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La Pensée et l’Action/02

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La Pensée et l’Action, Texte établi par Frédéric Joliot-Curie, Georges Cogniot, Paul Labérenneles Éditeurs français réunis (p. 11-33).



PAUL LANGEVIN


Par Georges COGNIOT



De longs mois, déjà, se sont écoulés depuis que Paul Langevin a cessé d’être parmi nous. Personne ne soutiendrait, cependant, que sa présence morale, son influence, son action quotidienne aient diminué. Pour nous, surtout, ses proches et ses amis, il est toujours là, avec cet art charmant de se communiquer directement et de se donner tout entier, avec ce rayonnement de bonté et cette chaleur à partager les peines, les joies et les efforts, avec cet altruisme et cette bienfaisance aussi profonds que sa sagesse dans le conseil, sa force de jugement volontiers malicieuse, son intelligence des grands enchaînements et des grandes perspectives. Mais ce n’est pas assez que ce contact vivant subsiste avec quelques-uns : l’ensemble du pays, et d’abord la classe ouvrière et les intellectuels attachés au progrès, veulent entendre encore l’enseignement direct, la voix de Langevin.

Remercions donc Paul Labérenne du soin fidèle et éclairé avec lequel il a recherché — dans une production considérable, en partie inédite, en partie dispersée par la guerre et la répression — les textes les plus propres à restituer tel qu’il fut le savant et le communiste. Et que notre reconnaissance aille en même temps à ceux qui l’ont aidé, gardiens de manuscrits précieux, religieux dépositaires de grands souvenirs.

Le mystère de Paul Langevin était sa perpétuelle jeunesse d’esprit. Il s’est porté en avant, porté au combat et à la victoire, jusqu’à la fin. Il se renouvelait par une curiosité et une ardeur inépuisables à l’âge où, d’habitude, ses pairs jouissent, dans l’immobilité, d’une gloire consacrée. Sa vie intellectuelle et pratique a été, cinquante ans, un drame, une progression, une conquête.

Tel nous l’avons connu, tel ce livre voudrait le faire revivre, En marche. Procédant, en physique, de la grande crise de la fin du siècle dernier pour aboutir, par des luttes qui durèrent des dizaines d’années, à la pleine possession de la méthode du matérialisme dialectique. Procédant, en politique, du démocratisme des dreyfusards pour devenir, par une longue ascension, le militant du parti de la classe ouvrière et le héros de la lutte contre l’envahisseur fasciste. Ainsi il noue et dénoue l’éclatante péripétie de l’humanisme français contemporain. Nombreux, déjà, furent les intellectuels de sa génération et de la génération de ses fils, parfois venus de très loin, qui ont marché avec lui, selon le même choix et la même direction. Mais son exemple perpétué par des souvenirs tels que ce livre, quel stimulant pour toute une jeunesse intellectuelle qu’il aimait si fort et qui apprendra de lui la modestie, la gravité, la capacité de trouver sa place sans malaise et sans vaine prétention dans le mouvement ouvrier !



Paul Langevin a très souvent rappelé lui-même dans quelle crise la physique, sa spécialité, était entrée au tournant du siècle et comment, en 1895, ses propres débuts dans la recherche scientifique avaient exactement coïncidé avec la découverte des rayons X par Roentgen. Depuis lors, de nombreux physiciens ont estimé à tort que la science dans son état nouveau réfutait le matérialisme. Ils ont prétendu qu’avec la désintégration de l’atome, la matière s’évanouissait. Ils ont « démontré » que le monde est limité dans l’espace et dans le temps, conception qui appelle de toute évidence l’hypothèse créationniste. Ils ont prêté à l’électron un libre-arbitre mystique. Ils ont nié la capacité de l’homme de connaître les lois objectives de l’univers. Et en « prouvant » de la sorte l’absence d’un développement régulier dans le monde, par conséquent aussi l’impossibilité du progrès, ils livraient la forteresse de l’intelligence à la mystique et au fidéisme.

Paul Langevin a de tout temps combattu ces tendances, affirmé la possibilité humaine de pénétrer les lois de l’évolution naturelle, exalté l’intelligence et la raison. C’est en développant de telles conceptions dans un sens logique, durant des dizaines d’années, qu’il est arrivé à ce couronnement de l’humanisme : le matérialisme dialectique.

Né dans le peuple travailleur, constamment resté lui-même au contact de la technique, Langevin, dès l’origine, a gardé l’attention concentrée sur la liaison de la théorie et de la pratique. C’est ainsi qu’à un premier niveau de leur conjonction, il se préoccupait par exemple, comme Descartes autrefois et comme le fait à son tour la science soviétique contemporaine, des prolongements de la vie humaine permis ou rendus probables par la science. À un étage supérieur, la science assumait pour lui une fonction morale : elle devenait facteur de sécurité au sens du matérialisme épicurien, c’est-à-dire facteur du bonheur individuel fondé sur le refus que la raison oppose au surnaturel et à la peur du surnaturel. Enfin, à un degré plus élevé encore, la science lui apparaissait comme un « effort de compréhension et de synthèse » serrant le réel de plus en plus près. Longtemps avant de faire profession explicite de marxisme, Langevin montrait la progression ininterrompue du labeur scientifique de l’humanité en insistant en particulier sur le dépassement du matérialisme mécanique par la recherche contemporaine, sur l’impossibilité d’étendre les lois et formules du mécanisme classique aux particules constituant la matière.

