilique de Saint-Pierre devait être un de ceux-là.

Cependant la tristesse de cette route emplissait chacun de mélancolie. Quoi ! ils étaient partis soixante et ils arrivaient vingt.

Il y avait eu des morts, des disparitions, des accidents. La vie tournait envers et contre tous. Et il semblait que cette avenue païenne et farouche fût une sorte d’avertissement mystérieux.

Ioanna pensait de même. Elle se demandait comment quitter ces gens dévots et dévoués, simples d’esprit et affectueux, auxquels elle se trouvait attachée. Ah ! la vie est chose difficile, et misérable est celui qui veut y recommander une seule façon d’agir.

On arriva. Les faubourgs, où se succédaient des maisons antiques et des abris puants de misère, inspiraient une sorte d’horreur.

On croisa des soldats qui arrêtèrent la caravane et questionnèrent Ioanna. Elle répondit dignement.

On foulait parfois un sol dallé et plus souvent un chemin poussiéreux où le moindre pas soulevait un nuage jaune. Enfin ce furent les demeures maîtresses, des palais pareils à des forteresses, bâtis avec des débris de temples antiques et qui intégraient dans leurs murs des pierres sculptées et gravées pêle-mêle avec du travertin.

On s’arrêta à la fin devant une hôtellerie démesurée qui annonçait sur une enseigne sa spécialité d’hospitaliser les pèlerins. Et ce furent les débuts de Ioanna dans Rome, où elle devait porter un jour la couronne papale.

Les Bulgares habitèrent huit jours l’hôtellerie. Elle était d’ailleurs malpropre, et pleine de maladies apportées par la cohue des malheureux venus implorer l’Héritier de Saint-Pierre.

Mais une chose advint que ne soupçonnait pas Ioanna au bout de ces huit jours elle était parfaitement connue à Rome, car déjà on louait partout sa chasteté, sa pureté, son esprit, son savoir et cette merveille de l’entendre parler toutes les langues connues.

Il vint des rabbins juifs pour savoir si sans être d’Israël elle parlait l’hébreu. Il vint des hommes curieux et des dévots qui se prosternèrent en demandant sa bénédiction.

Et un beau jour ce fut un envoyé du Pape lui-même, Léon IV, qui venait d’être élu, après la mort de Sergius, dont on n’était pas très sûr qu’il ne fût un peu responsable…

Le Pape demandait à voir ce jeune homme si savant et si saint dont la renommée lui rapportait tous les jours de nouvelles merveilles.

Accompagnée par les Bulgares pleins d’admiration et d’enthousiasme, Ioanna, malgré sa répugnance et sa crainte de trouver là-bas quelque moine de Fulda accompagna le légat.

La Basilique de Saint-Pierre n’était point alors ce monument miraculeux qu’elle devait devenir. Elle ne s’en attestait pas moins belle déjà et si nul ordre architectural ne la caractérisait, si le royaume papal était vaste et informe, une évidente majesté s’en dégageait pourtant.

Du reste, Léon IV songeait déjà, en crainte des Normands dont on annonçait périodiquement la venue, à emmurer son domaine et à fortifier ses défenses.

Il devait le réaliser sous le nom de cité Léonine et cela remplit peu après l’année 849.

Le Pape était à Saint-Jean de Latran et on l’attendit parmi la foule des solliciteurs, des soldats aux costumes plein d’or et de pourpre, des dignitaires aux faces rogues. Ah ! la papauté était devenue une puissante administration et ne ressemblait plus à l’humble organisation du temps des catacombes.

Des gens armés passaient en hâte avec des regards froids sur la plèbe, des moines bedonnants, aux regards finauds, conversaient par groupes avec des rires discrets.

Ioanna ne s’attendait point à ce spectacle. Elle avait cru tomber sur une sorte de demeure paisible où le Pape et quelques prêtres amis priaient dans le silence et l’admiration muette des dévots.

Des malingreux criaient pour qu’on leur vînt apporter des reliques qui leur donneraient la guérison. Les soldats les repoussaient alors dans un hourvari de réunion publique. Où était l’abbaye de Fulda et son bon abbé Raban Maur, cherchant dans la paix et la sérénité le secret de punir les péchés selon la pensée même de Dieu.

Où, les lieux savants vus à Paris, et qu’emplissaient des hommes maigres ardents à disputer, soucieux de vérité et pleins de savoir ?

Ici point de science. De la richesse, des armes et on ne savait quoi de cauteleux qui venait de ce que les envoyés de toutes les puissances se trouvaient présents, apportant des promesses et des traités, pleins des tromperies diplomatiques, que s’apprêtaient à démasquer des prêtres aux regards subtils.

Le Pape parut. Il était gras et petit de taille, très laid et haut en couleur. Mais une telle majesté se dégageait de lui qu’à son passage dans la foule, et tandis que des officiers faisaient ranger les assistants, presque tout le monde s’agenouilla.

Il bénissait sans regarder, visiblement soucieux. Un grand prêtre rouge qui le suivait murmurait à haute voix des prières latines que d’autres répétaient bruyamment.

Le Pape disparut. Alors ce fut un tohu-bohu d’allées et venues, jusqu’au moment où l’on vint chercher Ioanna pour la présenter à Sa Sainteté.

Lorsqu’elle fut devant cette sorte de vivante divinité, la jeune fille se prosterna et embrassa, selon l’usage, la chaussure de soie blanche du successeur de Saint-Pierre.

— Relevez-vous, mon fils, dit le Pape, on parle beaucoup de vous, et ce m’est une grande joie puisque vos mérites, dit-on, et vos vertus le justifient.


IV

La Gloire


Le Pape a assigné trois quartiers pour les p…
Mémoires du marquis d’Argenson.
(T. IV-mai 1754.)


Il devint, après l’entretien de Ioanna avec Sa Sainteté, difficile pour elle de se dissimuler comme elle avait d’abord pensé le faire.

D’autre part, le danger était grand de voir arriver quelque jour un moine de Fulda à Rome. Il la reconnaîtrait sans nul doute, car depuis sa fuite de l’abbaye proche de Mayence, il n’avait pas coulé tant d’années que Ioanna devînt impossible à retrouver derrière le curieux homme, robuste et modeste qu’elle paraissait maintenant.

On était en 847 et Ioanna avait vingt-huit ans.

Elle prit l’habitude, à la mode romaine, d’aller et venir avec le visage couvert d’un pan de tissu noir recouvrant le chapeau. C’était très commun chez les dignitaires du milieu papal.

Au vrai, nul ne se masquait ainsi dans le commun peuple, mais Ioanna, de ce chef, donna précisément l’impression qu’elle pouvait se permettre des actes réservés aux seuls notables de la Basilique. Cela ne laissa point de lui donner une nouvelle autorité. D’ailleurs, par un effet de sa netteté intellectuelle, de sa décision, de sa volonté toujours tendue et de sa manière si claire de résoudre les questions qu’on posait devant elle, Ioanna devint tôt une des personnalités romaines les plus attirantes et les plus renommées du moment.

Elle parlait de plus six langues, dont l’arabe et le bulgare. On avait donc souvent besoin d’elle pour introduire des pèlerins devant Sa Sainteté.

Ce fut, pour cette jeune femme puissante et éduquée par une vie aventureuse, un temps de vie heureuse et digne. Certes elle ne se sentait pas entourée, comme à Athènes, de tout ce que l’esprit pouvait avoir produit de supérieur dans le désintéressement complet de cette science hellénique qui ne songeait qu’à la joie de penser.

Tout autour d’elle ce n’étaient en effet que combinaisons subtiles et compliquées pour obtenir des grades et des titres, des évêchés et des territoires à évangéliser. Car, en tout état de cause, on y instaurait un système d’impôts religieux, qui, chez les peuples nouveaux, crédules et confiants, se montrait merveilleusement producteur de richesses.

Ce n’était pas d’ailleurs que les dignitaires ecclésiastiques fussent tous cupides. Mais la religion qu’ils apportaient et professaient demandait un prestige extérieur qu’on ne pouvait étaler et conserver qu’à force de dépenses et de luxe.

En sus, le Pape avait toujours besoin d’argent. Il fallait donner à la Basilique et aux autres églises romaines un attrait esthétique digne des pompes de l’Empire romain, dont on se souvenait encore. Cela était prodigieusement coûteux.

Il y avait enfin le problème des épouses et des concubines à entretenir pour les prêtres et les évêques.

Question délicate et ingrate que celle-là.

L’instinct humain dominant, Ioanna le savait mieux que quiconque, est, pour les mâles le désir de la femme. Et les sectes dissidentes qui l’avaient le mieux compris en arrivaient, pour créer infailliblement la chasteté, à imposer la castration. À Rome, le Pape, quels que fussent en secret ses actes, aurait toujours voulu avoir un clergé chaste.

Car la chasteté tend vers la passion religieuse toutes les forces de l’âme et crée ces ferveurs ardentes, dont le Christianisme avait le plus besoin.

