La Pentecôte du Malheur

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Traduction par anonyme.
Thomas Nelson & Sons (p. 1-29).


OWEN WISTER
Auteur de "The Virginian," etc.



LA PENTECÔTE
DU
MALHEUR.




THOMAS NELSON & SONS,
189 Rue St. Jacques, Paris.
EDINBUGH, NEW YORK, LONDON


Printed in Great Britain


Ever the fiery Pentecost

Girds with one flame the countless host.

Emerson.


I.

Il est des influences et des forces qui ont le pouvoir d’évoquer le passé d’une façon plus frappante encore que les rêves, par des opérations qui nous paraissent tenir de la magie et rappellent les cercles, les baguettes et les paroles cabalistiques des contes de fées. Sollicités par ces rites mystérieux, des voix se font entendre, des ombres et des visages surgissent du néant. De même aussi certaines facultés qui n’ont rien de magique projettent dans notre esprit des visions d’autrefois. Qui de nous n’en a fait l’expérience ? Quel est l’être humain chez qui une mélodie, un parfum n’évoquent pas des souvenirs lointains ? La musique et les parfums sont parmi les plus puissants de ces agents évocateurs ; mais il en est d’autres : la voix, les sons, l’écriture. C’est ainsi que presque toujours, au nom de la ville de Cologne, m’apparaissent les rives d’or du Rhin allemand se déroulant à mes yeux telles que je les vis pour la première fois, il y a bien longtemps. Du pont d’un bateau à vapeur je les vois encore et j’aperçois, menaçantes et sinistres, vingt et une locomotives, formant un seul train, roulant vers une destination nouvelle. C’était le 19 juillet 1870, et ce jour-là, la France venait de déclarer la guerre à la Prusse. C’était la mobilisation qui commençait et à laquelle j’assistais. J’avais dix ans.

Les dates et les anniversaires ont un effet semblable à celui des parfums et de la musique. C’est aujourd’hui le 9 juin. Il y a un an, jour pour jour, j’étais au cœur de l’Allemagne. Je revois, dans tous ses détails, le beau et paisible spectacle que j’avais alors devant moi ; il me semble que jamais je ne pourrai l’oublier ou cesser de l’admirer. Que de fois, pendant le mois de juin dernier, j’ai été frappé de la différence entre ce que je contemplais alors et la vue de ces vingt et une locomotives roulant lourdement sur les rives du Rhin. Par curiosité je feuillette les notes de mon voyage en Allemagne pour voir si j’y ai consigné, le 9 juin dernier, quelque incident qui vaille la peine d’être rappelé aujourd’hui, à un an de distance.

Et voici qu’à la fin des notes de la journée je relève ces phrases : « Je suis de plus en plus frappé du caractère des Allemands. C’est une race puissante, progressive, pondérée. Il couve en eux un lent feu d’unité. On le sent instinctivement. » Telle était alors mon impression d’Américain, d’Américain naïf, profondément naïf, et ne se doutant pas de ce que ce feu lent allait devenir. Et ils étaient aussi naïfs et aussi innocents que moi, les paysans et autres humbles citoyens de l’Empire qui produisaient sur moi cette impression. C’est bien pourquoi ce qui se passe en Allemagne est plus profondément tragique même que ce qui se passe en Belgique.

Le 28 juin 1914, j’étais encore en pleine Allemagne, mais dans un autre endroit, également beau, où à chaque pas se manifestaient l’économie, l’ordre, la capacité qui règnent en Allemagne. C’était un dimanche ; sous un ciel sans nuage, la chaleur était forte et sur les montagnes l’air était embaumé des senteurs des pins. En rentrant à l’hôtel, après une promenade qui avait duré deux heures, je vis un groupe de voyageurs qui se pressaient autour du tableau où l’on affichait les nouvelles. Silencieusement nous lûmes qu’il venait d’être commis un assassinat politique. Le silence se prolongea, non pas que la nouvelle eût un intérêt national pour aucun d’entre nous ; mais parce qu’un crime de cette nature ne peut manquer d’émouvoir et d’attrister tous les gens de cœur.

Enfin le silence fut rompu par un vieil Allemand qui dit : « Voilà l’allumette qui mettra le feu à toute l’Europe. » Aucun de nous ne savait qui il était, et nous ne l’avons jamais su. Le lendemain matin, notre petite bande, composée de naïfs, d’ignorants Américains qui avaient entièrement oublié les paroles du vieil Allemand, reprenait sans souci le chemin de la France ; et le soir nous couchions à Reims. De nos fenêtres nous voyions, en face de nous, la silencieuse cathédrale. Sa masse se dressait vers le ciel dans l’ombre de la nuit, et il s’en dégageait comme une atmosphère de sainteté, sereine et grave. En la voyant, de la chambre où nous reposions, nous avions l’impression que nos pensées revêtaient la forme de la prière.

Deux jours plus tard, avant mon départ, j’allai passer seul, dans le recueillement, une heure sous l’imposante voûte ; et jamais je ne me féliciterai assez de lui avoir fait cet adieu. Quelque temps après — au bout de trente-deux jours seulement — nous nous sommes souvenus de la prédiction du vieil Allemand, car elle s’était soudain réalisée. Cet homme devait savoir ce qu’il disait. Le 1er août 1914, l’Europe s’effondra ; et au mois d’août 1915, dont quelques semaines nous séparent, commenceront, pour les peuples comme pour les individus, les anniversaires. Ainsi que les parfums et la musique, que de visions les anniversaires vont évoquer ! Les jours du calendrier, en se succédant, sonneront comme des cloches dans la mémoire de centaines, de milliers de gens. Chaque date donnera au jour qu’elle représente une importance et une signification particulières pour tous les affligés de tous les cultes et de tous les pays. Dans toute l’Europe le glas silencieux du souvenir résonnera pourtant plus haut aux oreilles de ceux qui sauront l’entendre que le bruit de la mitraille ou de la tourmente.

II.

Le malheur, comme ces locomotives des bords du Rhin, s’est précipité du fond de la Germanie sur les voisines de l’Allemagne ; et c’est cette calamité qui m’a rendu ma foi dans mon pays. C’est l’Allemagne en paix qui avait ébranlé ma foi ; et je ne puis m’empêcher de vous parler de cette paisible et belle Allemagne, où j’ai passé de si heureux jours, et de vous dire combien je l’enviais. Alors, peut-être, entre autres choses que j’espère vous montrer, verrez-vous que c’est pour l’Allemagne que la guerre a réellement les conséquences les plus profondément tragiques.

L’Allemagne en paix, que j’ai vue en mai et juin 1914, était, avant tout, une joie pour les yeux et un lieu de repos pour le corps et pour l’esprit. Partout où les regards se portaient, la beauté, sous une forme quelconque, se présentait aux yeux, secondée par l’intelligence de l’homme qui, loin de la défigurer, la rehaussait ; et dans les villes comme dans les campagnes on jouissait presque partout d’un spectacle agréable. Et je pensais à nos campagnes mal tenues, coupées de haies inutiles, hérissées de tronçons d’arbres, rendues hideuses par des annonces criardes ; à la ferraille dont sont jonchées nos fermes, nos villes, nos gares de chemins de fer, et aux palissades bariolées de l’Hudson. L’Amérique — œuvre des Américains — paraissait laide et mesquine ; l’Allemagne — œuvre des Allemands — propre et ornée.

À Nauheim, l’admirable cour de l’établissement de bains correspondait à l’ordre admirable qui régnait à l’intérieur. Si l’architecture en était belle, les aménagements n’étaient pas moins commodes. À chaque heure du jour, le bien-être des malades avait été assuré, grâce à une minutieuse prévoyance. L’établissement de bains se trouvait entre la rue principale, ombreuse et bien tenue, bordée d’hôtels et de magasins très pittoresques, et un parc, petit mais charmant, où alternaient les bosquets, les espaces ouverts et les allées et les fleurs — le tout réuni, mais sans confusion, dans un espace relativement restreint. Le parc montait en pente douce vers une terrasse et un casino où étaient disposées des tables autour desquelles les consommateurs écoutaient la musique, et il y avait aussi une salle de concert et un théâtre ouverts le soir. Les concerts se composaient de musique sérieuse et légère, et les représentations de comédies et de petits opéras.

On avait tout sous la main, sans long trajet à faire — bains, médecins, hôtels, musique, tennis, lac, golf, tout cela avait trouvé sa place dans un plan admirablement conçu. Ceux qui étaient assez valides pour faire des promenades un peu plus longues pouvaient se rendre aux diverses collines et forêts situées à peu de distance ; et de plus longues excursions en voiture ou en automobile, par des routes excellentes, avaient été organisées et tarifées, et l’on en trouvait le détail dans un petit guide concis mais très complet. C’est ainsi que l’existence était organisée à Nauheim. Je suis sûr que la mort n’y était pas moins bien réglée ; en tout cas on ne laissait pas les morts y importuner les vivants.

La journée commençait, selon le programme établi, par des promenades et l’absorption d’une certaine quantité d’eau avant le déjeuner. On vivait dans un milieu approprié — un vaste espace uni, autour duquel régnait une arcade, et dans cet espace il y avait une pièce d’eau, un orchestre, des parterres fleuris et, sous l’arcade, des magasins de fleurs coupées et des sièges confortables où le médecin permettait qu’on se reposât un peu mais non qu’on s’installât. Et la journée se passait ainsi. Tout était bien réglé et tout marchait à souhait. Je pensais à l’Amérique, où tant de choses paraissent si belles théoriquement et où si peu de choses le sont réellement, parce que personne n’observe les règlements. Je pensais au régime électif de nos collèges, où chaque élève est libre d’étudier les matières les plus propres à le rendre apte à la carrière qu’il a choisie, et où chaque élève n’étudie guère que les sujets qui lui donnent le plus de chances d’être reçu aux examens. Il n’y avait pas, à Nauheim, de système électif ; tout le monde observait les règlements ; rien ne clochait, tout fonctionnait à merveille.

