Mozilla.svg

La Petite Dorrit/Texte entier/Tome I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. --tdm).



PRÉFACE.


J’ai consacré à cette histoire bien des heures de travail pendant les deux dernières années. J’aurais bien mal employé mon temps, si je ne pouvais pas laisser les mérites ou les défauts de mon œuvre parler sans moi, maintenant qu’on peut la lire sans interruption. Mais comme il n’est pas déraisonnable de supposer que j’ai pu suivre les divers fils de mon intrigue avec une attention que le lecteur n’a guère pu leur donner dans le cours d’une publication mensuelle, il n’est pas déraisonnable non plus de demander qu’on veuille bien contempler le tableau dans son ensemble maintenant que le dessin est achevé.

Si j’osais demander grâce pour des fictions aussi exagérées que celles des Mollusques ou du ministère des Circonlocutions, je m’excuserais en faisant un appel à l’expérience personnelle de mes compatriotes, sans prendre la liberté d’ajouter que, lorsque j’ai donné cette preuve de mauvais goût, nous en étions à la guerre de Crimée et à l’enquête de la commission de Chelsea. Si j’avais le courage de me défendre d’avoir présenté au public un personnage aussi impossible que M. Merdle, je dirais tout bas que cette idée m’est venue à l’époque de la grande fièvre des actions de chemins de fer, à l’époque de la faillite d’une certaine banque d’Irlande et de diverses autres entreprises non moins louables. Si j’avais l’espoir de me faire pardonner la pensée incroyable qu’une mauvaise pensée peut quelquefois se faire assez illusion pour se croire au contraire salutaire, religieuse et de bon exemple, je me contenterais de remarquer qu’il est assez curieux que cette pensée ait été développée dans les pages de la Petite Dorrit, à l’époque de l’interrogatoire public des derniers ex-directeurs de la banque Royal British. Mais je consens, s’il le faut, à me laisser condamner par contumace sur tous ces points et à accepter l’assurance (qui me vient de fort bonne source) qu’on n’a jamais rien vu de pareil dans les Îles Britanniques.

Quelques-uns de mes lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de savoir s’il reste encore debout quelques pierres de la prison de la Maréchaussée. Moi-même je n’en savais rien avant le 6 du présent mois, jour où j’ai entrepris un voyage d’exploration vers l’endroit où s’élevait autrefois cet édifice. J’ai retrouvé la cour extérieure, si souvent mentionnée dans ce récit, transformée en un marché au beurre, et en faisant cette découverte, je commençais à croire que la dernière brique de la vieille prison avait disparu. Cependant, ayant erré jusqu’à un endroit qui se donnait pour Angel-Court, conduisant à Bermondsey, j’arrivai sur la place de la Maréchaussée, dans les maisons de laquelle je reconnus non-seulement la masse des bâtiments de l’ancienne geôle, mais les chambres mêmes que j’avais eues en vue en devenant le biographe de la petite Dorrit.

Le plus petit garçon avec lequel j’aie jamais eu l’avantage de causer, tenant dans les bras le plus gros baby que j’aie jamais vu, me donna des explications d’une clarté prématurée à propos des anciens usages de la localité, et je trouvai en lui un cicérone assez sûr en général. Comment ce jeune Newton (car je ne le flatte pas en lui donnant ce titre) a-t-il pu acquérir ses connaissances topographiques ? c’est ce que j’ignore complétement. Il était trop jeune d’un quart de siècle pour avoir vu la prison. Je lui indiquai la fenêtre de la chambre où est née la petite Dorrit, et que le père de mon héroïne a si longtemps habitée, et je lui demandai le nom du locataire qui occupait maintenant ce logis. Il me répondit « Tom Pythick. » Je lui demandai qui était ce Tom Pythick ? et il me répondit que Tom Pythick était l’oncle de Toe Pythick.

Un peu plus loin, je découvris le mur plus ancien et plus éloigné qui servait autrefois de limite à l’étroite prison intérieure où l’on ne renfermait les gens que pour la forme. Quiconque voudra se donner la peine de pénétrer dans la place de la Maréchaussée, en sortant de Angel-Court, aura donc sous ses pieds les pavés de l’ancienne prison ; il verra à droite et à gauche la cour étroite très-peu changée, si ce n’est que les murs ont été abaissés lorsque la prison a recouvré sa liberté ; il apercevra les chambres qu’ont habitées les débiteurs insolvables, et pourra, sans faire grands frais d’imagination, évoquer là les nombreux fantômes de bien des années misérables.

Dans la préface de Bleak-House, j’ai remarqué que je n’avais jamais eu autant de lecteurs. Je puis en dire autant dans la préface de la Petite Dorrit. Vivement touché, cher lecteur, de l’affection et de la confiance qui se sont établies entre nous, je termine cette préface comme j’ai terminé l’autre, en vous disant : Au revoir !


Londres, mai 1857.


LA
-
PETITE DORRIT.
-

-


LIVRE PREMIER.

PAUVRETÉ.

-
-


CHAPITRE PREMIER.

Au soleil et à l’ombre.


Il y a une trentaine d’années, Marseille était un jour en train de rissoler au soleil.

Dans le midi de la France, un soleil flamboyant par un jour caniculaire du mois d’août n’était pas alors un phénomène plus rare qu’il ne l’a été avant ou depuis, à pareille époque. Tout ce qui existait à Marseille ou aux environs de Marseille avait été ébloui par le ciel embrasé et l’avait ébloui à son tour, tant et si bien que cette manie de s’éblouir réciproquement était devenue universelle. Les voyageurs étaient éblouis par l’éclat des maisons blanches, des murs blancs, des rues blanches, par l’éclat des routes arides et des collines dont la verdure avait été brûlée. Les vignes étaient la seule chose dont l’éclat ne fût pas tout à fait insupportable. Penchées sous le poids du raisin, elles daignaient parfois cligner de l’œil, afin de ne pas vous causer un éblouissement continu lorsque la chaude atmosphère agitait presque imperceptiblement leur feuillage languissant.

Il n’y avait pas assez de vent pour former une seule ride soit sur l’eau fétide du port, soit sur la mer imposante qu’on apercevait au delà. La ligne de démarcation entre les deux couleurs (bleue et noire) indiquait la limite que l’océan immaculé ne voulait pas dépasser ; mais l’océan demeurait aussi immobile que l’abominable marais auquel il ne mêlait jamais ses flots. Des canots que ne protégeait aucune tente étaient trop brûlants pour qu’on pût les toucher ; la chaleur faisait des cloches sur la peinture des vaisseaux amarrés dans le port ; depuis des mois entiers, les dalles des quais ne s’étaient refroidies ni le jour ni la nuit. Indiens, Russes, Chinois, Espagnols, Portugais, Anglais, Français, Génois, Napolitains, Vénitiens, Grecs, Turcs, descendants de tous les entrepreneurs de la tour de Babel, que le commerce attirait à Marseille, recherchaient également l’ombre, acceptant n’importe quelle cachette, pourvu qu’elle leur servît d’abri contre l’éclat d’une mer d’un bleu trop ardent pour qu’on pût la regarder, et d’un ciel pourpre où étincelait enchâssé un vaste joyau de feu.

Cet éblouissement universel faisait mal aux yeux. Vers la ligne lointaine des côtes d’Italie, cet éclat, il est vrai, se trouvait tempéré par de légers nuages de brouillard que formait lentement l’évaporation de la mer ; mais il ne s’adoucissait nulle part ailleurs. Au loin, les routes embrasées sous une épaisse couche de poussière vous éblouissaient du fond des vallées, du versant des collines, de chaque point de la plaine interminable. Au loin, les vignes poudreuses qui retombaient en guirlandes autour des chaumières qui bordaient les chemins, et les avenues monotones d’arbres desséchés qui ne donnaient pas d’ombre, languissaient sous l’éclat brûlant de la terre et du ciel. Il en était de même des chevaux aux grelots endormants, attelés à de longues files de voitures, se traînant lentement vers l’intérieur ; il en était de même pour leurs conducteurs à demi couchés, lorsqu’ils se tenaient éveillés, ce qui leur arrivait rarement ; il en était de même pour les laboureurs épuisés de chaleur qui se traînaient péniblement au milieu des champs. Tout ce qui vivait, tout ce qui poussait, semblait accablé par l’ardent éclat du jour, excepté le lézard, qui passait en courant le long des murs crevassés, ou la cigale, qui faisait entendre un chant sec et criard comme le son d’une crécelle. La poussière elle-même était tellement rôtie qu’elle en était brune, et on voyait trembloter l’atmosphère comme si l’air aussi était haletant.

Persiennes, volets, rideaux, stores sont tous baissés ou tirés, afin de tenir à distance l’éblouissante clarté. Laissez-lui seulement une crevasse ou un trou de serrure, et vous la verrez darder à travers comme un dard chauffé à blanc. Les églises sont les endroits où elle pénètre le moins. Si vous sortez du crépuscule formé par les colonnes et les arcades, parsemé, comme dans une scène fantastique, de lampes clignotantes, peuplé aussi, comme un rêve, de vilaines ombres de vieillards qui sommeillent, crachent et mendient pieusement, vous vous plongez dans une rivière de feu, et il ne vous reste plus qu’à sauver vos jours en gagnant à la nage l’ombre la plus voisine. Or, Marseille, avec ses habitants qui flânaient et s’allongeaient partout où il y avait de l’ombre, Marseille, où les langues avaient cessé de bourdonner comme les chiens d’aboyer, mais que troublaient parfois le tintamarre discordant des cloches d’église et le roulement impitoyable du tambour, Marseille, on le sentait rien qu’à l’odeur du brûlé, était donc en train de rissoler au soleil.

À cette époque, il existait dans la ville une prison abominable. Dans une des salles de cette prison, si repoussante que le soleil importun ne la regardait même pas en face, l’abandonnant à quelque clarté de rebut, à quelque lueur réfléchie, ramassée Dieu sait où, se trouvaient deux hommes. Auprès des deux hommes il y avait un banc déchiqueté et défiguré, fixé au mur, et sur lequel on avait grossièrement découpé un damier à coups de couteau, avec un jeu de dames formé de vieux boutons et d’os qui avaient servi à faire la soupe ; un jeu de dominos, deux paillassons et deux ou trois bouteilles. C’est là tout ce que renfermait la salle, sauf cependant les rats et d’autres vermines invisibles, sauf aussi la vermine visible, c’est-à-dire les deux hommes en question. Le peu de jour qu’elle recevait lui arrivait à travers une grille de fer, représentant une assez grande croisée, qui permettait d’inspecter à toute heure la prison, sans quitter les marches du sombre escalier sur lequel elle donnait. Il y avait une large saillie à cette grille, à l’endroit où l’extrémité inférieure des barreaux était scellée dans la maçonnerie, à trois ou quatre pieds au-dessus du sol. Sur cette saillie reposait l’un de ces deux hommes, à moitié assis et à moitié couché, les genoux ramassés, les pieds et les épaules plantés contre les parois opposées de la fenêtre. Il y avait assez d’espace entre les barreaux pour lui permettre d’y passer les bras jusqu’au coude, et il se retenait négligemment à la grille, pour plus de commodité.

Tout y sentait la prison. L’atmosphère emprisonnée, le jour emprisonné, l’humidité emprisonnée, les hommes emprisonnés ; tout enfin était détérioré par la captivité. De même que les prisonniers semblaient flétris et hagards, de même le fer était rouillé, les pierres étaient visqueuses, le bois pourri, l’air raréfié et le jour incertain. Pareille à un puits, à un caveau, à une tombe, la prison ne se doutait seulement pas de l’éclat extérieur ; au milieu même d’une des îles à épices de l’océan Indien, elle aurait conservé intacte son atmosphère corrompue.

L’homme couché sur la saillie de la fenêtre grillée avait même très froid. Avec un geste impatient, il ramena d’une de ses épaules son large manteau, de façon à le faire tomber plus lourdement autour de lui, et grommela :

« Au diable ce brigand de soleil qui ne brille jamais ici ! »

Il attendait sa pâture, et regardait obliquement à travers les barreaux, afin de voir le bas de l’escalier, avec une expression assez pareille à celle d’une bête féroce irritée par une attente du même genre. Mais ses yeux, trop rapprochés, n’étaient point placés dans sa tête aussi noblement que ceux du roi des animaux, et ils étaient plus perçants que brillants ; espèce d’armes pointues offrant peu de surface, pour mieux se cacher. Ils n’avaient ni profondeur ni variété ; Ils scintillaient lorsque les paupières se levaient ou s’abaissaient. Jusque-là, n’étaient les services qu’ils rendaient au prisonnier, un horloger en eût pu fabriquer une meilleure paire. Il avait un nez recourbé, assez beau dans son genre, mais qui remontait trop entre les yeux, trop rapprochés eux-mêmes l’un de l’autre. Quant au reste, il était grand et robuste de corps ; il avait des lèvres minces, à en juger par le peu que son épaisse moustache en laissait voir, une masse de cheveux secs, d’une couleur indéfinissable dans leur état inculte, mais offrant çà et là des tons rougeâtres. La main avec laquelle il se retenait aux barreaux de la croisée, toute contournée sur le dos de vilaines égratignures fraîchement cicatrisées, était extrêmement potelée ; elle eût même été extrêmement blanche, sans la souillure de la prison.

L’autre prisonnier dormait par terre sur les dalles, recouvert d’un habit brun de drap grossier.

« Lève-toi, animal, gronda son compagnon. Je ne veux pas que tu dormes quand j’ai faim.

— Ça m’est égal, maître, répondit l’animal d’un ton soumis et avec une certaine gaieté ; je me réveille quand je veux, je dors quand je veux. Ça m’est égal. »

Tout en parlant, il s’était levé, secoué, gratté ; il attacha négligemment son habit brun autour de son cou, en croisant les manches (ce vêtement venait de lui servir de couverture), et s’assit en bâillant sur le pavé humide, le dos appuyé contre le mur qui faisait face à la grille.

« Dis-moi quelle heure il est, grommela l’autre.

— Midi va sonner… dans quarante minutes. »

Pendant la courte pause qu’il avait faite, il avait regardé tout autour de la prison, comme pour y chercher un renseignement exact.

« Tu es donc une horloge ? comment fais-tu pour toujours connaître l’heure ?

— Je n’en sais rien : mais je puis toujours dire l’heure qu’il est, comme l’endroit où je suis. On m’a amené ici pendant la nuit et au sortir d’un bateau. Cela ne m’empêche pas de savoir où je suis. Voyez un peu. Port de Marseille… Il était déjà à genoux sur les dalles, dessinant la carte avec son doigt basané… Toulon (où il y a un bagne), l’Espagne là-bas, Alger un peu plus loin. Voilà Nice, qui se faufile à gauche. En faisant le tour de cette corniche, nous trouvons Gênes, jetée et port de Gênes, Lazaretto. La ville est ici ; là, les jardins en terrasse où rougit la belladone. Ici, Porto-Fino. En avant pour Livourne. En avant encore pour Civitta-Vecchia. Puis vous arrivez tout droit à…. Comment, il n’y a pas de place pour Naples ?… » Il était arrivé jusqu’au mur à cet endroit de son plan…. « Mais c’est égal ; Naples est là dedans. »

Il resta à genoux, regardant son camarade de geôle, d’un air assez animé pour une prison. C’était un petit homme au teint basané, vif et agile, bien qu’un peu trapu. Des boucles d’oreilles à ses oreilles brunes, des dents blanches éclairant l’expression grotesque de son visage brun, une barbe épaisse et d’un noir de jais qui encadrait sa gorge brune, une chemise rouge, toute déchirée, s’ouvrant sur sa poitrine brune, un large pantalon de marin, des souliers passables, un long bonnet rouge, la taille entourée d’une ceinture rouge où était passé un couteau : voilà son signalement.

« Voyons un peu si je vais revenir de Naples comme j’y suis allé ! Tenez, mon maître ! Civitta-Vecchia, Livourne, Porto-Fino, Gênes, la corniche devant Nice (qui est là-dedans), Marseille, vous et moi. L’appartement du geôlier et ses clefs sont à l’endroit où je pose ce pouce ; et c’est là, à mon poignet, que l’on garde le grand rasoir national dans sa gaine. C’est là qu’on tient sous clef la guillotine. »

L’autre prisonnier cracha tout à coup sur le pavé, et on entendit une espèce de gargouillement dans sa gorge.

Presque au même instant on entendit une autre espèce de gargouillement dans la gorge de quelque serrure qui s’ouvrait au-dessous de la prison, puis une porte se referma avec bruit. On gravissait lentement les marches de l’escalier ; le bavardage d’une petite voix bien douce se mêla au bruit des pas ; et bientôt le geôlier parut, portant sa fille, âgée de trois ou quatre ans, et un panier.

« Comment ça va-t-il cette après-midi, messieurs ? Ma petite, vous le voyez, m’accompagne dans ma tournée pour voir les oiseaux de son père. Fi donc ! Il ne faut pas avoir peur ! Regarde les oiseaux, ma belle, regarde les oiseaux, »

Il regarda lui-même fort attentivement les oiseaux confiés à sa garde (tandis qu’il soulevait l’enfant jusqu’à la grille), surtout le plus petit des deux moineaux, dont l’activité paraissait exciter sa méfiance.

« Je vous apporte votre pain, signor Jean-Baptiste, dit-il (ils s’exprimaient tous en français, quoique le petit prisonnier fût un Italien), et si j’osais vous conseiller de ne plus jouer….

— Vous ne conseillez pas au maître de ne plus jouer ! répliqua Jean-Baptiste, montrant ses dents en souriant.

— Oh ! c’est que le maître gagne, répondit le geôlier avec un rapide coup d’œil qui n’annonçait pas une grande sympathie pour l’individu en question, tandis que vous, vous perdez. C’est bien différent. Ça ne vous rapporte que du pain noir et une boisson amère, tandis que ça rapporte au maître du saucisson de Lyon, du veau à la gelée, et une gelée succulente encore, du pain blanc, du fromage d’Italie et du bon vin. Regarde les oiseaux, ma belle !

— Pauvres oiseaux ! » dit l’enfant.

Le joli petit visage, touché d’une divine compassion, tandis qu’il jetait un regard craintif à travers la grille, ressemblait à celui d’un ange qui serait venu visiter la prison. Jean-Baptiste se leva et s’approcha de l’enfant, comme s’il se fût senti attiré vers elle. L’autre oiseau ne changea point de position, si ce n’est pour lancer un coup d’œil impatient du côté du panier.

« Attendez ! dit le geôlier, posant la petite fille sur la saillie extérieure de la grille, c’est elle qui va donner à manger aux oiseaux. Ce gros pain est pour signor Jean-Baptiste. Il faut que nous le cassions pour le faire passer dans la cage. Voyez donc comme il est bien apprivoisé, cet oiseau : il baise la petite main ! Ce saucisson enveloppé d’une feuille de vigne est pour M. Rigaud. Et puis, ce morceau de veau et cette gelée succulente sont encore pour M. Rigaud. Et puis, ces trois petits pains blancs sont encore pour M. Rigaud. Et puis ce fromage, et puis cette bouteille de vin, et puis ce tabac… tout cela est encore pour M. Rigaud. L’heureux oiseau ! »

L’enfant fit passer tous ces objets à travers les barreaux, dans la main délicate, lisse et bien faite de M. Rigaud, avec une terreur évidente, en retirant plus d’une fois la sienne et regardant le prisonnier avec une expression ambiguë entre la crainte et la colère, qui faisait plisser son joli petit front. Elle avait, au contraire, déposé la provision de pain grossier dans les mains noires, calleuses et noueuses de Jean-Baptiste (qui avait à peine au bout de ses dix doigts assez d’ongle pour en faire un des ongles de M. Rigaud), avec une confiance des plus faciles ; et, lorsque l’Italien avait baisé sa main, elle l’avait elle-même passée sur le visage du prisonnier pour le caresser. M. Rigaud, fort indifférent à cette préférence, cherchait seulement à gagner les bonnes grâces du père en riant et en faisant des signes de tête à l’enfant chaque fois qu’elle lui remettait quelque chose ; et dès qu’il eut déposé ses comestibles autour de lui, dans des coins commodes de l’embrasure où il reposait, il se mit à manger avec appétit.

Lorsque M. Rigaud riait, il s’opérait dans sa physionomie un changement remarquable, qui n’était pas fait pour prévenir en sa faveur. Sa moustache se relevait vers son nez, et son nez descendait sur sa moustache ; ce qui lui donnait un air sinistre et cruel.

« Là ! dit le geôlier, retournant son panier afin d’en faire tomber les miettes en le frappant contre le mur, j’ai dépensé tout l’argent que j’ai reçu ; voici ma note dans ce panier vide ; c’est donc une affaire réglée. Monsieur Rigaud, comme je vous le disais hier, le président du tribunal recherchera l’honneur de votre société vers une heure de l’après-midi, aujourd’hui.

— Pour me juger, hein ? demanda Rigaud, s’arrêtant couteau en main et morceau dans la bouche.

— Vous l’avez dit. Pour vous juger.

— Et moi ? il n’y a pas de nouvelles pour moi ? » reprit Jean-Baptiste, qui avait commencé à grignoter son pain d’un air très résigné.

Le geôlier haussa les épaules.

« Sainte Vierge ! me faudra-t-il rester ici toute ma vie, mon père ?

— Comment voulez-vous que je le sache ? s’écria le geôlier se retournant vers son interlocuteur avec une vivacité toute méridionale et gesticulant avec ses deux mains et tous ses doigts, comme s’il menaçait de le déchirer en mille morceaux. Mon ami, comment voulez-vous que je vous dise le temps que vous avez à rester ici ? Est-ce que j’en sais rien, Jean-Baptiste Cavalletto ? Mort de ma vie ! Il y a quelquefois ici des prisonniers qui ne sont pas si diablement pressés de se voir juger. »

Il parut jeter un coup d’œil oblique à l’adresse de M. Rigaud en faisant cette observation ; mais M. Rigaud avait déjà recommencé son repas interrompu, quoiqu’il ne parût pas y mettre autant d’appétit qu’auparavant.

« Adieu, mes oiseaux ! dit le gardien de la prison, prenant sa jolie fille dans ses bras et lui dictant les paroles avec un baiser.

— Adieu, mes oiseaux ! » répéta la jolie enfant.

Son visage innocent rayonna d’un si doux éclat par-dessus l’épaule de son père, qui s’éloignait avec elle en lui chantant la chanson enfantine :

Qu’est-c’ qui passe ici si tard,
Compagnons de la Marjolaine ?
Qu’est-c’ qui passe ici si tard,
Dessus le quai ?


que Jean-Baptiste se crut engagé d’honneur à répondre à travers la grille, et en mesure, quoique d’une voix un peu enrouée :

C’est un chevalier du roi.
Compagnons de la Marjolaine !
C’est un chevalier du roi,
Dessus le quai.

Ces paroles accompagnèrent le geôlier et sa fille si loin sur ce rude escalier, que le père fut obligé de s’arrêter pour que l’enfant pût entendre la fin du couplet et répéter le refrain pendant qu’ils étaient encore en vue. Puis la tête de l’enfant disparut, puis celle du gardien ; mais la petite voix continua la chanson jusqu’à ce que la porte se fût refermée avec bruit.

M. Rigaud, ennuyé de voir Jean-Baptiste écouter, avant que les échos eussent cessé de se faire entendre (les échos mêmes semblaient plus faibles et plus traînants de se sentir en prison), lui rappela par un coup de pied qu’il ferait mieux d’aller reprendre sa place dans l’ombre. Le petit Italien alla se rasseoir, avec l’aisance indolente d’un homme depuis longtemps habitué à ce genre de parquet, et, plaçant devant lui les trois gros morceaux de pain en pyramide, et tombant sur le quatrième, se mit tout bonnement en devoir de les démolir, comme si c’eût été un château de cartes.

Peut-être regarda-t-il de côté le saucisson de Lyon ; peut-être lança-t-il furtivement un regard d’envie sur le veau entouré d’une gelée succulente : mais ces comestibles ne furent pas longtemps là pour lui faire venir l’eau à la bouche ; M. Rigaud les eut bientôt expédiés, en dépit de M. le président et du tribunal, et se mit à se laver les mains de son mieux en se suçant les doigts et en les essuyant après sur ses feuilles de vigne. Puis, tandis qu’il s’arrêtait, entre deux gorgées de vin, pour contempler son compagnon, sa moustache se releva et son nez s’abaissa.

« Comment trouves-tu ton pain ? demanda-t-il.

— Un peu sec ; mais j’ai ici ma vieille sauce, répliqua Jean-Baptiste tenant son couteau en l’air.

— Quelle sauce ?

— Voilà ! Je coupe mon pain par tranches, de cette façon, comme si c’était un melon, ou de celle-ci, comme si c’était une omelette, ou de celle-ci, comme si c’était une friture, ou de celle-ci, comme si c’était du saucisson de Lyon, répondit Jean-Baptiste, démontrant ces diverses façons de découper sur le morceau de pain qu’il tenait à la main, et mâchant sans se presser ce qu’il avait dans la bouche.

— Tiens ! cria M. Rigaud, tu peux boire, tu peux finir ça. »

Le don n’était pas des plus magnifiques, car il restait énormément peu de vin à boire ; mais signor Cavalletto se leva vivement, reçut la bouteille avec reconnaissance, porta le goulot à sa bouche et fit claquer sa langue en signe de satisfaction.

« Mets la bouteille avec les autres, » dit Rigaud.

L’Italien obéit à cet ordre et se tint prêt à donner à son bienfaiteur une allumette tout allumée, car ce dernier roulait son tabac en cigarettes, à l’aide de petits carrés de papier qu’on lui avait remis en même temps.

« Tiens, tu peux en prendre une.

Ringrazio, mon maître ! »

Jean-Baptiste avait remercié dans sa langue maternelle et avec la vivacité insinuante qui distingue ses compatriotes.

M. Rigaud se leva, alluma une cigarette, mit le reste de sa provision de tabac dans une poche de côté de son habit, et s’étendit tout de son long sur le banc. Cavalletto s’assit sur les dalles, tenant une de ses chevilles de chaque main et fumant avec sang-froid. Les yeux de M. Rigaud semblaient attirés malgré lui vers le voisinage immédiat de cet endroit du parquet où Cavalletto avait dessiné le plan avec son pouce ; ils prenaient si souvent cette direction, que l’Italien les suivit plus d’une fois avec surprise dans leur itinéraire le long des dalles.

« Quel satané trou que celui-ci ! dit M. Rigaud, interrompant un long silence. Vois donc la lumière du jour. Du jour ! Allons donc ! on dirait la lumière de la semaine dernière, la lumière d’il y a six mois, la lumière d’il y a six ans, tant elle est terne et morte. »

Le jour, en effet, arrivait languissant par un entonnoir carré qui bouchait une croisée dans le mur de l’escalier, à travers lequel on n’apercevait jamais le ciel, le ciel ni autre chose.

« Cavalletto, dit M. Rigaud cessant tout à coup de regarder cet entonnoir vers lequel ils avaient tous les deux dirigé involontairement les yeux, tu sais que je suis un gentilhomme ?

— Certainement, certainement !

— Depuis combien de temps sommes-nous ici ?

— Moi, il y aura onze semaines que j’y suis, demain à minuit. Il y aura neuf semaines que vous y êtes, à cinq heures de cette après-midi.

— M’as-tu jamais vu rien faire ici ? Ai-je jamais touché le balai ? ai-je jamais roulé ou déroulé nos paillassons, ou cherché les dames, ou ramassé les dominos, ou mis la main à aucune espèce d’ouvrage ?

— Jamais !

— As-tu jamais eu la moindre idée de me voir faire aucune espèce d’ouvrage ? »

Jean-Baptiste répondit par ce geste particulier qui consiste à secouer l’index de la main droite en le ramenant vers l’épaule, et qui est la négative la plus expressive de la langue italienne.

« Non ! Tu as bien vu tout de suite, dès mon arrivée ici, que j’étais un gentilhomme ?

Altro ! » répliqua Jean-Baptiste en fermant les yeux et avec un hochement de tête des plus animés.

Ce mot, selon l’intonation que lui donnent les Génois, est une confirmation, une contradiction, une assertion, un démenti, un défi, un compliment, une plaisanterie, et cinquante autres choses ; cette fois il représentait, avec une énergie qu’aucune expression écrite ne saurait rendre, la phrase plus familière : « Je le crois bien ! »

« Ah ! ah ! tu as raison ! Je suis un gentilhomme ! et je vivrai en gentilhomme, et je mourrai en gentilhomme ! Je ne veux pas être autre chose qu’un gentilhomme ! C’est là mon jeu, mort de ma vie, et je reste dans mon rôle partout où je vais ! »

Il changea de position et s’assit, s’écriant d’un air de triomphe :

« Tiens ! regarde-moi ! Lancé hors du cornet de la destinée, me voilà tombé dans la société d’un simple contrebandier ; claquemuré avec un pauvre petit fraudeur, dont les papiers ne sont pas en règle, et sur lequel la police a mis la main, pour avoir mis de plus son bateau à la disposition d’autres petites gens qui désiraient passer la frontière et dont les papiers ne sont pas non plus en règle ; et cet homme reconnaît instinctivement ma position sociale, même dans ce demi-jour et dans un endroit comme celui-ci. Bien joué ! Par le ciel ! tu vois bien que je gagne à tout coup. »

Sa moustache se releva de nouveau et son nez s’abaissa.

« Quelle heure est-il maintenant ? demanda-t-il, le visage empreint d’une pâleur sèche et chaude qui s’accordait mal avec la gaieté qu’il affectait.

— Près de midi et demi.

— Bon ! Le président va bientôt voir paraître un gentilhomme devant lui. Voyons ! Veux-tu que je te dise de quoi on m’accuse ? c’est le moment ou jamais, car je ne reviendrai plus ici. Ou bien je m’en irai libre comme l’air, on bien on m’emmènera ailleurs, pour faire ma toilette de barbe. Tu sais où ils gardent le rasoir ? »

Signor Cavalletto retira sa cigarette d’entre ses lèvres entrouvertes, et parut, pour le moment, plus déconcerté qu’on ne s’y serait attendu.

« Je suis un… » M. Rigaud s’était levé avant de commencer ce discours. « Je suis un gentilhomme cosmopolite. Le monde entier est ma patrie. Mon père était Suisse, canton de Vaud ; ma mère était Française d’origine, mais elle est née en Angleterre. Moi-même, je suis né en Belgique. Je suis un citoyen de l’univers. »

Son attitude théâtrale (il se tenait une main appuyée sur la hanche, sous les plis de son manteau), son air dédaigneux pour son compagnon, qu’il ne regardait seulement pas, préférant s’adresser au mur vis-à-vis, semblait indiquer que l’orateur songeait à répéter un rôle à l’intention du tribunal qui devait bientôt l’interroger, bien plus qu’à se donner la peine d’éclairer un personnage aussi infime que le sieur Jean-Baptiste Cavalletto.

« Je peux avoir trente-cinq ans. J’ai vu le monde. J’ai vécu ici, j’ai vécu là, et partout j’ai vécu en gentilhomme. J’ai toujours été traité et respecté comme le doit être un gentilhomme. Si vous voulez essayer de faire tort à mon caractère en cherchant à démontrer que je n’ai d’autres moyens d’existence que les ressources de mon esprit, je vous demanderai quels sont les moyens d’existence de vos gens de loi, de vos hommes d’État, de vos intrigants, de vos financiers. »

Il mettait sans cesse en réquisition sa petite main délicate, comme un témoin toujours prêt à attester ses droits au titre de gentilhomme, témoin utile qui lui avait déjà rendu plus d’une fois des services signalés.

« Il y a deux ans, je vins à Marseille. J’étais pauvre, c’est vrai ; j’avais été malade. Lorsque vos gens de loi, vos hommes d’État, vos intrigants, vos financiers, font des maladies et qu’ils n’ont pas d’argent devant eux, eux aussi, ils deviennent pauvres. Je descendis à l’hôtel de la Croix d’or, tenu à cette époque par M. Henri Baronneau ; il avait soixante-quinze ans au moins, et quelle santé délabrée ! J’habitais l’hôtel depuis quelque chose comme quatre mois, lorsque M. Henri Baronneau eut le malheur de mourir ; ce n’est pas rare de mourir, la chose arrive assez souvent, j’espère, sans que je m’en mêle, n’est-ce pas ? »

Jean-Baptiste ayant fumé sa cigarette jusqu’au bout de ses doigts, M. Rigaud eut la magnanimité de lui en jeter une autre. L’Italien alluma la seconde aux cendres de la première et continua à fumer, regardant à la dérobée l’orateur, qui, préoccupé de son affaire, ne faisait guère attention à son auditeur.

« M. Baronneau laissa une veuve ; elle avait vingt-deux ans. Elle s’était fait une réputation de beauté, et (ce qui n’arrive pas toujours) elle la méritait. Je continuai à loger à l’hôtel de la Croix d’or. J’épousai Mme Baronneau. Ce n’est pas à moi de dire si une telle union était disproportionnée. Me voici, vous n’avez qu’à me voir, malgré ce que j’ai souffert naturellement d’une longue captivité, et pourtant vous pouvez juger encore si je ne convenais pas à Mme Baronneau beaucoup mieux que son premier mari. »

Il avait un faux air de bel homme, qu’il n’était pas, et un faux air d’homme bien élevé, qu’il n’était pas non plus. Tout cela n’était que jactance impudente ; mais dans ce cas, comme dans bien d’autres, il y a la moitié du monde qui prend volontiers une assurance fanfaronne pour argent comptant.

« Quoi qu’il en soit, Mme Baronneau me jugea digne d’elle. Ce n’est toujours pas son bon goût qui peut me faire du tort, j’espère ? »

Le regard de l’orateur étant par hasard tombé sur Jean-Baptiste au moment où il formulait cette question, le petit Italien secoua vivement la tête en signe de négation, et répéta une infinité de fois, à demi-voix, pour confirmer le raisonnement, altro, altro, altro.

« C’est là que commencèrent les difficultés de notre position. Je suis fier. La fierté peut être bonne ou mauvaise ; mais enfin je suis fier. Il est aussi dans mon caractère de vouloir être le maître ; je ne sais pas céder, il faut que je sois le maître. Malheureusement Mme Rigaud avait seule le droit de disposer de sa fortune. Telle avait été la volonté insensée de feu son premier mari. De plus, le malheur voulait encore qu’elle eût des parents. Lorsque les parents d’une femme viennent faire de l’opposition à un mari qui se pique d’être gentilhomme, qui est fier et qui veut être le maître, la paix du ménage ne peut manquer d’être compromise. Il y avait d’ailleurs un autre sujet de brouille entre nous : Mme Rigaud avait malheureusement des façons un peu vulgaires. Je cherchai à lui donner un ton plus distingué : ma femme (toujours soutenue en ceci par ses parents) s’irrita de mes efforts ; bientôt des querelles s’élevèrent entre nous ; elles furent ébruitées et exagérées par les calomnies des parents de Mme Rigaud, si bien que tout le voisinage en eut connaissance. On a dit que je traitais Mme Rigaud avec cruauté ; il est possible qu’on m’ait vu lui donner un soufflet, rien de plus ; j’ai la main légère, et si on m’a vu corriger Mme Rigaud de cette façon, on a dû voir en même temps que c’était presque histoire de rire. »

Si les gaietés habituelles de M. Rigaud ressemblaient le moins du monde au sourire qui errait en ce moment sur son visage, les parents de Mme Rigaud avaient bien le droit de dire qu’ils auraient préféré que l’orateur corrigeât sa femme pour de bon, et non pour de rire.

« Je suis sensible et brave. Je ne prétends pas qu’il y ait un grand mérite à être brave et sensible, mais tel est mon caractère. Si la parenté mâle de Mme Rigaud était venue me trouver franchement et ouvertement, j’aurais su ce que j’avais à faire. Ils s’en doutèrent bien, et c’est pour cela qu’ils aimèrent mieux comploter dans l’ombre ; il s’ensuivit une source éternelle de fréquentes et malheureuses collisions entre Mme Rigaud et moi. À chaque petite somme dont j’avais besoin pour mes dépenses personnelles, toujours une querelle nouvelle… Jugez de l’effet que cela devait produire sur l’esprit d’un homme dont le caractère est de vouloir être le maître ! Un soir, Mme Rigaud et moi, nous nous promenions comme deux bons amis… je dirai même comme deux amoureux… sur une falaise qui domine la mer ; sa mauvaise étoile porta Mme Rigaud à faire allusion à ses parents ; je raisonnai avec elle à ce sujet, et je lui reprochai de manquer à son devoir, au dévouement qu’elle me devait, en se laissant influencer par la malveillance jalouse que me témoignait sa famille, Mme Rigaud riposta, je ripostai à mon tour ; Mme Rigaud s’échauffa, je m’échauffai également, et je lui dis des choses irritantes, je le reconnais ; il est dans mon caractère d’être franc. Enfin, Mme Rigaud, dans un accès de fureur que je dois à jamais déplorer, se jeta sur moi en poussant des cris de rage (ce sont sans doute ces cris qu’on aura entendus à une certaine distance), me déchira mes habits, m’arracha les cheveux, m’égratigna les mains, piétina et laboura le sol avec ses pieds, et finalement s’élança du haut de la falaise et se brisa le crâne contre les rochers qui se trouvent au bas. Telle est la série de faits que la calomnie a voulu pervertir en cherchant à faire croire que j’avais tenté de forcer Mme Rigaud à m’abandonner la libre disposition de sa fortune, et que, sur son refus obstiné de faire la concession que je lui demandais, j’avais lutté avec elle… que je l’avais assassinée ! »

S’avançant vers le rebord où les feuilles de vigne étaient éparpillées, il en ramassa deux ou trois et se mit à s’essuyer les mains, le dos tourné au jour.

« Eh bien, demanda-t-il après un moment de silence, qu’est-ce que tu as à dire à ça ?

— C’est hideux, répliqua le petit Italien, qui s’était levé et repassait son couteau sur un de ses souliers, tout en s’appuyant d’un bras contre le mur.

— Qu’entends-tu par là ? »

Jean-Baptiste continua à repasser son couteau sans répondre.

« Veux-tu dire que mon récit est inexact ?

Altro ! » répliqua Jean-Baptiste.

Cette fois le mot était une excuse et signifiait : « Oh ! nullement ! »

« Que veux-tu dire alors ?

— Les juges et les tribunaux ont tant de préjugés !

— Eh bien ! s’écria l’autre avec un juron et jetant d’un air inquiet le coin de son manteau par-dessus son épaule, qu’ils me condamnent !

— Et vraiment je crois que c’est ce qu’ils feront, » murmura tout bas Jean-Baptiste en baissant la tête pour passer son couteau dans sa ceinture.

On n’échangea plus une parole d’un côté ni de l’autre, bien que les deux prisonniers se fussent mis à se promener de long en large et qu’ils se croisassent nécessairement à chaque tour qu’ils faisaient. M. Rigaud s’arrêtait parfois à moitié, comme s’il allait jeter un nouveau jour sur sa cause, ou pour adresser à son compagnon quelque remontrance irritée ; mais signor Cavalletto continuant tranquillement sa promenade avec une espèce de demi-trot grotesque et sans lever les yeux, l’autre en fut pour ses frais.

Au bout de quelque temps ils s’arrêtèrent tous les deux, au bruit d’une clef tournant dans une serrure. Un son de voix succéda au grincement de la clef, puis un bruit de pas se rapprocha, et le gardien de la prison monta lentement l’escalier, suivi d’un peloton de soldats.

« Allons, monsieur Rigaud, dit le geôlier, s’arrêtant un instant à la grille, ses clefs à la main, ayez la bonté de sortir.

— Je vais partir en grande cérémonie, à ce que je vois.

— Ma foi, si vous ne partiez pas comme ça, répondit le geôlier, vous pourriez bien partir en tant de morceaux qu’il deviendrait difficile de vous rassembler. Il y a une fameuse foule, monsieur Rigaud, et qui ne vous aime guère. »

Il disparut de devant la grille, fit tourner la clef dans la serrure d’une porte basse qui donnait dans un coin de la salle, et enleva la barre de fer qui la maintenait extérieurement.

« Allons, dit-il en l’ouvrant et en se montrant sur le seuil, sortez. »

Parmi les mille tons blancs qu’éclaire le soleil, il n’en existe aucun qui ressemble en rien à la pâleur qui couvrait en ce moment le visage de M. Rigaud. Jamais non plus aucune expression de la physionomie humaine n’a ressemblé le moins du monde à l’expression de ses traits, dont chaque petite ligne trahissait le battement de son cœur effrayé. On dit toujours : « pâle comme un mort, défait comme un mort. » Il y a pourtant une grande différence entre les deux états, car ils sont séparés par toute la profondeur de ce golfe profond qui existe entre la lutte terminée et le moment le plus désespéré du combat.

Il alluma une autre cigarette à celle de son compagnon, la plaça entre ses dents serrées, se couvrit la tête d’un chapeau de feutre mou à larges bords, rejeta de nouveau le coin de son manteau par-dessus son épaule, et sortit dans le corridor latéral sur lequel s’ouvrait la porte, sans plus s’occuper du signor Cavalletto. Quant à ce petit homme, il ne semblait avoir qu’une idée, qu’un désir, c’était de se rapprocher de la porte et de regarder au dehors. Il était absolument comme une bête sauvage qui s’approche de la grille entr’ouverte de sa cage, afin de contempler la liberté extérieure ; lui aussi, il passa ces quelques minutes à observer et à guetter, jusqu’à ce que la porte se fût refermée sur lui.

Un officier commandait l’escorte, un homme robuste, solide, d’un sang-froid imperturbable, qui tenait son épée nue à la main et fumait un cigare. Il donna des ordres laconiques à ses hommes, qui se formèrent autour de M. Rigaud, se mit à leur tête avec un air de suprême indifférence, en disant : « Marche ! » Et sur ce, tout le monde s’éloigna en faisant résonner l’escalier. La porte se referma avec fracas, la clef tourna dans la serrure, un rayon de lumière inusité, une bouffée d’air inaccoutumée semblaient avoir traversé la prison, disparaissant sous la forme d’une légère spirale de fumée sortie du cigare de l’officier.

Semblable, dans sa captivité, à quelque animal d’une espèce inférieure, à un singe irrité ou à un petit ours exaspéré, le prisonnier, livré à la solitude, avait sauté sur le rebord, afin de ne pas perdre un seul coup d’œil du cérémonial de ce départ. Tandis qu’il se cramponnait encore aux barreaux, qu’il étreignait des deux mains, l’écho d’un grand vacarme arriva jusqu’à son oreille : c’était un mélange de hurlements, de cris, de jurons, de menaces, d’exécrations ; mais c’était comme dans un orage, on ne distinguait rien qu’un grondement furieux.

Le prisonnier, tellement agité que sa curiosité inquiète le faisait ressembler encore davantage à une bête féroce enfermée dans une cage, sauta lestement à terre, courut tout autour de la salle, remonta lentement sur le rebord, saisit la grille et essaya de l’ébranler, sauta encore une fois à terre, courut, remonta et écouta, ne s’arrêtant que lorsque le bruit, s’éloignant de plus en plus, eut cessé de se faire entendre. Combien de prisonniers plus dignes de pitié ont usé leurs nobles cœurs de la même façon, sans que personne y ait songé, sans que ceux qu’ils aimaient de toute leur âme aient imaginé de pareilles souffrances, tandis que de grands rois et de grands empereurs, qui les retenaient captifs, se pavanaient gaiement en plein soleil, aux acclamations de la foule ! Je dirai même, tandis que tous ces grands personnages mouraient tranquillement dans leurs lits, faisant une fin exemplaire et des discours ronflants ; tandis que l’histoire, pleine de politesse, plus servile encore que les instruments dont se servent les ministres, les embaumait dans ses éloges.

Enfin Jean-Baptiste, libre désormais de choisir entre ces quatre murs l’emplacement où il lui conviendrait de mettre à profit sa faculté de s’endormir quand bon lui semblait, s’allongea sur le banc, le visage renversé sur ses bras croisés, et sommeilla. Sa soumission, sa légèreté, sa bonne humeur, ses colères passagères, sa facilité à se contenter de pain dur et de pierres plus dures encore, sa facilité à s’endormir, ses élans et ses boutades en un mot, faisaient de lui un véritable enfant de la terre sur laquelle il était né.

L’immense éblouissement finit par s’éteindre de lui-même pour un certain espace de temps ; le soleil se coucha dans une auréole rouge, verte et dorée ; les étoiles sortirent du ciel, et les vers luisants les singèrent dans l’air inférieur, comme les hommes imitent parfois par un faible rayon de bonté la splendeur des anges. Les longues routes poudreuses et les plaines interminables jouissaient d’un repos absolu, et il régnait sur la mer un silence si profond, qu’elle ne murmurait pas un seul mot prophétique de l’époque où elle doit rendre ses morts.


CHAPITRE II.

Compagnons de voyage.


« Ils n’ont pas recommencé aujourd’hui à hurler comme ils l’ont fait hier, monsieur, n’est-ce pas ?

— Je n’ai rien entendu.

— Alors vous pouvez être sûr qu’ils n’ont rien dit. Lorsque ces gens-là se mettent à hurler, ils hurlent de façon à se faire entendre.

— Mais Je crois qu’en cela ils font à peu près comme tout le monde.

— An ! oui ; mais ces gens-là sont toujours à hurler ; c’est leur bonheur.

— Vous voulez parler des Marseillais ?

— Je veux parler des Français. Ils sont toujours à hurler. Quant à Marseille, nous savons ce que c’est que Marseille. Elle a donné naissance au chant révolutionnaire le plus incendiaire qu’on ait jamais composé. Marseille ne saurait exister sans ses allons !… marchons !… Allons, marchons n’importe où, ça leur est égal, à la victoire ou à la mort, ou au diable, ou ailleurs, »

L’orateur, qui conservait malgré tout un air de bonne humeur fort amusant à voir, regarda par-dessus le parapet, et lança dans la direction de Marseille un coup d’œil plein de mépris et de dénigrement ; puis, prenant une pose résolue en mettant ses mains dans ses poches et en faisant résonner son argent en signe de défi, il apostropha ainsi la ville, après avoir débuté par un tout petit éclat de rire :

« Allons, marchons ! ma foi ! Vous feriez mieux, il me semble, de nous laisser aller et marcher à nos affaires, au lieu de nous retenir prisonniers, sous prétexte de quarantaine !

— C’est fort ennuyeux en effet, dit l’autre ; mais nous allons sortir aujourd’hui même du lazaret.

— Nous allons en sortir aujourd’hui, répéta le premier interlocuteur, je le sais bien ; mais c’est presque une circonstance aggravante, et qui rend cette monstrueuse tyrannie plus intolérable encore ! Nous allons en sortir aujourd’hui ! mais pourquoi y sommes-nous entrés ? je vous le demande.

— La raison n’est pas bien forte, je dois l’avouer ; mais comme nous arrivons de l’Orient, et que l’Orient est la patrie de la peste….

— La peste ! répéta l’autre ; voilà justement ce dont je me plains. Je l’ai eue, la peste, continuellement, depuis le jour où je suis entré ici. Je ressemble à un homme sensé qu’on renfermerait dans une maison de fous. Je ne puis pas souffrir qu’on me soupçonne de pareille chose. Je suis entré ici aussi bien portant que je l’avais jamais été ; mais me soupçonner d’avoir la peste, c’est me donner la peste. Et je l’ai eue, et je l’ai encore !

— Et vous la supportez très bien, monsieur Meagles, répondit son compagnon avec un sourire.

— Du tout. Si vous saviez ce qui en est, vous ne diriez pas ça. Je suis resté éveillé je ne sais combien de nuits, me disant : « Voilà que je l’ai attrapée ; voilà qu’elle est en train de se développer ; me voilà pris ; voilà que tous ces gaillards vont profiter de ma peste pour justifier leurs stupides précautions. » Tenez, j’aimerais autant me voir embrocher et clouer sur une carte au milieu d’une collection entomologique, que de mener la vie que j’ai menée ici.

— Eh bien, monsieur Meagles, n’en parlons plus, puisque c’est fini, dit une joyeuse voix de femme qui vint se mêler à la conversation.

— Fini ! répéta M. Meagles, qui semblait (ce n’était pourtant pas un méchant homme) se trouver dans cette disposition d’esprit toute particulière, où le dernier mot prononcé par un tiers renferme une nouvelle offense ; fini, et pourquoi donc n’en parlerions-nous plus parce que c’est fini ? »

C’est Mme Meagles qui avait adressé la parole à M. Meagles, et Mme Meagles avait, aussi bien que M. Meagles, l’air avenant et bien portant ; un de ces bons visages d’Anglaises qui, ayant contemplé plus de cinquante-cinq ans l’entourage confortable du foyer domestique, ont conservé un brillant reflet de ce bien-être.

« Là ! n’y pensez plus, père, n’y pensez plus ! dit Mme Meagles, de grâce, contentez-vous de notre Chérie.

— Notre Chérie ! » répéta M. Meagles, toujours de son ton indigné.

Chérie, cependant, se trouvait tout près de son père ; elle posa la main sur l’épaule de M. Meagles, qui s’empressa de pardonner à Marseille, et cela du fond du cœur.

Chérie pouvait avoir vingt ans. C’était une jolie fille avec d’abondants cheveux bruns qui retombaient en boucles naturelles ; une charmante fille, avec un visage ouvert et des yeux admirables, si grands, si doux, si brillants, si bien enchâssés dans ce bon et joli visage ! Elle était fraîche, potelée, et gâtée par-dessus le marché. Chérie avait encore un certain air de timidité qui lui allait à merveille ; c’était une grâce de plus, et franchement elle était assez avenante et assez jolie ; elle aurait bien pu s’en passer.

« Voyons, je vous le demande, dit M. Meagles avec une douceur pleine de confiance, en reculant d’un pas et en faisant avancer sa fille d’autant, afin qu’elle servît de démonstration à sa question ; je vous le demande franchement, comme un honnête homme s’adressant à la bonne foi d’un honnête homme, vous savez… Chérie mise en quarantaine !… Avez-vous jamais ouï parler d’une bêtise pareille ?

— Au moins cette bêtise a-t-elle eu pour résultat de nous rendre la captivité supportable.

— Allons ! dit M. Meagles, c’est bien quelque chose, il faut le reconnaître. Je vous remercie de votre observation. Ah çà, Chérie, mon amour, tu feras bien d’aller avec ta mère te préparer à monter dans le canot. L’officier de santé et un tas de mauvais plaisants en chapeaux à trois cornes vont arriver pour nous mettre en liberté à la fin. Quant à nous autres, avant de sortir de cage, nous devons déjeuner encore une fois ensemble comme de bons chrétiens, et puis chacun de nous s’envolera vers le but de son voyage. Tattycoram, ne perdez pas de vue votre jeune maîtresse. »

Il s’adressait cette fois à une belle fille aux cheveux et aux yeux noirs et brillants, mise très proprement, qui répondit par une demi-révérence, en s’éloignant à la suite de Mme Meagles et de Chérie. Elles traversèrent toutes trois la terrasse grillée par le soleil, et disparurent sous une arcade d’une blancheur éblouissante. Le compagnon de M. Meagles (c’était un homme de quarante ans, grave et au teint bruni) continua à regarder dans la direction de cette arcade, lorsque les trois femmes eurent disparu, jusqu’au moment où M. Meagles lui frappa doucement le bras.

« Je vous demande pardon, dit-il en tressaillant.

— Il n’y a pas de quoi, » dit M. Meagles.

Ils firent en silence deux tours à l’ombre du mur, profitant, grâce à la position élevée des bâtiments du lazaret, du peu de fraîcheur qu’il y avait dans l’air de la mer, à sept heures du matin. Le compagnon de M. Meagles entama de nouveau la conversation.

« Oserais-je vous demander, dit-il, quel est le nom de… ?

— De Tattycoram ? répliqua M. Meagles ; ma foi, je n’en ai pas la moindre idée.

— J’avais cru, reprit l’autre, que…

— Tattycoram ? suggéra encore M. Meagles.

— Merci… Que Tattycoram était un nom propre ; et plus d’une fois l’originalité de ce nom a excité ma surprise.

— Voyez-vous, le fait est, répondit M. Meagles, que Mme Meagles et moi nous sommes des gens pratiques.

— C’est ce que vous m’avez déjà dit bien des fois dans ces agréables et intéressantes conversations que nous avons eues ensemble en nous promenant le long de ces dalles, dit l’autre, un demi-sourire se faisant jour à travers la gravité de son visage hâlé.

— Des gens pratiques. Or, un beau matin, il y a maintenant cinq ou six ans de cela, lorsque nous avons mené Chérie à l’église des enfants trouvés… Vous avez entendu parler de l’hospice des enfants trouvés de Londres, à l’instar de l’établissement du même genre, à Paris ?

— Je l’ai visité.

— Très bien ! Un jour donc que nous avions mené Chérie à l’église de cet hospice pour lui faire entendre de la musique… car, en notre qualité de gens pratiques, l’occupation de notre vie est de montrer à Chérie tout ce que nous croyons devoir lui plaire… Mère (c’est le nom de famille que je donne à Mme Meagles) se mit à pleurer si fort, qu’il fallut l’emmener. « Qu’est-ce qu’il y a donc, mère ? demandai-je, lorsque je l’eus un peu remise ; tu effrayes Chérie, ma bonne. — Oui, je le vois bien, père, dit mère ; mais je crois que c’est justement parce que je l’aime tant que cette idée m’est venue à la tête. — Quelle idée, mère ? — Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria mère qui recommença à pleurer, lorsque j’ai vu tous ces enfants rangés en lignes et qui en appelaient du père qu’aucun d’eux n’a connu sur la terre, au Père universel qui est aux cieux, je n’ai pu m’empêcher de me demander si quelque mère infortunée ne venait jamais ici, interrogeant tous ces jeunes visages et cherchant à deviner quel est le pauvre enfant qu’elle a mis au monde et qui ne doit jamais connaître l’amour, le baiser, le visage, la voix, le nom de sa mère ! » Or, c’était là une pensée digne d’une femme pratique, et je dis à mère : Voilà ce que j’appelle une pensée digne d’une femme pratique, ma chère ! »

Le compagnon de M. Meagles, qui n’avait pas écouté ce récit sans un peu d’émotion, fit un geste d’assentiment.

« Alors le lendemain je lui dis encore : « Ah çà, mère, j’ai une proposition à te faire qui, je le crois, aura ton approbation. Prenons une de ces enfants pour servir de petite bonne à Chérie. Nous sommes des gens pratiques. Donc, si nous trouvons que ladite bonne n’a pas le meilleur caractère du monde et que ses façons d’agir ne s’accordent pas tout à fait avec les nôtres, nous saurons à quoi attribuer ces défauts-là. Nous saurons tout ce qui lui a manqué des influences et des leçons qui nous ont formés nous-mêmes. Pas de parents, pas de petit frère ni de petite sœur, pas de foyer individuel, pas de conte de la mère l’Oie, pas de fée pour marraine… » Et voilà comment nous avons mis la main sur Tattycoram.

— Et le nom lui-même ?

— Par saint Georges ! s’écria M. Meagles, j’oubliais le nom. Eh bien, on l’appelait, à l’hospice, Harriet Bedeau. Un nom en l’air, ça va sans dire. Or, nous avons changé Harriet en Hatty, puis en Tatty, parce qu’en notre qualité de gens pratiques, nous avons pensé qu’un petit nom d’amitié serait quelque chose de nouveau pour elle, et pourrait contribuer en quelque sorte à la rendre plus douce et plus aimante, voyez-vous. Quant à Bedeau, je n’ai pas besoin de vous dire que ce nom n’avait pas la moindre chance d’être accepté. S’il existe sur la terre une chose qu’on ne devrait tolérer sous aucun prétexte, une chose qui est le type de l’insolence et de l’absurdité officielles, une chose dont l’habit, le gilet et la longue canne sont l’emblème de la façon dont nous autres Anglais nous nous obstinons à maintenir un usage stupide, lorsque tout le monde en reconnaît la stupidité, cette chose est un bedeau… Il y a longtemps que vous n’en avez vu un ?

— Mais oui… En ma qualité d’Anglais qui vient de passer plus de vingt années en Chine, j’ai eu peu d’occasions récentes de rencontrer un de ces fonctionnaires.

— Dans ce cas, dit M. Meagles, posant avec beaucoup d’animation l’index sur la poitrine de son compagnon, ne voyez pas de bedeau, si vous pouvez faire autrement. Lorsque je rencontre le dimanche un bedeau en grande livrée, arpentant une rue, à la tête d’une école de charité, Je suis obligé de me retourner et de prendre mes jambes à mon cou… sans cela je ne pourrais pas m’empêcher de lui tomber dessus. Bedeau étant donc un nom impossible, et le fondateur de cet hospice d’enfants trouvés étant une bonne âme du nom de Coram, nous avons donné son nom à la petite servante de Chérie. Tantôt on l’appelait Tatty, et tantôt Coram, et enfin, nous avons fini par confondre les deux noms, si bien que maintenant elle ne s’appelle plus que Tattycoram.

— Votre fille, dit l’autre, lorsqu’ils eurent fait un ou deux tours sans parler et qu’ils se furent arrêtés un instant auprès du mur de la terrasse pour regarder la mer avant de reprendre leur promenade, votre fille est votre unique enfant, Je le sais, monsieur Meagles. Oserai-je vous demander… Ce n’est pas pour satisfaire une curiosité indiscrète, mais parce que j’ai goûté tant de plaisir dans votre société, et que la crainte de ne plus retrouver, dans ce labyrinthe de monde, une occasion d’échanger avec votre famille quelques bonnes paroles, me fait désirer de conserver de vous et des vôtres un souvenir exact… Oserai-je donc vous demander si j’ai bien compris votre digne et aimable femme, lorsque j’ai supposé que vous n’avez jamais eu d’autres enfants ?

— Non, non, dit M. Meagles, nous n’avons pas eu précisément d’autres enfants. Nous n’en avons eu qu’une autre.

— Je crains d’avoir, par inadvertance, réveillé un souvenir douloureux.

— Ça ne fait rien, dit M. Meagles. Si ce souvenir me rend plus sérieux, il ne m’attriste nullement. Il me rend sérieux pour le moment, mais il ne me cause pas du tout de chagrin. Chérie avait une sœur jumelle qui est morte à un âge où nous pouvions tout juste apercevoir ses yeux (ils ressemblaient tout à fait aux yeux de Chérie) au niveau de la table, où elle s’accrochait en se dressant sur la pointe des pieds.

— Ah, vraiment !

— Oui ; et, comme nous sommes des gens pratiques, il s’est opéré peu à peu dans l’esprit de Mme Meagles et dans le mien un phénomène que vous comprendrez peut-être, et que peut-être vous ne comprendrez pas. Chérie et sa petite sœur se ressemblaient tellement, si identiquement, que depuis nous n’avons jamais pu les séparer dans notre pensée. Il serait inutile de vous dire que l’enfant que nous avons perdue n’était encore qu’un baby. Nous avons vu changer cette enfant à mesure que changeait celle que le ciel nous a laissée et qui ne nous a jamais quittés. Tant que Chérie a grandi, sa sœur a grandi avec elle ; lorsque Chérie est devenue une jeune fille raisonnable, presque une femme, sa sœur est devenue une jeune fille raisonnable et presque une femme, aux mêmes jours, aux mêmes heures. On aurait autant de peine à me convaincre que, si je passais dans l’autre monde demain, je n’y serais pas reçu, grâce à la miséricorde divine, par une seconde fille semblable en tout à Chérie, qu’on en aurait à me faire croire que Chérie n’existe pas en réalité à côté de moi.

— Je vous comprends, dit l’autre doucement.

— Quant à elle, reprit le père, la mort subite de sa petite sœur, de celle qui était son portrait vivant et sa camarade de jeux, et sa part un peu prématurée dans ce mystère auquel nous sommes bien obligés de participer tous, mais qui se présente rarement avec autant de force à l’esprit d’un enfant, ont nécessairement exercé une certaine influence sur son caractère. D’ailleurs sa mère et moi nous n’étions plus jeunes lorsque nous nous sommes mariés, et Chérie a toujours, pour ainsi dire, mené auprès de nous l’existence d’une grande personne, bien que nous ayons essayé de nous rajeunir pour elle. On nous a conseillé plus d’une fois, lorsqu’elle était un peu malade, de la faire changer d’air et de climat le plus souvent possible, surtout à cette époque de sa vie, et de l’amuser de notre mieux. De sorte que, comme je n’ai plus besoin aujourd’hui de rester cloué à un bureau de banque (bien que j’aie été assez pauvre dans mon jeune temps, je vous assure ; autrement j’aurais épousé Mme Meagles beaucoup plus tôt), nous nous sommes mis à courir le monde. Voilà comment il se fait que vous nous avez trouvés nous écarquillant les yeux devant le Nil, et les Pyramides, et les sphinx, et le désert, et tout le reste ; et voilà comment il se fait que Tattycoram finira par devenir un plus grand voyageur que le capitaine Cook.

— Je vous remercie sincèrement, dit l’autre, des détails intimes que vous avez bien voulu me donner.

— Ça n’en vaut pas la peine, répondit M. Meagles ; je vous les donne bien volontiers, soyez-en convaincu. Et maintenant, monsieur Clennam, vous me permettrez peut-être de vous demander si vous avez enfin décidé quel sera le but de votre voyage ?

— Non, vraiment. Je suis partout un débris de naufrage, une épave, et par conséquent sujet à me laisser entraîner par le premier courant venu.

— Il me paraît extraordinaire, si vous voulez bien excuser la liberté que je prends de vous dire cela, que vous ne vous rendiez pas directement à Londres, reprit M. Meagles du ton d’un conseiller intime.

— J’irai peut-être.

— Oui ; mais il faut vouloir y aller.