Mais il y avait cet obstacle que les ordres trop impératifs faisaient perdre au Pape ses meilleurs lieutenants si on prétendait leur interdire des concubines, ou alors cela créait des débauches secrètes dont l’opinion publique romaine se gaussait. Ce scandale nuisait donc à la gloire d’une religion qui avait encore besoin du peuple, quoique les rois et empereurs lui fussent soumis.

Seul dans son rôle souverain et voyant de haut toutes les données du problème, le Pape percevait avec certitude le contrecoup de ses décisions. Il aurait voulu le prêtre dévoué à l’unique développement du Christianisme. Mais ce n’est pas sans un serrement de cœur que pour imposer la vie sans femmes il aurait chassé de son entourage tant de dévouements audacieux et solides, que la salacité publique seule pervertissait.

Rome vivait en somme dans le même état que sous le paganisme. La chasteté était de règle, mais, comme en tant de sociétés depuis lors, la règle ne réclamait au vrai qu’une approbation verbale et laissait les actes en dehors de ses vues toutes théoriques.

C’est pourquoi il y avait tout un peuple de prostituées, dans Rome, et dont un grand nombre ne réservait même son office qu’aux prêtres.

Nombre de ceux-ci, enfin, vivaient avec des femmes décorées du nom de sœurs en Dieu, et qui, à l’abri de cette formule, remplissaient parfaitement le rôle d’épouses et d’amantes.

Au demeurant le plus grand nombre de femmes était fort digne.

Le pire scandale naissait des perversions grecques que l’on voyait se développer un peu plus tous les jours. Des prêtres affirmaient qu’en somme leur religion défendait seulement Ève et ses filles, mais non pas toutes les passions unisexuelles.

Le Pape avait réagi, mais, à ses défenses, on avait opposé le fait qu’au fond la destruction des cinq villes de la pentapole, faite par Dieu pour punir les vices et les débauches d’alors, ne touchait pas l’amour entre hommes.

Sodome, Gomorrhe, Adamah, Zoarah, Zeboim comportaient-elles le vice homosexuel masculin ?

Certains disaient oui, mais les autres non. Sans doute l’amour des femmes entre elles était-il reconnu et honni, mais non pas celui du sexe en face…

Et on avait solennellement, en matière d’avertissement, brûlé vives deux filles galantes surprises nues ensemble dans un lit, mais on laissait les hommes vivre avec des adolescents efféminés, aux appas trop apparents et aux yeux mouillés qui vraiment sentaient trop la femme.

Ainsi se partageaient les soucis de la Papauté en ces heures étranges où elle tentait d’instaurer sa toute puissance et pouvait penser y parvenir.

Ioanna, avec sa taille haute et droite, sa belle face imberbe, sa bouche aux lèvres pourpres et sa froideur impassible, outre qu’elle tentait bien des femmes, édifiait les hommes et surtout Sa Sainteté qui le lui dit souvent.

Et l’on apprit que le Pape rêvait de la nommer évêque bientôt. Ioanna avait dit que l’habitude de masquer son visage était acte de modestie et désir de dissimuler en elle tout ce qui peut séduire ou attirer. On avait trouvé cela très beau. Elle devint donc, à mesure que son renom s’étendit, plus mystérieuse et crut avoir trouvé une nouvelle solution au problème de son destin. On lui confia des adolescents à instruire. Elle s’acquitta de ce devoir avec sagesse. Ce fut même l’étonnement universel de voir quelle supériorité ses jeunes élèves acquirent en quelques mois sur ceux qu’éduquaient d’autres prêtres.

Sa gloire malgré elle s’étendit. Ioanna, connue sous le nom de frère Jean, comme à Fulda — fut bientôt une de ces personnalités puissantes qu’on suppose propres à faire des secrétaires intimes de Pape, et, en cas de décès de Sa Sainteté, certains insinuaient déjà que peut-être ce Jean serait-il digne de la couronne papale.

Obstinée dans sa prudence, observant strictement toutes les lois de l’Église, chaste et impassible, d’un désintéressement absolu, il ne pouvait échapper à personne qu’elle fût d’ailleurs un des soutiens de la papauté.

En effet, on remarqua fort qu’à une visite du roi Lothaire Ioanna se tenait derrière le siège du Pape et que Léon IV, en parlant au monarque, se tournait souvent vers elle.

Mais l’envie universelle, la jalousie commencèrent de l’attaquer.

On épia le moindre de ses gestes. On la surveilla jusque chez elle. Personne ne voulait croire vraiment que ce jeune homme robuste et sain fut, et par pure religion, en dehors des lois physiques qui poussent les hommes vers les femmes. Et on espérait avant tout la surprendre avec quelque courtisane, puis faire scandale autour de l’événement.

Ce fut en vain.

On chercha ailleurs et il fut dit un peu partout qu’elle était iconoclaste, malgré son respect apparent des images.

Enfin, on l’accusa d’amasser l’or.

Elle laissait dire, vivant seule et attentive à ne rien laisser deviner de ses pensées secrètes. Comme tous les incroyants, elle marquait avec un tel soin les observances religieuses qu’on ne pouvait établir non seulement aucune preuve des calomnies colportées, mais encore aucune justifiable présomption de leur vérité. Personne ne soupçonnait qu’elle fût femme.

Les mois coulèrent.

Un jour, les Normands remontèrent le Tibre et apparurent devant Rome.

Ce fut dans la débâcle entraînée par cette venue des féroces conquérants, qui tant terrifièrent déjà le grand Empereur Carloman, que Ioanna courut un grand danger et en fut sauvée. Cela advint un matin de juin. Ioanna venait de se lever. Nue et sereine, elle procédait à ses ablutions car de sa vie païenne il lui restait, outre des acquets intellectuels, un grand goût de propreté physique.

Mais un moine qui vivait près d’elle se rua sur sa porte en criant :

— Frère Ioan, vite, sauvez-vous. Les Sarrasins !

Mais le moine hébété se vit devant une femme, une femme qui était le fameux professeur et prochain évêque tant révéré. Il eut un cri d’horreur, crut voir le diable, et se sauva avant que Ioanna eût pu l’empoigner et le tuer.

Mais en fuyant il chut dans un escalier roide et se brisa la tête.

« Quel est le Dieu qui me protège ? » demanda Ioanna en riant.


V

L’Élection


Superanda omnis fortuna ferendo est.
Virgile. — Énéide (V-710).


Les Sarrasins n’avaient fait qu’admirer Rome, et enlever quelques filles, imprudentes peut-être, dévaster des boutiques sises devant le Tibre, et prendre le chargement de six barques d’aliments qui étaient venues de Sardaigne. Ils se retirèrent ensuite, promettant, en leur langage barbare, de revenir bientôt.

Ioanna, au regret de sa vie aventureuse, car son existence de dignitaire ecclésiastique lui pesait un peu, songea un jour à s’en aller avec ces hardis compagnons, pour courir le monde en leur compagnie.

Elle aurait voulu mener une vie de guerre et de violences. Son sang bouillait d’ardeurs cachées et le souvenir des aventures de jadis lui faisait monter souvent le sang au visage. Non point par honte, mais par désir…

Elle vivait chastement, certes, et, en somme, sans sentir au fond de sa chair le besoin de l’homme. Mais cela tenait surtout à ce que le souci de sa sécurité la possédait toutes les heures de chaque jour, lui commandait tous ses actes et toutes ses paroles.

Le soir, quittant ce harnois, seule dans une cellule sobre et pourtant confortable, occupant tout un étage d’une maison solitaire et après verrouillage des pièces aboutissant à sa chambre, elle se libérait seulement de son faix de soucis. Alors elle eût aimé un amant…

Oh ! un amant qui ne fût point ecclésiastique, qui ne sut guère parler le langage onctueux et subtil des gens d’Église, un amant guerrier, jeune, violent et sans vergogne, auquel elle se donnerait dans la fougue de ses trente ans. Et ses nuits étaient hantées par des visions chimériques. Elle revivait son passé et y ajoutait un avenir de même sorte. Enfin, elle s’endormait d’un sommeil lourd et épuisant.

Le matin la retrouvait toutefois aussi fermement volontaire que la veille, et elle repartait instruire des diacres, porter des plis, discuter avec des évêques et jouer son rôle difficile avec la même énergie impassible.

Elle accomplissait tous les actes de la prêtrise, prétendant avoir été consacrée chez les Bulgares. Mieux : de très bonne foi, un des pèlerins de ce pays venu de Thessalie à Rome en sa compagnie avait affirmé solennellement sa qualité.

Et les jours se suivaient dans cette existence remplie à craquer. Indifférente au fond, Ioanna donnait à tous l’aspect d’une dévotion invincible.

La Cité léonine fut édifiée. C’était un labeur géant, mais qui devait mettre le Pape et ses fidèles à l’abri d’une nouvelle visite des Normands.

Tout autour de la Basilique de Saint Pierre, la ville de Rome constitua donc une vaste forteresse, isolée et propre à une longue défense.