La conception idéaliste des mathématiques, si répandue en France, si habile à s’insinuer jusque dans la pensée des hommes chez qui on s’attendrait le moins à la rencontrer, n’avait pas d’adversaire plus résolu. « La géométrie est un aspect de la physique », avait-il coutume de dire. Il s’irritait du caractère de science achevée, universelle et définitive, conféré à la mécanique par l’enseignement de trop nombreux mathématiciens, alors qu’en réalité, la mécanique newtonienne représente seulement « une première approximation, l’aspect le plus superficiel des corps aux faibles vitesses et à l’échelle humaine ». Il s’élevait contre ce qu’il appelait « la colonisation de tout le restant de la physique par la mécanique rationnelle ».

Autre preuve frappante de la rare liberté d’esprit de Paul Langevin, de son dédain à l’égard de tous les préjugés, des opinions régnantes, de l’orthodoxie universitaire : il ne fut jamais dupe de l’orgueilleuse théorie de la « mentalité primitive », si commode pour les impérialismes lancés à la conquête des peuples prétendus sauvages. Les peuples opprimés eurent toujours en lui un ami. Il soutenait à chaque occasion qu’il n’y a pas de différence de nature, — pas de différence au point de vue des opérations de l’esprit, c’est-à-dire surtout au point de vue de la possibilité de prévoir, — entre la connaissance rudimentaire dite du sens commun et la connaissance plus complète et plus abstraite dite scientifique. D’où il suit en particulier que « la science est accessible à tous ».

Cette rupture catégorique avec la sociologie vulgaire soi-disant française débarrassait sa route d’un obstacle où plus d’un homme de sa génération a achoppé : l’orgueil d’appartenir en quelque sorte à une humanité élue, privilégiée.

On discerne sans peine le lien qui unit une pareille confiance dans la raison de l’homme commun à la volonté de lutter contre l’idéalisme réactionnaire destiné à obscurcir dans les masses leur conscience du monde.

Dans sa conférence à l’école Edgar Quinet sur la valeur sociale de la science, — un de ces puissants exposés de vulgarisation qu’il aimait à présenter aux publics les plus divers, et auxquels il apportait un soin exquis, — avec quelle flamme Langevin ne s’élevait-il pas contre ceux qui veulent faire du monde « fantaisie et mystère », alors qu’il est « enchaînement régulier » et qu’il obéit à des lois dont la connaissance est pleinement vérifiée par notre pratique, par notre art de presser sur les boutons pour obtenir des résultats déterminés, — comme il disait dans son langage populaire et imagé.

Dans les discussions qui opposaient entre eux les physiciens des diverses tendances, la position de Langevin était sans équivoque. Pour lui, l’atome avait une réalité objective [1], il était soumis à la nécessité objective selon les lois qui lui sont propres. Langevin pensait exactement comme son collaborateur et son gendre, notre cher et grand Jacques Solomon, déclarant en 1939 à la onzième semaine internationale de synthèse à propos du concept de matière et des transformations des aspects qualitatifs de la matière (transformations photons-électrons et électrons-photons) :


Il ne faut pas attacher un sens trop littéral à ces expressions de matérialisation et de dématérialisation qui indiquent simplement des passages d’un état matériel à un autre [2].


En ce sens, dès le début du siècle, Lénine avait riposté aux physiciens qui prétendaient que la matière avait disparu, en montrant que ce qui avait disparu, c’était seulement l’ancienne conception de la matière. Lénine indiquait qu’en fait, l’esprit humain avait franchi une limite de plus dans sa pénétration progressive au plus profond de la matière.

Quelle nouveauté était donc intervenue ? On avait établi que l’atome a une structure électrique. Contradiction qui sembla plonger la physique dans l’abîme. En effet, pour autant que l’électricité est une forme d’énergie, on était obligé de croire que la matière, faite d’atomes, est constituée par de l’énergie ! Mais pour autant que les quantités élémentaires d’électricité étaient susceptibles de mesure précise quant à leurs dimensions et à leur poids, on était obligé de croire que l’énergie électrique est une forme de matière. Ainsi, la matière devenait en dernière analyse de l’énergie, et l’énergie de la matière [3].

C’est si vrai qu’à une date plus récente, la « matérialisation » du rayonnement a été opérée effectivement au laboratoire : on sait transformer des photons (grains de lumière) en électrons (constituants de la matière).

Que veut dire tout ceci ? Simplement que « la distinction entre énergie et matière tend de plus en plus à s’estomper » [4]. En d’autres termes, que l’atome est une unité des contraires ; que des deux termes énergie et matière, chacun ne se comprend que moyennant son opposé ; ou plus généralement que la réalité est la matière active ; le mouvement, le changement est le mode d’être de la matière, comme Engels l’avait énoncé dans l’Anti-Dühring [5]. La contradiction réside dans les choses, et la physique moderne est le triomphe de la dialectique.

Paul Langevin, qui dès 1926 demandait à la science de procéder, pour résoudre ses contradictions, « sur le rythme hégélien » [6] est entré dans l’histoire de la pensée française comme le premier savant dans toute la gloire du terme qui ait saisi, au bout d’un long effort, l’unité dialectique de l’identité et de la différence dans le phénomène physique et proclamé la vérité et la nécessité du marxisme à partir des démarches et des résultats de la physique.