En outre, tous ceux dont le devoir était de contribuer au bien-être des malades, depuis le médecin-chef jusqu’aux portiers de l’hôtel, aux baigneurs et au garçon d’ascenseur, étaient d’une courtoisie presque parfaite. Demandiez-vous quelque chose de non prévu au programme ? On vous l’accordait, ou l’on vous expliquait très clairement pourquoi on vous le refusait. À la banque, chez le libraire, à l’hôtel, à la gare, dans la rue, non seulement on comprenait vos questions, mais on savait y répondre. Et la rue, chaque jour, était un lieu de délices, avec ses nombreux étalages où abondaient les fleurs et les fruits, cerises, fraises, prunes, abricots, raisin, le tout excellent et à bon marché, ce qui ne se voit jamais ici. Mais ce qui, par-dessus tout était agréable, ce qui reposait vraiment l’esprit, c’est que chacun était apte à sa besogne et la prenait au sérieux. À côté de notre système américain qui consiste à la considérer comme une plaisanterie, surtout quand on la sabote, cette façon de faire des Allemands suffisait presque à guérir un malade, sans autre traitement.

III.

Cette existence calme et sereine n’avait pas été inventée spécialement pour les étrangers ; ce n’était pas pour obtenir leur clientèle qu’un bien-être complet et artificiel avait été organisé sans aucun rapport avec ce qui existait ailleurs. Cela, on le trouve chez nous, dans des endroits isolés, quoique bien moins parfait et beaucoup plus coûteux. Nauheim n’était qu’un rameau du tronc principal. C’est quand je me mis à parcourir la campagne, que je rencontrai partout un état de choses semblable, parfaitement ordonné, et que j’en vins à causer plus fréquemment avec les paysans et à observer hommes, femmes et enfants, que l’organisation de l’Allemagne commença à me frapper.

En me rappelant mes premières impressions et en les rapprochant de celles que je recueillais maintenant, je me rendais compte qu’il n’en avait pas été ainsi en 1870, ni même en 1882 et en 1883 lorsque j’étais revenu en Allemagne. Au bout de quelque temps, nous prîmes l’habitude d’échanger nos impressions, nous, les malades Américains. Tous, nous parcourions le pays, errant parmi les jardins et les fermes ; ou bien, traversant la plaine, plantée d’arbres fruitiers, nous montions jusqu’au petit Friedberg, situé sur une hauteur. Friedberg, c’est un vieux château et un village en pente, un véritable joyau teuton, tombé, en parfait état de conservation, du moyen âge dans notre temps, et cependant en complète harmonie avec l’époque actuelle. Quant aux paysans de la plaine, un grand nombre, hommes et femmes, étaient de ceux qui venaient vendre à Nauheim leurs fruits et leurs fleurs, c’est-à-dire des humbles, peu comblés des biens de ce monde, mais apparemment presque tous pourvus du bien essentiel de la santé.

Tous, après avoir échangé nos impressions, nous nous trouvâmes du même avis. Nous étions dix ou douze qui nous connaissions de longue date, mais dispersés dans divers hôtels ; et tous nous avions été frappés de l’air de contentement de la physionomie allemande. Oui, de contentement ! Chez les jeunes gens comme chez les vieillards des deux sexes, c’était le trait dominant, le précieux bien essentiel. Et nous nous sommes demandé : — À quel signe reconnaît-on qu’un gouvernement traite bien son peuple — convient, pour ainsi dire, à son peuple ? Notre conviction que notre formule nationale, « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, » est l’ultime vérité universelle commença à être ébranlée.

Partout, deux et deux font quatre ; et cela est aussi vrai à Berlin qu’à Washington ou dans les îles des Caraïbes. Mais à moins que la race humaine ne devienne la même partout, peut-on traiter de l’art de gouverner comme on traite des mathématiques ? À moins que la race humaine ne devienne la même partout, est-il probable que l’on trouve une forme de gouvernement qui aille à tous comme un gant ? Aussi longtemps que la race humaine sera aussi diverse que le tempérament des individus, il sera plus sage de regarder le gouvernement comme une espèce de régime ou de traitement. Tel gouvernement convient-il à tel peuple ? Voilà la question que chaque pays doit se poser. Et à quoi reconnaît-on qu’un gouvernement est celui qui convient à un peuple ? Est-il un signe plus certain que l’expression générale, la physionomie typique du peuple lui-même ? C’est autre chose et autrement significatif que les gratte-ciel et les divers signes de progrès matériels.

J’avais fui les gratte-ciel et les express limited, les fermiers qui gaspillent les semailles, les maisons incendiées par négligence, les forêts brûlées par imprudence ; les monceaux de fruits pourrissant sur le sol dans un endroit et des centaines d’individus mourant de faim un peu plus loin. J’avais fui la physionomie des villes et des campagnes de l’Amérique ; car ni l’une ni l’autre ne respirait le contentement. Les gens avaient l’air contraint, troublé, mécontent. L’Americain pressé ne s’occupait pas lui-même de son pays et il n’y avait personne pour l’y forcer, tandis qu’il se précipitait à l’assaut — et à l’assaut de quoi ? D’un gratte-ciel encore plus grand. Quelle joie calme on éprouvait à se trouver dans un pays où les esprits sont pondérés, où jamais on n’a dit à un écolier qu’il pouvait devenir président et où chaque écolier sait qu’il ne peut devenir empereur.

Les étudiants en promenades de vacances, venant des universités, traversaient quelquefois Nauheim en chantant. Vêtus d’un costume rappelant ceux qu’on voit au Tyrol, parfois avec un bizarre col byronien trop ouvert, ils avaient le havresac au dos et l’insigne distinctif de leur guilde à la casquette. Ils venaient généralement de bonne heure, le matin, au moment où les malades se rendaient au Sprudel (source). Ils chantaient en chœur ; le son de leurs jeunes voix d’abord vague, puis plus fort à mesure qu’ils se rapprochaient, s’affaiblissait à mesure qu’ils s’éloignaient et se perdait dans les arbres derrière lesquels la joyeuse bande disparaissait.

Cependant une note fausse, dans ce flot d’harmonie germanique, sonna aigrement à mon oreille le jour où j’appris que, dans l’Empire allemand, plus d’enfants se suicidaient que dans n’importe quel autre pays.

Mais bientôt cette impression s’effaça au milieu du puissant ensemble célébrant le bien-être allemand sur tous les tons et par tant de voix. Des séjours dans diverses villes nous firent mieux connaître encore ce bien-être. En allant à Worms, pour voir le fameux monument de Luther, nous avions remarqué une belle forêt que traversait notre route. Cette forêt appartient à la ville de Francfort-sur-le-Mein, qui depuis sept cents ans l’entretient et l’exploite et qui, pendant cette période, en a utilisé tout le bois pour ses besoins ; mais si habilement que la production a toujours suffi à la consommation. J’ai aussitôt pensé à nos forêts que l’on pille et que l’on abat et à nous-mêmes qui nous vantons de notre glorieux avenir tout en détruisant les ressources nécessaires à cet avenir. Francfort nous donne une bonne leçon, si seulement nous savions en profiter.

IV.

C’est à Francfort-sur-le-Mein qu’est né un des trois plus grands génies poétiques que l’on ait vus depuis la Grèce et Rome — Goethe, que j’aurai plus d’une fois l’occasion de citer. Mais Francfort possède aussi des gloires modernes que j’ai vues. C’est une des villes les mieux administrées de l’Allemagne. J’ai même fini par trouver un certain charme à la Gare de l’Union, parce qu’elle était la porte qui me donnait accès aux plaisirs et aux attractions de la ville. Les trains y étaient symboliques de tout l’Empire. À un kilomètre environ au nord de Nauheim, la voie du chemin de fer passe sous un pont, puis décrit une courbe et disparaît aux regards. Le train de quatre heures quinze était celui que je prenais de préférence pour me rendre à Francfort. Je me tenais sur le quai, montre en main, en attendant le train. À quatre heures onze minutes, le pont était invariablement un trou béant. À quatre heures douze, invariablement, la locomotive remplissait le trou ; puis le train s’approchait et d’un mouvement régulier et doux glissait en gare, exact à une seconde près. Et les autres trains de même.

Les chefs de train étaient des employés disciplinés, courtois et renseignés. Ils apparaissaient à la portière du wagon, droits, en demandant les billets en termes consacrés. Si on les interrogeait, ils répondaient correctement, avec une précision teutonne grave, mais sans brusquerie. J’ai fait une vingtaine de voyages et une seule fois j’ai eu affaire à un employé grossier. Il va sans dire que je ne ferais pas des camarades de ces chefs de train ; mais comme chefs de train, ils étaient incomparablement supérieurs à mon aimable compatriote de l’État de Géorgie qui, un jour que je lui demandais si son train arrivait à temps pour la correspondance à l’embranchement de Yemassee, me répondit avec une gaîté communicative : — Grand Dieu ! presque jamais, monsieur !

Dans ces trains allemands, il y avait aussi une petite note fausse qui détonnait assez régulièrement ; elle était donnée par les voyageurs allemands venant de Berlin ou y retournant, et qui étaient d’une épaisse et pesante grossièreté — ils étaient d’une race bien différente des bons Hessois de Francfort.

On connaît cette expression populaire — le plancher est si propre que l’on y mangerait. Toutes les rues de Francfort que j’ai parcourues avaient cette propreté. Le réseau des tramways était conçu d’après un plan intelligible ; les tramways roulaient sans bruit (autre félicité !) et les conducteurs répondaient aux questions avec la même grave précision dont j’ai déjà parlé.

J’avais une prédilection particulière pour la route N°. 19 parce qu’elle me menait de la gare à l’opéra ; mais tous les itinéraires traversaient ou avaient pour destination des quartiers où se révélait une édilité parfaite, devant laquelle nous nous extasions en pensant à ce qui existe chez nous.

Oui. Pour moi Francfort est un lieu plein de souvenirs ; souvenirs de rues propres ; de rues pleines de passants pouvant vous indiquer votre chemin ; de rues où l’on ne voyait ni mendiants ni traces d’indigence, d’oisiveté ou d’ivrognerie ; de rues bordées de solides maisons en pierre, de jardins embaumés et d’excellents magasins ; de rues affairées, respirant l’animation et la prospérité ; de rues où l’on ne voyait pas de haillons, mais des vêtements solides et propres ; où le peuple, loquace ou taciturne, avait la même physionomie heureuse, la même physionomie épanouie que nous avions vue chez les gens de la campagne.