— Je n’ai pas de volonté ; c’est-à-dire, ajouta M. Clennam en rougissant un peu, rien qui ressemble assez à une volonté pour me pousser à agir maintenant dans un sens ou dans on autre. Élevé par une main de fer qui m’a brisé sans m’assouplir ; obligé de traîner, comme un galérien, le boulet d’un emploi sur lequel on ne m’a pas consulté et qui n’a jamais été de mon goût ; embarqué, avant ma vingtième année, pour l’autre bout du monde, où je suis resté en exil jusqu’à la mort de mon père, qui est décédé là-bas il y a douze ans ; toujours attelé à une charrue que je détestais, que peut-on attendre de moi, maintenant que je suis arrivé au milieu de ma carrière ? Une volonté, un but, un espoir quelconque ? Toutes ces lueurs étaient déjà éteintes en moi, avant que j’eusse appris à prononcer les mots.

— Eh bien, rallumez-les ! dit M. Meagles.

— Ah ! c’est facile à dire ! Monsieur Meagles, je suis le fils de parents très durs. Je suis l’unique enfant d’un père et d’une mère qui ont tout pesé, mesuré et évalué, et pour lesquels tout ce qu’on ne peut ni peser, ni mesurer, ni évaluer, n’a jamais existé ; des gens rigides, comme on dit, professant une religion sévère. Leur religion même n’était qu’un sombre sacrifice de goûts et de sympathies qui n’avaient jamais été les leurs, offert au ciel comme partie d’un marché qui devait leur assurer la jouissance de leurs biens terrestres. Visages austères, discipline inexorable, privations dans ce monde et terreurs dans l’autre, rien de gracieux ni de doux nulle part, et partout le vide dans mon cœur épouvanté. Telle fut mon enfance, si je puis dénaturer le sens de ce mot au point de m’en servir pour désigner un pareil début dans la vie.

— Comment, vous avez été si malheureux que cela ? dit M. Meagles, que le tableau qu’on venait de présenter à son imagination impressionnait d’une façon désagréable. C’est un début un peu rude. Mais c’est égal, il faut maintenant étudier et mettre à profit votre avenir, comme le doit faire un homme pratique.

— Si les gens qu’on a coutume de confondre sous cette dénomination étaient des gens pratiques dans le même sens que vous…

— Mais ils le sont, interrompit M. Meagles.

— Êtes-vous bien sûr de cela ?

— Mais je le suppose, répliqua M. Meagles, réfléchissant à la chose. Il n’y a pas mille manières d’être des gens pratiques, hein ? Mme Meagles et moi nous ne sommes pas autre chose.

— Dans ce cas, la carrière inconnue qui se déroule devant moi est plus gaie et plus facile que je ne croyais, dit Clennam secouant la tête et avec son sourire grave. Mais c’est assez causer de moi. Voici le canot. »

Le canot en question était plein de ces chapeaux à cornes contre lesquels M. Meagles entretenait des préjugés nationaux ; les porteurs desdits chapeaux mirent pied à terre, gravirent les marches, et tous les voyageurs emprisonnés se rassemblèrent. Alors il y eut un prodigieux déploiement de papiers de la part des chapeaux à cornes ; ces fonctionnaires procédèrent à l’appel et firent, comme de coutume, leur embarras pour signer, sceller, timbrer, parafer, poudrer divers documents, le tout afin d’arriver à des résultats excessivement gribouillés, raturés et indéchiffrables. Finalement tout fut terminé selon le règlement, et les voyageurs furent libres d’aller où bon leur sembla.

Dans la joie toute nouvelle de leur liberté reconquise, ils se soucièrent fort peu de l’éclat et de la chaleur du soleil. Ils traversèrent le port dans de gais canots et se trouvèrent de nouveau rassemblés dans un grand hôtel, où les jalousies baissées empêchaient le soleil de pénétrer, et où les dalles nues du parquet, les plafonds élevés et les corridors sonores tempéraient l’excessive chaleur. Sous ce toit hospitalier, une vaste table dressée dans une vaste salle fut bientôt abondamment couverte d’un magnifique repas ; et le régime du lazaret n’apparut plus que comme un souvenir mesquin, au milieu de plats appétissants, de fruits méridionaux, de vins frappés, de fleurs cueillies à Gênes, de neige rapportée du sommet des montagnes, et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel répétées dans les miroirs.

« Tenez ! je n’en veux plus aux murailles monotones du lazaret, dit M. Meagles. La première chose qu’on fait quand on quitte un mauvais gîte, c’est de lui pardonner. Je ne serais pas étonné qu’un prisonnier commençât à se montrer moins sévère pour sa prison, lorsqu’on le met en liberté. »

Il y avait une trentaine de convives, à peu près, et tout le monde causait ; mais chacun s’entretenait nécessairement avec ses voisins. M. et Mme Meagles, ayant leur fille entre eux, se trouvaient tous trois d’un côté de la table : en face étaient assis M. Clennam ; un grand monsieur, un Français, qui, malgré ses cheveux et sa barbe aussi noirs que l’aile d’un corbeau et son aspect sombre et terrible (par politesse, pour ne pas dire diabolique), se montrait le plus doux des hommes, et une jeune et jolie Anglaise, voyageant toute seule ; celle-là avait une physionomie orgueilleuse et un regard observateur ; elle avait évité la société de ses compagnons de route, ou peut-être était-ce eux qui l’avaient évitée : dilemme qu’elle seule peut-être était capable d’éclaircir. Le reste de la réunion se composait du bagage habituel : des gens qui voyageaient pour leurs affaires et d’autres pour leurs plaisirs ; des officiers anglais de l’armée des Indes en congé ; des négociants intéressés dans le commerce avec la Grèce ou la Turquie ; un clergyman, à vraie tournure de révérend, en cravate blanche, avec un modeste gilet montant, faisant avec sa jeune épouse un voyage de lune de miel ; un papa et une maman, non moins britanniques, mais plus majestueux, appartenant à la classe des patriciens, accompagnés de trois filles en train de mûrir et de rédiger leurs impressions de voyage, pour la plus grande confusion de leurs petites amies, à leur retour ; et une antique mère anglaise, sourde comme un pot, mais ferrée sur l’article des voyages, escortée d’une fille plus que mûre, qui s’en allait esquissant tous les sites de l’univers, dans l’espoir de trouver enfin un mari au bout de son pinceau.

L’Anglaise si réservée releva la dernière remarque de. M. Meagles.

« Vous croyez donc qu’un prisonnier peut cesser jamais d’en vouloir aux murs de sa prison ? demanda-t-elle d’une voix lente et en appuyant sur chaque mot.

— C’est une simple hypothèse de ma part, mademoiselle Wade. Je ne prétends pas savoir au juste ce qu’éprouve un captif. C’est la première fois que je sors de prison.

— Mademoiselle doute, dit le monsieur français, employant la langue de son pays, qu’il soit si facile de pardonner ?

— Oui. »

Chérie fut obligée de traduire ce passage à M. Meagles, qui jamais, en aucun cas, n’apprenait un mot de la langue des pays qu’il visitait.

« Oh ! fit-il, vous m’étonnez. Mais c’est dommage, savez-vous ?

— De ne pas être crédule ? demanda Mlle Wade.

— Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai voulu dire. Vous tournez la question. C’est dommage de ne pas croire qu’il soit facile de pardonner.

— Mon expérience, répliqua tranquillement Mlle Wade, s’est chargée de corriger peu à peu mes croyances. C’est un progrès qui s’opère naturellement dans l’espèce humaine, à ce qu’on m’a dit.

— À la bonne heure ! Mais il n’est pas naturel de garder rancune, j’espère ? demanda gaiement M. Meagles.

— Si on m’avait enfermée dans une prison quelconque et que j’y eusse langui et souffert, j’aurais toujours cette prison en horreur, et je voudrais la brûler ou la raser à fleur de terre. Voilà tout ce que je sais.

— C’est un peu fort, n’est-ce pas, monsieur ? » dit M. Meagles, s’adressant au Français barbu. (C’était encore une des habitudes du père de Chérie, de parler à tous les étrangers un anglais pur sang, avec une parfaite conviction qu’ils étaient tenus de le comprendre de façon ou d’autre.) « Vous conviendrez que notre jolie compagne a des idées un peu absolues ?

Plaît-i’ ? » répliqua poliment le Français.

Sur ce, M. Meagles répondit, toujours en anglais et d’un ton très satisfait :

« Vous avez raison, monsieur. C’est aussi mon opinion. »

Le déjeuner commençant bientôt à devenir moins animé, M. Meagles fit un discours qui, pour un discours, fut asses sensé, assez court et très cordial. M. Meagles se contenta de demander :

« Puisque nous avons tous vécu en bonne intelligence depuis que le hasard nous a rassemblés, et que nous voilà sur le point de nous séparer, probablement pour ne plus nous rencontrer, que pourrions-nous faire de mieux que de nous dire adieu et de nous souhaiter bon voyage, en vidant chacun un verre de Champagne, à la ronde ? »

C’est ce que l’on fit, et après un échange général de poignées de main, la réunion se dispersa pour toujours.

La demoiselle solitaire n’avait pas ouvert la bouche. Elle se leva en même temps que les autres convives et se retira silencieusement dans un coin écarté de la vaste salle, où elle s’assit sur un canapé, dans l’embrasure d’une croisée, et parut s’amuser à regarder le reflet de l’eau qui dansait en rayons argentés sur les barres de la jalousie. Elle se tenait éloignée de ses compagnes de voyage de toute la longueur de la salle, comme pour montrer qu’elle recherchait d’elle-même et par goût la solitude. Et pourtant il eût été aussi difficile que jamais de dire avec certitude si elle évitait les autres ou si c’étaient eux qui l’évitaient.

L’ombre que Mlle Wade avait recherchée, et qui retombait comme un voile lugubre sur son front, s’accordait bien avec son genre de beauté. On ne pouvait guère contempler ce visage si tranquille et si dédaigneux, rehaussé par de sombres sourcils arqués et par des bandeaux de cheveux noirs, sans se demander quelle serait l’expression de ces traits, si leur expression venait à changer. Il semblait presque impossible qu’ils pussent s’attendrir ou s’adoucir. On aurait plutôt supposé qu’ils ne pouvaient que s’assombrir encore pour devenir plus irrités et plus provocants ; c’était là le seul changement qu’ils pussent subir. Il n’y avait dans leur expression rien qui sentît le calcul, rien de prémédité ni de cérémonieux. Quoique ce ne fût pas un visage franc et ouvert, il ne trahissait aucune espèce d’hypocrisie. Il disait clairement : « Je me suffis et je ne compte que sur moi ; peu m’importe ce que vous pensez ; je ne m’occupe pas de vous, je ne me soucie pas de vous, c’est avec indifférence que je vous vois et que je vous entends. » Cela se lisait dans ce regard orgueilleux, dans ces narines relevées, dans cette bouche si jolie, malgré ses lèvres pincées et même cruelles. Vous auriez caché deux de ces traits expressifs de la physionomie, que le troisième, à lui seul, vous en aurait dit autant. Masquez complétement le visage, et la façon dont Mlle Wade porte sa tête suffira pour indiquer une nature indomptable.

Chérie s’était approchée de Mlle Wade, qui avait plus d’une fois fait le sujet de conversation des Meagles et de M. Clennam, les seuls voyageurs qui n’eussent pas encore quitté la salle, et se tenait debout auprès d’elle.

« Attendez-vous… Mlle Wade tourna les yeux vers elle, et Chérie balbutia le reste de sa phrase… quelqu’un qui doit venir à votre rencontre, mademoiselle Wade ?

— Moi ? non.

— Père va envoyer au bureau poste restante. Voulez-vous qu’il ait le plaisir de charger le commissionnaire de demander s’il y a des lettres pour vous ?

— Je le remercie, mais je sais d’avance qu’il n’y a pas de lettres pour moi.

— Nous craignons, dit Chérie, s’asseyant auprès de Mlle Wade, avec un air moitié craintif, moitié attendri, que vous ne vous sentiez bien seule, lorsque nous serons tous partis.

— En vérité ?

— Non pas, ajouta Chérie en manière d’excuse, et troublée par le regard de son interlocutrice, non pas, cela va sans dire, que nous puissions espérer de vous tenir compagnie pendant le voyage, ou que nous ayons pensé que cela vous serait agréable.

— Je n’ai jamais donné lieu de supposer que cela me fût agréable.

— Non. Je sais bien. Mais… bref, ajouta Chérie, qui posa timidement la main sur la main que Mlle Wade laissait immobile sur le canapé, ne voulez-vous pas permettre à père de vous rendre de ces petits services qu’on se rend entre compagnons de voyage ? Il en serait très heureux.

— Très heureux, répéta M. Meagles, s’avançant avec sa femme et M. Clennam : pourvu qu’il ne s’agisse pas de parler la langue du pays, je serai enchanté de vous être utile, soyez-en convaincue.

— Je vous suis bien obligée, répliqua Mlle Wade, mais tous mes arrangements sont déjà faits, et je préfère continuer d’aller toute seule et à ma guise.

— Bien vrai ? se dit M. Meagles, qui regarda la demoiselle d’un air intrigué. Eh bien ! ma foi ! voilà une femme qui a du caractère.

— Je suis peu habituée à la société des demoiselles, et je craindrais de ne pas m’y montrer aussi sensible que bien d’autres. Bon voyage. Adieu. »

Elle n’aurait pas avancé la main, selon toute apparence, si M. Meagles ne lui avait tendu la sienne si directement qu’elle ne put faire semblant de ne pas l’apercevoir. Elle y posa la sienne, et l’y laissa comme elle l’avait laissée sur le canapé.

« Adieu ! dit M. Meagles. C’est le dernier adieu inscrit sur notre liste ; car mère et moi, nous venons de souhaiter bon voyage à M. Clennam, et il ne lui reste plus qu’à en faire autant à Chérie. Adieu ! Il est possible que nous ne nous rencontrions plus.

— Dans notre voyage à travers la vie, il faut bien que nous rencontrions les gens qui sont destinés à se trouver sur nos pas, n’importe d’où ils viennent et où ils vont, répondit Mlle Wade avec sang-froid. Il faut bien que ce que nous sommes destinés à leur faire, ou ce qu’ils doivent nous faire à nous-mêmes, s’accomplisse fatalement. »

Dans l’intonation de ces paroles il y avait quelque chose qui blessa l’oreille de Chérie ; quelque chose qui impliquait que ces mots mystérieux ce que nous sommes destinés à leur faire, etc., présageaient nécessairement quelque chose de mal, et qui lui fit dire tout bas : « Oh, père ! » en même temps qu’elle se rapprocha un peu de lui avec un air d’enfant gâté. Ce mouvement n’échappa pas à celle qui l’avait provoqué.

« Votre jolie fille, dit-elle, tressaille rien que d’y penser. Néanmoins… elle regarda Chérie en face… soyez bien persuadée qu’il y a déjà en route des hommes et des femmes qui ont affaire à vous et qui rempliront leur mission. Ils la rempliront infailliblement. Peut-être sont-ils encore là-bas, à des centaines, à des milliers de lieues en mer ; peut-être en ce moment sont-ils ici près ; peut-être vont-ils sortir, sans que vous en sachiez rien, sans que vous y puissiez rien, de l’écume la plus immonde de cette ville où nous arrivons à peine. »

Avec l’adieu le plus glacial et une expression de découragement qui donnait à sa beauté, encore dans toute sa fleur, un air fané, elle sortit de la salle.

Or, il lui fallut gravir bien des marches, traverser bien des corridors avant d’arriver à la chambre qu’elle avait retenue dans l’hôtel. Elle touchait au terme de ce voyage, lorsqu’en passant par le couloir où se trouvait son appartement, elle entendit le bruit d’une voix irritée éclatant en murmures et en sanglots. Une porte était restée entr’ouverte, et elle aperçut la jeune bonne des personnes qu’elle venait de quitter, la servante au nom bizarre.

Elle se tint immobile à la regarder. C’était une fille intraitable et colère. Son abondante chevelure noire retombait autour de son visage rouge et brûlant, et tandis qu’elle sanglotait et se livrait à son dépit, elle ne se gênait pas pour s’écorcher les lèvres de sa main furieuse.

« Brutes, égoïstes ! s’écriait-elle, sanglotant et haletant entre chaque parole. Ils ne s’inquiètent seulement pas de ce que je deviens ! ils me laissent ici à mourir de faim et de soif ! Qu’est-ce que ça leur fait ? ces brutes-là ! ces animaux-la ! ces misérables-là !

— Qu’avez-vous donc, ma pauvre fille ? »

La servante dirigea tout à coup vers Mlle Wade ses yeux rougis, et resta les bras suspendus. Elle était en train de se pincer le cou, déjà couvert de meurtrissures bleuâtres.

« Qu’est-ce que cela vous fait ? est-ce que ça vous regarde ?

— Oh ! certainement. Je suis fâchée de vous voir ainsi.

— Vous n’en êtes pas fâchée, dit la servante. Dites plutôt que vous en êtes contente. Vous le savez bien que vous en êtes contente. Je ne me suis mise en colère que deux fois là-bas, en quarantaine, et à chaque fois vous m’avez surprise. J’ai peur de vous.

— Peur de moi ?

— Oui. Il semble que vous arriviez toujours avec ma colère, ma méchanceté, ma… je ne sais pas ce que c’est… Mais c’est égal, je suis maltraitée, je suis maltraitée, maltraitée ! »

À ces mots, les sanglots, les larmes et la main furieuse, qu’avait interrompus un premier mouvement de surprise recommencèrent tous ensemble.

La visiteuse resta là immobile, contemplant attentivement ce spectacle avec un étrange sourire. C’était quelque chose de merveilleux à voir en effet que la fureur du combat que se livrait la jeune servante, et la lutte physique qu’elle soutenait contre elle-même, comme si elle eût été possédée des démons du temps jadis.

« J’ai deux ou trois ans de moins qu’elle, et pourtant c’est toujours moi qui la soigne, comme si j’étais une vieille duègne, et c’est elle qu’on dorlote et qu’on appelle petite Chérie ! Je déteste ce nom ! Je la déteste elle-même. Ils en font une sotte. Ils la gâtent. Elle ne pense qu’à elle ; elle ne pense pas plus à moi que si j’étais une borne ! »

Elle continua ainsi pendant quelque temps.

« Il faut avoir de la patience.

— Je ne veux pas en avoir !

— S’ils songent tant à leur propre bien-être, et ne se soucient que peu ou point du vôtre, il ne faut pas y faire attention.

— Je veux y faire attention !

— Chut ! un peu plus de prudence ; vous oubliez que votre sort dépend d’eux.

— Je me moque de cela. Je me sauverai. Je ferai quelque malheur. Je ne veux pas le souffrir ; je ne le pourrais pas d’ailleurs ; je sens bien que j’en mourrais. »

L’observatrice restait toujours immobile, la main posée sur sa poitrine, contemplant la servante comme un malade qui suit d’un œil curieux la dissection et l’explication d’un sujet mort du mal même dont il se sait atteint.

La jeune fille continua à s’emporter et à lutter de toute la force de sa jeunesse et de toute la plénitude de la vie ; mais ses exclamations irritées finirent enfin par dégénérer en murmures entrecoupés et plaintifs, comme si elle eût souffert de quelque mal. Peu à peu elle se laissa tomber sur une chaise, puis sur ses genoux, puis sur le parquet, à côté du lit, dont elle tira le couvre-pied à elle, en partie pour y cacher son visage honteux et ses cheveux humides, en partie, à ce qu’il semblait, pour le presser dans ses bras, plutôt que de n’avoir rien à serrer contre son sein repentant.

« Allez-vous-en ! allez-vous-en ! Quand mon vilain caractère me revient, je suis comme une folle. Je sais que je pourrais me retenir, si j’essayais bien fort, et quelquefois j’essaye assez fort, mais d’autres fois je ne me retiens pas, et je ne veux pas me retenir. Tenez ! tout à l’heure, je savais que tout ce que je disais n’était que des mensonges. Je sais bien qu’ils sont persuadés que quelqu’un s’est occupé de moi dans l’hôtel, que j’ai tout ce qu’il me faut. Ils sont aussi bons qu’on peut l’être pour moi. Je les aime de tout mon cœur ; personne ne pourra jamais être meilleur pour un être ingrat qu’ils ne l’ont toujours été pour moi. Je vous en prie, je vous en prie, allez-vous-en, car j’ai peur de vous. J’ai peur de moi, lorsque je sens venir mes actes de rage ; eh bien ! J’ai peur aussi de vous. Allez-vous-en, et laissez-moi prier et pleurer à mon aise ! »

La journée se passa ; l’éblouissement universel s’effaça encore une fois, et la nuit brûlante s’abattit de nouveau sur Marseille, et à travers son obscurité la caravane du matin se dispersa complétement, chaque voyageur ayant pris son chemin réglé d’avance. Et c’est toujours ainsi que, jour et nuit, sous le soleil ou sous les étoiles, gravissant les collines poudreuses ou arpentant d’un pied fatigué les plaines sans fin, voyageant par terre ou voyageant par mer, allant et venant d’une façon bizarre, pour nous rencontrer et réagir les uns sur les autres, nous tous, tant que nous sommes, voyageurs infatigables, nous cheminons dans le pèlerinage de la vie.






CHAPITRE III.

Chez soi.


La scène se passe à Londres, par une soirée sombre, étouffante et comme moisie. Mille cloches agaçantes appellent les fidèles à l’église, sur tous les degrés de dissonance, en dièse et en bémol, folles et sonores, lentes et rapides, tirant toutes de hideux échos des amas de briques et de plâtre que l’on appelle des maisons. Mille rues attristées et repentantes, revêtues d’un cilice de suie, plongent dans un désespoir affreux l’âme des gens que l’ennui condamne à regarder par les fenêtres. Dans chaque rue, presque dans chaque allée, presque à chaque détour, quelque cloche désolée s’ébranle, s’agite par mouvements saccadés, et retentit comme si la peste avait envahi la ville et que les tombereaux fussent en tournée pour ramasser les morts. Tout ce qui eût pu fournir le moindre délassement à une population excédée de travail est verrouillé et enfermé à triple tour. Pas de tableaux, pas d’animaux inconnus, ni fleurs ni plantes rares, pas de merveille de l’ancien monde, soit naturelle, soit imitée. Tout est sanctifié avec une rigueur si éclairée, que les vilains dieux des mers du Sud renfermés dans le musée de Londres peuvent se figurer, si bon leur semble, qu’ils sont retournés à domicile. Rien à voir que des rues, des rues, des rues ! Rien à respirer que des rues, des rues, des rues ! Rien qui puisse changer un peu et rafraîchir l’esprit usé par la fatigue ! Le travailleur épuisé n’a qu’une seule manière d’employer son temps : c’est de comparer la monotonie de son jour de repos avec la monotonie des six jours précédents, de songer à la triste existence qu’il a menée, et de tirer de là la meilleure conclusion possible… ou la plus mauvaise, selon toute probabilité.

C’est à cet heureux moment, si propice aux intérêts de la religion et de la morale, que M. Arthur Clennam, récemment arrivé de Marseille par la route de Douvres, et déposé par la voiture de Douvres devant l’hôtel de la Fille aux yeux bleus, était assis à la croisée d’un café de Ludgate-Hill. Il se voyait entouré de dix mille maisons respectables, qui contemplaient les rues qu’elles formaient avec un regard aussi sombre que si chacune d’elles eût servi de domicile à ces dix jeunes gens des Mille et une Nuits qui, chaque soir, se noircissaient le visage pour gémir sur leur sort fatal. Il se trouvait entouré de cinquante mille repaires dont les habitants menaient une vie si malsaine, que l’eau fraîche qu’ils montaient la samedi soir dans leurs chambres trop peuplées était putride le dimanche matin ; ce qui n’empêchait pas milord (leur représentant à la chambre des communes) de s’étonner grandement qu’ils ne voulussent pas dormir, du samedi soir au dimanche matin, en compagnie de leur provision de viande de boucherie [1]. Des lieues entières de puits étouffants, de véritables citernes singeant des maisons, où les habitants tiraient la langue faute d’air, s’étendaient au loin vers tous les points de la boussole. Un égout infect et meurtrier, qui aurait dû être une belle et fraîche rivière, coulait et refluait au cœur même de la ville. Quel besoin profane pouvaient éprouver un million d’individus qui travaillaient six jours de la semaine, au milieu de ces objets dignes de charmer des bergers d’Arcadie, dont la délicieuse uniformité les poursuivait depuis le berceau jusqu’à la tombe ? Quel besoin profane de changement voulez-vous qu’ils éprouvent le septième jour ? Il est clair qu’ils ne peuvent avoir besoin que de la surveillance d’un bon policeman.

M. Arthur Clennam, assis à la fenêtre d’un café de Ludgate-Hill, comptait les tintements d’une cloche voisine, dont il faisait malgré lui des refrains et des flonflons, tout en se demandant combien de malades ces cloches pouvaient tuer dans l’espace d’une année. À mesure que l’heure du service divin approchait, les changements d’intonation rendaient le bruit de plus en plus intolérable. Au début de cet appel, qui dure un quart d’heure, la cloche fut d’une importunité vive et implacable, et convoqua la populace avec une volubilité extrême. « Venez à l’église, disait-elle, venez à l’église, venez à l’église ! » Cinq minutes après, elle commença à se douter que les fidèles seraient peu nombreux, et elle cria lentement et d’un ton de mauvaise humeur : « Ils ne viendront pas, ils ne viendront pas, ils ne viendront pas ! » Au bout de dix minutes, ayant perdu tout espoir, elle ébranla chaque maison du voisinage, pendant trois cents secondes, à une vibration par seconde, laquelle ressemblait à un gémissement plaintif, « Dieu soit loué ! » dit Clennam, lorsque l’heure sonna et que la cloche se fut arrêtée.

Mais ce bruit avait réveillé en lui le souvenir d’une longue suite de bien tristes dimanches, dont la procession ne voulut pas s’arrêter en même temps que la cloche, et continua sa marche.

« Que le ciel me pardonne, dit-il, et à ceux qui m’ont élevé ! m’a-t-on assez fait prendre en grippe ce jour-là ! »

Il revit le lugubre dimanche de son enfance, où il se tenait assis les mains devant lui, presque hébété par une affreuse petite brochure qui commençait ses débats avec le pauvre enfant en lui demandant en manière de titre : « Pourquoi il courait tout droit à la perdition ? » (curiosité impertinente que le lecteur, qui portait encore une robe et des caleçons, n’était vraiment pas à même de satisfaire), et qui, afin de se rendre plus attrayante pour un jeune esprit, contenait à chaque seconde ligne une parenthèse renfermant un renvoi, semblable à un hoquet, à la 2 ép. Thess. c. III, 6 et 7[2]. Puis il revit les dimanches endormants de sa vie d’écolier, où un piquet de maîtres d’études le conduisait à l’église trois fois dans les vingt-quatre heures, comme un déserteur militaire, enchaîné moralement à un écolier du même âge ; ah ! qu’il eût volontiers alors donné deux des sermons indigestes qu’on l’obligeait à avaler, en échange d’une once on deux de plus de ce mouton de qualité inférieure qui formait sa principale nourriture physique ! Puis il revit les dimanches interminables de sa jeunesse, où sa mère, au visage toujours sévère, au cœur toujours inexorable, se tenait toute la journée derrière une grande Bible, comme si de tous les livres c’était celui-là qu’il fallût choisir pour bannir la bonne humeur, les affections naturelles et les douces relations de la famille. On aurait pu deviner la façon dont la lectrice interprétait l’Écriture, rien qu’à voir la reliure du livre, dure, nue et roide. La couverture en était encadrée d’un seul ornement renfoncé qui imitait les anneaux d’une chaîne, et le relieur avait embelli la tranche d’éclaboussures d’un rouge courroucé. Puis il revit, en sautant un court intervalle, les dimanches haineux où, sombre et maussade, il demeurait immobile sur son siège pendant toute la tardive longueur du jour, gardant au fond du cœur un sentiment vindicatif, et ne comprenant pas plus le sens véritable de la salutaire histoire renfermée dans le Nouveau Testament, que s’il eût été élevé par des sauvages idolâtres. Toute une légion de dimanches, dont chacun était un jour d’amertume inutile et de chagrin, passa lentement en revue devant les yeux de sa mémoire.

« Pardon, m’sieu, dit un garçon actif, en frottant la table. Voulez-vous voir vot’ chamb’ à coucher ?

— Oui. C’est justement ce que j’allais vous demander.

— Madame ! cria le garçon, m’sieu à la malle numéro sept demande à voir sa chambre à coucher.

— Attendez ! dit Clennam, sortant de sa rêverie. Je ne songeais pas à ce que je disais ; je vous ai répondu machinalement. Je ne couche pas ici. Je vais chez moi.

— Très-bien, m’sieu ! Madame, m’sieu à la malle numéro sept couche pas ici. S’en va chez lui. »

M. Clennam resta au même endroit, tandis que le jour baissait, regardant les sombres maisons en face, et songeant que, si les âmes incorporelles des anciens habitants pouvaient revoir leurs domiciles terrestres, elles devaient se trouver bien malheureuses d’avoir jamais été condamnées à loger dans de pareilles prisons. Par fois une ombre apparaissait derrière la vitre ternie d’une croisée, et disparaissait dans l’obscurité, comme si elle avait vu de la vie tout ce qu’il lui en fallait, et qu’elle s’en retournât plus ou moins satisfaite au pays des revenants. Bientôt la pluie commença à tomber en lignes obliques entre lui et ces maisons, et les piétons commencèrent à se rassembler à l’abri du passage d’en face, avançant de temps à autre la tête pour regarder d’un œil désespéré le ciel, d’où la pluie tombait plus abondante et plus rapide. Puis des parapluies ruisselants, des jupons crottés et la boue se montrèrent à leur tour. Que faisait cette boue auparavant, et d’où diable venait-elle ? C’est ce que personne n’aurait pu dire. Mais elle parut se former en un clin d’œil, comme se forme un rassemblement, et ne demander que cinq minutes pour éclabousser tous les enfants d’Adam. Voilà l’allumeur de réverbères qui fait sa ronde ; et à mesure que la flamme jaillit à son approche, elle paraît tout étonnée vraiment qu’on lui permette d’éclairer une scène aussi triste.

M. Arthur Clennam prit son chapeau, boutonna son habit et sortit. À la campagne, la pluie eût développé mille fraîches senteurs, et chaque goutte brillante eût réveillé dans l’esprit du promeneur, sous quelque belle forme, l’idée de la végétation et de la vie. Dans la grande ville, elle ne développa que des odeurs rances et infectes, dont elle portait l’offrande aux ruisseaux de Londres en un tribut malsain, tiède, sale et ignoble.

Il passa devant l’église Saint-Paul et descendit, par un angle prolongé, presque jusqu’aux bords de la Tamise, en traversant ces rues tortueuses et penchées qui vont de Cheapside à la rivière, devenant de plus en plus tortueuses et penchées à mesure qu’elles s’en rapprochent. Passant ensuite devant l’hôtel moisi d’une honorable corporation aujourd’hui oubliée, puis devant les croisées illuminées d’une église déserte qui semblait attendre quelque aventureux Belzoni pour y déterrer son histoire ; puis devant des magasins et des entrepôts silencieux ; puis au travers d’une ruelle étroite conduisant à la rivière, où une méchante petite affiche, trouvé noyé, pleurait sur le mur humide, il atteignit enfin la maison qu’il cherchait, une vieille maison de brique, si sombre qu’elle paraissait presque noire, isolée derrière une grille. Devant la maison il y avait une cour carrée, où dépérissaient deux ou trois arbrisseaux et une pelouse, aussi incultes (et ce n’est pas peu dire) que la grille qui les protégeait était rouillée ; derrière, on voyait un amas confus de toits. C’était une maison double en profondeur, avec des croisées longues, étroites, lourdement enchâssées. Bien des années auparavant elle s’était mis dans la tête de se laisser glisser jusqu’à terre ; on l’avait étayée, et elle s’appuyait encore sur une demi-douzaine de ces béquilles gigantesques, qui, rongées par l’intempérie des saisons, noircies par la fumée de charbon, couvertes de mauvaises herbes, servaient de gymnase à tous les chats du voisinage, et ne paraissaient plus former un appui bien rassurant.

« Rien n’est changé, dit le voyageur, s’arrêtant pour regarder autour de lui ; aussi sombre et aussi triste que jamais. Voilà encore à la croisée de ma mère cette lumière qui jamais, je crois, n’a cessé de brûler depuis l’époque où je revenais de la pension deux fois par an, et où je traînais ma malle par-dessus ces pavés. Allons, allons ! »

Il alla à la porte, qui était abritée par une marquise de bois sculpté, représentant, sur des serviettes drapées en festons, des têtes d’enfants hydrocéphales, et dessinée d’après un modèle architectural fort admiré autrefois. Il frappe. Un pas traînant se fait bientôt entendre sur les dalles de l’antichambre, et la porte est ouverte par un vieillard courbé et momifié, sauf les yeux d’un vif perçant.

Il tenait à la main un chandelier, qu’il souleva un moment pour que la lumière aidât ces yeux perçants.

« Ah ! c’est M. Arthur, dit-il, sans émotion aucune : vous voilà enfin arrivé ? Entrez. »

M. Arthur entra et referma la porte.

« Vous avez pris du corps et de l’embonpoint, dit le vieillard, se retournant pour le regarder après avoir de nouveau soulevé la lumière et secoué la tête ; mais vous ne valez pas encore votre père, ni même votre mère.

— Comment va-t-elle, ma mère ?

— Elle va toujours de même. Elle garde la chambre, quand elle n’est pas forcée de garder le lit ; elle n’a pas quitté sa chambre quinze fois en quinze années, Arthur. »

Ils étaient entrés dans une salle à manger pauvre et mesquine. Le vieillard avait posé le chandelier sur la table ; le coude droit appuyé sur la main gauche, il caressait son menton de parchemin, tout en regardant le visiteur. Le visiteur lui tendit la main. Le vieillard la prit assez froidement ; il paraissait préférer sa mâchoire, et il y revint aussitôt qu’il put.

« Je doute que votre mère soit bien aise d’apprendre que vous avez voyagé un dimanche, Arthur, dit-il en hochant la tête d’un air sagace.

— Vous ne voulez sans doute pas que je m’en retourne ?

— Qui moi ? moi ? Je ne suis pas le maître. Il ne s’agit pas de ce que je veux. J’ai servi de plastron entre votre père et votre mère pendant bien des années ; je n’ai pas envie de servir de plastron entre votre mère et vous.

— Voulez-vous lui dire que je suis revenu ?

— Oui, Arthur, oui ; oh ! certainement ! Je vais lui dire que vous êtes revenu. Voulez-vous bien attendre un moment ? Vous ne trouverez rien de changé ici. »

Il prit un autre chandelier dans une armoire, l’alluma, laissa le premier sur la table, et alla exécuter sa commission. C’était un petit vieillard chauve, vêtu d’un gilet et d’un habit noirs à collet montant, d’une culotte de velours gris et de longues guêtres de même étoffe. Grâce à ce costume équivoque, il pouvait passer à volonté pour un commis ou pour un domestique ; et en effet il remplissait depuis longtemps l’une et l’autre de ces fonctions. En fait d’ornement, il ne portait qu’une montre plongée dans les profondeurs de la poche destinée à cet usage au moyen d’un vieux ruban noir, auquel était amarrée tout au bout une clef de cuivre ternie, espèce de bouée de sauvetage qui indiquait l’endroit où la montre avait coulé à fond. Il avait la tête de travers, et se mouvait tout d’un côté, avec une certaine démarche d’écrevisse qui donnait à penser que ses fondations avaient cédé à la même époque que celles de la maison, et qui faisait regretter qu’on ne l’eût pas étayé de la même façon.

« Que je suis faible ! dit Arthur Clennam, lorsque son guide eut disparu ; je me sens presque envie de pleurer de cet accueil, mol qui n’ai jamais été habitué à autre chose, et qui sais bien que je ne dois pas m’attendre à autre chose ! »

Non-seulement il en avait envie, mais il le fit. Ce ne fut que la faiblesse passagère d’une nature désillusionnée dès l’enfance, mais qui n’avait pas encore renoncé à toutes ses aspirations, à toutes ses espérances. Il maîtrisa son émotion, prit le chandelier et examina la salle. Pas un des vieux meubles n’avait changé de place : les Sept plaies de l’Égypte, encadrées et sous verre, étaient toujours accrochées à la muraille, seulement un peu plus ternies qu’autrefois par la fumée et les mouches, ces deux autres plaies de Londres. Le vieux cabaret, avec rien dedans, doublé de plomb, et qui avait l’air d’une sorte de cercueil à compartiments, était toujours là. Voilà bien aussi le vieux cabinet noir, toujours avec rien dedans, dont il avait tant de fois été l’unique habitant, aux jours de punition, alors que cet antre sombre lui paraissait être la véritable entrée de l’enfer, vers lequel la brochure déjà nommée l’accusait d’aller au galop. Voilà bien encore, sur le buffet, cette grande horloge lugubre qui tant de fois avait penché sur lui son visage numéroté, empreint d’une joie féroce, lorsqu’il était en retard avec ses leçons, et qui semblait, quand on la remontait une fois par semaine avec une manivelle de fer, témoigner en grinçant le plaisir sauvage que lui causaient d’avance les misères dont elle espérait abreuver l’écolier ! Mais voici le vieillard qui revient en disant :

« Arthur, je passe devant pour vous éclairer. »

Arthur monta après lui l’escalier, qui était divisé en panneaux semblables à des tablettes tumulaires, et entra avec lui dans une chambre à coucher obscure, dont le parquet s’était enfoncé et tassé peu à peu, de façon à laisser la cheminée au fond d’une vallée. Dans ce vallon, sur un canapé noir pareil à une bière, le dos appuyé sur un grand coussin anguleux, qu’on eût pris volontiers pour le billot des exécutions capitales du bon vieux temps, était assise la mère d’Arthur Clennam, dans son costume de veuve.

Son père et sa mère avaient toujours vécu en mésintelligence, d’aussi loin qu’il pouvait se rappeler. Demeurer silencieux sur sa chaise au milieu d’un profond silence, promenant avec effroi son regard de l’une à l’autre de ces figures qui se tournaient le dos, telle avait été l’occupation la plus paisible de son enfance. Elle lui donna un baiser vitreux et quatre doigts roides, enveloppés dans un tricot de laine. Cette embrassade terminée, il s’assit de l’autre côté de la petite table placée auprès de sa mère. Il y avait du feu dans la cheminée, comme il y en avait eu nuit et jour depuis quinze ans. Près du feu, une bouilloire qui y chauffait jour et nuit depuis quinze ans. Une petite croûte de charbon humide au-dessus du charbon qui brûlait, et un petit amas de cendres balayé en tas au-dessous de la grille, comme il y en avait eu nuit et jour depuis quinze ans. Il y avait enfin dans la chambre mal aérée une odeur de teinture noire que le feu tirait depuis quinze ans du crêpe et de l’étoffe qui composaient le costume de la veuve, et depuis quinze ans aussi, de ce canapé funèbre.

« Mère, voilà qui ne ressemble plus à vos vieilles habitudes d’activité.

— Le monde s’est rétréci pour moi, Arthur ; il se borne à cette chambre, répliqua-t-elle en regardant autour d’elle. Bien m’a pris de ne pas m’attacher à ses vanités. »

La présence et la voix forte et dure de sa mère exercèrent sur le nouveau venu la même influence qu’autrefois ; il sentit se réveiller en lui la froideur et la réserve timides de son enfance.

« Ne quittez-vous jamais votre chambre, mère ?

— Grâce à mon affection rhumatismale et à la débilité nerveuse qui s’ensuit, j’ai perdu l’usage de mes jambes. Je ne quitte pas ma chambre. Je n’ai pas franchi ce seuil depuis… Dites-lui depuis combien, ajouta-t-elle, s’adressant à quelqu’un par-dessus son épaule.

— Il y aura douze ans à Noël, répliqua une voix fêlée qui se fit entendre dans l’obscurité, derrière le canapé.

— Est-ce vous, Affery ? » demanda Arthur, regardant dans cette direction.

La voix fêlée répondit que c’était Affery, et une vieille femme s’avança jusque dans le peu de jour douteux qu’il y avait, envoya un baiser à Arthur, puis s’évanouit de nouveau dans l’obscurité.

« Je suis encore en état, dit Mme Clennam en indiquant d’un léger geste de sa main droite enveloppée du tricot un fauteuil à roulettes debout auprès du grand secrétaire soigneusement fermé, je suis encore en état de faire mes affaires, et je remercie le ciel de cette faveur. C’est une faveur précieuse. Mais assez causé d’affaires, le jour du Seigneur. Il fait mauvais temps ce soir, je crois ?

— Oui, mère.

— Neige-t-il ?

— S’il neige, mère ? Quand nous ne sommes encore qu’au mois de septembre ?

— Pour moi, toutes les saisons se ressemblent, répondit-elle avec une sorte de satisfaction lugubre. Renfermée comme je le suis, je ne distingue pas l’été de l’hiver. Il a plu au Seigneur de me mettre au-dessus de tout cela. »

Avec ses froids yeux gris et ses froids cheveux gris, et son visage immobile, aussi roide que les plis de son bonnet pétrifié, l’influence qui la mettait à l’abri des saisons ne semblait qu’un résultat tout naturel de celle qui la mettait à l’abri de toute émotion.

Sur sa petite table il y avait deux ou trois livres, son mouchoir, une paire de lunettes d’acier qu’elle venait de quitter, et une grosse montre d’or à double boîte de forme ancienne. Les yeux de la mère et du fils se fixèrent simultanément sur ce dernier objet.

« Je vois que le paquet que je vous ai envoyé à la mort de mon père vous est parvenu sain et sauf, mère ?

— Vous voyez.

— Jamais, à ma connaissance, mon père n’avait montré autant de sollicitude que lorsqu’il m’a recommandé que cette montre vous fût expédiée sans délai.

— Je la garde là en souvenir de votre père.

— Ce n’est qu’au dernier moment qu’il a exprimé ce désir. Tout ce qu’il a pu faire, c’est de poser la main dessus et de me dire très distinctement : « À votre mère. » Une minute auparavant j’avais cru qu’il divaguait, comme il l’avait fait pendant bien des heures, mais sans souffrance physique, je crois, durant sa courte maladie… lorsque je l’ai vu se retourner dans son lit et essayer d’ouvrir la montre.

— Votre père n’avait donc pas le délire, lorsqu’il essaya de l’ouvrir ?

— Non. Il savait parfaitement ce qu’il faisait à ce moment. »

Mme Clennam hocha la tête ; était-ce pour écarter le souvenir du défunt, ou pour combattre l’opinion de son fils ? Ce n’était pas bien clair.

« Après la mort de mon père, je l’ai ouverte moi-même, pensant qu’elle pouvait renfermer quelque souvenir ; mais je n’ai pas besoin de vous dire, mère, que je n’y ai découvert que le vieux rond de soie brodé de perles[3], que vous avez sans doute retrouvé à sa place entre les deux boîtes, où je l’ai remis. »

Mme Clennam fit un signe de tête affirmatif, puis elle ajouta :

« Assez causé d’affaires le jour du Seigneur ; » après quoi elle ajouta encore : « Affery, il est neuf heures. »

Sur ce, la vieille à la voix fêlée débarrassa la table, sortit de la chambre et revint promptement avec un plateau sur lequel se trouvaient un plat de petites biscottes et un petit rond de beurre, systématique, frais, symétrique, blanc et potelé. Le vieillard, qui était resté debout auprès de la porte, sans changer d’attitude pendant toute l’entrevue, regardant la mère comme il avait déjà regardé le fils, sortit en même temps, et, après une plus longue absence, revint avec un autre plateau, sur lequel il y avait une bouteille de porto presque pleine, qu’il venait apparemment de chercher à la cave, car il était encore tout essoufflé, un citron, un sucrier et une boîte à épices. Avec ces ingrédients, et à l’aide de la bouilloire, il remplit un grand verre d’un mélange chaud et parfumé, mesuré et composé avec une exactitude aussi scrupuleuse que s’il se fût agi d’une ordonnance de médecin. Mme Clennam trempa dans ce mélange un certain nombre de biscottes qu’elle mangea, tandis que la vieille en beurrait quelques autres, destinées à être mangées seules. Lorsque l’invalide eut absorbé toutes les biscottes et bu tout le mélange, on enleva les deux plateaux ; les livres, la chandelle, la montre, le mouchoir et les lunettes, furent replacés sur la table. Mme Clennam mit alors les lunettes, et lut tout haut dans un de ces livres certains passages d’une voix dure, farouche, irritée, priant afin que ses ennemis (par son intonation et par son geste, elle en faisait expressément ses ennemis personnels) fussent passés au fil de l’épée, brûlés vifs, frappés de la lèpre et de la peste, complétement exterminés, et que leurs os fussent broyés en poussière. En l’entendant, son fils croyait sentir les années lui tomber de la tête comme dans un rêve, remplacées par les sombres horreurs de son innocente enfance, que l’on préparait habituellement au sommeil par des lectures semblables.

Mme Clennam referma le livre et resta quelques minutes à se recueillir, le visage caché dans sa main. Le vieillard fit comme elle, sans changer autrement d’attitude ; la vieille femme imita sans doute aussi l’exemple de sa maîtresse dans la partie la plus obscure de la chambre. Puis la malade se disposa à se coucher.

« Bonsoir, Arthur. Affery verra à ce qu’il ne vous manque rien. Ne me serrez pas trop la main, elle est tout endolorie. »

Il toucha la laine qui enveloppait la main… Il s’agissait bien de la laine ; quand même sa mère eût été protégée par un étui de cuivre, cela n’aurait pas mis entre eux une plus forte barrière… Et il suivit le vieillard et sa femme qui descendaient.

Celle-ci lui demanda, dès qu’elle se trouva seule avec lui dans la salle à manger, s’il voulait souper.

« Non, Affery, pas de souper pour moi.

— Vous en aurez si vous voulez, dit Affery. La perdrix qu’elle doit manger demain est dans le garde-manger. C’est sa première de l’année : dites un mot, et je vous la ferai rôtir. »

Non ; il avait dîné tard, et il ne voulait rien manger.

« Buvez quelque chose, alors, reprit Affery ; vous aurez un verre de son vin de Porto, si vous voulez. Je dirai à Jérémie que vous m’avez donné l’ordre de vous apporter la bouteille. »

Non ; il ne voulait pas non plus.

« Ce n’est pas une raison, Arthur, dit la vieille, se penchant pour lui parler à l’oreille, parce qu’ils me font trembler dans ma peau, pour que vous trembliez aussi. Vous avez la moitié de la fortune, n’est-ce pas ?

— Oui, oui.

— Eh bien, alors, qu’est-ce que vous craignez ? Vous êtes malin, n’est-ce pas, Arthur ? »

Il fit un signe de tête affirmatif, pour contenter la vieille.

« Alors, jouez serré avec eux ! Elle est terriblement maligne, elle, et il faut quelqu’un de bien malin pour oser lui dire un mot. Lui aussi, il est fièrement malin ; oui, il est malin !… et il arrange madame, allez ! quand l’envie lui en prend.

— Votre mari ose ?…

— Ose ! ça me fait trembler des pieds à la tête de l’entendre arranger madame comme il le fait. Mon mari, Jérémie Flintwinch, sait dompter jusqu’à votre mère. Vous voyez s’il faut qu’il soit malin. »

Le pas traînant du vieux Jérémie, s’avançant vers la salle à manger, la fit reculer à l’autre bout de la chambre. Bien que Mme Jérémie fût une grande femme aux traits durs et à la charpente vigoureuse, qui, dans sa jeunesse, aurait pu s’engager dans un régiment de la garde sans trop craindre d’être reconnue, elle parut s’affaisser sur elle-même à l’approche du petit vieillard aux yeux perçants, à la dégaine d’écrevisse.

« Ah çà, Affery, dit celui-ci à sa femme, à quoi penses-tu ? Est-ce que tu ne peux pas trouver pour M. Arthur quelque chose à grignoter ? »

M. Arthur répéta le refus qu’il avait déjà fait de grignoter quoi que ce fût.

« Très-bien alors, reprit le vieillard ; va faire son lit, dans ce cas. Remue-toi. »

Le cou de Jérémie était tellement de travers que les bouts du nœud de sa cravate pendillaient ordinairement sous une de ses oreilles ; son aigreur et son énergie naturelles, toujours en lutte avec les efforts continuels qu’il faisait pour les comprimer, donnaient à ses traits une boursouflure bouffie ; en somme, il avait l’air d’un homme qui se serait pendu un beau jour, mais qui aurait continué à vaquer à ses affaires, gardant toujours au cou la corde qu’un voisin obligeant serait venu couper à temps.

« Vous allez avoir demain maille à partir avec votre mère, dit Jérémie. Elle se doute qu’à la mort de votre père (nous avons pourtant voulu vous laisser le plaisir de lui dire vous-même la chose) vous avez renoncé aux affaires. Ça n’ira pas tout seul.

— J’avais renoncé à tout pour les affaires ; il est bien temps maintenant que je renonce aux affaires à leur tour.

— Très-bien ! s’écria Jérémie, qui voulait évidemment dire : très-mal. Très-bien ! seulement, ne comptez pas, Arthur, que je vais servir de plastron entre votre mère et vous, comme j’ai servi de plastron entre elle et votre père ; parent par-ci, parent par-là, toujours entre l’enclume et le marteau. Je ne veux plus de ça.

— Ce n’est pas moi qui vous prierai jamais de reprendre ces fonctions, Jérémie.

— Tant mieux, car je me serais vu obligé de refuser, si on m’en avait prié. En voilà assez, comme dit votre mère, et plus qu’assez sur un pareil sujet, le jour du Seigneur. Affery, femme, n’as-tu pas encore trouvé ce qu’il te faut ? »

Elle était en train de prendre dans une armoire des draps et des couvertures ; elle s’empressa de les rassembler et de répondre : « Si, Jérémie. » Arthur Clennam l’aida, en se chargeant lui-même du paquet, souhaita le bonsoir au vieillard, et suivit Affery jusqu’aux combles de la maison.

Ils montèrent d’étage en étage, à travers l’odeur croupie d’une vieille maison mal ventilée et à moitié inhabitée, pour s’arrêter dans une chambre à coucher en mansarde, aussi triste et nue que toutes les autres ; elle paraissait encore plus laide et plus lugubre, grâce aux meubles de rebut dont elle était le lieu d’exil. Son mobilier se composait d’abominables vieilles chaises avec des fonds usés, d’autres vilaines vieilles chaises sans fonds, d’un tapis dont le dessin effacé montrait la corde, d’une table invalide, d’une commode démantibulée, d’une garniture de foyer si amincie qu’on aurait dit des squelettes de pelles et de pincettes défuntes, d’un lavabo qui avait tout l’air d’avoir été exposé pendant des siècles à une sale averse d’eau de savon, et d’un lit sans rideaux, dont les quatre maigres colonnes, terminées en pointes, semblaient se dresser là dans le but sinistre de rendre service aux locataires qui aimeraient mieux s’empaler que de dormir dans une pareille chambre. Arthur ouvrit la longue croisée pour contempler la forêt de cheminées noires et délabrées, et cette lueur rougeâtre du ciel qu’au temps jadis il prenait pour la réflexion nocturne de ce voisinage infernal et flamboyant, toujours présent à sa jeune intelligence, de quelque côté qu’il dirigeât ses regards.

Il quitta la croisée, s’assit auprès du lit, et regarda Affery qui mettait les draps.

« Affery, vous n’étiez pas mariée lorsque je suis parti ? »

Elle donna à sa bouche la forme qu’il fallait pour dire non, secoua la tête et continua à fourrer un oreiller dans sa taie.

« Comment donc cela s’est-il fait ?

— Mais c’est Jérémie, ça va sans dire, répliqua Affery, qui tenait entre les dents un coin de la taie d’oreiller.

— Il va sans dire que c’est lui qui vous l’a proposé ; mais comment cette idée vous est-elle venue ? Je n’aurais jamais pensé que ni vous ni lui vous eussiez songé à vous marier l’un ou l’autre, encore moins que vous eussiez jamais songé à vous marier l’un avec l’autre.

— Je ne l’aurais pas cru moi-même, dit Mme Jérémie, nouant les cordons de la taie d’oreiller.

— C’est ce que je voulais dire. Qu’est-ce donc qui vous a fait changer d’avis ?

— Je n’ai pas changé d’avis. »

Tandis qu’elle caressait l’oreiller qu’elle venait de poser sur le traversin, elle vit que son interlocuteur continuait à la regarder, comme s’il eût attendu la fin de cette phrase ; elle donna un grand coup de poing au milieu de l’oreiller, et ajouta :

« Comment pouvais-je m’en empêcher ?

— Comment vous pouviez vous empêcher de vous marier ?

— Parbleu ! dit Mme Jérémie. Je n’y suis pour rien. Je n’y aurais jamais pensé, moi. J’avais bien autre chose à faire que de penser à cela, ma foi ! C’est elle qui s’est mise à mes trousses tout le temps qu’elle pouvait aller et venir dans la maison, et elle était bien allante dans ce temps-là.

— Eh bien, après ?

— Eh bien ! après ? répéta Mme Jérémie, comme un écho : c’est justement ce que je me suis dit. Eh bien, après, à quoi bon réfléchir ? Quand des gens aussi malins que ces deux êtres-là ont mis ça dans leur idée, que voulez-vous que j’y fasse ? rien.

— C’est donc ma mère qui a projeté ce mariage ?

— Le Seigneur vous bénisse, Arthur, et me pardonne d’invoquer son nom ! s’écria Affery, parlant toujours à voix basse. S’il n’avait pas été du même avis, croyez-vous que jamais cela fût arrivé ? Jérémie ne m’a jamais fait la cour ; je ne devais pas m’y attendre, après être restée tant d’années sous le même toit, et lui avoir obéi ainsi que j’ai fait. Il me dit comme ça un matin, qu’il me dit : « Affery, dit-il, j’ai quelque chose à vous demander. Que pensez vous du nom de Flintwinch ? — Ce que j’en pense ? que je dis. — Oui, qu’il me répond, parce que vous allez le prendre. — Le prendre ? que je dis, Jérémie ! — Oh ! il est bien malin, allez ! »

Mme Jérémie s’était mise à étendre sur le lit un second drap, puis une couverture de laine, puis un couvre-pied, comme si elle eût terminé là son histoire.

« Eh bien ? dit encore une fois Arthur.

— Eh bien ! répéta encore Mme Jérémie, toujours comme un écho ; comment pouvais-je m’en empêcher ? Il me dit : « Affery, il faut que vous et moi nous nous mariions ensemble, et vous allez voir pourquoi. Elle ne se porte plus aussi bien qu’autrefois, et elle aura presque toujours besoin de quelqu’un dans sa chambre ; alors nous serons constamment après elle, et il n’y aura personne que nous pour l’approcher, lorsque nous ne serons pas là. Bref, ça sera plus commode. Elle est de mon opinion, qu’il dit ; donc, si vous voulez bien mettre votre chapeau, lundi prochain, à huit heures du matin, ce sera une affaire bâclée, »

Mme Jérémie releva le couvre-pied.

« Eh bien ?

— Eh bien ! répéta Mme Jérémie ; justement ! Je m’assois et je me dis : « Eh bien ! » Pour lors, Jérémie continue : « Quant aux bans, comme on les publiera pour la troisième fois dimanche prochain (j’ai commencé à les faire publier il y a une quinzaine de jours), c’est pour cela que j’ai fixé lundi. Elle vous en parlera elle-même, et, maintenant que vous voilà avertie, vous ne serez pas prise au dépourvu, Affery. » Le même jour elle m’en a parlé en me disant : « Il paraît, Affery, que vous et Jérémie allez vous marier ; j’en suis bien aise, et vous aussi, avec raison. C’est une bonne chose pour vous, et qui ne peut que m’être agréable dans les circonstances actuelles. Jérémie est un homme sensé et digne de confiance, plein de persévérance et de piété. » Que pouvais-je répondre quand les choses en étaient arrivées là ? Mais quand il se serait agi d’aller me faire… juguler, au lieu d’aller me marier… (Mme Jérémie avait eu beaucoup de peine à trouver dans son esprit cette forme d’expression)… je n’aurais pas été en état de dire un seul mot pour m’y opposer, avec ces deux finauds-là contre moi.

— Pour ce qui est de ça, je le crois.

— Vous pouvez le croire, Arthur, Je vous en réponds.

— Affery, quelle est cette jeune fille que j’ai aperçue tantôt dans la chambre de ma mère ?

— Fille ? demanda Mme Jérémie d’un ton un peu criard.

— C’est certainement une jeune fille que j’ai vue près de vous, presque cachée dans un coin obscur ?

— Oh ! bon ! la petite Dorrit ? Oh ! ce n’est rien du tout, un de ses caprices, à elle… (Une des singularités de Mme Jérémie consistait à ne jamais désigner Mme Clennam par son nom.) Mais il y a au monde d’autres filles qui valent mieux que celle-là. Avez-vous oublié votre ancienne bonne amie ? depuis longtemps, bien longtemps, je parie ?

— J’ai assez souffert de la séparation exigée par ma mère, pour ne pas l’avoir oubliée. Je me la rappelle très-bien.

— En avez-vous une autre ?

— Non.

— Je vais vous annoncer une bonne nouvelle, alors : elle est à son aise et veuve ; et, si vous voulez l’épouser, rien n’empêche.

— Comment savez-vous cela, Affery ?

— C’est les deux finauds qui en ont causé… Voilà Jérémie sur l’escalier ! »

Et au bout d’une minute elle était éclipsée.

Mme Flintwinch venait d’attacher au tissu que l’esprit d’Arthur était en train de broder activement, dans ce vieil atelier où avait existé le métier de sa jeunesse, le dernier fil qui manquait au dessin. La folie éphémère d’un amour d’enfant avait pénétré jusque dans cette sombre maison, et avait rendu Arthur aussi malheureux et aussi désespéré que s’il eût habité un château enchanté. Une semaine à peine auparavant, à Marseille, si le charmant visage de la jeune fille dont il s’était séparé à regret avait éveillé en lui un intérêt inusité et l’avait si vivement occupé, c’était à cause de sa ressemblance réelle ou imaginaire avec le premier visage qui avait plané au-dessus de sa vie dans les brillantes régions de l’imagination. S’accoudant à la longue et étroite fenêtre, il contempla de nouveau cette forêt de noires cheminées, et se mit à rêver : car la tendance uniforme de la vie de cet homme aux instincts spéculatifs, qu’une direction meilleure aurait pu tourner vers des méditations moins stériles, avait contribué à faire de lui un rêveur, et voilà tout.


CHAPITRE IV.

Mme Jérémie fait un rêve.


Lorsque Mme Jérémie rêvait, elle rêvait autrement que le fils de sa vieille maîtresse, c’est-à-dire les yeux fermés. Ce soir-là, quelques heures seulement après avoir quitté le fils de sa vieille maîtresse, elle fit un rêve d’une vivacité étrange ; et même cela n’avait nullement l’air d’un rêve, tant il semblait réel sous tous les rapports. Voici comment les choses se passèrent.

La chambre à coucher de M. et Mme Jérémie Flintwinch se trouvait à quelques pas de celle dont Mme Clennam n’était pas sortie depuis si longtemps, bien que les deux appartements ne fussent pas au même étage ; en effet, celui des serviteurs était situé dans un coin de la maison où l’on arrivait en descendant cinq ou sept marches, lesquelles venaient rejoindre l’escalier principal, presque en face de la porte de Mme Clennam. On ne pouvait guère affirmer qu’il se trouvât à portée de la voix de cette dame, tant les murs, les portes, les panneaux du vieil édifice, avaient d’épaisseur ; mais il était facile d’aller d’une chambre à l’autre à toute heure, même en toilette de nuit et quelle que fût la température. Au chevet du lit de Mme Jérémie, à un pied tout au plus de son oreille, on voyait une sonnette, dont le cordon était attaché au poignet de Mme Clennam. Chaque fois que cette sonnette retentissait, Mme Jérémie sautait à bas du lit, et se trouvait dans la chambre de la malade avant d’être bien réveillée.

Après avoir mis sa maîtresse au lit, allumé la lampe et dit bonsoir, Mme Jérémie alla se coucher comme de coutume, si ce n’est que son seigneur et maître n’avait pas encore paru. Eh bien ! ce fut justement son seigneur et maître en personne, bien qu’elle n’eût pas songé à lui en se couchant, ainsi que le veulent les psychologues, pour expliquer le mécanisme des rêves, qui devint le héros de celui de Mme Jérémie.

Il lui sembla qu’elle se réveillait, après avoir dormi quelques heures ; elle s’apercevait que Jérémie n’était pas encore couché ; et pourtant qu’en regardant la chandelle laissée allumée, et en mesurant le temps à la façon d’Alfred le Grand, qui n’avait pas apparemment d’autre horloge, elle s’était convaincue, d’après l’état du luminaire, qu’elle dormait déjà depuis longtemps ; que, là-dessus, elle s’était levée, s’était enveloppée dans un peignoir, avait mis ses pantoufles et descendu l’escalier à la recherche de Jérémie, dont l’absence l’intriguait beaucoup.

L’escalier était aussi matériel et aussi solide qu’on pouvait le désirer, et Mme Jérémie le descendit sans aucune de ces déviations qui sont l’essence d’un rêve. Elle ne sauta pas de haut en bas, elle descendit de marche en marche, se dirigeant au moyen de la rampe, attendu que la chandelle venait de s’éteindre. Dans un des coins du vestibule, derrière la porte d’entrée, il y avait une petite chambre d’attente, semblable à l’ouverture d’un puits, et dont l’étroite et longue fenêtre avait l’air d’une crevasse.