Langevin, — l’homme dont Albert Einstein a dit :


Il me paraît certain qu’il aurait développé la théorie spéciale de la relativité si cela n’avait été fait ailleurs ; car il en avait clairement reconnu les points essentiels [7]


a été définitivement conduit au matérialisme dialectique par cette théorie de la réalité, qui a détruit, pour reprendre un de ses mots, les dernières idoles métaphysiques — l’espace absolu, le temps absolu, la masse absolue — en apportant, après tant d’autres preuves, une confirmation éclatante du mode de penser marxiste.

De cette négation de tout mouvement absolu, les sophistes de l’idéalisme ont essayé de tirer la conclusion que… le mouvement n’existe pas en réalité. Einstein prouve juste le contraire : il prouve qu’il n’y a que le mouvement de réel. Dès lors, tout mouvement particulier, c’est-à-dire tout existant, est relatif.

La philosophie et la science non dialectiques, le mécanisme classique supposaient un espace abstrait où les choses se déplaçaient. De même, un temps abstrait où les événements se produisaient. Einstein a montré que l’espace et le temps sont simplement des manières d’être de l’univers et non des conditions préalables, non des cadres absolus indifférents à leur contenu et au fait même d’avoir un contenu. L’univers n’est pas comme nous, qui avons besoin d’un espace autour de nous pour nous mouvoir ; l’univers est toute chose en tout lieu, et il n’y a pas d’espace plus large que lui où il puisse aller et venir. Pareillement, il est la succession même des événements et il ne saurait donc s’insérer dans un temps-cadre extérieur à lui. Newton « expliquait » les mouvements compliqués des astres par l’existence d’attractions s’exerçant à distance entre des corps mobiles dans un espace invariablement euclidien, rigide, indéformable ; la relativité admet au contraire que chaque corps influe sur les propriétés de l’espace et du temps où il se trouve, modifie et incurve l’espace-temps, déformation qui agit à son tour sur le mouvement des corps voisins [8].

Il ne résulte de là rien d’autre que la substitution d’une loi générale d’interdépendance, loi dialectique, au mystère impénétrable de l’attraction à distance selon Newton. La science corrobore donc ce que le matérialisme dialectique avait toujours affirmé : le monde entier n’admet qu’un absolu, l’abstraction du mouvement ; la nature est l’interaction des différents mouvements, tous à caractère relatif ; de même, l’espace et le temps sont interdépendants (associés dans une unité, dite espace-temps) comme ils sont relatifs à leur contenu, et non pas fixes, inflexibles, impossibles à « incurver ».

La science elle-même, à l’instar de l’univers matériel, est en perpétuel mouvement et innovation. Langevin écrit dans une note inédite :


Processus dialectique du développement de la science parallèle au processus dialectique du développement de l’histoire et de la vie.


L’« effort violent » de la science [9] est provoqué chaque fois par la nécessité de surmonter une contradiction qui se forme [10]. Elle triomphe des idées périmées par des idées nouvelles qui semblent d’abord « paradoxales » et « diaboliques » (Langevin aimait à citer le scandale causé par l’introduction révolutionnaire de la notion de potentiel au temps de son enfance, et par la notion d’entropie au temps de sa jeunesse, toutes deux d’abord « imbuvables », « rébarbatives » et pourtant devenues rapidement familières) ; — la science avance par crises : crise de la physique nucléaire, crise des quanta, crise de la relativité.

La grande loi dialectique du progrès par bonds et de la transformation de la quantité en qualité est formulée dès l’époque de la conférence de 1937 sur La contribution des sciences physiques à la culture générale :


Le progrès (de la science et de la philosophie) s’accomplit à travers une série de crises provoquées par l’accroissement si rapide que permet la méthode expérimentale au point de vue du nombre […] des faits.


Ainsi triomphait « le sens du mouvement » dans la science et l’entendement, de même qu’il triomphe dans la nature.

Langevin se reportait toujours aux sources, au commencement des écoles, à Euclide plutôt qu’à ses traducteurs ; à Newton plutôt qu’à ses disciples ; à Thénard, découvreur de l’eau oxygénée, plutôt qu’aux manuels qui affadissent ses vues sur l’oxydation ; aux fondateurs, qui émettent des hypothèses nouvelles, plutôt qu’aux commentateurs et continuateurs, — Marx dit : les épigones, — qui fossilisent et sénilisent [11]. On ferait, rien qu’avec des extraits des œuvres de Paul Langevin, un excellent exposé de dialectique vivante appliquée à la science. Ses héros de prédilection dans l’histoire des sciences, ce furent toujours les grands bousculeurs comme René Descartes, l’anti-scolastique, comme Michael Faraday, comme Einstein, savants par choix et non par profession, en telle sorte que les idées reçues, les préjugés et les « idoles », l’académisme et la routine les arrêtaient moins aisément que les autres, que les « intoxiqués », comme disait Langevin.

Pour lui, définitif et mort sont synonymes [12] ; il pressent ainsi, de longues années avant son adhésion explicite au marxisme, la thèse fameuse selon laquelle vie, c’est métamorphose et mort, fin des métamorphoses [13]. De même, le simple, le principe d’explication fondamental, l’essentiel des choses, n’est pas le familier ; il en est plutôt l’opposé, dans la mesure où le familier est le traditionnel [14].