Les bourgeois de Francfort paraissaient vaquer à leurs affaires avec une énergie puissante et calme à la fois, en gens qui savent ce qu’ils veulent et où ils vont, qui visent au but et l’atteignent sans tirer leur poudre aux moineaux. Quelle différence avec la précipitation fiévreuse de New York et de Chicago, quel ordre et quelle supériorité ! Personne n’y paraissait comme poussé par d’invisibles furies ; l’homme d’affaires allemand n’est jamais hors d’haleine.

Telle est l’impression que m’a laissée le Francfort qui travaille. Quant au Francfort qui s’amuse, on le rencontrait au jardin des Palmiers, lieu de récréation favori des habitants, vaste parc dessiné avec beaucoup d’intelligence et de goût. Ici, dans un emplacement réservé aux enfants, les bébés se livrent en toute sûreté à leurs ébats sous les regards de leurs nourrices ou de leurs bonnes ; là, aux jeux de tennis, les jeunes Francfortois des deux sexes, en vêtements de flanelle ou en jupes courtes, déployent leurs grâces ; plus loin, des bancs sont disposés où les gens d’âge mûr prennent l’air, regardent les joueurs ou contemplent les arbres et les fleurs ; plus loin encore, s’étendent des allées ombreuses conduisant à des bosquets favorables aux amoureux… mais je n’en ai point vu, car je n’ai pas osé regarder. Au milieu du parc s’élève un bâtiment central contenant des plantes tropicales, des bassins, de vastes salles servant d’abri pendant le mauvais temps et un restaurant ; mais comme il faisait beau ce jour-là et que la musique jouait, nous avons préféré dîner en plein air.

Le prix d’entrée, fort modique, suffisait à faire apprécier le parc, car l’homme n’apprécie guère ce qui ne lui coûte rien. Ce qui nous a le plus étonnés dans ce jardin, c’étaient les fleurs cultivées en serre. Je m’étais figuré, bien à tort, que l’ensemble des couleurs dans des serres allemandes serait certainement lourd et même criard. Or jamais je n’avais vu une pareille masse de fleurs disposée avec un goût plus subtilement exquis. Dans ces serres où les galeries se succédaient, remplies de roses et de fleurs diverses, on éprouvait partout la même délicieuse impression ; cette harmonie de couleurs produisait un effet analogue à celui que font ressentir la poésie lyrique allemande et les lieder de Schubert, de Schumann et de Franz.

C’est à l’opéra — l’opéra de Francfort est vaste et commode — que mon impression du rayonnement de l’Allemagne parvint à son plus haut degré. Les représentations ne devaient leur éclat ni aux Melbas ni aux Carusos ni à d’autres étoiles, mais à une troupe permanente, renforcée, de temps en temps, par un artiste en tournée. Tout y était le résultat d’un travail d’ensemble excellent : principaux artistes, chœurs, orchestre, décors étaient uniformément à la hauteur de leur tâche dans l’interprétation d’œuvres anciennes et modernes composant un répertoire des plus variés ; et les spectateurs étaient à l’avenant. C’était un auditoire d’abonnés, accoutumé à la nourriture musicale de l’esprit dans un pays où la musique indigène fournit une si abondante moisson, et qu’il absorbait comme il buvait les vins blancs du Rhin et à un prix aussi modéré. En général, peu d’élégance ; les hommes étaient en costume de ville et les femmes en robes montantes, contrairement aux gens qui font des frais de toilette pour écouter avec ostentation des œuvres exotiques coûteuses et incompréhensibles.

Il y a la même différence à entendre un opéra dans le pays même qui l’a produit et à New York qu’à manger en juin des fraises fraîchement cueillies et à en manger en janvier que l’on a fait venir d’un pays situé à mille kilomètres. Ce qui donne à un opéra dans le pays où il a été composé toute sa saveur, c’est la communauté d’origine de la musique, des interprètes et des auditeurs, et cela, la Cinquième-Avenue de New York ne pourra jamais l’acheter.

Mais c’est précisément cette qualité que possédaient toutes les représentations à Francfort, et il arrivait même parfois qu’elles pouvaient acquérir un caractère plus élevé encore. Un soir à l’opéra, je me trouvai assister à une cérémonie solennelle. On donnait une œuvre ancienne de contexture archaïque, d’un dessin anguleux mais grandiose et entièrement différent des conceptions modernes. Pourquoi avait-on exhumé cet ouvrage classique un peu terne et sévère ? Par amour du contraste et de la variété ? Pas le moins du monde. Il y avait, ce soir là, deux cents ans, jour pour jour, que Gluck était né, et c’est Gluck qui avait écrit cet opéra. C’est pourquoi Francfort s’était réuni pour entendre la musique de Gluck et célébrer sa mémoire. En voyant ces Allemands modernes honorer un de leurs classiques, je les considérai comme un noble peuple qui non seulement possédait les chefs-d’œuvre de ses grands morts, mais qui s’en nourrissait.

Ce n’est pas tout. Je venais de voir l’Allemagne contemplant le passé. Je vis aussi, à ce même opéra de Francfort, une des façons dont l’Allemagne prépare son avenir. C’était un dimanche, dans l’après-midi. En traversant la place où est situé l’opéra, il me sembla que j’étais le seul adulte qui se dirigeât vers le théâtre. De tous les côtés arrivaient des enfants par trois et par quatre ou par petits groupes qui pénétraient dans le bâtiment par toutes les portes, escaladant les larges escaliers et remplissant toute la salle ; c’était comme dans la légende du joueur de flûte. Au bout de quelques minutes, je me trouvais seul au milieu d’une remuante foule d’enfants — au nombre de deux mille, ai-je ensuite appris. Ici et là, dans les loges, des parents accompagnaient leurs enfants et, parsemés dans la salle, on voyait quelques vieux visages au milieu des physionomies enfantines.

L’ouverture commença. “Chut ! ” firent de petites voix ; au gai babillage succéda le silence ; les enfants écoutaient avec recueillement, comme à l’église.

Le rideau se leva. On donnait un vieil opéra, plein de mélodies gaies, d’incidents comiques et d’innocente passion. Ce n’était pas du Gluck ; Gluck eût été trop difficile à comprendre pour ces jeunes intelligences. L’enthousiasme et l’attention de ces enfants, leurs applaudissements, leurs rires produisirent bientôt sur les artistes l’effet qu’a sur moi une radieuse matinée de printemps. J’enviais les heureux parents d’être entourés de leurs enfants ; il y avait dans la salle comme une atmosphère de jeunesse, au milieu de laquelle cette musique vieillotte prenait un regain de vie et de gaîté épanouie. Les artistes étaient redevenus des enfants, comme les musiciens, comme le chef d orchestre. Je me demande si jamais, dans sa longue carrière, ce petit opéra démodé, Czar und Zimmermann, a paru plus jeune ; il me semblait que si l’esprit de Goethe ce jour-là planait sur Francfort, il aurait été ajouté à son Éternité un instant de bonheur.

Je fis mille questions pendant les entr’actes. De quoi s’agissait-il ? Le programme, que je lus, contenait une très intéressante notice sur le compositeur, son caractère, sa vie, ses aventures, ainsi que des notes historiques sur Pierre-le-Grand, le héros de l’opéra, mais ne faisait aucune allusion à la circonstance présente. Je questionnai donc, au foyer, un groupe d’hommes que j’avais vus mêlés aux enfants dans la salle et qui étaient des maîtres d’école. Ils me dirent que c’était une expérience que l’on faisait. Les enfants étaient des élèves des écoles municipales de Francfort, appartenant non aux classes les plus avancées mais aux classes moyennes. Pour leurs aînés, Francfort avait déjà organisé des représentations lyriques mais celle à laquelle j’assistais était la première que l’on eût donnée pour les élèves plus jeunes, garçons et filles. Le prix de la place était d’un demi-mark. Si l’expérience réussissait, elle serait suivie, à quinze jours de distance, d’une seconde représentation. Au théâtre, pendant le trimestre d’hiver, on avait l’habitude de donner, pour les enfants des écoles, des représentations des chefs-d’œuvre classiques allemands, mais c’était la première fois qu’on leur faisait entendre un opéra.

La représentation suivit son cours ; mais, avant la fin, je dus partir pour prendre le train de Nauheim, quittant à regret le spectacle et les deux mille joyeux enfants des écoles de Francfort. Dans mes notes, je trouve ceci : « Les joues roses dominaient; il y avait peu de lunettes. » Et ceci encore : « Les enfants paraissaient avoir de dix à quinze ans. Les garçons avaient le front bien développé et le crâne de bonnes dimensions. »

V.

Rien ne peut effacer ce souvenir. Rien ne pourra effacer l’impression d’ensemble de l’Allemagne; avec le recul, le tableau se présente à l’esprit dans toute sa netteté : le riant aspect et la belle ordonnance de la campagne et des villes, le bien-être du peuple, sa physionomie satisfaite, sa gravité, sa capacité, sa bonté ; puis, supérieur encore à sa prospérité matérielle, son sentiment de la beauté révélé par ses jardins ; et enfin, et par-dessus tout, son culte pour ses grands poètes et ses compositeurs nationaux si vivace et si précieux, inculqué dès l’enfance aux jeunes générations que l’on initiait aux chefs d’œuvre qui sont le patrimoine intellectuel de l’Allemagne.

Telle m’apparaissait en mai et juin 1914 la splendeur de cet empire, et j’en étais si vivement frappé que, par contraste, la situation de ses deux grandes voisines, la France et l’Angleterre, me semblait lamentable et peu attrayante. Paris, par comparaison, était mesquin et désorganisé, Londres agité et inquiet. En France, au lieu de l’ordre que l’on voyait en Allemagne, régnait la confusion ; en Angleterre, le désordre au lieu de la placidité germanique ; et en France, comme en Angleterre, le défaut d’aptitude individuelle semblait être le trait dominant. La physionomie française, dans les villes et dans les campagnes, respirait trop souvent la tristesse inquiète ou la révolte ; on s’y entretenait de scandales politiques et de dissensions mesquines et antipatriotiques; enfin un procès politique, qui révélait des profondeurs de bassesse et de honte, remplissait les journaux. Au même moment, en Angleterre, aux querelles électorales et ouvrières était venue s’ajouter la menace d’une guerre civile que l’on n’aurait pas été surpris de voir éclater d’un moment à l’autre.