Une lumière brillait dans ce cabinet dont on ne se servait jamais.

Mme Jérémie traversa l’antichambre, dont les dalles glacèrent ses pieds sans bas, et jeta un coup d’œil à travers les gonds rouillés de la porte entr’ouverte. Elle s’attendait à trouver son époux endormi ou évanoui ; mais non, il était là, tranquillement assis auprès d’une table, tout éveillé, et aussi bien portant que jamais. « Mais quoi… Est-il possible ?… Le Seigneur ait pitié de moi ! » Mme Jérémie murmura quelques exclamations de ce genre et se sentit tout étourdie.

Car M. Flintwinch éveillé observait M. Flintwinch endormi. Il était assis d’un côté de la petite table, fixant un regard scrutateur sur son image qui dormait en face de lui, le menton sur sa poitrine, avec force ronflements. Le Flintwinch éveillé avait le visage tourné en plein du côté de sa femme ; le Flintwinch endormi se présentait de profil. Le Flintwinch éveillé était le vieil original ; le Flintwinch endormi n’était que la copie. Tout étourdie qu’elle pût être, Mme Jérémie saisit cette différence, comme elle eût pu distinguer celle qui existe entre un objet matériel sensible au contact, et la réflexion de cet objet dans une glace.

Si elle eût pu douter un seul instant que le Jérémie éveillé fût son Jérémie à elle, l’impatience naturelle de son cher époux eût dissipé toute incertitude à cet égard. Il chercha autour de lui quelque arme offensive, saisit les mouchettes, et, avant de s’en servir pour enlever le chou-fleur qui couronnait la mèche de la chandelle, il porta une botte au dormeur, comme s’il eût voulu le percer de part en part.

« Qui est là ? Qu’est-ce qu’il y a ? » s’écria le dormeur, s’éveillant en sursaut.

Jérémie fit avec les mouchettes un geste qui annonçait qu’il les lui eût volontiers fait avaler pour lui rentrer les paroles dans le gosier. Le camarade, revenu à lui, ajouta en se frottant les yeux :

« Je ne savais plus où j’étais.

— Savez-vous que vous avez dormi deux heures ? grommela Jérémie, regardant à sa montre ; et vous disiez qu’un petit somme suffirait pour vous reposer !

— Eh bien ! j’ai fait un petit somme, répondit Jérémie numéro deux.

— Deux heures et demie du matin ! marmotta le vrai Jérémie. Où est votre chapeau ? où est votre pardessus ? où est la boîte ?

— Tout est là, répliqua Jérémie numéro deux, s’attachant un cache-nez autour du cou, avec un trouble qui se sentait encore de son sommeil. Attendez un instant. Maintenant, donnez-moi la manche… pas cette manche-là, l’autre. Ah ! je ne suis plus aussi jeune qu’autrefois. »

M. Flintwinch venait de lui passer son habit avec une énergie violente.

« Vous m’avez promis de me verser un second verre, lorsque je serais reposé.

— Buvez ! répliqua Jérémie, et que le diable vous étrangle ! Non, ce n’est pas cela que je voulais dire : buvez et allez-vous-en ! »

Tout en parlant, il prit cette même bouteille de porto que nous avons déjà vue, pour en remplir un verre.

« C’est le porto de madame, je crois ? dit le fac-similé, goûtant le vin comme un amateur qui visite l’entrepôt et qui a du temps à perdre. À sa santé. »

Il avala une gorgée.

« À votre santé. »

Il avala une autre gorgée.

« À la santé du nouveau venu. »

Il avala une troisième gorgée.

« Et à la santé de tous nos amis absents. »

Il vida le verre et le reposa sur la table, d’après l’antique pratique des toasts civiques, et prit la boîte. C’était une cassette de fer d’environ deux pieds carrés, qu’il pouvait porter assez aisément sous son bras. Jérémie surveilla avec attention la manière dont il l’ajustait, il la tira pour s’assurer que l’autre la tenait solidement ; puis il enjoignit à son compagnon, avec les plus terribles menaces, de prendre garde à ce qu’il faisait ; puis il sortit sur la pointe des pieds pour lui ouvrir la porte. Mme Jérémie, ayant prévu cette sortie, était déjà sur l’escalier. Le reste se passa d’une façon si ordinaire et si naturelle, qu’elle put voir la porte s’ouvrir, sentir l’air frais de la nuit et apercevoir les étoiles qui brillaient au dehors.

Mais c’est alors que le rêve devint étrange. Elle avait tellement peur de son mari, qu’elle resta sur l’escalier sans pouvoir bouger pour battre en retraite et regagner sa chambre (ce qu’elle aurait très bien pu faire avant que Jérémie eût refermé la porte), et elle se tint immobile sur une des marches. Aussi, lorsque celui-ci remonta, chandelier en main, pour aller se coucher, il arriva droit sur elle. Il parut étonné, mais ne dit pas un mot. Il fixa les yeux sur elle et continua sa route ; Mme Jérémie, sous l’influence de ce regard, reculait à mesure qu’il avançait. De manière qu’ils arrivèrent dans leur chambre dans cet ordre, Mme Jérémie faisant un pas en arrière à chaque pas que M. Jérémie faisait en avant. Ils n’y furent pas plutôt renfermés, que le mari saisit sa femme par la gorge et se mit à la secouer jusqu’à ce qu’elle fût sur le point d’étouffer.

« Ah çà ! Affery, femme Affery ! dit M. Jérémie Flintwinch. Tu es donc somnambule ? réveille-toi ! Qu’est-ce qui te prend donc ?

— Ce qui me prend Jérémie ! répondit Mme Jérémie d’une voix haletante, et roulant des yeux effarés.

— Ah çà ! Affery, femme Affery ! tu t’es donc levée tout endormie, ma chère ? Je monte me coucher après m’être endormi moi-même en bas, et je te trouve en peignoir, en proie à un cauchemar ! Affery femme, continua-t-il avec un sourire amical sur son visage expressif, si jamais tu t’avises de faire encore un rêve pareil, ça me prouvera que tu as besoin de quelque médecine. Et je t’en donnerai, ma vieille une telle dose, vois-tu ! »

Mme Jérémie le remercia et se glissa dans son lit.






CHAPITRE V.

Affaires de famille.


Le lendemain matin, comme les horloges de la Cité sonnaient neuf heures, Mme Clennam, assise dans son fauteuil, fut roulée vers le grand secrétaire par Jérémie Flintwinch, qui avait toujours l’air d’un pendu ressuscité. Lorsque, après avoir tourné la clef dans la serrure et ouvert le secrétaire, elle se fut établie devant le bureau, Jérémie se retira, peut-être pour aller se pendre d’une manière plus efficace, et M. Clennam parut.

« Allez-vous un peu mieux ce matin, mère ? »

Elle secoua la tête avec ce même air de lugubre satisfaction qu’elle avait montré la veille au soir en parlant du temps.

« Je n’irai jamais mieux. Heureusement pour moi, Arthur, je le sais et j’y suis résignée, » dit-elle.

Tandis qu’elle restait là, les mains posées sur le pupitre du grand bureau qui se dressait devant elle, son fils trouva, et ce n’était pas la première fois, qu’elle avait l’air de jouer sur l’orgue muet d’une église, et vint s’asseoir auprès du secrétaire.

Elle ouvrit un tiroir ou deux, jeta un coup d’œil sur quelques papiers, puis les remit à leur place. Sa physionomie sévère ne présentait, dans ses fibres inflexibles, aucun fil d’Ariane qui pût guider l’explorateur à travers le sombre labyrinthe de sa pensée.

« Puis-je vous parler d’affaires, mère ? Êtes-vous disposée à vous en occuper ?

— Si j’y suis disposée, Arthur ? Ne serait-ce pas à moi de vous adresser cette question ? Voilà un an et plus que votre père est mort. Depuis cette époque, je suis à votre disposition, à attendre votre bon plaisir.

— J’ai eu bien des choses à régler avant de pouvoir partir, et, lorsque je suis parti, j’ai voyagé un peu pour me reposer et me distraire. »

Elle le regarda en face, comme si elle n’avait pas bien entendu ou bien compris cette dernière phrase.

« Pour vous reposer et vous distraire ? »

Elle jeta un coup d’œil autour d’elle, et au mouvement de ses lèvres il devina qu’elle répétait ces mots, comme si elle prenait la chambre à témoin du peu de repos ou de distraction qu’elle y avait jamais trouvé.

« D’ailleurs, mère, comme vous étiez seule exécutrice testamentaire, et comme vous seule aviez la direction et la gestion de la succession, il me restait peu de chose, ou plutôt il ne me restait rien à faire avant que vous eussiez tout arrangé à votre satisfaction.

— Les comptes sont balancés, répondit-elle, je les ai là. Les pièces à l’appui ont été examinées et paraphées ; vous pourrez les voir lorsque vous voudrez, Arthur, tout de suite si cela vous plaît.

— Il me suffit de savoir que tout est en règle. Puis-je continuer, mère ?

— Pourquoi pas ? répondit-elle d’un ton glacial.

— Mère, depuis quelque temps les affaires de notre maison vont décroissant chaque année, et nos relations commerciales ont diminué progressivement. Nous n’avons jamais témoigné, ni par conséquent provoqué beaucoup de confiance ; nous ne nous sommes pas fait d’amis ; la marche que nous avons suivie n’est plus celle de notre époque, et nous nous trouvons distancés. Je n’ai pas besoin d’insister là-dessus, mère, vous le savez nécessairement.

— Je sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-elle d’un ton moins glacial.

— La maison même où nous causons, poursuivit le fils, est une preuve de ce que j’avance. Dans les premiers temps de mon père, et, avant lui, du temps de son oncle, elle se trouvait dans le quartier des affaires, dans le véritable quartier et au centre des affaires. Aujourd’hui, sa présence ici est une anomalie, une bizarrerie qui ne sont plus de saison et n’ont plus de raison d’être. Depuis longtemps nous sommes obligés d’adresser toutes nos consignations à la maison de commission des Rovingham. Je sais que votre jugement et votre vigilance ont agi comme un frein utile sur nos agents et se sont activement exercés dans l’intérêt de mon père ; mais ces qualités auraient également profité à la fortune de la maison si vous aviez habité toute autre demeure particulière : n’est-il pas vrai ?

— Pensez-vous, répliqua-t-elle sans répondre à la question de son fils, qu’une demeure n’a aucune raison d’être Arthur, lorsqu’elle protège votre mère infirme et éprouvée, justement, trop justement éprouvée ?

— Je ne faisais allusion qu’à sa raison d’être commerciale.

— Dans quel but ?

— J’y arrive.

— Je prévois, reprit-elle, fixant les yeux sur son fils, ce que vous allez dire. Mais le Seigneur me préserve de me plaindre, quelle que soit l’affliction qu’il daigne m’imposer ! Une malheureuse pécheresse telle que moi mérite les déboires les plus amers, et j’accepte celui-ci.

— Mère, je suis peiné de vous entendre parler ainsi, bien qu’un triste pressentiment m’y ait préparé.

— Vous le saviez d’avance. Vous me connaissiez trop bien pour ne pas le savoir, » interrompit la mère.

Clennam se tut un instant. Il avait fait jaillir la flamme de cette enveloppe glacée, et il en était tout surpris.

« Eh bien, continua-elle, redevenue aussi froide qu’une pierre, achevez, dites ce que vous avez à dire.

— Vous avez prévu, mère, que j’ai résolu, quant à moi, de ne plus m’occuper des affaires de la maison ; j’y renonce. Je ne prendrai pas sur moi de vous donner le même conseil ; vous n’êtes pas disposée à y renoncer, à ce que je vois. Si j’avais la moindre influence sur vous, je me contenterais de l’exercer pour vous faire envisager d’un œil plus indulgent les motifs qui m’obligent à tromper ainsi votre attente, pour vous rappeler que j’ai atteint un âge qui constitue la moitié d’une longue carrière, sans avoir jamais opposé ma volonté à la vôtre. Je n’oserais affirmer que j’aie pu me conformer, de cœur ou de conviction, à votre manière de voir ; je n’oserais affirmer que les quarante années qui ont passé sur ma tête aient été, selon moi, employées d’une manière profitable ou agréable, soit pour moi-même, soit pour les autres : mais je me suis toujours soumis, et tout ce que je vous demande, c’est de ne pas l’oublier. »

Malheur à l’infortuné, si jamais il put y en avoir dans ce cas, condamné à solliciter quelque concession du visage inexorable tourné vers ce bureau !… Malheur au débiteur en retard dont l’appel devait se plaider devant le tribunal présidé par ce regard sévère ! Cette femme rigide eut grand besoin, à ce moment, de sa religion mystique, pleine d’austérité et de ténèbres, dont des éclairs de malédiction, de vengeance et de destruction, traversaient parfois les sombres nuages. « Pardonnez-nous nos dettes comme nous pardonnons à nos débiteurs, » était une prière anodine pour Mme Clennam : « Frappe mes débiteurs, Seigneur ; écrase-les, anéantis-les ; fais-leur, ô Seigneur ! ce que je voudrais leur faire, et c’est toi alors que j’adorerai. » Telle était la tour impie, la tour de granit qu’elle se bâtissait pour gagner le ciel à l’escalade.

« Avez-vous fini, Arthur, ou vous reste-t-il encore quelque chose à me dire ? Je ne crois pas. Vous avez été bref, mais vous êtes allé droit au fait !

— Mère, il me reste à vous parler d’une chose qui, depuis longtemps, me préoccupe nuit et jour. C’est plus difficile à dire que tout ce que je vous ai dit déjà. Il ne s’agit plus de moi, maintenant, mais de nous tous.

— Nous tous ! Qui entendez-vous désigner par ces mots ?

— Vous, moi, feu mon père. »

Mme Clennam retira ses mains de dessus le secrétaire, les croisa sur ses genoux, et regarda le feu avec l’expression inexprimable d’un sphinx antique.

« Vous avez connu mon père beaucoup mieux que je n’ai jamais pu le connaître, et la réserve qu’il gardait avec moi cédait devant vous. Vous étiez de beaucoup la plus forte, et il se laissait diriger par vous. Enfant, j’ai su cela aussi bien que je le sais aujourd’hui. Je savais que l’influence que vous exerciez sur lui a été la cause de son départ pour la Chine, où il est allé surveiller nos affaires, pendant que vous les surveilliez ici (bien que j’ignore encore aujourd’hui même si ce sont bien là les conditions de cette séparation) ; je sais que c’est d’après votre volonté que je suis resté auprès de vous jusqu’à ma vingtième année, et que je suis ensuite allé rejoindre mon père en Chine. Vous ne vous offenserez pas de m’entendre vous rappeler ces faits à vingt années de distance ?

— J’attends que vous m’appreniez pourquoi vous les rappelez. » Il baissa la voix, et ajouta avec une hésitation évidente et à contrecœur : « Je veux savoir, mère, si l’idée vous est jamais venue de soupçonner… »

Au mot soupçonner, elle tourna un instant les yeux vers son fils avec un sombre froncement de sourcils. Puis elle regarda de nouveau le feu ; mais le froncement de sourcils ne s’effaça pas plus que si le sculpteur de l’antique Égypte l’eût gravé dans un dur visage de granit qui devait conserver pendant des siècles ce regard courroucé.

« … De soupçonner que mon père fût tourmenté par quelque souvenir secret par quelque remords ? si vous n’avez jamais rien remarqué dans sa conduite qui vous ait suggéré une pareille pensée ? si vous ne lui en avez jamais parlé, ou si lui-même il n’y a jamais fait aucune allusion ?

— Je ne comprends pas bien à quelle espèce de souvenir secret votre père, à vous entendre, aurait été en proie, répliqua-t-elle après un moment de silence. Vous parlez avec tant de mystère…

— Ne serait-il pas possible, mère… ? »

Le fils se pencha en avant afin de se rapprocher de sa mère et de pouvoir lui parler plus bas, puis il posa la main sur le nécessaire avec un mouvement nerveux.

« Ne serait-il pas possible qu’il eût malheureusement fait du tort à quelqu’un, et qu’il fût mort sans avoir pu le réparer ? »

Lançant à son fils un regard plein de colère, Mme Clennam se recula dans sa chaise afin de s’éloigner de lui ; mais elle ne répondit pas.

« Je sens vivement mère, que, si cette idée n’a jamais traversé votre esprit, une pareille confidence, bien que je ne la fasse qu’à vous et à voix basse, doit vous paraître cruelle et dénaturée. Mais cette pensée me poursuit sans cesse : ni le temps ni les voyages (j’ai essayé ces deux remèdes avant de rompre le silence) ne peuvent rien pour l’effacer. Rappelez-vous bien que j’étais auprès de mon père ; rappelez-vous bien que j’ai vu l’expression de son visage lorsqu’il m’a confié la montre en s’efforçant de me faire entendre qu’il fallait vous l’envoyer comme un gage que vous comprendriez ; rappelez-vous bien que je l’ai vu, à son dernier moment, tenant un crayon à la main, essayant de tracer un mot que vous deviez lire, mais auquel il ne put donner aucune forme intelligible. Plus le cruel soupçon qui me tourmente est vague et mystérieux, plus les circonstances qui pourraient contribuer à le justifier lui donnent de force. Au nom du ciel ! examinons avec un soin religieux s’il n’a pas été commis quelque injustice qu’il est de notre devoir de réparer. Personne que vous, mère, ne peut m’aider à remplir ce devoir. »

Reculant toujours dans le fauteuil de façon à le faire rétrograder par petites saccades, elle semblait se retirer devant lui comme un fantôme irrité, étendant entre elle et lui son bras gauche ployé au coude, le dos de la main tourné vers son propre visage, et regardant son fils dans une muette immobilité.

« À force de saisir l’argent d’une main avide et de conclure des marchés avantageux (j’ai commencé, et il faut bien, maintenant, que je parle de ces choses-là, mère), on peut avoir gravement trompé, lésé, ruiné quelqu’un. Avant que je vinsse au monde, vous étiez déjà la cheville ouvrière de nos affaires ; depuis plus de quarante ans, votre esprit, plus ferme, a influencé toutes les transactions de mon père ; je crois que vous pourriez dissiper tous mes doutes en m’aidant franchement à découvrir la vérité. Voulez-vous, mère ? »

Il se tut, dans l’espoir que sa mère allait lui répondre ; mais les lèvres comprimées de Mme Clennam restèrent aussi immobiles que les deux bandeaux de sa chevelure grise.

« S’il est une réparation, s’il est une restitution que nous puissions faire, sachons-le, et faisons-la ; ou plutôt, mère, si mes moyens me le permettent, laissez-moi la faire. J’ai reconnu que l’argent est si peu capable de donner le bonheur ; l’argent, à ma connaissance, a apporté si peu de calme dans cette maison ; il en a donné si peu à ceux qui l’habitent, qu’il a moins de valeur pour moi que pour tout autre. Il ne saurait rien me procurer qui ne devienne pour moi une source de reproche et de misère, si je me sens poursuivi par le soupçon qu’il a assombri par un remords les dernières heures de mon père, et qu’il ne m’appartient pas honnêtement et loyalement. »

Un cordon de sonnette pendait le long d’une des boiseries du mur, à deux ou trois pieds du secrétaire. Par un rapide et soudain mouvement de son pied, elle fit brusquement rouler son fauteuil en arrière et sonna avec une violence extrême, tenant toujours son bras gauche en guise de bouclier, comme si son fils eût menacé de la frapper et qu’elle cherchât à parer le coup.

Une jeune fille accourut tout effrayée.

« Envoyez-moi Jérémie ! »

L’instant d’après, la jeune fille s’était retirée et le vieillard se tenait debout sur le seuil.

« Quoi ! vous vous accordez déjà ensemble comme l’enclume et le marteau ? dit-il en se caressant tranquillement le visage. Je me doutais que vous en viendriez là ; j’en étais à peu près sûr.

— Jérémie ! s’écria la mère, voyez mon fils, voyez-le !

— Eh bien ! je l’ai regardé, » répliqua Jérémie.

Mme Clennam allongea le bras qui lui avait servi de bouclier, et continua en désignant ainsi l’objet de sa colère :

« À peine y a-t-il quelques heures qu’il est de retour, à peine la chaussure qu’il porte a-t-elle eu le temps de sécher, qu’il vient calomnier la mémoire de son père en présence de sa mère ! Il prie sa mère de s’associer à lui pour espionner la vie passée de feu son père ! Il craint que les biens de ce monde, que nous avons péniblement amassés en travaillant du matin au soir, en nous fatiguant, en nous épuisant et nous privant de tout ; il craint que ces biens ne soient qu’un butin mal acquis, et il demande à qui il faut les céder à titre de réparation et de restitution ! »

Bien que sa colère fût devenue de la fureur, elle parlait d’une voix contenue, moins élevée même que d’habitude. On ne pouvait pas s’exprimer non plus d’une manière plus distincte.

« Réparation ! reprit-elle, oui vraiment ! Il peut parler de réparation, celui qui vient de voyager et de s’amuser dans je ne sais quels pays étrangers, et de mener une vie de vanité et de plaisir. Mais qu’il me regarde, moi, qu’il trouve emprisonnée et enchaînée ici. J’endure tout cela sans me plaindre, parce qu’il a plu au Seigneur de m’imposer cette existence en réparation de mes péchés. Réparation ! Croit-on qu’il n’y en a eu aucune dans cette chambre ? Croit-on qu’il n’y en ait pas eu à rester ici pendant ces quinze dernières années ? »

C’est ainsi qu’elle balançait toujours ses comptes avec la majesté du ciel, inscrivant dans le grand-livre tous les articles payés à son crédit, établissant rigoureusement son solde et réclamant son dû. En cela, elle faisait comme tant d’autres, si ce n’est qu’elle y mettait peut-être plus de vivacité et d’énergie. Des milliers de milliers d’individus ne font pas autre chose tous les jours de leur vie, chacun à sa manière.

« Jérémie, donne-moi ce livre. »

Le vieillard prit un livre sur la table et le donna à sa maîtresse. Celle-ci posa deux doigts entre les pages du volume, le referma, puis étendit le bras vers son fils d’un air menaçant.

« Au temps jadis, Arthur, au temps dont parle ce divin Commentaire, il a existé des hommes pieux, aimés du Seigneur, qui auraient maudit leur fils pour moins que ceci ; qui auraient chassé leur fils, exterminé des nations entières, si ces nations avaient osé soutenir l’enfant maudit ; et toute leur race, proscrite de Dieu et des hommes aurait péri jusqu’au dernier rejeton, sans excepter l’enfant à la mamelle. Mais je ne veux pas aller si loin. Sachez seulement que, si jamais vous revenez avec moi sur ce sujet, je vous renierai ; je vous chasserai de ma présence de façon à vous faire regretter de n’avoir pas perdu votre mère dès le berceau. Je ne vous reverrai, je ne vous reconnaîtrai plus ; et si, malgré tout, vous reveniez dans cette chambre assombrie pour regarder une dernière fois mon visage inanimé, mon cadavre saignera, si je puis le faire saigner, pour vous maudire lorsque vous approcherez de moi ! »

Calmée en partie par la violence de cette menace, et en partie (quelque monstrueux que cela paraisse) par une vague impression qu’elle venait d’accomplir une sorte de devoir religieux, elle rendit le livre au vieillard et se tut.

« Ah çà, dit Jérémie, tout en vous prévenant que je ne veux pas me placer entre vous deux comme un plastron, j’oserai vous demander, puisqu’on m’a appelé pour me prendre à témoin, ce que cela signifie.

— Vous en demanderez, si elle veut, l’explication à ma mère, répondit Arthur, voyant que Mme Clennam ne prenait pas la parole. Restons-en là : ce que j’ai dit, je ne l’ai dit qu’à ma mère.

— Oh ! fit le vieillard, à votre mère ? que je demande une explication à votre mère ? Très-bien ! mais votre mère vient de dire que vous avez soupçonné votre père. Ce n’est pas d’un bon fils, ça, monsieur Arthur. Qui donc ne soupçonnerez-vous pas, si vous soupçonnez votre père ?

— Assez ! dit Mme Clennam, tournant son visage de façon à ne s’adresser pour le moment qu’à Jérémie ; qu’on ne parle plus de cela.

— Oui ; mais un moment, un moment, persista le vieillard : voyons un peu où nous en sommes. Avez-vous dit à M. Arthur qu’il ne doit pas soupçonner son père ? qu’il n’a pas le droit de le soupçonner ? qu’il n’y a pas le moindre fondement à ses soupçons ?

— Je le lui dis maintenant.

— Ah ! très-bien ! reprit le vieillard, vous le lui dites maintenant. Vous ne le lui aviez pas encore dit, mais vous le lui dites maintenant. Bien, bien ! voilà qui est entendu. Vous savez que j’ai servi si longtemps de plastron entre son père et vous, qu’il semble que la mort n’ait changé et que je sois encore à mon poste. Et, ma foi, si j’y reste, je voudrais voir les choses bien nettement établies. Arthur, sachez, s’il vous plaît, que vous n’avez pas le droit de soupçonner votre père, et qu’il n’y a aucun fondement à cela. »

Il posa les deux mains sur le dos du fauteuil à roulettes, et, marmottant quelques paroles à voix basse, roula lentement sa maîtresse vers le secrétaire.

« Maintenant, reprit-il, debout derrière Mme Clennam, pour ne pas m’en aller en laissant ma besogne à moitié faite, et qu’on ne me rappelle pas quand vous en arriverez à l’autre moitié et que vous vous emporterez de nouveau, je vous demanderai si Arthur vous a dit ce qu’il a décidé au sujet des affaires de la maison.

— J’y renonce.

— En faveur de personne, je suppose ? »

Mme Clennam tourna les yeux vers son fils, appuyé contre une des croisées. Il remarqua ce coup d’œil et dit :

« En faveur de ma mère, naturellement ; elle fera ce qu’elle voudra.

— Et moi, dit Mme Clennam après une courte pause, s’il pouvait y avoir quelque plaisir après une si amère déception, lorsque je comptais voir mon fils, dans toute la force de l’âge, donner à notre vieille maison une nouvelle vigueur pour la rendre riche et puissante, ce serait l’occasion qu’elle me procure de faire monter en grade un vieux et fidèle serviteur. Jérémie, le capitaine abandonne son navire ; mais vous et moi nous coulerons ou nous voguerons sous notre ancien pavillon. »

Jérémie, dont les yeux brillèrent comme s’ils voyaient de l’argent, lança au fils un regard rapide qui semblait dire : « Ce n’est pas à vous que j’en ai l’obligation ; vous n’y êtes pour rien, vous ! » Puis il dit à la mère qu’il la remerciait, qu’Affery la remerciait, qu’il ne l’abandonnerait jamais, ni Affery non plus. Finalement, il tira sa montre des profondeurs où elle était plongée, et ajouta : « Onze heures. C’est l’heure de vos huîtres ! » Et ayant ainsi changé le cours de la conversation, sans toutefois changer de ton ni d’allure, il sonna.

Mais Mme Clennam, décidée à se traiter avec d’autant plus de rigueur qu’on l’avait soupçonnée d’ignorer ce que c’est qu’une réparation, refusa de manger les huîtres lorsqu’on les lui apporta. Elles avaient pourtant une mine appétissante ; il y en avait huit, disposées en rond sur une assiette blanche posée sur un plateau recouvert d’une serviette blanche, escortées de la moitié d’un petit pain tout beurré et d’un verre d’eau et de vin d’une fraîcheur tentante ; mais elle résista à toutes les sollicitations et renvoya le plateau, inscrivant sans doute cet acte d’abnégation à son crédit dans son journal de l’Éternité.

Ce repas d’huîtres n’avait pas été servi par Affery, mais par la jeune fille qui était déjà accourue au bruit de la sonnette, la même que nous avions entrevue la veille au soir dans cette chambre mal éclairée. Arthur reconnut que sa petite taille, ses traits délicats, sa toilette peu avantageuse, où l’on avait ménagé l’étoffe, la faisaient paraître beaucoup plus jeune qu’elle ne l’était en effet. Bien qu’elle n’eût probablement guère moins de vingt-deux ans, on ne lui aurait pas donné beaucoup plus de la moitié de cet âge, en la voyant passer dans la rue. Non qu’elle fût très-jeune de visage : ses traits, au contraire, annonçaient plus de soins et de soucis que l’on n’en a d’ordinaire à vingt-deux ans ; mais elle était si petite et si légère, si peu bruyante et si timide, elle paraissait se trouver si déplacée au milieu de ces trois vieillards durs et secs, qu’elle avait tout à fait l’air d’une petite Cendrillon.

Toujours avec sa dureté ordinaire, mais avec des variations qui allaient de la protection à l’oppression et qui ressemblaient tantôt à la pluie bienfaisante d’un arrosoir, tantôt à l’étreinte cruelle d’une presse hydraulique, Mme Clennam témoignait pourtant de l’intérêt à sa jeune protégée. Même, lorsque celle-ci avait répondu au violent coup de sonnette, tandis que la mère repoussait le fils avec un geste bizarre, les yeux de Mme Clennam avaient eu un éclair de regard adouci qui semblait uniquement réservé pour la jeune fille. De même qu’il existe des degrés de dureté dans le plus dur métal, et des nuances de couleur jusque dans le noir, de même, dans l’aigreur des relations de Mme Clennam avec l’humanité en général et avec la petite Dorrit en particulier, il y avait une gradation de teintes diverses.

La petite Dorrit était couturière à la journée, à tant par jour, ou plutôt à si peu par jour. De huit heures à huit heures, elle était à louer. Aussi ponctuelle qu’une horloge, la petite Dorrit arrivait à la minute ; à la minute elle disparaissait de même. Que devenait la petite Dorrit de huit à huit ? C’était là le mystère.

On remarquait chez la petite Dorrit un autre phénomène moral. Outre sa paye, il était stipulé dans le contrat quotidien de l’ouvrière qu’elle serait nourrie. Or, elle montrait une répugnance extraordinaire à dîner en société ; elle ne le faisait jamais, s’il y avait moyen d’échapper à cette nécessité. Elle alléguait toujours qu’elle avait ce petit bout d’ouvrage à commencer ou cet autre petit bout d’ouvrage à terminer avant de pouvoir se mettre à table ; elle inventait une foule de petites combinaisons astucieuses, à ce qu’il paraît, car elle ne réussissait à tromper personne, afin de dîner seule. Lorsqu’elle en était venue à ses fins, heureuse d’emporter son assiette n’importe où, dût-elle se faire une table de ses genoux, d’une boîte, du parquet, ou même, à ce que l’on supposait, se tenir sur la pointe des pieds pour faire son modeste dîner sur une cheminée, et elle était contente tout le soir.

Il n’était pas facile de déchiffrer le visage de la petite Dorrit : elle était si réservée, elle travaillait toujours dans des coins si écartés, et s’enfuyait d’un air si effrayé lorsqu’on la rencontrait dans l’escalier ! Mais ce visage semblait pâle et transparent, avec une grande mobilité d’expression, bien que ses traits n’eussent rien d’admirable, si l’on excepte ses doux yeux d’un brun de noisette. Une tête délicatement penchée, une taille mignonne, une paire de petites mains actives, une toilette râpée (et il fallait que cette toilette fût bien usée pour paraître râpée, soignée comme elle était), telle était la petite Dorrit assise à son ouvrage.

Ce fut grâce à ses propres yeux et grâce à la langue de Mme Jérémie que M. Clennam apprit dans le courant de la journée ces particularités ou plutôt ces généralités sur la petite Dorrit. Si Mme Jérémie eût eu une opinion à elle, cette opinion eût sans doute été défavorable à la petite Dorrit. Mais les deux autres qui sont si malins, auxquels Mme Jérémie faisait sans cesse allusion et dans lesquels sa personnalité se trouvait absorbée, ayant tout naturellement accepté la petite Dorrit, l’épouse de maître Jérémie n’avait plus qu’à rendre de la même couleur, comme on dit au jeu de whist : tout comme elle aurait fait, si le malin couple avait résolu d’assassiner la petite Dorrit à la nuit tombante, et qu’on lui eût donné l’ordre de tenir la chandelle ; car Mme Affery n’y aurait pas manqué.

Ce fut durant les intervalles de loisir que lui laissèrent le rôtissage de la perdrix destinée à la malade et la confection du pâté de bifteck et du pouding destinés aux autres convives que Mme Jérémie fit à Arthur les communications dont nous avons fait notre profit ; ne manquant jamais, à la suite de chaque confidence, d’entr’ouvrir la porte pour y passer sa tête soupçonneuse et d’enjoindre à Arthur de résister aux deux finauds. Le désir qu’éprouvait Mme Jérémie de voir le fils unique de la maison se mesurer contre ces deux malins personnages était devenu une véritable monomanie.

Dans le courant de la journée, Arthur eut aussi le loisir de parcourir la maison. Il la trouva morne et sombre. Ces squelettes de chambres, désertes depuis tant d’années, semblaient tombées dans une léthargie dont rien ne pouvait plus les tirer. Le mobilier, à la fois incomplet et incommode, semblait être venu là dans ces chambres pour s’y cacher plutôt que pour les meubler ; toute trace de couleur avait disparu de la maison ; celles qui avaient pu y exister autrefois avaient depuis longtemps enfourché des rayons de soleil égarés, peut-être pour aller se faire absorber par une fleur, un papillon, une plume d’oiseau, une pierre précieuse, que sais-je ? Il n’existait pas un seul parquet qui fût d’aplomb, depuis les fondations jusqu’aux combles ; les plafonds étaient cachés sous des nuages de fumée et de poussière si fantastiques qu’une vieille devineresse eût pu y lire plus couramment la bonne aventure que dans les feuilles restées au fond de sa tasse de thé. Dans ces foyers aussi glacés que la mort, rien n’annonçait qu’un feu les eût jamais réchauffés, qui s’élevaient en petits tourbillons bruns dans la chambre, dès qu’on ouvrait une porte. Dans une salle qui avait été un salon, on voyait encore une paire de maigres miroirs avec de funèbres processions de bonshommes noirs qui marchaient tout autour des cadres en soutenant des guirlandes en deuil ; encore ces bonshommes eux-mêmes n’avaient plus, pour la plupart, ni jambes ni têtes ; un petit Cupidon à mine de croque-mort avait jugé à propos de tourner sur son axe et de rester les pieds en l’air et la tête en bas ; un de ses collègues moins heureux était tombé par terre. La salle qui avait servi de cabinet de travail au défunt père d’Arthur Clennam (tel que celui-ci se rappelait l’avoir vu dans son enfance) était si peu changée qu’on pouvait se figurer que le négociant, devenu invisible, la gardait comme sa veuve visible gardait cette autre chambre à l’étage supérieur, tandis que Jérémie Flintwinch continuait d’aller en négociateur d’un époux à l’autre. Le portrait noir et sombre de M. Clennam père, accroché au mur où il conservait un silence inquiet, les yeux ardemment fixés sur son fils comme au moment où la mort allait éteindre son regard, paraissait enjoindre à Arthur, sous les peines les plus terribles, d’achever la tâche qu’il avait courageusement commencée. Par malheur, Arthur n’avait aucun espoir d’obtenir de sa mère la moindre concession à cet égard, et, quant à tout autre moyen de vérifier ses doutes et de calmer ses scrupules, il avait dû y renoncer depuis longtemps. Au fond des caves, aussi bien que dans les chambres à coucher, une foule de vieux objets qu’il reconnut avaient été changés par le temps et la décomposition, mais sans avoir changé de place, jusqu’aux vieilles barriques vides, recouvertes d’un frimas de toiles d’araignées, et aux bouteilles vides, étranglées à la gorge par une fourrure de champignons velus. Là aussi, au milieu de porte-bouteilles hors d’emploi, éclairée par quelques pâles rayons de lumière qui arrivaient obliquement de la cour, était la chambre de sûreté, remplie de vieux livres de comptes qui exhalaient une odeur aussi moisie et aussi corrompue que s’ils eussent été régulièrement vérifiés, au plus fort de la nuit, par un régiment de vieux teneurs de livres ressuscités.

Vers deux heures, le pâté de bifteck fut servi avec une humilité toute chrétienne, sur une nappe insuffisante, à un bout de la grande table de la salle à manger, et Arthur y dîna en compagnie de M. Jérémie Flintwinch, le nouvel associé. M. Flintwinch lui annonça que Mme Clennam avait maintenant recouvré sa sérénité, et qu’il n’y avait plus à craindre qu’elle fît aucune allusion à ce qui s’était passé le matin.

« Mais n’allez plus porter d’accusations contre votre père, monsieur Arthur, ajouta Jérémie ; une fois pour toutes, ne vous avisez plus de cela ! Maintenant, en voilà assez à ce sujet. »

M. Flintwinch avait déjà commencé à arranger et à épousseter son petit bureau particulier, sans doute en l’honneur de sa récente nomination. Il se remit à cette besogne, dès qu’il se fut repu de bifteck et qu’il eut ramassé avec la lame de son couteau toute la sauce contenue dans le plat, non sans avoir fait des emprunts assez considérables à un baril de petite bière placé dans l’arrière-cuisine. Ainsi restauré, il releva les manches de sa chemise pour se remettre à l’ouvrage ; M. Arthur, l’ayant observé à la besogne, vit clairement qu’il valait autant compter sur le portrait de son père ou sur sa tombe que sur ce vieux renard, pour lui apprendre quelque chose.

« Ah çà, Affery, femme, dit M. Jérémie Flintwinch, tandis que son épouse traversait le vestibule, tu n’avais pas encore fait le lit de M. Arthur, la dernière fois que je suis monté là-haut. Remue-toi. Dépêchons. »

Mais M. Arthur trouvait la maison trop vide et trop lugubre, et se sentait peu disposé à être témoin d’une invocation de vengeance implacable contre les ennemis de sa mère ; il n’était même pas bien sûr de n’être pas compris, la première fois, dans le nombre de ceux qu’elle chargeait le Seigneur de défigurer dans ce monde et de damner dans l’autre. Il annonça donc qu’il préférait loger à l’hôtel où il avait laissé ses bagages. Comme M. Flintwinch était ravi de se débarrasser de lui, et que Mme Clennam n’en était pas fâchée, ne s’occupant que dans un but d’économie des arrangements domestiques qui n’étaient pas bornés par les murs de sa propre chambre, Arthur n’eut pas de peine à opérer ce changement de domicile sans soulever de nouvelles colère. Il fut convenu que Mme Clennam, M. Flintwinch et lui, se réuniraient chaque jour et consacreraient certaines heures à la vérification indispensable de divers livres de comptes et de divers papiers ; il quitta le foyer natal qu’il venait de retrouver après tant d’années : il avait le cœur bien serré.

Et la petite Dorrit ?

Pendant deux semaines environ on s’occupa des affaires en question, depuis dix heures jusqu’à six heures, déduction faite des intervalles de repos pendant lesquels la malade suivait fidèlement son régime d’huîtres et de perdrix, et dont Arthur Clennam profitait pour faire une promenade. Quelquefois la petite Dorrit était là, occupée à quelque travail d’aiguille ; quelquefois elle n’y était pas ; d’autres fois elle se présentait en qualité d’humble visiteuse, et c’est sans doute à ce titre qu’elle était venue le dimanche du retour d’Arthur. La curiosité qu’elle avait tout d’abord inspirée à M. Clennam augmenta de jour en jour, à force de la voir, de la regarder et d’y penser. Sous l’influence de la préoccupation plus sérieuse qui finit par devenir comme une idée fixe, il prit même l’habitude de discuter en lui-même la question de savoir s’il n’était pas possible que la petite Dorrit se trouvât mêlée d’une façon quelconque à ses sujets de scrupules. Bref, il résolut à la fin de la suivre et de prendre des informations sur son compte.






CHAPITRE VI.

Le père de la Maréchaussée.


Il y a trente ans, à quelques portes en deçà de l’église Saint-Georges, commune de Southwark, à gauche de la rue en allant bien vers le sud, s’élevait la prison de la Maréchaussée[4]. Il y avait des années qu’elle était là, et elle y est restée quelques années après cette époque ; mais aujourd’hui elle a disparu, et le monde n’en va pas plus mal pour cela.

C’était un corps de bâtiments oblong, une espèce de caserne divisée en misérables maisons qui se tenaient dos à dos, de sorte qu’elles n’avaient pas de chambres de derrière, environnée d’une étroite cour pavée, entourée de murs élevés, couronnés de pointes de fer, comme il convient à une prison.

Cette prison, étroite et malsaine, renfermait elle-même dans son sein une autre prison encore plus étroite et plus malsaine, à l’usage des contrebandiers. Les criminels qui, ayant offensé les lois du fisc, ou les règlements de la régie ou de la douane, avaient encouru des amendes qu’ils ne pouvaient payer, étaient censés incarcérés derrière une porte doublée de fer, qui se refermait sur une seconde geôle, laquelle se composait de deux ou trois cellules très-solides et d’une allée borgne d’environ un mètre et demi de large, qui formait la mystérieuse limite de la cour fort restreinte où les prisonniers pour dettes amusaient leur chagrin en jouant aux quilles.

Je dis qu’ils étaient censés incarcérés derrière cette porte, parce qu’en réalité les cellules solides et les allées borgnes commençaient à passer de mode. On avait fini, dans la pratique, par considérer ces moyens de répression comme tant soit peu exagérés, bien qu’en théorie ils pussent se croire toujours aussi florissants. C’est ce qui arrive encore aujourd’hui pour d’autres cellules[5] qui ne sont pas du tout solides, et pour d’autres allées non-seulement borgnes, mais aveugles. Par conséquent, les contrebandiers fréquentaient les prisonniers pour dettes (qui les accueillaient à bras ouverts), excepté à diverses époques constitutionnelles où certain fonctionnaire arrivait de certain bureau, afin de remplir la formalité d’inspecter certaines choses, dont ni lui ni personne ne savait le premier mot. Durant ces inspections vraiment britanniques, les contrebandiers, s’il y en avait, feignaient de rentrer dans les cellules solides ou dans l’allée borgne, tandis que le fonctionnaire faisait semblant de remplir une formalité qu’il ne remplissait pas du tout, et s’en allait pour de bon, quand il avait fini de ne pas la remplir ; résumé très-clair et très-succinct de l’administration publique, telle qu’elle se pratique généralement dans notre bonne et brave petite Île.

On avait amené à cette prison, bien avant le jour où le soleil dardait sur Marseille des rayons incandescents, bien avant l’époque où s’ouvre cette histoire, un débiteur qui doit jouer un rôle dans notre récit.

Ce débiteur, à l’époque dont il s’agit, était un gentleman entre deux âges, très-aimable et très-innocent. Il comptait bien être promptement élargi. Il était persuadé qu’il allait l’être dans le plus bref délai, comme de raison, car jamais les portes de la prison pour dettes ne se sont refermées sur un débiteur qui n’eût la même conviction. Il avait apporté son portemanteau, mais il se demandait si c’était bien la peine de le défaire, tant il était persuadé, comme tous les autres, remarqua le guichetier, qu’on lèverait son écrou au bout d’un jour ou deux.

C’était un homme timide et réservé ; d’assez bonne mine, quoiqu’il eût l’air un peu efféminé, avec une voix douce, des cheveux bouclés, des mains ornées de bagues : c’était la mode dans ce temps-là. Il porta ses mains toujours agitées à ses lèvres tremblantes, avec un tic nerveux, plus de cent fois durant sa première demi-heure de captivité. Il s’inquiétait surtout de sa femme.

« Croyez-vous, monsieur, demanda-t-il au guichetier, qu’elle soit très-péniblement affectée, si elle s’arrête demain devant la porte de la prison ? »

Le guichetier, déclara, comme résultat de son expérience personnelle, que les unes étaient péniblement affectées et que les autres ne l’étaient pas du tout. En général, il y avait plutôt à parier pour non que pour oui.

« Comment est-elle, d’abord ? demanda-t-il philosophiquement ; car, voyez-vous, ça y fait beaucoup.

— Elle est très-délicate et n’a pas du tout d’expérience.

— Tant pis, dit le guichetier, ça met les chances contre elle.

— Elle est si peu habituée à sortir seule, reprit le prisonnier, que je ne vois pas du tout comment elle trouvera son chemin, si elle vient jusqu’ici à pied.

— Peut-être, supposa le guichetier, prendra-t-elle un fiacre ?

— Peut-être. »

Les doigts irrésolus se portèrent aux lèvres tremblantes.

« Je l’espère. Il est possible qu’elle n’y songe pas.

— Ou peut-être, dit le guichetier, qui, du haut de son siège luisant, offrait ces consolations au nouveau venu, comme il les eût offertes à un enfant dont la faiblesse lui inspirait de la pitié, peut-être priera-t-elle son frère ou sa sœur de l’accompagner ?

— Elle n’a ni frère ni sœur.

— Sa nièce, son neveu, son cousin, sa bonne, sa femme de chambre, son épicier, sapristi ! Elle trouvera toujours bien quelqu’un, répliqua le guichetier, prévenant d’avance toutes les objections qu’on pourrait lui adresser.

— Je crains… j’espère que cela n’est pas contre les règlements, qu’elle amène les enfants ?

— Les enfants ! répéta le guichetier ; les règlements ! Mais, mon cher monsieur, nous avons ici tout un pensionnat d’enfants. Des enfants ! Mais on ne voit que cela ici. Combien en avez-vous ?

— Deux, répondit le prisonnier pour dettes, portant de nouveau à ses lèvres sa main irrésolue et quittant le guichet pour rentrer dans la prison.

— Deux enfants et vous, ça fait trois, se dit le guichetier en le suivant des yeux. Et je parie un écu que votre femme est aussi enfant que vous, ce qui fait quatre. Et je parie un demi-écu qu’il y en a un autre en route, ce qui fera cinq. Et je parierais bien encore trente sous de plus que je sais quel est le plus innocent, de vous ou de l’enfant qui est encore à naître ! »

Il ne se trompait pas. La femme arriva le lendemain avec un petit garçon de trois ans, une petite fille de deux ans, et il était clair que le guichetier aurait gagné tous ses paris.

« Vous avez déjà loué une chambre, n’est-ce pas ! demanda le guichetier au débiteur.

— Oui, j’ai loué une très-bonne chambre.

— Avez-vous quelques petites nippes pour la meubler ?

— J’attends les meubles indispensables, qui doivent arriver par les petites messageries, cette après-midi.

— Madame et les petits viendront vous tenir compagnie ?

— Mais oui ; nous avons pensé qu’il valait mieux ne pas nous disperser, même pour quelques semaines.

— Même pour quelques semaines, naturellement, » répéta le guichetier, qui suivit encore une fois des yeux son nouveau locataire et hocha la tête sept fois de suite, lorsque celui-ci se fut éloigné.

Les affaires de ce prisonnier se trouvaient fort embrouillées, grâce à une association commerciale, au sujet de laquelle il ne savait qu’une seule chose, c’est-à-dire qu’il y avait embarqué toute sa fortune ; grâce aussi à des difficultés juridiques à propos de transferts et de contrats, d’actes de transmission par-ci et d’actes de transmission par-là ; grâce à un soupçon de préférence illégale en faveur de tel ou tel créancier, et à une mystérieuse disparition de telle et telle valeur. Comme personne au monde n’était plus incapable que le débiteur lui-même d’expliquer un seul chiffre de cet amas de confusion, il était impossible d’y rien comprendre. L’interroger en détail pour tâcher de faire concorder ses réponses ; l’enfermer avec des experts et d’adroits procureurs au courant de toutes les ruses des banqueroutiers et des faillis, c’était faire croître les complications de la cause avec la rapidité d’une somme placée à intérêts composés. Ses doigts irrésolus se promenaient autour de ses lèvres d’une manière de plus en plus inefficace à chaque nouvelle tentative de ce genre, et les praticiens les plus madrés renoncèrent à rien tirer de lui.

« S’en aller, lui ? dit le guichetier. Allons donc ! il ne s’en ira jamais, à moins que ses créanciers ne s’avisent de le prendre par les épaules pour le pousser dehors. »

Il y avait cinq ou six mois qu’il était là, lorsqu’il arriva un matin, pâle et essoufflé, annoncer au guichetier que sa femme était malade.

« Parbleu ! il était facile de voir qu’elle serait malade, remarqua ce fonctionnaire.

— Nous comptions, continua le prisonnier, qu’elle irait demain occuper un petit logement à la campagne. Que faire ? grand Dieu ! que faire ?

— Ne perdez pas votre temps à joindre les mains et à vous mordre les doigts, répondit le guichetier plus positif, en prenant son interlocuteur par le coude, mais venez avec moi. »

Le guichetier conduisit le détenu (qui tremblait de tous ses membres et s’écriait à chaque instant à voix basse : « Que faire ? » tandis que ses doigts irrésolus barbouillaient son visage avec les larmes qui coulaient de ses yeux) au haut d’un des plus pauvres escaliers de la prison, vers une porte qui s’ouvrait sous les mansardes. Le guichetier frappa avec sa clef.

« Entrez ! » cria une voix de l’intérieur.

Le guichetier, ouvrant la porte, laissa voir, au fond d’une misérable petite chambre qui ne sentait pas bon, deux personnages enroués, aux visages rouges et boursouflés, qui, assis devant une table aux pieds inégaux, jouaient à l’impériale en fumant leurs pipes et en buvant de l’eau-de-vie.

« Docteur, dit le guichetier, voici un gentleman dont la femme a besoin de vous : il n’y a pas un instant à perdre ! »

L’ami du docteur était, comme lui, enroué, rouge, boursouflé, sale, animé par le jeu, le tabac et l’eau-de-vie ; mais, supposé, qu’on pût le prendre pour un adjectif, nous dirions qu’il en était resté au positif, tandis que le docteur, au contraire, avait atteint le comparatif, étant plus enroué, plus rouge, plus boursouflé, plus sale et plus animé par le jeu, le tabac et l’eau-de-vie. Le docteur paraissait atrocement râpé, avec sa lourde vareuse de drap grossier, toute déchirée et rapiécée, trouée aux coudes, veuve de presque tous ses boutons (c’était là, dans son temps, l’habile médecin dont parlait l’annonce d’un bâtiment de transport), son pantalon blanc aussi sale qu’il soit donné à l’homme d’en imaginer un, ses chaussons de lisière et son linge invisible.

« Un accouchement ? dit le docteur : je suis votre homme ! »

Sur ce, il chercha un peigne sur la cheminée, se rebroussa les cheveux (c’était là apparemment sa manière de se laver) prit sa boîte ou sa trousse médicale, d’un aspect des plus sordides, dans l’armoire où se trouvaient sa tasse, sa soucoupe et son charbon, ajusta son menton dans un cache-nez dégoûtant, et se trouva transformé en un lugubre épouvantail médical.

Le docteur et le débiteur descendirent l’escalier en courant, laissant le guichetier retourner au guichet, et se dirigèrent vers la chambre de la malade. Toutes les dames de la prison avaient eu vent de la nouvelle et se trouvaient rassemblées dans la cour. Deux d’entre elles avaient déjà accaparé les deux enfants et les emmenaient, dans des dispositions hospitalières ; d’autres étaient en train d’offrir diverses petites douceurs tirées de leurs maigres provisions ; d’autres témoignaient de leur sympathie avec une extrême volubilité. Les prisonniers mâles, pensant qu’ils ne pouvaient jouer là dedans qu’un rôle très-secondaire, s’étaient retirés, ou plutôt s’étaient glissés, l’oreille basse, dans leurs chambres, d’où la plupart d’entre eux, postés aux croisées ouvertes, saluèrent de coups de sifflet le docteur qui traversait la cour, tandis que d’autres, séparés par une hauteur de deux ou trois étages, échangèrent des allusions sarcastiques au sujet de l’agitation générale.

C’était une chaude journée d’été, et les chambres de la prison cuisaient entre les murs élevés qui entouraient la geôle. Dans la petite salle dont se composait l’appartement de notre débiteur, Mme Baugham, femme de journée et commissionnaire, qui n’était pas une détenue (bien qu’elle se fût trouvée autrefois au nombre des captives), mais qui servait aux prisonniers, dont elle avait la clientèle, de moyen de communication avec le monde extérieur, Mme Baugham, disons-nous, avait offert ses services en qualité de chasse-mouches et de surveillante générale pour tous les soins à donner à la malade. Il y avait tant de mouches, en effet, que les murs et le plafond en étaient noirs. D’une main Mme Baugham, habile à inventer de rapides expédients, éventait la patiente avec une feuille de chou, tandis que de l’autre elle dressait des embûches aux mouches en remplissant divers pots à pommade d’un mélange de sucre et de vinaigre, tout en émettant des sentiments d’une nature flatteuse et encourageante adaptés à la circonstance.

« Les mouches vous tourmentent, n’est-ce pas, ma chère dame ? disait Mme Baugham ; mais peut-être aussi qu’elles vous serviront à vous distraire ; cela ne peut que vous faire du bien. Grâce au cimetière voisin, à l’épicier, aux écuries des messageries, et autres comestibles, nos mouches ici deviennent très-grosses ; peut-être le ciel nous les envoie-t-il comme fiche de consolation, sans que nous nous en doutions. Comment allez-vous maintenant, ma chère dame ? Pas mieux ? Non ; vous ne pouviez pas vous y attendre : ça ira plus mal avant d’aller mieux ; et vous le savez bien, n’est-ce pas ? Oui. À la bonne heure ! Et penser qu’un cher petit amour de chérubin va venir au monde dans la prison ! N’est-ce pas charmant ? N’y a-t-il pas de quoi vous faire prendre les choses en douceur ? Savez-vous que ça n’est pas arrivé ici, ma chère dame, depuis je ne sais combien de temps ! Et voilà que vous pleurez, continua Mme Baugham, afin de relever de plus en plus le courage de la malade, quand vous allez faire parler de vous partout ! quand les mouches tombent dans les pots par centaines ! et quand tout se passe si bien ! Et tenez, poursuivit Mme Baugham en voyant ouvrir la porte, ne voilà-t-il pas votre cher homme qui amène le docteur Haggage ! Ah ! maintenant, nous n’avons plus rien à désirer, je crois ! »

Le docteur n’était guère l’espèce d’apparition qu’il eût fallu pour qu’une malade n’eût rien au monde à désirer ; mais ce personnage n’ayant pas tardé à donner comme son opinion ! « Nous allons aussi bien que possible, madame Baugham, et nous nous en tirerons à merveille, » et Mme Baugham et lui s’étant emparés de ce pauvre couple, incapable de résister à qui que ce fût, les moyens qu’on venait de trouver sous la main étaient aussi bons, en somme, que si on en avait eu de meilleurs. Le traitement que le docteur Haggage jugea à propos d’adopter en cette circonstance n’offrit aucune particularité bien remarquable, si ce n’est dans sa résolution bien arrêtée de maintenir Mme Baugham à la hauteur de son emploi. Exemple :

« Madame Baugham, dit le docteur, qui se trouvait à peine là depuis vingt minutes, vous allez descendre chercher un peu d’eau-de-vie, ou bien vous succomberez à l’émotion.

— Merci, monsieur, pas pour moi ; mes systèmes nerveux sont en bon état, répondit Mme Baugham.

— Madame Baugham, riposta le docteur, j’ai été appelé auprès de cette dame en qualité de médecin, et je ne souffrirai pas que vous discutiez avec moi. Vous allez descendre chercher un peu d’eau-de-vie, car je prévois qu’autrement vous ne résisteriez pas à la fatigue.

— Je dois vous obéir, dit Mme Baugham en se levant ; et, si vous y trempiez les lèvres vous-même, je crois que cela ne pourrait pas vous faire de mal, car vous n’avez pas l’air trop bien portant, monsieur.

— Madame Baugham, répliqua le docteur, s’il vous plaît, j’ai le droit de me mêler de vos affaires, mais les miennes ne vous regardent pas. Ne vous occupez pas de moi, de grâce. Ce que vous avez à faire, c’est d’exécuter mes ordres et d’aller chercher ce que je vous dis. »

Mme Baugham se soumit ; et le docteur, lui ayant administré une potion, se versa la sienne. Il renouvela ce traitement d’heure en heure, déployant toujours la même fermeté à l’endroit de Mme Baugham. Trois ou quatre heures s’écoulèrent ; les mouches tombaient dans les pièges par centaines ; enfin une petite existence, à peine plus vigoureuse que celle de ces nombreuses victimes, vit le jour au milieu de cette multitude de morts infimes.

« Une très jolie petite fille, ma foi, dit le docteur ; petite, mais bien conformée. Holà, madame Baugham ! Vous avez l’air tout drôle ! Vous allez déguerpir à l’instant et chercher encore un peu d’eau-de-vie, ou bien nous allons vous voir tomber en attaque de nerfs. »

Déjà les bagues avaient commencé à tomber des doigts irrésolus du prisonnier, comme les feuilles tombent d’un arbre aux approches de l’hiver. Il ne lui en restait plus une seule, ce soir-là, lorsqu’il mit dans la main graisseuse du médecin quelque chose qui rendit un son métallique. Dans le courant de la journée, Mme Baugham avait visité à plusieurs reprises un établissement du voisinage, à l’enseigne des Trois boules d’or [6] où elle était très connue.

« Merci, dit le docteur, merci. Votre bonne dame est tout à fait calme. Elle se porte à ravir.

— J’en suis très heureux et très reconnaissant, répliqua le prisonnier, bien qu’il y ait eu un temps où je ne pensais guère que…

— Qu’il vous naîtrait un enfant dans un endroit comme celui-ci ? interrompit le médecin. Bah ! bah ! monsieur, qu’est-ce que cela signifie ? que nous manque-t-il ? un peu d’espace, voilà tout. Ici, nous sommes tranquilles ; ici, on ne vient plus nous tourmenter ; ici, monsieur, il n’y a pas de marteau pour aider vos créanciers à tambouriner sur votre porte et à vous faire trembler dans votre peau ; ici, personne ne vient demander si vous êtes à la maison et déclarer qu’il n’ôtera pas les pieds du paillasson de votre antichambre jusqu’à ce que vous soyez rentré ; ici, personne ne songe à vous adresser des lettres menaçantes pour vous demander de l’argent : c’est la liberté, monsieur, la vraie liberté. J’ai été appelé bien des fois à remplir mes fonctions de tout à l’heure, soit en Angleterre, soit à l’étranger, soit en suivant mon régiment, soit en mer, et je puis certifier une chose : je ne crois pas les avoir jamais exercées au milieu d’un calme aussi parfait que celui dont j’ai été entouré aujourd’hui. Partout ailleurs les gens sont soucieux, tourmentés, pressés, inquiets de ceci ou de cela. Ici, quelle différence, monsieur ! Nous avons passé par toutes ces phases, nous avons subi les dernières rigueurs du sort ; nous sommes arrivés au fond de l’abîme, et qu’avons-nous trouvé ? la paix. Voilà le mot de notre situation : la paix. »

Ayant achevé cette profession de foi, le docteur, vrai pilier de prison, qui se trouvait plus imbibé de cognac qu’à l’ordinaire, stimulé d’ailleurs par la présence inusitée d’une somme d’argent dans sa poche, s’en retourna auprès de son ami et collègue en enrouement, en bouffissure, en teint rouge, en impériale, en tabac, en saleté et en eau-de-vie.

Or, notre détenu ne ressemblait en rien au docteur ; mais il n’en avait pas moins commencé à voyager, en suivant un segment opposé du même cercle, vers le même but que son conseiller médical. Anéanti tout d’abord par son incarcération, il n’avait pas tardé à y trouver un triste soulagement. On l’avait mis sous clef, mais la clef qui l’empêchait de sortir défendait à maint ennui d’entrer. Si le prisonnier eût été doué d’assez d’énergie pour faire face à ces ennuis et les combattre, peut-être aurait-il rompu les mailles du réseau qui l’enveloppait, peut-être aussi son cœur se fût-il brisé à la tâche ; mais étant ce qu’il était, il se laissa glisser avec langueur le long de cette pente, sans faire un pas de plus pour se relever.

Lorsqu’il fut débarrassé de ses affaires embrouillées que rien ne pouvait éclaircir, et dont une douzaine de procureurs refusèrent l’un après l’autre de s’occuper davantage, déclarant qu’elles n’avaient ni queue ni tête, le captif commença à s’apercevoir que la prison était un lieu de refuge plus calme qu’il ne l’avait d’abord pensé. Il avait défait son portemanteau depuis longtemps, et ses deux aînés descendaient régulièrement jouer dans la cour. Chacun dans la geôle connaissait la petite fille venue au monde sous les auspices du docteur Haggage, et se croyait sur cette enfant un droit de copropriétaire.

« Savez-vous que je commence à devenir tout fier de vous ? dit un jour au détenu son ami le guichetier. Vous serez bientôt le plus ancien habitant de l’endroit. Il nous manquerait quelque chose si vous veniez à nous quitter, vous et votre famille. »

Le guichetier était réellement fier de son prisonnier. Il en parlait en termes louangeurs aux nouveaux venus, lorsque son favori avait le dos tourné.