Paul Langevin, parvenu à la pleine maîtrise du mode de penser marxiste, a fortement insisté dans tous les écrits de la dernière période sur la nécessité pour la raison humaine, pour la conscience du savant, de se renouveler, d’évoluer dialectiquement elle aussi, en accord avec la réalité changeante de l’univers et avec le reflet changeant de cet univers en elle-même, La coïncidence de cette préoccupation familière à son esprit avec la tendance actuelle de la philosophie soviétique à attacher une importance exceptionnelle au problème de la logique (histoire de l’application des catégories de la logique, rapports de ces catégories à la pratique humaine, rapports de la logique dialectique à la logique formelle) est un frappant indice de la hauteur et de la sûreté des vues marxistes auxquelles le génie de Paul Langevin s’était élevé. Dans le premier numéro de la revue La Pensée, au printemps de 1939, il écrivait ces fortes lignes :


Nous assistons à un moment particulièrement important du développement de cette chose vivante qu’est notre raison. Elle n’est pas donnée a priori, elle n’a pas les cadres rigides qu’on croyait pouvoir lui imposer autrefois [15]. Reflétant toujours mieux le monde extérieur, cette raison évolue, s’insinue de plus en plus près de cette réalité que nous connaissons et que nous dominons toujours davantage

Aujourd’hui on parle de « crise du déterminisme » alors qu’au vrai, la détermination objective des faits est mieux connue qu’elle ne l’était hier. Certes, à mesure que notre connaissance du réel progresse, nous sommes amenés à modifier la conception que nous nous faisons du déterminisme. Mais ceux qui présentent l’évolution de notre connaissance du déterminisme comme la faillite de celui-ci ont beau se réclamer de la science la plus moderne, ce n’est pas d’elle qu’ils tirent cette idée ; ils la tirent d’une vieille philosophie hostile à la science qu’ils cherchent à réintroduire dans la science [16].



Le marxisme était, pour Paul Langevin, à la fois l’achèvement et le radical dépassement de la philosophie des idées claires et distinctes et de la philosophie des lumières. Dans son discours inaugural pour l’Encyclopédie de la Renaissance française (1945) [17], où il a magnifiquement démontré une dernière fois l’impossibilité d’une raison « statique » aux catégories absolues, il a insisté sur le caractère contemplatif, hostile à toute pratique, non révolutionnaire, et en ce sens inhumain, qu’avait eu le déterminisme mécaniste du XVIIIe siècle ; il a expliqué quelle révolution de l’ancienne philosophie, même la plus avancée, le matérialisme dialectique représente. Mais cette transformation de l’héritage se fait à partir de l’héritage. Personnellement, Paul Langevin avait pleine conscience d’être, dans l’ordre des sciences de la nature, le légitime successeur et le continuateur des Berthelot et des Claude Bernard. Sa conception de l’éducation de l’homme, — à l’élaboration de laquelle il a consacré un soin considérable, comme les anciens matérialistes français, comme Marx ensuite et en général comme tous les humanistes, de Johann Wolfgang von Goethe à Romain Rolland, — procédait, elle aussi, en partie de Marcelin Berthelot, et il y relevait avec fierté et cette filiation et le progrès décisif que les rationalistes modernes accomplissent, dans la théorie de l’éducation, par rapport à leurs prédécesseurs.

Langevin, qui avait naturellement le sens des grands problèmes, posait celui de l’éducation avec non moins d’audace que les autres. Remarquable est sa définition de la culture :


Être cultivé, c’est avoir reçu et développer constamment une initiation aux différentes formes d’activité humaine, indépendamment de celles qui correspondent à la profession, de manière à pouvoir entrer largement en contact, en communion avec les autres hommes.


Dans cette définition qui remonte à 1931[18] se manifestent déjà l’authenticité et la profondeur de la préoccupation sociale, cette sensibilité aiguë à la nécessité du « grand effort collectif d’adaptation » qui devait, au terme de l’évolution ascendante de Paul Langevin, le conduire à identifier culture et communisme.

Les études pédagogiques de Paul Langevin sont de tout premier ordre, et personne n’en disconvient. Mais il importe de déceler le secret de leur exceptionnelle valeur, et beaucoup s’emploieraient volontiers à épaissir l’ombre, au contraire, sur ce ressort puissant. Langevin révélait lui-même, d’un seul mot, la détente cachée de sa pédagogie : il faut donner, disait-il, un sens dynamique à la culture. On établira donc, en opposition avec les méthodes dogmatiques et verbales en usage, un vaste enseignement de la pensée scientifique considérée du point de vue de l’histoire, du point de vue du « développement progressif des idées » ; Langevin, en particulier, lutte opiniâtrement pour l’introduction d’un certificat d’histoire des sciences dans le programme de la licence à l’Université. Quand, vers l’année 1924, il soutenait déjà cette conception dynamique dans une conférence de pédagogie donnée aux candidats à l’agrégation, il ignorait qu’elle dût coïncider avec une des préoccupations majeures de l’enseignement soviétique. Dès ce temps, en tout cas, la réflexion le conduisait à découvrir les causes politiques de l’état auquel l’enseignement se trouvait condamné.