J’en fus amené à me dire que si une âme, venant d’un autre monde, arrivait sur notre planète, sans en rien connaître et sans aucun lien mortel, et avait à choisir, après un examen de toutes les nations, celle au milieu de laquelle elle désirerait naître et séjourner, elle n’aurait fait choix en mai et juin 1914, ni de la France, ni de l’Angleterre, ni de l’Amérique, mais de l’Allemagne.

C’est le 7 juin 1914 que Francfort avait réuni, à l’opéra, les enfants de ses écoles pour développer leur goût et leur intelligence de l’art allemand par excellence. Onze mois plus tard exactement, le 7 mai 1915, une torpille allemande coulait le Lusitania, et les villes rhénanes faisaient aussi célébrer cet événement par les enfants de leurs écoles.

VI.

Le monde est dans l’angoisse. Nous assistons à la plus terrible catastrophe qu’ait vue l’humanité — la plus terrible moins par son étendue que parce qu’elle est une catastrophe morale. Après des siècles de souffrances et de cruauté, aidés par la religion, nous pensions être parvenus à établir et à faire reconnaître un droit international et une façon honorable de faire la guerre, si la guerre était inévitable. Tout cela a été détruit. Il est inutile de pousser plus loin l’enquête sur les atrocités de Liège et de Louvain ; les preuves les plus complètes en ont été fournies, mais qu’est-il besoin de preuves après la célébration par les écoliers du torpillage du Lusitania ? Dans ce festival, nous voyons la fête de la Kultur, l’apothéose teutonne. Comment a-t-on pu en arriver là ? Est-ce la même Allemagne qui a offert ces deux fêtes aux enfants de ses écoles — l’opéra à Francfort et cette orgie sanguinaire et barbare où la voix basse et gutturale des pères se mêlait au soprano aigu de leurs petits ? Leurs petits ! Ils leur enseignent un jour les gracieuses mélodies de Lortzing et le lendemain la glorification de l’assassinat universel.

Goethe a dit — et ses paroles brillent d’un éclat nouveau et prophétique : « Les Allemands sont d’hier… il faut que quelques siècles s’écoulent avant que… l’on puisse dire d’eux : le temps est loin où ils étaient des barbares. » Il a dit aussi : « La haine nationale est une chose bizarre. Elle est la plus forte et la plus violente là où le degré de Kultur est le plus bas. » Mais comment a-t-on pu en venir là ? Est-ce que les deux fêtes procèdent de la même Kultur et appartiennent au même pays ?

Incontestablement ; et rien, dans toute l’histoire de l’humanité, n’est plus étrange que le cas de l’Allemagne, qui pendant des générations s’est préparée avec soin à sauter, comme elle vient de le faire, à la gorge de l’Europe. L’assassinat de Sarajevo n’a aucun rapport avec cette agression, dont il n’a fait que marquer l’heure. Pendant des mois, pendant des années, l’Allemagne, ramassée sur elle-même, était prête à bondir. À un certain point de vue, la guerre qu’elle méditait n’est autre chose que la ruée de Xerxès, d’Alexandre, de Napoléon, de tous ceux qu’a effleurés le rêve dangereux de la conquête du monde. Seulement, jamais, jusqu’ici, ce rêve n’avait été enseigné à tout un peuple et n’avait pris de telles proportions ; et cela non pas seulement à cause de la puissance des moyens dont disposent les modernes, mais encore et surtout parce qu’aucun despote n’a jamais eu des sujets aussi dociles et crédules, politiquement, que les Allemands.

À un autre point de vue, cette guerre a une analogie frappante avec notre Révolution et la Révolution française. Elles ont, toutes les trois, été préparées, fomentées par le livre et par l’enseignement du livre. Le cerveau américain s’est imprégné des doctrines et des généralisations de Locke, de Montesquieu, de Burlamaqui et de Beccaria sur les droits de l’homme et le consentement public. Le cerveau français s’est nourri et inspiré des théories des encyclopédistes et de Rousseau sur l’innocence naturelle de l’homme et le contrat social. Le cerveau teuton a assimilé quelques-uns ces préceptes diplomatiques et philosophiques exposés par Machiavel, Nietzsche et Treitschke. Fichte, dès l’hiver de 1807-8, à l’Université de Berlin, a fait au peuple allemand un appel qui peut être considéré comme le premier symptôme important et l’origine de l’état d’esprit actuel des Allemands. Mais ici l’analogie disparaît. Si l’Amérique et la France ont combattu pour l’indépendance et la liberté politique et morale, l’Allemagne combat pour établir partout le despotisme militaire. Un peu plus loin nous connaîtrons sa doctrine dans toute son étendue ; mais nous n’y sommes pas encore arrivés.

VII.

J’ai souvent pensé, dans ces derniers temps, à ces vingt et une locomotives roulant sur les bords du Rhin. Elles étaient un symbole. Elles étaient l’image de la Maison de Hohenzollern ; elles portaient César et sa fortune, qui avait commencé bien avant que les locomotives fussent inventées. Le 19 juillet 1870 est une de ces dates dont l’importance ne reste pas toujours la même, mais va croissant ; elle croît encore et elle sera une des dates capitales de l’histoire avant d’atteindre son entier développement. Des locomotives plus puissantes que celles de 1870 ont remorqué vers la France un désastre plus grand, plus hideux encore ; mais ce fardeau de malheur est de la même espèce ; il fait partie de la même éclosion de matérialisme ; il est sous l’influence de l’éclipse morale dont 1870 et 1914 sont des signes, mais non tous les signes.

À tout cela se rattache l’effort des peuples pour rentrer en possession de leur âme. Examinez 1870 au point de vue que voici : à la suite de cette guerre, la France a repris son âme qu’elle avait confiée à un empereur et l’a rendue au peuple ; à la suite de cette même guerre, l’Allemagne a confié son âme à un empereur. La France vaincue est débarrassée des Bonapartes ; l’Allemagne victorieuse est enchaînée à son Hohenzollern. Avec le recul de quarante-cinq ans quelle signification prennent ces deux événements contraires ! Et, envisagés au même point de vue, les deux mots de défaite et de victoire acquièrent un sens nouveau et se contredisent mutuellement. Si notre foi démocratique n’est pas une vaine illusion, c’est la France qui alors a avancé, c’est l’Allemagne qui a reculé. Mais au mois de juin dernier il ne paraissait pas en être ainsi.

VIII.

Si nous n’en avions pas vu tous les développements, la situation de l’Allemagne serait absolument incroyable. Ce qui est incroyable aujourd’hui, c’est qu’elle ait pu sauter à la gorge d’un monde étonné et pris à l’improviste. Maintenant, depuis qu’elle a fait ce bond sauvage, le diagnostique de son cas a été fait souvent et exactement — cependant il avait été fait antérieurement, de façon remarquable, par un Belge, le Dr. Charles Saroles ; mais les prophètes ne sont guère écoutés que par la postérité. Le cas de l’Allemagne relève de la pathologie, il est du domaine de l’aliéniste ; c’est la folie des grandeurs, doublée de la manie de la cruauté.

J’ai le souvenir très net de la première impression que j’ai eue de cet état d’esprit maladif. C’était le mercredi, 5 août 1914. Nous étions au milieu de l’Atlantique. Les passagers, groupés devant le tableau des dépêches, attendaient le radiotélégramme du jour pour savoir quelle autre partie de l’Europe s’était écroulée depuis la veille. Ce matin-là, on afficha la proclamation du Kaiser citant Hamlet, sommant ses sujets « d’être ou bien de n’être pas » et de combattre un monde ligué contre eux. Il y avait dans ses paroles un tel accent d’incohérente exaltation que je dis à un de mes amis : « Aurait-il perdu la raison ? »

Plus tard, pendant le voyage, nous dûmes fuir, dans le brouillard et tous feux éteints, devant deux croiseurs allemands dont personne ne paraissait avoir peur, sauf une stewardess, qui disait : « Ce sont tous des bêtes sauvages. Ils nous enverraient au fond de l’eau. » Personne ne voulut la croire. Nous la croyons, maintenant. Car depuis lors nous avons retrouvé, dans bien des voix allemandes, le même accent d’incohérence sauvage que dans la voix du Kaiser, et nous savons aujourd’hui que la folie de l’Allemagne est semblable à ces épidémies mentales du moyen-âge où le fanatisme, religieux la plupart du temps, frappait de diverses espèces de folie des populations entières.

L’affection dont souffre l’Allemagne est la prussianisation de l’Allemagne. Longtemps après que nous aurons tous disparu, les hommes étudieront cette guerre ; et quelle que soit la part de responsabilité attribuée aux diverses nations, la plus lourde responsabilité et le fardeau du crime pèseront sur la Prusse et sur le Hohenzollern, à moins toutefois qu’il n’arrive que l’Allemagne fasse la conquête du monde et que le Kaiser ne lui dicte sa version de l’histoire et supprime toutes les autres versions, comme il a fait l’éducation de ses sujets depuis 1888. Mais cela ne sera pas ; quoi qu’il puisse arriver auparavant, la fin ne sera pas celle-là. Si je croyais que la terre pût être prussianisée, la vie n’aurait plus d’attrait pour moi.

Le cas de l’Allemagne, à mon sens, est, depuis le commencement jusqu’à la fin, une chose fatale, prédestinée, inéluctable ; des forces cosmiques, qui dépassent l’entendement humain, ont envahi, comme un flot, les terres septentrionales, de même qu’autrefois elles ont inondé les régions australes ; elles donnent à la race teutonne son moment de puissance, son heure de paroxysme de force, de grandeur sauvage, de débordement intellectuel et fécond — pour que d’elle-même, sous sa propre impulsion, elle s’abîme, dans un cataclysme final.

Ce mouvement date d’une époque bien antérieure à Napoléon — qui l’a enrayé un moment — du temps de l’Allemagne de la Réformation, de la poésie, de la musique, de cette grande Allemagne qui était florissante au moment où la fleur empoisonnée de la Prusse commençait à germer. Vers 1830, Heine a vu la nouvelle et pernicieuse influence, et ses écrits montrent le mépris qu’il en avait. L’ambition politique et l’ambition dynastique réunies ont abouti à la passion de la domination universelle. On en distingue l’origine dans Fréderic-le-Grand. C’est lui qui a donné la formule de la mentalité et de la morale internationale de la Prusse. Au moyen de la force et de la ruse, il a annexé les territoires des peuples faibles. Il a coupé la Pologne en trois tronçons et invité la Russie et l’Autriche à participer avec lui à cette communion impie.