« Avez-vous remarqué, demandait-il, l’homme qui vient de sortir de ma loge ? » Le nouveau venu répondait probablement oui. « Si jamais personne a été élevé en gentleman, c’est bien cet homme-là. On n’a pas regardé à la dépense, allez ! pour son éducation. Il est monté un jour chez le gouverneur pour essayer un piano neuf. Il vous a joué dessus, à ce qu’on m’a dit, à enfoncer un orgue de Barbarie c’était ravissant ! Quant aux langues, il parle tout ce qu’on veut. Nous avons eu un Français ici, dans le temps, et je crois que mon gaillard savait plus de français que le Français lui-même. Nous avons eu un Italien ici, dans le temps, et mon gaillard lui a fermé la bouche en un rien de temps. Vous trouverez des gens curieux à voir dans d’autres prisons, je ne dis pas le contraire, mais, si vous voulez un échantillon premier numéro, sous le rapport du savoir, il faut venir le chercher à la Maréchaussée. »

Lorsque la plus jeune de ses filles eut atteint sa huitième année, la femme du prisonnier, dont la santé languissait depuis longtemps (elle était naturellement faible de constitution, car, pour le séjour de la prison, elle ne s’en affectait pas plus que son mari), alla passer quelque temps à la campagne chez une humble amie, une ancienne nourrice, où elle trépassa. Le mari resta enfermé dans sa chambre pendant quinze jours, et un clerc d’avoué, qui se trouvait là en qualité de débiteur insolvable, rédigea, de sa plus belle main, une adresse de condoléance minutée comme un bail et qu’il fit signer à tous les prisonniers. Lorsque le veuf se remontra, ses cheveux étaient plus gris (ils avaient commencé à grisonner de bonne heure), et le guichetier remarqua que ses mains irrésolues recommençaient à se porter aussi fréquemment à ses lèvres tremblantes qu’au moment de son arrivée. Mais il se remit au bout d’un mois ou deux, et les enfants continuèrent de jouer dans la cour ; seulement ils étaient en deuil.

Puis Mme Baugham, qui durant tant d’années avait été le principal moyen de communication avec le monde extérieur, commença à devenir infirme et à se laisser glisser sur les trottoirs plus souvent que par le passé, dans un état comateux, versant à terre le contenu de son panier et égarant dix-huit à vingt sous de la monnaie qu’elle aurait dû rapporter à ses pratiques. Le fils de Mme Baugham commença à la remplacer : c’était un garçon très habile à faire les commissions, et qui connaissait la prison et les rues de la ville sur le bout de son doigt.

Le temps poursuivit son vol, et le guichetier commença à faiblir. Sa poitrine se gonfla, ses jambes devinrent moins solides, et sa respiration moins facile. Il se plaignait d’avoir dépassé la saison où l’escabeau de bois officiel, qu’un long usage avait si bien verni, cessait d’être un siège agréable. Il se tenait donc dans un fauteuil rembourré, et sa respiration sifflante devenait si courte, qu’il se passait quelquefois plusieurs minutes avant qu’il fût capable d’ouvrir ou de refermer la porte de la prison. Lorsque ces crises duraient trop longtemps, le prisonnier prenait la clef et remplissait les fonctions de geôlier.

« Vous et moi, dit le porte-clefs, un soir d’hiver qu’il neigeait, et où la loge bien chauffée avait attiré une société assez nombreuse, nous sommes les plus anciens habitants de la prison. Il n’y avait pas plus de sept ans que j’étais ici lorsque vous êtes arrivé. Je n’y suis plus pour bien longtemps. Quand le bon Dieu lèvera mon écrou pour tout de bon, vous serez le Père de la Maréchaussée. »

L’écrou du guichetier fut levé et il sortit de la geôle de ce monde le lendemain même. On se rappela et on répéta ses dernières paroles. Une tradition qui se transmettait de génération en génération (on peut calculer que, dans la prison de la Maréchaussée, les générations avaient une durée moyenne d’environ trois mois) établissait que ce vieil insolvable râpé, qui avait des manières si affables et des cheveux si blancs, était le Père de la Maréchaussée.

Il avait même fini par devenir très fier de ce titre. S’il se fût présenté quelque imposteur, jaloux de l’en dépouiller à son profit, le vieillard aurait versé des larmes de rage devant cette tentative d’usurpation. On commença même à reconnaître chez lui une certaine disposition à exagérer le nombre des années qu’il avait passées en prison ; on savait en général qu’il fallait déduire quelques unités de son total prétendu : les générations éphémères de la geôle disaient qu’il se vantait.

Tous les nouveaux venus lui étaient présentés. Il tenait énormément à ce qu’on remplît cette formalité. Les beaux esprits de l’endroit procédaient à cette cérémonie avec une pompe et une politesse exagérées ; mais il leur eût été difficile de se montrer trop graves aux yeux du Père de la Maréchaussée. Il recevait son monde dans sa pauvre chambre (car il trouvait qu’une présentation faite en pleine cour n’avait pas un caractère assez officiel ; il ne voulait pas avoir l’air de tout le monde) avec une sorte de patronage modeste. Ils étaient les bienvenus, leur disait-il, dans la Maréchaussée, dont il se reconnaissait le Père. C’était là le titre que le monde voulait bien lui donner, et non sans motif, pour peu qu’un séjour de plus de vingt années lui assurât quelques droits à ce titre. L’endroit paraissait un peu restreint au premier abord ; mais on y trouvait une société distinguée, bien qu’un peu mêlée… un peu mêlée, nécessairement… Quant à l’air, il était excellent.

Il arrivait assez souvent qu’on glissait le soir sous la porte du vieux débiteur des lettres adressées au Père de la Maréchaussée, renfermant tantôt une demi-couronne, tantôt deux demi-couronnes et parfois, à d’assez longs intervalles, une demi-guinée : « Avec les compliments d’un membre de la communauté qui va prendre congé de ses camarades. » Le bénéficiaire acceptait ces cadeaux comme un libre tribut offert à un personnage officiel par ses sujets reconnaissants. Parfois aussi ces correspondants adoptaient les pseudonymes facétieux, tels que : Fier-Gaillard, Souffle-Dessus, Vieille-Ganache, l’Éveillé, Concombre, Grognon, Va-Toujours, le Marchand de Tripes ; mais notre doyen regardait ces plaisanteries comme de mauvais goût, et il n’aimait pas cela.

À la longue, cette correspondance offrant des symptômes d’épuisement, et paraissant exiger, de la part des correspondants, un effort que peu d’entre eux étaient capables de faire au milieu du brouhaha d’un départ précipité, le doyen prit l’habitude d’accompagner jusqu’au guichet les libérés d’une certaine position sociale, et de leur faire ses adieux sur le seuil même de la prison. Le libéré ainsi honoré, après avoir échangé une poignée de main avec le doyen, s’arrêtait ordinairement pour envelopper quelque chose dans un morceau de papier, et revenait sur ses pas pour crier :

« Eh ! dites-donc ! »

Le doyen se retournait alors d’un air surpris.

« Moi ? » demandait-il avec un sourire.

À cet endroit de la conversation, le débiteur libéré ayant rejoint le doyen, celui-ci ajoutait d’un ton paternel :

« Qu’avez-vous oublié ? que puis-je faire pour vous ?

— J’ai oublié de faire remettre ceci, répondait l’autre, presque toujours, au Père de la Maréchaussée.

— Mon cher monsieur, répliquait le doyen, il vous est infiniment obligé. »

Mais jusqu’à la fin la main irrésolue d’autrefois restait dans la poche où elle avait glissé l’argent, pendant que le doyen faisait deux ou trois tours dans la cour, pour dissimuler autant que possible la gratification à la masse de la communauté.

Une après-midi qu’il avait fait les honneurs de l’endroit à un assez grand nombre de ses enfants qui venaient de sortir ce jour-là, il rencontra un prisonnier appartenant à la classe la plus pauvre des détenus, lequel, ayant été incarcéré une semaine auparavant pour une somme fort minime, avait réglé dans le cours de la matinée et se trouvait également sur le point d’être congédié. Cet homme était un simple maçon, dans son costume de manœuvre ; il avait avec lui sa femme et un paquet, et se montrait on ne peut plus joyeux.

« Dieu vous bénisse, monsieur ! dit-il en passant.

— Et vous pareillement, » répondit le Père de la Maréchaussée d’un ton protecteur et bienveillant.

Ils étaient déjà à quelque distance l’un de l’autre, allant chacun de leur côté, lorsque le maçon cria : « Dites donc, monsieur ! et revint vers le doyen. C’est bien peu de chose, dit le maçon, déposant un petit tas de sous dans la main du vieillard, mais l’intention est bonne. »

C’était la première fois que l’on offrait son tribut au vénérable doyen sous la forme d’une monnaie de billon. Ses enfants avaient souvent accepté une redevance de ce genre, qui, du plein consentement du père, était retombée dans la bourse commune pour servir à acheter de la viande qu’il avait mangée et de la bière qu’il avait bue ; mais une blouse tout éclaboussée de chaux blanche oser le regarder en face en lui faisant hommage de quelques sous ! Voilà du nouveau par exemple !

« Comment osez-vous… ? dit-il à cet homme ; puis il eut la faiblesse de fondre en larmes.

Le maçon lui tourna le visage vers le mur, afin qu’on ne vît pas qu’il pleurait ; et il y avait quelque chose de si délicat dans sa façon d’agir, et il paraissait si pénétré de repentir, et demandait pardon si franchement, que le vieillard ne put faire moins que d’accepter ses excuses en disant :

« Je sais que l’intention était bonne. N’en parlons plus.

— Je crois bien, monsieur, qu’elle était bonne, continua le maçon. J’irai un peu plus loin que les autres pour vous obliger, j’en réponds.

— Comment cela ?

— Je reviendrai vous voir après qu’on m’aura laissé sortir.

— Rendez-moi l’argent, s’écria le vieillard avec empressement ; je veux le garder et je ne le dépenserai jamais. Et je vous remercie, je vous remercie beaucoup ! Vous reviendrez me voir ?

— Vous me reverrez dans huit jours, si je suis encore en vie. » Ils échangèrent une poignée de main et se séparèrent. Ce soir-là, les prisonniers réunis pour festoyer dans une sorte de café se demandèrent ce qui était arrivé à leur Père : il se promenait si tard dans l’obscurité de la cour et paraissait si triste !






CHAPITRE VII.

L’enfant de la Maréchaussée.


L’enfant qui, en venant au monde, avait respiré dans son premier souffle l’odeur de l’eau-de-vie du docteur Haggage, fut transmise de génération en génération parmi les pensionnaires, ainsi que l’avait été la tradition relative à leur Père commun. Dans les premiers façon plus positive et plus prosaïque que ne pouvait l’être une tradition, attendu que chaque nouveau pensionnaire se voyait, pour ainsi dire, obligé de prendre dans ses bras la petite fille qui était venue au monde dans la prison.

« Comme de juste, dit le guichetier la première fois qu’on lui montra l’enfant, c’est moi qui dois être son parrain. »

Le doyen y songea un instant d’un air irrésolu, et dit :

« Est-ce que vraiment vous consentiriez à devenir son parrain ?

— Oh ! moi, j’y consens volontiers, répliqua le geôlier, si vous voulez bien m’accepter. »

Il arriva donc que l’enfant fut baptisé, un dimanche, dans l’après-midi, lorsque le geôlier, relevé de sa faction, avait pu quitter sa loge et présenter sa filleule devant les fonts baptismaux de l’église Saint-Georges, où, pour me servir des expressions employées par lui à son retour, il avait, au nom de la petite, renoncé tout de bon à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.

Cette circonstance donna au guichetier de nouveaux droits sur l’enfant, sans compter ceux que lui conférait sa position officielle. Aussi, lorsqu’elle commença à marcher et à parler, il s’attacha de plus en plus à elle. Il lui acheta un petit fauteuil qu’il plaça près du grand garde-feu qui se dressait devant la vaste cheminée de sa loge ; il aimait à avoir l’enfant auprès de lui, lorsqu’il était de garde ; il l’attirait chez lui par l’appât de quelques jouets peu coûteux. L’enfant, de son côté, s’attacha assez à son parrain pour grimper spontanément les marches de la loge à toute heure de la journée. Quand elle s’endormait dans le petit fauteuil, au coin du feu, le guichetier lui couvrait le visage avec son mouchoir ; lorsqu’elle s’y tenait éveillée, habillant et déshabillant une poupée (laquelle ne tarda pas à n’avoir plus rien de commun avec les poupées du monde extérieur ; et tout au plus ressemblait-elle à l’horrible Mme Baugham), il la contemplait avec une extrême douceur du haut de son siège officiel. Témoins de cette conduite, les pensionnaires ne manquaient pas de remarquer tout haut que le guichetier, qui était célibataire, avait manqué sa vocation ; qu’il aurait fait un bon père de famille. Mais celui-ci se contentait de leur répondre : « Merci bien. Non, non, toute réflexion faite, je crois que c’est bien assez de voir ici les enfants des autres. »

À quel âge la précoce petite fille commença-t-elle à se douter que tout le monde n’avait pas l’habitude de vivre sous clef, entouré de murs élevés, couronnés de pointes de fer ? C’est là un point difficile à éclaircir. Mais toujours est-il qu’elle était encore bien, bien petite, lorsqu’elle s’aperçut (je ne saurais dire comment) qu’il fallait toujours lâcher la main de son père sur le seuil de cette porte qu’ouvrait la grande clef de son parrain ; et que, tandis que ses pieds légers étaient libres de franchir cette limite, ceux de son père ne devaient pas la dépasser. Le regard sympathique et compatissant que, toute jeune encore, elle avait commencé à diriger sur son père, fut sans doute un des résultats de cette découverte.

Elle avait un regard sympathique et compatissant pour tout ce qu’elle voyait, mais elle y mêlait quelque chose de protecteur pour le plus ancien des détenus, pour lui tout seul. Ce fut ainsi que l’enfant de la Maréchaussée, l’enfant du doyen des prisonniers, continua, pendant les huit premières années de sa vie, à venir s’asseoir au coin du feu dans la loge de son ami le guichetier, à courir dans la chambre paternelle ou à errer dans la cour de la geôle. Toujours avec un regard compatissant et sympathique pour sa capricieuse petite sœur, pour son paresseux de frère, pour les grands murs vides, pour les jeux des enfants de la prison qui roulaient leurs cerceaux, couraient ou jouaient à cache-cache, choisissant pour but les barreaux de la grille intérieure. Mais cela ne l’empêchait pas, pendant les beaux jours d’été, de rester pensive et étonnée près du grand garde-cendres, à contempler longtemps le ciel à travers les barreaux de la fenêtre, tournant la tête à chaque bande de lumière qui pénétrait dans la loge, pour regarder cet ami invisible qu’elle ne faisait qu’entrevoir comme les autres à travers une grille.

« Tu penses aux prairies, dit un jour le guichetier après l’avoir observée quelque temps, n’est-ce pas ?

— Où est-ce que c’est ? demanda l’enfant.

— Eh mais… c’est… là-bas, ma chère, répondit le guichetier, en brandissant sa clef d’une façon assez vague. À peu près de ce côté-là.

— Est-ce qu’il y a quelqu’un pour les ouvrir et les fermer ? Les tient-on sous clef ? »

Le guichetier fut pris au dépourvu.

« Sous clef ? répéta-t-il ; mais non, pas en général.

— Sont-elles jolies, Bob ? »

Elle l’appelait Bob [7], à la prière et sur les instances de son ami.

« Ravissantes ! pleines de fleurs ! Il y a des boutons d’or et des marguerites, et des… » Le porte-clefs hésita dans sa nomenclature, ses connaissances botaniques étant fort restreintes… « Et des pissenlits, et toutes sortes de jolies choses.

— Est-ce qu’on s’y amuse beaucoup, Bob ?

— Je crois bien ! répliqua le geôlier.

— Père y est-il jamais allé ?

— Hem ! toussa le guichetier. Oui, oui, il y est allé… quelquefois.

— Est-il bien fâché de ne plus pouvoir y aller ?

— P… pas trop, répondit Bob.

— Ni les autres non plus ? demanda l’enfant, jetant un coup d’œil sur la foule oisive et ennuyée qui se promenait dans la cour. Oh ! est-ce sûr et certain, Bob ?

À cet endroit embarrassant de l’entretien, Bob abandonna la partie et changea de sujet de conversation pour passer à des morceaux de sucre d’orge. C’était toujours sa dernière ressource, lorsqu’il s’apercevait que sa petite amie menaçait de le mettre au pied du mur et de le bloquer dans quelque coin politique, social ou théologique, dont il lui serait impossible de sortir à son honneur. Néanmoins, ce fut là l’origine d’une suite d’excursions dominicales que ces deux étranges compagnons ne tardèrent pas à faire, en se tenant par la main comme une paire de bons amis. Ils avaient coutume de sortir de la loge tous les quinze jours, et de se diriger avec toute la gravité possible vers quelque prairie ou quelque verte allée que le guichetier avait désignée d’avance dans le courant de la semaine, après avoir cherché bien longtemps. Là, l’enfant cueillait de l’herbe et des fleurs qu’elle rapportait avec elle, tandis que le geôlier fumait sa pipe. Plus tard, on visita les jardins publics, où l’on prit du thé, des crevettes, de l’ale et autres friandises ; puis ils revenaient en se donnant la main, à moins toutefois que la petite, plus fatiguée que de coutume, ne se fût endormie sur l’épaule de son parrain.

Même à cette époque, le guichetier se mit à réfléchir profondément sur une question qui lui donna tant de tracas et lui causa tant d’incertitudes qu’il mourut sans la résoudre. Il s’était décidé à léguer à sa petite filleule le fruit de ses économies, et se demanda comment il pourrait s’y prendre pour que sa protégée seule profitât de ce legs. L’expérience qu’il avait acquise durant son séjour dans la prison lui avait si clairement démontré la difficulté qu’il y avait à laisser une somme quelconque à une personne quelconque, de manière qu’elle seule pût y toucher, et la facilité déplorable avec laquelle des mains étrangères parvenaient à en faire leur profit, que, pendant plusieurs années, il soumit cette question épineuse à chaque nouveau procureur ou à toute autre personne du métier qui venait visiter ses clients insolvables.

« Supposons, disait-il, se servant de sa clef officielle pour mieux expliquer son affaire, en l’appuyant sur le gilet de l’homme de loi, supposons qu’un individu ait envie de léguer ses biens à une jeune personne du sexe féminin, et qu’il désire s’y prendre de façon que nul autre qu’elle ne mette jamais la main dans le sac, comment feriez-vous pour lui en garantir la propriété ?

— Il faudrait les mettre sur sa tête par acte régulier, lui répondait le procureur avec complaisance.

— Oui ; mais voyons un peu, poursuivait le porte-clef. Supposons qu’elle ait comme qui dirait un frère ou un père ou un mari, qui serait disposé à mettre le grappin dessus, lorsque ces biens reviendraient à la jeune personne, comment feriez-vous dans ce cas ?

— Les biens étant placés sur la tête de la jeune personne, en son propre et privé nom, les autres n’y auraient pas plus de droit légal que vous, répliquait l’homme du métier.

— Un instant, disait le guichetier ; supposons qu’elle ait le cœur trop tendre et que les autres sachent la retourner comme un gant : où est la loi qui peut empêcher ça ? »

Le légiste le plus profond auquel le guichetier arracha une consultation gratuite fut incapable de citer une loi qui permît de placer des biens d’une façon assez solide pour obvier à l’éventualité supposée. De sorte que le guichetier, après avoir songé toute sa vie, finit, malgré tout, par mourir intestat.

Mais sa mort n’arriva que longtemps après, lorsque sa filleule avait dépassé sa seizième année. Elle avait à peine atteint la moitié de cet âge, lorsque son regard compatissant et sympathique vit son père devenir veuf. À partir de ce moment, l’air de protection que ses yeux étonnés lui avaient toujours exprimé se traduisit par des actions, et l’enfant de la prison se dévoua à un nouveau rôle auprès du Père de la Maréchaussée.

Dans les commencements, une enfant de cet âge ne put guère faire autre chose pour son père que de rester assise auprès de lui, renonçant à vivre plus gaiement dans la loge de son parrain pour tenir compagnie au veuf. Mais ce fut assez pour lui faire si bien prendre l’habitude de la voir près de lui, que sa présence lui devint nécessaire, et qu’il manquait quelque chose au vieillard lorsqu’elle n’était pas là. Voilà la petite porte par où elle passa de l’enfance à l’apprentissage d’un monde chargé de soucis.

Comment, à cette époque reculée de sa vie, son regard compatissant jugea-t-il le père, la sœur, le frère qui habitaient la même prison ? Plut-il à Dieu de ne lui dévoiler qu’une faible partie de la triste vérité ? Ce sont là des secrets qui sont enterrés avec bien d’autres mystères. Il suffit de savoir qu’elle fut inspirée du désir de devenir quelque chose que ses proches n’étaient pas, quelque chose d’actif et de laborieux, et cela par amour pour eux et pour pouvoir leur venir en aide. Appellerons-nous cela de l’inspiration ? Oui ! Nous parlons bien de l’inspiration d’un poëte ou d’un prêtre ; pourquoi ne pas lui donner le même nom chez un cœur poussé par l’amour et le dévouement à remplir la plus humble des missions dans le plus humble pèlerinage de la vie ?

C’est là que, sans ami sur cette terre pour l’aider, ni même pour la voir, sauf son étrange compagnon ; sans même posséder aucune connaissance des plus simples usages journaliers des membres de la communauté libre qui vit en dehors des prisons ; venue au monde et élevée dans une situation sociale qui semblerait encore une position fausse, même devant les positions les plus fausses connues de l’autre côté de ces murs élevés ; s’abreuvant dès l’enfance à un puits dont les eaux avaient une souillure qui leur était propre, un goût malsain et corrompu, c’est là que l’enfant de la Maréchaussée commença à devenir une femme.

Peu importe le nombre de ses méprises et de ses découragements, les moqueries (faites sans méchanceté, mais cruellement senties) que lui valurent sa jeunesse et sa taille exiguë ; peu importe la conscience qu’elle avait elle-même de ses apparences enfantines et de sa faiblesse, même lorsqu’il s’agissait de soulever ou de porter la moindre chose, ses fatigues, ses défaillances, ses larmes cachées ; elle continua ses efforts jusqu’au moment où on la regarda comme un personnage utile et même indispensable. Ce moment arriva. Elle prit la place de l’aînée des trois enfants, sans en avoir les priviléges ; elle devint le chef de cette famille tombée, dont elle portait concentrées au fond de son cœur toutes les inquiétudes et toutes les hontes.

À treize ans, elle pouvait lire et tenir des comptes ; c’est-à-dire qu’elle pouvait inscrire le nom et le prix des articles de première nécessité dont la famille avait besoin, et la somme qui lui manquait pour les acheter. De temps à autre, elle avait trouvé moyen de se rendre, par échappées de quelques semaines consécutives, à une école du soir tenue en dehors de la prison, et de faire envoyer son frère et sa sœur à d’autres pensions, où les deux enfants allèrent, par boutades irrégulières, pendant trois ou quatre années. Il n’y avait aucune espèce d’instruction pour eux à la maison ; mais la jeune fille savait bien, personne ne le savait mieux qu’elle, qu’un homme assez abattu pour être devenu le Père de la Maréchaussée ne pouvait guère servir de père à ses propres enfants.

À ces tristes moyens d’éducation, elle en ajouta un autre dont elle était l’unique inventeur. Un jour, parmi la foule hétérogène des prisonniers, apparut un maître de danse. La sœur aînée paraissait avoir une vocation pour la danse, qu’elle désirait vivement apprendre. À l’âge de treize ans, l’enfant de la Maréchaussée se présenta devant le professeur, un petit sac à la main, et formula son humble pétition.

« S’il vous plaît, monsieur, je suis née ici.

— Oh ! c’est vous qui êtes la petite demoiselle, hein ? répondit le maître de danse examinant la taille exiguë de l’enfant et son visage levé vers lui.

— Oui, monsieur.

— Et que puis-je faire pour vous ?

— Rien pour moi, monsieur, merci bien, reprit l’enfant défaisant d’un air inquiet les cordons du petit sac ; mais si vous vouliez bien pendant que vous resterez ici, donner des leçons à ma sœur… à bon marché…

— Mon enfant, je lui donnerai des leçons pour rien, » interrompit le maître de danse en refermant le sac.

Or, ce maître de danse était bien le meilleur enfant qui fût jamais arrivé de pirouette en pirouette jusqu’à la prison pour dettes, et il tint parole.

La sœur aînée montra tant de dispositions pour la chorégraphie, et les loisirs du professeur étaient si abondants (il lui fallut quelque chose comme trois mois pour balancer ses créanciers, faire un chassé croisé avec les syndics et en avant deux avec ses occupations habituelles), que l’élève fit de merveilleux progrès. Le professeur fut même si fier de ces progrès rapides et si désireux d’en fournir des preuves, avant son départ, à une société d’amis intimes choisis parmi l’aristocratie des détenus, qu’on profita d’un temps favorable pour exécuter un menuet de la cour. Cette représentation eut lieu en plein air, à six heures du matin, dans le promenoir des pensionnaires (aucune des chambres de la communauté n’ayant les dimensions voulues), et on parcourut tant de surface et les pas furent exécutés avec tant de conscience, que le maître de danse, qui était obligé en outre de jouer de la pochette en dansant, en était tout essoufflé.

Le succès de ce début, qui engagea le professeur à continuer ses leçons après qu’on eut levé son écrou, encouragea la sœur de la débutante. Elle guetta et attendit pendant des mois entiers l’arrivée d’une couturière. Enfin, elle vit venir une modiste, et elle se présenta cette fois pour son propre compte.

« Pardon, madame, dit-elle, entr’ouvrant timidement la porte de la modiste, qu’elle trouva dans son lit toute en larmes ; mais je suis née ici. »

Il faut croire que la première personne dont on entendait parler dès qu’on mettait le pied dans la geôle, c’était elle ; car la modiste se souleva dans son lit, en lui disant, tout comme avait fait le maître de danse :

« Oh ! c’est vous qui êtes l’enfant ?

— Oui, madame.

— Je suis fâchée de n’avoir rien à vous donner, reprit la modiste, secouant la tête.

— Ce n’est pas pour cela que je viens. S’il vous plaît, madame, je voudrais apprendre la couture.

— Pourquoi voulez-vous apprendre un pareil état, répondit la modiste, avec un exemple tel que moi devant les yeux ? Cela ne m’a pas servi à grand’chose, vous voyez.

— Je vois bien que tous ceux qui viennent ici n’ont pas trouvé grand secours dans leur état, répondit-elle dans sa simplicité ; mais c’est égal, je voudrais apprendre tout de même.

— Je crains que vous ne soyez trop faible, voyez-vous ? objecta la modiste.

— Je ne crois pas que je sois faible, madame.

— Vous êtes si petite, ma mie ! Car vous êtes extrêmement petite, voyez-vous ?

— Oui, j’ai peur d’être bien petite en effet, » répondit l’enfant de la prison ; et elle commença à sangloter en songeant à ce malheureux défaut qui venait si souvent contrecarrer ses bonnes intentions.

La modiste (car elle n’était ni morose ni méchante ; elle n’était que de mauvaise humeur de sa nouvelle situation et de son nouveau domicile) fut touchée de la voir si patiente et si douce ; elle mit de la bonne volonté à l’accueillir, et fit bientôt de son élève docile et zélée une ouvrière très adroite.

À la même époque précisément, le doyen des détenus commençait à se montrer sous un nouveau jour. Plus il était paternel envers les prisonniers, plus il se trouvait réduit à compter sur les contributions volontaires de sa changeante famille, et plus il tenait à se poser en gentilhomme ruiné. Avec la même main qui, une demi-heure auparavant, avait empoché l’écu de trois francs dont on lui avait fait hommage, il essuyait les larmes qui inondaient ses joues, dès qu’on disait devant lui que ses filles étaient obligées de gagner leur pain. L’enfant de la prison, en sus de ses autres soucis journaliers, eut donc celui d’entretenir la fiction élégante qu’ils vivaient tous en mendiants comme il faut.

La sœur aînée se fit danseuse. Il existait dans la famille un oncle ruiné… ruiné par son frère, le Père de la Maréchaussée, et ne sachant pas plus que ce dernier ni comment ni pourquoi, mais acceptant le fait comme une nécessité : c’est lui qui dut devenir le protecteur de sa nièce. Homme d’une nature simple et timide, il n’avait pas paru affecté de la perte de sa fortune, lorsque cette calamité l’avait frappé. Seulement il renonça à se laver le jour où il apprit la triste nouvelle, et commença, par cette économie, la suppression de tout luxe dans son régime. Au temps de ses beaux jours, il avait fait d’assez mauvaise musique d’amateur, et, lorsqu’il fit faillite avec son frère, il s’avisa de jouer, pour vivre, du cornet à piston dans l’orchestre d’un petit théâtre. Sa nièce y devint une des danseuses de la localité qui le comptait déjà lui-même parmi ses ornements, longtemps avant qu’elle vînt y prendre l’humble rang qu’elle y occupait ; et il avait accepté la tâche de lui servir d’escorte et de cavalier, absolument comme il aurait accepté une maladie, un héritage, un festin, la faim, en un mot comme il aurait accepté toute chose… hormis le savon dont il ne voulait toujours pas entendre parler.

Pour obtenir à la sœur aînée la permission de gagner ses très modestes appointements hebdomadaires, l’enfant de la Maréchaussée fut obligée de manœuvrer avec adresse auprès du Père : il fallut la croix et la bannière.

« Fanny ne va plus demeurer avec nous pour le moment, père. Elle passera ici une bonne partie de ses journées, mais elle demeurera en ville avec notre oncle.

— Tu m’étonnes ! Et pourquoi ce changement ?

— Je crois que notre oncle a besoin de quelqu’un pour lui tenir compagnie. Il a besoin qu’on le soigne et qu’on s’occupe de lui.

— Besoin de compagnie ? Mais il passe presque tout son temps ici, où tu le soignes et t’occupes de lui, beaucoup plus que ne le fera jamais ta sœur. Vous êtes toujours sorties, l’une et l’autre, toujours dehors. »

Ceci n’était pas dit sévèrement ; c’était seulement pour entretenir la fiction qu’il n’avait pas la moindre idée qu’Amy elle-même allât travailler en journée.

« Mais nous sommes toujours enchantées de revenir, père ; voyons, n’est-ce pas ? Et quant à Fanny, outre qu’elle soignera notre oncle, il vaut peut-être mieux pour elle qu’elle ne demeure pas constamment ici. Elle n’y est pas née comme moi, tu sais, père.

— Allons, Amy, allons. Je ne comprends pas tout à fait ton raisonnement ; mais il est naturel, Je suppose, que Fanny aime la promenade, et que tu ne la détestes pas non plus. Ainsi donc, ma chère, toi et Fanny et ton oncle, vous ferez ce que bon vous semble. Soit, soit. Je ne me mêle de rien ; ne vous occupez pas de moi. »

Il fallut ensuite s’occuper de faire sortir son frère de la prison, l’arracher à la survivance des commissions de Mme Baugham, et à l’échange des phrases d’argot qu’il apprenait avec les camarades d’une honnêteté problématique que lui procuraient un pareil séjour et une pareille profession. Ce ne fut pas là la tâche la plus facile d’Amy. Il n’avait que dix-huit ans ; mais il était déjà si bien résigné à vivre au jour le jour et sou à sou, qu’il aurait bien continué ce métier-là jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Il n’entra par malheur personne dans la prison dont il pût apprendre quelque bon état, et la petite sœur ne sut lui découvrir d’autre patron que son vieil ami, son parrain.

« Cher Bob, dit-elle un jour, que deviendra notre pauvre Tip ? »

Il s’appelait Édouard ; mais Ned, le diminutif de ce nom, était transformé, je ne sais pourquoi, en Tip, dans le royaume de la geôle.

Bob avait une opinion personnelle bien arrêtée relativement à la destinée future du pauvre Tip, et, dans son désir d’empêcher l’accomplissement de cette opinion prophétique, il était allé jusqu’à demander à Tip, d’une façon adroite et détournée, si un jeune homme comme lui ne ferait pas bien de prendre la clef des champs et de servir son pays, l’habit rouge sur le dos. Mais Tip l’avait remercié. Il aimait mieux, disait-il, ne pas servir son pays.

« Eh bien, ma chère, répondit Bob, il faut voir à en faire quelque chose. Si j’essayais de le placer chez un homme de loi ?

— Ce serait si bon de votre part, Bob ! »

À dater de ce moment, Bob eut une question de plus à adresser aux gens du métier qui allaient et venaient dans la Maréchaussée pour les affaires de leurs clients. Il posa celle-ci avec tant de persévérance, qu’un siège peu rembourré et douze shillings par semaine furent mis enfin à la disposition de Tip dans un grand palladium national, la cour du palais, qui figurait alors sur la liste fort longue des éternelles sauvegardes de la dignité et du salut d’Albion, dont quelques-unes ont disparu sans que le pays s’en porte plus mal pour cela.

Tip languit dans les sombres cours de Clifford’s-Inn [8] pendant six mois ; puis, à l’expiration de ce laps de temps, il revint un soir, d’un air flâneur, les mains dans les poches, et fit remarquer, comme en passant, à sa sœur qu’il ne retournerait plus à son bureau.

« N’y plus retourner ? dit la pauvre enfant, qui, au milieu de ses inquiétudes, ne manquait jamais de faire des calculs et des projets au profit de Tip.

— J’en suis tellement fatigué, annonça Tip, que je l’ai planté là. »

Tip se fatiguait de tout. Sa sœur avait beau faire et varier ses tentatives d’apprentissage, il revenait toujours flâner à la geôle et reprendre la survivance de la bonne petite Mme Baugham, sa seconde mère. Dans l’intervalle, avec l’aide du digne guichetier, elle le fit entrer dans un entrepôt ; chez un maraîcher ; chez un marchand de houblon ; chez un homme de loi, pour la seconde fois ; chez un commissaire-priseur ; chez un brasseur ; chez un agent de change ; chez un propriétaire de voitures ; dans un roulage ; encore chez un homme de loi, pour la troisième fois ; dans un chantier ; chez un quincaillier ; dans le commerce du poisson ; dans le négoce des fruits et dans les docks. Mais à peine Tip était-il entré quelque part qu’il en sortait fatigué, annonçant qu’il avait planté là son nouvel établissement. Partout où il allait, ce Tip prédestiné semblait emmener avec lui les murs de la prison et les dresser autour de lui dans chacune de ses nouvelles professions, rôdant dans l’espace restreint que limitaient ces murs imaginaires, avec ses vieilles allures indolentes, irrésolues, ayant toujours l’air de traîner la savate, quelle que fût sa chaussure, jusqu’au moment où les murs réels et indestructibles de la prison exerçaient de nouveau sur lui leur puissance fascinatrice et le rappelaient au milieu des détenus. Néanmoins, la courageuse petite sœur avait tellement pris à cœur de sauver son frère, que, tandis que Tip essayait ces incarnations plus nombreuses que celles de Vichnou, elle finit, à force de privations et de travail, par amasser de quoi payer son passage au Canada. Lorsque Tip fut fatigué de ne rien faire, il fut assez aimable pour consentir à s’embarquer pour le Canada. Et il y eut dans le cœur de la petite mère bien du chagrin de le voir s’éloigner ; mais bien de la joie de songer qu’elle avait enfin réussi à le mettre en bon chemin.

« Dieu te bénisse, cher Tip. Ne sois pas trop fier pour venir nous voir quand tu auras fait fortune.

— N’a pas peur ! » répondit Tip, et il partit.

Mais il n’alla pas jusqu’au Canada ; en un mot, il s’arrêta à Liverpool. Après avoir fait le trajet de Londres à ce port de mer, il se trouva si disposé à planter là le bâtiment, qu’il se décida à s’en revenir à pied. Ayant mis ce projet à exécution, il se présenta devant sa sœur, un mois après son départ, en haillons, sans souliers à ses pieds, plus fatigué que jamais.

Autre reprise de la survivance de Mme Baugham, mais cela ne dura pas longtemps ; il se procura lui-même une occupation, et annonça cette grande nouvelle à sa petite sœur.

« Amy, j’ai trouvé un emploi.

— Bien vrai, Tip ?

— N’a pas peur, cette fois. Ça va marcher maintenant. Tu n’as plus besoin de t’inquiéter de moi, ma bonne petite vieille.

— Quel emploi as-tu trouvé, Tip ?

— Tu connais de vue mon ami Slingo ?

— Tu ne veux pas parler de cet homme qu’on nomme le marchand ?

— Si, parbleu ! On lève son écrou lundi prochain et il m’emmène.

— Quelle marchandise vend-il, Tip ?

— Des chevaux. N’a pas peur ! ça va marcher maintenant, Amy. »

Elle le perdit de vue pendant quelques mois et ne reçut de ses nouvelles qu’une seule fois. Le bruit courut parmi les détenus les plus anciens qu’on avait aperçu Tip dans Moorsfields, à une vente montée par des escrocs, où il figurait en qualité de compère ; c’était lui qui faisait semblant d’acheter du plaqué pour de l’argenterie massive et de solder ses achats en billets de banque avec une édifiante libéralité. Un soir elle travaillait toute seule, debout auprès de la croisée, mettant à profit le crépuscule qui rôdait encore au haut des murs, lorsque Tip ouvrit la porte et entra.

Elle l’embrassa et lui souhaita la bienvenue ; mais elle n’osa lui adresser aucune question. En la voyant inquiète et craintive, il parut éprouver du repentir.

« J’ai bien peur, Amy, que tu ne sois vraiment fâchée cette fois. Parole d’honneur !

— Ne dis pas cela, Tip ; ça me fait de la peine. Te voilà donc revenu encore une fois ?

— Mais… oui.

— Comme je n’espérais pas que l’emploi que tu as trouvé pût te convenir longtemps, je suis moins surprise et moins chagrinée que je ne l’aurais été sans cela, Tip.

— Ah ! mais je ne t’ai pas tout dit.

— Comment, tout ?

— Allons, ne prends pas cet air effrayé. Non, Amy, je ne t’ai pas tout dit. Je suis revenu, comme tu vois ; mais… ne prends donc pas cet air effrayé… aujourd’hui je fais ma rentrée ici dans ce qu’on peut appeler un nouveau rôle. Je n’y figure plus sur la liste des volontaires ; me voilà incorporé dans les troupes régulières.

— Oh ! Tip, tu ne veux pas dire que tu es prisonnier ! Non, non, n’est-ce pas Tip ?

— Mais je ne veux rien dire du tout, répondit Tip à contre-cœur ; seulement, si tu ne me comprends pas à demi-mot, que veux-tu que je fasse ? Je suis coffré pour quarante misérables guinées. »

Pour la première fois depuis bien des années, Amy succomba sous le poids de ses épreuves. Elle s’écria, en élevant ses mains jointes au-dessus de sa tête, que leur père en mourrait de chagrin s’il venait jamais à le savoir ; et elle tomba aux pieds de ce mauvais garnement.

Tip eut beaucoup moins de peine à faire revenir sa sœur à elle que sa sœur n’en eut à le convaincre que, si le doyen des détenus venait à apprendre la vérité, il en serait tout bouleversé. La chose était incompréhensible pour Tip : ce ne pouvait être, selon lui, qu’une idée purement fantastique. Ce fut enfin pour contenter ce qu’il regardait comme un caprice, qu’il finit par céder aux prières d’Amy, appuyées par celles de la sœur aînée et de l’oncle. Comme ce n’était pas la première fois qu’il revenait au gîte, on n’eut pas besoin d’autre formalité pour expliquer au père ce nouveau retour. Les détenus, qui comprenaient mieux que Tip la nécessité de cette pieuse fraude, gardèrent loyalement le secret.

Voilà l’existence, voilà la biographie de l’enfant de la Maréchaussée jusqu’à sa vingt-deuxième année. Avec une affection inépuisable pour cette misérable cour et ce misérable corps de bâtiment qui étaient sa patrie et son domicile, elle passait et repassait pourtant maintenant dans la geôle d’un air modeste et effrayé : car son instinct de femme lui disait qu’on la montrait toujours comme une curiosité aux regards des nouveaux venus. Depuis qu’elle avait commencé à travailler en ville, elle avait cru nécessaire de ne pas dire où elle habitait et d’aller et venir aussi secrètement que possible entre la libre cité et la grille de fer, en dehors de laquelle elle n’avait pas couché une seule fois depuis qu’elle était au monde. Ce mystère dont elle se voyait obligée de s’entourer augmenta sa timidité naturelle, et son pas léger et sa taille mignonne semblaient glisser à regret dans les rues populeuses où il lui fallait passer.

Elle ne connaissait que trop les misères et les nécessités de la vie, mais elle était aussi innocente pour tout le reste que dans sa première enfance. Innocente, oui, toujours innocente et pure au milieu de ce brouillard derrière lequel elle entrevoyait son père, et des eaux troubles de cette rivière vivante qui coulait à travers la prison, se renouvelant sans cesse.

Voilà l’existence, voilà la biographie de la petite Dorrit qui, au moment où nous parlons, retourne chez elle par une triste soirée de septembre, suivie de loin par Arthur Clennam. Voilà l’existence, voilà la biographie de la petite Dorrit, que nous voyons tourner au coin de London-Bridge, traverser ce pont, retourner sur ses pas, continuer son chemin jusqu’à l’église Saint-Georges, retourner une seconde fois assez brusquement sur ses pas, et disparaître comme une ombre à travers la grille extérieure et la petite cour de la prison de la Maréchaussée.



CHAPITRE VIII.

La geôle.


Arthur Clennam s’arrêta au milieu de la rue, guettant quelque passant à qui il pût demander quel était cet endroit. Il laissa passer, sans les interroger, plusieurs personnes dont le visage ne semblait pas promettre une réponse polie, et se tenait encore en faction, lorsqu’un vieillard se dirigea de ce côté pour entrer dans la cour.

Le dos voûté, il marchait d’un pas lourd et d’un air préoccupé qui devait rendre assez dangereuse pour lui une promenade à travers les rues encombrées de Londres. Sa mise était sale et misérable ; une redingote jadis bleue, blanchie à toutes les coutures, lui descendait aux chevilles et était boutonnée jusqu’au menton, où elle se perdait dans un vieux squelette de col-cravate en velours. Le bout d’un morceau de bouracan rouge (qui avait servi autrefois à soutenir le velours, quand il en existait encore), maintenant dénudé, se retroussant derrière la tête du vieillard, au milieu d’une confusion de cheveux gris, ne montrait plus qu’une étoffe rouillée comme la boucle qui la tenait attachée, et menaçait à chaque instant en se relevant de renverser le chapeau : un sale chapeau crasseux, sans poil, dont les bords brisés et chiffonnés se rabattaient sur les yeux de son propriétaire et dont s’échappait un bout de mouchoir déchiré. Son pantalon était si long et si mal attaché, ses souliers si larges et si mal faits, qu’il traînait les pieds comme un éléphant, sans qu’on pût dire si c’était sa dégaine naturelle, ou si ce n’était pas plutôt la faute de son accoutrement et de sa chaussure incommodes. Il avait sous le bras un étui éclopé et usé qui renfermait quelque instrument de musique ; il tenait de la même main un petit cornet de papier gris contenant pour un sou de tabac à priser, à l’aide duquel il régalait sans trop de frais son pauvre vieux nez bleu, d’une prise à dessein prolongée, lorsque Arthur Clennam fixa les yeux sur lui.

Ce fut à ce vieillard qu’il adressa sa question, après avoir traversé la cour et lui avoir frappé doucement sur l’épaule. Le vieillard s’arrêta et se retourna, laissant lire dans l’expression terne de ses yeux gris que sa pensée revenait d’un long voyage et qu’il avait par-dessus le marché l’oreille un peu dure.

« Pouvez-vous me dire, monsieur, demanda Arthur, répétant sa question, quel est cet endroit ?

— Ah oui ! cet endroit ? répondit le vieillard arrêtant sa prise de tabac à mi-chemin, et indiquant l’endroit sans le regarder. C’est la Maréchaussée, monsieur.

—  La prison pour dettes ?

— Oui, monsieur, » répliqua le vieillard d’un ton qui annonçait qu’il ne croyait pas qu’il fût absolument nécessaire d’appuyer sur cette dernière désignation « la prison pour dettes. »

Il se retourna et poursuivit son chemin.

« Pardon, reprit Arthur, l’arrêtant une seconde fois ; mais voulez-vous me permettre de vous adresser encore une question ? Tout le monde est-il libre d’entrer là-dedans ?

D’y entrer, oui, » répondit le vieillard ; et l’accent qu’il donnait à sa réponse disait clairement : « Mais, par exemple, tout le monde n’est pas libre d’en sortir. »

— Pardonnez mon indiscrétion. Connaissez-vous bien cet endroit ?

— Monsieur ! répliqua le vieillard, froissant son petit cornet de tabac et regardant son interrogateur comme si cette question l’eût blessé : oui, je le connais très bien.

— Veuillez m’excuser. Ne croyez pas que je sois poussé par une curiosité impertinente, mais au contraire par un bon motif. Connaissez-vous par hasard le nom de Dorrit ?

— Mon nom, monsieur, répliqua le vieillard, est Dorrit. »

À cette réponse inattendue, Arthur lui ôta son chapeau.

« Accordez-moi la faveur de quelques mots d’entretien. Je suis tout surpris de ce que vous venez de me dire, et j’espère que cette assurance est une excuse suffisante de la liberté que j’ai prise de m’adresser à vous. Je suis tout récemment de retour en Angleterre, après une longue absence. J’ai vu chez ma mère… Mme Clennam, dans le quartier de la Cité… une jeune fille travaillant à l’aiguille, que je n’ai jamais entendu appeler ou désigner sous d’autre nom que celui de la petite Dorrit. Je m’intéresse sincèrement à elle, et j’ai le plus grand désir d’apprendre quelque chose sur ce qui la concerne. Une minute peut-être avant de vous accoster, je l’ai vue passer par cette porte. »

Le vieillard examina attentivement les traits d’Arthur.

« Vous êtes marin, monsieur ? » demanda-t-il. Il parut un peu contrarié lorsque l’autre lui répondit non par un signe de tête négatif. « J’aurais cru, à votre teint bruni, que vous deviez être un marin. Parlez-vous sérieusement, monsieur ?

— Je vous assure que je n’ai jamais parlé plus sérieusement, et vous prie bien de le croire.

— Je ne connais que fort peu le monde, monsieur, reprit le vieillard, qui avait une voix faible et chevrotante. Je ne fais qu’y passer comme l’ombre sur le cadran solaire. Cela ne vaudrait pas la peine de me tromper… la chose serait vraiment trop facile ; ce serait un trop pauvre succès pour qu’on pût en tirer la moindre vanité. La jeune femme que vous avec vue entrer là dedans est la fille de mon frère. Mon frère est William Dorrit ; moi, je suis Frédéric. Vous dites que vous avez rencontré ma nièce chez votre mère (je sais que votre mère la protège), que vous vous intéressez à elle et désirez savoir ce qu’elle fait ici : venez voir. »

Il continua son chemin, et Arthur l’accompagna.

« Mon frère, poursuivit le vieillard, s’arrêtant sur le seuil de la prison et se retournant lentement, habite ici depuis bien des années ; et, pour des motifs qu’il est inutile de vous expliquer maintenant, nous ne lui parlons guère de ce qui se passe en dehors de ces murs, même par rapport à nous. Soyez assez bon pour ne lui rien dire des travaux de couture de ma nièce. Soyez assez bon pour ne rien dire de plus que ce que vous verrez que nous en disons nous-mêmes : et alors vous ne risquerez pas d’aller trop loin. Maintenant, venez voir. »

Arthur le suivit à travers une allée étroite, au bout de laquelle il vit s’ouvrir une porte solide, après avoir entendu tourner une clef à l’intérieur. Ils purent alors passer dans une loge ou vestibule, qu’ils traversèrent pour arriver à une grille, et de là dans l’intérieur de la prison. Le vieillard, qui marchait toujours devant, de son pas traînard, se retourna avec sa démarche lente, roide et voûtée, lorsqu’ils arrivèrent auprès du guichetier de faction, comme pour présenter son compagnon. Le porte-clefs fit un signe de tête, et Arthur entra sans qu’on lui demandât chez qui il allait.

La nuit était sombre et les chandelles qui brillaient faiblement aux croisées de la prison, derrière une foule de vieux rideaux fripés et de persiennes délabrées, ne la rendaient pas beaucoup moins sombre. Quelques prisonniers flânaient encore çà et là, mais la plus grande partie de la population était rentrée dans ses foyers. Le vieillard, se dirigeant vers le côté droit de la cour, passa sous la troisième ou quatrième porte et commença à monter un escalier.

« L’escalier est un peu sombre, monsieur, dit-il ; mais vous ne rencontrerez aucun obstacle. »

Il s’arrêta un moment sur le palier du second étage, avant d’ouvrir une porte. Il ne l’eut pas plus tôt ouverte que le visiteur aperçut la petite Dorrit et s’expliqua pourquoi elle tenait tant à dîner toute seule. Elle avait rapporté la viande qu’elle aurait dû manger elle-même et elle était déjà en train de la faire réchauffer sur un gril, pour son père, qui, vêtu d’une vieille robe de chambre grise et d’une calotte noire, attendait son souper. Une nappe blanche couvrait la table devant laquelle il venait de s’asseoir ; fourchette, couteau, cuiller, salière, poivrière, verre et pot d’étain pour la bière, rien n’y manquait, pas même certains excitants variés, spécialement destinés à aiguiser l’appétit du doyen, tels que sa petite fiole d’essence de poivre rouge et une soucoupe où s’étalaient pour deux sous de cornichons.

La jeune fille tressaillit, devint très rouge, puis très pâle. Le visiteur, mieux encore par son regard que par le léger mouvement de la main dont il lui faisait signe de ne pas se déranger, la supplia de se rassurer et de n’avoir pas peur de lui.

« William, j’ai trouvé ce gentleman, dit l’oncle… M. Clennam, fils de l’amie de ma petite nièce que voilà… dans la rue, désireux de vous présenter ses respects en passant, mais hésitant s’il devait entrer ou rester à la porte. Vous voyez mon frère William, monsieur.

— J’espère, dit Arthur, ne sachant trop que dire, que le respect que j’ai pour votre fille explique et motive suffisamment le désir que j’avais de vous être présenté, monsieur.

— Monsieur Clennam, répondit le doyen en se levant, ôtant sa calotte et la gardant dans le creux de sa main, tout prêt à la remettre, c’est un honneur pour moi. Soyez le bienvenu, monsieur : (avec un profond salut) Frédéric, une chaise. Prenez un siège, je vous prie, monsieur Clennam. »

Il remit sa calotte comme il l’avait ôtée et se rassit. Il y avait dans ses façons un merveilleux air de bienveillance et de protection, l’air officiel avec lequel il recevait les détenus.

« Vous êtes le bienvenu ici, monsieur. J’ai souhaité cette bienvenue à une foule de gentlemen. Peut-être savez-vous… Ma fille Amy a pu vous le dire… que je suis le Père de la Maréchaussée ?

— Je… c’est ce que j’ai entendu dire, répondit Arthur, lançant cette assertion à tout hasard.

— Vous n’ignorez pas, sans doute, que ma fille Amy est née ici. Une bonne fille, monsieur, une chère fille, qui depuis longtemps est ma consolation et mon soutien. Amy, ma bonne, tu peux servir ce plat ; M. Clennam voudra bien excuser les habitudes primitives auxquelles nous sommes réduits dans ce modeste asile. Oserais-je vous demander si vous voulez bien me faire l’honneur de…

— Merci, répondit Arthur. Pas un morceau. »

Il ne comprenait rien aux façons de cet étrange vieillard, et s’étonnait de voir qu’il n’eût pas l’air de se douter que sa fille eût jamais dissimulé ses relations de famille.

Elle remplit le verre de son père, mit à portée de sa main tous les petits objets dont il pouvait avoir besoin, puis s’assit à côté de lui, tandis qu’il soupait. Ce fut évidemment afin de ne pas déroger à une règle établie qu’elle posa devant elle un morceau de pain et porta le verre à ses lèvres ; mais Arthur vit qu’elle était agitée et qu’elle ne prenait rien. Le regard dont elle enveloppait son père, regard où on lisait qu’elle ne savait si elle ne l’admirait pas encore plus qu’elle ne le plaignait, si elle en devait être fière ou honteuse, mais que, dans tous les cas, elle était pour lui tout dévouement et tout amour, pénétra M. Clennam jusqu’au fond du cœur.

Le Père de la Maréchaussée témoigna à son frère cette nuance légère de condescendance que l’on doit à un homme aimable, bien intentionné, mais qui est toujours resté plongé dans l’obscurité de la vie privée, sans pouvoir atteindre aucune espèce de distinction sociale. « Frédéric, dit-il, je sais que vous et Fanny soupez en ville, ce soir. Qu’avez-vous fait de Fanny, Frédéric ?

— Elle se promène avec Tip.

— Tip, ainsi que vous le savez peut-être, est mon fils, monsieur Clennam. Il a eu une jeunesse assez étourdie et trouve difficilement à s’établir, mais son début dans le monde a été (l’orateur haussa les épaules en laissant échapper un léger soupir, et regarda autour de la chambre) peu propice. C’est votre première visite, monsieur ?

— Ma première.

— Il ne vous aurait guère été possible de venir ici à mon insu depuis votre adolescence. Il est bien rare qu’un visiteur un peu comme il faut passe seulement un jour ici sans m’être présenté.

— On a présenté jusqu’à quarante ou cinquante personnes à mon frère dans la même journée, dit Frédéric s’éclairant légèrement d’un faible rayon d’orgueil.

— Oui, reprit le Père de la Maréchaussée, nous avons même dépassé ce chiffre. Lorsqu’il fait beau le dimanche, durant la session, c’est tout à fait un lever comme à la cour,… tout à fait un lever. Amy, ma chère, toute cette après-midi J’ai cherché en vain à me souvenir du nom de ce gentleman de Camberwell qui me fut présenté l’année dernière, à Noël, par cet agréable marchand de charbon dont la cause a été renvoyée à six mois.

— Je ne me rappelle pas son nom, mon père.

— Et vous, Frédéric ? »

Frédéric répondit qu’il ne croyait pas l’avoir jamais entendu nommer. En vérité, Frédéric était bien la dernière personne au monde dont on pût espérer un renseignement de ce genre.

« Vous savez bien, continua son frère, le gentleman qui a mis tant de délicatesse à faire cette belle action… Allons !… J’ai beau chercher ! Le nom ne me revient pas. Monsieur Clennam, puisque j’ai parlé d’une belle action, vous ne serez peut-être pas fâché d’apprendre de quoi il s’agit.

— Au contraire, dit Arthur cessant de regarder Amy qui commençait à courber sa tête délicate, et dont le pâle visage annonçait une nouvelle inquiétude.

— L’action est vraiment si généreuse et indique un sentiment si élevé que c’est presque un devoir de la publier. J’ai dit, dans le temps, que je ne manquerais jamais une occasion convenable de la rendre publique, sans me laisser influencer par aucun scrupule de sensibilité personnelle… Ahem !… Or donc… hem !… il est inutile de déguiser le fait… Vous saurez donc, monsieur Clennam, qu’il arrive parfois que les personnes qui viennent ici désirent présenter quelque petit… souvenir… au Père de la Maréchaussée… »

C’était bien triste, bien triste de voir la main d’Amy se poser sur le bras de son père comme dans une supplication timide et muette, et la pauvre créature se détourner toute honteuse.

« Tantôt, continua le vieillard, d’un ton peu élevé, doux et embarrassé, s’arrêtant de temps en temps pour donner passage à une petite toux afin de s’éclaircir la voix, tantôt ce souvenir prend une forme, tantôt une autre ; mais en général… ahem… c’est de l’argent. Et, je suis obligé de l’avouer, trop souvent la chose est fort… hem… acceptable. Le gentleman dont je parle me fut présenté, monsieur Clennam, d’une manière très flatteuse pour moi, et s’exprima non seulement avec beaucoup de politesse, mais avec beaucoup de… ahem… d’instruction… » Pendant tout ce temps, bien qu’il eût fini de souper, il faisait aller son couteau et sa fourchette sur le plat avec un mouvement nerveux, comme s’il ne voyait pas bien qu’il n’y restait plus rien… « Si bien donc que le gentleman me confia qu’il possédait un Jardin, quoiqu’il eût eu la délicatesse de n’en pas parler tout d’abord, sachant que les jardins… ahem… me sont interdits, Mais il m’en fit l’aveu lorsque j’admirai un très beau géranium… un magnifique géranium,… qu’il avait fait apporter de sa serre. Tandis que j’admirais les couleurs éclatantes de l’arbuste, il me montra une bande de papier qui l’entourait et sur lequel était écrit : Pour la Père de la Maréchaussée, et m’en fit hommage. Mais ce n’est,… hem… ce n’est pas tout. En prenant congé, il me pria instamment d’attendre une demi-heure pour ôter ce papier. Je… hem… le fis, et je m’aperçus qu’il renfermait… ahem… deux guinées. Je vous assure, monsieur Clennam, que j’ai reçu… hem…, des souvenirs de toute espèce et de diverses valeurs, et que ces… souvenirs ont toujours été… hem…, malheureusement fort acceptables : mais aucun ne m’a fait autant de plaisir que ce… ahem… souvenir particulier. »

Arthur était en train de dire tout ce qu’on peut dire en pareille circonstance, lorsqu’une cloche commença à sonner : on entendit alors un bruit de pas qui se dirigeaient vers la porte. Une jolie fille d’une taille plus avantageuse et plus développée que celle de la petite Dorrit, bien qu’elle parût beaucoup plus jeune de visage lorsqu’on les voyait ensemble, s’arrêta sur le seuil en apercevant un étranger, et un jeune homme qui l’accompagnait s’arrêta aussi.

« Fanny, je vous présente M. Clennam. Monsieur Clennam, je vous présente ma fille aînée et mon fils. Cette cloche annonce aux visiteurs qu’il est temps de se retirer et mes enfants viennent me dire bonsoir ; mais rien ne presse. Mes filles, si vous avez à vous occuper de quelque arrangement domestique, M. Clennam vous excusera. Il sait probablement que nous ne possédons ici qu’une seule chambre.

— Je n’ai que ma robe blanche à demander à Amy, père.

— Et moi, mes habits, » ajouta Tip.

La petite Dorrit ouvrit un tiroir dans un vieux meuble dont le haut formait une commode et le bas un lit, et en tira deux petits paquets qu’elle donna à son frère et à sa sœur. « Raccommodée ? » demanda tout bas l’aînée, et M. Clennam entendit la plus jeune répondre : « Oui. » Il s’était levé et saisit cette occasion pour jeter un coup d’œil autour de la chambre. Les murs étaient sans papier : ils avaient été peints en vert (évidemment par une main inhabile) : sur le fond on voyait pour toute décoration quelques pauvres gravures. Des rideaux aux croisées, un tapis sur le parquet ; des planches, des patères et autres commodités de ce genre que les années y avaient accumulées. C’était une petite chambre étroite, mal aérée et pauvrement meublée ; et la cheminée fumait par-dessus le marché : autrement, pourquoi en aurait-on bouché l’ouverture avec une plaque d’étain ? mais à force d’attentions et de soins soutenus on avait réussi à lui donner dans ce qu’elle était un air très propre, et même à peu près confortable.

Cependant la cloche continuait à sonner, et l’oncle était pressé de partir.

« Allons, Fanny, allons ! dit-il, remettant sous son bras l’étui fort déformé et tout usé qui renfermait son cornet à piston ; on ferme, mon enfant, on ferme ! »

Fanny dit bonsoir à son père et s’esquiva d’un pas léger. Tip était déjà descendu en faisant beaucoup de tapage dans l’escalier.

« Venez, monsieur Clennam, dit en se retournant l’oncle qui s’éloignait aussi de son pas traînard ; on ferme, monsieur, on ferme. »

M. Clennam avait deux choses à faire avant de le suivre : il s’agissait, d’abord, d’offrir son souvenir au Père de la Maréchaussée sans blesser la jeune fille, puis de dire quelque chose à la jeune fille elle-même, ne fût-ce qu’un seul mot pour lui expliquer le motif de sa visite.

« Permettez-moi, dit le père, de vous reconduire. »

La petite Dorrit s’était glissée hors de la chambre pour aller rejoindre les autres, et ils se trouvaient seuls.

« Non, non, pour rien au monde, je ne le souffrirai pas, s’empressa de répondre le visiteur. Veuillez me permettre de… »

On entendit un tintement métallique.

« Monsieur Clennam, dit le Père, je suis profondément, bien profondément… »

Mais son interlocuteur lui avait fermé la main pour empêcher le tintement, et descendait l’escalier à la hâte.

Il n’aperçut pas la petite Dorrit en descendant ; il ne la rencontra pas non plus dans la cour. Deux ou trois retardataires se dirigeaient rapidement vers la loge et il les suivait, lorsqu’il aperçut la jeune couturière dans l’allée de la maison la plus rapprochée du guichet. Il se retourna vivement.

« Pardonnez-moi de vous adresser la parole ici ; je vous en prie, dit-il, pardonnez-moi d’être venu ! Je vous ai suivie ce soir. Je l’ai fait dans l’intention de me rendre utile à vous et à votre famille. Vous savez dans quels termes je vis avec ma mère, et vous ne vous serez sans doute pas étonnée que je n’aie jamais cherché à me rapprocher de vous sous son toit ; j’aurais craint, malgré mes bonnes intentions, de la rendre jalouse, de l’irriter peut-être, ou de vous faire quelque tort dans son estime. Ce que j’ai vu ici, dans un si court espace de temps, a beaucoup augmenté mon désir empressé de vous rendre service. Ce serait me faire oublier bien des mécomptes que de me laisser espérer que je puis gagner votre confiance. »

Elle avait été tout effrayée d’abord ; mais, à mesure qu’il parlait, elle avait paru se rassurer.

« Vous êtes bien bon, monsieur. Vous avez l’air de me parler avec tant de sincérité. Mais… je regrette que vous m’ayez suivie. »

Il comprit que le ton ému dont elle disait cela tenait à sa piété filiale ; il la respecta et se tut.

« J’ai de grandes obligations à Mme Clennam ; je ne sais pas ce que nous aurions fait sans l’ouvrage qu’elle m’a donné ; je crains que ce ne soit montrer de l’ingratitude que d’avoir des secrets pour elle ; je ne puis en dire davantage ce soir, monsieur. Je suis sûre que vous nous voulez du bien. Merci, merci.