On sait quelle influence Langevin a exercée sur le mouvement des idées pédagogiques et sociales après la Libération, comme président de la Commission ministérielle de réforme de l’enseignement. La preuve a été faite par les longs et beaux travaux de cette commission qu’il n’est pas de pédagogie avancée, vraiment nationale et vraiment humaine, que la pédagogie du socialisme scientifique.



Un autre genre d’idées et de jugements qui semble bien avoir incliné progressivement Paul Langevin au marxisme est la méditation sur la condition du savant dans la société mercantile et capitaliste.

Du dédain opposé à la recherche par la présente société, de la misère des savants, il concluait par une généralisation légitime, — dans une note manuscrite sans date, mais qui doit remonter à l’année 1928, — à la « domination de l’esprit par la matière » ; il stigmatisait dans un exposé public, la formule : « Aux industriels l’argent, aux savants l’honneur. » Connaissait-il alors le passage fameux du Manifeste Communiste sur l’époque historique du dur paiement au comptant ?

La bourgeoisie a d’épouillé de leur auréole toutes les activités jusqu’ici honorables et considérées avec un pieux respect. Elle a fait du médecin, du juriste, du curé, du poète, de l’homme de science ses salariés payés.

Paul Langevin s’est souvent préoccupé de la défense du brevet de l’inventeur et parallèlement, de la constitution d’une propriété de la découverte scientifique, d’un « droit du savant », ou mieux encore : d’un droit collectif des savants. Savait-il que, ce faisant, il rencontrait un ordre de critique et d’intérêt qui avait été familier en son temps à Paul Lafargue ? « Ce serait insulter la bourgeoisie que de lui attribuer un amour désintéressé de la science », disait le 23 mars 1900 l’auteur de la conférence sur Le socialisme et les intellectuels ; la même opinion, avec ses conséquences, s’imposa graduellement à Langevin.

Lorsqu’enfin il proposait de créer un Conseil supérieur des découvertes et inventions scientifiques, se doutait-il qu’il reprenait une grande et féconde idée de Charles Fourier ?

C’est ainsi qu’à force de prendre sa position et sa mission de savant au sérieux, il allait au devant du socialisme, même s’il avait cru, au début, n’agiter qu’une question juridique intéressant l’évolution du droit de propriété,



La vaste expérience du monde, les fréquents voyages qui conduisaient Paul Langevin de Tiflis à Buenos-Aires, de la Pologne à la Chine, l’habitude scientifique de l’exercice du jugement avaient fait de lui un critique perspicace des conditions humaines, des civilisations et des États.

Dans les notes manuscrites qu’il a laissées à propos de tel physicien américain trop enclin à traiter la science en homme d’affaires, on lit, soigneusement encadré d’un trait de plume épais, ce jugement qui, assurément, vise moins un homme qu’une conception de, la vie intellectuelle : « Ce n’est plus de la publication, c’est de la publicité. » Et quand, au Congrès annuel de la Fédération internationale des unions intellectuelles, à Barcelone, en 1930, le professeur viennois Karl Bühler expose la thèse américaine d’après laquelle « l’avenir de l’humanité est dans la technique », l’humaniste Paul Langevin écrit en marge, sur son exemplaire personnel du rapport : « Non pas dans, mais par la technique. » Le robot suscite son impitoyable censure. Par une coïncidence remarquable, c’est le même jour, ou le lendemain, qu’heureux de l’intervention d’un ami, il note sur un autre feuillet : « G. représentant des masses. — Moi aussi. » Mais précisément, ces masses dont il est et se veut le représentant, ce sont des masses qui échappent par le combat à la mécanisation capitaliste à l’américaine ; ce sont des masses qui s’affranchissent de l’ignorance, de l’inculture et de la misère spirituelle par la lutte même qui les affranchit de l’oppression, de l’exploitation et de la misère matérielle. Sur la même page, Paul Langevin résume comme suit sa propre intervention au congrès :


J’ai apporté la note optimiste […] J’ai pour ma part essayé de sortir de l’attitude contemplative [19].


Il faut « sortir de l’attitude contemplative » ! C’est pourquoi, dés le début, Paul Langevin défendit de toutes ses forces la nouvelle civilisation soviétique, distinguée de toutes les autres, disait-il, par sa confiance dans l’effort scientifique de l’homme. Il suivait avec enthousiasme les premiers progrès de la science en U. R. S. S., au lendemain même de la Révolution d’octobre, en même temps qu’il jouait un rôle éminent dans la campagne pour la reprise des relations diplomatiques entre la France et la République socialiste. « L’Europe n’est pas elle-même quand la Russie en est absente », avait-il coutume de dire dans ses discours et ses articles de cette période. On trouve dans ses dossiers une étude manuscrite sur Mikhaïl Lomonossov, dans laquelle il examine la position du grand savant russe par rapport à Lavoisier et exprime le désir de rechercher son influence sur la pensée occidentale en général. On voit par la même esquisse à quelle hauteur il place Nikolaï Lobatchevski, Dmitri Mendeleiev et Elie Metchnikov, Ivan Pavlov et Abram Ioffé. Dans ses notes inédites, la primauté et le rôle dirigeant de la littérature russe dans la période contemporaine sont affirmés avec une netteté absolue ; Langevin connaissait particulièrement les œuvres du grand Léon Tolstoï.