Depuis le Grand Frédéric le rapt a succédé au rapt. Sa puissante et cynique influence a guidé la Prusse après Waterloo, puis elle a inspiré le prédécesseur de Bismarck et Bismarck lui-même quand il a volé le Schleswig-Holstein, falsifié la dépêche d’Ems et ravi ensuite l’Alsace et la Lorraine. On voit bien maintenant — et c’est un triste spectacle — comment il s’est fait que les petits États allemands indépendants qui avaient pourtant donné naissance à des géants — Luther, Goethe, Beethoven — mais qui avaient toujours été vaincus et qui pendant des siècles avaient été le théâtre des massacres de leurs conquérants ont, après 1870, acclamé leur nouvel empereur. Ne les avait-il pas conduits à la première gloire, à la première conquête qu’ils eussent connues ? Ne leur avait-il pas rendu l’Alsace et la Lorraine que la France leur avait ravies deux siècles auparavant ? C’est alors qu’ils ont vendu leur âme au Hohenzollern. C’était le commencement de la fin.


IX.

On ne saurait trop insister sur l’effet moral qu’a eu 1870 sur les Allemands et son influence sur l’esprit germanique. Il est essentiel de bien s’en rendre compte pour comprendre le procédé de prussianisation qui a commencé alors. Bien des gens ont signalé la crédulité et la docilité innées des Allemands ; mais il en est peu qui aient fait remarquer l’effet produit, à ce point de vue, par la guerre de 1870. Ce n’est que par la rapide et foudroyante victoire de Bismarck sur la France que peut s’expliquer, d’une façon satisfaisante pour la raison, la confiance abjecte et servile qu’ont les Allemands dans la Prusse. Ils ont accepté aveuglément le simulacre de suffrage universel que Bismarck leur a octroyé. Ils ont, de la même façon, accepté une extrême sujétion politique et militaire, un rigoureux système d’instruction obligatoire qui, comme je l’ai déjà dit, a provoqué de nombreux suicides parmi les enfants, un genre de vie sociale où, en dehors de certaines limites établies, presque rien n’est autorisé et presque tout est interdit.

Toutes ces restrictions, cependant, sont simplement matérielles et il en est résulté une grande prospérité également matérielle. En apparence, l’activité intellectuelle n’était pas entravée ; mais ceux qui se risquèrent à faire des commentaires sur la liberté et le droit divin des rois s’aperçurent bientôt qu’il n’en était rien. La Prusse avait fait revêtir l’uniforme non seulement au corps des Allemands mais à leur esprit. La littérature et la musique se trouvèrent aussi frappées de stérilité. Le théâtre, le roman, la poésie, la presse comique furent empreints d’une nouvelle brutalité et d’une obscénité nouvelle et lourde. La Prusse fit naître le dégoût des classiques allemands. Mais comment s’en étonner, puisque la liberté les avait inspirés ?

Quand Napoléon se fit empereur, Beethoven déchira la dédicace de sa symphonie Éroïca qu’il lui avait adressée. Et Goethe a dit : « Napoléon nous fournit un exemple du danger de s’élever à l’absolu et de sacrifier tout à la réalisation d’une idée. » Goethe fut carrément démodé à Berlin. Les orchestres symphoniques ne savaient plus interpréter convenablement ni Mozart ni Beethoven. Un curieux mélange de frivolité et de brutalité se répandit dans tout le domaine de l’art allemand. Le mouvement scientifique subit un ralentissement correspondant. Il ne se trouva plus d’inventeurs de l’envergure de Helmholtz ; mais on vit apparaître une légion d’adaptateurs laborieux et habiles des découvertes des autres, comme les teintures à l’aniline, dues à l’Angleterre, ou la réaction Wassermann, due à la France, et dont rarement ils proclamaient l’origine. Le niveau académique de Berlin baissa tellement qu’un professeur de Munich refusa l’avancement qu’on lui offrait dans la capitale.

Pendant quarante ans les écoliers et les étudiants allemands ont respiré les miasmes délétères de l’atmosphère de Berlin, répandus partout par des professeurs choisis de l’université centrale. Tout professeur ou publiciste assez hardi pour proclamer quelque chose non imposé par la Prusse à la crédulité allemande était traité comme un hérétique.

C’est de ces miasmes que sont sorties trois choses monstrueuses — le surhomme, la surrace et le surétat, la nouvelle trinité du culte germanique.

X.

C’est ainsi que l’Allemagne s’isola du reste du monde. Sa démocratie-sociale elle-même fit une abjecte soumission. La Chine s’était enfermée dans une muraille de pierre, l’Allemagne a muré son esprit.

Comme on pourrait trouver exagéré de dire que dans les temps modernes une grande nation s’est volontairement entourée d’une muraille de ce genre, j’en vais donner un exemple, un seul, choisi entre beaucoup, entre des centaines d’autres ; il suffira pour faire voir le genre d’enseignement relatif au monde extérieur que l’Allemagne avait soigneusement préparé pour les élèves de ses écoles. Voici un passage d’une lettre d’un Américain qui dernièrement habitait Berlin, où ses enfants étaient en pension : « Les livres de classe étaient uniques dans leur genre. Je crois qu’il n’y avait pas, dans un seul des manuels de physique ou de chimie qu’ils étudiaient, l’aveu qu’un citoyen d’un autre pays eût fait faire un progrès quelconque à la science ; tout pas en avant était, par un raisonnement particulier, attribué à un Allemand. Comme on pouvait s’y attendre, l’histoire moderne est représentée comme l’œuvre de héros allemands. Ce qu’il y avait de plus bizarre, c’était le cours de géographie dont se servait Katherine. (Sa fille, âgée de treize ans.) Il contenait des cartes indiquant les Deutsche Gebiete (sphères d’influence allemandes à l’étranger) en couleurs éclatantes. Il y est dit que l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, y compris les États-Unis et le Canada, sont peuplées par trois catégories d’habitants : les nègres, les Indiens et les Allemands. En ce qui concerne les États-Unis, il y a une large zone pour les nègres et une région moyenne réservée aux Indiens ; mais le reste est Deutsche Gebiete. Le Canada est occupé principalement par des Indiens. Ce qui a attiré mon attention sur ces choses, c’est qu’une des jeunes amies de Katherine lui a demandé si elle était de race nègre ou indienne ; et comme elle répondait qu’elle n’était ni de l’une ni de l’autre, son amie lui fit remarquer que c’était impossible, puisqu’elle n’était certainement pas Allemande. » Je m’abstiendrai de citer des choses moins risibles, touchant à la morale, que l’on enseigne dans les écoles allemandes.

Pendant quarante ans l’Allemagne, derrière sa muraille, a appris et répété les incantations prussiennes. Cela rappelle ces cérémonies sauvages où les assistants, par leurs cris et leurs mouvements rythmés, s’excitent jusqu’à la frénésie. C’est ce qui est arrivé à l’Allemagne. Dans son isolement moral sa vue s’est troublée, elle a perdu le sentiment de la proportion ; elle est en proie à des hallucinations ; elle est hypnotisée par sa propre grandeur, par la mission de sa Kultur, son mépris pour le reste de l’humanité, son grief contre le genre humain qui s’est ligué pour l’étouffer et la supprimer.

Ces illusions ont été suivies de leur Némésis : l’Allemagne s’est méprise sur nous tous, sur tout ce qui est en dehors de sa muraille, choses et gens.

Comme les nains ensorcelés des vieux contes de fées, dont les propos révèlent la tragique destinée, bien qu’eux-mêmes n’en aient pas conscience, les Allemands se trahissent constamment par les aveux les plus naïfs et les plus grotesques, témoin cet ambassadeur allemand qui, au moment où il quittait l’Angleterre, disait tristement à ceux qui l’escortaient et l’engageaient à ne pas se désoler, puisqu’il n’était pas responsable de la guerre :

— « Ah ! vous ne comprenez pas ! Mon avenir est brisé. On m’avait envoyé pour observer l’Angleterre et indiquer à mon souverain le moment opportun pour frapper, c’est-à-dire le moment où les désordres intérieures la mettraient dans l’impossibilité de lutter contre nous. Je lui ai dit que ce moment était venu. »

Témoin encore cet Allemand qui, à Bruxelles, disait à un américain :

— « Nous avons été sincèrement fâchés pour la Belgique ; mais nous estimons qu’il vaut mieux la voir souffrir et même disparaître que de voir notre empire, qui est bien plus vaste et plus important, torpillé par nos déloyaux ennemis. »

Témoin aussi le Docteur Dernburg, qui nous explique pourquoi l’Allemagne a dû assassiner onze cents passagers du Lusitania :

— « Jusqu’à présent, on avait l’habitude de mettre en sûreté les passagers et l’équipage… Mais un sous-marin est un bateau fragile qui peut facilement être éperonné, et un navire rapide est capable de lui échapper. »

L’Allemagne, pas plus que les nains, ne se doute de l’idée que donnent d’elle à ceux qui les entendent, de l’autre côté de la muraille teutonne, des paroles aussi naïves ; elle ne se doute pas qu’elle a fait un retour en arrière jusqu’à l’âge de pierre et que grâce à la science moderne et à ses inventions, elle a rendu la guerre plus hideuse encore qu’autrefois.

Sa Némésis à elle, c’est qu’elle ne comprend rien au monde extérieur. Elle s’est trompée sur ce que ferait la Belgique, sur ce que ferait la France, sur ce que ferait la Russie ; et elle s’est trompée plus grossièrement encore sur ce que ferait l’Angleterre. Et elle comptait sur les sympathies de l’Amérique !