Les murs furent élevés, creusés de meurtrières, sommés de créneaux aux merlons énormes, derrière lesquels des soldats pouvaient couvrir l’ennemi de plomb fondu, de flèches et de pierres

On instruisit des troupes, on les dressa à la façon de l’ancienne Rome, dont le renom militaire n’était pas oublié. C’est cette année-là que l’on apprit la mort de l’évêque Raban Maur de Mayence.

Quand Ioanna fut informée de cette nouvelle, un frisson lui parcourut l’échine. Elle alla vite s’informer du nombre d’envoyés venus dire ce deuil de l’Église.

On les lui montra de loin.

Il y avait le frère Wolf et un moine inconnu.

Ioanna, depuis qu’on constituait du nom de Sa Sainteté Léon IV la Cité léonine, fréquentait beaucoup les soldats et les maçons. Le Pape lui avait dit amicalement que pour un homme jeune c’était certainement une besogne divertissante que la surveillance des travaux.

Elle suivit frère Wolf, sut son domicile et le désigna le lendemain à deux aventuriers napolitains.

C’est pourquoi Wolf fut trouvé, un beau matin, avec trois coups de poignard dans le corps, à la porte d’un lupanar. Cela advint dans l’ancienne voie Suburrane, restée sous les Papes un refuge de prostituées.

Quant aux assassins ils quittèrent Rome le soir même, portant avec soin une lourde caissette remplie d’or que Ioanna leur avait fait remettre.

Et de nouveau ce fut la vie coite et surchargée pourtant qui recommença.

Les Normands n’étaient point revenus. Le roi Lothaire, qui régnait sur l’Italie, était alors en disputes avec ses frères de Gaule, France et Germaine. Les Sarrasins venaient de donner une administration de leur façon à la Sicile. Lothaire eut bien voulu y guerroyer, mais c’était fort délicat et il se méfiait de ses troupes.

On prétendait même que le Pape négociait en sous-main avec les Arabes.

Ioanna, après avoir atteint une immense renommée, constata alors avec joie qu’on l’oubliait un peu. Toute l’attention se trouvait concentrée autour d’un moine de l’abbaye de Prum, qui faisait, affirmait-on, des miracles.

Elle vivait toujours de la même façon prudente et savait obtenir du Pape qu’il chassât les envoyés des abbayes du bord du Rhin.

Elle avait pour cela affirmé que, selon ses renseignements personnels, des épidémies très dangereuses régnaient là-bas. Or le Pape avait la faiblesse de tenir à sa vie…

Cependant, Ioanna devenait nerveuse. La chair la tourmentait. Après avoir vécu d’une vie qui aurait pu lui donner le dégoût des désirs mâles, et qui les lui avait apportés un temps, en effet, une réaction se faisait en ses sens.

Elle ne voulait point appartenir à un homme de son milieu ecclésiastique, et il eût été prodigieusement dangereux pour elle de se donner à un Romain laïc, qui aurait partout publié sa conquête.

C’est alors qu’elle conçut un moyen de se satisfaire et pensa le faire sans danger.

Un soir qu’elle se sentait plus énervée que jamais, elle prit des vêtements féminins, achetés la veille dans un quartier misérable chez une vieille femme qui vendait les costumes des prostituées mortes, mises au supplice — chose fréquente, — ou mieux ayant eu simplement besoin d’argent.

Elle était certaine de son incognito dans ce coin de la ville et que la vendeuse ne soupçonnait rien.

Ioanna mit donc cette vêture et descendit, le cœur battant comme celui d’une fillette qui va pour la première fois à un rendez-vous.

Elle savait d’ailleurs ne devoir rencontrer personne.

Il était assez tard. Fardée, elle portait aussi une perruque rousse achetée avec la robe, et cela changeait l’aspect de son visage.

D’abord elle avança prudemment, puis une fois sortie du quartier presque totalement ecclésiastique où elle vivait, elle se hâta.

À cette minute, où elle se sentait proche d’un plaisir depuis si longtemps attendu, sa chair flambait vraiment, comme on dit que flambe dans l’enfer celle des luxurieux brûlés par un feu inexorable là où ils ont péché…

Elle allait chez une femme servant d’entremetteuse pour trouver, à certaines épouses mécontentes de leurs maris, des amants jeunes et ardents.

Elle y fut bientôt. Or, là il y avait foule, non de mâles mais de femmes. Certaines apparaissaient même d’une beauté si parfaite que l’on se demandait comment elles pouvaient être privées d’amour.

Enfin Ioanna vit la vieille qui la regarda un instant et lui proposa un prêtre connu d’elle.

Ioanna refusa.

Et, au matin proche, elle dut rentrer dans sa demeure, toujours insatisfaite, furieuse surtout de voir que le plaisir, qui courait après elle jadis, semblait désormais la fuir.

Ainsi va le monde que les bonheurs matériels vous délaissent si vous les pourchassez.

Près d’une année passa, Ioanna recommença souvent à se vêtir selon son sexe pour trouver une joie qui de plus en plus la hantait. Mais le danger était trop grand.

Enfin elle se fit envoyer par le Pape à Naples.

Elle pourrait sans doute, dans cette ville, la plus chaude de toute l’Italie, trouver ce qui calmerait son âcre désir. Elle partit donc sur une mule, ayant refusé l’accompagnement qu’on lui proposait.

Le soir elle coucha dans une misérable hôtellerie, où les filles abondaient, repartit le lendemain, et, cachant dans un endroit bien choisi et repéré son costume de prêtre, se vêtit en femme pour aller à la conquête de l’amour.

Une troupe de soldats qu’elle rencontra lui donna la surprise de l’interpeller au masculin…

— Tu aurais pu mieux te dissimuler, mon vieux, dit l’un, on voit bien que tu es un mâle comme nous…

Enfin elle arriva à Naples sans autre difficulté et son désir était si ardent, qu’elle s’offrit au premier venu, un cocher qui lui dit après le plaisir :

— Ma belle, je t’avertis qu’il y a par ici des hommes qui font un mauvais parti aux femmes.

Elle rit, mais le lendemain, comme, calmée, elle commençait de regretter sa fugue, et songeait repartir, elle fut assaillie par trois gaillards désireux d’abord de la violer, puis, comme elle se défendait d’un bon poignard, de la tuer.

Elle reçut un coup dans l’aine, s’évanouit et se retrouva chez une païenne pleine de bonté qui l’avait ramassée et la pansa sympathiquement.

Pendant ces soins qui durèrent trois semaines, Léon IV mourait, probablement empoisonné. On se réunit vite pour élire son successeur. L’intrigue la plus ingénieuse régna dans cette élection et aussi sans doute le désir de faire pièce à divers ambitieux trop apparents comme le besoin de mettre sur le trône de Saint-Pierre un Pape qui eût mené une existence de sobriété et de chasteté apparentes. Il y eut peut-être enfin cette idée que l’élu était absent et forcerait peut-être à une nouvelle élection.

En tout cas, Ioanna, alors blessée à Naples, fut élue Pape.

Ceci se passait le 9 janvier 853.



CINQUIÈME PARTIE

SOUS LA TIARE


Ils[1] lui fournirent toutes les drogues nécessaires pour l’empoisonner dans son voyage, lorsqu’il en aurait la facilité.
Les Lettres et Épîtres amoureuses d’Héloïse et d’Abélard.
(Au Paraclet. T. I-43.)



I

Jean VIII


Pour figurer dans nos rangs
Le ciel n’a créé les femmes.
Le sort destina ces dames
À des soins bien différents.
Jeanne d’Arc ou le Siège d’Orléans. Fait historique mêlé de Vaudeville, par MM. Dieulafoi et Gersin (1812).


Or, un matin que guérie et songeant à elle ne savait quel avenir, Ioanna méditait dans son lit, elle entendit parler à travers la cloison.

Elle se trouvait dans un immeuble ancien et caduc appartenant à une belle proxénète, protégée jadis à Rome par le Pape Sergius. C’étaient des chambres minuscules, séparées les unes des autres par de minces cloisons, et, dans chacune, venait loger, avec ses amants de rencontre, l’une ou l’autre des innombrables filles galantes du quartier.

Ioanna avait été soignée dans une de ces chambres et pouvait se tenir au courant des nouvelles par les bavardages voisins. Elle entendit donc ceci, qui la surprit :

— Hé Augusta, que nous contes-tu de neuf, toi qui viens déjà de courir la ville ?

— Peu de chose. Ah si ! nous avons un nouveau Pape.

— Dieu soit loué. Comment est-il ?

— Il serait, dit-on, jeune et beau.

— Cela changera de ce pauvre Léon que l’on avait, je me souviens, surnommé grouin de porc.

— Oui ! Mais on ne sait où est le nouvel élu. Flora, qui vient de me dire cela et le tient de son amant, m’a certifié qu’on cherchait Sa Sainteté et qu’on pensait qu’il fût à Naples…

— Il avait donc quitté Rome ?

— Oui, avec une mission du feu Pape.

— Tiens, j’ai couché l’autre jour avec un beau moine qui n’a pas voulu me dire d’où il venait. Ce serait amusant que j’eusse connu le Pape lui-même.