— Permettez-moi de vous faire une question avant de m’éloigner. Y a-t-il longtemps que vous connaissez ma mère ?

— Je crois qu’il y a environ deux ans, monsieur… La cloche a cessé…

— Comment l’avez-vous connue ? Vous a-t-elle envoyé chercher ici ?

— Non. Elle ne sait seulement pas que j’y demeure. Nous avons un ami, père et moi… un pauvre ouvrier, mais le meilleur des amis… J’ai fait annoncer que je désirais faire des travaux de couture et j’ai donné son adresse. Il a fait afficher mes annonces dans quelques endroits où cela ne coûtait rien, et c’est comme cela que Mme Clennam m’a connue et m’a envoyé chercher. La grille va se fermer, monsieur ! »

Elle était si tremblante et si agitée, et lui si vivement touché de compassion pour elle ; il s’intéressait tellement à ce premier aperçu de son histoire, qu’il avait de la peine à la laisser partir. Mais le silence de la cloche et la tranquillité qui régnait dans la cour l’avertissaient de quitter la prison ; et, après lui avoir dit à la hâte quelques bonnes paroles, il la laissa retourner auprès de son père.

Mais il avait trop tardé ; la grille intérieure était fermée, et la loge déserte. Après avoir fait quelques vaines tentatives en frappant avec la main, il s’abandonnait à la désagréable perspective d’avoir une mauvaise nuit à passer, lorsqu’une voix l’accosta par derrière.

« Pris dans la souricière, hein ! dit la voix. Vous voilà obligé de découcher… Ah ! c’est donc vous, monsieur Clennam ? »

C’était la voix de Tip ; et ils restèrent à se regarder l’un l’autre dans la cour de la prison, tandis qu’il commençait à pleuvoir.

« Vous vous êtes mis dedans, remarqua Tip ; il faudra être plus alerte que ça une autre fois.

— Mais vous voilà renfermé aussi, dit Arthur.

— Un peu, que je le suis ! répondit Tip d’un ton sarcastique. Un peu ! mais pas comme vous. Je suis de la boutique ; seulement ma sœur a comme ça une théorie, c’est que mon père ne doit jamais le savoir. Pourquoi ? Je n’en sais rien !

— Puis-je trouver un abri ? demanda Arthur. Qu’ai-je de mieux à faire ?

— La première chose à faire, c’est de mettre la main sur Amy, répliqua Tip, qui en référait tout naturellement à elle dès qu’il s’agissait de sortir d’un embarras quelconque.

— J’aimerais mieux me promener toute la nuit,… que de la déranger ; une nuit est bientôt passée.

— Vous n’en serez pas réduit là, pour peu que vous ne regardiez pas à payer un lit. Si vous n’y regardez pas, on vous en donnera un sur une des tables du café, vu les circonstances. Si cela vous va, venez avec moi, je vous présenterai. »

Comme ils traversaient la cour, Arthur leva les yeux vers la croisée de la chambre qu’il venait de quitter ; il y vit briller encore une lumière.

« Oui monsieur, dit Tip suivant la direction que prenait le regard de M. Clennam ; c’est la chambre du gouverneur. Amy va passer encore une heure avec lui pour lui lire le journal d’hier, ou quelque chose comme ça ; puis elle sortira comme une petite fée et disparaîtra sans bruit.

— Je ne vous comprends pas.

— Le gouverneur (c’est l’auteur de mes jours) couche dans cette chambre, et Amy a un logement chez le guichetier : la première maison en entrant, ajouta Tip désignant la porte sous laquelle sa sœur s’était retirée ; premier étage en descendant du ciel. Elle aurait à moitié pris un logement qui vaudrait le double de celui-là, si elle voulait demeurer en ville ; mais elle ne veut pas abandonner le gouverneur. Pauvre chère fille ! elle le soigne nuit et jour. »

Cet entretien les amena devant l’espèce de taverne située à l’autre extrémité de la prison ; les détenus venaient d’en déserter la salle, rendez-vous ordinaire de leur club nocturne. L’appartement du rez-de-chaussée, où il se tenait, était ce même café dont nous avons déjà parlé ; le fauteuil officiel du président, les pots d’étain, les verres, les pipes, les cendres de tabac, et le parfum général des membres de cette association de bons vivants, s’y trouvaient encore tels que les avait laissés le club en se dispersant. Le café possédait deux des trois qualités qui passent pour être essentielles à un grog destiné aux dames, car la salle était chaude et forte (mais forte comme l’haleine d’un ivrogne). Quant à la troisième qualité requise, l’abondance, il faut avouer qu’elle manquait, l’estaminet en question étant fort petit. [9]

Un visiteur inexpérimenté, qui serait venu par hasard du dehors, devait naturellement prendre pour des détenus tous les habitants de l’endroit, cafetier, sommelier, servante, garçon : rien n’annonçait qu’ils fussent libres, rien ne prouvait le contraire, si ce n’est qu’ils avaient tous un air râpé. Le patron d’un commerce d’épicerie, dont le comptoir se trouvait dans un salon donnant sur la cour principale, et qui prenait en pension des gentlemen insolvables, aida à faire le lit. Il avait été tailleur dans son temps, et avait roulé en tilbury, à ce qu’il disait. Il se vantait de défendre, en avocat officieux, les intérêts de la communauté ; et il avait une idée indéfinie et indéfinissable que le gouverneur de la prison interceptait une rente qui revenait de droit aux détenus. Il aimait à entretenir cette lubie, et ne manquait jamais de faire part de ce grief vaporeux aux nouveaux venus et aux étrangers, bien qu’il lui eût été absolument impossible d’expliquer quelle était la rente dont il parlait, ni de quelle façon cette idée saugrenue avait pénétré dans son cerveau. Il avait l’intime conviction, nonobstant, que la part qui lui revenait en propre sur ladite rente s’élevait à quatre francs soixante-cinq centimes par semaine ; et que, tous les lundis, le gouverneur de la prison lui filoutait régulièrement cette somme, à laquelle il avait droit en sa qualité de détenu. S’il aida à faire le lit, ce fut sans doute pour ne pas perdre une occasion de plaider sa cause. Après avoir ainsi soulagé son esprit et annoncé (menace souvent renouvelée, mais qui n’aboutissait jamais) qu’il allait adresser aux journaux une lettre où il dévoilerait les méfaits du gouverneur, il voulut bien prendre part à la conversation comme tout le monde. Il était clair, à en juger par le ton général de cette conférence, que les assistants étaient arrivés à envisager l’insolvabilité comme l’état normal de la société, et le payement d’une dette comme une maladie occasionnelle.

Devant cette scène étrange et au milieu de ces spectres non moins étranges qui voltigeaient autour de lui, Arthur Clennam contempla les préparatifs de son coucher, comme s’ils se fussent passés dans un rêve. Cependant Tip, depuis longtemps initié à tous les mystères de l’endroit, animé d’une lugubre admiration pour les ressources culinaires du café, montrait à M. Clennam le foyer nourri au moyen de souscriptions volontaires, le réservoir d’eau chaude entretenu de la même façon, et divers autres aménagements qui laissaient à penser que le moyen d’être bien portant, riche et sage, c’était de venir habiter la prison de la Maréchaussée.

Les deux tables, rapprochées dans un coin, furent enfin transformées en un lit passable, et l’étranger fut abandonné aux chaises, au fauteuil officiel, à l’atmosphère chargée de bière, à la sciure de bois, aux porte-allumettes, aux crachoirs et au repos. Mais le sommeil fut un article qui manqua longtemps, bien longtemps à rejoindre les autres ci-dessus énumérés. La nouveauté de ce séjour inattendu, le sentiment de la captivité, le souvenir de cette chambre où il était monté, de ces deux frères, de cette jeune fille à la taille d’enfant, de ce visage craintif ou il lisait maintenant l’histoire de bien des années de nourriture insuffisante, sinon de besoin, le tinrent éveillé et malheureux.

Puis des pensées qui se rattachaient à la prison de la façon la plus étrange, mais qui se rapportaient toujours à elle, traversèrent son esprit comme autant de cauchemars, tandis qu’il demeurait éveillé. Tenait-on des cercueils tout prêts à recevoir ceux qui venaient à mourir dans la geôle ? Où et comment gardait-on ces cercueils ? Où enterrait-on les gens morts dans la prison ? Comment les morts sortaient-ils ? Quel cérémonial observait-on ? Un créancier implacable avait-il le droit de saisir un cadavre ? Quelles étaient les chances d’évasion ? Un prisonnier pouvait-il escalader un mur au moyen d’une corde avec un grappin ? Et, dans ce cas, comment pouvait-il redescendre de l’autre côté ? Pouvait-il grimper sur un toit, glisser jusqu’au bas d’un escalier, ouvrir la porte de la rue et se perdre dans la foule ? Et puis, qu’arriverait-il si un incendie venait à éclater tandis qu’il était couché là ?

Ces fleurs d’imagination n’étaient, après tout, que le cadre perpétuel d’un autre tableau qui lui représentait toujours trois personnages : son père, avec ce regard fixe qu’il avait conservé en mourant, tel que l’avait montré par anticipation son portrait prophétique ; sa mère, le bras étendu, repoussant les scrupules soupçonneux de son fils ; la petite Dorrit, posant la main sur le bras dégradé du doyen, et détournant sa tête toute honteuse.

Et, si Mme Clennam avait quelque motif, déjà ancien et connu d’elle seule, pour s’adoucir avec cette jeune fille ? Si le prisonnier, qui en ce moment dormait tranquillement, Dieu le veuille, devait, à la lueur du jugement dernier, accuser Mme Clennam d’avoir causé sa ruine ? Si quelque action secrète de Mme Clennam ou de son mari avait contribué, même de loin, à courber dans l’abjection la tête grise de ces deux frères ?

Une pensée rapide traversa l’esprit d’Arthur. Dans ce long emprisonnement entre les murs de la geôle et sa longue captivité, à elle, entre les murs de sa chambre, Mme Clennam ne voyait-elle pas par hasard une balance de comptes à établir ? « Oui, j’avoue que je suis pour quelque chose dans la ruine de cet homme. Mais j’ai subi les mêmes souffrances que lui. Il a vieilli dans sa prison, moi dans la mienne. Il y a compensation. »

Lorsque toutes les autres pensées se furent évanouies, celle-ci continua à l’obséder. Quand il s’endormit, sa mère se présenta à lui dans son fauteuil à roulettes, le repoussant à l’aide de cette justification. Lorsqu’il se réveilla en sursaut, effrayé sans motif, il entendit les paroles suivantes résonner à son oreille aussi clairement que si la voix de sa mère les eût lentement prononcées à son chevet : « Il languit dans sa prison, je languis dans la mienne ; l’inexorable justice a eu son cours : voilà un compte réglé, je ne dois plus rien là-dessus ! »




CHAPITRE IX.

Petite mère.


Le lendemain matin, le jour ne mit aucun empressement à se glisser jusqu’au sommet des murs de la prison ou à jeter un regard sur les croisées du club, et lorsque enfin il se montra, il ne fut pas aussi bien reçu qu’il l’aurait été s’il fût venu seul, au lieu d’arriver en compagnie d’une averse. Mais les rafales de l’équinoxe balayaient les mers, et l’impartial vent du sud-ouest ne dédaigna pas de visiter la prison de la Maréchaussée, quelque restreinte que fût cette localité. Grondant à travers le beffroi de l’église Saint-Georges et faisant tournoyer les capuchons de toutes les cheminées du voisinage, il s’abattit comme un oiseau de proie sur la fumée du quartier et la précipita sur la prison ; puis se plongeant jusqu’au fond des cheminées des détenus, peu nombreux encore, qui avaient déjà commencé à allumer leur feu, il les asphyxia ou peu s’en faut.

Arthur Clennam n’eût guère été disposé à paresser dans son lit, quand même ce lit se fût trouvé dans un endroit plus retiré, où on ne serait pas venu le déranger pour enlever les cendres de la veille, pour allumer un nouveau feu sous la bouilloire du club, pour remplir à la pompe ce récipient digne de la frugalité spartiate, pour balayer et sabler la salle commune, ou pour maint autre préparatif du même genre. Ravi de voir poindre le jour, bien que la nuit ne l’eût pas beaucoup reposé, il se leva dès qu’il put distinguer les objets qui l’entouraient, et arpenta la cour pendant deux longues heures avant qu’on vînt ouvrir la grille.

Les murs étaient si rapprochés, et les nuages capricieux passaient si rapidement par-dessus la cour, qu’il ressentait quelque chose comme un commencement de mal de mer chaque fois qu’il levait les yeux vers ce ciel orageux. La pluie, poussée par des rafales intermittentes, descendait obliquement et noircissait ce côté du bâtiment qu’Arthur avait visité la veille ; mais elle laissait (pour parler en marin) sous le vent du mur un petit entre-deux sec, où M. Clennam se promena au milieu d’épaves de paille, de poussière et de papier, au milieu de petites flaques d’eau que des maladroits avaient versées en revenant de la pompe, et de quelques feuilles égarées provenant du chou ou de la salade de la veille. L’existence, ainsi envisagée, prenait un aspect aussi lugubre que possible.

Nulle apparition de la petite fée qui l’avait amené là ne vint rompre la monotonie de cette promenade. Peut-être s’était-elle glissée jusqu’à la porte de la maison habitée par le doyen, tandis qu’Arthur avait le dos tourné ; dans tous les cas, il ne la vit pas. Il était de trop bonne heure pour Tip ; lorsqu’on avait passé cinq minutes avec lui, on le connaissait assez pour savoir qu’il ne mettrait pas d’empressement à quitter son lit, quelque peu séduisante que fût la couche où il avait passé la nuit : aussi, tandis qu’Arthur Clennam se promenait en attendant l’heure de la liberté, il songea aux moyens d’investigation que lui offrait l’avenir, et non à ceux qu’il avait sous les yeux.

Enfin la grille de la loge tourna sur ses gonds, et le porte-clefs, debout sur le seuil, se donnant un coup de peigne matinal, fut prêt à le laisser sortir. C’est avec un joyeux sentiment de délivrance qu’Arthur traversa la loge et se trouva de nouveau dans la petite cour où la veille il avait accosté Frédéric Dorrit.

On voyait déjà arriver à la file des flâneurs qu’on reconnaissait facilement pour les commissionnaires, les messagers, les serviteurs hétéroclites de l’endroit. Quelques-uns avaient attendu, les pieds dans l’eau et la pluie sur la tête, le moment où ils pourraient entrer ; d’autres, qui avaient calculé leur temps avec plus d’exactitude, ne faisaient que d’arriver et entraient avec des sacs de papier d’un gris humide sortant de chez l’épicier, des pains, du beurre, des œufs, du lait et d’autres provisions du même genre. L’aspect misérable de ces serviteurs de la misère offrait un curieux spectacle ; la pauvreté de ces domestiques insolvables de gens insolvables n’était pas moins remarquable. À la foire aux chiffons on ne voyait pas des habits ou des pantalons aussi râpés, des robes ou des châles aussi fripés, des chapeaux d’homme ou de femme aussi aplatis ; nulle part on n’eût trouvé de telles chaussures, de tels parapluies, de telles cannes. Personne ne portait des vêtements qui eussent été faits pour lui ou pour elle ; tous ces gens semblaient formés de pièces et de morceaux ayant appartenu à d’autres individus sans avoir aucune existence qui leur appartînt en propre. Leur démarche même était la démarche d’une race à part. Ils avaient l’air revêche et fautif de gens condamnés à tourner éternellement des coins de rue afin de se glisser, sans être vus, chez quelque prêteur sur gages. Lorsqu’ils toussaient, ils toussaient comme des mendiants habitués à se voir oublier sur le pas des portes ou dans des passages exposés aux courants d’air, attendant des réponses à des lettres en encre jaunie qui plongent ceux qui les reçoivent dans un grand embarras mental et les laissent dans un cruel état d’indécision.

Lorsqu’ils regardèrent l’inconnu en passant, ce fut avec un regard d’emprunteur, regard affamé, perçant, qui semble demander si l’étranger ne serait pas par hasard assez niais pour leur donner une bonne petite somme, dans le cas où ils seraient assez heureux pour se glisser dans sa confiance. La mendicité enfin perçait dans leurs épaules ramassées et voûtées, dans leur démarche traînante et indécise, dans leurs vêtements boutonnés, épinglés, reprisés et étirés, dans leurs boutonnières éraillées, dans les sales petits bouts de ruban qui sortaient de çà et de là, dans leur haleine imprégnée d’alcool.

Comme ces gens passaient devant Arthur, qui ne s’était pas encore décidé à sortir de la cour, en voyant l’un d’eux se retourner pour lui offrir ses services, l’idée lui vint d’avoir encore un bout de conversation avec la petite Dorrit avant de s’éloigner. Elle était sans doute remise de son premier mouvement de surprise et pourrait causer plus tranquillement avec lui. Il demanda donc à ce membre externe de la communauté (lequel tenait deux harengs saurs à la main avec un pain et une brosse à décrotter sous le bras) quel était l’établissement le plus voisin où l’on pût se faire servir une tasse de café. Le serviteur hétéroclite des détenus lui fit une réponse encourageante et le conduisit à une taverne qui se trouvait dans la rue même, à une portée de pierre de la prison.

« Connaissez-vous Mlle Dorrit ? » demanda le nouveau client.

Le commissionnaire hétéroclite connaissait deux demoiselles Dorrit ; une qui était née dans la prison…, c’est celle-là !… Ah ! c’est celle-là ? Le commissionnaire la connaissait depuis bien des années. Quant à l’autre Mlle Dorrit, elle habitait avec son oncle la même maison que ledit commissionnaire.

Ce dernier renseignement changea les intentions du client, qui s’était presque décidé à envoyer le messager hétéroclite en éclaireur, et à attendre dans le café qu’il revînt lui dire que la petite Dorrit s’était montrée dans la rue. Il aima mieux le charger d’un message confidentiel pour la jeune fille, à laquelle il fit dire, en résumé, que le visiteur qu’elle avait vu la veille chez le doyen désirait lui dire quelques mots chez son oncle. Arthur ayant obtenu des renseignements précis quant au domicile de ce dernier, qui demeurait dans le voisinage, expédia donc le commissionnaire, qu’il renvoya enchanté d’une gratification de trois shillings ; puis, après avoir déjeuné à la hâte, il s’empressa de se diriger vers la demeure du vieux musicien.

Il y avait tant de locataires dans la maison en question que les montants de la porte étaient ornés de boutons de sonnette aussi nombreux que ceux du clavier d’un orgue de cathédrale. Ne sachant pas au juste distinguer quelle était la sonnette du vieux musicien, il cherchait le moyen de résoudre ce problème, lorsqu’un volant, sorti comme une fusée d’une fenêtre du rez-de-chaussée, vint s’abattre sur son chapeau. Il remarqua alors qu’un store à hauteur d’appui qui protégeait le bas de cette croisée portait l’inscription suivante : Institution Cripples, et un peu plus bas : Classe du soir. Derrière le store se trouvait un petit garçon très pâle, avec une tranche de pain beurrée et une raquette. La fenêtre étant accessible de l’extérieur, Arthur Clennam avança la tête par-dessus le store, rendit le volant et demanda la solution de son problème.

« Dorrit ? répéta le petit garçon très pâle (un jeune Cripples, soit dit en passant) ; monsieur Dorrit ? troisième sonnette à droite et un seul coup de marteau. »

La visiteur sonna et frappa. Les élèves de M. Cripples semblaient avoir pris la porte pour un cahier d’écriture, tant elle était couverte de griffonnages au crayon. La fréquente répétition des mots vieux Dorrit et saligaud de Dick[10], en juxtaposition, donnait à penser que ces petits drôles avaient voulu se livrer à d’offensantes personnalités. M. Clennam eut tout le temps de faire ces observations avant que le pauvre vieillard en personne vînt lui ouvrir.

« Ah ! dit-il, vous avez été pris hier soir ? »

Il lui avait fallu plusieurs minutes pour reconnaître Arthur.

« En effet, monsieur Dorrit. Je compte voir votre nièce chez vous ce matin.

— Oh ! répondit le vieillard d’un ton rêveur, la présence de mon frère vous aurait gêné, c’est juste. Voulez-vous monter et attendre chez moi ?

— Merci. »

Se retournant avec la même lenteur qu’il mettait à tourner dans son esprit tout ce qu’il pouvait dire ou entendre, le vieillard monta l’étroit escalier afin de montrer le chemin. La maison manquait d’air et on y respirait des odeurs malsaines. Les petites fenêtres de cet escalier donnaient sur les croisées de derrière d’habitations non moins malsaines que la demeure du vieux Dorrit, et de ces croisées sortaient des perches ou des cordes où pendaient des loques peu agréables à voir ; comme si les locataires se fussent livrés à la pêche au linge, et n’eussent pris que de misérable blanchaille qui ne valait pas la peine d’être décrochée. Dans une mansarde donnant sur la cour, chambre nauséabonde, ornée d’un lit pouvant se transformer en commode et auquel une main pressée avait si récemment donné cette dernière forme, que les couvertures bouillonnaient à la surface comme l’eau qui soulève le haut d’une marmite, on voyait, sur une table à pieds inégaux, un déjeuner à moitié terminé, qui se composait de café et de rôties pour deux. Il ne s’y trouvait personne. Le vieillard, après avoir réfléchi, marmotta que Fanny s’était sauvée, et se dirigea vers la chambre voisine pour la ramener. Le visiteur, remarquant qu’on retenait la porte en dedans et qu’on s’était écrié : « N’ouvre donc pas, nigaud ! » lorsque l’oncle avait voulu entrer, supposa que la demoiselle était en négligé du matin, hypothèse confirmée bientôt par un coup d’œil indiscret qui lui fit entrevoir des bas rabattus sur les talons et un jupon de flanelle mal attaché. L’oncle, toujours également indécis, revint en traînant la jambe, s’assit devant la cheminée et commença à se chauffer les mains, sans pourtant qu’il fît froid, ou qu’il songeât le moins du monde à l’état de l’atmosphère.

« Que pensez-vous de mon frère, monsieur ? demanda-t-il, lorsqu’au bout de quelque temps il se fut aperçu de ce qu’il faisait et qu’il se fut arrêté pour lever le bras et atteindre l’étui du cornet à piston qui se trouvait sur la cheminée.

— J’ai été bien aise, dit Arthur assez embarrassé, car il songeait en ce moment à celui des deux frères qui venait de l’interroger, de le trouver si bien portant et si peu abattu.

— Ah ! marmotta le vieillard, si peu abattu ; oui, oui, oui, oui ! »

Arthur se demandait quel besoin son hôte pouvait avoir de son cornet à piston ; mais celui-ci n’en avait pas besoin du tout. Il finit par découvrir que cet instrument n’était pas le petit cornet de tabac (qui se trouvait aussi sur la cheminée), le remit en place, chercha sa tabatière de papier et se réconforta en humant une prise. Il la dégustait avec la même faiblesse, la même hésitation, la même lenteur qu’il mettait à faire toute autre chose ; néanmoins ces aspirations amenaient sur ses traits fatigués, aux pauvres coins de sa bouche et de ses yeux, quelque chose comme l’ombre d’un plaisir.

« Et Amy ? que pensez-vous d’elle, monsieur Clennam ?

— Je suis vivement touché, monsieur Dorrit, de tout ce que j’ai vu et de tout ce que je connais d’elle.

— Je ne sais pas ce que mon frère aurait fait sans Amy, répondit le vieillard, je ne sais pas ce que nous aurions tous fait sans elle. C’est une très bonne fille qu’Amy ; elle fait bien son devoir. »

Arthur se figura, en protestant intérieurement contre cette froideur apparente, qu’il y avait dans ces louanges un certain ton de convention qu’il avait déjà remarqué la veille dans le langage du père. Ce n’est pas qu’ils ménageassent leurs éloges ou qu’ils parussent insensibles à tout ce que la jeune fille faisait pour eux ; seulement, par paresse d’esprit, ils s’étaient habitués à ses soins comme aux autres nécessités de leur position. Il se figura aussi que, bien qu’ils eussent chaque jour sous les yeux les moyens d’établir des comparaisons entre Amy et eux-mêmes, ils ne la regardaient pas moins comme une parente qui occupait tout bonnement au milieu d’eux la place que la nature lui avait assignée, et qui remplissait des devoirs qui lui étaient inhérents comme son nom ou son âge. Il se figura enfin qu’au lieu de la considérer comme s’étant élevée au-dessus de l’atmosphère délétère de la prison, ils ne voyaient en elle qu’une dépendance de la prison même, et qu’à leurs yeux enfin elle était ce qu’elle devait être, et rien de plus.

L’oncle Frédéric, sans plus songer à son hôte, avait repris son déjeuner interrompu, et mâchonnait des rôties trempées dans le café, lorsque la troisième sonnette à droite retentit de nouveau. « C’est Amy, » dit-il ; et il descendit pour ouvrir la porte, laissant dans l’esprit de son visiteur, peu habitué à ce spectacle, une image aussi vivante de ses mains sales, de son visage crasseux et de sa décrépitude, que s’il fût resté affaissé sur sa chaise.

Amy remonta derrière lui, toujours vêtue avec le même simplicité, et toujours avec le même air de timidité. Ses lèvres restaient entr’ouvertes, comme si le cœur lui eût battu plus fort qu’à l’ordinaire.

« Amy, dit l’oncle, voilà déjà quelque temps que M. Clennam t’attend.

— J’ai pris la liberté de vous envoyer un commissionnaire.

— Il a fait votre commission, monsieur.

— Allez-vous chez ma mère, ce matin ? Il me semble que non, à moins que vous n’y alliez plus tard que d’habitude.

— Je n’y vais pas ce matin, monsieur. On n’a pas besoin de moi aujourd’hui.

— Voulez-vous me permettre de vous accompagner un peu dans la direction où vous avez affaire ? Je pourrais alors causer avec vous tout en marchant, sans vous retenir et sans abuser plus longtemps de l’hospitalité de votre oncle. »

Elle parut embarrassée, mais elle répondit : « Comme il vous plaira. » Il feignit d’avoir égaré sa canne, afin de laisser à la petite Dorrit le temps d’arranger le lit de répondre à quelques coups impatients frappés par Fanny contre le mur de l’autre chambre, et de dire quelques bonnes paroles à son vieil oncle. Puis il retrouva sa canne et ils descendirent, elle d’abord, lui après, l’oncle se tenant sur le palier, où il les oublia sans doute avant qu’ils fussent seulement au bas de l’escalier.

Les élèves de M. Cripples, qui arrivaient en ce moment, suspendirent leur récréation matinale (elle consistait à se battre à coups de gibecières et à coups de dictionnaires), pour dévorer des yeux l’étranger qui avait honoré d’une visite Dick le Saligaud. Ils supportèrent en silence ce spectacle inouï, jusqu’au moment où le mystérieux visiteur fut assez éloigné pour diminuer les dangers d’une déclaration de guerre ; mais alors ils lancèrent une grêle de cailloux et de cris, se livrèrent à des danses insultantes ; en un mot, ils enterrèrent le calumet de la paix avec une foule de cérémonies si sauvages que, si M. Cripples eût été le chef enluminé d’une tribu de Cripple-wagboys, ils n’auraient pas pu faire mieux honneur à leur éducation.

Au milieu de cet hommage, M. Arthur Clennam offrit son bras à la petite Dorrit, et la petite Dorrit l’accepta.

« Voulez-vous que nous prenions le pont suspendu ? nous y serons à l’abri du tapage de la rue, » demanda le cavalier.

La petite Dorrit répondit encore : « Comme il vous plaira, » et bientôt elle se rassura assez pour exprimer l’espérance que M. Clennam n’en voulait pas aux élèves de l’institution Cripples, attendu qu’elle avait elle-même appris le peu qu’elle savait à la classe du soir de ce pensionnat. M. Clennam répliqua qu’il ne leur en voulait pas le moins du monde et qu’il leur pardonnait de tout son cœur. Ce fut ainsi que Cripples devint, sans le savoir, le maître des cérémonies qui présenta les deux promeneurs l’un à l’autre et les mit plus à l’aise que n’eût pu le faire Beau Nash [11], s’ils avaient vécu durant les belles années de son règne et qu’il fût descendu de son équipage à six chevaux tout exprès pour leur faire faire connaissance.

Il faisait toujours beaucoup de vent et les rues étaient horriblement boueuses, bien qu’il ne tombât plus d’averse pendant qu’ils se dirigeaient vers le pont. Sa petite compagne lui paraissait si jeune, qu’à plusieurs reprises il eut besoin de s’observer pour ne pas lui parler comme à une enfant. Peut-être, de son côté, paraissait-il très âgé à celle qu’il trouvait si jeune.

« Je suis bien fâchée du désagrément que vous avez eu, monsieur, de passer la nuit en prison ; c’est fort ennuyeux.

— Ce n’est rien. J’avais un très bon lit.

— Oh ! oui, répondit-elle avec vivacité ; je crois qu’il y a d’excellents lits au café. »

Arthur remarqua qu’aux yeux de la petite Dorrit le café était un hôtel magnifique, et qu’elle en paraissait fière.

« Je sais que tout y coûte très cher ; mais père m’a dit qu’on pouvait s’y procurer un dîner superbe. On y trouve même du vin, ajouta-t-elle timidement.

— Y avez-vous dîné quelquefois ?

— Oh ! non. Je ne suis jamais allée que dans la cuisine, pour chercher de l’eau chaude. »

Quand on pense qu’à son âge elle en était encore à ne parler qu’avec respect du luxe d’un établissement comme l’hôtel de la Maréchaussée !

« Je vous ai demandé hier soir, dit Clennam, comment vous aviez fait connaissance avec ma mère. Aviez-vous jamais entendu prononcer son nom avant qu’elle vous envoyât chercher ?

— Non, monsieur.

— Pensez-vous que votre père l’ait jamais entendu ?

— Non, monsieur. »

Il lut tant de surprise dans le regard qui rencontra sa vue (la petite Dorrit eut bien peur, par parenthèse, lorsque leurs yeux se rencontrèrent et détourna bien vite les siens), qu’il crut devoir ajouter :

« J’ai mes raisons pour vous faire cette question, quoique je ne puisse pas très bien vous les expliquer ; mais surtout n’allez pas supposer un seul instant qu’elles soient de nature à vous causer la moindre alarme ou la moindre inquiétude ; au contraire. Ainsi donc, vous croyez qu’à aucune époque de la vie de votre père mon nom de Clennam ne lui a été connu particulièrement ?

— Oui, monsieur. »

Il devina, à l’intonation de sa voix qu’elle levait de nouveau les yeux vers lui avec ces lèvres entr’ouvertes qui annonçaient une agitation intérieure ; il regarda donc devant lui, plutôt que de faire battre plus vite encore le cœur de la jeune fille en lui adressant d’autres questions.

Ce fut ainsi qu’ils s’avancèrent sur le pont suspendu, qui, au sortir des rues tumultueuses, semblait aussi tranquille que s’il se fût trouvé en pleine campagne. Le vent soufflait, les rafales humides passaient auprès d’eux en grondant, enlevant les flaques d’eau sur la route et sur le trottoir et les faisant pleuvoir dans la rivière. Le vent chassait avec furie les nuages qui parsemaient un ciel couleur de plomb ; la fumée et le brouillard semblaient vouloir lutter de vitesse avec les nuages, et la sombre rivière roulait dans la même direction. Quant à la petite Dorrit, elle semblait la plus petite, la plus tranquille, la plus faible des créatures du bon Dieu.

« Laissez-moi vous mettre en voiture, » dit Arthur Clennam, qui fut sur le point d’ajouter : « Ma pauvre enfant ! »

Elle se hâta de refuser, disant que la pluie ou le soleil ne lui importaient guère, habituée comme elle était à sortir par tous les temps. Il savait qu’elle disait vrai, et cela ne fit qu’augmenter la pitié qu’elle lui inspirait, en songeant que ce frêle petit être était obligé de traverser la nuit les rues humides, sombres et bruyantes de Londres, pour regagner un lieu de repos comme celui qu’il venait de quitter.

« Vous m’avez témoigné tant d’intérêt hier soir, monsieur, et j’ai su plus tard que vous vous étiez montré si généreux envers mon père, que je n’ai pas pu résister à votre message, quand ce n’aurait été que pour vous remercier ; surtout comme je désirais beaucoup vous dire… »

Elle hésita et trembla ; des larmes lui montèrent aux yeux, mais ne coulèrent pas.

« Me dire… ?

— Que j’espère que vous ne vous méprendrez pas sur le caractère de mon père. Ne le jugez pas comme vous jugeriez quelqu’un en dehors de la prison. Il y a si longtemps qu’il y est ! Je ne l’ai jamais vu ailleurs, mais je sais qu’il a dû changer sous beaucoup de rapports depuis qu’il y est.

— Je ne suis pas du tout disposé à porter sur lui un jugement injuste ou sévère, soyez-en sûre.

— Non qu’il ait à rougir de quoi que ce soit, reprit-elle avec un peu d’orgueil, la pensée lui étant évidemment venue qu’elle pouvait avoir l’air de trahir le vieillard, ou que j’aie moi-même aucun motif de rougir de lui. Il faut seulement le connaître. Tout ce que je demande, c’est qu’on soit assez juste pour se rappeler l’histoire de sa vie. Tout ce qu’il a dit est parfaitement exact. Tout cela est arrivé comme il vous l’a raconté. On le respecte beaucoup. Les nouveaux venus sont toujours heureux de faire sa connaissance. Sa société est plus recherchée que celle d’aucun autre détenu. On fait bien moins de cas du gouverneur que de lui. »

Si jamais orgueil fut excusable, ce fut celui de la petite Dorrit faisant l’éloge de son père.

« J’ai très souvent entendu dire que ses manières sont celles d’un vrai gentleman, et tout à fait exemplaires. Je ne vois personne là qui puisse rivaliser avec lui : tout le monde, au contraire, reconnaît qu’il est supérieur aux autres prisonniers. C’est autant pour cela qu’on lui fait des cadeaux que parce qu’on sait qu’il est pauvre. On ne peut le blâmer d’être pauvre. Qui donc pourrait habiter une prison pendant un quart de siècle et devenir riche ? »

Quelle affection dans ses paroles, quelle sympathie dans ses larmes refoulées, quelle ardeur de fidélité dans son âme, quelle sincérité dans son empressement à entourer le vieillard d’une auréole, hélas ! peu méritée !

« Si j’ai cru qu’il valait mieux cacher mon adresse, ce n’est pas que je rougisse de lui. Dieu m’en préserve ! Je ne rougis même pas de ma demeure autant qu’on pourrait le supposer. Ceux qui viennent là ne sont pas nécessairement pour cela de mauvaises gens. J’ai connu beaucoup de personnes industrieuses, braves et honnêtes, qui y ont été amenées sans qu’il y ait eu de leur faute. Presque tous ont bon cœur et s’aident entre eux. Et je serais par trop ingrate si j’oubliais que j’y ai passé bien des heures tranquilles et agréables ; que, lorsque j’étais toute petite, j’y ai trouvé un excellent ami qui m’aimait beaucoup ; que c’est là que j’ai appris mon état, que j’y ai travaillé, que j’y ai dormi paisiblement. Il y aurait presque de la lâcheté et de la méchanceté à ne pas m’y attacher un peu, après tout cela ! »

Soulagée par ces confidences où elle avait épanché le trop-plein de son cœur fidèle, la petite Dorrit ajouta d’un ton modeste, avec un regard qui semblait implorer l’indulgence de son nouvel ami :

« Je n’avais pas l’intention de vous en dire tant, et c’est la seconde fois seulement qu’il m’arrive d’en parler. Mais il me semble que cela vous mettra mieux à même de juger des choses que vous n’avez pu le faire hier soir. Je vous disais alors que je regrettais que vous m’eussiez suivie, monsieur. Maintenant je le regrette moins, pourvu que vous ne pensiez pas… je ne le regrette même plus du tout, pourvu que je n’aie pas parlé trop confusément pour que… pour que vous me compreniez bien, car j’ai grand’peur qu’il n’en soit rien. »

Arthur répondit avec une sincérité parfaite qu’elle avait grand tort de le croire, et, se plaçant entre elle et la rafale, la protégea de son mieux.

« Je me sens encouragé maintenant, reprit-il, à vous demander encore quelques renseignements. Votre père a-t-il beaucoup de créanciers ?

— Oh ! beaucoup.

— Je veux dire beaucoup de créanciers opposants qui le retiennent où il est ?

— Oh ! oui, beaucoup !

— Savez-vous… je pourrais sans doute obtenir ce renseignement ailleurs, si vous n’êtes pas à même de me le donner… savez-vous quel est celui d’entre eux qui possède le plus d’influence ? »

La petite Dorrit répliqua, après avoir réfléchi un peu, qu’elle se rappelait avoir entendu parler autrefois d’un M. Tenace Mollusque, personnage très puissant. Il était commissaire du gouvernement, ou membre d’un conseil, ou administrateur, ou quelque chose. Il demeurait dans Grosvenor Square, à ce qu’elle croyait, ou tout près de là. Il occupait une place… un emploi très élevé dans le ministère des Circonlocutions. La petite Dorrit paraissait s’être fait dès l’enfance une idée si terrible de ce formidable M. Tenace Mollusque de Grosvenor Square ou des environs, et du bureau des Circonlocutions, que le nom seul parut l’intimider.

« Il n’y aura pas de mal, pensa Arthur, d’aller voir ce M. Tenace Mollusque. »

La pensée ne se présenta pas à lui si rapidement que la petite Dorrit ne pût l’intercepter au passage.

« Ah ! fit-elle, secouant la tête avec un désespoir que les années avaient adouci, beaucoup de personnes ont songé, dans le temps, à faire sortir mon pauvre père mais vous ne savez pas combien il y a peu de chances de succès. »

Elle oublia un moment sa timidité, dans l’empressement sincère et désintéressé qu’elle mit à détourner son compagnon du navire englouti qu’il désirait retirer de l’abîme, et elle le regarda avec des yeux qui, joints à son visage résigné, à sa taille si frêle, à sa toilette mesquine, à la pluie et au vent, ne firent que le confirmer davantage dans sa résolution de lui venir en aide.

« Quand même on réussirait, reprit-elle… et il est clair maintenant qu’on ne peut pas réussir… où donc père vivrait-il et comment vivrait-il ? J’ai souvent pensé que, si un tel changement pouvait se faire, ce serait loin d’être un avantage pour lui. Les gens du dehors n’auraient peut-être pas de lui une opinion aussi favorable que les pensionnaires de la Maréchaussée. On ne serait peut-être pas aussi bon avec lui. Peut-être aurait-il lui-même beaucoup de peine à se faire à un autre genre de vie. »

Alors, pour la première fois, la petite Dorrit ne put réprimer ses larmes, et les mains maigres et mignonnes qu’il avait suivies des yeux lorsqu’elles étaient si occupées, tremblèrent en se rejoignant.

« Ce serait un nouveau chagrin pour lui que d’apprendre que je travaille pour gagner un peu d’argent et que Fanny en fait autant. Il s’occupe tant de nous et de notre sort, voyez-vous, dans cette prison où il est renfermé sans espoir !… C’est un si bon, si bon père ! »

Arthur laissa passer cet éclat de douleur avant de recommencer à parler : il n’eut pas besoin d’attendre longtemps. La jeune fille n’était pas habituée à songer à elle-même ni à importuner les autres de ses confidences et de ses chagrins. Il avait à peine eu le temps de diriger les yeux vers les masses de toits et de cheminées au-dessus desquels la fumée roulait pesamment, et vers la forêt de mâts et de clochers qui s’élevaient les uns sur la rivière, les autres sur la terre ferme, mais qui se mêlaient et se confondaient dans la brume orageuse, que déjà sa compagne était aussi calme que si elle eût été en train de coudre dans la chambre de Mme Clennam.

« Vous seriez heureuse de voir votre frère recouvrer sa liberté ?

— Oh ! bien, bien heureuse, monsieur !

— Eh bien alors, espérons toujours que nous pourrons faire quelque chose pour lui. Vous m’avez parlé hier soir d’un ami…

— Cet ami s’appelait Plornish, remarqua la petite Dorrit.

— Et où demeurait Plornish !

— Plornish habitait la cour du Cœur-Saignant. Ce n’était qu’un maçon, ajouta la petite Dorrit, comme pour avertir M. Clennam de ne pas se faire d’illusions quant à la position sociale de Plornish. Il occupait la dernière maison de l’impasse du Cœur-Saignant, et son nom se trouvait au-dessus de la porte. »

Arthur prit note de cette adresse et donna la sienne. Il avait fait maintenant tout ce qu’il avait espéré faire pour le moment ; seulement il ne voulait pas quitter sa compagne sans l’avoir bien persuadée qu’elle pouvait compter sur lui et sans lui faire promettre de ne pas oublier ses offres.

« Voilà toujours un ami d’inscrit ! reprit-il en remettant son portefeuille dans sa poche. Pendant que je vous ramène chez vous… vous retournez chez vous, n’est-ce pas ?

— Oui, je rentre tout droit à la maison.

— Pendant que je vous ramène… (les mots à la maison avaient sonné désagréablement à son oreille), permettez-moi de vous prier d’être intimement convaincue que vous avez un ami de plus. Je ne fais pas de phrases et ne vous en dirai pas davantage.

— Vous êtes vraiment bien bon pour moi, monsieur, et vous n’avez pas besoin de m’en donner d’autre assurance : j’y crois volontiers. »

Ils revenaient à travers les misérables rues boueuses, passant devant les pauvres et sales boutiques, bousculés par cette foule de regrattiers qui abondent dans les quartiers pauvres. Il n’y avait rien le long de la route qui fût de nature à réjouir aucun de nos cinq sens. Et pourtant cette promenade à travers la pluie, la boue et le vacarme, avait un charme peu ordinaire pour celui qui donnait le bras à cette jeune fille si mignonne, si frêle, si soigneuse. La regardait-il toujours comme une enfant ? Et lui, ne paraissait-il pas bien âgé aux yeux de sa compagne ? N’étaient-ils pas l’un pour l’autre un mystère impénétrable dans cette rencontre prédestinée de leurs existences ? C’est ce qu’il nous importe peu de savoir pour le moment. Toujours est-il qu’Arthur Clennam songea qu’elle avait vu le jour et qu’elle avait été élevée au milieu de ces ruines qu’elle traversait d’un air craintif, et qui lui étaient familières, bien qu’elle y fût déplacée ; il songea à la longue connaissance qu’elle avait faite des ignobles petites misères de la vie, à son innocence, à sa sollicitude pour les autres, à sa jeunesse, et à sa taille enfantine.

Ils avaient gagné High-Street, où se trouvait la prison, lorsqu’une voix s’écria : « Petite mère ! petite mère ! » Dorrit, s’étant arrêtée et retournée, une personne étrange vint d’un air empressé se jeter sur eux, sans cesser de crier : « Petite mère ! » et renversa, en tombant dans la boue, le contenu d’un grand panier de pommes de terre.

« Oh ! Maggy, dit la petite Dorrit, vilaine maladroite ! »

Maggy, ne s’étant fait aucun mal, se releva tout de suite et se mit à ramasser les pommes de terre, occupation dans laquelle elle fut aidée par Dorrit et Clennam. Maggy retrouvait fort peu de ses tubercules ; mais en revanche elle ramassait une grande quantité de boue : néanmoins on finit par les recueillir tous et par les déposer dans le panier. Maggy débarbouilla avec son châle son visage couvert de boue, puis, présentant ce visage à M. Clennam comme un modèle de propreté, lui permit enfin de voir à qui elle ressemblait

Elle avait environ vingt-huit ans, de gros os, de gros traits, de grosses mains, de gros pieds, de gros yeux, et pas de cheveux. Ses gros yeux étaient transparents et presque incolores ; le jour ne paraissait guère les affecter, car ils conservaient une immobilité anormale. On lisait aussi sur son visage cette expression attentive qu’on remarque chez les aveugles ; mais elle n’était pas aveugle, ayant conservé un œil qui voyait tant bien que mal. Quoique sa physionomie ne fût pas d’une laideur excessive, il s’en fallait de peu, car elle eût été repoussante sans son sourire, sourire plein de bonheur et assez agréable en lui-même, mais qui faisait mal à voir, parce qu’il était là à poste fixe sans s’effacer jamais. Un vaste bonnet blanc, orné d’une masse de ruches épaisses qui se relevaient ou s’abaissaient sans cesse, rendait si difficile l’équilibre de son vieux chapeau noir, qu’il retombait en arrière et restait suspendu par les brides, comme l’enfant que la bohémienne porte attaché sur son dos. Une commission de fripiers aurait seule été capable de faire un rapport sur les étoffes qui composaient le reste de sa pauvre toilette ; mais cette toilette, vue à vol d’oiseau, ressemblait à une collection d’herbes marines, auxquelles on aurait ajouté çà et là une gigantesque feuille de thé. Son châle surtout avait l’air d’une gigantesque feuille de thé, bouillie longtemps dans la théière.

Arthur Clennam regarda la petite Dorrit avec une expression de visage qui voulait dire : « Oserais-je vous demander quelle est cette dame ? » La petite Dorrit, dont Maggy avait commencé à caresser la main en continuant à l’appeler petite mère, répondit de vive voix (les interlocuteurs se trouvaient sous une porte cochère où la plupart des pommes de terre avaient roulé en tombant) :

« C’est Maggy, monsieur.

— Maggy, monsieur, répéta comme un écho le personnage ainsi présenté. Petite mère !

— C’est la petite fille… reprit Dorrit.

— Petite fille, répéta Maggy.

— De ma vieille nourrice, qui est morte depuis longtemps. Maggy, quel âge as-tu ?

— Dix ans, mère, répondit Maggy.

— Vous ne pouvez vous figurer comme elle est bonne, ajouta Dorrit avec une tendresse infinie.

— Comme elle est bonne, répéta Maggy, renvoyant d’une façon très expressive le pronom souligné à sa petite mère.

— Et comme elle est adroite, poursuivit Dorrit. Elle fait les commissions aussi bien que qui que ce soit. » Maggy se mit à rire. « Elle est aussi sûre que la banque d’Angleterre. » Maggy se mit à rire plus fort. « Elle gagne sa vie sans rien demander à personne, monsieur ! dit la petite Dorrit d’un air de triomphe, mais parlant un peu plus bas ; très sérieusement, monsieur !

— Quelle est son histoire ? demanda Clennam.

— Voilà de quoi te rendre fière, Maggy ! s’écria Dorrit lui prenant ses deux grosses mains qu’elle frappa l’une contre l’autre. Un monsieur qui arrive de je ne sais combien de milliers de lieues d’ici, qui veut savoir ton histoire !

Mon histoire, petite mère ?

— C’est moi qu’elle appelle ainsi, remarqua Dorrit en rougissant un peu. Elle m’est très attachée. Sa vieille grand-mère n’a pas été aussi bonne pour elle qu’elle aurait dû, n’est-ce pas, Maggy ? »

Maggy fit un signe de tête négatif, transforma son poing fermé en un vase à boire, le porta à sa bouche et dit : « Genièvre. » Puis elle se mit à frapper un enfant imaginaire, en ajoutant : « Manche à balai et pincettes.

— À l’âge de dix ans, reprit Dorrit, les yeux fixés sur le visage de la pauvre fille, Maggy eut une vilaine fièvre, monsieur, et depuis ce temps-là elle n’a plus vieilli.

— Dix ans, répéta Maggy avec un signe de tête approbateur. Mais quel bel hôpital ! C’est là qu’on est bien, n’est-ce pas ? Oh ! le bel endroit !

— Elle n’avait jamais eu un moment de tranquillité avant d’aller là, monsieur, reprit la petite Dorrit en se tournant vers Arthur et parlant bas ; aussi elle ne tarit pas quand on la met sur ce chapitre.

— Quels bons lits ! s’écria Maggy. Quelles limonades ! quelles oranges ! quelles délicieuses soupes ! quel vin ! quels bons morceaux de poulet ! Oh ! n’est-ce pas que c’est un endroit ravissant pour ceux qui peuvent y demeurer ?

— Aussi Maggy y est demeurée le plus longtemps qu’elle a pu, poursuivit sa petite mère du même ton qu’auparavant, comme si elle racontait une histoire pour amuser un enfant ; et enfin, lorsqu’on n’a plus voulu la garder, il a bien fallu qu’elle s’en allât. Alors, comme elle ne devait jamais avoir plus de dix ans tant qu’elle vivrait…

— Tant qu’elle vivrait, répéta Maggy.

— Et comme elle était très faible, si faible que, lorsqu’elle commençait à rire, elle ne pouvait plus se retenir… et c’était bien dommage. »

Maggy devient tout à coup très sérieuse.

« La grand’mère ne savait trop que faire d’elle, et pendant plusieurs années elle se montra très, très méchante. À la fin, avec le temps, Maggy commença à écouter ce qu’on lui disait, et à tâcher d’être bien sage et bien attentive et bien laborieuse ; et petit à petit on la laissa sortir et rentrer aussi souvent qu’elle voulait, et elle gagna assez pour se suffire à elle-même, et aujourd’hui elle se tire d’affaire toute seule. Et voilà, poursuivit la petite Dorrit en frappant de nouveau les deux grosses mains l’une contre l’autre, voilà toute l’histoire de Maggy, ainsi que Maggy peut vous l’affirmer elle-même ! »

Mais Arthur Clennam aurait deviné ce qui manquait pour compléter cette histoire, quand même il n’eût pas entendu ce nom de petite mère, quand même il n’eût pas vu Maggy caressant la main grêle et mignonne de sa protectrice, quand même il n’eût pas aperçu les larmes qui tremblaient dans ces gros yeux incolores, quand même il n’eût pas prêté l’oreille au sanglot qui avait étouffé le rire hébété de la protégée. Lorsque plus tard il songea à cette rencontre, il ne revit jamais dans sa pensée, sans attendrissement, cette sale porte cochère où le vent et la pluie s’engouffraient, et où la manne aux pommes de terre boueuses attendait qu’on les renversât ou qu’on les ramassât de nouveau. Jamais, jamais !

Leur promenade touchait presque à sa fin, et ils quittèrent l’endroit où ils s’étaient réfugiés pour prendre congé l’un de l’autre. Mais pour contenter Maggy, il ne fallut rien moins qu’une longue station à quelques pas de la prison, devant une boutique d’épicier, où elle les arrêta pour leur faire admirer ses connaissances littéraires. Elle savait à peu près lire, et elle énuméra assez correctement les grands chiffres (c’était à ceux-là qu’elle donnait la préférence) qui indiquaient les prix. Elle trébucha aussi, sans commettre trop d’erreurs, à travers diverses recommandations philanthropiques qui engageaient les passants à : essayez notre mélange,— essayez notre soushong ordinaire, — essayez notre péko à saveur orangée, qui peut soutenir la comparaison avec les thés les plus parfumés, tout en priant le public de se tenir en garde contre les charlatans du voisinage et les denrées falsifiées. Lorsque Arthur Clennam vit, à la légère rougeur qui animait le visage de la petite Dorrit chaque fois que Maggy devinait juste, combien elle prenait plaisir au succès de sa protégée, il sentit qu’il pourrait, s’il voulait, les tenir là, à convertir en bibliothèque à leur usage la montre de l’épicier, jusqu’à ce que la pluie et le vent fussent fatigués.

Enfin la cour extérieure de la geôle les reçut, et là, il dit adieu à la petite Dorrit. Bien petite, en effet : il l’avait toujours trouvée telle ; mais jamais elle ne lui avait paru plus petite que lorsqu’il la vit rentrer dans la loge de la prison, cette petite mère, suivie de sa grosse fille.

La porte de la cage s’ouvrit, et, lorsque le petit oiseau y fut rentré volontiers en battant des ailes, Arthur Clennam s’éloigna.



CHAPITRE X.

Renfermant toute la théorie de l’art de gouverner.


Nous n’apprendrons rien à personne en disant que le ministère des Circonlocutions est le plus important des ministères. Tout le monde sait cela. Nulle affaire publique, de quelque nature qu’elle soit, ne peut, sous aucun prétexte, faire un pas sans le consentement du ministère des Circonlocutions. Il faut toujours qu’il mette la main à la pâte dans les affaires publiques, soit qu’il s’agisse d’une énorme brioche ou d’un petit gâteau. Il est également impossible de faire l’acte le plus légal ou de redresser le tort le plus évident sans la permission expresse du ministère des Circonlocutions. Si on découvre jamais une seconde conspiration des poudres, trente minutes avant l’heure fixée pour mettre le feu à la mèche, personne ne se croira autorisé à empêcher le parlement de sauter, avant que le ministère des Circonlocutions ait nommé une vingtaine de commissions, expédié un boisseau de notes, plusieurs sacs de rapports officiels, et une correspondance peu grammaticale, mais assez volumineuse pour remplir un tombeau de famille.

Cette glorieuse administration a commencé à fonctionner dès que l’unique et sublime principe qui renferme, pour ainsi dire, tout l’art de gouverner un peuple, a été clairement révélé aux hommes d’État. Elle a été la première à étudier cette brillante révélation et à en appliquer la salutaire influence à tout l’engrenage des procédés officiels. S’agit-il de faire quelque chose, le ministère des Circonlocutions l’emporte sur toutes les administrations publiques dans l’art de reconnaître comment il faut s’y prendre… pour ne pas la faire.

Grâce à sa délicate intuition, grâce au tact avec lequel il met cette intuition à profit, grâce au génie qu’il déploie dans la pratique, le ministère des Circonlocutions est arrivé à éclipser toutes les autres administrations publiques ; et la situation publique s’est élevée jusqu’à… mais vous n’avez qu’à voir ce qu’elle est.

Il est vrai que l’art de ne pas faire les choses semble la principale étude et la grande affaire de toutes nos administrations publiques et de tous les hommes d’État qui entourent le ministère des Circonlocutions. Il est vrai que chaque nouveau président du conseil et chaque nouveau gouvernement qui arrivent au pouvoir, parce qu’ils ont soutenu qu’on aurait dû faire telle ou telle chose, ne sont pas plus tôt au pouvoir, qu’ils s’appliquent avec une vigueur incroyable à trouver le meilleur moyen de ne pas la faire. Il est vrai que les élections sont à peine terminées, que tous ces députés qui viennent de se démener comme des possédés sur les hustings, parce qu’on n’a pas fait telle ou telle chose, et qui ont sommé les amis de leur honorable adversaire de dire pourquoi on ne l’a pas faite, et qui ont affirmé qu’on doit la faire et qui se sont engagés à la faire faire ; il est vrai, dis-je, que chacun d’eux, une fois colloqué, se dépêche de rechercher les moyens de ne pas la faire. Il est vrai que les débats de la chambre des communes et de la chambre des lords, depuis le commencement jusqu’à la fin de chaque session, aboutissent invariablement à une discussion prolongée sur les moyens de ne pas la faire. Il est vrai qu’à l’ouverture de chacune de ces sessions, le discours du trône dit virtuellement : « Milords et Messieurs, vous avez une bonne dose de besogne à faire, et vous voudrez bien vous retirer chacun dans vos chambres respectives et disserter sur les meilleurs moyens de… ne pas la faire. » Il est vrai qu’à la fin de chacune de ces sessions, le discours du trône dit virtuellement : « Milords et Messieurs, vous venez de passer plusieurs mois pénibles à rechercher avec beaucoup de loyauté et de patriotisme les moyens de ne rien faire, et vous avez réussi ; et, après avoir demandé la bénédiction du ciel pour la prochaine récolte (naturelle et non politique, ne pas confondre), je vous invite à retourner dans vos foyers. » Tout cela est très vrai, j’en conviens, mais le ministère des Circonlocutions va beaucoup plus loin.

Car le ministère des Circonlocutions poursuit chaque jour sa morale mécanique, imprimant un mouvement perpétuel à ce tout-puissant rouage gouvernemental, grâce auquel on parvient à ne rien faire, à ne rien laisser faire. Car, dès qu’un fonctionnaire public est assez malavisé pour vouloir faire quelque chose et paraît, grâce à quelque accident incroyable, avoir la moindre chance d’y réussir, le ministère des Circonlocutions ne manque jamais de lui tomber dessus avec une note ou un rapport, ou une circulaire qui extermine du coup l’audacieux employé. C’est cet esprit d’aptitude universelle qui, petit à petit, a conduit le ministère des Circonlocutions à se mêler de tout. Mécaniciens, chimistes et physiciens, soldats, marins, pétitionnaires, auteurs de mémoires, gens ayant des griefs, gens voulant empêcher des griefs, redresseurs de torts, fripons, dupes, gens dont on refuse de récompenser le mérite, gens dont on refuse de punir l’incapacité ; tous sont enfouis pêle-mêle dans le ministère des Circonlocutions, sous des rames de papier tellière.

Une foule de gens se perdent dans le ministère des Circonlocutions. Des malheureux envers lesquels on a commis des injustices, ou qui arrivent chargés de projets pour le bien-être général (et ils feraient mieux de commencer par apporter des griefs tout faits, que d’employer cette recette britannique infaillible pour se créer de nouveaux sujets de plainte) ; qui, à force de temps et d’angoisses, ont traversé sains et saufs les autres administrations ; qui, d’après les règlements établis, ont été bousculés dans ce bureau-ci, éludés dans celui-là et évincés par cet autre, se voient enfin renvoyés au ministère des Circonlocutions pour ne plus reparaître jamais. Les commissions se rassemblent pour examiner la question, les secrétaires rédigent des minutes, les rapporteurs bredouillent, les ministres enregistrent, prennent des notes, paraphent, et on s’en tient là. En un mot, toutes les affaires du pays traversent le ministère des Circonlocutions, excepté celles qui n’en sortent jamais, et celles-là sont innombrables.

Parfois quelques esprits courroucés interpellent le ministre des Circonlocutions. Parfois des questions parlementaires, ou des motions ou des menaces de motions s’élèvent à ce sujet, émanées de démagogues assez vulgaires et assez ignorants pour soutenir que l’art de bien gouverner ne consiste pas à tout entraver. Alors quelque noble lord ou quelque très honorable gentleman, auquel est confié le soin de défendre le ministère des Circonlocutions, met dans sa poche une orange de discorde et transforme la chambre en un champ de bataille. Alors on le voit se lever en frappant la table d’une main indignée et combattre face à face l’honorable préopinant. Alors l’orateur ministériel se présente pour apprendre à l’honorable préopinant que l’administration des Circonlocutions, loin de mériter le plus léger blâme, est digne des plus grands éloges, et qu’on ne saurait lui en accorder assez ; que le ministère des Circonlocutions a toujours eu raison envers et contre tous, mais que jamais il n’a eu plus complétement raison qu’en cette occasion. Alors il affirme que l’honorable préopinant eût fait preuve de plus de goût, de plus de talent, de plus de raison, de plus de bons sens, de plus de… tous les lieux communs du dictionnaire… en laissant le ministère des Circonlocutions tranquille, et en n’ouvrant pas la bouche à ce sujet. Et enfin, l’œil fixé sur un souffleur diplomatique, appartenant au ministère des Circonlocutions et assis au-dessous de la barre de la chambre, il écrase l’honorable préopinant par le récit officiel de la manière dont les choses se sont passées. Il arrive toujours de deux choses l’une : ou bien le ministère n’a rien à dire pour sa défense et s’acquitte de cette tâche avec son habileté ordinaire, ou bien le noble orateur se trompe, pendant une moitié de son discours et oublie l’autre moitié ; mais cela n’empêche pas une majorité accommodante d’approuver la conduite du ministère des Circonlocutions.

Cette administration a fini par devenir une si admirable pépinière d’hommes d’État, que plusieurs lords, aux allures roides et imposantes, passent pour des prodiges surhumains dans la pratique des affaires, rien que pour avoir dirigé pendant quelque temps le ministère des Circonlocutions et s’y être exercés dans l’art de mettre partout et toujours des bâtons dans les roues. Quant aux prêtres et aux initiés inférieurs de ce temple politique, ledit système a eu pour résultat de les diviser en deux camps, jusqu’au dernier des garçons de bureau ; les uns regardent le ministère des Circonlocutions comme une institution divine qui a le droit absolu de tout entraver, tandis que les autres, affichant une incrédulité complète, le considèrent comme un abus flagrant.

Les Mollusques aident depuis longtemps à administrer le ministère des Circonlocutions, La branche Tenace Mollusque croit même avoir des droits acquis à tous les emplois de ce ministère, et elle se fâche tout rouge si quelque autre lignée fait mine de vouloir s’y installer. C’est une famille très distinguée que celle des Mollusques, et une famille très prolifique. Ses membres sont dispersés dans tous les bureaux publics et remplissent toutes sortes d’emplois officiels. Ou bien le pays est écrasé sous le poids des services rendus par les Mollusques, ou bien les Mollusques sont écrasés sous les bienfaits du pays ; on n’est pas tout à fait d’accord sur ce point. Les Mollusques ont leur opinion, le pays a la sienne.

M. Tenace Mollusque, qui, à l’époque en question, était chargé de préparer et de bourrer de renseignements l’homme d’État qui se trouvait alors à la tête du ministère des Circonlocutions (lorsque ce noble personnage ne se tenait pas très solidement en selle, par suite des coups de lance de quelque gredin de journaliste), avait plus de sang illustre dans les veines qu’il n’avait d’argent dans les poches. En sa qualité de Mollusque, il avait une place qui était une assez jolie petite sinécure ; et, toujours en sa qualité de Mollusque, il avait placé son fils Mollusque jeune dans son bureau. Malheureusement il avait épousé une miss des Échasses, aussi riche que lui sous le rapport du sang, mais aussi pauvre en fait de meubles ou d’immeubles, et de cette union étaient nés un fils et trois filles. Aussi, grâce aux besoins patriciens de Mollusque jeune, des trois demoiselles de Mme Mollusque, née des Échasses, et grâce à ses dépenses personnelles, M. Tenace Mollusque trouvait fort longs les intervalles qui s’écoulaient entre chaque payement trimestriel de son salaire ; circonstance qu’il ne manquait jamais d’attribuer à la lésinerie du pays.