Ainsi résumée, la prussianisation de l’Allemagne paraît fantastique ; fantastiques aussi et irréelles la crédulité absolue, la foi fervente, abjecte, des jeunes gens hypnotisés. Écoutez ce que disait récemment un jeune Allemand. J’ai vu sa lettre, adressée à un de mes amis. Il avait été le précepteur des enfants de mon ami. Charmant, d’une éducation parfaite, il ne donnait aucun signe d’hypnotisme. Il part pour la guerre ; dans son pays il respire les miasmes prussiens. Bientôt après, on reçoit de lui une lettre ; c’est — pendant les premières pages — la lettre qu’on peut attendre d’un jeune homme ardent et sincèrement patriote. Puis les miasmes produisent leur effet et, tout-à-coup, il est pris du vertige moral et écrit ceci :

« L’existence de l’individu ne compte plus pour rien ; les hommes sans instruction même sentent qu’il y a en jeu quelque chose de plus grand que le bonheur de l’individu ; et les gens instruits savent que ce quelque chose, c’est la culture de l’Europe. L’Angleterre, par ses mensonges éhontés et sa froide hypocrisie, a perdu le droit de se regarder comme une nation cultivée. La France, en tout cas, a vu la fin de la plus belle époque de son existence ; votre pays est trop lent à se développer, et les autres pays sont trop petits pour continuer l’héritage de la culture grecque et de la foi chrétienne, les deux éléments principaux de toute haute culture moderne ; alors c’est à nous qu’incombe cette tâche, et nous l’accomplirons, dussions-nous succomber, et des millions d’autres avec nous. »

C’est bien cela ! Cet étudiant éclairé, cette noble nature, ce jeune homme d’avenir est prussianisé, ainsi que des millions d’autres jeunes gens comme lui, au point d’être devenu un fou furieux, nageant dans une mer de sang ! Est-il rien de plus tragique ? Voici comment le Wilhelm Meister de Goethe s’imagine la perte d’Hamlet et les causes qui l’ont amenée :

« Un chêne est planté dans un vase précieux qui n’aurait dû renfermer dans ses flancs que des fleurs épanouies ; les racines s’étendent et le vase est brisé. »

La Prusse, plantée en Allemagne, a fait éclater l’empire.

XI.

Nous voici maintenant préparés à entendre la doctrine prussienne. Nous allons donner, dans les lignes qui suivent, le corps de cette doctrine composé phrase par phrase de choses dites par des Prussiens, par le Kaiser et ses généraux, par des professeurs et des publicistes et par Nietzsche. Une partie de ces choses ont été dites de sang-froid, des années avant la guerre ; mais dans leur ensemble elles constituent une profession de foi que la pratique a ratifiée :

« Nous autres Hohenzollern, nous tenons notre couronne de Dieu seul. L’Esprit de Dieu est descendu en moi. Je considère toute ma… mission comme imposée par le ciel. Quiconque me résiste sera brisé. Rien dans ce monde ne doit être décidé sans l’intervention… de… l’empereur allemand. Celui qui prête l’oreille à l’opinion publique risque de faire un tort immense… à l’État. Quand, dans ce monde, on occupe certaines positions, il faut faire des dupes plutôt que des amis. La morale chrétienne ne peut être politique. Les traités ne servent qu’à dissimuler d’autres visées politiques. Souvenez-vous que le peuple allemand est le peuple choisi de Dieu.
« La force, c’est le droit et… c’est la guerre qui en décide. Tout jeune homme qui devient membre d’un club de buveurs de bière et de duellistes y trouvera la ligne de conduite de son existence. La guerre en soi est une bonne chose. Dieu aura soin que la guerre revienne toujours. Les efforts qui tendent à l’abolition de la guerre doivent être regardés non seulement comme ridicules, mais comme absolument immoraux. La paix de l’Europe n’est pour nous qu’une question secondaire. Voir souffrir nous fait du bien ; faire souffrir nous en fait davantage. Il faut que cette guerre soit conduite aussi impitoyablement que possible.
« Il ne faut pas tuer les Belges. Il faut… les mettre dans un état qui rende sans espoir leur renaissance. Les troupes devront traiter la population civile belge avec une sévérité implacable et la terroriser. Les nations faibles n’ont pas le même droit de vivre que les nations fortes. Le monde n’a que faire des petites nationalités. Nous autres Allemands, nous avons peu d’estime et encore moins de respect pour la Hollande. Il faut que nous étendions nos possessions coloniales ; ces acquisitions ne peuvent se faire qu’aux dépens des autres États.
« La Russie ne doit plus être notre frontière. Il faut que la presse polonaise soit anéantie… ainsi que la presse française et la presse danoise… On devra accorder aux Polonais… trois privilèges : acquitter les impôts, servir dans l’armée et se taire. Il faut que la France soit si complètement écrasée qu’elle ne puisse plus se trouver de nouveau sur notre chemin. Il faut vous souvenir que nous ne sommes pas venus faire la guerre au peuple français, mais lui apporter une civilisation supérieure. Les Français ont prouvé qu’ils sont en décadence et ne respectent pas la loi divine. Nous faisons la guerre à l’Angleterre pour le butin. L’Angleterre, voilà notre véritable ennemie. Nous avons le devoir… d’écraser absolument la perfide Albion… de la réduire à une condition telle que son influence dans le monde sera détruite à tout jamais.
« L’allemand doit remplacer l’anglais comme langue universelle. L’anglais, langue bâtarde,… doit être refoulé dans les coins les plus éloignés du globe… jusqu’à ce qu’il revienne à son état primitif d’insignifiant
dialecte de pirates. La langue allemande est semblable à un bienfait qui, venant directement de Dieu, pénètre jusqu’au fond du cœur, comme un baume précieux. C’est à nous, plus qu’à aucun autre peuple, qu’est confiée la véritable direction de l’existence humaine. Notre pays, par l’emploi de la force militaire, est parvenu à un degré de culture qui n’aurait jamais pu être atteint par des moyens pacifiques.
« La civilisation souffre toutes les fois qu’un Allemand se fait Américain. Renonçons à nos futiles efforts pour justifier l’action de l’Allemagne. Nous l’avons voulu. Notre puissance créera une loi nouvelle en Europe. C’est l’Allemagne qui frappe. Nous sommes, sans comparaison, moralement et intellectuellement supérieurs… Il faut… que nous combattions les fauves russes, les mercenaires anglais et les fanatiques belges. Nous n’avons à nous excuser de rien. Il importe peu que tous les monuments qui aient jamais été construits, tous les tableaux qui aient jamais été peints, tous les édifices qui aient jamais été élevés par les plus illustres architectes du monde soient détruits… La pierre la plus vile, marquant l’emplacement de la tombe d’un grenadier allemand, est un monument plus glorieux que toutes les cathédrales de l’Europe réunies. Pas de respect aux tombes de Shakespeare, de Newton et de Faraday ! »
« On nous appelle barbares. Et après ? Voici quelle doit être la mission de l’Allemagne :… l’enseignement de la haine… l’organisation de la haine… l’enseignement du désir de haïr. Abolissons la fausse honte prématurée. Il nous a été donné la foi, l’espérance et la haine ; mais la haine est la plus excellente. »

XII.

La patrie admirable de Goethe pourra-t-elle oublier la leçon prussienne et retrouver la pure santé de l’esprit, ou bien a-t-elle trop longtemps respiré les miasmes ? On ne saurait le dire dès à présent. Elle est toujours dans l’enceinte murée. Comme des choristes bien stylés, les Allemands répètent encore que c’est l’Angleterre qui a fait la guerre, que Louvain n’a pas été détruit, que Reims n’a pas été bombardé, que le Vaterland est l’inoffensive victime de la jalousie universelle. Quand les voyageurs demandent des preuves, le chœur bien stylé n’a qu’une réponse : « Les fonctionnaires de notre gouvernement le disent ». Berlin, Cologne, Munich, toutes les villes font cette même réponse aux étrangers. On n’y sait rien de ce que nous savons. On les empêche de le savoir. Les cerveaux portent encore l’uniforme prussien et font automatiquement l’exercice à la prussienne. L’adversité pourra-t-elle délivrer l’Allemagne de cette malédiction ?

Un fait s’est produit à Louvain — peu de chose, il est vrai, mais ce peu de chose nous fait espérer. On avait logé, dans la maison d’un professeur de l’Université, des soldats allemands, qui se montraient bien disposés, pleins d’égards, inoffensifs. Tout-à-coup, sur l’ordre qu’ils avaient reçu, ils se ruèrent sur le logis, brulèrent les livres, saccagèrent les appartements et détruisirent la maison avec tout ce qu’elle contenait. Le propriétaire est mort. Sa femme, contemplant cette scène avec ses enfants désormais sans appui, vit un soldat donner une pomme à l’un d’eux.

« Merci, » dit-elle, « au moins vous, vous avez du cœur. »
« Non, madame », répondit l’Allemand, « mon cœur est brisé. »

Goethe a dit : « Celui qui veut exercer une influence bienfaisante doit avoir soin de ne rien insulter… Nous sommes devenus trop humains pour nous réjouir des triomphes de César. » Quatre-vingt-dix ans plus tard cette même Allemagne a chassé de leurs villages les femmes belges — dont quelques-unes étaient si faibles que depuis des mois elles n’étaient sorties de leurs maisons — les a entassées dans des wagons comme des bestiaux, et pendant plusieurs semaines les a exposées publiquement, de ville en ville, aux risées, aux moqueries et aux injures de la populace allemande.

Il est possible que le soldat allemand dont le cœur a été brisé à Louvain fasse partie d’une légion d’hommes comme lui et que peut-être, sous l’influence de milliers de cœurs brisés, l’Allemagne se ressaisisse un jour. Elle a déchaîné le malheur sur un continent. Elle a mis en ruines une Europe dont le manque de préparation même contredit ce ridicule mensonge que l’Allemagne a été attaquée la première. Jamais plus l’Europe ne sera ce qu’elle était. Si notre imagination pouvait avoir une exacte conception de cette guerre, elle n’y résisterait pas.