— Tes péchés seraient remis.

— Loué soit Dieu qui l’a peut-être permis. Car des péchés nous en commettons tant…

— Comment se nomme-t-il ton Pape.

— Il se nommerait Jean.

— Eh bien ! que Sa Sainteté Jean nous protège contre les soldats de ce maudit roi Lothaire qui nous cherchent noise si souvent !

— Qu’il envoie ce roi en Enfer, et au plus tôt.

— Qu’il nous permette de n’avoir que des amants riches et fort généreux.

— Pour la fortune, Augusta, mais, pour l’amour, qu’ils soient jeunes et ardents.

— Oh ! moi, tu sais…

C’est ainsi, en écoutant deux filles sans vergogne, que Ioanna sut qu’elle venait d’être élue Pape.

Pape, en vérité, mais plutôt Papesse…

Elle se leva et regarda sa blessure.

C’était, en somme, cicatrisé. Le coup de couteau avait frôlé des organes délicats dont la blessure est redoutable, mais ce n’avait été qu’une caresse.

Elle pesa sur la cicatrice. Une douleur légère seule se percevait.

Elle étendit la jambe, plia sur les jarrets et vit que la guérison était acquise.

Seule, la trace rouge, mince comme une lettre ornée d’évangéliaire, se voyait au pli de la cuisse jouxtant le ventre.

Et la jeune femme médita sur ce coup donné en remontant et qui faisait disparaître à Naples tant de pauvres prostituées que l’on voulait éviter de payer. Il était à la fois érotique et napolitain. Elle avait donc failli mourir de sa propre luxure. Mais que lui fallait-il faire maintenant ?

La première de ses pensées fut de fuir hors d’Italie. Elle ne pouvait pas accepter la Tiare papale, étant femme et en crainte de se voir surprendre dans son vrai sexe, scandale énorme et qui entraînerait des conséquences mortelles.

Mais elle éloigna cette pensée. Elle avait trop vécu pour que la peur gardât longtemps son influence sur cette âme dure, trempée dans des épreuves répétées.

Et Ioanna se mit à rire nerveusement.

Elle allait repartir pour Rome et se livrer au Trône de Saint-Pierre.

Le comique de sa situation lui apparut après le danger. Il était lui aussi très grand, et étrange, à mille égards.

Quoi, elle avait vécu avec modestie, et sans offenser personne. Son existence devait paraître studieuse et fidèle, et cela suffisait pour en faire un Pape…

Mais pourquoi donc élisait-on le plus souvent des prélats immoraux, plongés dans la débauche et dans la simonie ? Car il devait bien y avoir toujours, parmi les éligibles, un prêtre ou un évêque sain de cœur et d’âme, désireux seulement de justice et de bonté, propre à tenir enfin, dans son rôle d’intercesseur entre les hommes et Dieu, une place digne de cette prodigieuse situation. On ne prenait jamais ceux-là.

Pour une fois que l’on choisissait un être sans ambition, éloigné de toute brigue et de tous désirs vaniteux, il fallait que ce fût une femme…

Ioanna laissa ainsi flotter sa pensée sur les mille avenues de cette idée surprenante qu’elle était élue Pape, et, finalement, décida de gagner Rome.

Elle se vêtit d’une robe neuve que l’entremetteuse sa protectrice lui avait offerte pour séduire. On voyait paraître les seins avec une précision tentante et une fente, de chaque côté des hanches, pouvait durant la marche donner des aperçus charnels aux passants.

Ioanna mit tout cela sans méditer et s’apprêta à descendre. Comme elle était au rez-de-chaussée, elle rencontra sa sauveuse :

— Enfin, te voilà guérie, Ioanna. Je le savais, et j’avais même pris sur moi de te convoquer aujourd’hui un amant qui aime les filles viriles comme tu l’es.

La jeune femme dit doucement :

— Je reviens dans une heure. Il me faut un peu prendre l’air.

— Ne t’attarde pas. Il va venir dans un instant. Si tu crains de souffrir tu useras d’une finesse pour le satisfaire, n’est-ce pas ?

— Je n’y manquerai pas !

Et Ioanna s’en alla.

Elle tâtait, au fond de sa poche, quelques pièces d’or qui devaient lui permettre d’acheter un âne ou de payer son voyage dans une société de gens gagnant Rome.

Elle préféra acheter l’âne ; il était d’ailleurs harnaché à souhait et visiblement sortait des mains d’un voyageur d’Église. L’enfourchant et le menant à coups de pied, elle fut bientôt hors de la ville. Des huées l’accueillirent ça et là, et elle craignit une fois que des soldats ne lui fissent la mauvaise plaisanterie de l’arrêter pour joqueter, mais enfin elle finit, sans malheur, par se trouver seule dans la campagne emplie de soleil et elle pressa sa monture. Celle-ci s’attestait sans faste, mais par chance obéissante.

Le troisième jour elle reconnut l’endroit où ses vêtements ecclésiastiques étaient cachés, descendit de son âne, attendit que fussent en avant, et loin, quelques voyageurs et paysans ironiques, puis retrouva son costume.

Elle le revêtit, mit à la place sa vêture galante et repartit. Avec la perruque rousse en moins, son visage mâle reprenait une gravité nouvelle et personne ne soupçonna rien quand elle descendit dans une auberge pour y coucher et souper.

Et comme l’aubergiste lui disait, en manière de conversation, qu’on était très anxieux de la disparition du nouveau Pape, qui eût dû se trouver à Rome, Ioanna dit :

— C’est moi.

L’aubergiste à genoux, sa femme, ses serviteurs et d’autres accourus se mirent à crier d’émerveillement. Ioanna dut distribuer des bénédictions à foison et un cavalier partit aussitôt pour annoncer à Rome que le Pape était retrouvé.

Le lendemain, personne ne voulut permettre à Sa Sainteté de monter sur son âne qui manquait vraiment de gloire, malgré l’exemple du Christ dans l’Évangile.

On découvrit aux environs une voiture à rideaux de cuir que l’on couvrit de coussins et qu’on tendit d’un drap blanc. Ensuite le Pape monta dans ce carrosse primitif, accompagné d’une douzaine de cavaliers aux mines rébarbatives, mais visiblement heureux de constituer une escorte papale.

Et on se mit en route.

Le cortège grossissait d’heure en heure parmi les exclamations et les agenouillements au bord de la route.

C’est ainsi que le lendemain, à une heure inattendue, les églises romaines averties se mirent à sonner toutes ensemble.

À ce moment franchissait les portes de la ville éternelle un humble char de marchand, dans lequel se tenait, la face dure et déjà papale :

Sa Sainteté le nouveau Pape : Jean VIII.


II

Le Trône


En amour comme à la guerre, demande-t-on jamais au vainqueur s’il doit ses succès à la force ou à l’adresse. Il a vaincu…
Lettres de Ninon de Lenclos au marquis de Sévigné.
(Amsterdam 1750.)


Les joies du pouvoir absolu ne sont comprises de personne, parce que nul ne sait porter à leur degré total les plaisirs qu’il éprouve à commander et à régner chez lui ou sur les siens.

Mais ces jouissances sont grandes et admirables. Elles donnent même à celui qui les éprouve le sentiment qu’il échappe à l’humaine mesure et se tient désormais au delà des conceptions simplement humaines et de leurs devoirs. D’où le goût facile qu’ont les tout-puissants, quand ils ont un peu médité sur eux-mêmes, de se tenir pour une sorte de surhumanité, ou, tout au moins, de force incarnée par l’au-delà.

Ioanna fut, les premiers temps, grisée par sa propre gloire. Elle crut vraiment que Dieu avait voulu, femme, en faire une Papesse pour sauver les humains et changer tant de misères qui règnent sur la terre du fait des hommes…

Elle demeurait dans un palais incommode et somptueux, bâti derrière l’abside de la Basilique de Saint-Pierre. Là se pressait tout un peuple de serviteurs, parmi lesquels certes les traîtres devaient foisonner, et les empoisonneurs, et les païens. Sa chambre était sise en bas, parce que Léon IV aimait peu à monter les étages, mais Ioanna la transféra au sommet de l’édifice.

Il était très difficile de rien dissimuler de soi à cette cohue de domesticité exigeante et familière qui entrait à tous moments et s’offrait, pour aider le Pape à accomplir les actes les plus intimes, même ceux qu’il semble indispensable de ne mener à bien qu’en solitude.

Ioanna eut besoin de toute sa volonté et de réfléchir devant chaque chose à accomplir pour ne rien trahir d’elle-même.

Au début on voulait la dévêtir pour la coucher. Elle dit que d’entourer son vicaire d’un tel luxe, c’était humilier le Christ qui dormit dans une étable. Les serviteurs furent congédiés. Ioanna ne le fit point sans leur donner des gratifications et des grades.

Ensuite il fallut régler le lever. Il était jadis très compliqué, mais il le fallut ascétique et pour que ses actions fussent interprétées, selon son désir, comme une preuve de modestie, le lit d’ivoire et d’or de Léon IV fut remplacé par une couchette de moine.