Pour la cinquième fois, M. Arthur Clennam se présenta un matin au ministère des Circonlocutions et demanda à voir M. Tenace Mollusque. Les autres jours, il avait successivement attendu ce personnage dans une antichambre, dans une galerie vitrée, dans un salon d’attente et dans un passage à l’épreuve du feu, où l’administration semblait renfermer sa provision de courants d’air. Cette fois on ne répéta pas au solliciteur que M. Mollusque se trouvait en conférence avec le noble prodige qui dirigeait le ministère. On se contenta de lui dire qu’il était absent. On voulut bien, néanmoins, lui annoncer que Mollusque jeune, le satellite secondaire de cet astre imposant, était visible à l’horizon.

M. Clennam déclara qu’il désirait voir Mollusque jeune, et il le trouva en train de se roussir les mollets devant le foyer paternel, le dos appuyé contre la tablette de la cheminée. C’était une salle confortable, élégamment meublée à la mode de la haute bureaucratie : l’épais tapis, le bureau revêtu de cuir où l’on écrivait assis, le bureau revêtu de cuir où l’on écrivait debout, le formidable fauteuil, la chancelière, le paravent, les lettres déchirées, les boîtes à dépêches ornées d’étiquettes, comme autant de fioles médicinales, l’odeur prédominante de cuir et d’acajou, tout cela avait un certain air grandiose de boutique à ne rien faire qui donnait une idée majestueuse du Mollusque absent.

Le Mollusque présent, qui tenait encore à la main la carte de M. Clennam et paraissait fort jeune, avait les plus drôles de petits favoris pelucheux qu’on ait jamais vus. C’était un si maigre duvet que celui qui recouvrait son menton adolescent, qu’il ressemblait à un oiseau dont les plumes commencent à pousser ; et un observateur compatissant aurait pu craindre que ce poussin chétif ne mourût de froid, s’il n’avait pas eu la précaution de se roussir les mollets. Un charmant lorgnon était suspendu à son cou ; mais, par malheur, les yeux de l’employé avaient des orbites si plats et de petites paupières si flasques, que le lorgnon ne voulait pas lui tenir dans l’œil, et retombait sans cesse contre les boutons de son gilet avec un bruit sec qui molestait le porteur.

« Oh ! dites-moi : vous savez que mon père n’est pas là et ne sera pas là de toute la journée, dit Mollusque jeune. Est-ce quelque chose que je puisse faire ? »

(Clic ! Voilà le lorgnon qui tombe. Mollusque jeune, tout effrayé, cherche autour de lui sans pouvoir le retrouver.)

« Vous êtes bien bon, répond Arthur Clennam ; mais je désire parler à M. Tenace Mollusque.

— Mais dites donc ! Vous n’avez pas d’audience, vous savez, » riposte Mollusque jeune.

(Il retrouve son lorgnon et le rajuste.)

« Non ! c’est justement une audience que je désire.

— Mais dites donc ! Voyons un peu : s’agit-il d’une affaire publique ? » demande Mollusque jeune.

(Clic ! Voilà le lorgnon qui tombe encore. Mollusque jeune est tellement occupé à le chercher, que, pour le moment, M. Clennam juge inutile de répondre.)

« S’agit-il, reprend Mollusque jeune, remarquant le teint hâlé du solliciteur, s’agit-il de… tonnage… ou de quelque chose de ce genre-là ? »

(En attendant la réponse, il ouvre son œil droit avec sa main et y colle son monocle d’une façon si inflammatoire, que l’œil se met à pleurer atrocement.)

« Non ; il ne s’agit pas de tonnage.

— Voyons donc un peu. S’agit-il d’une affaire personnelle ?

— Je ne sais vraiment pas au juste. Il est question d’un M. Dorrit.

— Dites donc, vous n’avez qu’une chose à faire, savez-vous ! Passez chez nous, si vous allez de ce côté-là : 24, Mews-Street, Grosvenor-Square. Mon père a une attaque de goutte qui le retient à la maison. »

(Il est clair que le malavisé Mollusque jeune devient aveugle de l’œil qui retient le lorgnon, mais la bonté l’empêche de rien changer quant à présent aux dispositions qu’il a prises avec tant de peine.)

« Merci. J’y vais de ce pas. Bonjour. »

Mollusque jeune est tout déconcerté, car il ne s’imaginait pas le moins du monde qu’on songerait à suivre son conseil.

« Êtes-vous bien sûr, demande-t-il, ne renonçant qu’à regret à l’idée lumineuse qui lui était d’abord venue, et rappelant le visiteur, dont la main se trouvait déjà sur la porte, qu’il ne s’agit pas de tonnage ?

— Parfaitement sûr. »

Après avoir donné cette assurance, M. Clennam se retira afin de poursuivre ses investigations, se demandant ce qui serait advenu dans le cas où il aurait en effet été question de tonnage.

Mews-Street, Grosvenor-Square, n’est pas tout à fait Grosvenor-Square, mais il ne s’en faut pas de beaucoup ; et pourtant, malgré ce voisinage aristocratique, c’est une piteuse petite rue où l’on ne voit guère que des murs de clôture, des écuries, des remises surmontées de greniers habités par des familles de cochers, lesquelles ont la manie de sécher le linge en plein air, et de décorer l’allège des fenêtres avec des barrières de péage en miniature. Le ramoneur en vogue de ce quartier distingué habite au fond de cette impasse, non loin d’un établissement très fréquenté le matin et à l’heure du crépuscule, pour la vente de bouteilles d’occasion et de graisses de cuisine. Les baraques de polichinelle viennent s’appuyer contre les murs de clôture de Mews-Street, tandis que les directeurs de ces théâtres vont dîner ailleurs ; et les chiens du voisinage se donnent dans cette même localité des rendez-vous auxquels ils se gardent bien de manquer. Néanmoins il existe à l’entrée de Mews-Street deux ou trois bicoques où l’on étouffe faute d’air, mais qui se louent à des prix fabuleux, parce que ce sont des dépendances infimes du quartier fashionable. Dès qu’une de ces horribles petites cages à poulets est à louer (ce qui arrive très rarement, car elles sont très recherchées), l’agent chargé de la location la désigne dans les annonces comme une résidence de gentleman, située dans le quartier aristocratique, habitée uniquement par the elite of the beau monde.

Si une résidence digne d’un gentleman, et strictement renfermée dans l’étroite limite ci-dessus mentionnée, n’eût pas été un des accessoires obligés du sang des Mollusques, le chef de la branche Tenace Mollusque aurait pu choisir partout ailleurs, parmi au moins… mettons un chiffre rond… dix mille maisons, un logis cinquante fois plus commode et trois fois moins coûteux. Quoi qu’il en soit, M. Tenace Mollusque, se trouvant fort gêné dans les étroites limites de la résidence aristocratique qu’il payait si cher, s’écriait que c’était la faute du pays, et y trouvait une nouvelle preuve de la lésinerie nationale.

Arthur Clennam s’arrêta devant une maison resserrée, d’une architecture bizarre, à façade cintrée, et dont le petit fossé destiné à éclairer la cuisine souterraine avait l’air d’une poche de gilet humide : c’était là le n° 24 de Mews-Street (attenant à) Grosvenor-Square. À en juger par l’odorat, cette maison ressemblait en quelque sorte à une bouteille d’essence concentrée de fumier ; et, lorsque le valet de pied vint ouvrir, il sembla qu’on débouchait le flacon.

Le valet de pied en question était aux valets de pied de Grosvenor-Square ce que les maisons de Mews-Street sont à celles de Grosvenor-Square. Il était très bien dans son genre, mais c’était le genre d’un domestique d’impasses et d’escaliers dérobés. Sa splendeur n’était pas sans un certain mélange de malpropreté ; son teint et sa corpulence avaient eu à souffrir de l’état atmosphérique de son office. Une fluidité jaunâtre gâtait l’expression de sa physionomie au moment où il daigna ouvrir la porte… je veux dire lorsqu’il fit sauter le bouchon pour mettre le flacon sous le nez de M. Clennam.

« Veuillez remettre cette carte à M. Tenace Mollusque, et lui dire que je viens de voir M. Mollusque jeune, qui m’a engagé à passer ici. »

Le valet de pied (qui avait sur les parements de ses poches tant de larges boutons aux armes des Mollusques, qu’on pouvait croire qu’il portait sur lui l’argenterie et les joyaux de la famille, tous soigneusement boutonnés), réfléchit un instant en regardant la carte, puis il dit : « Entrez. » Il fallut quelque présence d’esprit pour obéir à cette injonction, sans se cogner contre la porte intérieure de l’antichambre et sans rouler de là jusqu’au bas de l’escalier de la cuisine, au milieu de la confusion morale et de l’obscurité physique causées par cette entrée difficile. Le visiteur, grâce au ciel, débarqua sain et sauf sur le paillasson de l’antichambre.

Le valet de pied continuant à dire : « Entrez, » le visiteur continua à le suivre. À la seconde porte, nouveau flacon, nouveau bouchon. Le nez d’Arthur dégusta à cette autre fiole un mélange de provisions concentrées et de lavures de vaisselle. Après une légère escarmouche dans l’étroit passage, occasionnée par une bévue du valet, qui ouvrit de confiance la porte d’une lugubre salle à manger, et qui, en reconnaissant avec consternation qu’elle n’était pas habitée, recula en désordre, au risque d’écraser les pieds du visiteur, ce dernier fut enfermé, tandis qu’on l’annonçait, dans un petit salon de derrière tout moisi. Là il fut à même de respirer à la fois les parfums rafraîchissants des deux flacons combinés, avec la vue d’un pan de mur éloigné de trois pieds, qui n’admettait qu’un jour de souffrance. Il se demandait, pour se distraire, s’il était possible qu’il y eût en Angleterre beaucoup de familles Mollusques assez serviles pour se condamner à habiter de pareils trous.

M. Mollusque voulait bien le recevoir, « Monsieur veut-il se donner la peine de monter ? » Monsieur voulut bien, et il le prouva en montant tout de suite ; et dans le salon il trouva, le pied étendu sur un tabouret, M. Mollusque en personne, image vivante et frappante de l’art de rien, rien, rien.

M. Mollusque datait d’une époque plus propice, d’une époque où le pays montrait moins de lésinerie, et où le ministre des Circonlocutions était moins importuné qu’aujourd’hui. De même qu’il entourait le col du pays d’innombrables rouleaux de ficelle rouge et de paperasses bureaucratiques, de même il entourait son propre cou d’innombrables rouleaux de cravate blanche. Ses manchettes et son faux-col avaient une majesté écrasante ; sa voix et ses manières ne faisaient pas moins d’effet. Il portait une grosse chaîne de montre et des breloques, un habit trop serré, un gilet idem, des pantalons qui ne faisaient pas un pli, et des bottes d’une roideur admirable. En somme, il était superbe, massif, accablant et inabordable. On eût dit qu’il avait posé toute sa vie devant sir Thomas Lawrence.

« M. Clennam, je crois ? dit M. Tenace Mollusque. Prenez un siège. »

M. Clennam prit un siège.

« Vous êtes venu plusieurs fois, si je ne me trompe, me demander aux Circonlocutions ? » Dans sa bouche ce dernier mot avait une longueur d’environ vingt-cinq syllabes.

« J’ai pris cette liberté. »

M. Mollusque salua d’une façon solennelle, comme qui dirait :

« C’est une liberté, je n’en disconviens pas ; prenez encore la liberté de m’expliquer votre affaire.

— Permettez-moi de vous dire tout d’abord que je viens de passer quelques années en Chine, que je suis presque un étranger dans mon propre pays, et que ce n’est pas un motif d’intérêt personnel qui me dicte la question que je vais vous faire. »

M. Mollusque tambourina légèrement sur la table qui se trouvait près de lui, comme s’il se fût mis à poser pour un second artiste à lui inconnu, et qu’il eût voulu lui adresser cette recommandation tacite :

« Si vous voulez bien avoir la complaisance de me représenter avec l’expression de dignité que je viens de donner à ma physionomie, vous m’obligerez.

— J’ai rencontré dans la prison de la Maréchaussée un prisonnier du nom de Dorrit, qui se trouve là depuis bien [des] années. Je désire me renseigner sur l’état de ses affaires, qui me semblent fort embrouillées, afin de voir s’il n’y aurait pas moyen d’améliorer sa position après une si longue captivité. On m’a désigné M. Tenace Mollusque comme un des créanciers les plus influents. Ce renseignement est-il exact ? »

Comme le ministère des Circonlocutions avait pour principe de ne jamais donner une réponse catégorique, sous quelque prétexte que ce fût, M. Mollusque se contenta de répondre :

« C’est possible.

— Comme représentant de l’État, ou comme simple particulier ?

— Il est possible, monsieur, répondit M. Mollusque, que le ministère des Circonlocutions ait conseillé… cela est possible, je n’affirme rien… de poursuivre certaine réclamation que l’État a pu élever, par suite de la faillite d’une compagnie ou d’une association dont cette personne a pu faire partie. Il se peut que cette question ait été soulevée au ministère des Circonlocutions, dans le cours officiel des affaires ; il se peut que le ministère ait rédigé ou confirmé une note conseillant de poursuivre ladite personne.

— Alors je dois supposer que les faits se sont ainsi passés ?

— Le ministère des Circonlocutions, répondit M. Mollusque, n’est responsable des suppositions de qui que ce soit.

— Oserai-je vous demander où je puis obtenir des renseignements officiels sur l’état réel de la question ?

— Il est loisible, répliqua M. Mollusque, à tout membre du… public… (il ne prononçait qu’avec répugnance le nom de cette obscure corporation, qu’il regardait comme son ennemie personnelle) d’adresser une requête au ministre des Circonlocutions. On peut se faire indiquer quelles sont les formalités indispensables à suivre, en s’adressant au bureau spécial de ce ministère.

— Quel est ce bureau ?

— Monsieur, répliqua M. Mollusque, tirant un cordon de sonnette, on vous l’indiquera au ministère, auquel je dois vous renvoyer, si vous désirez obtenir une réponse formelle à cette question.

— Pardonnez-moi si j’ajoute…

— Le ministère est ouvert au… public (M. Mollusque a toujours du mal à prononcer ce mot impertinent), pourvu que le… public observe les formes officielles ; si le… public n’observe pas ces formes, c’est le public qui a tort. »

M. Mollusque fit un salut profond, salut d’homme du monde offensé, de bureaucrate offensé, et d’habitant du quartier fashionable non moins offensé, ces trois personnes ne formant qu’un seul et même individu. M. Clennam lui rendit son salut et fut reconduit jusqu’à la porte de Mews-Street par le valet de pied aux joues flasques.

Dans cette extrémité Arthur Clennam résolut, afin de s’exercer à la persévérance, de retourner au ministère des Circonlocutions, et d’essayer quelle satisfaction il pourrait tirer d’une seconde visite. Il s’y présenta donc de nouveau et envoya une seconde carte à Mollusque jeune, par un garçon de bureau, qui trouva très mauvais que le solliciteur se fût permis de revenir, d’autant plus qu’il était en train de manger des pommes de terre au jus derrière un paravent, auprès de la cheminée de l’antichambre.

Il obtint une nouvelle audience de Mollusque fils, et trouva le jeune gentleman occupé cette fois à se roussir les genoux et à bâiller, en invoquant quatre heures, qui s’obstinaient à ne pas sonner.

« Dites donc ! voyez-vous ! vous vous accrochez à nous d’une satanée façon, » remarqua Mollusque jeune, regardant par-dessus son épaule.

« Je veux savoir…

— Dites donc ! ma parole d’honneur, il ne faut pas venir comme ça chez nous pour nous dire que vous voulez savoir, vous savez, interrompit d’un ton de remontrance Mollusque jeune, qui se retourna en ajustant son lorgnon.

— Je veux savoir, répéta Arthur Clennam, qui s’était décidé à adopter une formule laconique et à ne pas sortir de là, d’une façon précise la nature de la réclamation que l’État élève contre un prisonnier pour dettes du nom de Dorrit.

— Dites donc ! voyez-vous ! vous allez vraiment trop vite, savez-vous ! Et vous n’avez pas même une lettre d’audience, s’écria Mollusque Jeune, comme si l’affaire commençait à devenir très sérieuse.

— Je veux savoir… » reprit Arthur. Et il répéta sa question. Mollusque Jeune le regarda en ouvrant de grands yeux, jusqu’à ce que son lorgnon fût tombé, puis il recommença le même manège.

« Vous n’avez pas le droit de faire de ces choses-là, reprit-il enfin avec tous les symptômes d’une faiblesse excessive, voyez-vous ! Qu’entendez-vous par-là ? Vous disiez tout à l’heure que vous ne saviez pas s’il s’agissait ou non d’une affaire publique.

— Je viens de m’en assurer, répliqua le solliciteur, et je veux savoir… » Et il répéta encore sa monotone question.

Cette redite eut pour résultat d’affaiblir de plus en plus le jeune Mollusque, qui s’écria de nouveau :

« Voyez-vous ! ma parole d’honneur, il ne faut pas venir chez nous pour nous dire que vous voulez savoir, vous savez ! »

Là-dessus Arthur Clennam répète sa question dans les mêmes termes et sur le même ton, ce qui fait que le jeune Mollusque devient un merveilleux modèle de découragement et d’impuissance.

« Eh bien, voyez-vous ! ce que vous avez de mieux à faire, c’est de demander au secrétariat, » dit-il enfin, se glissant vers le cordon de la sonnette, qu’il tira. Le garçon de bureau qui avait fini de manger les pommes de terre au jus, répondit à cet appel. « Jenkinson, ajouta Mollusque, conduisez chez M. Wobbler. »

Arthur Clennam, s’étant imposé la tâche de prendre d’assaut le ministère des Circonlocutions, et décidé à ne pas reculer, accompagna le garçon de bureau à un autre étage, où ce fonctionnaire lui désigna le bureau de M. Wobbler. Il entra dans cet appartement et trouva deux gentlemen, assis en face l’un de l’autre à une table spacieuse et commode. L’un d’eux était occupé à polir un canon de fusil avec son foulard, tandis que l’autre étendait de la marmelade sur une tartine de pain, avec un couteau à papier.

« M. Wobbler ? » demanda le solliciteur.

Les deux gentlemen levèrent les yeux et le regardèrent un instant, surpris de tant d’audace.

« … De sorte qu’il a pris le chemin de fer, dit l’employé armé d’un fusil, qui parlait très lentement, et il est parti pour la campagne de son cousin, emmenant le chien avec lui. Un vrai bijou, que ce chien : il a sauté à la gorge de l’individu chargé de le mettre dans le wagon des bêtes, et aux jambes du conducteur qui est venu le faire sortir. Une fois là-bas, notre homme a rassemblé une demi-douzaine d’individus dans une grange avec une bonne provision de rats, et compté combien le chien mettait de temps à les happer. Voyant que le chien s’en tirait on ne peut mieux, il a organisé un combat et parié des sommes folles pour le chien. Mais voilà qu’au jour dit on a graissé la patte du garde, mon cher ; il aura grisé la bête, et le maître de la bête a été refait : il ne lui est pas resté un penny.

— M. Wobbler ? » demanda le solliciteur.

Le gentleman qui étendait la marmelade répondit sans lever les yeux : « Comment se nomme le chien ?

Charmant, répliqua l’autre ; son maître prétend qu’il ressemblait étonnamment à la vieille tante dont il compte hériter… surtout quand elle est ivre.

— M. Wobbler ? » répéta le solliciteur.

Les deux gentlemen restèrent quelques minutes à rire. Le gentleman au fusil, trouvant après inspection que le canon avait un éclat satisfaisant, demanda l’avis de son collègue ; confirmé par celui-ci dans son opinion, il remit cette partie de l’arme à sa place dans la boîte qui se trouvait devant lui, prit la crosse et commença à la polir, sifflant à mi-voix.

« M. Wobbler ? redemanda le solliciteur.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit alors M. Wobbler, la bouche pleine.

— Je veux savoir… » Et Arthur Clennam expliqua machinalement ce qu’il voulait.

« Peux pas vous dire, remarqua M. Wobbler, qui semblait adresser la parole à sa tartine ; n’en al jamais entendu parler ; ça ne me regarde pas. Demandez à M. Clive, seconde porte à gauche, dans le couloir voisin.

— Peut-être me fera-t-il la même réponse.

— Probablement. N’en sais rien, » répliqua M. Wobbler.

Le solliciteur s’éloigna, et il était déjà dans le corridor lorsque le gentleman au fusil lui cria :

« Eh ! m’sieur ! Eh là-bas ! »

Le solliciteur revint.

« Fermez donc votre porte : vous nous envoyez un satané courant d’air ! »

M. Clennam n’eut que quelques pas à faire pour arriver à la seconde porte à droite dans le couloir voisin. Dans ce bureau-là il trouva trois employés : numéro un n’avait pas grand’chose à faire ; numéro deux se croisait les bras ; numéro trois regardait par la fenêtre en bâillant. Ils semblaient néanmoins prendre une part plus directe que les autres dans l’exécution efficace du grand principe de ce ministère, car il y avait là une imposante porte à deux battants, qui communiquait avec un appartement intérieur où les chefs du bureau des Circonlocutions paraissaient tenir conseil, d’où il sortait une effrayante quantité de papiers, et où il en entrait une quantité non moins effrayante. C’était un va-et-vient presque incessant, dont un autre employé, le numéro quatre, était l’instrument actif.

« Je veux savoir, » dit Arthur Clennam, qui répéta sa demande avec le même ton d’orgue de barbarie. Numéro un le renvoya à numéro deux, et celui-ci l’ayant engagé à s’adresser à numéro trois, il eut l’occasion de répéter trois fois sa formule avant qu’on s’accordât pour le renvoyer au numéro quatre, auquel il redit sa phrase stéréotypée.

Numéro quatre était un jeune et joli garçon, à l’air vif et aimable. Il appartenait à la famille Mollusque, mais à une branche plus animée de cette noble race, et il répondit avec la plus grande aisance :

« Oh ! vous feriez mieux de ne pas vous casser la tête à ça, croyez-moi.

— Ne pas me casser la tête !

— Oui ! je vous conseille de perdre votre temps d’une façon moins assommante. »

C’était là une manière si nouvelle d’envisager la chose, qu’Arthur Clennam ne sut trop comment prendre l’avis qu’on lui donnait.

« Vous pouvez continuer si ça vous amuse. Je puis vous donner un tas d’imprimés officiels à remplir. Prenez-en une douzaine si vous voulez ; mais vous n’aurez jamais la patience d’aller jusqu’au bout, continua numéro quatre.

— Est-il donc impossible d’obtenir ces renseignements ? Pardonnez mon importunité ; mais je suis presque un étranger.

— Je ne dis pas que c’est impossible, répliqua numéro quatre avec un sourire plein de franchise ; je n’émets aucune opinion à cet égard. Je crois seulement que vous n’aurez pas la patience d’aller jusqu’au bout. Je présume que votre homme aura soumissionné quelque fourniture et qu’il aura failli à ses engagements. Est-ce ça ?

— Je n’en sais vraiment rien.

— Allons ! vous pouvez toujours vous renseigner là-dessus. Ensuite vous tâcherez de savoir quel bureau a adjugé la fourniture, et alors on vous donnera les détails.

— Pardon ; mais comment obtiendrai-je cette première indication ?

— Ma foi, vous… vous le demanderez jusqu’à ce qu’on vous réponde. Lorsqu’on vous aura répondu, vous adresserez une lettre à ce bureau (d’après le modèle que vous tâcherez de vous faire indiquer) pour obtenir la permission d’envoyer une requête au secrétariat. Il sera pris acte de votre demande dans ce bureau, qui devra la renvoyer pour être enregistrée au secrétariat, qui devra la transmettre à un autre bureau qui, après l’avoir apostillée, devra la renvoyer pour être contre-signée par un autre bureau, et alors votre demande se trouvera régularisée. Vous saurez la marche qu’aura suivie votre requête en demandant à chaque bureau jusqu’à ce qu’on vous réponde.

Arthur Clennam ne put s’empêcher de remarquer que c’était un drôle de moyen d’avancer les affaires.

Cette observation amusa beaucoup le gracieux petit Mollusque, qui ne pouvait pas se figurer qu’on fût assez naïf pour conserver le moindre doute à cet égard. Cet actif petit Mollusque savait fort bien qu’on aurait dû suivre une tout autre marche. Ce léger petit Mollusque avait étudié l’engrenage des Circonlocutions en qualité de secrétaire particulier, afin d’être préparé à sauter sur le premier emploi lucratif qui pourrait se présenter, et il comprenait parfaitement que ce ministère était une jonglerie politico-diplomatique, qui avait pour but d’aider les bureaucrates à tenir le vulgaire à distance. Bref, cet élégant petit Mollusque ne pouvait manquer de devenir un homme d’État et de se distinguer dans cette carrière.

« Quand l’affaire se trouvera régulièrement instruite devant un bureau quelconque, poursuivit ce brillant petit Mollusque, vous surveillerez de temps en temps ce bureau-là. Lorsqu’elle sera régulièrement instruite devant tel autre bureau, vous visiterez de temps en temps ce bureau-là. Nous aurons à en référer à droite et à gauche, et quand nous l’aurons attribuée à quelqu’un, vous aurez à surveiller ce quelqu’un-là. Quand on nous la renverra, alors c’est nous que vous ferez bien de surveiller. Quand l’affaire aura l’air de s’arrêter en route, vous aurez à donner un coup d’épaule. Lorsque vous aurez écrit à ce bureau-ci ou à ce bureau-là sans obtenir de réponse, ce que vous aurez de mieux à faire, c’est de… continuer à écrire. »

Arthur Clennam parut très indécis. « Dans tous les cas, dit-il, je vous remercie de votre politesse.

— Pas du tout, répliqua cet aimable petit Mollusque. Vous n’avez qu’à essayer ; venez si cela vous amuse. Rien ne vous obligera à continuer si vous vous sentez fatigué. Vous ferez bien d’emporter un tas d’imprimés… Remettez-lui un tas d’imprimés à remplir. »

Ayant donné cet ordre au numéro deux, ce pétillant petit Mollusque prit une nouvelle poignée de lettres des mains des numéros un et deux, et emporta ces documents dans le sanctuaire, afin de les offrir aux idoles qui dirigeaient le ministère des Circonlocutions.

Arthur Clennam mit les imprimés dans sa poche d’un air assez sombre, et redescendit le long couloir et le long escalier. Il était arrivé auprès de la porte à battants mobiles qui s’ouvre sur la rue, et attendait avec impatience que deux personnes qui se trouvaient devant lui lui permissent d’avancer, lorsque la voix de l’une d’elles résonna familièrement à son oreille. Il regarda l’orateur et reconnut M. Meagles. M. Meagles, qui avait le teint très animé, plus animé que vingt voyages n’auraient pu faire, tenait au collet un homme de petite taille qui se trouvait là, et lui criait :

« Sortons, gredin, sortons ! »

Ce langage, dans la bouche de M. Meagles, paraissait si étrange, c’était un spectacle si inattendu de voir M. Meagles ouvrir d’un coup de pied les battants de la porte, et entraîner dehors son compagnon, qui avait l’air très inoffensif, que Clennam demeura un instant immobile, échangeant avec le concierge un regard de mutuelle surprise. Il se hâta de la suivre et le vit descendre la rue à côté de son adversaire. Arthur eut bientôt rejoint son ancien compagnon de voyage. Le visage irrité que M. Meagles tourna vers lui se rasséréna, dès qu’il reconnut à qui il avait affaire, et il lui tendit amicalement la main.

« Comment vous portez-vous ? s’écria M. Meagles. Comment ça va-t-il ? Je ne fais que d’arriver. Charmé de vous voir !

— Et moi, ravi de vous retrouver.

— Merci, merci !

— Mme Meagles et votre fille ?…

— Se portent à merveille, répondit M. Meagles. Je voudrais seulement que vous m’eussiez rencontré moins animé. »

Quoique la température fût loin d’être chaude, M. Meagles était si échauffé qu’il attirait l’attention des passants, d’autant plus qu’il venait de s’appuyer contre une grille, d’ôter son chapeau et sa cravate pour essuyer vigoureusement son crâne et son visage fumants, ses oreilles et son cou tout rouges, sans se soucier le moins du monde de l’opinion publique.

« Ouf ! reprit M. Meagles, se rhabillant. Cela m’a fait du bien. J’ai moins chaud maintenant.

— Vous venez d’être agacé, monsieur Meagles. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Attendez un instant, et je vous le dirai. Avez-vous le temps de faire un tour dans le parc ?

— Autant de tours qu’il vous plaira.

— Eh bien ! venez… Ah ! oui, regardez-le. C’est un individu qui mérite bien qu’on le regarde. »

M. Clennam avait par hasard tourné les yeux vers le criminel que M. Meagles avait saisi au collet d’une manière si furibonde. Ce criminel n’avait rien de remarquable ni dans sa taille ni dans sa mise ; c’était tout bonnement un homme assez court, trapu, ordinaire, dont les cheveux grisonnaient et dont la physionomie était traversée par des lignes profondes que la réflexion y avait gravées comme sur un bois dur. Ses vêtements noirs étaient très convenables, quoique un peu poudreux ; il avait l’air de quelque industriel passé maître dans son état. Il tenait à la main un étui à lunettes qu’il tournait et retournait, tandis qu’on parlait de lui, avec cette souplesse de pouce qu’on ne rencontre guère que chez les gens habitués à manier des outils.

« Restez avec nous, dit M. Meagles d’un ton menaçant, et je vais vous présenter tout à l’heure. Allons, en route ! »

Tandis qu’ils se dirigeaient vers le parc par le chemin le plus court, Clennam, assez étonné, se demanda ce que l’inconnu, qui obéissait avec la plus grande docilité, pouvait avoir fait. À en juger d’après les apparences, on ne pouvait pas le soupçonner d’avoir été surpris cherchant à soustraire le foulard de M. Meagles. Il n’avait pas non plus l’air querelleur ni emporté. Son extérieur annonçait, au contraire, un homme calme, simple et sans prétention ; il ne cherchait pas à s’échapper ; il semblait bien un peu découragé, mais il ne témoignait ni honte ni repentir. Si c’était là un criminel, il fallait que ce fût un hypocrite incorrigible ; mais s’il n’avait commis aucun délit, M. Meagles lui aurait-il sauté au collet en sortant du ministère des Circonlocutions ? Arthur reconnut bien vite que si cet homme était pour lui une énigme, il n’embarrassait pas moins M. Meagles ; car leur conversation, durant le court trajet du ministère au parc, fut fort décousue. Le regard de M. Meagles se dirigeait constamment vers l’inconnu, même lorsqu’ils causaient de toute autre chose.

Enfin, quand ils furent arrivés sous les arbres, M. Meagles s’arrêta brusquement et dit :

« Monsieur Clennam, faites-moi le plaisir de regarder cet homme : il s’appelle Doyce, Daniel Doyce. Vous ne devineriez jamais que cet homme est un insigne gredin, n’est-ce pas ?

— Non, certainement. »

La question était embarrassante, faite en présence de celui dont il s’agissait.

« Non, vous ne vous en seriez pas douté ; je le sais bien. Vous ne devineriez pas que c’est un grand criminel ?

— Non.

— Non ? Eh bien ! vous avez tort : cet homme est un grand criminel. Quel crime croyez-vous qu’il ait commis ? Est-ce un assassin, un homicide par imprudence, un incendiaire, un faussaire, un escroc, un voleur avec effraction, un voleur de grands chemins, un filou, un conspirateur, un concussionnaire ?

— Je crois, répliqua Arthur Clennam, remarquant un faible sourire sur le visage de Daniel Doyce, qu’il n’est rien de tout cela.

— Et vous avez raison, dit Meagles ; mais il est habile, et il a voulu que son habileté profitât à son pays. Il n’en a pas fallu davantage pour faire de lui un grand criminel. »

Arthur regarda celui dont on parlait, lequel se contenta de hocher la tête.

« Ce Doyce que voilà, continua M. Meagles, est mécanicien-forgeron et ingénieur. Il ne fait pas énormément d’affaires, mais il est d’une habileté bien connue. Il y a une douzaine d’années, il perfectionna une invention par un procédé secret très curieux qui est d’une grande importance pour son pays et pour ses semblables. Je ne vous dirai pas combien d’argent cette invention lui a coûté, ni combien d’années il y a perdues, mais voilà bien douze ans qu’il l’a enfin perfectionnée. C’est bien douze ans, hein ? demanda M. Meagles en s’adressent à Doyce. Il n’y a pas au monde d’être plus agaçant que celui-là, il ne se plaint jamais !

— Oui ; il y a un [peu] plus de douze ans.

— Un peu plus ! répéta M. Meagles. Et cela ne vous exaspère pas ? Allons, monsieur Clennam, je reviens à mon histoire. Doyce s’adresse au gouvernement. Dès ce moment il est devenu un malfaiteur de l’humanité ! Oui, monsieur, poursuivit M. Meagles, tout prêt à s’échauffer encore outre mesure. Dès ce moment il cesse d’être un honnête citoyen pour devenir un criminel. À dater de ce jour, on le traite comme un homme qui a commis quelque action infernale. C’est un homme à éviter, à repousser, à intimider, à tourner en ridicule. Ce jeune employé de bonne famille le renvoie à cet autre vieil employé de bonne famille, qui le renvoie au premier, qui recommence le même exercice ; son temps, sa fortune ne lui appartiennent plus ; il est mis hors la loi et on a le droit de se débarrasser de lui par tous les moyens possibles. »

M. Clennam, grâce à l’expérience qu’il venait d’acquérir lui-même, fut beaucoup moins incrédule que M. Meagles ne l’aurait cru.

« Doyce, au lieu de vous amuser à tourner votre étui à lunettes entre vos doigts, s’écria M. Meagles, parlez et racontez à M. Clennam ce que vous m’avez avoué.

— Il n’est que trop vrai qu’on m’a un peu traité, dit l’inventeur, comme une espèce de malfaiteur. Lorsqu’il m’a fallu perdre mon temps dans les divers bureaux, on m’y a toujours reçu comme si je commettais un crime en osant m’y présenter. Plus d’une fois, afin de ne pas me décourager tout à fait, j’ai été obligé de réfléchir que je n’avais réellement rien fait pour mériter de figurer dans les causes célèbres ; que je cherchais, au contraire, à procurer au pays une grande économie dans l’intérêt du progrès.

— Là ! fit M. Meagles. Vous voyez si j’ai rien exagéré ! Maintenant vous pourrez croire ce qu’il me reste à vous dire. »

Ce préambule terminé, M. Meagles raconta la fin de l’histoire : cette histoire stéréotypée, qui a fini par devenir ennuyeuse ; cette histoire inévitable du solliciteur, que nous savons tous par cœur. Il raconta comme quoi, après des courses et une correspondance interminables, après une foule d’impertinences, d’ignorances et d’insultes, leurs Seigneuries avaient rédigé une minute, n° 3472, autorisant le coupable à faire certaines expériences à ses propres frais ; comme quoi ces expériences eurent lieu devant un comité de six vieux et nobles invalides, dont deux étaient trop aveugles pour rien voir, deux autres trop sourds pour rien entendre, le cinquième trop boiteux pour y aller voir, et le dernier trop borné pour y rien comprendre, comme quoi, avec les années, les impertinences, les ignorances et les insultes augmentèrent ; comme quoi Leurs Seigneuries rédigèrent alors une minute, n° 5103, par laquelle ils soumirent la question au ministère des Circonlocutions ; comme quoi le ministère, après les délais de rigueur, avait repris l’affaire, absolument comme s’il se fût agi d’une nouveauté de la veille, et dont personne n’avait encore entendu parler ; comment ils gâchèrent l’affaire, l’embrouillèrent, la ressassèrent ; comme quoi les impertinences, les ignorances et les insultes furent multipliées par tous les chiffres de la table de Pythagore ; comme quoi l’invention fut renvoyée à l’examen de trois Mollusques et de leur cousin Des Échasses, qui n’en savaient pas le premier mot, et dont le cerveau rebelle ne put rien y comprendre, si bien qu’ils s’en lassèrent et constatèrent des impossibilités matérielles dans le rapport qu’ils firent à ce sujet ; comme quoi le ministère des Circonlocutions déclara dans une minute, n° 8740, qu’il ne voyait aucun motif pour revenir sur la décision de Leurs Seigneuries ; comme quoi le ministère des Circonlocutions, étant prévenu que Leurs Seigneuries n’avaient rien décidé du tout, avait mis l’affaire de côté ; comme quoi, le matin même, il y avait eu audience finale avec le chef auguste de ce ministère, et comme quoi le chef, tout bien considéré, vu les circonstances et envisageant la question sous toutes ses faces, était d’avis qu’il n’y avait que deux choses à faire : se tenir tranquille ou recommencer tout sur nouveaux frais.

« Sur ce, dit M. Meagles, en ma qualité d’homme pratique, en présence du ministre et de son cabinet, j’ai saisi Doyce au collet, je lui ai dit que je voyais clairement que c’était un infâme gredin, un traître conspirant contre le repos du gouvernement, et je l’ai entraîné ainsi jusqu’à la porte d’entrée du ministère, afin que le concierge même vît que j’étais un homme pratique, et que j’appréciais la manière dont la sagesse officielle rend justice aux gredins de son espèce. Et voilà ! »

Si ce léger petit Mollusque de tantôt se fût trouvé là, peut-être leur eût-il franchement avoué que le ministère des Circonlocutions avait atteint le but qu’il se proposait ; que tout ce que les Mollusques désirent, c’est de s’accrocher aussi longtemps que possible au vaisseau national ; qu’arranger, alléger, nettoyer ledit vaisseau, ce serait les jeter à la mer, et qu’il n’y avait qu’une manière de les y jeter, c’était de faire sombrer le vaisseau tandis qu’ils continuent à s’y accrocher ; pour ce qui était de ça, c’était l’affaire du pays et non la leur.

« Là ! fit M. Meagles, maintenant vous connaissez l’histoire de Doyce ; excepté (ce qui, je l’avoue, ne contribue pas à me mettre de bonne humeur) que, même en ce moment, vous ne l’entendez pas se plaindre.

— Il faut que vous ayez beaucoup de patience, dit Arthur Clennam, le contemplant avec un certain étonnement, et beaucoup de magnanimité.

— Non, répliqua le mécanicien, je ne crois pas avoir plus de patience qu’un autre.

— Si, parbleu !… vous en avez toujours plus que moi ! » s’écria M. Meagles.

Doyce sourit en disant à Clennam :

« Voyez-vous ! je ne suis pas le premier à qui cela arrive ; j’en ai vu bien d’autres. Mon sort est le sort commun. Je ne suis pas plus maltraité qu’une centaine d’autres individus qui se sont mis dans la même position que moi, pas plus maltraité que tous les autres, pour mieux dire.

— Je ne crois pas que cette pensée me consolât beaucoup, si j’étais à votre place ; mais je suis bien aise de voir qu’elle rende vos regrets moins amers.

— Comprenez-moi bien ! Je ne veux pas dire, répliqua l’autre avec son air calme et réfléchi, et regardant au loin comme s’il mesurait la distance, que ce soit une bonne manière de récompenser les travaux et les espérances d’un homme, mais c’est une sorte de soulagement de savoir que je devais m’y attendre. »

Il parlait avec cet air tranquille et résolu, ce ton modéré qu’on remarque souvent chez un mécanicien habitué à étudier et à ajuster ses pièces avec une grande précision. Ces manières lui étaient aussi naturelles que la souplesse de son pouce ou sa façon de rejeter la tête en arrière en renversant son chapeau, comme s’il réfléchissait sur la dernière main à donner à quelque travail à moitié fini.

« Désappointé ? poursuivit-il, marchant sous les arbres entre ses deux compagnons. Oui, sans doute, je suis désappointé. Froissé ? Oui, sans doute, je suis froissé. Rien de plus naturel. Mais ce que je voulais dire en rappelant que tous ceux qui se mettent dans la même position que moi sont presque toujours traités comme je l’ai été…

— En Angleterre, interrompit M. Meagles.

— Oh ! cela va sans dire, en Angleterre. Lorsqu’un inventeur se décide à vendre sa découverte à l’étranger, les choses se passent bien différemment, et voilà pourquoi tant de découvertes sont perdues pour nous. »

M. Meagles redevint très rouge.

« Ce que je voulais dire, c’est que, d’une façon ou d’une autre, notre gouvernement est tombé dans cette voie. Pouvez-vous citer un inventeur quelconque qui n’ait été repoussé, découragé, maltraité ?

— Je ne saurais dire que j’en connaisse un seul,

— Avez-vous jamais vu l’État prendre l’initiative dans l’adoption de quelque chose d’utile ?

— J’ai pas mal d’années de plus que mon ami que voilà, c’est donc moi qui répondrai à cette question. Jamais.

— Mais chacun de nous, je crois, continua l’inventeur, pourrait citer un grand nombre de cas où notre gouvernement a prouvé qu’il était fermement résolu à rester bien loin et bien longtemps en arrière de nous tous ; où il a persisté, au vu et au su de tout le monde, à employer des vieilleries reléguées depuis longues années au rancart, et cela lorsque les nouveaux procédés, reconnus meilleurs, étaient bien connus et généralement adoptés ? »

Tout le monde fut d’accord sur ce point.

« Eh bien donc, poursuivit Doyce avec un soupir, de même que je sais ce que tel ou tel métal fera à telle température, et tel ou tel corps soumis à une certaine pression, de même j’aurais dû savoir, si je m’étais donné la peine de réfléchir, de quelle manière ces grands lords et ces grands gentlemen traitent une requête comme la mienne. Je n’ai pas le droit d’être surpris, ayant une tête sur les épaules et une mémoire dans ma tête, si je tombe dans la même ornière que ceux qui m’ont précédé. J’aurais dû laisser tout ça là ; n’avais-je pas assez d’exemples sous les yeux pour m’avertir ? »

Là-dessus, il mit son étui à lunettes dans sa poche et dit à Arthur :

« Si je ne sais pas me plaindre, monsieur Clennam, je sais être reconnaissant : et je vous assure que je le suis beaucoup à notre ami commun de m’avoir encouragé bien des fois et de bien des manières.

— Bah, bah ! » dit M. Meagles.

Arthur ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur Daniel Doyce pendant le silence qui suivit. Quoique la nature de son caractère et le respect de lui-même empêchassent le mécanicien de s’exhaler en plaintes oiseuses, on voyait clairement que ses luttes prolongées l’avaient vieilli avant le temps et qu’elles l’avaient rendu plus taciturne et plus pauvre. M. Clennam ne put s’empêcher de songer combien cet homme eût été plus heureux s’il avait suivi l’exemple des gentlemen qui daignent diriger les affaires du pays, et appris d’eux l’art de ne rien faire.

Pendant cinq minutes environ, M. Meagles fut aussi rouge que découragé, puis il se calma et devint moins sombre.

« Allons, allons ! s’écria-t-il, ce n’est pas en prenant des aire renfrognés que nous donnerons une meilleure tournure à cette affaire. Où allez-vous, Daniel ?

— Je retourne à la fabrique, répondit Daniel.

— Eh bien, nous irons tous à la fabrique, ou du moins nous vous reconduirons de ce côté, répliqua M. Meagles ; M. Clennam ne refusera pas de venir avec nous à la cour du Cœur-Saignant.

— Cour du Cœur-Saignant ! Mais c’est justement là que j’ai affaire.

— Tant mieux ! s’écria Meagles ; venez avec nous. »

Tandis qu’ils continuaient leur promenade, il y eut au moins un des promeneurs (sans doute plus d’un) qui pensa que la cour du Cœur-Saignant était une habitation fort convenable pour une personne qui avait été en correspondance avec Leurs Seigneuries et avec les Mollusques ; peut-être aussi eut-on un pressentiment que la verte Albion elle-même pourrait bien se trouver réduite, un de ces quatre matins, à chercher un logement dans la cour du Cœur-Saignant, si elle s’obstinait à outrer cet admirable système des Circonlocutions.



CHAPITRE XI.

Le voilà lâché, gare !


Une tardive et sombre nuit d’automne s’abattait sur la Saône. La rivière, pareille à un miroir souillé suspendu dans un lieu sombre, réfléchissait lourdement les nuages ; çà et là les bords du fleuve se penchaient en avant, comme s’ils eussent été à la fois curieux et effrayés de voir leur image s’assombrissant dans l’eau. Le pays plat qui environne Châlons s’étendait comme un long et monotone tapis, découpé de temps en temps par une rangée de peupliers qui se détachaient sur ce crépuscule couronné. Les bords de la Saône étaient boueux et solitaires ; la nuit descendait rapidement.

Un homme, qui s’avançait lentement dans la direction de Châlons, était le seul être animé visible dans ce paysage ; Caïn lui-même n’aurait pas été plus isolé ni plus évité. Un vieux havre-sac de peau de mouton sur le dos, la main armée d’un gros bâton coupé dans quelque bois et dépouillé de son écorce ; couvert de boue, les pieds meurtris, les souliers et les guêtres déchirés, les cheveux et la barbe incultes, le manteau rejeté sur l’épaule et ses vêtements trempés par la pluie, il s’avançait en boitant, lentement et péniblement. On eût dit que les nuages fuyaient devant lui, que le vent gémissait et que l’herbe frissonnait à son approche ; que le mystérieux clapotement de l’eau l’accusait à voix basse ; que sa présence enfin jetait le trouble dans cette orageuse nuit d’automne.

Il lançait un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, d’un air sombre mais craintif, s’arrêtant parfois, se retournant et regardant autour de lui. Puis il continuait son pénible voyage, boitant et grommelant :

« Au diable cette plaine sans fin ! Au diable ces pierres tranchantes comme une lame de couteau ! Au diable cette sinistre obscurité qui vous enveloppe et vous donne le frisson ! Je vous hais ! »

Et, au regard menaçant qu’il lança autour de lui, on pouvait deviner qu’il aurait volontiers fait sentir sa haine, s’il en avait eu le pouvoir. Il s’avança encore de quelques pas, et, regardant au loin devant lui, s’arrêta de nouveau.

« Moi, j’ai soif, je tombe de faim et de fatigue. Vous, imbéciles, là-bas où j’aperçois des lumières, vous mangez, vous buvez, vous vous chauffez ! Si je pouvais mettre votre ville à sac, je vous ferais payer ça, mes enfants ! »

Mais les dents qu’il montrait à la ville et le poing qu’il levait contre la ville, n’abrégeaient pas la route. La faim, la soif et la fatigue n’avaient fait que s’accroître lorsque ses pieds touchèrent le pavé raboteux de Châlons et qu’il s’arrêta pour regarder autour de lui.

Voilà l’hôtel avec sa porte cochère et ses parfums de cuisine appétissante ; voilà le café avec ses croisées lumineuses et son bruit de dominos ; voilà la boutique du teinturier avec ses banderoles d’étoffe rouge pour enseigne ; voilà le magasin du bijoutier avec ses boucles d’oreilles et ses ornements d’autel ; voilà le débit de tabac avec son groupe animé de pratiques en pantalon de garance qui sortent la pipe à la bouche ; voilà les puanteurs de la ville, la boue et les ordures des ruisseaux ; les lanternes sans éclat pendues en travers de la rue, et l’énorme diligence avec sa montagne de bagages et ses six chevaux gris aux queues retroussées, qui s’apprête à partir, stationnée devant le bureau. Mais comme il n’y avait là aucun petit cabaret assez modeste pour un voyageur peu chargé d’écus, il lui fallut, avant d’en trouver un, tourner un coin obscur où le pavé était jonché de feuilles de choux écrasées, aux environs de la fontaine publique, sous les pieds des femmes qui n’avaient pas encore fini d’emplir leurs seaux. Là, dans une rue de traverse, il trouva une modeste auberge, Au Point du Jour. Les rideaux empêchaient de voir à l’intérieur : mais le Point du Jour paraissait bien éclairé et bien chauffé, et des inscriptions lisibles, ainsi que les accessoires artistiques de queues et de billes annonçaient qu’on pouvait y jouer au billard, y manger, y boire, y loger à pied et à cheval ; qu’on y trouvait bon vin, bonnes liqueurs, bonne eau-de-vie. Le voyageur tourna le bouton de la porte du Point du Jour et entra en boitant.

En entrant, il porta la main à son chapeau mou et décoloré, pour saluer quelques habitués qui se trouvaient rassemblés dans la salle. Deux d’entre eux jouaient aux dominos à une des petites tables ; trois ou quatre autres, assis autour du poêle, causaient en fumant leur pipe ; pour le moment, le billard qui occupait le milieu de la salle était libre ; l’hôtesse du Point du Jour trônait dans son petit comptoir de plomb au milieu de ses bouteilles de sirop nuageux, de ses paniers de gâteaux, et travaillait à quelque ouvrage d’aiguille.

Se dirigeant vers une petite table non occupée, dans un coin de la salle derrière le poêle, il posa à terre son havre-sac et son manteau. En se redressant, après avoir terminé ce premier préparatif d’installation, il trouva l’hôtesse auprès de lui.

« On peut loger ici ce soir, madame ?

— Certainement ! répondit l’hôtesse d’une voix élevée, chantante et encourageante.

— Bon. On peut dîner… ou souper, si vous aimez mieux ?

— Certainement ! s’écria l’hôtesse avec la même intonation.

— Dépêchons alors, madame, s’il vous plaît. Donnez-moi à manger aussi vite que vous pourrez, et apportez-moi du vin tout de suite. Je n’en puis plus !

— Il fait vilain temps, monsieur.

— Un sacré temps !

— Et la route a dû vous sembler longue !

— Une sacrée route ! »

Sa voix enrouée lui fit défaut et il s’accouda à table, la tête appuyée sur ses mains, pendant qu’on lui apportait du comptoir une bouteille de vin. Ayant rempli et vidé son verre deux fois de suite et cassé une croûte du grand pain qu’on avait posé devant lui avec la nappe et la serviette, l’assiette à soupe, le sel, le poivre et l’huile, il s’appuya le dos contre le coin du mur, s’allongea sur le banc où il était assis et commença à grignoter son pain en attendant que son repas fût prêt.

Il y avait eu une interruption momentanée dans la conversation entamée autour du poêle, comme il arrive toujours en pareille compagnie, à l’arrivée d’un étranger qui attire naturellement l’attention des causeurs et occasionne des distractions ; mais elle ne dura pas longtemps, et les habitués, après avoir regardé le nouveau venu, reprirent leur entretien interrompu.

« Voilà pourquoi, dit l’un d’eux, terminant une histoire qui touchait à sa fin, voilà pourquoi on a dit que le diable était lâché. »

L’orateur était le grand suisse de l’église, et il apportait dans cette discussion quelque chose de l’autorité de l’Église, puisqu’il s’agissait du diable.

L’hôtesse, après avoir appelé son mari, qui remplissait les fonctions de cuisinier du Point du Jour, et donné ses ordres pour le repas du voyageur, était retournée à son comptoir, où elle avait repris son ouvrage. C’était une petite femme vive, soigneuse et intelligente, coiffée d’un ample bonnet et montrant un peu trop le haut de ses bas ; elle se mêla à la conversation en débutant par plusieurs signes de tête animés, mais sans lever les yeux de son ouvrage.

« Ah ciel ! s’écria l’hôtesse, lorsque le bateau est arrivé de Lyon, et qu’on a répandu le bruit que le diable était lâché dans les rues de Marseille, il y a des gobe-mouches qui ont cru cela. Mais pas moi. Non, non.

— Madame, vous avez toujours raison, répondit le grand suisse. Mais vous deviez être bien enragée contre cet homme, madame ?

— Ah ! mais oui, répliqua l’hôtesse cessant de regarder son ouvrage pour ouvrir de grands yeux et jeter sa tête en arrière. Et c’est tout simple !

— C’était un mauvais sujet ?

— C’était un misérable meurtrier, dit l’hôtesse, et il méritait bien le sort auquel il a eu la chance d’échapper. C’est bien dommage.

— Un instant ! madame, raisonnons un peu, répliqua le suisse tournant son cigare entre ses lèvres, de l’air d’un homme qui va soutenir un argument. Peut-être ce malheureux a-t-il été entraîné par sa destinée. Peut-être a-t-il été le jouet des circonstances. Il n’en est pas moins possible qu’il ait eu et qu’il ait encore une foule de bonnes qualités, le tout est de les découvrir. La philosophie philanthropique nous apprend… »

Les autres membres du petit groupe rassemblé autour du poêle témoignèrent par un murmure qu’ils s’opposaient à l’emploi de ces mots formidables. Les deux joueurs de dominos cessèrent un moment leur partie, comme pour protester contre l’introduction, même verbale, de la philosophie philanthropique dans le café du Point du Jour.

« Laissez là votre philanthropie, s’écria l’hôtesse souriant et avec des signes de tête plus animés que jamais. Écoutez donc. Je ne suis qu’une femme, moi ; je ne sais pas ce que c’est que votre philosophie philanthropique ; mais je sais ce que j’ai vu et observé dans le monde où je me trouve ; et je peux vous dire une chose, mon ami, c’est qu’il y a des hommes (et des femmes aussi, malheureusement) chez qui on ne trouve rien de bon ; qu’il y a des gens qu’il faut détester de tout cœur ; qu’il y a des gens qu’on doit traiter comme des ennemis de l’humanité ; qu’il y a des gens qui n’ont pas un cœur d’homme, et qu’on doit écraser comme des bêtes féroces, afin d’en débarrasser le monde. Il y en a fort peu, je l’espère ; mais j’ai vu (dans le monde où je me trouve, et même dans mon petit Point du Jour) qu’il existe de ces gens-là, et je ne doute pas que cet homme… j’oublie son nom… ne soit du nombre, »

Le discours plein de vivacité de l’hôtesse fut plus favorablement accueilli par les habitués du Point du Jour, qu’il ne l’eût été par les aimables défenseurs en titre de la classe contre laquelle elle paraissait avoir des préjugés si déraisonnables.

« Ma foi ! si votre philosophie philanthropique, continua l’hôtesse, posant son ouvrage sur le comptoir et se levant pour aller prendre la soupe de l’étranger des mains de son mari qui venait d’apparaître à une petite porte de côté, si votre philanthropie doit nous mettre à la merci de ces gens-là, en transigeant le moins du monde avec eux en paroles ou en actions, vous pouvez la garder ; pour moi, je n’en donnerais pas un sou.

— Eh bien ! reprit le premier orateur, revenons à la question : laissons le reste de côté, messieurs. C’est seulement parce que cet homme a été acquitté par le jury, que les Marseillais ont crié qu’on avait lâché le diable. Voilà comment la phrase a commencé à circuler ; voilà tout ce qu’on a voulu dire, rien de plus.

— Comment le nomme-t-on ? demanda l’hôtesse. Biraud, n’est-ce pas ?

— Rigaud, madame, répondit le suisse.

— Rigaud ! c’est juste. »

Le potage du voyageur fut suivi d’un plat de viande, puis d’un plat de légumes. Il mangea tout ce qu’on mit devant lui, vida sa bouteille de vin, se fit servir du café et du rhum, et fuma une cigarette en buvant sa demi-tasse. À mesure qu’il oubliait sa fatigue, il se mettait aussi plus à son aise et il finit par se mêler à une conversation insignifiante avec des airs de condescendance protectrice, comme s’il eût été d’une condition bien supérieure à celle qu’annonçait son costume.

Peut-être la société avait-elle d’autres engagements ailleurs, peut-être ne se sentait-elle pas digne de ce monsieur ; dans tous les cas, elle se dispersa peu à peu, et n’étant pas remplacée, elle laissa son nouveau protecteur en possession du Point du Jour. L’hôte faisait résonner les ustensiles de cuisine, l’hôtesse cousait tranquillement, et le voyageur, restauré, fumait auprès du poêle, où il chauffait ses pieds déchirés par la route.

« Pardon, madame, mais il paraît que ce Biraud…

— Rigaud, monsieur.

— Rigaud. Pardon encore une fois… que ce Rigaud a encouru votre disgrâce. Comment cela ? »

L’hôtesse, qui avait déjà varié dans ses jugements en elle-même, trouvant tantôt que ce voyageur était un joli garçon, tantôt qu’il avait mauvaise mine, en remarquant son nez qui s’abaissait et sa moustache qui remontait, fut plus disposée que jamais à s’en tenir à sa dernière opinion.

« Rigaud, répondit-elle, était un criminel qui avait tué sa femme.

— Tiens, tiens ! mort de ma vie ! Voilà un assez vilain criminel. Mais comment savez-vous ça ?

— Tout le monde le sait.

— Ah ! et pourtant il a échappé à la justice ?

— Monsieur, la loi n’a pas pu trouver assez de preuves ; du moins, c’est ce qu’a dit la loi. Néanmoins tout le monde sait qu’il a commis le crime. Le peuple le savait si bien qu’il a voulu le mettre en morceaux.

— Avec ça que les Marseillais vivent tous en si bonne intelligence avec leurs propres femmes, dit le voyageur. Ha ! ha ! »

L’hôtesse du Point du Jour le regarda de nouveau, et fut plus que jamais confirmée dans sa dernière décision. Il avait pourtant une jolie main et il savait bien la faire voir, ce qui donna encore une fois à penser à la dame qu’il n’avait pas trop mauvaise mine, après tout.

« Et savez-vous, madame, ou bien quelqu’un de ces messieurs savait-il ce qu’est devenu ce… Ri…baud ? »

L’hôtesse secoua la tête (jusqu’alors elle s’était contentée de lui imprimer un mouvement vertical en parfaite harmonie avec ses paroles), et répondit qu’au dire des habitués du Point du Jour et d’après les journaux, on le retenait en prison dans son propre intérêt.

« Quoi qu’il en soit, ajouta-t-elle, il a échappé à la punition qu’il mérite ; c’est bien dommage. »

La voyageur la regarda en achevant de fumer sa dernière cigarette, tandis que la dame penchait la tête sur son ouvrage, avec une expression qui aurait probablement dissipé tous ses doutes et aurait permis à l’hôtesse de se former une opinion bien arrêtée sur sa bonne ou mauvaise mine. Mais elle n’en vit rien ; lorsqu’elle releva la tête, l’expression avait disparu. La petite main caressait la moustache hérissée.

« Peut-on demander à monter à sa chambre, madame ?

— Très volontiers, monsieur. Holà ! mon mari ! Mon mari va vous y conduire. Il s’y trouve déjà un voyageur endormi, qui s’est retiré de très bonne heure, car il tombait de fatigue ; mais c’est une grande chambre à deux lits, et ou pourrait y coucher vingt personnes. •

L’hôtesse du Point du Jour donna ces explications d’une voix d’oiseau qui gazouille, s’interrompant à plusieurs reprises pour se retourner vers la porte de la cuisine et crier :

« Holà, mon homme ! »

Mon homme se montra enfin, en disant : « Me voici, ma femme ! » et, coiffé de son bonnet de coton officiel, éclaira, dans un escalier raide et étroit, le voyageur portant lui-même son manteau et son havre-sac, après avoir souhaité bonsoir à l’hôtesse et fait une allusion flatteuse au plaisir qu’il aurait à la revoir le lendemain. La chambre à coucher était en effet une grande salle, grossièrement planchéiée, avec un plafond où l’on voyait les poutres à découvert, et deux lits placés dans des coins opposés. Là mon homme, lançant un regard oblique au voyageur qui se baissait pour défaire son havre-sac, lui dit d’un ton assez rude : « Le lit à droite ! » et le laissa. L’aubergiste, qu’il fût bon ou mauvais physionomiste, avait jugé sans hésitation que sa nouvelle pratique avait une mine suspecte.

Ce dernier jeta un regard plein de mépris sur les draps propres mais de grosse toile qu’on lui avait préparés, et, s’asseyant sur une chaise de paille, tira son argent de sa poche et se mit à le compter dans sa main.

« Il faut bien manger, murmura-t-il, mais le diable m’emporte s’il ne faudra pas que je mange demain aux dépens d’un de mes semblables ! »

Tandis qu’il réfléchissait sur sa chaise, soupesant machinalement sa monnaie dans la paume de sa main, la respiration bruyante du voyageur endormi frappa si régulièrement son oreille qu’elle attira son attention de ce côté. Le dormeur était chaudement couvert et avait tiré le rideau blanc au chevet de son lit, de sorte qu’on pouvait bien l’entendre, mais non le voir. Cette respiration régulière et sonore continuait à se faire entendre, tandis que l’autre ôtait ses guêtres et ses souliers usés, et même après qu’il eut retiré son habit et sa cravate, finit par exciter sa curiosité et par lui inspirer le désir de voir le visage de son camarade de chambre.

Le voyageur éveillé se glissa un peu plus près du lit du voyageur endormi, jusqu’à ce qu’il fût arrivé tout contre. Mais avec tout cela, il ne put pas satisfaire sa curiosité, car l’autre avait tiré le drap sur son nez. La respiration régulière continuait toujours, il avança sa main lisse et blanche (quelle traîtresse de petite main, comme elle savait se glisser avec adresse !) vers le drap, qu’il souleva doucement.

« Mort de ma vie ! dit-il tout bas en se reculant, c’est Cavalletto ! »

Le petit Italien, dont le sommeil avait peut-être été instinctivement troublé par la présence furtive de son ex-compagnon, cessa ses aspirations régulières et ouvrit les yeux. D’abord ses yeux, tout ouverts qu’ils étaient, ne parurent pas éveillés. Il resta quelques secondes à contempler d’un air hébété son camarade de prison ; puis tout à coup, avec un cri de surprise et d’alarme, il sauta à bas du lit.

« Silence ! Qu’est-ce qui te prend donc ? Tiens-toi tranquille, te dis-je ! C’est moi. Tu ne me reconnais pas ?