Mais le malheur a sa Pentecôte. Quand son souffle impétueux a passé sur la Belgique et sur la France, et que ses langues de feu se sont posées sur elles, comme les apôtres dans le Nouveau Testament, elles se sont mises à parler sous l’inspiration de l’Esprit. Leurs paroles et leurs actes ont fait rayonner sur le monde une splendeur qu’il ne connaissait plus. La chair, qui avait dominé notre époque et notre génération, s’est effacée en présence de l’Esprit. J’ai entendu des Belges bénir le martyre et le réveil de leur pays. Ils m’ont dit :

« Ne parlez pas de nos souffrances ; parlez de notre gloire. Nous nous sommes ressaisis. »

Des Français m’ont dit :

« Pendant quarante-quatre ans nous avons été malheureux, dans les ténèbres, souffrants, sans foi, croyant que la vraie France était morte. La Résurrection s’est opérée. »

J’ai entendu l’ambassadeur de France, Jules Jusserand, dire dans un éloquent discours :

« George Eliot a fait cette remarque profonde que tout homme traverse une crise où instantanément, sans avoir le temps de réfléchir, il lui faut prendre une décision et agir rapidement. Et qu’est ce qui lui dicte son choix ? Son passé tout entier, la distinction quotidienne qu’il doit faire entre le bien et le mal et qu’il a faite pendant toutes les années précédentes — voilà ce qui lui fait prendre une décision. En un moment la France s’est trouvée plongée dans une crise semblable ; elle a agi instantanément, fidèle à ses traditions historiques d’honneur et de courage. »

Chaque jour il s’accomplit par centaines des actes de foi, d’amour, de renoncement qui ne seront jamais connus et dont chacun est assez grandiose pour inspirer un poème immortel. D’un bout à l’autre de l’Europe en ruines, dans toutes les parties de territoires immenses, des actes semblables sont accomplis par des Serbes, des Russes, des Polonais, des Belges, des Français et des Anglais — et même par des Allemands ; les âmes s’échappent des corps, qu’elles sacrifient au service d’une grande cause. Méditez ce seul incident, qui est une des lueurs éclatantes de l’Esprit que nous avons vues jaillir de l’ardente fournaise. La cathédrale de Reims était en flammes ; on en retirait des prisonniers allemands blessés, étendus sans forces sur la paille, qui commençait à brûler. Devant l’église, la foule faisait mine de vouloir massacrer ou déchirer ces ennemis impuissants et sans défense. Nous nous sentirions, vous et moi, une forte envie de tuer un ennemi qui aurait mis le feu à Mount Vernon, la demeure du Père de notre Patrie.

Pendant plus de sept cents ans la vénérable cathédrale avait été le sanctuaire sacré de la France. Un instant de plus, et ces Allemands étendus ou se traînant devant le temple allaient être mis en pièces par la populace en furie. Mais au-dessus du bruit des poutres qui s’effondraient, des vitraux brisés, du grondement du canon et des obus, des exécrations de la multitude, une voix se fit entendre. Sur les marches de la cathédrale, un prêtre se tenait debout, les bras levés vers le ciel :

«  Arrêtez » ; s’écria-t-il, « souvenez-vous des anciennes mœurs et des coutumes chevaleresques de la France. Les Français ne foulent pas aux pieds un adversaire tombé et meurtri. Ne nous abaissons par au niveau de nos ennemis ! »

Cela suffit. Les Français se souvinrent de la France. Les Allemands furent conduits en sûreté à l’asile qu’on leur avait destiné.., et bien loin, au-delà des continents, au-delà des mers, des gens qui n’avaient jamais vu Reims sentirent battre leurs cœurs et leurs yeux se mouiller de larmes.

Ce sont là les langues de feu ; c’est là la Pentecôte du malheur. Que de fois elles ont dû réunir, dans une étreinte fraternelle, des malheureux étendus sur le champ de bataille et qui, côte à côte, attendaient la mort. En Flandre un officier de cavalerie français, la poitrine trouée d’une balle, mourant, couché sur la terre, eut cependant la force d’écrire à la femme aimée ; et voici ce qu’il écrivit :

« Deux autres blessés sont étendus à mes côtés, et je ne crois pas que ni l’un ni l’autre en réchappe. L’un est un officier d’un régiment écossais et l’autre un simple uhlan. Ils ont été blessés après moi, et quand je repris connaissance, ils étaient penchés sur moi et me donnaient les premiers secours. L’Écossais me faisait boire de l’eau de sa gourde, pendant que l’Allemand tâchait d’arrêter le sang qui coulait de ma blessure, au moyen d’une préparation antiseptique distribuée aux troupes allemandes par leur service de santé. Le Highlander avait la jambe fracassée et l’Allemand avait dans le côté plusieurs éclats de shrapnel. 
« Malgré leurs souffrances, ils s’efforçaient de me secourir et quand je fus entièrement revenu à moi, l’Allemand nous fit une piqûre de morphine à chacun et s’en fit une à lui-même. Le service de santé lui avait fourni l’injection et la seringue et lui avait appris à s’en servir. Après la piqûre, nous sentant merveilleusement soulagés, nous avons parlé de la vie que nous menions avant la guerre. Nous nous exprimions tous les trois en anglais et nous parlions de celles que nous avions laissées derrière nous. L’Allemand et l’Écossais étaient tous deux mariés depuis un an seulement…
« Je me demandais — et les autres aussi, sans doute — pourquoi nous nous étions battus. Je regardai le Highlander qui s’assoupissait, épuisé, et en dépit de sa physionomie décomposée et de son uniforme couvert de boue, il me semblait l’incarnation de la liberté. Puis je pensai au drapeau tricolore et à tout ce que la France a fait pour la liberté. Je me tournai ensuite vers l’Allemand qui avait cessé de parler. Il avait tiré de son sac un livre de prières et essayait de lire l’office pour les soldats blessés sur le champ de bataille. Et… en le regardant, je compris pourquoi nous nous battions… Il mourait en vain, tandis que l’Écossais et moi, par notre mort, nous avions probablement fait quelque chose pour la cause de la civilisation et de la paix. »

Voilà ce qu’écrivait ce jeune officier français à la femme aimée, une Américaine à laquelle il était fiancé. Les brancardiers de la Croix-Rouge ont trouvé la lettre près de lui. C’est ainsi qu’elle apprit comment il était mort. Et cela aussi, c’est la Pentecôte du malheur.

XIII.

Et que disent les femmes — les femmes qui pleurent des hommes de cette trempe ? Elles refusent d’assister à La Haye au Congrès de la Paix organisé par des folles qui n’ont perdu personne :

« Comment nous serait-il possible, dans un moment comme celui-ci, de nous rencontrer avec les femmes des pays ennemis ?… Ont-elles répudié… les crimes de leurs gouvernements ? Ont-elles protesté contre la violation de la neutralité de la Belgique ? Contre les infractions au droit des gens ? Contre les crimes de leur armée et de leur marine ? Si elles ont élevé la voix, c’est trop faiblement pour que l’écho de leurs protestations nous arrivât à travers nos territoires profanés et dévastés… »

Et une femme éminente écrivit à une des déléguées à La Haye :

« Madame, êtes-vous réellement anglaise ?… J’avoue que je comprends mieux les femmes anglaises qui veulent lutter… Demander à des Françaises, à l’heure qu’il est, de venir parler d’arbitrage et de médiation et de discuter un armistice, c’est leur demander de renier leur pays…
« Tout ce que les Françaises peuvent désirer, c’est de réveiller et de saluer dans leurs enfants, leurs maris et leurs frères, dans leurs pères mêmes, la conviction qu’une guerre
défensive est une chose si sainte que tout doit être abandonné, oublié, sacrifié, et qu’il faut regarder la mort en face, héroïquement, pour défendre et sauver ce qu’il y a de plus sacré… la patrie. Ce serait renier mes morts que de chercher à voir autre chose que ce qui est et doit être ! — si le Dieu du droit et de la justice, l’ennemi du mal et de la force et de la folie de l’orgueil est le vrai Dieu. »

C’est ainsi que, éclairés et transfigurés par le malheur, hommes et femmes se dressent dans la plénitude de leur nature spirituelle, font acte de renoncement et prononcent des paroles sacrées. Le sort tragique du Lusitania arracha aux lèvres d’un Allemand enfin éclairé, Kuno Francke, ce noble cri de patriotisme :

Si telle doit être la fin de l’Europe, dans ta miséricorde.
Seigneur,
Des ténèbres atroces de la planète qui disparaît,
Sauve l’âme de ma nation. Loin de la colère et de la folie
D’une Terre flétrie, élève-la bien haut,
Rajeunie, transfigurée, purifiée ;
Pour que, rayonnant sur les temps nouveaux,
Elle éclaire un monde régénéré.
Âme de ma race, tu ne périras pas !

Si, comme je le crois, le sort de l’Allemagne est le plus tragique de tous, il faut espérer qu’elle aussi sera touchée par les langues de feu du malheur et qu’elle saura reprendre à la Prusse son âme, qu’elle lui a livrée en 1870. Et c’est ainsi qu’elle sera délivrée de sa malédiction.

XIV.

Et nous, que faisons-nous, au milieu de la tempête universelle ? Chacun de nous s’est trouvé marcher la nuit au milieu des ténèbres qui donnaient à toute chose un aspect vague et indistinct, quand tout-à-coup un éclair, sillonnant la nue, a répandu aux alentours une clarté livide. Les arbres tout proches, les haies fuyant dans le lointain, les maisons, les champs, les animaux, les gens, tout apparaît nettement aux regards dans une lumière trop vive et aveuglante. C’est ainsi que dans la tourmente de la guerre, les nations et les individus se révèlent, sous la lueur des éclairs incessants. Le peuple américain tel qu’il est aujourd’hui, notre démocratie, quel que soit l’aspect qu’elle présente, noble ou vil, à la lumière de ce cataclysme, tout cela est déjà gravé sur les tablettes de l’histoire et constitue l’image des États-Unis en 1914-1915, telle que la postérité la verra.

Pour moi, je ne sais pas de meilleur portrait moral d’un individu, quel qu’il soit, que son opinion sur cette guerre ; et s’il n’a pas d’opinion, cela nous donne encore son image. Pendant l’automne de l’année dernière, il était des Américains qui désiraient que les journaux cessassent de donner des nouvelles de la guerre et offrissent à leurs lecteurs des informations d’un autre genre. Nous avons leur portrait, à ceux-là, comme aussi celui d’autres Américains qui ne pensaient qu’à compter les dollars qu’ils pouvaient retirer de l’extrémité et de la souffrance de l’Europe. Mais, Dieu merci ! cela n’est pas le portrait de la nation. Notre sympathie pour l’Europe s’est portée sur la Belgique que nous avons secourue et aidée ; elle s’est portée, par un mouvement semblable à un flot irrésistible, vers les blessés et les affligés de Pologne, de Serbie, de France et d’Angleterre. La publication incessante de livres, d’articles de journaux et de revues, respirant l’amour de la justice et la colère contre l’attaque préméditée et injustifiée de la Prusse, doit prouver à l’Europe que des centaines de milliers d’Américains sont de cœur et d’esprit avec elle. L’attitude du New York Sun, du New York Times, de l’Outlook et du Philadelphia Public Ledger, pour n’en pas citer davantage, suffirait seule à nous laver, en tant que particuliers, du reproche d’être restés neutres moralement.