Après cela il fut indispensable de régler les audiences. Ioanna quoiqu’elle se crût assez mûrie et virilisée pour tromper même ceux qui l’avaient connue à Fulda, voulut que les sollicitants s’inscrivissent sur des feuilles spéciales qui lui étaient soumises, de sorte qu’elle pouvait refuser de voir tel ou tel.

Chacun trouva la réforme fâcheuse au début, puis admirable à l’expérience. C’est que jadis les audiences papales étaient un hourvari et un pandemonium ahurissant.

Désormais l’ordre y régna et chacun en fut heureux.

Elle régla les questions de nourriture de la même façon et voulut manger avec une sobriété rigoureuse.

D’abord, c’est qu’elle savait combien de ses prédécesseurs avaient été empoisonnés et qu’à Rome florissait une sorte d’académie des toxiques. Or Ioanna voulait vivre…

On fit donc sa cuisine dans la pièce même où elle prenait ses repas, et sous ses yeux. Et ce furent le plus souvent des œufs ou alors des grillades qu’on devait apporter par douze et dont trois étaient d’abord données à des chiens. Toutes ces réformes étaient faites sans nul bruit, mais inquiétèrent les dignitaires qui y voyaient une atteinte à leurs droits.

Car il était admis, dans le monde ecclésiastique d’alors, que supprimer le Pape était véniel et souvent même utile à l’Église.

Ioanna pensa ensuite se créer des amis. C’était, on peut le dire, le plus difficile. Elle avait pendant des années vécu à Rome dans le souci presque exclusif de ne point être reconnue, et cela donnait à ses actes une sorte de brusquerie amère et une froideur qui éloignaient les gens.

Pourtant, dans son poste souverain sur l’Église chrétienne, il fallait se faire des fervents, ne serait-ce que pour être informé de tout ce qui se tramait, pour éviter les traîtrises, les émeutes longuement préparées, et les révolutions de palais.

Ioanna prit le parti d’abord de choyer les anciens amis de Léon IV et de tenter de se les rendre fidèles. Elle les couvrit d’or et leur passa mille extravagances de luxe ou de débauche sans protester, alors que son prédécesseur lui-même et quoique ce fussent là ses fidèles ne laissait pas de les rudoyer pour quelques abus.

La besogne apparut vite vaine. Ioanna avait trop vécu et connaissait trop bien tous les visages de la trahison pour ne pas voir que ces hommes l’avaient en réalité élue, non parce que propre à faire un Pape utile, mais contre tel ou tel autre qui leur était ennemi.

Alors elle changea ses batteries et s’entoura de jeunes prêtres, choisis parmi les plus intelligents et les plus actifs. Elle éloigna ensuite les dignitaires de l’autre règne.

Ce fut chose difficile et non sans danger. On lui dressa des pièges, on empoisonna son cuisinier, on aposta deux bandits à la porte de Saint-Jean de Latran pour lui dépêcher en passant un coup de poignard.

Elle devina tout et usa d’une autre porte.

Alors son orgueil du début s’aiguisa et il ne fut plus question, dans cet esprit ardent et combatif, que d’avoir le dernier mot dans tous grades.

Ses nouveaux amis étaient fidèles et fermes, mais le plus souvent insouciants et sans malice. La maturité leur manquait. Même, les vieux courtisans évincés firent courir le bruit que le Pape entretenait avec quelques jeunes évêques des relations contre la nature.

Ainsi passaient les jours, à dénouer des imbroglios quotidiens, à déjouer des complots renaissants et à constituer une police solide avec un noyau docile de protecteurs incorruptibles.

Quoi qu’il lui en parût, Ioanna se plaisait au fond à ces besognes ingrates. Elle se réjouissait de tromper ses adversaires et tirait une satisfaction puissante des succès que la lutte lui ménageait.

Naturellement, dans ce corps tendu par le besoin de se défendre et pour qui l’esprit n’était qu’une forme supérieure de la prudence, la question sexuelle n’existait plus du tout.

On a pu s’imaginer que la Papesse Jeanne vivait dans la débauche la plus infâme et la plus crapuleuse. C’est le sort des hommes d’attribuer à autrui les vices dont eux-mêmes sans doute useraient si le destin les plaçait assez haut dans l’échelle des pouvoirs.

Mais Ioanna, Papesse, était chaste, d’une chasteté rébarbative et dont il lui arrivait parfois même, intellectuellement, de souffrir. C’est qu’elle se demandait alors, parmi mille embûches connues et mystérieuses, dans un danger tous les jours proche et qui ne s’éloignait jamais, si la vie menée valait ces lourds soucis et cette écrasante besogne. Elle se souvenait de certains délires de ses sens comme un repu qui a mal à l’estomac se souvient de petits repas délicieux pris au temps où ses organes étaient sains. Mais elle savait aussi que le passé embellissait tout cela et que le plaisir sexuel n’est qu’un délire de dix secondes précédé d’un frisson qui ne dure pas plus de quelques minutes.

Tout cela d’ailleurs ne se trouvait même pas sans peine et sans dangers. Du moins il en avait été ainsi pour elle dans le passé. Il valait donc mieux y renoncer.

Lorsque pourtant lui venait le souvenir du temps où ses nerfs de femme étaient en besoin de vibrer sous la possession de l’homme elle eût abandonné volontiers ses précieux habits de soie venus des régions les plus lointaines de l’Orient, avec la Tiare et l’admiration de tous.

Elle éprouvait alors un grand dégoût de sa toute-puissance.

Mais qu’un des espions apostés autour de la Basilique vînt lui apprendre la présence, sur le passage qu’il lui fallait suivre le lendemain pour aller dans Rome, d’une troupe cachée de bandits, alors l’orgueil lui revenait. Son esprit tendu ne pensait plus qu’à déjouer le plan de ses ennemis. Elle faisait cerner les massacreurs et on en torturait trois ou quatre. Ils avouaient généralement avoir voulu sauter sur le Pape et sa suite afin de ne rien laisser de vivant.

Alors, Ioanna riait et se sentait heureuse. Sa félicité comportait une plénitude et une vigueur qui dépassaient de loin les plus cuisantes jouissances de l’amour.

D’autres fois elle surprenait un espion caché et le faisait égorger sans bruit. Elle parvenait aussi à surprendre un de ses irréconciliables ennemis dans une situation obscène avec quelque giton et on le dégradait de ses titres religieux, en grande pompe. Le malheureux, condamné ensuite à être conduit dans un couvent du Tyrol ou de la basse Autriche, était égorgé en route…

Dans cette lutte, pendant plus d’une année, Ioanna eut le dernier mot avec tous. Elle emplit les cachots de Rome de prisonniers dont, au surplus, aucun n’était innocent et on en brancha autant sans bruit dans la campagne romaine. Les grands supplices lui répugnaient, mais elle ne détestait pas de faire torturer, et, souventes fois, assista à des mises au supplice d’une ingéniosité affreuse et crispante.

C’est après ces scènes-là qu’elle retrouvait les ardeurs de Fulda au temps où Gontram l’aimait.


II

L’Amour revient


Et lui jurant que je ne l’aimais plus,
Je lui prouvai que je l’aimais encore…
Mme Dufrenoy. — Élégies. 1821.
(Les Serments.)


Ioanna faisait cependant face à tous ses devoirs avec une fermeté qui émerveillait les meilleurs juges.

Elle organisait les missions évangéliques, pour la conversion des peuples barbares, dans un soin et une connaissance des problèmes posés qui contrastaient avec l’ignorance dogmatique de ceux qui l’avaient précédée.

Elle régla les visites à Rome des évêques, qui parfois quittaient leurs diocèses sans nulle gêne, pour venir passer des mois à Rome dans les festoiements, les intrigues et souvent parmi les filles.

Elle choisit avec soin des légats pour des missions délicates, et ses envoyés, tant en matière diplomatique que par leur valeur et le respect du Pape qu’ils imposaient, firent beaucoup pour l’Église.

Elle ne croyait point en Dieu, mais voulant remplir noblement la besogne qui lui incombait, elle accomplissait les meilleurs actes et ne laissait rien traîner d’important.

C’est cette coutume de tout régler en hâte qui déconcertait le plus autour d’elle.

Ioanna reçut le roi Lothaire et s’entretint avec lui. Comme il venait réclamer pour deux de ses envoyés mis à mort avec l’autorisation du précédent Pape, la jeune femme, qui prenait en main les intérêts de la Puissance qui lui était dévolue, refusa de laisser poursuivre aucune enquête à l’intérieur de la Cité léonine.

Lothaire était de la race ecclésiastique de l’empereur Carloman et il aimait à protéger la papauté mais non point à la voir dominer sa propre force. Il sortit de Rome fort irrité, mais devenu prudent et soucieux.