Mais Jean-Baptiste, écarquillant les yeux sans rien regarder, laissa échapper une foule d’invocations et d’exclamations, se recula en tremblant vers un coin de la chambre, passa son pantalon, attacha autour de son cou les manches de sa redingote, et manifesta un désir très clair de s’enfuir plutôt que de renouveler connaissance. Son ancien camarade, s’apercevant de ces dispositions peu aimables, se dirigea à reculons vers la porte, contre laquelle il appuya les épaules.

« Cavalletto ! Réveille-toi, mon garçon ! Frotte-toi les yeux et regarde-moi. Ne me donne pas le nom que tu me donnais autrefois… pas ce nom-là… Lagnier, entends-tu ? Je m’appelle Lagnier ! » Jean-Baptiste, le regardant avec des yeux effarés, recommença dix fois de suite ce geste national et négatif qui consiste à lever les bras et à ramener l’index en arrière, comme s’il était bien décidé à nier d’avance une bonne fois tout ce que l’autre pouvait avoir à lui dire pendant le reste de ses jours. « Cavalletto ! Donne-moi la main. Tu reconnais Lagnier le gentilhomme ? Touche la main d’un gentilhomme. »

Docile comme autrefois au ton d’autorité condescendante adopté par Lagnier, Jean-Baptiste, qui n’était pas encore bien solide sur ses jambes, s’avança et mit la main dans celle de son patron. Le protecteur se mit à rire, lui serra la main, la secoua en l’air et la lâcha.

« On ne vous a donc pas… bégaya Jean-Baptiste.

— Rasé ? Non. Regarde-moi ça ! s’écria Lagnier tournant la tête à droite et à gauche. Aussi solide que la tienne. »

Jean-Baptiste, avec un léger frisson, regarda tout autour de la chambre comme pour se rappeler où il était. Son patron saisit cette occasion pour fermer la porte à clef, puis il s’assit sur son lit.

« Tiens ! reprit-il, montrant ses souliers et ses guêtres. Tu vas me dire que j’ai là une piteuse chaussure pour un gentilhomme. C’est égal, tu verras comme je vais réparer cela en un rien de temps. Allons, assois-toi. Reprends ton ancienne place ! »

Jean-Baptiste, qui ne paraissait rien moins que rassuré, s’assit par terre auprès du lit, et tint les yeux fixés sur son compagnon.

« À la bonne heure ! s’écria Lagnier. Au moins nous ne sommes plus dans ce satané trou de là-bas, hein ? Quand est-ce que tu en es sorti ?

— Deux jours après vous, mon maître.

— Comment es-tu venu ici ?

— On m’a conseillé de ne pas rester à Marseille, de sorte que j’ai quitté la ville tout de suite, et depuis j’ai voyagé par-ci, par-là. J’ai trouvé à gagner quelques sous à Avignon, à Pont-Esprit, à Lyon ; sur le Rhône et sur la Saône ! »

Tout en parlant, il dessinait rapidement avec son doigt hâlé l’itinéraire de sa route sur la poussière du parquet.

« Et où vas-tu maintenant ?

— Où je vais, mon maître ?

— Oui ! »

Jean-Baptiste parut vouloir éluder cette question sans trop savoir comment.

« Per Bacco ! dit-il enfin, avec contrainte, comme s’il n’eût pas voulu lâcher cet aveu, j’ai quelquefois eu l’idée d’aller à Paris, et peut-être même en Angleterre.

Cavalletto, je te le dis en confidence ; moi aussi, je me rends à Paris, et peut-être en Angleterre. Nous voyagerons ensemble. »

Le petit Italien hocha la tête et montra ses dents ; néanmoins il ne paraissait pas tout à fait convaincu que ce fût la un arrangement des plus désirables.

« Nous voyagerons ensemble, répéta Lagnier. Tu verras comme il me faudra peu de temps pour reconquérir mes droits de gentilhomme, et tu en profiteras. Est-ce entendu ? Sommes-nous d’accord ?

— Certainement, certainement ! répondit le petit Italien.

— Dans ce cas, tu sauras, avant que je m’endorme… (et en deux mots, car j’ai besoin de dormir)… comment il se fait que tu me retrouves ici, moi, Lagnier. Rappelle-toi bien cela : mais surtout pas l’autre nom.

Altro ! altro ! Pas Ri… »

Avant que Jean-Baptiste eût pu prononcer la seconde syllabe de ce nom, son camarade lui avait mis la main sous le menton et lui avait fermé la bouche d’un air féroce.

« Tonnerre ! À quoi penses-tu ? Veux-tu donc me faire écharper et lapider ? et toi aussi, par-dessus le marché ; ce qui ne manquerait pas d’arriver. Car tu ne t’imagines sans doute pas qu’en tombant sur moi, on irait épargner mon compagnon de geôle ? Ne l’espère pas, au moins ! »

Lorsqu’il relâcha le menton de son ami, ses traits avaient une expression peu agréable qui fit comprendre à Cavalletto que, si on venait à écharper ou à lapider quelqu’un, M. Lagnier s’arrangerait pour désigner son ami à l’attention publique afin qu’il en eût sa bonne part. Il se rappela que M. Lagnier était un gentilhomme cosmopolite, au-dessus des scrupules et des préjugés.

« Je suis un homme contre lequel la société s’est montrée bien injuste depuis la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, poursuivit M. Lagnier. Tu sais que je suis brave et sensible, et que mon caractère est de vouloir toujours être le maître. Comment la société a-t-elle respecté en moi ces qualités ? Elle m’a hué dans les rues. On a été obligé de me protéger sur mon chemin, contre des hommes et surtout contre des femmes disposées à m’attaquer avec toutes les armes qui leur tombaient sous la main. J’ai dû rester en prison afin de ne pas être mis en pièces. Il a fallu cacher le lieu de ma détention, de peur qu’on ne vînt m’en arracher et m’assommer de mille coups. Il a fallu me mettre dans une charrette, me conduire hors de Marseille au beau milieu de la nuit et me faire faire plusieurs lieues emballé dans de la paille. Il eût été dangereux pour moi de me hasarder dans le voisinage de ma propre maison ; et, avec quelques sous dans ma poche, comme un mendiant, il m’a fallu aller à pied, à travers une boue ignoble et par un temps affreux, depuis le jour où je suis descendu de mon équipage. Aussi, vois comme mes pieds sont meurtris ! Telles sont les humiliations que la société m’a fait subir, à moi qui possède les qualités que tu connais. Mais la société me le payera ! »

Il dit tout cela à l’oreille de son compagnon et la main devant la bouche.

« Aujourd’hui encore, continua-t-il sans changer d’attitude, jusque dans cette mesquine auberge, la société me poursuit ! Madame me calomnie, et ses pratiques me diffament ! Moi qui ai des manières et des talents de gentilhomme qui devraient les confondre ! Mais les torts que la société s’est donnés avec moi, j’en conserve le souvenir dans cette poitrine de gentilhomme ! »

Jean-Baptiste, prêtant une oreille attentive aux paroles étouffées et à la voix enrouée de son interlocuteur, répondait de temps à autre : « Certes, certes ! » hochant la tête et fermant les yeux, comme s’il eût été impossible de formuler contre la société une accusation plus candide et plus juste.

« Mets mes souliers dans ce coin, continua Lagnier. Étends mon manteau auprès de la porte afin qu’il sèche. Prends mon chapeau. »

Cavalletto obéit à ces ordres, à mesure qu’il les reçut.

« Et voilà le lit auquel la société me condamne ! Ah ! très bien ! »

Tandis que M. Lagnier s’étendait tout de son long sur cette couche indigne de lui, la tête entourée d’un foulard tout déchiré, et ne montrant au-dessus des couvertures que sa physionomie sinistre, Jean-Baptiste songea à ce qui avait failli arriver pour empêcher cette moustache de se relever et ce nez de s’abaisser comme ils faisaient en ce moment.

« Allons ! voilà que le hasard m’a encore jeté dans ta société ! Par le ciel ! tant mieux pour toi ! tu en profiteras. J’ai besoin d’un long repos. Tu ne me réveilleras pas demain matin, entends-tu ? »

Jean-Baptiste répondit qu’il le laisserait dormir en paix, et, lui souhaitant une bonne nuit, souffla la chandelle. Il était naturel de supposer que la première chose que l’Italien allait faire serait de se déshabiller : mais il fit tout le contraire et s’habilla des pieds à la tête, à l’exception de ses souliers. Sa toilette achevée, il s’allongea sur son lit, ramena la couverture sur lui, et, gardant sa redingote toujours attachée à son cou, se disposa à passer ainsi la nuit.

Lorsque Cavallettoo se réveilla en sursaut, le véritable point du jour commençait à jeter un coup d’œil sur l’auberge à laquelle il avait servi de parrain. Le petit Italien se leva, tourna la clef dans la serrure avec beaucoup de précaution et descendit, ses souliers à la main. Il n’y avait encore rien d’éveillé, si ce n’est un parfum de café, de vin, de tabac et de sirop ; et le petit comptoir de madame, mais solitaire. Comme Cavaletto avait réglé avec madame la veille au soir, et qu’il ne tenait pas à rencontrer quelqu’un, tout ce qu’il demandait, c’était de pouvoir mettre ses souliers, son havre-sac, ouvrir la porte et se sauver.

C’est ce qu’il fit. Aucun bruit, aucune voix ne se fit entendre lorsqu’il ouvrit la porte ; nulle tête de Méduse entourée d’un foulard déchiré n’apparut à la croisée d’en haut. Lorsque le disque du soleil se fut montré tout entier au-dessus du plat horizon, faisant scintiller la longue route boueuse et pavée avec sa monotone avenue de petits arbres, un point noir s’avançait le long de ce chemin, pataugeant au milieu des brillantes flaques d’eau laissées par la pluie. Ce point noir n’était autre que Jean-Baptiste Cavaletto qui fuyait son protecteur.






CHAPITRE XII.

La cour du Cœur-Saignant.


La cour du Cœur-Saignant est située dans Londres même, bien qu’elle se trouve sur la vieille route rurale conduisant au faubourg célèbre où, du temps de William Shakspeare, auteur et acteur, le roi avait des maisons de chasse, mais où il n’existe plus aujourd’hui de gibier que pour les chasseurs d’hommes. L’endroit avait beaucoup perdu et son aspect était bien changé, mais il avait néanmoins conservé un reflet de son ancienne splendeur. Deux ou trois énormes blocs de cheminées au-dessus des toits, quelques vastes et sombres chambres qui avaient échappé au sort général et qu’on s’était abstenu de murer ou de subdiviser, de façon que personne ne pût se faire une idée de leurs dimensions primitives, donnaient un certain caractère à la cour. Elle était habitée par de pauvres gens qui s’installaient au milieu de ces gloires éclipsées, comme les Arabes du désert déploient leurs tentes au milieu des pierres tombées des pyramides ; dans tous les cas, la cour avait un caractère. C’était là une conviction romanesque que partageaient tous les habitants de l’endroit, comme membres d’une même famille.

L’ambitieuse cité semblait avoir fait gonfler jusqu’au sol où elle s’élevait, car ce sol s’était tellement exhaussé autour de la cour du Cœur-Saignant, qu’on descendait au moyen d’une quantité de marches dont le besoin ne se faisait nullement sentir autrefois, et on en sortait par une voûte peu élevés, donnant sur un dédale de misérables rues qui tournaient et retournaient sur elles-mêmes, pour regagner par une marche tortueuse le niveau de la ville. Vers cette sortie de la cour et au-dessus de la voûte, se trouvait l’atelier de construction de Daniel Doyce, où le choc régulier du métal contre le métal imitait les battements douloureux d’un cœur de fer.

Les avis des habitants de la cour étaient partagés quant à l’étymologie de ce nom de cœur saignant. Les gens positifs s’en tenaient à la tradition d’un meurtre ; les locataires doués de plus de sensibilité et de plus d’imagination (catégorie qui comprend tout le beau sexe de l’endroit) restaient fidèles à la légende d’une jeune fille du temps jadis, incarcérée dans sa chambre par un père barbare, parce qu’elle voulait garder sa foi à son bien-aimé et refusait d’épouser le chevalier qu’on lui proposait pour mari. La légende racontait comment cette jeune demoiselle avait été vue derrière les barreaux de sa fenêtre, murmurant une complainte amoureuse qu’elle avait chantée jusqu’au jour de sa mort, et dont chaque couplet se terminait par un « cœur saignant, cœur saignant, saignant jusqu’à la dernière goutte. » Les partisans de l’assassinat objectaient qu’il était de notoriété publique que ledit refrain avait été composé par une brodeuse au plumetis, vierge et romanesque, qui habitait encore la cour. Néanmoins, comme toute légende populaire doit parler au cœur des masses, et comme il existe plus d’amoureux que d’assassins… (et, quelque méchants que nous soyons, il faut espérer que la Providence voudra bien maintenir les choses sur ce pied…), l’histoire du cœur saignant, saignant toujours, prévalut à une très forte majorité. Ni l’un ni l’autre parti ne voulut écouter les antiquaires, qui ouvrirent dans le voisinage des cours fort savants, pour démontrer que le Cœur-Saignant représentait tout simplement les armes parlantes d’une ancienne famille à laquelle cette propriété avait appartenu autrefois. Et lorsqu’on songe à l’épais gravier que renfermait le monotone sablier que ces gens étaient condamnés à retourner pendant toute la durée de leur existence, on conviendra qu’ils avaient raison de ne pas se laisser dépouiller de cette paillette d’or que la poésie, faisait briller au milieu du sable grossier de leur existence.

Daniel Doyce, M. Meagles et Clennam descendirent les marches et pénétrèrent dans la cour, qu’ils traversèrent entre deux rangées de portes ouvertes, toutes abondamment pourvues d’enfants chétifs berçant des enfants plus lourds qu’eux ; ils arrivèrent à l’autre extrémité, où se trouvait la porte de sortie. Arthur Clennam s’arrêta alors pour regarder autour de lui, en quête du domicile de Plornish, maçon, dont Daniel Doyce, selon la coutume des habitants de Londres, n’avait jamais vu ni entendu le nom, quoiqu’il demeurât à sa porte.

Cependant ce nom sautait aux yeux, ainsi que l’avait affirmé la petite Dorrit ; on le lisait dans un coin de la cour, au-dessus d’une entrée couverte d’éclaboussures de chaux, où Plornish gardait son échelle et quelques tonneaux. La dernière maison du Cœur-Saignant, celle que la jeune fille avait indiquée comme étant la demeure de Plornish, était une grande maison louée en détail à divers locataires ; mais l’ingénieux Plornish annonçait qu’il habitait le rez-de-chaussée, par le moyen d’une main peinte au-dessous de son nom, et dont l’index (que l’artiste avait orné d’une bague de prix et d’un ongle admirablement dessiné et taillé à la dernière mode) dirigeait les visiteurs vers cet appartement.

Arthur Clennam, après avoir pris rendez-vous avec M. Meagles, souhaita le bonjour à ses compagnons, se dirigea seul vers l’entrée en question et frappa à la porte du rez-de-chaussée. Au bout de quelques minutes, la porte fut ouverte par une femme qui tenait un enfant dans ses bras et qui se servait de sa main libre pour rajuster à la hâte le haut de sa robe. Cette dame était Mme Plornish, et ce geste maternel était le geste auquel Mme Plornish se livrait presque tout le temps qu’elle restait éveillée.

« M. Plornish y est-il ?

— Ma foi, monsieur, répondit Mme Plornish, dame très polie, pour ne pas vous tromper, il est allé chercher de l’ouvrage. »

Pour ne pas vous tromper était la phrase favorite de Mme Plornish. Sous aucun prétexte elle n’aurait trompé qui que ce fût, mais elle n’en avait pas moins la manie d’intercaler dans sa conversation cette clause restrictive.

« Pensez-vous qu’il rentre bientôt ? je pourrais l’attendre.

— Voilà une demi-heure qu’il devrait être revenu, dit Mme Plornish. Entrez, monsieur. »

Arthur entra dans une salle un peu sombre et qui manquait d’air, bien qu’elle fût assez élevée, et s’assit sur la chaise que Mme Plornish lui offrit.

« Pour ne pas vous tromper, monsieur je suis sensible à votre politesse, remarqua Mme Plornish ; c’est très obligeant de votre part. »

Arthur, ne comprenant pas ce que Mme Plornish voulait dire, exprima sa surprise par un regard qui provoqua l’explication suivante ;

« Quand on vient chez de pauvres gens, on ne se donne pas souvent la peine d’ôter son chapeau, ajouta Mme Plornish, mais les pauvres gens y font plus d’attention qu’on ne croit.

— Comment ce n’est que cela ? » répliqua Arthur, tout honteux de penser qu’un acte de civilité aussi simple pût paraître extraordinaire.

Et se baissant pour pincer la joue d’un autre petit enfant qui était assis par terre en le regardant avec de grands yeux, il demanda quel âge avait ce beau garçon.

« Quatre ans à peine, monsieur, répliqua Mme Plornish. Il est solide pour son âge, n’est-ce pas, monsieur ? Mais celui-ci n’est pas aussi bien portant, ajouta-t-elle en berçant tendrement le poupon qu’elle tenait dans ses bras. Vous m’excuserez, n’est-ce pas, monsieur, de vous demander s’il s’agit de quelque besogne à faire ? »

Elle faisait cette question avec une anxiété si visible que, si Arthur eût possédé une bicoque quelconque, il eût fait immédiatement ajouter un pied de plâtre à tous les murs plutôt que de répondre non. Mais, malgré sa bonne volonté, il ne put répondre autre chose que non ; et il vit que les traits de Mme Plornish se rembrunissaient un peu, tandis qu’elle réprimait un soupir et regardait le feu presque éteint. Il vit en même temps que Mme Plornish était une fort jeune femme à qui la pauvreté avait appris à être peu soigneuse de sa personne ou de son entourage, et que les efforts combinés de la pauvreté et des enfants l’avaient tellement avancée que son visage était déjà creusé de rides.

« On dirait que toute besogne, bonne ou mauvaise, reprit Mme Plornish, est rentrée sous terre, en vérité. »

Cette remarque de Mme Plornish ne s’appliquait qu’aux travaux de maçonnerie proprement dits ; elle ne songeait nullement aux tripotages ou replâtrages du ministère des Circonlocutions et de la famille Mollusque.

« Est-il donc si difficile de trouver de l’ouvrage ? demanda Arthur Clennam.

— Plornish n’en trouve jamais. Il n’a pas de chance. Non, vraiment, il n’en a pas. »

Mme Plornish avait parfaitement raison. Dans ce voyage terrestre que nous faisons tous, Plornish représentait un de ces nombreux piétons qu’on dirait affligés de certains cors surnaturels qui les empêchent de marcher aussi vite que les autres, ou même de rejoindre les plus boiteux d’entre leurs compagnons de route. Plein de bonne volonté, industrieux, doué d’un cœur fort tendre et d’une tête qui n’est pas trop dure, Plornish acceptait son sort avec toute la résignation possible ; mais le sort le traitait d’une façon bien rude. Il arrivait si rarement que quelqu’un parût avoir besoin de lui, c’était un si grand hasard quand on mettait ses talents en réquisition, que l’esprit nuageux de Plornish n’y comprenait rien. Il prenait donc les choses comme elles venaient ; il tombait dans toutes sortes de difficultés et s’en tirait tant bien que mal ; mais, à force d’y tomber, il ne se relevait jamais qu’avec de nouvelles meurtrissures.

« Ce n’est pourtant pas faute de courir après l’ouvrage, vraiment, ajouta Mme Plornish, ouvrant les yeux tout grands et cherchant la solution du problème dans la grille où brûlait du charbon de terre ; ce n’est pas non plus faute de travailler de bon cœur, lorsqu’il trouve de la besogne. Personne ne peut reprocher à mon mari d’avoir jamais plaint sa peine. »

D’une façon ou d’une autre, ce malheur était commun à presque tous les locataires de la cour du Cœur-Saignant. De temps en temps, on entendait bien des gens se plaindre en termes pathétiques de ce que les bras manquaient et de ce que la main-d’œuvre était chère… ce qui les indignait beaucoup, comme s’ils eussent eu un droit absolu d’imposer des conditions à la main-d’œuvre… Mais cette disette de bras ne profitait jamais aux habitants de la cour du Cœur-Saignant, bien qu’il n’y ait pas en Angleterre une cour où l’on rencontre des travailleurs plus infatigables. La noble et illustre famille des Mollusques avait toujours été trop occupée à maintenir le grand principe gouvernemental pour songer à une question si peu importante, qui d’ailleurs ne pouvait en rien les aider à en arriver à leurs fins, c’est-à-dire à évincer toutes les autres nobles et illustres familles du royaume, excepté celle de leurs alliés, les Des Échasses.

Tandis que Mme Plornish s’exprimait ainsi sur le compte de son seigneur et maître, celui-ci fit son apparition. Trente ans, joues lisses, teint rosé, favoris roux, jambes longues, un peu faibles vers les genoux, air borné, veste de flanelle, habits couverts de taches de chaux.

« Voilà Plornish, monsieur.

— Je suis venu, dit M. Clennam en se levant, vous demander la faveur de quelques moments d’entretien au sujet de la famille Dorrit. »

Plornish prit un air défiant. Il crut flairer un créancier, et dit : « Ah oui ! très bien. Je ne vois pas ce que je puis vous apprendre concernant la famille. Et de quoi s’agit-il, s’il vous plaît ?

— Je vous connais mieux que vous ne croyez, » dit Clennam en souriant.

Plornish fit remarquer, mais sans sourire le moins du monde, qu’il n’avait pourtant pas le plaisir de connaître son visiteur.

« Non, répondit Arthur ; mais, quoique je n’aie pas été témoin des bons offices que vous avez rendus à la famille, je tiens mes renseignements de bonne source. Ils me viennent de la petite Dorrit… Je veux dire, reprit-il, de Mlle Dorrit.

— Vous êtes donc M. Clennam ? Oh ! on m’a parlé de vous, monsieur.

— Et vous aussi, on m’a parlé de vous et de votre femme, dit Arthur.

— Soyez assez bon pour vous rasseoir, monsieur, et regardez-vous comme le bienvenu. Mais oui, continua Plornish, prenant lui-même un siège et posant sur ses genoux l’aîné des deux enfants, car c’était pour lui une contenance que de pouvoir parler à un étranger par-dessus la tête de son fils, je me suis trouvé moi-même du mauvais côté de la prison un beau matin, et c’est comme cela que J’ai fait connaissance avec Mlle Dorrit. Ma femme et moi nous connaissons parfaitement Mlle Dorrit !

— Nous la connaissons intimement ! » s’écria Mme Plornish.

Il faut dire que Mme Plornish était si fière de cette intimité qu’elle avait soulevé certaines animosités dans l’âme de ses voisines en exagérant outre mesure la somme pour laquelle le père de Mlle Dorrit était détenu. Les cœurs saignants ne lui pardonnaient pas de connaître des personnages si distingués.

« J’ai d’abord fait connaissance avec son père. Et ayant fait connaissance avec son père, voyez-vous… j’ai… j’ai fait connaissance avec elle, reprit Plornish, se rendant coupable d’une tautologie sans le savoir.

— Je comprends.

— Ah ! voilà ce que j’appelle des manières comme il faut ! voilà de la politesse ! Et dire qu’un gentleman aussi distingué reste enfoui dans une geôle ! Vous ne savez peut-être pas, dit Plornish, baissant la voix et parlant avec une admiration ridicule de ce qui aurait dû exciter plutôt sa pitié ou son mépris, vous ne savez peut-être pas que Mlle Dorrit et sa sœur n’osent pas lui avouer qu’elles sont obligées de travailler pour vivre. Non ! continua Plornish, qui regarda d’abord sa femme, puis tout autour de la chambre avec une expression de triomphe fort risible, elles n’oseraient pas ! elles n’oseraient jamais lui avouer ça !

— Sans trop admirer M. Dorrit pour ce fait, remarqua tranquillement M. Clennam, je le plains beaucoup. »

Cette observation parut suggérer pour la première fois à M. Plornish une vague idée que le trait qu’il venait de citer pouvait bien, après tout, n’avoir rien de très recommandable. Il y réfléchit un instant, puis il renonça à résoudre le problème.

« Quant à moi, reprit-il, M. Dorrit est certainement aussi affable envers moi que je pouvais l’espérer. Vu la distance qu’il y a entre nous, il a même été beaucoup plus affable que je ne devais m’y attendre ; mais nous étions en train de causer de Mlle Dorrit, et non pas de son père.

— C’est juste. Comment l’avez-vous présentée chez ma mère ? »

M. Plornish détacha de ses favoris un petit morceau de chaux, le mit entre ses lèvres, le retourna avec sa langue, comme si c’eût été une dragée, se trouva incapable de donner une explication lucide, et chargea sa femme de la réponse, en disant :

« Sarah, raconte donc comment les choses se sont passées, ma vieille.

— Mlle Dorrit, dit alors Sarah, berçant le poupon dans ses bras et posant son menton sur la petite main qui cherchait à déranger de nouveau les plis de son corsage, est venue ici une après-midi avec un bout d’écriture, disant qu’elle voulait trouver de l’ouvrage comme couturière, et elle nous a demandé s’il n’y aurait aucun inconvénient à donner son adresse chez nous. (Ici Plornish répéta son adresse chez nous à mi-voix, comme s’il se fût trouvé à l’église et qu’il eût récité les litanies). Moi et Plornish, nous lui avons dit : « Mais non, mademoiselle Dorrit, aucun inconvénient » (Plornish répéta : aucun inconvénient.) Pour lors, elle a écrit notre adresse sur le papier. Même que moi et Plornish, nous lui avons dit : « Oh ! mademoiselle Dorrit ! » (Plornish répéta : Oh ! mademoiselle Dorrit !) « n’avez-vous pas pensé à en faire plusieurs exemplaires pour les répandre davantage ? — Non, dit Mlle Dorrit, je n’y avais pas pensé, mais je vais le faire. » Elle les copia donc sur cette table que voilà. Et, vraiment, comme c’était bien écrit ! si bien que Plornish en emporta un chez le gentleman pour qui il travaillait. Il avait de la besogne à ce moment-là (Plornish répéta : de la besogne à ce moment-là), et aussi chez le propriétaire de la cour, par qui Mlle Dorrit a été recommandée à Mme Clennam. »

Plornish répéta : recommandée à Mme Clennam ; et Mme Plornish étant arrivée à la fin de son discours, fit semblant de vouloir manger la petite main qu’elle se contenta d’embrasser.

« Le propriétaire de la cour, dit Arthur Clennam, se nomme… ?

— Il se nomme M. Casby, monsieur, voilà comment il se nomme, répondit Plornish, Casby et Panks qui vient toucher le loyer tous les samedis. Voilà, ajouta M. Plornish, appuyant sur cette proposition avec une lenteur rêveuse qui semblait n’avoir aucun motif spécifique et n’aboutir à rien, voilà à peu près tout ce que c’est ; vous me croirez si vous voulez.

— Comment ? répliqua M. Clennam, devenu rêveur à son tour ; M. Casby ! c’est une de mes vieilles connaissances ! »

M. Plornish, ne trouvant là aucun sujet de commentaire, n’en fit pas. Arthur Clennam, n’ayant vraiment aucune raison d’insister sur cette circonstance, arriva au véritable motif de sa visite, qui était de se servir de l’intermédiaire de Plornish pour faire relâcher Tip, afin que ce jeune détenu ne perdît pas l’habitude de compter sur lui-même et sur ses propres ressources, si toutefois il n’avait pas déjà perdu jusqu’au dernier vestige de cette honnête confiance en lui-même, car c’était une supposition hardie. Comme Plornish avait appris de la bouche même du créancier les motifs de l’incarcération, il déclara à M. Clennam que c’était un certain Chantre… non pas un chantre de paroisse, mais un marchand de chevaux de ce nom… et que lui Plornish pensait qu’en offrant cinquante pour cent on ferait très bien les choses ; que ce serait même jeter son argent par les fenêtres que de rien offrir de plus. Le patron et son intermédiaire ne tardèrent pas à monter dans un cabriolet, et se dirigèrent vers High-Holborn ; là ils se firent descendre devant la cour d’une écurie où un magnifique cheval hongre à robe grise, lequel valait au moins soixante-quinze guinées (sans tenir compte des balles de plomb qu’on lui avait fait avaler pour améliorer ses formes), était à vendre pour un simple billet de vingt livres sterling, attendu qu’il avait pris le mors aux dents la semaine passée, malgré les efforts de Mme la capitaine Barbary, de Chattenham, écuyère peu capable de monter un cheval de race, et qui dans son dépit avait la sottise de le mettre en vente à un rabais ridicule ; disons le mot, de le donner pour rien. Plornish entra seul dans cette cour, laissant son patron dans la rue ; il y rencontra un gentleman à pantalon de drap brun très étroit, coiffé d’un chapeau un peu râpé, armé d’une petite canne à bec-de-corbin, et orné d’une cravate bleue (le capitaine Maron, du Gloucestershire, ami intime du capitaine Barbary), qui se trouvait là par hasard, par pure obligeance, tout prêt à raconter l’histoire de cet admirable hongre à tous les fins connaisseurs que les annonces pourraient conduire vers l’écurie pour profiter sans retard d’une occasion incroyable. Ce gentleman qui se trouvait justement le créancier de l’affaire Tip, renvoya M. Plornish à son avoué, refusa de traiter avec M. Plornish, ou même de lui permettre de rester dans la cour, à moins que M. Plornish ne s’y montrât avec un billet de vingt livres sterling ; alors seulement le capitaine Maron, jugeant d’après les apparences que M. Plornish avait des intentions sérieuses, consentirait à s’entretenir avec lui. Profitant de cet avis, M. Plornish se retira pour conférer avec son patron, et revint avec la lettre de créance indispensable. Alors le capitaine Maron lui dit :

« Eh bien, combien vous faut-il de temps pour payer les vingt guinées qui restent ? Tenez, je vous accorde un mois. »

Cette offre n’étant pas acceptée, le capitaine Maron ajouta :

« Tenez, voici tout ce que je puis faire. Vous me remettrez un bon billet à quatre mois, payable chez un banquier, pour le reste ! »

Voyant que cela ne lui convenait pas davantage, le capitaine Maron poursuivit :

« Eh bien donc ! voici mon dernier mot. Vous me donnerez encore dix guinées comptant, et je vous tiens quitte. »

Voyant que cela ne pouvait pas aller non plus, le capitaine Maron reprit :

« Tenez, finissons-en et n’en parlons plus. Votre ami n’a pas bien agi avec moi, mais n’importe. Ajoutez encore cinq guinées et une bouteille de vin, et c’est une affaire réglée. Si cela vous va, dites oui ; sinon, qu’il n’en soit plus question. »

Enfin, Plornish ayant signifié qu’il ne voulait pas non plus de cette dernière condition, le capitaine Maron termina en disant :

« Allons, passez-moi votre billet, alors ! » et, conformément à la première offre, donna une quittance pour solde de tout compte ; et libéra le prisonnier.

« Monsieur Plornish, dit Arthur, je compte sur vous, s’il vous plaît, pour me garder le secret. Si vous voulez bien annoncer au jeune homme qu’il est libre et que vous avez été chargé de transiger avec son créancier par une personne qu’il ne vous est pas permis de nommer, non seulement vous m’obligerez, mais peut-être rendrez-vous en même temps service au jeune Tip et à sa sœur.

— Cette dernière raison est plus que suffisante, monsieur, répondit Plornish ; je ferai ce que vous désirez.

— Vous pouvez dire, si vous voulez, qu’un ami a désintéressé son créancier ; un ami qui espère que Tip fera un bon usage de sa liberté, quand ce ne serait que par amour pour sa sœur.

— Je ferai ce que vous désirez, monsieur.

— Et si vous vouliez être assez bon, vous qui connaissez la famille mieux que moi, pour communiquer avec moi en toute liberté et m’indiquer comment Je pourrais me rendre vraiment utile à la petite Dorrit, sans la blesser, je vous serai très reconnaissant.

— Ne parlez pas de ça, monsieur ; ce sera à la fois un plaisir et un… à la fois un plaisir et un… »

Plornish, après ces deux vaines tentatives, se trouvant incapable de mettre sa phrase en équilibre sur ses pieds, prit le parti fort sage de la laisser boiteuse. Il prit la carte de M. Clennam et accepta une gratification pécuniaire.

Il avait hâte de s’acquitter de sa commission, et M. Clennam approuvait cet empressement. Ce dernier ayant donc proposé à son intermédiaire de le descendre devant la porte de la prison pour dettes, ils traversèrent le pont de Blackfriars et se dirigèrent de ce côté. Pendant ce trajet, Arthur obtint de son nouvel ami un exposé sommaire assez confus de la vie intime des habitants de la cour du Cœur-Saignant. Tout le monde y était gêné, disait M. Plornish, mais bien gêné, ce qui s’appelle. Quant à lui, il ne savait pas comment cela se faisait et ne connaissait personne qui pût le lui dire ; mais enfin la chose sautait aux yeux. Quand un homme sentait, en se tâtant dans tous les sens, qu’il était pauvre, il n’y avait pas à lui dire qu’il ne l’était pas ; il le savait bien, peut-être. Les paroles n’y font rien ; autant vaudrait-il supposer qu’elles peuvent vous mettre un bifteck dans l’estomac ; et puis, voyez-vous, il y avait des gens à leur aise (et encore notez que bon nombre de ces gens-là dépensaient tout ce qu’ils avaient et quelquefois un peu plus, à ce que Plornish avait ouï dire) qui criaient que le peuple de la cour du Cœur-Saignant était imprévoyant, selon leur expression favorite. Par exemple, si ces gens-là voyaient un homme monter dans un char à bancs avec sa femme et ses enfants pour aller, une fois par an peut-être, se promener à Hampton-Court, ils se mettaient tout de suite à crier : « Holà ! je croyais que vous étiez pauvre, mon imprévoyant ami ! » Mais, bon Dieu ! n’était-ce pas bien dur ? Comment faire ? On ne pouvait pourtant pas se laisser mourir de chagrin ! Et quand cela serait, le monde n’y gagnerait rien. Bien plus, dans l’opinion de M. Plornish, il était même probable que le monde y perdrait. Malgré ça, on avait l’air de vouloir réduire les gens à finir par devenir fous. On ne manquait pas une occasion de les désespérer, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre. Voyez un peu la jolie vie qu’on menait dans la cour ! Voilà les filles et leurs mères cousant, bordant des souliers, brodant en faisant des gilets du matin jusqu’au soir, pour arriver à ne pas mourir de faim, et n’y réussissant pas toujours. Voilà des ouvriers de presque tous les métiers possibles, qui ne demandent pas mieux que de travailler et qui ne trouvent pas d’ouvrage ! voilà des vieillards qui, après avoir travaillé toute leur vie, sont obligés de se laisser renfermer dans le dépôt de mendicité, où ils sont moins bien logés et plus mal nourris que des malfaiteurs. Ma parole d’honneur, un homme ne savait de quel côté se retourner pour ramasser une miette de consolation. Quant à savoir à qui la faute, Plornish n’en savait rien : il pouvait bien vous dire qui est-ce qui souffrait, mais non pas qui est-ce qui faisait souffrir les autres. Ce n’était pas à lui à faire cette découverte-là ; et quand il la ferait, qui est-ce qui voudrait l’écouter ? Seulement, il voyait bien que ceux qui se chargeaient de ce genre de besogne ne remédiaient pas au mal, et que le mal ne disparaissait pas de lui-même. Bref, son opinion illogique était que ce n’était pas la peine de l’imposer pour faire une besogne qui ne se faisait pas ; ses idées n’allaient pas au delà. Voilà comme, à sa manière, dans son langage prolixe, mécontent, mais sans colère, Plornish, qui n’était pas un génie, cherchait à démêler l’écheveau embrouillé de sa position sociale, semblable à un aveugle qui chercherait une aiguille dans une botte de foin, jusqu’au moment où le cabriolet s’arrêta devant la prison de la Maréchaussée. Là, il quitta son patron, occupé pendant ce temps-là à se demander combien de milliers de Plornish il pouvait y avoir à une journée ou deux de distance du ministère des Circonlocutions, jouant le même air avec variation, sans que cette glorieuse institution en entendît seulement le refrain arriver jusqu’à ses oreilles.






CHAPITRE XIII.

Patriarcal.


Le nom de M. Casby avait ravivé dans la mémoire de M. Clennam une étincelle de curiosité et d’intérêt sur laquelle Mme Jérémie Flintwinch avait déjà soufflé le soir de son arrivée. Flora Casby avait été la bien-aimée de son adolescence ; c’était la fille et l’unique enfant du vieux Christophe Tête de Bois (sobriquet donné à M. Casby par certains esprits irrévérencieux qui se trouvaient en relations d’affaires avec lui, et chez qui la familiarité avait, comme on dit, engendré le mépris). M. Casby passait pour être fort riche en locataires hebdomadaires, et pour tirer, en dépit du proverbe, des pierres de diverses cours et allées peu lucratives en apparence, plus d’huile qu’il n’en fallait pour alimenter la lampe de son existence.

Après quelques jours de recherches et de démarches, Arthur Clennam acquit la certitude que la situation du Père de la Maréchaussée était vraiment désespérée, et il renonça à regret au projet de lui faire recouvrer sa liberté. Il n’avait pas non plus à espérer pour le moment de nouvelles encourageantes au sujet de la petite Dorrit ; mais il se persuada qu’en renouvelant connaissance avec M. Casby, il trouverait peut-être quelque moyen d’être utile à sa petite amie ; rien ne prouvait le contraire ; et d’ailleurs il se serait toujours présenté chez M. Casby sans cela, car nous savons comment tout le monde, excepté nous, bien entendu, se trompe avec facilité sur les motifs qui le dirigent à son insu.

Avec une conviction très agréable, et fort honnête dans son genre, qu’il rendait service à la petite Dorrit en faisant une chose qui ne la concernait pourtant en rien, il se trouva un jour au coin de la rue où demeurait M. Casby. M. Casby habitait sur la route de Gray’s-Inn, une rue qui partait de cette route avec la ferme intention de traverser la vallée tout d’une traite et de remonter en courant jusqu’au sommet de la colline de Pentonville ; mais à peine avait-elle parcouru une distance de vingt pas, qu’elle s’arrêtait tout essoufflée sans faire un pas de plus. Aujourd’hui, on chercherait en vain une rue de ce genre dans le voisinage, mais elle y a existé pendant bien des années, contemplant d’un air tout déconfit le désert de jardins stériles et de rares maisons de campagne, aussi agréables à voir que des pustules sur une peau malade, qu’elle avait espéré d’abord traverser en un rien de temps.

« La maison, pensa Clennam en s’avançant vers la porte, est aussi peu changée que celle de ma mère ; elle paraît tout aussi triste. Mais la ressemblance cesse dès qu’on en a franchi le seuil. Je connais la gravité paisible qui règne à l’intérieur. Je crois déjà sentir d’ici le parfum de ses vases pleins de lavande et de feuilles de roses desséchées. »

Lorsqu’il eut frappé à la porte au moyen d’un brillant marteau de cuivre de forme surannée, et qu’une servante eut répondu à cet appel, ces parfums affaiblis le saluèrent en effet comme une brise d’hiver qui conserve encore un vague souvenir du printemps envolé. Il pénétra dans cette demeure tranquille, silencieuse, hermétiquement fermée… on eût pu se figurer qu’elle avait été étranglée par des muets, à la façon orientale… et la porte, en se refermant, sembla défendre l’entrée de la maison au bruit et au mouvement du dehors. Le mobilier était correct, solennel, sévère comme un quaker, mais bien tenu ; l’aspect en était aussi agréable que peut l’être toute chose, homme ou tabouret, destinée dans l’origine à servir beaucoup, mais qui sert fort peu en effet. Il y avait quelque part sur l’escalier une grave horloge dont on entendait le tic tac, et, dans la même direction, un oiseau trop triste pour chanter, qui donnait des coups de bec aux barreaux de sa cage, comme pour faire tic tac à l’unisson. Dans la cheminée du salon, un feu aux flammes modestes semblait également se livrer à un tic tac silencieux. Il n’y avait qu’une seule personne auprès de la cheminée, et on entendait parfaitement le tic tac de sa montre.

La servante avait prononcé si doucement les mots : « Monsieur Clennam, » que son maître ne l’avait pas entendue ; le visiteur resta donc debout et inaperçu auprès de la porte qu’elle venait de refermer. Un vieillard, dont les sourcils lisses et gris paraissaient se mouvoir à mesure que la flamme du foyer s’élevait ou s’abaissait, assis dans un fauteuil, ses chaussons de lisière posés sur la devant de la cheminée, roulait lentement ses pouces l’un autour de l’autre. C’était le vieux Christophe Casby, reconnaissable au premier coup d’œil, aussi peu changé, au bout de vingt années, que les meubles solides qui l’entouraient, aussi peu altéré par l’influence des saisons que les vieilles feuilles de rose qui remplissaient ses vases de porcelaine.

Peut-être n’y a-t-il jamais eu, dans ce monde rempli d’énigmes, un homme qu’il fût plus difficile pour l’imagination de transformer en enfant. Et pourtant, le vieillard avait depuis ce temps-là bien peu changé dans son voyage à travers l’existence. En face de lui, dans la même salle où il était assis, on voyait le portrait d’un petit garçon, que le premier venu aurait reconnu sans hésitation pour le portrait du jeune Christophe Casby, âgé de dix ans : bien qu’il fût déguisé au moyen d’un râteau à foin (instrument pour lequel, à aucune époque de sa vie, il n’avait eu le moindre goût, et qui lui était aussi utile qu’une cloche à plongeur), et qu’il fût assis sur un banc de gazon ou de violettes, abîmé dans une contemplation précoce à la vue d’un clocher de village. C’était le même visage et le même front lisse, le même regard bleu et calme, le même air de sérénité. Cette brillante tête chauve, qui n’en paraissait que plus grosse, et ces longs cheveux gris qui l’encadraient de chaque côté et par derrière, comme des fils de la Vierge ou du verre filé, et qui avaient un aspect si vénérable parce qu’on ne les coupait jamais, n’existaient pas, cela va sans dire, dans le portrait de l’enfant, comme aujourd’hui chez le vieillard. Néanmoins, dans l’être séraphique qui tenait le râteau à foin, on découvrait les rudiments incontestables du patriarche aux chaussons de lisière.

Patriarche, tel était le nom que beaucoup de gens se plaisaient à lui donner. Plusieurs vieilles dames du voisinage l’avaient surnommé le Dernier des Patriarches. Quel nom plus convenable aurait-on pu trouver pour M. Casby, si gris, si lent, si paisible, si calme, avec une tête si couverte de bosses vénérables ? On l’avait accosté quelquefois dans la rue pour le prier respectueusement de fournir un modèle de patriarche à des peintres ou à des sculpteurs : on y avait mis tant d’importunité qu’il paraîtrait que les beaux-arts se trouvent dans l’impossibilité de se rappeler les qualités physiques d’un patriarche ou d’en inventer un de leur crû. Des philanthropes des deux sexes demandaient quelquefois quel était ce vieillard, et quand on leur répondait : « Christophe Casby, ancien homme d’affaires de lord Decimus Tenace Mollusque », ils s’écriaient dans leur désespoir : « Oh ! pourquoi avec cette tête ne s’est-il pas fait plutôt bienfaiteur de ses semblables ? Oh ! pourquoi avec cette tête n’est-il pas le père de l’orphelin et l’ami des malheureux ? » Avec cette tête, le vieillard se contenta d’être Christophe Casby, qui avait la réputation de posséder un grand nombre d’immeubles, et c’est avec cette tête qu’Arthur le trouva assis dans son salon silencieux. Et, au fait, c’eût été le comble de la folie de croire qu’il pût s’y asseoir autrement.

Arthur fit quelques pas pour attirer l’attention de son hôte, et les sourcils gris se tournèrent vers lui.

« Pardon, dit Clennam, je crains que vous ne m’ayez pas entendu annoncer ?

— En effet, monsieur, je n’avais pas entendu. Vous désirez me parler, monsieur ?

— Je désirais vous offrir mes hommages. »

Cette réponse parut causer l’ombre d’une contrariété à M. Casby, qui avait peut-être espéré que le visiteur venait lui offrir quelque chose de plus substantiel.

« Ai-je le plaisir, continua-t-il… Prenez un siège, monsieur, je vous prie… Ai-je le plaisir de connaître… ? Ah ! oui, en vérité, je crois que oui ! Si je ne me trompe, il me semble que je connais ces traits. Je crois que j’adresse la parole à un gentleman dont M. Flintwinch m’a annoncé le retour ?

— Oui, monsieur Casby, c’est bien lui en effet qui vous rend visite.

— En vérité ! monsieur Clennam ?

— En personne, monsieur Casby.

— Monsieur Clennam, je suis charmé de cette bonne fortune. Comment vous êtes-vous porté depuis que nous nous sommes vus ? »

M. Clennam, jugeant inutile d’expliquer que, depuis quelque chose comme un quart de siècle qui s’était écoulé dans l’intervalle de leur dernière rencontre, il avait eu à souffrir de divers malaises au moral comme au physique, répondit vaguement que jamais il ne s’était mieux porté, ou quelque phrase également appropriée à la circonstance ; puis il échangea une poignée de main avec le propriétaire de cette tête à la lueur de l’auréole patriarcale qu’elle reflétait sur lui.

« Nous sommes plus vieux qu’alors, monsieur Clennam, remarqua Christophe Casby.

— Nous ne sommes pas plus jeunes, » répliqua Clennam. Après cette judicieuse observation, Arthur s’aperçut qu’il ne donnait pas là un brillant échantillon de son esprit, et se sentit contrarié.

« Et votre respectable père, ajouta M. Casby, n’est plus de ce monde ! J’ai été bien peiné de l’apprendre, monsieur Clennam, j’en ai été bien peiné. »

Arthur répondit, comme de raison, qu’il lui en était infiniment obligé.

« Il fut un temps, continua le patriarche, où vos parents et moi ne vivions pas en très bonne intelligence. Il a existé entre nos deux familles un petit malentendu. Peut-être votre respectable mère était-elle un peu fière de son fils. Quand je dis son fils, c’est de vous que je parle, mon digne monsieur…, de vous-même, mon digne monsieur ! »

Sa physionomie lisse avait la fraîcheur d’une pêche d’espalier. Grâce à son visage florissant, grâce à sa tête vénérable, à ses yeux bleus, M. Casby donnait à toutes ses observations un air de profonde sagesse et de vertu incomparable. Ses traits semblaient aussi respirer la bonté et la bienveillance. Personne n’aurait pu préciser où était nichée cette sagesse, cette vertu, cette bonté bienveillante ; mais enfin elles avaient l’air d’être quelque part par là autour de lui.

« Mais ce temps-là, poursuivit M. Casby, n’est plus : il est passé, il est passé. Je me fais le plaisir de visiter votre mère de temps en temps et d’admirer le courage et la vigueur d’esprit avec lesquels elle supporte de si rudes épreuves… de si rudes épreuves. »

Lorsqu’il se livrait à une de ces petites répétitions, les mains croisées devant lui, M. Casby l’accompagnait d’un aimable sourire en penchant la tête de côté, comme s’il y eût eu au fond de ses douces pensées quelque chose que les paroles étaient impuissantes à rendre. On eût dit qu’il se privait à dessein du plaisir d’exprimer cette pensée exubérante, de peur qu’elle ne prît un essor trop sublime ; il aimait mieux, dans son humilité, se résigner à dire des choses insignifiantes.

« J’ai appris que vous aviez été assez bon, dans une de vos visites, dit Arthur, saisissant l’occasion au vol, pour recommander la petite Dorrit à ma mère.

— La petite… Dorrit ?… Ah oui, la couturière dont m’avait parlé un de mes humbles locataires ? Oui, oui. Dorrit, c’est bien cela. Ah oui, oui ! Vous l’appelez la petite Dorrit ? »

Aucun renseignement à espérer de ce côté-là. Le chemin de traverse qu’Arthur venait de prendre aboutissait à une impasse.

« Ma fille Flora, reprit le patriarche, ainsi qu’on vous l’aura dit sans doute, monsieur Clennam, s’est mariée il y a plusieurs années. Elle a eu le malheur de perdre son mari après quelques mois de mariage. Elle est revenue demeurer chez moi. Elle sera charmée de vous revoir, si vous voulez bien me permettre de lui annoncer votre visite.

— Certainement, répondit Clennam. Je vous aurais même prié de le faire si vous n’aviez pas eu l’obligeance d’aller au-devant de mes désirs. »

Sur ce, M. Casby se leva dans ses chaussons de lisière, et, d’un pas lent et lourd (un vrai pas d’éléphant), se dirigea vers la porte. Il portait une longue et large redingote de gros drap vert bouteille, un pantalon vert bouteille et un gilet vert bouteille. On me dira que les patriarches n’avaient pas un costume vert-bouteille ; c’est possible, mais les habits de M. Casby n’en avaient pas moins un certain air patriarcal.

Il avait a peine quitté le salon et permis au tic tac de se faire entendre de nouveau en son absence, lorsqu’une main rapide tourna une clef dans la serrure de la porte d’entrée, l’ouvrit et la referma. L’instant d’après, un petit homme vif, brun et inquiet, se précipita dans le salon avec tant d’élan qu’il arriva à un pied de Clennam avant de pouvoir s’arrêter.

« Holà ! » s’écria-t-il.

Clennam ne vit pas de raison pour ne pas crier aussi :

« Holà !

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda l’homme brun.

— Rien que je sache, répliqua Clennam.

— Où est M. Casby ? demanda le petit homme brun, regardant autour de lui.

— Si c’est lui que vous me demandez, il sera ici dans un instant.

Moi, le demander ? répondit le petit homme brun. Pas du tout. Mais vous ? »

Cette dernière question provoqua de la part de Clennam quelques mots d’explication, que le petit homme brun écouta en retenant son haleine et regardant son interlocuteur. Il était habillé en noir ou en gris de fer rouillé ; il avait des yeux comme des perles de jais, un petit menton noir et raboteux, des cheveux noirs et roides qui s’élançaient de son crâne comme des dents de fourchette ou des épingles à cheveux, un teint d’une saleté naturelle ou artificielle, à moins que ce ne fût une combinaison de l’art et de la nature tout ensemble. Il avait en outre des mains sales, des ongles noircis et ébréchés qui avaient l’air de sortir d’un sac de charbon ; il transpirait, ronflait, soufflait, pouffait comme une petite locomotive en travail.

« Oh ! fit-il, lorsque Arthur lui eut raconté comment il se trouvait là. Très bien ! fort bien ! S’il demande après Pancks, voulez-vous être assez bon pour lui dire que Pancks vient de rentrer ? »

Là-dessus, toujours ronflant et soufflant, il sortit par une autre porte.

Or, au temps jadis, lorsque notre visiteur n’avait pas encore quitté son pays, certains doutes audacieux concernant le dernier des patriarches, qui circulaient alors dans l’air, étaient arrivés jusqu’à son oreille, il ne se rappelait pas comment. Il savait qu’il courait alors divers bruits d’après lesquels Christophe Casby n’était tout bonnement que l’enseigne menteuse d’une auberge, moins l’auberge, une invitation aux passants de venir se reposer avec confiance et de s’en aller avec reconnaissance, lorsqu’il n’y avait pour eux ni lieu de repos ni le moindre sujet de gratitude. Il savait qu’on allait même jusqu’à représenter Christophe comme un imposteur astucieux, capable de loger de méchants calculs dans cette vénérable tête ; que d’autres le regardaient seulement comme un nigaud bien lourd, bien égoïste, sans initiative et maladroit, qui, à force de se laisser bousculer par ses semblables, ayant découvert par hasard que, pour réussir dans la vie et se faire respecter, il n’avait qu’à parler le moins possible, à polir la partie chauve de sa tête et à laisser faire ses cheveux, avait mis sa découverte à profit. On disait aussi que, si lord Decimus Tenace Mollusque l’avait choisi pour son homme d’affaires, ce n’était pas que Christophe eût aucune des qualités requises pour cet emploi, mais bien parce qu’il avait l’air si excessivement bon qu’il ne pouvait jamais venir à l’esprit de personne qu’un pareil homme songeât à pressurer ou à tourmenter un locataire ; on ajouta que, par la même raison, il tirait plus d’argent de ses misérables propriétés, sans être pris à partie, que n’eût pu le faire une personne dotée d’un crâne moins riche en bosses et moins poli. Bref, on ajoutait (Clennam se souvint de tous ces on dit en l’attendant dans le paisible salon) que beaucoup de bourgeois choisissent leurs modèles absolument comme un artiste choisit les siens ; que, de même qu’à chaque exposition annuelle de l’Académie royale de peinture, on nous présente quelque vieux sacripant de voleur de chiens comme l’incarnation de toutes les vertus cardinales, à cause de ses sourcils, ou de son menton, ou de ses jambes, au risque de confondre les idées des vrais observateurs de la nature ; de même, dans la grande Exposition sociale, les accessoires d’un caractère tiennent souvent lieu du caractère lui-même.

Se rappelant ces vieilles rumeurs et y associant l’idée plus récente de M. Pancks, Arthur Clennam se sentait assez disposé à croire en ce moment, sans toutefois en être parfaitement convaincu, que le dernier des patriarches était bien, en effet, un nigaud sans initiative, qui n’avait d’autre mérite que de polir la partie chauve de son crâne ; et que, pareil à un lourd navire qu’on voit lutter péniblement pour remonter le courant de la Tamise, se présenter en travers, la poupe en avant, rester gêné lui-même et gêner les autres vaisseaux, tout en se donnant des airs d’activité maritime, jusqu’à ce qu’un petit vapeur enfumé vienne soudain s’en emparer, le traîner à la remorque et l’emmener d’un air affairé ; de même le pesant patriarche se laissait guider par le poussif M. Pancks et suivait à la remorque ce sale petit bâtiment.

Le retour de M. Casby, accompagné de sa fille Flora, mit un terme à ces méditations. Le regard de Clennam ne fut pas plus tôt tombé sur l’objet de son premier amour que cet amour fut à jamais détruit, brisé en mille morceaux comme un miroir qui roule à terre.

La plupart des hommes sont assez fidèles à eux-mêmes pour rester fidèles à une vieille illusion. Ce n’est nullement une preuve d’inconstance, mais bien une preuve du contraire, si cette illusion n’est pas de force à se défendre contre la réalité, et si le contraste du présent et du passé lui porte un coup fatal. C’est ce qui arriva pour Clennam. Dans sa jeunesse il avait ardemment aimé cette femme et lui avait prodigué tous les trésors concentrés de ses affections et de son imagination. Dans la solitude de la maison paternelle, ces trésors avaient été aussi inutiles que l’argent de Robinson Crusoé ; c’étaient des valeurs sans échange qu’il avait laissées rouiller dans leur caisse, jusqu’au moment où il avait pu les déposer aux pieds de Flora. Depuis cette époque mémorable, bien que, jusqu’au soir de son arrivée, l’image de Flora n’occupât pas plus de place, dans son présent ni dans son avenir, que si elle eût été morte (et rien ne lui disait qu’elle vécût encore), il avait conservé le souvenir du passé dans un recoin sacré de son cœur. Et voilà, en fin de compte, que le dernier des patriarches rentre tranquillement dans le salon en lui disant de fait, sinon en paroles : « Voulez-vous avoir la bonté de jeter à terre ce joyau précieux et de trépigner dessus ? Voilà Flora ! »

Flora était toujours aussi grande, mais elle était devenue grosse en proportion ; elle étouffait dans sa graisse. Mais ce n’était rien encore : Flora, qu’il avait laissée blanche comme un lis, il la retrouvait rouge comme une pivoine. Mais ce n’était rien encore : Flora, dont chaque parole et chaque pensée avaient ravi Arthur, lui semblait bavarde et sotte. Ça, par exemple, c’était quelque chose. Flora, qui était autrefois sans inconvénient une enfant gâtée et candide, avait voulu rester, en dépit des ans, une enfant gâtée, avec toute sa candeur primitive. Pour le coup, c’était trop fort !

Voilà Flora !

« En vérité, » s’écria Flora avec un petit rire étouffé, et relevant la tête avec un petit mouvement enjoué qui avait l’air de la caricature de ses manières du temps jadis, telle qu’aurait pu la représenter un histrion dansant devant le convoi de la patricienne Flora, si Flora eût vécu dans la classique antiquité ; « en vérité, je n’ose pas me présenter devant M. Clennam ; je ne suis plus qu’une horreur, je suis sûre qu’il va me trouver atrocement changée, je suis positivement une vieille femme : c’est affreux de se faire voir dans cet état, c’est vraiment affreux ! »

Arthur affirma qu’il la retrouvait telle qu’il s’était attendu à la retrouver, et que d’ailleurs le temps ne l’avait pas épargné lui-même.

« Oh ! mais pour un homme ce n’est pas du tout la même chose. Vous, par exemple, vous avez si bonne mine, vraiment, que vous n’avez pas le droit de dire cela ; mais moi, ce n’est pas la même chose, voyez-vous… Oh ! s’écria Flora d’un petit cri enfantin, je suis laide à faire peur. »

Le patriarche, ne sachant pas bien encore, sans doute, le rôle qu’il avait à jouer dans cette comédie, se contentait d’un sourire plein d’une vague sérénité.

« Mais si nous parlons de ceux qui ne changent pas, reprit Flora, qui, dans sa ponctuation orale, n’employait jamais que des virgules, voyez papa ; dites-moi si papa n’est pas précisément ce qu’il était le jour de votre départ ? N’est-ce pas cruel et dénaturé de la part de papa, de rester ainsi un reproche vivant pour sa propre fille ? pour peu que cela continue, les gens qui ne nous connaissent pas finiront par me prendre pour la maman de papa !

— Il faudra bien du temps encore pour cela, répondit Arthur.

— Ô monsieur Clennam, le plus trompeur de tous les hommes, s’écria Flora, je vois déjà que vous n’avez pas perdu vos habitudes complimenteuses ; vous savez, lorsque vous faisiez semblant d’être si sentimentalement épris… du moins, non, ce n’est pas ce que je voulais dire, je… oh ! je ne sais pas ce que je veux dire ! »

Ici Flora se troubla, rit d’un petit air boudeur et le gratifia d’un de ses regards d’autrefois.

Le patriarche, qui venait de s’apercevoir que son rôle était de quitter la scène au plus vite, se leva et se dirigea vers la porte par laquelle Pancks l’avait précédé, pour héler son remorqueur. Ayant reçu une réponse de quelque petit dock éloigné, il se laissa immédiatement entraîner à la suite de son bateau loueur et disparut.

« Il ne faut pas songer à partir encore, poursuivit Flora… (Arthur avait regardé autour de lui à la recherche de son chapeau, dans un embarras assez visible et ne sachant trop que faire.) Il n’est pas possible que vous soyez assez méchant pour songer à partir déjà, Arthur… je veux dire monsieur Arthur… ou peut-être serait-il beaucoup plus convenable de vous appeler M. Clennam… mais je ne sais vraiment plus ce que je dis… sans donner un souvenir au bon vieux temps, à jamais passé ; pourtant, en y réfléchissant, je crois qu’il vaudrait sans doute mieux n’en pas parler : car il est fort probable que vous avez quelque engagement plus agréable que je ne voudrais contrarier pour rien au monde, quoiqu’il y ait eu un temps… mais voilà que je retombe dans ces folies. »

Était-il possible que Flora fût si babillarde à l’époque dont elle rappelait le souvenir ? Comment croire qu’il y eût quelque chose qui ressemblât à cette volubilité incohérente, dans les entretiens qui le fascinaient autrefois ?

« Et même je ne doute nullement, continua Flora avec une rapidité merveilleuse, bornant toujours sa ponctuation à un emploi très limité de virgules, que vous n’ayez épousé quelque dame chinoise ; vous avez habité si longtemps la Chine ! et, comme vous étiez dans les affaires, vous avez dû naturellement désirer d’étendre vos relations. Vous avez dû, c’est tout simple, demander la main d’une dame chinoise, et la dame a dû, c’est encore plus simple, accepter votre main et s’en trouver très heureuse ; j’espère seulement que vous n’avez pas épousé une de ces hérétiques qui adorent des pagodes…

— Je n’ai épousé personne, Flora, répondit Arthur souriant malgré lui.

— Bonté divine ! j’espère bien que vous n’êtes pas resté célibataire tout ce temps à cause de moi ! reprit Flora avec son petit rire mutin ; mais il va sans dire que ce n’est pas à cause de moi, vous ne voudriez pas me faire croire cela… Ne me répondez pas, je ne sais plus ce que je dis. Oh ! je vous en prie, parlez-moi un peu des dames chinoises ; dites-moi s’il est vrai que leurs yeux soient vraiment fendus en amande comme dans leurs portraits, où la forme qu’on leur donne me rappelle toujours les fiches de nacre pour jouer aux cartes. Et leurs queues ? est-il vrai qu’elles portent des queues nattées le long du dos, ou n’y a-t-il que les hommes qui se coiffent comme ça ? Comment font-elles pour ne pas se faire de mal en tirant leurs cheveux si fort pour les relever sur le front ? Pourquoi donc aussi les Chinois fourrent-ils partout de petites clochettes, sur leurs ponts, sur leurs pagodes, sur leurs chapeaux ? Après cela, ce n’est peut-être pas vrai ? »

Flora lança encore à Clennam une de ses anciennes œillades ; puis elle recommença de plus belle, comme si son ancien adorateur eût répondu assez longuement à toutes ses questions.