La contribution éclatante que, comme dirigeant du Comité mondial contre la guerre et le fascisme, — dirigeant effectif, quotidiennement attaché au travail, — Paul Langevin devait apporter à la lutte pour la paix et la liberté à partir du Congrès d’Amsterdam, des années 1932-33, est suffisamment connue pour qu’on puisse se dispenser ici de la rappeler en détail. En cet homme qui n’admettait « ni qu’il y eût toujours des pauvres ni qu’il y eût toujours des guerres », qui ne voulait pas de « la conception statique et désespérante » de la guerre éternelle, la flamme d’Henri Barbusse continuait toujours à brûler.

Ce qu’il a fait pour le soutien de la République espagnole contre Hitler et Mussolini est un de ses plus beaux titres de gloire. La politique de connivence pratique avec le franquisme appliquée par Léon Blum provoquait en lui une indignation qui s’exprimait en censures rigoureuses.

Paul Langevin flétrit la complicité des gouvernements de Paris et de Londres avec les fascismes. Il dit dans son discours au congrès de Paix et Liberté :


Tout se passe comme si ces gouvernements étaient dominés par des forces qui, au mépris de nos intérêts nationaux les plus évidents, tendent à maintenir ou même à fortifier les dictatures.

Dans ses notes pour un meeting de 1937, on lit :


La politique de non-intervention augmente sans cesse l’audace et le cynisme des violents et conduit finalement à la guerre.


L’indépendance de caractère, le courage civique de Paul Langevin, son mépris des relations officielles et du bon ton spécieux quand lés grands intérêts de la paix et de la guerre étaient en jeu, ont eu maintes fois l’occasion de s’affirmer, même avant cette époque de 1932-33 où son action commence à prendre sa plus grande ampleur publique et son éclat le plus vif.

Il disait dès 1925 : « Il faut exercer sur les gouvernements une pression constante. » En août 1932, répondant, de Nice où il assistait à un congrès d’éducation, au président du Conseil d’alors qui lui avait écrit pour défendre, quant à la lutte contre la guerre, sa propre attitude de juste milieu entre « ceux qui trouvent toujours qu’on en fait trop et ceux qui trouvent qu’on n’en fait pas assez », il refusait hautement d’administrer pour sa part « la morphine ». Il affirmait :


Toute illusion est dangereuse parce qu’elle contribue à endormir l’inquiétude et à faciliter l’acceptation de la guerre.


Ainsi il est déjà tout près de la théorie marxiste-léniniste sur le mystère, la duperie, les comédies pacifistes qui servent à préparer les guerres impérialistes. Paul Langevin, dans la même lettre au chef du gouvernement, déclarait placer tous ses espoirs non pas dans les individus marquants, hommes politiques ou non, mais dans l’action des peuples, à qui il faut donner « la vision stimulante des faits ».

Vers la même date, il refusait de participer à la propagande des exercices contre les gaz, soutenue par une publicité commerciale cynique d’affairistes qui achetaient alors généraux et politiciens et qui ne craignaient pas de lui faire d’insolentes ouvertures à lui-même [20] ; il demandait, contre le péril de guerre, « un grand mouvement d’opinion publique internationale » imposant le désarmement. Il combattait les projets réactionnaires de Pétain, et au même titre les bavardages de ceux qui croient possible « de conjurer des dangers réels par des mots ». Il flétrissait « le byzantinisme et l’hypocrisie ».

Dès le temps de l’agression du Japon contre la Chine, Paul Langevin condamne fermement, publiquement, — lui qui appartient pourtant aux commissions de la Société des Nations, — l’abandon de la Chine par la S. D. N., la « lâcheté » des gouvernants de Paris qui, dociles aux puissants intérêts du gros négoce français du riz, refusent d’appliquer des sanctions économiques au Japon, la politique égoïste et myope des États-Unis. Il montre aux « pacifistes », par l’exemple de la Chine aux prises, malgré elle, avec l’agresseur, qu’il y a des guerres injustes, des cas où « la résistance brutale à la brutalité » est sainte, donc d’insurmontables difficultés et un vice radical dans les théories du « désarmement moral ». Bientôt il combattra, avec un magnifique cou-rage, dans le sein du Comité de Vigilance des intellectuels antifascistes, les futurs collaborateurs comme ce Félicien Challaye qui n’allait pas craindre, sous l’occupation, de justifier jusqu’à l’antisémitisme dans les réimpressions de ses manuels scolaires.



Dès sa jeunesse, Paul Langevin avait été préoccupé par le problème de ce qu’il appelait les rapports de la justice et de la science, terminologie idéaliste empruntée au courant d’opinions et de passions qu’avait suscité l’affaire Dreyfus, — cette première étape de son propre combat politique et social, — mais par laquelle il ne veut, au vrai, signifier, surtout dans ln dernière période, rien d’autre que l’application des méthodes scientifiques à l’étude des problèmes humains. Il a caractérisé, dans son allocution de mai 1945 [21], la longue, la courageuse et glorieuse marche qui l’avait conduit, — en passant des rangs dreyfusards à la Ligue des Droits de l’Homme où il fut depuis 1923 compagnon fidèle de Victor Basch, de la Ligue des Droits de l’Homme à la participation dévouée et convaincue au Front Populaire, — jusqu’à l’affiliation, au Parti Communiste Français, définie par lui-même comme une précision et une confirmation des idées directrices de toute sa vie civique.