Elle donna à certaines abbayes, où les règles de modestie et de chasteté étaient fort peu respectées, des avertissements sévères et fit expulser de l’une d’elles toutes les moniales qui l’habitaient. Il est vrai que le scandale était excessif puisqu’il était né quatorze enfants dans ce couvent de filles consacrées à Dieu et ayant fait vœu de pureté… Toutes furent emprisonnées à Rome et quatre seulement, que l’on tint pour les moins coupables, furent libérées. Elles devinrent les habituées de la rue aux prostituées et l’une d’elles épousa même un des fidèles du roi Lothaire. Par la suite elle donna naissance à une dynastie qui ne s’éteignit plus.

Ioanna, en accomplissant ces actes de justice, ne pensait jamais à sa propre vie. Elle assumait les responsabilités de la fonction voilà tout. Au demeurant elle ne pouvait haïr l’Église, qui lui avait révélé, à Fulda, le plaisir, et à Rome, la puissance.

Et puis faire régner un ordre sévère autour d’elle était le seul moyen de garder le trône et de dominer les embûches semées sur ses pas.

Elle signa des actes importants avec le Patriarche de Constantinople et avec le Calife de Bagdad. Elle envisagea un temps de chasser les Sarrasins de Sicile, mais craignit que sous couleur de constituer une armée pour descendre dans le Sud, on ne voulut surtout la descendre de sa sedia impériale.

Une méfiance extrême emplissait donc ses jours.

Et voilà qu’un matin du mois d’août 854, Ioanna rêvait dans sa bibliothèque, en feuilletant des rapports de police que l’un de ses fidèles venait de lui apporter.

On lui dit qu’un soldat voulait la voir.

Elle avait fait condamner sa porte et savait que ses ennemis préparaient quelque mauvais tour, dont il lui fallait d’avance démêler les trames.

Elle refusa de recevoir l’officier.

On revint dire que l’homme insistait et qu’il avait de très graves révélations à faire sur un complot.

Ioanna se leva, et, contrairement à son habitude quand elle recevait des inconnus, ne se couvrit point le visage. Ainsi le malheur entre dans les existences par quelque oubli…

Un homme apparut, suivi de trois secrétaires.

Mais lorsque le personnage eut franchi l’huis, un flot de sang empourpra le visage de la Papesse…

Elle congédia impérieusement, contre encore l’habitude, ses trois fidèles.

Elle avait reconnu Gontram.

Ils se regardèrent un instant, face à face, Ioanna palpait sous sa robe un poignard empoisonné.

Gontram se mit à genoux.

— Très Saint Père, bénissez-moi !

Elle étendit machinalement la main pour bénir.

Mais après un regard derrière lui, et voyant qu’ils étaient seuls, l’ancien moine de Fulda, le fils de Raban Maur, s’élança sur elle et dit violemment.

— Ioanna !

Elle le repoussa.

— Ioanna je n’ai pu t’oublier. Depuis des années je te suis et l’amour croît sans cesse en moi. Ioanna…

Il parlait à mi-voix, en tremblant de passion.

— Je t’ai vue hier passer devant saint Jean, et t’ai reconnue. Alors me voilà !…

Elle dit d’une voix blanche.

— Taisez-vous.

Ioanna, te voilà Pape. Ah ! ce n’était point indigne de toi, de monter si haut. Je t’aime. Je suis fou de désir de ta chair…

Il répéta :

— Des années, je brûlai pour toi. Dis, je vivrai désormais dans ce palais, je serai le plus fidèle de tes gardes, je veillerai sur ta grandeur. Je sais ce que veulent certains qui visent de monter sur le trône du Christ. Je les tuerai…

Il parlait avec fièvre, tenant sur ses lèvres les mains de la Papesse, et enfin il voulut l’embrasser.

Elle leva le poignard.

Mais, d’une main ardente, Gontram fouillait sous la robe immaculée, brodée d’or et d’argent, couverte de pierres précieuses…

Et Ioanna, brusquement défaite, poussa un soupir. Son corps se tendit.

— Ioanna… Ioanna, souviens-toi de nos délires de Fulda, de nos violences, de nos ardeurs…

Elle n’entendait plus, pâmée, c’était à cette minute la proie féminine qui trop compta sur sa volonté pour vaincre les faiblesses de l’amour, mais qui brusquement succombe…

Et Gontram la prit.

Elle ne poussa point d’appel et resta roide dans sa pâmoison rageuse de femme désespérée que la chair domine. Elle avait perdu le sens des choses et les réalités tournoyaient dans son âme affolée.

Enfin elle reprit conscience. Devant elle, embrassant dévotement ses genoux sous la robe levée Gontram, fou de passion, semblait atteint de délire.

Ioanna le regarda avec une sorte de fureur âcre. Elle sentait le sang courir à grandes foulées dans son corps. Où en était sa vie à cette heure ? Tout l’édifice croulait qu’elle avait édifié si patiemment.

Horreur Et cela pour cet imbécile qui demain sans doute la trahirait lui aussi…

Elle fronça ses sourcils. Le désir et son insatisfaite ardeur passa dans ses nerfs avec une colère puissante…

Le poignard était toujours là.

Elle le leva.

Gontram ne voyait rien. Il avait tant dû rêver de ce corps jadis à lui, que, le retrouvant et le courbant sous sa volonté, il en tombait dans une sorte de délire religieux.

Il murmurait :

— Je devais te découvrir pour te livrer au bourreau, mais c’était en vérité pour le seul bourreau de mon amour. Ioanna, dis que tu m’aimes aussi !

— Oui, fit-elle avec un ricanement.

Et le poignard décrivit une courbe luisante puis vint frapper l’amant à la nuque, car il avait le front baissé vers le centre vivant de sa maîtresse.

Il eut un cri, sursauta, leva une face soudain blême et affolée, puis chut en arrière avec un soupir désespéré. Ioanna abaissa sur son corps féminin la robe somptueuse.

Une lourdeur lui pesait aux lombes.

C’était la fin du plaisir pris sans le vouloir et le savoir. Elle se dirigea en hâte vers la porte secrète qui conduisait à son appartement.

Derrière, il y avait deux de ses plus fidèles sbires.

D’une voix froide elle dit :

— Emportez et jetez secrètement cette charogne qui est là. C’est un envoyé de nos ennemis et je m’en suis débarrassée.

Elle parlait lourdement, mais ses gestes restaient pleins de majesté.


IV

La Procession


Thémire un jour, dans son boudoir
Avec un disciple d’Apelle,
S’explique ainsi sur son vouloir :
Mon cher Artiste, lui dit-elle,
Rendez-moi ce séjour charmant,
Mais ne me faites pas d’enfant.
Œuvres de Boufflers, 1792.
(à Mme de la Reynière).


Le corps de Gontram fut transporté en quelque cachette puis, le soir venu jeté au Tibre sans nul souci. On était assez accoutumé, autour des Papes, à ces abolitions étranges et à ces visites de personnages qui ne reparaissaient jamais. La Majesté papale couvrait tout d’ailleurs de sa prestigieuse grandeur. Il fallut quelques rois mal éduqués pour se plaindre parfois que leurs légats franchissaient les portes du Palais papal puis s’effaçaient comme par une trappe. Léon IV avait même eu, pour cela, maille à partir avec Lothaire. En ce qui concernait Gontram, il ne possédait ni le prestige, ni la suite, ni la fonction qui eussent pu attirer l’attention sur sa disparition. Nul ne songea à lui.

Le renom de Ioanna ne fut donc point atteint. Les seuls êtres connaissant l’aventure, tout au moins dans sa conclusion, furent des serviteurs spécialisés dans toutes besognes meurtrières. D’abord ils ne parlaient jamais de rien, ensuite, trouvaient la mise à mort d’un ennemi chose trop naturelle.

Et s’ils eussent pu se plaindre c’est parce que Ioanna ne leur donnait pas assez de besogne criminelle à accomplir.

Croire que la Papesse pût avoir quelque remords serait aussi errer. Elle sentit un moment la tiare chanceler sur sa tête. Lorsque Gontram était entré ç’avait été une émotion terrible au fond de son corps terrifié. Se savoir libérée de ce danger lui apportait plutôt une joie profonde, une sorte de certitude apaisée d’amener sa vie à un terme normal dans le poste magnifique auquel, habituée, elle trouvait un charme prodigieux.

Mais que sa sexualité se fût émue lui faisait sentir le danger de vibrer autrement que d’esprit. Elle jura de ne plus savoir qu’elle était femme et la chasteté serait désormais sa loi.

Par un phénomène sans doute explicable, du jour où elle prit le parti d’oublier à jamais les délices de la chair, elle fut hantée par les souvenirs de sa vie aventureuse et rêva sans cesse des scènes d’amour qu’elle avait jadis vécues.

Ce fut un âpre débat au fond de cette conscience murée.

Une voix insidieuse lui disait que s’abandonner à quelque homme de sa suite, en le tuant après, n’aurait aucune conséquence et la soulagerait de sa hantise.