Et cependant, aux yeux de l’Europe, nous paraissons ne pas faire ce que l’on attendait de nous. Les Alliés reconnaissent notre générosité matérielle, mais estiment que, moralement, notre effort est insuffisant. Le Punch de Londres, à la suite du torpillage du Lusitania, a publié un dessin représentant l’Angleterre, émue, indignée, debout derrière l’Amérique, courbée par la douleur, qu’elle apostrophe ainsi :

Silencieuse, tu as vu porter des coups déloyaux,
Dévaster des terres et massacrer des innocents ;
Au nom du Ciel, dont tu tiens ta grandeur,
Sœur, ne parleras-tu pas ?

Ce n’est pas aux Américains individuellement, c’est à la nation que cet appel s’adresse, et le seul interprète de la nation, c’est notre gouvernement. « Sœur, ne parleras-tu pas ? » Eh bien ! nous avons parlé ; mais au bout de neuf mois de silence. Ce silence, dans l’opinion des envoyés belges et français qui m’ont parlé avec une franchise courtoise, est la preuve de notre faiblesse morale.

Ils m’ont dit ceci : « Quand cette guerre a commencé, nos regards se sont portés de votre côté. Vous étiez pour nous la grande démocratie ; vous n’étiez pas engagés dans la querelle ; vous pouviez prononcer la parole approbatrice que nous attendions. Nous savions que, politiquement, vous deviez rester en-dehors : c’était votre vrai rôle ; c’était votre grande force. Sur ce point nous partagions entièrement l’opinion de votre président. Mais pourquoi vos Universités sont-elles restées muettes ? L’Université de Chicago a fermé la bouche à un professeur belge qui allait défendre publiquement la cause de la Belgique. Votre presse était divisée. Le mot que l’on attendait de vous, vous ne l’avez pas prononcé. Vous nous avez fait la charité ; mais ce que nous désirions, c’était qu’on nous rendît justice, qu’on épousât notre cause.»

Voici ce que j’ai répondu :

« En premier lieu, nos Universités n’occupent pas et ne peuvent occuper, comme les vôtres, une situation dominante et diriger l’opinion. Plût au Ciel qu’il en fût ainsi ; en second lieu, nous ne sommes pas encore fondus en une nation homogène ; nous sommes un mélange de races et de langues ; néanmoins, jamais je n’ai vu, de ma vie, la presse et l’opinion américaines aussi unanimes sur aucune question ; en troisième lieu, notre charité est un moyen — le seul moyen dont nous disposions — de vous dire que nous sommes avec vous. Je suis heureux que vous reconnaissiez la nécessité de notre neutralité nationale. Toute autre attitude eût été une faute politique et un acte de folie sans parallèle ; enfin, n’oubliez pas que George Washington nous a recommandé de nous occuper de ce qui nous regarde. »

À quoi ils ont répliqué :

« Mais est-ce que cela ne vous regarde pas ? »

Et là ils sont allés au cœur même de la question.

De l’autre côté de l’océan, pendant des mois, on a vu la Démocratie soutenir l’attaque la plus redoutable qui ait jamais été dirigée contre elle. Nous avons envoyé du pain et de la charpie aux blessés ; individuellement, nous avons flétri les agresseurs. Mais Columbia et l’Oncle Sam regardaient. Cela suffisait-il ? Si nous ne faisons pas la guerre, n’avions-nous pas d’autre devoir à accomplir ? Ne pouvions-nous pas protester ? L’immense océan a-t-il entièrement isolé Columbia ? L’Europe, se débattant dans son impuissance, tournait vers nous un regard anxieux.

Je ne sais pas ce que George Washington aurait pensé. Tout ce que je sais, c’est que ma réponse n’a pas convaincu mes amis européens, et alors comment pourrait-elle me sembler satisfaisante à moi-même ? En ce moment les esprits sont surexcités et exaltés. Quand ils auront retrouvé le calme, quelle sera l’image historique de notre pays qui se présentera à eux à la lueur de la conflagration universelle ? Sera-ce celle d’un peuple qui a vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles ? Si l’on pense à ce que nous avons fait et au ton de notre presse, cela ne serait guère juste. Et cependant je ne puis que regretter que nous n’ayons pas protesté. Je vois clairement ce que nous avons perdu à ne pas le faire ; je ne vois pas clairement ce que nous y avons gagné. Si l’on estime que nous avons laissé échapper l’occasion en ne protestant pas, comme signataires des conventions de La Haye que l’on violait, ne pouvons-nous dire que les preuves de ces violations sont bien plus fortes aujourd’hui qu’au moment même ? Ce que nous apprenions alors paraissait incroyable à des esprits américains. Jamais nous n’avions fait ou vu une guerre semblable. Et quand la vérité a été établie, une protestation n’aurait-elle pas pu paraître un peu tardive ? Telle est la seule explication que nous puissions donner. Est-elle suffisante ?

Il est trop tôt pour répondre à cette question ; mais il est une chose bien certaine, c’est que nous apparaîtrons à tout jamais non pas tels que nous nous voyons nous-mêmes, mais tels que les autres nous voient. Il est également certain et éternellement vrai que c’est par la souffrance seulement que les peuples et les hommes parviennent à la connaissance de ce qu’il y a d’excellent en eux. Il y a cinquante ans qu’en Amérique nous avons eu notre Pentecôte du malheur. Ces cinquante années ont été trop prospères et trop calmes. Notre existence a été trop exempte de danger. Nous avons prospéré, nous avons échappé à l’adversité, et cette prospérité a été en quelque sorte un malheur pour nous.

Dans ces moments qui mettent à nu l’âme des hommes et l’âme des peuples, est-ce notre âme que l’on a vue ou seulement notre immense forme matérielle ? En 1865, nous étions en pleine possession de notre âme ? Qu’en avons nous fait ? Nous avons assisté à beaucoup de « savantes palinodies », et chaque jour nous avons eu à écouter des « maximes de basse prudence ». Ont-elles pénétré jusqu’au fond de notre conscience et l’ont-elles tuée ? À Dieu ne plaise ! Mais depuis août 1914 nous entendons le cri que poussent en Europe nos frères en liberté. Ils n’ont pas demandé à notre bras débile de combattre pour leur cause, mais ils ont attendu en vain que notre voix se fît entendre. L’histoire nous pardonnera-t-elle ce silence ?

En attendant, les maximes d’une basse prudence, sous le masque du sentiment chrétien, nous conseillent tous les jours de conserver à notre bras son impuissance et sa débilité. Ce n’est pas ainsi que Washington a pu traverser l’épreuve de Valley Forge et que Lincoln a pu triompher à Appomattox. Si le Quatre-Juillet et la Déclaration d’Indépendance que ce jour commémore ont encore un sens pour nous, donnons à notre bras la force qu’il lui faut.

Et cela, dans notre propre intérêt. Dans l’intérêt de l’humanité, si cette guerre nous enseigne que nous siégeons au conseil des nations et que nous avons dans la prospérité des peuples notre part de responsabilité, nous aurons fait un grand pas dans la voie de notre développement national et spirituel, et nos théories sur la fraternité humaine pourront peut-être avoir une application réelle.

XV.

Il nous reste encore à reprendre possession de ce qu’il y a d’excellent en nous. Il nous reste aussi à nous rendre compte que, depuis la guerre avec l’Espagne, l’Europe nous a attribué, dans le concert des grandes nations, une importance plus grande que celle que nous nous donnons nous-mêmes.

Dans le New York Sun quelqu’un a écrit ceci :

Nous ne sommes pas Anglais, Allemands ou Suédois,
Ni Autrichiens, Russes, Français ou Polonais ;
Mais nous avons formé une race à part
Et nous nous sommes créé une âme à part.

Cela a l’air de quelque chose ; mais cela ne signifie rien, absolument rien. L’Amérique proclame la fraternité des peuples et parle d’une âme à part !

Parler de l’Ancien-Monde et du Nouveau, c’est s’exprimer dans une langue morte. Le monde est un. L’humanité entière est embarquée sur le même navire. Les passagers sont plus nombreux ; mais le navire a les mêmes dimensions. Et il faut employer la force contre ceux qui le font osciller. L’Amérique ne peut pas plus séparer ses destinées de celles de l’Europe qu’elle ne peut se soustraire aux loi de la nature.

Se figure-t-on que, parce que nous avons proclamé notre indépendance politique, nous sommes indépendants des actes et du sort des monarques ? S’il en est ainsi, que l’on médite ces quatre événements. En 1492, une reine d’Espagne a fourni des subsides à un navigateur nommé Colomb — et l’Europe a étendu le bras et mis la main sur cet hémisphère. En 1685, un roi de France a révoqué un édit — et des milliers de huguenots sont venus enrichir notre nation. En 1803, un consul français, pour faire pièce à la Grande-Bretagne, nous a vendu un certain territoire, comprenant à peu près tout ce qui s’étend à l’ouest du Mississippi. On aurait pu croire que le sort de l’héritier du trône d’Autriche ne nous intéressait en aucune façon. En 1914, il fut tué, et l’Europe tomba en ruines, et sa chute a ébranlé le vaisseau de l’État américain de la proue à la poupe. Il y a peut-être, dans l’entrepont, des gens qui ne s’en doutent pas ; mais on ne peut s’attendre à ce que, dans une population de cent millions d’âmes, il ne se trouve pas des imbéciles.

Donc, depuis Palos, en 1492, jusqu’à Sarajevo, en 1914, l’Europe de plus en plus nous a attirés vers elle.

Certes oui, nous sommes tous embarqués sur le même navire. L’Europe n’a jamais oublié certaines paroles prononcées un jour ici : « Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, ne disparaîtra pas de la terre. » Elle s’attendait à nous entendre les répéter sous une forme quelconque, lorsque les conventions de La Haye, qui portent notre signature, ont été traitées comme des chiffons de papier. Le malheur seul pourra peut-être nous apprendre ce que l’Europe est reconnaissante d’avoir réappris — qu’il est des choses pires que la guerre et que l’on peut acheter trop cher la paix ; mais que l’on ne saurait payer trop cher le bonheur inestimable d’avoir repris possession de son âme et d’en rester maître.