Il est caractéristique de l’identité qui, de nos jours, s’établit dans les faits entre la cause de la démocratie et la cause du prolétariat, que la première grande bataille sociale à laquelle Paul Langevin participe après l’affaire Dreyfus, soit déjà une bataille ouvrière à proprement parler.

Lors des grèves grandioses de 1920, que suscitent les souffrances accumulées à la charge des travailleurs par la guerre, par la crise de réadaptation, par les commencements de l’inflation, un mouvement s’affirme pour obliger hypocritement les étudiants à s’enrôler dans les rangs des briseurs de grève : sous prétexte de ne pas causer un retard d’études et un préjudice à ceux d’entre eux qui essaient, au grand dam des usagers, de piloter les tramways et les autobus, on prétend fermer les universités et les grandes écoles pour jeter la jeunesse étudiante dans la bataille aux côtés des hommes des trusts, bon gré mal gré. C’est alors que Paul Langevin, en ce temps directeur d’études à l’École de Physique et Chimie, prend résolument ses responsabilités et écrit au journal d’Anatole France et de Marcel Cachin qui allait devenir l’organe du Parti Communiste, à l’Humanité, la célèbre lettre ouverte de protestation contre ceux qui patronnent le dressage de la jeunesse du Quartier Latin au rôle de troupe de choc contre le peuple.

Le retentissement de cette fière déclaration est si grand que les organisateurs du premier meeting de solidarité avec les marins de la mer Noire demandent naturellement à Paul Langevin de présider la réunion. Pour avoir sauvé l’honneur et d’autorité morale du peuple de notre pays devant l’État soviétique nouveau, sans l’alliance duquel la sécurité durable de la France devait s’avérer un leurre, pour avoir accompli un acte d’une portée nationale incalculable, ces marins avaient été condamnés. Paul Langevin dégage immédiatement les données exactes d’un problème que tant de passions et d’ignorances contribuaient alors à rendre obscur pour beaucoup d’intellectuels : il s’en va à la salle Wagram présider le meeting pour la libération des emprisonnés. Sur le seuil, où l’attendaient Ferdinand Buisson et le père de Marcel Prenant, le professeur Auguste Prenant, membre de l’Académie de Médecine, il fut accueilli par le militant communiste Daniel Renoult qui devait, comme lui, plus tard, subir les persécutions hitlériennes et, comme lui, y faire face vaillamment.


Qui de nous ne se rappelle, s’écriait Langevin à Wagram, les émotions du début de la révolution russe, cette première réalisation des espoirs de Libération universelle, pour laquelle tant de jeunes hommes avaient déjà librement et presque joyeusement consenti à mourir ?


Il caractérisait les marins de la mer Noire comme « les meilleurs éléments de la nation ». En ce jour et en ce lieu, s’associant à l’action de leurs défenseurs, Paul Langevin faisait ses premières armes comme compagnon de lutte des hommes dont il devait devenir le camarade de parti, au terme d’un développement qui exprime la logique même du mouvement démocratique en notre temps. De la lutte avec Jaurès en 1900 à l’amitié chaleureuse et confiante de Maurice Thorez quarante ans plus tard, Paul Langevin est devenu de plus en plus fidèle au meilleur de lui-même.

Paul Langevin a toujours insisté sur la responsabilité sociale de ceux qui ont « le privilège de vivre dans la haute et pure atmosphère de la recherche scientifique, de l’invention littéraire ou artistique ». Dans l’article à l’occasion du 1er mai intitulé L’union nécessaire, d’où ces expressions sont tirées et qui appelle à la solidarité entre manuels et intellectuels, on lit plus loin :


La fermeture de l’esprit sur lui-même, les tentations de la science pour la science et de l’art pour l’art représentent autant de dangers (…) par formation de castes ou de groupes enkystés chacun dans une carapace généralement artificielle et verbale,


retranchés de la communion avec les hommes, qui est « source de toute inspiration véritable ». Langevin pensait comme Gorki qu’un intellectuel est d’autant plus grand et produit d’autant plus qu’il puise davantage aux sources fraîches de la création ou de l’inspiration populaires. Dans ses nombreux messages aux étudiants, il recommandait toujours, avec le goût du « travail en profondeur ce sentiment du devoir social. Rien de plus opposé à sa pensée et à sa pratique que l’orgueil et la prétention intellectuels, l’esprit de chapelle et de salon, le formalisme creux qui tournent le dos au peuple, au mouvement ouvrier.

Membre du mouvement ouvrier, que guidait le Parti Communiste Français, Paul Langevin se trouva tout naturellement aux premiers rangs du combat contre les fossoyeurs de la Patrie pendant la drôle de guerre, puis contre l’envahisseur. Il avait déjà rendu vingt-cinq ans plus tôt les plus grands services à son pays par ses recherches sur les ultra-sons, qui sont capitales pour la signalisation et la détection sous-marines, et s’inscrivent dignement à côté de ses plus illustres travaux sur l’électro-magnétisme. On sait comment Langevin, quelques mois après avoir témoigné en faveur des accusés à l’inique procès des députés communistes, fut jeté à la prison de la Santé dès 1940, quel hommage lui rendit le colonel nazi qui l’interrogeait en le déclarant aussi dangereux pour le fascisme que les Encyclopédistes l’avaient été pour l’ancien régime, quelle fut enfin la fermeté de ce malade abandonné qui charbonnait des calculs sur les murs du cachot avec des morceaux d’allumettes brûlées. Le long exil imposé à Troyes ; la mort héroïque de son gendre Jacques Solomon et l’irréparable ensevelissement des grandes découvertes que ce jeune homme d’un rare génie portait en lui ; la déportation de sa fille Hélène Solomon-Langevin dans les camps de la mort en Allemagne ; la menace suprême à laquelle le plus glorieux des savants français, — devenu un militant obscur de l’illégalité : Paul Pinel, ingénieur, — n’échappe, épuisé par une longue lutte, qu’en passant la frontière du Jura porté à bras d’homme par deux francs-tireurs : telles sont les étapes de la vie héroïque de Paul Langevin pendant la guerre.