Elle souffrit de ne pouvoir confier à personne le combat farouche que se livraient sa volonté et son désir. Si elle eût eu un ami, un confident, la chose aurait sans doute cessé de ravager sa conscience. Mais obligée de celer tout au fond d’une pensée hermétique, elle connut maintes fois la peur de verser dans une sorte de folie.

Elle recommença de croire en Dieu. Une vague mystique la ressaisit et elle édifia tout le monde par les marques d’une dévotion exaltée. Les temps où, à Fulda, elle sentait vraiment la foi inonder son cœur comme un dictame, reparurent et la remplirent de voluptés.

Elle s’émacia et devint plus dure contre les prêtres débauchés, contre les évêques simoniaques qui pullulaient, et contre les dignitaires épris de luxe et de sybaritisme.

Elle décréta des limitations alimentaires pour la table des notables, et ce fut un beau tohu-bohu dans Rome.

Ensuite elle interdit aux évêques d’avoir des équipages de chasse, comme certains qui poussaient même bien plus loin le goût, tout en étant d’Église, de suivre les plaisirs séculiers. Elle signa d’importantes bulles pour régler la vie dans les monastères et fit brûler vifs trois moines de Prum qui avaient violé une bergère.

C’est alors que le plus terrible souci remplaça tous ceux qui la harcelaient et qui lui semblèrent désormais des ombres.

Elle se découvrit enceinte.

Gontram, avant de mourir, l’avait donc fécondée, le jour tragique où il la possédait durant l’audience si atrocement close.

Ioanna eut une crise de fureur et de haine qui la tint trois jours au fond de son palais, sans que personne ou presque pût la voir. Ensuite elle reparut, mais chacun nota son regard dur, ses gestes nerveux et ses paroles rares.

On pensa qu’un poison lent agissait, administré par Benoît, prêtre de Saint-Calliste, qui ambitionnait de succéder à Jean VIII. Cependant Ioanna vivait toujours. Elle suppliait Dieu sans répit de libérer du faix qui grandissait dans ses entrailles et qui devait, sans nul doute, causer sa perte.

Mille projets étranges la hantèrent durant des mois. Elle pensa fuir en secret et disparaître en se vêtant en mendiante. D’autres fois, elle faillit faire venir une avorteuse célèbre. Mais les impossibilités de tant d’actes désespérés apparaissaient vite. Ioanna avait dressé autour d’elle un mur de protection si solide et si savant qu’elle n’en pouvait elle-même sortir désormais.

Elle passa des nuits misérables à pleurer et crut parfois que c’était le remords de ses fautes. De là lui vint une nouvelle fièvre de foi et de contrition. Sachant l’impossibilité de se confesser à un prêtre, elle se confessa à Dieu et suivit des pénitences folles qu’elle croyait ordonnées par le ciel.

Puis son humeur changea. Elle s’éloigna de la religion et chercha un autre Dieu à invoquer. Elle pria successivement toutes les divinités connues, et son affection revint à celles de l’Olympe hellénique. Ioanna pensa qu’elles la punissaient de son infidélité.

Le temps marchait cependant et elle sentait son enfant peser sur ses lombes, alourdir sa marche et troubler le fonctionnement de ses organes.

Elle se mortifia, espérant ainsi chasser cette vie acharnée à la perdre au fond de sa chair. Ce fut en vain. Il semblait qu’une volonté inexorable la menât au bout terrible de son destin de femme ayant usurpé un pouvoir surhumain.

On arriva en avril 855.

Ioanna, sanglée et le corps tenu étroitement dans des bandes d’étoffe, avait jusqu’alors pu dissimuler tout, sauf qu’elle fût malade. Ses yeux cernés et son visage las permettaient toutefois bien des espoirs à ceux qui ambitionnaient de lui succéder.

Or, le 17 avril de cette année-là, l’Église célébrait à la mode antique la fête des Ambarralia, comme on disait aux temps païens, ce que l’on nommait désormais les Rogations.

Ce jour-là une immense procession quittait la Basilique de Saint Pierre, pour se rendre à Saint Jean de Latran. C’était, au renouveau, une des cérémonies les plus aimées des Romains et elle se faisait avec tout un attirail de costumes éblouissants, de pieuses reliques, d’objets consacrés que le peuple ne voyait guère qu’en cette circonstance-là.

Le Pape, au centre de la procession, était à cheval selon la coutume. Il bénissait à droite et à gauche et la foule romaine poussait des vivats en se mettant à genoux.

Ioanna avait enfin décidé, de recourir à la fameuse empoisonneuse Herunia, dont on disait qu’elle sût libérer les femmes enceintes, sans les faire souffrir, en peu d’heures. Son dessin était de la faire venir à la suite de cent plaintes portées contre elle et de lui imposer la libération d’une femme dont elle ne verrait pas le visage. Un de ses fidèles, une brute épaisse, assassin dévoué qui, en quittant la demeure papale, risquait toujours de se faire pendre, mènerait l’empoisonneuse dans la pièce où Ioanna, après l’avoir reçue d’abord, se serait étendue, masquée, et offrirait son corps nu pour se voir enfin séparée de l’enfant qui l’accablait.

Ce parti pris lui donna le repos de l’esprit. Il ne fallait plus attendre que le surlendemain. Son fidèle savait la demeure de l’empoisonneuse et la surveillait. Il l’amènerait lui-même, dès l’aube, quand tout dort à Rome.

Ce soir-là, enfin, elle serait redevenue maîtresse de son avenir. La nuit passa. Ioanna ne dormit que quelques minutes. Un rêve affreux la tourmentait. Elle s’y voyait brûlant aux flammes de l’Enfer, avec, dans sa chair, un long morceau de fer chauffé au rouge qui jamais ne refroidissait. Cela lui apportait un tourment si affreux qu’à l’imaginer la sueur coulait sur son visage et les ongles de ses mains entraient dans sa peau.

Enfin le soleil se leva. Le lendemain, à pareille heure, elle serait délivrée. Cependant, on hâtait tous les préparatifs de la procession qui avait lieu avant le milieu du jour.

Ioanna, lasse et anxieuse, se serra fortement le corps dans une pièce d’étoffe mince et solide, but deux verres d’un alcool violent destiné à lui donner la force nécessaire pour accomplir à cheval le lent périple processionnel, et se sentit plus vigoureuse.

Elle prévit le cas d’une chute de sa monture et se vêtit les cuisses d’une sorte de culotte destinée à protéger le secret de son corps. Elle pensa à tout avec une grande lucidité. L’esprit clair et la parole brève, elle donna aussi des ordres pour que la procession pût avancer un peu plus vite qu’à l’accoutumée.

Et le moment vint…


V

La Dernière Aventure


Si fut tantôt faict un édict
Que jamais Pape ne se fist
Tant eust-ils de science au nas
S’il ne montrait le doy petit
Enharnaché de son hamas.
(Poésie du xve siècle. Auteur inconnu.)


Ioanna monta à cheval. C’était une bête paisible et immaculée qu’on lui offrait, et d’ailleurs la selle de cuir blanc lui sembla commode. En même temps, les premiers pas de la jument lui montrèrent qu’elle pourrait sans doute aller jusqu’au bout sans trop souffrir.

La procession s’organisait selon son ordre coutumier. On dressait le dais géant qui devait abriter le Pape sur sa monture et les enfants jeteurs de fleurs, à la façon païenne, commencèrent de se mettre en marche. Ils avaient des robes blanches et bleues et des petits paniers portés sur la hanche. L’immense odeur de rose répandait devant la procession une sorte d’hymne parfumée.

Ce fut le départ.

Ioanna regardait tout, sous un auvent doré. Autour d’elle ses dignitaires favoris, ses soldats vêtus de leurs plus beaux habits et une cohue de prêtres attentifs à suivre dans la cérémonie les usages déjà anciens se pressaient fiévreusement. Il y eut deux séries d’enfants, les tout-petits, qui étaient des deux sexes puis les plus grands, qui étaient des adolescents portant sur le dos des ailes de carton couvertes de plumes blanches.

Et trois d’entre eux menaient par des galons de soie un condamné à mort qui serait gracié par sa Sainteté à l’entrée de Saint-Jean de Latran. On le livrerait alors à l’autorité civile, représentée par les soldats de l’Empereur, qui… en feraient selon leur gré.

Derrière les enfants et le condamné venaient des massiers portant des croix d’or, ou des encensoirs. Ils étaient vêtus de pourpre et suivis chacun par un enfant blanc.

Alors, sur des coussins dorés apparaissaient les saintes reliques. Il y avait d’abord la pointe de la lance de Longin, le légionnaire romain qui frappa le Messie Jésus sur la Croix. Cette pointe avait été découverte par la mère du grand Empereur Constantin en 316.

Ensuite, venaient treize morceaux de la vraie croix, faite comme chacun sait, avec l’arbre même de la Science du Bien et du Mal, qui, déraciné de l’Éden par le Déluge, était venu se planter ensuite au pied du Golgotha, où les charpentiers juifs le retrouvèrent pour en fabriquer l’instrument de supplice sur lequel devait mourir le Sauveur.