Vint la libération. Le 24 septembre 1944, dans son allocution à Radio-Lyon, Paul Langevin appelait aux tâches nationales : achever la guerre, — « faire justice de l’ennemi du dedans en poursuivant sans faiblesse ceux qui, par leurs actes, se sont placés hors de la nation », « transformer profondément le régime économique et les conditions du travail », — enfin accomplir la réorganisation démocratique de l’enseignement. Après quoi, Paul Langevin vint au Parti Communiste, « pour y prendre la place de Jacques Solomon, mort pour son idéal et pour la France ».

L’un et l’autre, maintenant, vivent dans notre souvenir. Vivent, et non pas reposent. Ces disparus combattent toujours avec nous. Puisse leur esprit animer des générations toujours plus compactes d’intellectuels communistes, fidèles et laborieux, simples et dévoués comme ils furent eux-mêmes, tournés comme eux, ardemment, vers la conquête des relations sociales supérieures et du niveau supérieur de la connaissance.

Paul Langevin a été, de notre temps et dans notre pays, le type même du savant novateur, du savant passionné pour l’avenir, pour ce qui vit et se développe. Avec quelle juvénile impatience, dans la discussion déjà citée du 20 mai 1937, il maudissait « ces chemins parcourus » qui « laissent fréquemment dans l’esprit des sillons indélébiles » !

Qui ne se souviendrait, devant de tels textes, de l’appel d’Andreï Jdanov aux écrivains et aux artistes : « Regardez dans le futur ! » Qui ne se souviendrait du toast célèbre de Staline [22]


… aux progrès de la science, de celle qui ne s’isole pas du peuple, qui ne se tient pas à l’écart du peuple, qui est prête à le servir, à lei remettre toutes les conquêtes scientifiques ; qui sert le peuple non par contrainte, mais volontairement et avec joie […] ; aux progrès de la science, qui a l’audace et la ferme volonté de briser les vieilles traditions, normes et conceptions lorsque, périmées, elles entravent lu marche en avant ; de la science qui sait créer de nouvelles traditions, de nouvelles normes, de nouvelles conceptions !

  1. La thèse de Langevin : « L’atome est une réalité, étant donné son caractère concret » se trouve notamment dans Les Nouvelles théories de la physique, publication de l’Institut International de coopération intellectuelle, 1930, p. 245. Ce texte reproduit un rapport sur Les courants positiviste et réaliste dans la philosophie de la physique présenté à la réunion internationale de Varsovie en 1938.
  2. Cité par Paul Labérenne : L’origine des mondes. Paris, Éditions Hier et Aujourd’hui, 2e édition, 1947, p. 230.
  3. Thomas A. Jackson : Dialectics, London, Lawrence and Wishart, 1936, p. 257.
  4. Paul Labérenne, ouvrage cité, p : 244.
  5. « Le mouvement est le mode d’existence, la manière d’être de la matière. Jamais, ni nulle part, il n’y a eu de matière sans mouvement, ni il ne peut y en avoir » (Anti-Dühring, Première partie, chap. VI ; Éd. Sociales, p. 92).
  6. La valeur éducative de l’histoire des sciences, dans le Bulletin de la Société française de pédagogie, no 22, déc. 1926, p. 699.
  7. La Pensée, no 12, mai-juin 1947, p. 14.
  8. Paul Langevin : La valeur éducative de l’histoire des sciences, pp. 694-695.
  9. Ibidem
  10. 20 mai 1937, discussion de la conférence de MM. Louis de Broglie et Edmond Bauer sur les modalités de l’invention ; l’invention scientifique.
  11. La valeur éducative de l’histoire des sciences, p. 698.
  12. La valeur éducative de l’histoire des sciences, p. 698.
  13. Anti-Dühring. Première partie, chap. VIII (Ed. Sociales, t. I, p. 115).
  14. La valeur éducative de l’histoire des sciences, passage cité.
  15. Souligné par moi. G. C.
  16. La Pensée, 1re année, no 1, avril-mai-juin 1939, pp. 13-14.
  17. Reproduit dans La Pensée, n° 12, mai-juin 1947, pp. 8-12.
  18. Conférence du 11 juin 1931 au Musée Pédagogique sur La contribution de l’enseignement des sciences physiques à la culture générale.
  19. Souligné par moi. G. C.
  20. Lettre, en date du 15 mai 1933, du « Syndicat national des fabricants d’appareils de protection contre les gaz et des industries qui s’y rattachent ».
  21. Reproduite dans Hommage à Langevin, Éditions de l’Union Française Universitaire, 2, rue de l’Élysée, Paris, 8e.
  22. Discours lors de la réception au Kremlin des travailleurs de l’enseignement supérieur, 17 mai 1938.