C’est encore à Hélène, mère de Constantin, que l’on devait la découverte des fragments de la vraie croix. D’autres étaient à Constantinople. Ils devaient être rapportés vers 1180 par Baudouin, après la Croisade…

Enfin il y avait le portrait de Jésus fait par saint Luc, tableau miraculeux s’il en fut, puisqu’il a réalisé maint miracle dont celui de guérir Abgare, roi d’Édesse, d’un eczéma. Il est vrai que le patriarche de Byzance prétendait aussi avoir la véritable Sainte Face, mais Sa Sainteté le Pape Vitalien, qui fut le soixante-dix-septième successeur de saint Pierre, avait certifié la relique de Rome la seule authentique.

Derrière suivaient quatre mille reliques diverses de saints, dont une empreinte des genoux de saint Pierre, portée par quatre hommes sur un drap rouge.

Et c’était alors la foule serrée des dignitaires aux fonctions vagues ou réelles, créés par une lignée de plus de cent papes, et qui, une fois leur office précisé, ne disparaissaient jamais. Il y en avait dont les noms mêmes étaient devenus incompréhensibles parce que depuis trois siècles leur rôle exact se trouvait oublié. D’autres étalaient leur importance immédiate dans des costumes surchargés de dorures. Ainsi du joaillier papal. Ainsi des danseurs de Sa Sainteté, qui devaient disparaître à Rome car leur titre rappelait un peu le paganisme, mais restèrent jusqu’au vingtième siècle à participer aux fêtes religieuses de quelques villes d’Espagne. Et ils y usent encore des castagnettes…

Il y avait enfin toute la hiérarchie, complexe déjà, des abbés, des évêques et des cardinaux. Car certains cardinaux n’étaient pas prêtres, d’autres étaient simples diacres, et d’autres évêques, de même que quelques abbés étaient mitrés. Chacun, jaloux de sa place, la tenait avec raideur dans son costume de cérémonie, et en surveillant ses voisins afin que nul ne marchât devant le rang qui lui était dévolu.

Tout ce monde ecclésiastique vivait, en temps normaux, à Rome ou alentour, dans le plus complet désintéressement des choses de l’Église. Ils chassaient, buvaient, se livraient à toutes les joies de l’amour et des amours, sans tirer souci de leurs grades dans le monde religieux.

Mais, pour les processions importantes, ils apparaissaient nantis d’une gravité démesurée et le peuple s’émerveillait avec naïveté de voir tant et tant de personnages inconnus orner le cortège de Sa Sainteté.

Après le défilé des gens d’Église et soutiens de la papauté, encadrés de soldats aux rudes faces et qui, pour fidèles, ne l’étaient sans doute pas au delà de la solde qu’on leur versait, venait enfin la haquenée papale.

La précédant, marchaient, à la façon asiatique, des porteurs de flabellums. Ils agitaient leurs éventails au bout de longues perches dorées.

Devant le cheval venait le porteur de Tiare. Il la tenait sur un coussin blanc. C’était celle de saint Sylvestre, avec une seule couronne. Au temps des Papes d’Avignon on y adjoignait seulement en hauteur une seconde couronne, puis Urbain V en plaça une troisième…

Pour être plus légère qu’avec trois couronnes la Tiare de Sylvestre était déjà lourde, et peu de Papes la portaient durant les processions. Ioanna en avait une imitation d’étoffe d’or sur le front.

Deux fanons garnis de pierres précieuses pendaient sur ses joues.

Enfin, à droite et à gauche de Sa Sainteté, sous le vaste dais, marchaient deux chapelains mitrés. L’un d’eux portait l’astérisque d’or sur quoi on partage l’hostie, l’autre le chalumeau avec lequel les fidèles aspirent une gorgée du vin consacré. Il est également d’or et se tenait debout dans un calice d’argent.

Ioanna cependant tremblait de douleur, et chacun pouvait suivre son angoisse comme une preuve de dévotion ardente, d’inspiration divine et de mysticité.

Mais c’étaient les douleurs de l’enfantement.

Son cheval tenu à droite et à gauche par six cordons de soie aux mains de six prêtres fidèles avançait avec trop de lenteur. Les psaumes roulaient sous le ciel d’avril et parfois un des dignitaires jetait une phrase latine qui résonnait, et que redoublaient cent voix fraîches d’adolescents.

Ioanna, les mains abandonnées, les yeux presque clos, tendait toute son énergie pour aller jusqu’au bout de ce supplice. Elle sentait son ventre éclater, ses cuisses étreignaient la selle avec violence et la houle des crispations musculaires destinées à évacuer l’enfant allait en croissant de minute en minute.

Elle murmura :

— Mon Dieu ! Mon Dieu !…

Des paroles privées de sens tournoyaient dans sa tête vide. L’immense tumulte de la procession se répandait en elle comme un appel de mort et elle n’avait plus la force de soulever la main pour bénir.

Elle voulut prier. Quoi, il fallait une heure au plus et ensuite elle irait à Saint-Jean de Latran, dans la chambre secrète, où elle se délacerait, puis libérerait l’autre vie qui voulait sortir…

Elle pria un peu, mais les mots n’avaient plus de sens et le rêve infernal de la nuit reparut.

La sueur coulait de son visage jauni. Le dos voûté, les regards éteints, l’oscillation de son torse à chaque pas du cheval, disaient sa torture que nul ne pouvait comprendre.

Et le malheur imminent advint.

On passait entre l’Église Saint-Clément et l’Amphithéâtre de Domitien nommé Colisée.

Il y a là une place où la foule était rassemblée et chantait un psaume, lorsque soudain… Ioanna évanouie chut en avant sur le garrot de sa monture, puis glissa de côté et tomba lourdement à terre.

Personne n’a vu par devant cet accident inattendu, et on continue à progresser et à chanter.

Mais la foule, frappée par cette chute, s’élance familièrement et déborde les soldats. Le Pape est là, à terre, jambes écartées et il gémit sourdement.

Une Romaine familière, sans plus de façons, soulève Ioanna et tente de l’asseoir en murmurant des paroles à la fois respectueuses et cordiales.

Mais elle pousse un cri, retrousse la robe blanche, défait hâtivement les linges que la Papesse s’est roulés autour du ventre, fouille, puis se relève avec un cri de stupeur, mais sans honte.

Elle tient un enfant entre ses mains, un enfant dont la chair mouillée luit sous le soleil.

Et les prêtres qui accourent, les cardinaux, les soldats, les curieux, tous, hébétés, voient cette chose en quelque sorte miraculeuse :

Le Pape qui vient d’enfanter.

Une cohue prodigieuse s’accumule. Des rires et des lazzis sonnent dans le silence apitoyé ou haineux. On ne sait que dire et que faire.

Ioanna, étendue sur le sol sous le col de sa jument paisible qui la contemple d’un œil rond, agonise sans que personne se soucie d’elle et sans reprendre connaissance.

Elle offre à tous les regards sa féminité étalée. Sous la robe blanche brodée d’or, une large tache de sang progresse et fait un ruisseau. Sa face est blême et creuse. Les yeux sont fermés. Le Grec Macaire reconnaîtrait l’accouchée de la route d’Engelhem. C’est seulement sa fille…

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Au-dessus, le ciel de printemps répand son azur comme une bénédiction dernière. Des oiseaux chantent. Au loin, on continue, sans rien savoir de l’extraordinaire aventure, à jeter des fleurs.

Et, à travers le monde, la vie qui ne connaît point d’arrêts coule selon le même rythme, sans souci de cette chose étrange qui vient d’advenir durant la procession papale des Rogations. Peut-être un ironiste dira-t-il que ce fut là un beau jour car les Rogations consistent à demander à Dieu la fertilité et la prospérité des choses humaines.

Et ne venait-il pas d’y naître précisément un enfant.

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Ioanna, Papesse, fut enterrée sans les pompes de l’Église, mais le peuple romain ne l’oublia pas car elle aimait à faire l’aumône et ne persécutait point les pauvres. On éleva donc sur sa tombe un monument qui la représentait, tiare en tête.

Le Pape Benoît III fit détruire ce monument.

Depuis lors les nouveaux élus des Conciles furent tenus, presque jusqu’à nos jours, de montrer qu’ils étaient hommes dans un fauteuil percé fabriqué de telle sorte qu’en passant dessous la vérification du sexe fut possible. On voulait que l’élection de Ioanna ne se renouvelât jamais plus. Le maître des cérémonies du Pape Léon X, entre tant, nous a laissé le détail de la cérémonie du fauteuil percé. Mabillon a décrit aussi ce siège curieux.

Quant à l’enfant de la Papesse Ioanna, il fut emporté par la femme qui avait accouché la malheureuse, et on tenta en vain de le retrouver.

Il nous plaît de croire que son destin fut original, que ses descendants devinrent illustres.

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Ainsi vécut et mourut Ioanna, enfant du hasard, moine, soldat, mendiant, brigand, prostituée, épouse de pachas, chamelière, philosophe, évangéliste et Papesse.

  1. Les moines de Saint-Gildas.