« Comment ! tout cela est donc vrai ? Bonté divine, Arthur !… excusez-moi, je vous prie… reste de vieille habitude… M. Clennam serait une façon de parler beaucoup plus convenable… Comment avez-vous pu vivre si longtemps dans un pareil pays, avec tant de lanternes et de parapluies ? Il faut donc que le climat soit bien sombre et bien humide ? Quelles fortunes doivent faire les fabricants de ces deux articles, si tout le monde en porte ou en accroche partout ! Et les petits souliers donc, et les pieds déformés dès l’enfance, tout cela doit être très curieux ; et dire que vous avez voyagé partout par là ! »

Dans sa ridicule détresse, Clennam reçut encore une de ces œillades d’autrefois, sans savoir le moins du monde ce qu’il devait en faire.

« Bonté divine continua Flora, quand je songe aux changements qui sont survenus, Arthur… c’est plus fort que moi, cela me vient si naturellement ; mais M. Clennam serait plus convenable… depuis que vous vous êtes familiarisé avec les mœurs chinoises et la langue du pays que vous parlez, j’en suis sûre, aussi bien, sinon mieux qu’un indigène, car vous avez toujours eu beaucoup de moyens et d’intelligence, quoique la langue doive être horriblement difficile ; pour moi, tout ce que je sais, c’est qu’il suffirait d’une simple caisse à thé pour me mettre au tombeau, si j’essayais seulement de déchiffrer ce qu’il y a dessus ; quels changements, Arthur !… voilà que je recommence, ça me vient si naturellement, bien que ça ne soit pas convenable ; c’est à n’y pas croire ; qui donc se serait jamais attendu à me voir Mme Finching quand je ne m’y attendais pas moi-même ?

— C’est là le nom que vous portez maintenant demanda Arthur, frappé, au milieu de tout ce bavardage, d’une certaine chaleur de cœur qui se ranimait chaque fois que Flora faisait une allusion, quelque bizarre qu’elle fût, à leurs relations d’autrefois. Finching ?

— Finching, oh ! oui, n’est-ce pas que c’est un nom affreux ? mais, comme disait M. Finching, quand il m’a offert sa main jusqu’à sept fois, et qu’il a généreusement accepté après tout de me faire, pendant douze mois, ce qu’il appelait une cour d’essai, il ne fallait pas lui en vouloir de son nom ; ce n’était pas sa faute, excellent homme ! par exemple, il ne vous ressemblait pas du tout, mais c’est égal, c’était un excellent homme. »

Flora fut enfin obligée de s’arrêter un instant pour reprendre haleine. Rien qu’un instant, car elle retrouva sa respiration, le temps de porter à son œil un tout petit coin de son mouchoir, comme un tribut offert aux mânes de feu M. Finching ; puis elle recommença sur nouveaux frais.

« Personne, assurément, ne pourrait vous reprocher, Arthur… monsieur Clennam… la froideur amicale que vous montrez envers moi. Les circonstances ont tellement changé qu’il serait même bien difficile qu’il en fût autrement ; du moins c’est mon avis ; vous savez cela mieux que moi, mais je ne puis oublier qu’il fut un temps où les choses étaient bien différentes !

— Ma chère madame Finching, commença Arthur, touché de nouveau par l’intonation cordiale qui faisait vibrer la voix de Flora.

— Oh ! ne me donnez pas cet horrible nom ; dites Flora !

— Flora ! Je vous assure, Flora, que je suis heureux de vous revoir et de reconnaître que, pas plus que moi, vous n’avez oublié les vieux rêves que nous donnait notre folle imagination, dans l’ardeur de notre jeunesse et de nos illusions.

— On ne s’en douterait pas, dit Flora d’un ton boudeur, à voir comme vous prenez les choses tranquillement ; mais je sais bien que vous avez dû être désenchanté en me voyant ; je présume que les dames chinoises, les mandarins, est-ce ainsi que vous les nommez ? en sont cause, ou peut-être en suis-je cause moi-même, c’est au moins aussi probable.

— Non, non, supplia Clennam, ne dites point cela !

— Oh, il le faut bien, vous savez, répondit Flora d’un ton convaincu, ce serait sottise à moi de ne pas le dire ; je sais bien que vous ne vous attendiez pas à me trouver si changée : je ne peux pas me faire d’illusion là-dessus. »

Au milieu de son bavardage incessant, il faut lui rendre cette justice, qu’elle avait fait cette découverte avec la perspicacité d’une femme plus intelligente. Cependant, la façon inconséquente et profondément déraisonnable dont elle cherchait à rattacher à leur première entrevue des relations de jeunesse depuis longtemps abandonnées, donnait à Clennam une sorte de vertige.

« Un mot encore seulement, poursuivit Flora, donnant à la conversation, sans avertissement préalable et au grand effroi de Clennam, le ton d’une querelle d’amoureux, une simple explication que je vous dois : lorsque votre maman est venue faire une scène à papa et que l’on m’a fait descendre dans la petite salle à manger où ils se regardaient à travers l’ombrelle de votre maman, assis en face l’un de l’autre, comme deux taureaux furieux, que vouliez-vous que je fisse ?

— Ma chère madame Finching, répliqua Clennam, tout cela est si loin de nous et depuis si longtemps terminé, à quoi bon… ?

— Je ne puis pas, Arthur, interrompit Flora, me voir dénoncer à toute la société chinoise comme une femme sans cœur, sans chercher à me réhabiliter lorsque l’occasion se présente, et vous savez fort bien qu’il s’agissait d’un Paul et Virginie que je vous avais donné, et qu’il fallait me renvoyer par ordre maternel, ce qui fut fait sans un mot d’explication de votre part. Je ne veux pas dire que vous eussiez pu m’écrire surveillée comme je l’étais ; mais, si le livre m’était seulement revenu avec un pain à cacheter rouge sur la couverture, j’aurais deviné que cela voulait dire : « Venez à Pékin ou à Nankin, ou à l’autre ville dont j’oublie le nom ; » et j’y serais allée, coûte que coûte.

— Ma chère madame Finching, certainement vous ne méritez aucun reproche et je ne vous en ai jamais fait. Nous étions tous deux trop jeunes, trop peu indépendants et trop faibles, pour faire autre chose que d’accepter la séparation qui nous était imposée. Songez combien il s’est écoulé d’années depuis lors.

— Encore un mot, poursuivit Flora avec une volubilité intarissable, une simple explication que je voudrais encore ; pendant cinq jours, j’ai eu à force de pleurer un rhume de cerveau qui m’a tenue tout ce temps-là dans le salon sur le derrière… le salon est là, qui peut dire si je mens. Après cette triste épreuve, je repris un peu de calme, les années s’écoulèrent et M. Finching fit notre connaissance chez un ami commun. Il se montra plein de prévenance et vint nous voir le lendemain. Bientôt il commença à revenir trois fois par semaine et à envoyer de petits gâteaux pour le souper ; ce n’était pas de l’amour, c’était de l’adoration ; enfin M. Finching me fit sa déclaration avec l’approbation de papa : que vouliez vous que je fisse ?

— Pas autre chose que ce que vous avez fait, répondit Arthur avec un empressement plein de franchise. Permettez à un vieil ami de vous assurer qu’il est convaincu que vous n’avez aucun reproche à vous faire.

— Encore un mot ; c’est le dernier, continua Flora, repoussant d’un geste de la main toutes les trivialités de l’existence ; encore une explication, c’est la dernière : avant que M. Finching eût commencé à me prodiguer ses attentions, il fut un temps que vous et moi ne pouvons avoir oublié… mais toute cela est passé : apparemment que cela devait arriver. Cher monsieur Clennam, vous avez cessé de porter une chaîne dorée, vous êtes libre et j’espère que vous serez heureux… Voici papa, quel ennui ! il vient toujours mettre le nez où il n’a que faire, »

À ces mots, et avec un geste rapide d’une timidité charmante, qui lui recommandait le mystère, geste connu que Clennam n’avait pas oublié (il se l’était vu si souvent adresser autrefois !), la pauvre Flora laissa la jeune fille de dix-huit ans loin, bien loin derrière elle, et, renonçant cette fois à ses virgules interminables, mit pour la clôture un bel et bon point à la fin de son entretien. « Mais que disais-je donc ? » Non, elle n’avait pas laissé derrière elle la jeune fille tout entière ; elle n’en avait laissé que la moitié ; l’autre moitié restait greffée sur la personne de la veuve de M. Finching, sirène étrange, tête de femme et queue de poisson que l’amoureux d’autrefois contemplait avec un sentiment également combiné, demi-triste et demi-comique.

Exemple. Comme s’il eût existé entre elle et Clennam une convention secrète de l’intérêt le plus saisissant ; comme si le premier relais d’une série de chaises de poste à quatre chevaux, échelonnées tout le long de la route d’Écosse, [12] les attendait en ce moment au coin de la rue ; ou bien comme si la dame n’aurait pas pu, si tout le monde était d’accord, prendre le bras d’Arthur et aller à pied jusqu’à l’église voisine, à l’ombre du parapluie de la famille, emportant la bénédiction patriarcale et l’approbation de la société en général, Flora se consolait par une foule de signaux pleins d’angoisse, paraissant trembler de peur qu’on ne surprît le mystère de leurs jeunes amours. En proie à une sorte d’éblouissement qui augmentait à chaque minute, Clennam vit la veuve de feu M. Finching prendre un merveilleux plaisir à se placer elle-même avec son amoureux d’autrefois dans leurs relations arriérées, et à répéter tout leur vieux répertoire, aujourd’hui que la scène était couverte de poussière, que les décors étaient flétris, que les jeunes acteurs étaient morts, l’orchestre vide, les lumières éteintes ! Et pourtant, au milieu de cette grotesque reprise d’une pièce sentimentale où il se rappelait avoir vu jouer à Flora le même rôle au naturel, il ne pouvait s’empêcher de se dire que c’était son retour seul qui avait ravivé cette représentation posthume, et qu’après tout il y avait là la tendresse d’un souvenir fidèle.

Le patriarche insista pour que Clennam restât à dîner, et Flora fit à son ancien soupirant un signe qui voulait dire : « Restez ! » Ce n’était pas le compte de Clennam ; mais il avait tant de regrets de n’avoir pas retrouvé la Flora de sa jeunesse ou de ses rêves, qu’il était tout honteux de son désenchantement, et, par une délicatesse de remords rétrospectif, il crut devoir, en expiation de ses torts, s’immoler au dîner du patriarche et de sa fille.

Pancks dîna avec eux. Vers six heures moins un quart, il sortit, comme un vapeur de son petit bassin, pour aller bien vite au secours du patriarche, qui pataugeait, à propos de la cour du Cœur-Saignant, dans un abîme d’explications ineptes où il allait s’enfoncer, sans son remorqueur fidèle. Pancks lui jeta immédiatement la perche de sauvetage.

« La cour du Cœur-Saignant, dit Pancks ronflant et pouffant. C’est une propriété qui vous donne beaucoup de peine. Elle n’est pas d’un mauvais rapport, mais les loyers sont difficiles à faire rentrer. Vous avez plus d’ennuis avec cette propriété-là qu’avec toutes vos autres propriétés réunies. »

De même que le grand navire passe, aux yeux des spectateurs inexpérimentés, pour celui qui possède en soi la puissance motrice, de même le patriarche avait presque toujours l’air d’avoir dit lui-même ce que Pancks venait de dire pour lui.

« En vérité ? fit Clennam, sur qui l’aspect de cette tête vénérable produisit si bien son effet habituel, qu’il adressa la parole au grand navire au lieu de répondre au remorqueur. Les gens qui l’habitent sont donc bien pauvres ?

— On ne sait jamais, vous savez, ronfla Pancks, tirant de sa poche gris de fer une de ses sales mains afin de mordre ses ongles, s’il en restait, et tournant ses yeux de jais vers M. Casby ; on ne sait jamais s’ils sont pauvres ou non. Ils le disent, mais qu’est-ce que cela prouve ? Quand vous entendez un homme dire qu’il est riche, vous pouvez parier à coup sûr qu’il ne l’est pas. D’ailleurs, s’ils sont pauvres, ce n’est pas votre faute. Vous aussi vous seriez pauvre, si vous ne touchiez pas vos loyers.

— Évidemment, remarqua Arthur.

— Vous n’êtes pas tenu de loger tous les pauvres de Londres, poursuivit Pancks. Rien ne vous oblige à les héberger gratis. Vous n’êtes pas tenu de leur ouvrir vos portes à deux battants et de leur fournir des appartements gratis. Et, tant que vous pourrez faire autrement, vous ne leur en fournirez pas à ce prix-là. »

M. Casby secoua la tête pour exprimer, d’une manière générale, une dénégation calme et bénévole.

« Qu’un individu vienne vous louer une chambre à trois shillings par semaine, si au bout de la semaine il n’a pas les trois shillings, vous dites à cet individu : « Alors pourquoi prenez-vous la chambre ? Puisque vous avez l’un, pourquoi n’avez-vous pas l’autre ? Qu’est-ce que vous faites donc de votre argent ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’entendez-vous par là ? » Voilà ce que vous dites à un individu de cette espèce ; et, si vous lui parliez autrement, vous auriez bien tort ! »

Ici M. Pancks fit un bruit singulier et surprenant, une espèce de ronflement violent dans la région du nez ; heureusement sans autre effet que ce résultat acoustique.

« Vous possédez une certaine étendue de propriétés de ce genre à l’ouest et au nord-ouest de votre maison, je crois ? dit Clennam, ne sachant pas trop s’il devait adresser la parole au patriarche ou à Pancks.

— Oh oui, pas mal, dit Pancks. Ouest ou nord-ouest, cela vous est bien égal, tous les points de la boussole vous conviennent également. Ce que vous recherchez avant tout, c’est un bon placement et des rentrées sûres. Quant à la position géographique, vous n’y tenez pas, bien sûr. »

Un quatrième convive, personnage très original, avait aussi fait son apparition sous la tente du patriarche, un peu avant l’heure du dîner. C’était une étrange petite vieille, avec une physionomie semblable à celle d’une poupée de bois à laquelle on n’a pas le droit de demander qu’elle ait de l’expression dans les traits, vu le bon marché. Elle portait une perruque aussi roide que jaune, perchée de travers sur le sommet de son crâne, comme si l’enfant à laquelle appartenait la poupée lui avait planté un clou dans la tête, n’importe où, de façon à faire tenir tant bien que mal cette coiffure postiche. Un autre fait remarquable chez la petite vieille, c’est que son visage semblait avoir été endommagé en deux ou trois endroits par sa maîtresse, au moyen d’un instrument obtus, tel par exemple que la surface convexe d’une cuiller, sa physionomie, et surtout le bout de son nez, présentant le phénomène de plusieurs cavités que l’on pouvait attribuer à la pression de cette pièce de ménage. Un autre fait non moins remarquable, c’est que la petite vieille n’avait pas d’autre nom que celui de tante de M. Finching.

Voici dans quelles circonstances M. Clennam put l’observer d’abord : Flora avait remarqué, pendant que l’on servait le potage, que M. Clennam ignorait peut-être que M. Finching avait fait un legs en faveur de sa veuve. M. Clennam avait donné à entendre qu’il espérait que M. Finching avait laissé à celle qu’il adorait la plus grande partie, sinon la totalité des ses biens meubles ou immeubles. Flora avait répliqué :

« Oh ! oui, mais ce n’est pas là ce que je voulais dire. M. Finching a fait un testament admirable ; seulement il m’a légué autre chose que ses biens, c’est-à-dire sa tante. »

Et, sur ce, Flora était sortie pour aller chercher son legs et, à son retour, elle avait présenté à M. Clennam, d’un air quasi victorieux la tante de M. Finching.

Les principales qualités qu’un étranger découvrait chez la tante de M. Finching étaient une roideur d’une sévérité excessive et une sombre taciturnité, interrompue de temps à autre par des observations faites d’un ton caverneux et menaçant, lesquelles, n’ayant aucun rapport à ce que l’on venait de dire et n’étant enchaînées que par une association d’idées des plus mystérieuses, troublaient l’esprit de l’auditeur effrayé. Peut-être les remarques de la tante de M. Finching se rattachaient-elles à quelque système de l’invention de cette dame, peut-être même ce système était-il très ingénieux, très profond ; seulement il fallait en avoir la clef pour le comprendre, et on ne l’avait pas.

Le dîner, proprement servi et bien apprêté, car dans la demeure du patriarche tout était calculé pour favoriser une heureuse digestion, commença par un potage, des soles frites, une sauce aux cardons et des pommes de terre. La conversation continua à rouler sur la rentrée des loyers. La tante de M. Finching, après avoir lancé pendant dix minutes un regard malveillant à toute la société, émit cette observation effrayante :

« Quand nous demeurions à Henley, les oies de M. Barnes lui ont été volées par un chaudronnier. »

M. Pancks eut le courage de faire un signe de tête approbateur et de dire :

« Oui, oui, certainement, madame. »

Mais la communication de cette terrible nouvelle eut pour résultat d’inspirer à M. Clennam une frayeur réelle. Une autre particularité ajoutait encore à la terreur causée par la vieille. Bien qu’elle dévisageât les gens, elle ne voulait jamais avoir l’air de voir personne. Quand l’étranger, poli, et prévenant, désirait, par exemple, demander à la dame si elle voulait des pommes de terre, il avait beau faire une pantomime des plus expressives, elle n’y faisait aucune attention. Que faire alors ? On ne pouvait pas dire.

« Tante de M. Finching, voulez-vous me permettre… ? »

Alors on laissait là la cuiller ; c’est ce que fit Clennam, effrayé et découragé.

On servit ensuite du mouton, un bifteck et une tarte aux pommes, rien qui ressemblât le moins du monde à une oie, et le dîner continua comme un festin désenchanté qu’il était. Il y avait eu un temps où Clennam, assis à cette même table, n’avait des yeux que pour Flora ; maintenant, lorsqu’il fit attention à Flora, ce fut pour remarquer, malgré lui, qu’elle aimait beaucoup le porter, qu’elle combinait une assez grande quantité de xérès avec le sentiment, et que, si elle avait engraissé, il y avait à cela des raisons substantielles. Le dernier des patriarches avait toujours été un grand mangeur, et il engloutissait une immense quantité de nourriture solide avec la béatitude d’une bonne âme qui nourrit un de ses semblables. M. Pancks, toujours pressé, et qui consultait de temps en temps un sale petit calepin qu’il avait posé près de lui, sans doute la liste des locataires arriérés qu’il comptait tracasser pour son dessert, avalait comme une locomotive où l’on empile du charbon, avec beaucoup de bruit, beaucoup de maladresse, et quelques ronflements qui semblaient annoncer que la machine était prête à partir.

Pendant tout le dîner, Flora sut concilier son appétit actuel pour les viandes et le vin avec son appétit d’autrefois pour l’amour romanesque, d’une manière qui fit que Clennam osait à peine lever les yeux et les tenait constamment fixés sur son assiette, attendu qu’il ne pouvait pas regarder la veuve sans recevoir d’elle quelque coup d’œil plein de mystérieux avertissements, comme s’il se fût agi entre eux d’un complot. La tante de M. Finching, assise en face d’Arthur, ne cessa de lui lancer des regards de défi, les traits empreints d’une amertume indicible, jusqu’au moment où l’on enleva la nappe et où l’on posa les carafes sur la table avec le dessert ; alors elle fit tout à coup une autre remarque, interrompant brusquement la conversation, comme une horloge, sans consulter personne.

Flora venait de dire :

« Monsieur Clennam, voulez-vous me verser un verre de porto pour la tante de M. Finching ?

— Le monument qui s’élève auprès de London-Bridge, proclama immédiatement cette dame, a été construit après le grand incendie de Londres, et le grand incendie de Londres n’est pas l’incendie dans lequel les magasins de votre oncle Georges ont été brûlés. »

M. Pancks repartit, toujours avec le même courage :

« Oui vraiment, madame ? Oui, oui, vous avez bien raison ! »

Mais la tante de M. Finching, au lieu de retomber dans son silence habituel, parut indignée à part elle de quelque contradiction imaginaire, et fit cette seconde proclamation :

« Je déteste un imbécile ! »

Elle donna à cette opinion, d’une sagesse presque salomonesque en elle-même, un caractère si offensant et si personnel, en la lançant à la tête du visiteur, qu’il devint nécessaire de la faire sortir de la table. Flora l’emmena très tranquillement, car la tante de M. Finching s’éloigna sans opposer aucune résistance, se contentant de demander avec une animosité implacable :

« Aussi, pourquoi vient-il ici ? »

Lorsque Flora revint, elle expliqua que son legs était une vieille dame très intelligente, mais qu’elle était parfois un peu excentrique et qu’elle avait des antipathies, particularités dont Flora semblait un peu fière. Comme la bonté naturelle de Flora avait trouvé là une occasion de briller, Clennam n’en voulut pas à la vieille dame d’avoir fait ressortir cette qualité, maintenant qu’il était débarrassé de la terreur que lui avait causée sa présence ; et ils burent un ou deux verres de vin en paix. Prévoyant que Pancks ne tarderait pas à lever l’ancre et que le patriarche allait s’endormir, Arthur prétexta une visite à faire à sa mère et demanda à Pancks de quel côté il allait.

« Du côté de la Cité, monsieur, répondit Pancks.

— Voulez-vous que nous fassions route ensemble ? demanda Arthur.

— Volontiers, » répliqua Pancks.

Cependant Flora murmurait en phrases mystérieuses à l’oreille de Clennam qu’il y avait eu un temps… mais le passé était un abîme infranchissable… et qu’une chaîne dorée ne retenait plus Arthur, et qu’elle vénérait la mémoire de feu M. Finching, et qu’elle serait à la maison le lendemain à une heure et demie, et que les décrets de la Providence étaient irrévocables, et qu’elle ne supposait pas du tout qu’Arthur se promenât jamais au côté nord-ouest des jardins de Grays’-Inn, à quatre heures précises de l’après-midi. En partant, il essaya de donner une franche poignée de main à la Flora d’à présent, non pas à la Flora évanouie, bien moins encore à la sirène ; mais il n’y eut pas moyen, Flora ne voulait pas, ne pouvait pas se contenter de cela ; elle resta mordicus dans son rôle d’autrefois. Arthur quitta la maison dans une disposition d’esprit assez triste, surtout tellement ahuri que, si Pancks ne s’était pas fort heureusement trouvé là pour le remorquer, il se serait sans doute laissé aller à la dérive pendant le premier quart d’heure.

Lorsque la fraîcheur de l’atmosphère et l’absence de Flora eurent dissipé le trouble de ses idées, il s’aperçut que Pancks s’avançait d’un pas rapide, mordant le peu de pâturage qu’il pouvait trouver au bout des ongles et ronflant du nez par intervalles. Quand on voyait ces symptômes, ainsi que la main qu’il tenait dans sa poche et son chapeau mal brossé sens devant derrière, c’était signe que M. Pancks réfléchissait.

« Il fait un peu froid ce soir, remarqua Arthur.

— Oui, assez froid, répondit Pancks. En votre qualité d’étranger, vous devez sans doute souffrir du climat plus que moi. Je vous avouerai même que je n’ai guère le temps de sentir s’il fait chaud ou froid.

— Vous menez une vie très occupée ?

— Oui ; j’ai toujours à courir après quelque locataire ou à surveiller quelque chose. Mais j’aime les affaires, répliqua Pancks, marchant un peu plus vite ; n’est-ce pas pour cela que nous sommes au monde ?

— Vous croyez que ce n’est que pour ça ? demanda Clennam.

— Pour quelle autre chose voulez-vous qu’on y soit ? » riposta Pancks.

Ces paroles emballaient, dans le plus court espace possible, un poids énorme qui avait pesé sur toute la vie de Clennam ; aussi il ne répondit pas.

« C’est ce que je dis toujours à nos locataires hebdomadaires, continua Pancks. Quelques-uns d’entre eux viennent me dire, avec la figure longue : « Vous voyez, maître Pancks, nous sommes toujours à travailler, à piocher, à nous éreinter, depuis le moment où nous nous réveillons, et nous n’en sommes pas plus riches. » Alors, je leur dis : « Pourquoi donc êtes-vous au monde, si ce n’est pas pour travailler ? » Ça leur ferme la bouche ; ils ne trouvent pas un mot à répliquer. Pourquoi donc êtes-vous au monde, si ce n’est pas pour travailler ? Ça leur clôt le bec.

— Hélas ! hélas ! soupira Clennam.

— Tenez ! me voici, par exemple, dit Pancks, poursuivant son raisonnement à l’usage de son locataire hebdomadaire. Croyez-vous que je sois au monde pour autre chose ? Faites-moi lever de bonne heure, mettez-moi à l’ouvrage, laissez-moi aussi peu de temps que possible pour avaler mes repas, et faites-moi piocher, faites-moi piocher sans relâche : je ferai de même avec vous ; vous ferez de même avec un autre, sans trêve ni repos. Eh bien ! vous avez là un résumé complet de tous les devoirs de l’homme dans un pays commerçant. »

Lorsqu’ils eurent fait quelques pas en silence, Clennam reprit.

« Est-ce que vous n’avez de goût pour rien, monsieur Pancks ?

— Du goût ? qu’est-ce que c’est que cela ? riposta Pancks d’un ton très sec.

— Eh bien ! un penchant, une inclination quelconque ?

— J’ai du penchant pour gagner de l’argent, monsieur, répondit Pancks ; veuillez seulement m’en indiquer les moyens, et vous verrez ! »

Pancks fit encore son ronflement nasal, et pour la première fois il vint à l’esprit de Clennam que ce pouvait bien être sa manière de rire. C’était un homme singulier sous tous les rapports ; on aurait pu croire qu’il ne parlait pas très sérieusement, si le ton bref, dur et rapide dont il éjaculait ces principes arides, comme sous l’impulsion d’un moteur mécanique, avait pu se concilier avec la moindre intention de plaisanterie.

« Vous lisez peu, je suppose ? dit Clennam.

— Je ne lis jamais que des lettres d’affaires et des livres de compte. Je ne collectionne que des annonces concernant les héritages en déshérence. Vous n’êtes pas de la famille des Clennam de Cornouailles, monsieur Clennam ?

— Pas que je sache.

— Je sais que vous n’en êtes pas. Je l’ai demandé à votre mère, monsieur. Elle ne serait pas femme à laisser échapper une chance !

— Supposons que j’eusse appartenu au Clennam de Cornouailles ?

— Vous auriez appris quelque chose à votre avantage.

— En vérité ? Voilà longtemps que cela ne m’est pas arrivé.

— Il y a en Cornouailles une propriété qui ne demande qu’à trouver un propriétaire, et pas un Clennam ne veut se donner la peine de la réclamer, ajouta Pancks, tirant son calepin de la poche de son habit et le remettant immédiatement en place. Je vous quitte ici : voici la rue où je vais. Je vous souhaite le bonsoir.

— Bonsoir ! » dit Clennam.

Mais le bateau toueur, allégé tout à coup et débarrassé du poids qu’il avait remorqué jusqu’alors, était trop loin pour l’entendre.

Ils avaient traversé Smithfield ensemble, et Clennam se trouva seul au coin de Barbican. Il n’avait nulle intention de se présenter ce soir là dans la morne chambre de sa mère, et il ne se serait pas senti plus abattu ni plus abandonné s’il se fût trouvé au milieu d’un désert. Il descendit lentement Aldersgate-Street, et s’avançait en rêvant vers l’église Saint-Paul, avec l’intention de gagner une des rues populeuses de la ville, parce qu’il avait besoin de bruit et de mouvement, lorsqu’un groupe nombreux se dirigeant vers lui sur le même trottoir, il s’adossa à une boutique afin de le laisser passer. Quand tout ce monde fut près de lui, il s’aperçut qu’on se rassemblait autour de quelque chose que quatre hommes portaient sur leurs épaules. Il vit bientôt que c’était un brancard fabriqué à la hâte au moyen d’un volet ou de quelque objet de ce genre ; la position de l’homme qui était couché dessus, des lambeaux de conversation qu’il attrapa à la volée, et la vue d’un paquet crotté que portait un passant et d’un chapeau couvert de boue que tenait un autre, firent comprendre à Clennam qu’il venait d’arriver un accident. Le brancard s’arrêta au-dessous d’un réverbère à quelques pas de là, pour laisser aux porteurs le temps de rajuster quelque chose ; et, la foule s’arrêtant en même temps, Clennam se trouva au milieu du cortège.

« Un blessé qu’on porte a l’hôpital ? demanda-t-il à un vieillard qui se trouvait près de lui, hochant la tête comme un homme qui ne demande pas mieux que d’entamer une conversation.

— Oui, répondit le vieillard ; c’est la faute de ces malles-postes. On devrait les poursuivre et les mettre à l’amende, ces malles-postes. Elles descendent de Lad-Lane et Wood-Street au galop, ces malles-postes, avec une vitesse de douze ou quatorze milles à l’heure. Je ne m’étonne que d’une chose, c’est qu’il n’y ait pas plus de gens tués par ces malles-postes.

— Cet homme n’a pas été tué, j’espère ?

— Je n’en sais rien, répliqua le vieillard ; s’il n’est pas tué, ce n’est toujours pas faute de bonne volonté de la part de ces malles-postes. »

L’orateur s’étant croisé les bras et ayant pris une pose commode pour adresser ses invectives contre les malles-postes à tous ceux qui voudraient l’entendre, plusieurs spectateurs, par pure sympathie pour le blessé, firent chorus avec le vieillard.

« C’est une véritable peste que ces malles-postes, monsieur, disait l’un.

— J’en ai vu une qui a manqué de passer sur le corps d’un enfant hier au soir ; il ne s’en est pas fallu d’un pouce, dit un autre.

— Moi j’en ai vu une écraser un chat, monsieur… et ç’aurait tout aussi bien pu être votre propre mère, dit un troisième.

Tous donnaient implicitement à entendre que, si Clennam possédait la moindre influence administrative, il ne saurait mieux l’employer qu’en cherchant à faire supprimer les malles-postes.

« Mais quand nous autres Anglais nous sommes obligés de nous tenir sur nos gardes, afin de ne pas être tués roides par ces malles-postes, et nous savons pourtant par expérience qu’elles sont toujours à tourner les coins de rue au galop, pour le plaisir de nous écharper, reprit le vieillard ; comment voulez-vous qu’un pauvre étranger leur échappe ?

— C’est donc un étranger ? » demanda Clennam qui se pencha en avant pour mieux voir.

Au milieu d’une foule de réponses contradictoires telles que : « C’est un Français, monsieur, un Portugais, monsieur, un Hollandais, monsieur, un Prussien, monsieur, » Clennam entendit une voix faible qui demandait de l’eau en français et en italien. Là-dessus, tout le groupe s’écria par interprétation :

« Ah ! le pauvre homme ; voyez-vous, il dit qu’il n’en reviendra jamais, et ça n’est pas bien étonnant. »

Arthur pria qu’on lui permît de passer, attendu qu’il comprenait ce que disait le blessé. On s’empressa de le laisser avancer pour qu’il pût servir de trucheman.

« D’abord il demande de l’eau, dit Arthur à ceux qui l’entouraient (une douzaine de bons enfants se dispersèrent pour aller en chercher). Êtes-vous grièvement blessé, mon ami ? demanda-t-il en italien à l’homme étendu sur le brancard,

— Oui, monsieur, oui, oui, oui. C’est ma jambe, c’est ma jambe. Mais c’est égal, ça me fait toujours plaisir d’entendre la vieille musique de mon pays, quoique je souffre beaucoup.

— Vous êtes un voyageur ?… Attendez, voici de l’eau ; laissez-moi vous en donner un peu. »

On avait posé le brancard sur un tas de pavés qui s’élevait à une hauteur commode, et, en se penchant un peu, Arthur put soulever légèrement la tête du blessé avec la main gauche, tandis qu’avec la droite il approchait le verre des lèvres du malade. C’était un petit homme musculeux, au teint bronzé, aux cheveux noirs et aux dents blanches. Une physionomie pleine de vivacité en apparence. Il portait des boucles d’oreilles.

« Là, c’est bon… Vous êtes voyageur ?

— Oui, monsieur.

— Étranger dans cette ville ?

— Oui, oui, tout à fait ; je n’y suis arrivé que ce soir.

— D’où ?

— De Marseille.

— Eh ! voyez donc ! Moi aussi ! Je suis presque aussi étranger que vous dans cette grande ville de Londres, quoique j’y sois né, et il y a peu de temps que j’ai quitté Marseille. Allons, ne vous laissez pas abattre. » Le blessé tourna vers Clennam un visage suppliant, lorsque celui-ci se redressa, après qu’il lui eut essuyé le front et doucement replacé la redingote sur ses pauvres membres qui se tordaient de douleur. « Je ne vous quitterai que lorsque vous serez bien soigné. Courage ! Ça ira mieux dans une demi-heure d’ici.

— Ah ! Altro ! Altro ! » s’écria le blessé d’un ton d’incrédulité respectueuse ; et tandis qu’on soulevait le brancard, il avança la main pour faire avec l’index le geste de dénégation des Napolitains.

Arthur Clennam se retourna, puis marchant auprès du brancard et adressant de temps à autre quelque parole encourageante au malheureux étranger, il accompagna la civière jusqu’à l’hôpital de Saint-Bartholomé. On ne laissa pénétrer dans l’hospice que les porteurs et l’obligeant interprète ; le blessé fut bientôt étendu sur une table, d’une façon calme et méthodique, et examiné avec soin par un chirurgien. Ces honnêtes praticiens sont toujours prêts : le mal n’est pas plutôt arrivé qu’ils sont sur ses talons pour le réparer.

« Il sait à peine un mot d’anglais, dit Clennam. Est-il dangereusement blessé ?

— Voyons un peu ce qui en est, » répliqua le chirurgien continuant son examen avec un goût décidé pour son art, avant de donner un avis.

Après avoir palpé la jambe avec un doigt, puis avec deux doigts, avec une main, puis avec les deux mains, dessus et dessous, par en haut et par en bas, dans cette direction-ci, puis dans celle-là, tout en faisant remarquer d’un ton approbateur les symptômes les plus intéressants à un autre gentleman qui n’avait pas tardé à le rejoindre, le chirurgien frappa enfin sur l’épaule du patient, et lui dit :

« On peut raccommoder ça. Il en reviendra très bien. C’est assez difficile, mais nous ne lui demandons pas de nous faire le sacrifice de sa jambe cette fois-ci. »

Clennam expliqua ces paroles consolantes au blessé, qui se montra plein de reconnaissance, et, dans sa vivacité italienne, baisa plusieurs fois la main de l’interprète et celle du chirurgien.

« C’est une blessure sérieuse, je présume ? dit Clennam.

— Ou…i, répliqua le chirurgien, avec la satisfaction rêveuse d’un peintre qui contemple l’œuvre qui s’épanouit sur son chevalet, oui, ça n’est pas mal. Il y a une double fracture au-dessus du genou et une dislocation au-dessous, toutes deux très belles en leur genre. »

Le chirurgien donna encore une tape amicale sur l’épaule du malade, comme pour lui dire que c’était un bon garçon, un garçon digne des plus grands éloges de s’être cassé la jambe d’une manière si intéressante pour la science chirurgicale.

« Il parle français ? demanda le chirurgien.

— Oh ! oui, il parle français.

— Il ne sera pas embarrassé ici, dans ce cas… Vous n’avez plus qu’un peu de souffrance à endurer comme un brave, mon ami, et à vous féliciter que votre jambe ne soit pas dans un plus mauvais état, ajouta-t-il en français ; dans quelque temps vous marcherez à merveille. Maintenant, voyons un peu si nous ne nous sommes pas fait mal ailleurs, et dans quel état sont nos côtes. »

Nous ne nous étions pas fait mal ailleurs et nos côtes étaient en bon état. Clennam attendit qu’on eût fait vite et bien tout ce que l’on pouvait faire. Le pauvre étranger abandonné l’ayant supplié de ne pas s’éloigner, il resta auprès du lit où on l’avait transporté jusqu’à ce qu’il se fût endormi ; et avant de partir, il écrivit quelques lignes au crayon, où il lui promettait de revenir le lendemain dès qu’il se réveillerait.

Tous ces préparatifs durèrent si longtemps, que onze heures sonnaient au moment où il sortait de l’hôpital. Il avait pris un logement provisoire près de Covent-Garden, et il rentra chez lui par le chemin le plus court, c’est-à-dire par Snow-Hill et Holborn.

Abandonné de nouveau à lui-même, après les mouvements de sollicitude et de compassion qu’avait excités chez lui cette dernière rencontre, il se trouvait naturellement un peu disposé à la rêverie. Et tout aussi naturellement, il ne put marcher pendant dix minutes sans songer à Flora, Celle-ci lui rappela nécessairement l’histoire de toute sa vie, l’histoire de son existence si mal dirigée et si malheureuse.

Lorsqu’il arriva à son logement, il s’assit devant son foyer presque éteint, comme il s’était tenu quelques jours avant à la croisée de sa chambre d’autrefois à contempler une forêt de cheminées noircies ; et, portant ses regards en arrière dans le passé, récapitula la sombre route par laquelle il était arrivé à cette période de son existence. Route bien longue, bien nue, bien vide ! Pas d’enfance, pas d’adolescence, sauf un seul souvenir, et ce souvenir-là, il venait de découvrir que ce n’était qu’une vaine chimère.

Cette découverte, qui peut-être eût été sans importance pour un autre, était un malheur pour lui. En effet, tandis que rien de ce qu’il y avait de dur et de sévère dans ses souvenirs ne disparaissait devant la réalité, tandis que la vue et le toucher lui prouvaient inexorablement combien sa mémoire était fidèle, le seul souvenir de sa vie où il entrât quelque tendresse n’avait pas pu résister à une aussi rude épreuve et s’était dissipé tout d’un coup comme un léger brouillard. Clennam avait bien prévu cela la nuit où il avait rêvé les yeux ouverts, mais il ne l’avait pas touché au doigt, comme aujourd’hui.

C’était un rêveur qu’Arthur, car il y avait chez lui une foi profonde dans toutes les bonnes et douces choses dont son existence avait été dépourvue. Élevé dans des idées basses et rapaces, c’était cette foi honnête qui l’avait sauvé et qui avait fait de lui un homme honorable et généreux. Élevé durement et sévèrement, c’était encore cette foi obstinée qui l’avait sauvé, en lui donnant un cœur chaleureux et sympathique. Élevé dans ces croyances sombres, dont l’audace fabrique, à la place d’un Dieu qui a fait l’homme à son image, un Créateur fait à l’image d’un faible mortel, c’était toujours cette foi bienfaisante qui l’avait sauvé, en lui apprenant à ne pas condamner les autres, à garder un cœur humble et miséricordieux, à pratiquer l’espérance et la charité.

C’était encore, grâce à cette foi salutaire, qu’il avait échappé à la faiblesse pleurnicheuse, à l’égoïsme étroit qui aurait pu lui faire croire que tel bonheur ou telle vertu qui ne s’étaient pas trouvés sur son chemin limité, ou qui ne lui avaient pas réussi, ne rentraient pas dans le grand dessein de la Providence, et qu’on pouvait les décomposer par l’analyse en éléments grossiers et vils. Sans doute, il avait été désabusé de bien des illusions, mais son esprit trop ferme et trop sain pour vivre dans une atmosphère si insalubre, tout en le laissant en proie à la tristesse de ses sombres pensées, n’en était pas moins capable de chercher et d’aimer la lumière, et d’en saluer le bienfait lorsqu’il la retrouvait chez les autres ;

Clennam était donc assis devant son feu presque éteint, songeant avec mélancolie à la route ténébreuse qu’il avait suivie dans le pèlerinage de la vie, mais sans empoisonner de ses reproches le passé d’autrui. Était-il assez malheureux ! Se voir obligé, à son âge, de chercher si loin de lui un bâton de vieillesse pour le soutenir au moment où il commençait à descendre la colline, une consolation pour achever son chemin. Trop légitimes regrets ! Il contemplait la foyer où s’éteignaient les dernières flammes, la dernière poussière, et il se disait : « Bientôt, j’espère, ce sera mon tour : je passerai par toutes ces phases et je disparaîtrai ! »

Dans cette revue de sa vie tout entière, il croyait voir un arbre verdoyant chargé de fleurs et de promesses dont toutes les branches se flétrissaient et tombaient une à une à mesure qu’il les touchait.

« À commencer par les jours de ma jeunesse, si malheureusement supprimée, par mon adolescence refoulée dans une retraite morne et sans amour, mon départ, mon long exil, mon retour, l’accueil de ma mère, pour finir par cette après-midi passée avec la pauvre Flora, poursuivit Arthur Clennam, qu’ai-je jamais trouvé sur mon chemin ? »

La porte de sa chambre s’ouvrit doucement, et il tressaillit en entendant ces paroles prononcées comme en réponse à sa question.

« La petite Dorrit. »






CHAPITRE XIV.

La soirée de la petite Dorrit.


Arthur Clennam s’empressa de se lever et la trouva debout sur le seuil. Cette histoire devra quelquefois voir les choses avec les yeux de la petite Dorrit. Commençons donc à les emprunter pour regarder M. Clennam en ce moment.

La petite Dorrit jeta un coup d’œil dans une chambre, qui lui parut spacieuse et magnifiquement meublée, mais obscure. Certaines idées aristocratiques qu’elle s’était faites de Covent-Garden, où il y avait des cafés célèbres, où l’on avait vu des gentlemen en habits brodés et l’épée au côté se prendre de querelle et se battre en duel, où en hiver on trouvait des fleurs à une guinée la pièce, des ananas à une guinée la livre, et des petits pois à une guinée le litre ; certaines idées pittoresques qu’elle s’était faites de Covent-Garden, où il y avait un théâtre magnifique, où des dames et des messieurs richement vêtus allaient voir de beaux et merveilleux spectacles, que cette pauvre Fanny et ce pauvre oncle ne pourraient jamais voir ; certaines idées lugubres qu’elle s’était faites de Covent-Garden, où se trouvaient ces sombres arcades sous lesquelles les misérables enfants à moitié nus qu’elle rencontrait, s’enfuyaient et se cachaient comme de jeunes rats, vivant de ce qui tombe des paniers à ordures, blottis les uns contre les autres pour avoir moins froid, traqués sans trêve par la police (gare à ces rats, jeunes ou vieux, messieurs les Mollusques, car aussi vrai qu’il y a un Dieu, ils rongent les fondations de notre édifice social et en feront tomber les toits sur nos têtes !) : certaines idées confuses qu’elle s’était faites de Covent-Garden, ce lieu plein de mystère dans le présent, comme dans le passé, de souvenirs romanesques, d’abondance, de misère, de beauté, de laideur, des primeurs de la belle campagne et de fétides ruisseaux ; tout ce pêle-mêle d’idées qu’elle s’était faites des splendeurs ou des terreurs de Covent-Garden, fit paraître à la petite Dorrit la chambre d’Arthur Clennam un peu plus obscure qu’elle ne l’était réellement, quand elle la regarda timidement de la porte.

D’abord, sur la chaise devant le feu éteint, se trouvait le gentleman qu’elle venait voir et qui s’était retourné tout étonné de la trouver là ; le gentleman au teint brun, à l’air grave, qui avait un sourire si agréable, dont les manières étaient si franches, si prévenantes, et qui avec tout cela paraissait si décidé que la petite Dorrit trouvait qu’il ressemblait à Mme Clennam, avec cette différence, toutefois, que la dureté faisait le fond du caractère de cette dame, et la douceur celui du caractère de Clennam. En ce moment Arthur regardait la petite Dorrit avec ce regard profond et scrutateur, devant lequel les yeux de la jeune fille s’étaient toujours baissés et se baissaient encore.

« Ma pauvre enfant ! vous ici à une pareille heure, à minuit ?

— C’est pour cela que j’ai dit : La petite Dorrit en ouvrant la porte, monsieur ; c’était pour vous préparer à ma visite, parce que je savais bien que vous seriez surpris de me voir.

— Êtes-vous seule ?

— Non, monsieur ; Maggy m’a accompagnée. »

Jugeant que son nom prononcé suffisait pour lui donner le droit d’entrer, Maggy quitta le palier et se présenta, la bouche élargie jusqu’aux oreilles par une grimace amicale. Mais elle ne tarda pas à supprimer cette manifestation, et sa physionomie reprit son air de stupidité fixe et solennelle.

« Et moi qui ai laissé éteindre mon feu ! dit Clennam. Et vous êtes si… (il allait dire : si légèrement vêtue, mais il se retint, pour ne pas faire allusion à la pauvreté de la jeune fille), et ajouta : et il fait si froid, »

Rapprochant de la cheminée le fauteuil qu’il venait de quitter, il y fit asseoir sa petite visiteuse, et après avoir apporté à la hâte du charbon et du bois, il les entassa dans la grille et fit flamber le feu.

« Vous avez les pieds glacés, mon enfant, dit-il (il les avait touchés par hasard, tandis qu’appuyé sur un genou il se baissait pour allumer le feu) ; mettez-les donc devant le feu. »

La petite Dorrit le remercia précipitamment. Elle n’avait pas froid aux pieds, pas froid du tout ! Ce fut avec un serrement de cœur que Clennam devina qu’elle voulait lui cacher la vue de ses pauvres petits souliers tout usés.

La petite Dorrit ne rougissait pas de ses pauvres souliers. Il savait son histoire, et ce n’était pas de cela qu’elle avait honte. Mais elle avait un pressentiment que Clennam en voudrait à son père s’il les voyait ; qu’il pourrait se dire : « Comment a-t-il eu le cœur de dîner aujourd’hui et de laisser cette petite à la merci des pavés glacés ! » non pas que, selon elle, ce fût une réflexion juste et raisonnable, mais elle savait par expérience qu’il y avait quelquefois des gens assez peu raisonnables pour se permettre des remarques de ce genre. C’était un des malheurs de son père d’encourir ces injustes reproches.

« Avant d’aller plus loin, commença la petite Dorrit, assise devant le feu, encore pâle, et levant les yeux vers le visage qui, dans son expression harmonieuse d’intérêt, de pitié et de protection, était pour elle un mystère bien au-dessus de sa condition et de son intelligence, puis-je vous dire quelque chose, monsieur ?

— Oui, mon enfant. »

Un léger nuage assombrit les traits de la petite Dorrit, comme si elle eût été peinée qu’Arthur l’appelât si souvent une enfant. Mais elle s’étonna plus vite encore qu’il s’en fût aperçu, et qu’il s’occupât de si peu de chose ; car il ajouta de suite :

« J’avais besoin d’un mot qui exprimât la tendresse, et je n’en ai pas trouvé d’autre. Comme tout à l’heure, vous vous êtes donné vous-même le nom qu’on vous donne chez ma mère, celui que je vous donne toujours lorsque je pense à vous, laissez-moi vous appeler petite Dorrit.

— Merci, monsieur, c’est le nom que je préférerais à tous les autres.

— Petite Dorrit !

— Petite mère, reprit, par manière de correction, Maggy qui avait commencé à s’endormir.

— C’est la même chose, Maggy.

— Tout à fait, mère ?

— Tout à fait, Maggy. »

Maggy se mit à rire, et elle n’avait pas fini qu’elle ronflait déjà. Aux yeux de la petite Dorrit, on ne pouvait rien voir de plus amusant que ce gros poupard avec son gros rire. La petite mère était fière de son monstrueux enfant, et son visage était rayonnant lorsqu’elle le ramena vers le grave gentleman au teint bronzé. Elle se demandait à quoi il pensait en la regardant, elle et Maggy. « Quel bon père cela ferait ! se disait-elle. Avec une figure comme cela, comme il serait doux pour sa fille de recevoir ses conseils et ses caresses !

— Ce que j’allais vous dire, monsieur, dit la petite Dorrit, c’est que mon frère est libre. »

Arthur parut très content d’apprendre cette nouvelle ; il espérait, dit-il, que Tip allait bien se conduire.

« Et ce que j’allais aussi vous dire, monsieur, continua la petite Dorrit, tremblant dans tout son petit corps et jusque dans sa voix, c’est que je ne dois jamais, à ce qu’on dit, connaître celui dont la générosité a fait relâcher Tip, que je ne dois jamais demander à le connaître, que je ne dois jamais savoir son nom, que je ne dois jamais le remercier de tout mon cœur ! »

Clennam dit que la personne en question n’avait probablement pas besoin qu’on la remerciât ; que sans doute elle se trouvait très heureuse, et avec raison, d’avoir été à même de rendre un si léger service à une jeune fille qui méritait qu’on lui en rendît de plus grands.

« Et ce que j’allais dire, monsieur, poursuivit la petite Dorrit, tremblant de plus en plus, c’est que si je le connaissais, et si cela m’était permis, je lui dirais qu’il ne peut jamais, jamais savoir combien je suis reconnaissante envers lui, ni combien mon bon père serait reconnaissant de son côté. Et ce que j’allais dire, monsieur, c’est que si je le reconnaissais, et si cela m’était permis, mais je ne le connais pas, et je ne dois pas le remercier, je sais cela ! je lui dirais que je ne m’endormirai plus sans avoir prié le ciel de le bénir et de le récompenser. Je me mettrais à ses genoux et je prendrais sa main, et je l’embrasserais en le priant de ne pas la retirer et de la laisser, oh ! rien qu’un instant ! afin d’y sentir mes larmes reconnaissantes, car je n’ai pas d’autres remerciements à lui offrir ! »

La petite Dorrit avait porté la main de Clennam à ses lèvres, et aurait voulu se mettre à genoux devant lui ; mais il la retint doucement et la fit rasseoir. Elle n’avait pas besoin de cela, d’ailleurs, ses yeux et le ton de sa voix avaient remercié bien mieux son bienfaiteur qu’elle ne pouvait croire, aussi n’était-il plus tout à fait aussi calme qu’à l’ordinaire, quand il lui dit :

« Là ! petite Dorrit, là ! voyons ! Eh bien ! nous supposerons que vous connaissez cette personne, que vous avez pu faire tout cela, et que vous l’avez fait. Et maintenant, dites-moi, à moi qui ne suis pas du tout cette personne-là, qui ne suis que l’ami qui vous a priée d’avoir confiance en lui, pourquoi vous êtes dehors à minuit, et ce qui vous amène si loin de chez vous à cette heure tardive, ma frêle et délicate… (enfant était encore sur le bout de sa langue…) petite Dorrit !

— Maggy et moi, répondit-elle, se calmant avec ce paisible effort qui lui était depuis longtemps naturel, nous sommes allées ce soir au théâtre où ma sœur est engagée.

— Oh ! n’est-ce pas que c’est un endroit céleste ? interrompit brusquement Maggy, qui semblait avoir la faculté de se réveiller et de se rendormir à volonté. Presque aussi beau qu’un hôpital : seulement, on ne vous y donne pas du poulet. »

Elle se secoua comme un caniche qui sort de l’eau, et se rendormit.

« Nous y sommes allées, continua la petite Dorrit, jetant on coup d’œil sur sa protégée, parce que je ne suis pas fâchée de voir quelquefois par moi-même ce que fait ma sœur ; et j’aime à la regarder sans qu’elle ni mon oncle s’en doutent. Je ne puis pas me donner ce plaisir-là bien souvent, parce que, lorsque je ne travaille pas, je suis avec mon père, et même lorsque je vais en journée, je me dépêche d’aller le rejoindre. Mais ce soir, j’ai fait semblant d’aller en soirée. »

En faisant cet aveu, avec une hésitation timide, elle leva les yeux vers le visage de Clennam, dont elle lut si clairement l’expression qu’elle y répondit :

« Oh non, certainement ! Je ne suis jamais allée à une soirée. »

Elle s’arrêta un instant, en voyant que Clennam la regardait toujours, puis ajouta :

« J’espère qu’il n’y a pas de mal à cela. Je n’aurais jamais pu me rendre utile, si je n’avais pas un peu dissimulé. »

Elle craignait qu’il ne la blâmât intérieurement de tromper ainsi ses parents pour leur rendre service, pour songer à eux, pour veiller sur eux à leur insu et sans pouvoir compter sur leur reconnaissance, qui sait même ? peut-être en encourant de leur part le reproche de négligence. Mais Clennam songeait au contraire à ce frêle petit corps animé d’une volonté si forte, à ces souliers usés, à ces vêtements insuffisants, à cette feinte délicatesse de récréation et d’amusement. Il demanda où se donnait la soirée supposée. Chez des personnes pour qui elle travaillait, répondit la petite Dorrit en rougissant. Elle n’en avait dit que fort peu de chose, seulement quelques mots, pour tranquilliser son père, qui savait bien, dans tous les cas, que ce ne pouvait pas être une grande soirée, comme M. Clennam devait bien le penser : et elle jeta un coup d’œil sur le châle qu’elle portait.

« C’est la première nuit, dit la petite Dorrit, que je me sois jamais absentée de la maison. Dieu ! que Londres a l’air grand, sombre et sauvage, la nuit ! »

Aux yeux de la petite Dorrit, la vaste étendue de la ville avait quelque chose qui lui faisait peur avec son ciel noir ; elle frissonna en prononçant ces paroles.

« Mais ce n’est pas pour cela, continua-t-elle en faisant de nouveau un pénible effort pour se remettre, que je suis venue vous déranger. Le principal motif qui m’a engagée à sortir, c’est que ma sœur a fait une amie, une dame dont elle m’a parlé de manière à m’inquiéter un peu. Alors je suis sortie, et j’ai passé exprès du côté où vous demeurez, puis en voyant une lumière à la croisée… »

Ce n’était pas la première fois qu’elle avait vu cette lumière. Oh ! non, ce n’était pas la première fois. Les yeux de la petite Dorrit avaient déjà souvent regardé, le soir, cette fenêtre briller de loin comme une étoile ; elle s’était souvent écartée de son chemin, harassée et fatiguée pour venir la regarder et rêver au monsieur à l’air grave et au teint bronzé qui venait de si loin et qui lui avait parlé en ami et en protecteur.

« Il y avait trois choses, dit la petite Dorrit, qu’il me semblait que je voulais vous dire, si vous étiez seul et que je pusse monter pour vous voir. D’abord ce que j’ai essayé de vous exprimer, mais je ne dois jamais… que je ne pourrai jamais…

— Chut, chut, c’est une affaire terminée. Passons à la seconde, répondit Clennam, dissipant par son sourire l’agitation de la jeune fille, faisant briller sur elle la flamme du foyer, et posant sur la table du vin, des gâteaux et des fruits.

— Je crois, poursuivit la petite Dorrit, que voici la seconde chose, monsieur ; je suppose que Mme Clennam aura découvert mon secret et qu’elle sait d’où je viens et où je vais ; où je demeure, en un mot.

— En vérité ! » répliqua Clennam avec vivacité. Et après un moment de réflexion il lui demanda ce qui lui faisait penser cela.

« Je crois, répondit la petite Dorrit, qu’il faut que M. Flintwinch m’ait suivie.

— Et pourquoi ? demanda Clennam, qui tourna les yeux vers le feu, fronça les sourcils et réfléchit encore ; pourquoi le croyez-vous ?

— Je l’ai rencontré deux fois ; toujours près de la maison, toujours le soir, lorsque je rentrais. Et chaque fois j’ai cru, à moins que je ne me sois trompée, qu’il n’avait pas l’air de m’y rencontrer par hasard.

— Vous a-t-il parlé ?

— Non, il m’a fait un petit salut et a penché la tête de côté.

— Le diable emporte sa tête ! dit Clennam d’un ton rêveur, et les yeux toujours fixés sur le feu ; elle est toujours penchée d’un côté. »

Il secoua sa rêverie pour persuader à la petite Dorrit de prendre un peu de vin et de manger quelque chose ; il eut beaucoup de peine, elle était si timide ! puis il reprit, toujours d’un ton rêveur :

« Est-ce que ma mère n’est plus la même avec vous ?

— Oh ! je vous demande pardon : elle est toujours la même. Cependant je me demandais si je ne ferais pas bien de lui raconter mon histoire. Je me demandais si je pouvais… je veux dire si vous désiriez que je lui en fisse confidence. Je me demandais, dit la petite Dorrit, le regardant d’un air suppliant et baissant peu à peu les yeux tandis qu’il levait les siens, si vous ne voudriez pas me donner un conseil sur ce que je dois faire.

— Petite Dorrit, répondit Clennam ; et ces deux mots avaient déjà commencé à remplacer pour eux deux une foule de tendres expressions, selon leur intonation ou la place qu’ils occupaient dans la conversation, ne faites rien. Je veux causer un peu avec ma vieille amie, Mme Affery Flintwinch. Ne faites rien, petite Dorrit, si ce n’est de vous rafraîchir avec ce petit souper. Voilà tout ce que je vous conseille, ce que je vous prie de faire.

— Merci, je n’ai pas faim, ni soif, ajouta la petite Dorrit, tandis qu’il plaçait doucement un verre devant elle… Mais je crois que Maggy ne serait peut-être pas fâchée de prendre quelque chose,

— Nous lui ferons trouver de la place dans ses poches tout à l’heure pour y mettre tout ce qu’il y a là, dit Clennam ; mais, avant de la réveiller, je vous rappellerai que vous aviez une troisième chose à me dire.

— Oui. Vous ne vous fâcherez pas, monsieur ?

— Je vous le promets, sans condition.

— Cela va vous paraître si étrange : je ne sais pas trop comment vous le dire. N’allez pas me croire déraisonnable ou ingrate, dit la petite Dorrit dont l’agitation recommençait de plus belle.

— Non, non, non. Je suis sûr que vous ne direz rien que de fort naturel et de fort juste. Je n’ai pas peur de mal interpréter votre pensée, quelle qu’elle soit.

— Merci ! vous avez l’intention de retourner voir mon père ?

— Oui.

— Vous avez eu la bonté et l’obligeance de lui écrire un mot pour lui annoncer que vous viendriez le voir demain ?

— Oh ! si ce n’est que ça, Oui.

— Pouvez-vous deviner, continua la petite Dorrit, les mains jointes et pressées, fixant sur Clennam des yeux où brillait l’ardeur d’une supplication muette, ce que je vais vous prier de ne pas faire ?

— Je crois que oui. Mais je puis me tromper.

— Non, vous ne vous trompez pas, répliqua la petite Dorrit secouant la tête. Si nous venons à en avoir tant, tant besoin que nous ne puissions pas nous en passer, laissez-moi vous en demander.

— Je vous le promets… je vous le promets.

— Ne l’encouragez pas à vous en demander. N’ayez pas l’air de le comprendre, s’il vous le demande. Ne lui en donnez pas. Épargnez-lui cette honte et vous pourrez alors le juger plus favorablement ! »

Clennam répondit, pas très distinctement, car il voyait des larmes dans les yeux inquiets de la jeune fille, que son désir serait sacré pour lui.

« Vous ne connaissez pas mon père, dit-elle, vous ne le comprenez pas. Comment le comprendriez-vous, le voyant tout à coup tel qu’il est devenu, pauvre cher père, au lieu de voir, comme moi, les degrés successifs par lesquels il y est arrivé petit à petit. Vous avez été si bon pour nous, vous y avez mis tant de délicatesse et de bonté que je voudrais que vous eussiez bonne opinion de lui. Je tiens à votre opinion plus qu’à celle de tous les autres, et je souffre de penser que vous, vous ne l’aurez vu que dans l’état de dégradation où il peut être.

— Allons, dit Clennam, ne vous chagrinez pas ainsi. Allons, allons, ma petite Dorrit ! Tout cela est parfaitement entendu.

— Merci, monsieur, merci ! J’ai fait de grands efforts pour m’empêcher de vous le dire ; mais j’y ai pensé nuit et jour ; et lorsque j’ai su que vous aviez promis de venir demain, je me suis décidée à vous parler. Non que je rougisse de lui (elle se hâta d’essuyer ses yeux), mais parce que je le connais mieux que personne, au contraire ; c’est parce que je l’aime et que je suis fière de lui. »

Soulagée de ce fardeau moral, la petite Dorrit commença à être un peu agitée et à s’inquiéter de l’heure. Maggy étant parfaitement réveillée et occupée à dévorer des yeux, à distance, avec une jouissance anticipée, les fruits et les gâteaux, Clennam chercha à calmer de son mieux la petite mère en versant du vin à la grosse enfant. Maggy le but avec une série de claquements de langue assez bruyants, après chacun desquels elle posait la main sur son gosier et disait, d’une voix essoufflée et les yeux plus arrondis que jamais : « Oh ! comme c’est délicieux ! comme ça ressemble à l’hôpital. » Lorsqu’elle eut achevé le vin et ses éloges, Clennam l’engagea à charger son panier (Maggy ne marchait jamais sans son panier) de tous les comestibles qui se trouvaient sur la table, en lui recommandant d’avoir bien soin de ne rien laisser. Le plaisir avec lequel Maggy exécuta cet ordre, et le plaisir que la petite mère prenait à voir son bonheur, étaient bien la digne clôture d’une si douce entrevue.

« Mais la grille est fermée depuis longtemps, s’écria Clennam, se rappelant tout à coup ce fait. Où donc irez-vous ?

— Je vais chez Maggy, répondit la petite Dorrit. J’y serai très bien gardée et très bien soignée.

— Il faut que je vous accompagne jusque-là, dit Clennam. Je ne puis vous laisser aller seule.

— Si, je vous prie de nous laisser partir seules. Je vous en prie ! » répliqua la petite Dorrit d’un ton suppliant.

Elle avait mis tant d’ardeur à formuler sa pétition que Clennam sentit que ce serait manquer de délicatesse que d’insister davantage : d’autant plus qu’il comprenait très bien que la demeure de Maggy ne devait pas être des plus brillantes.

« Allons, Maggy, fit gaiement la petite Dorrit, nous nous en tirerons bien ; nous savons le chemin maintenant, n’est-ce pas, Maggy ?

— Oui, oui, petite mère ; nous savons le chemin, » dit Maggy en ricanant.

Et les voilà parties. La petite Dorrit, arrivée auprès de la porte, se retourna pour dire : « Que Dieu vous bénisse ! » Elle prononça ces paroles très bas, mais peut-être les entendit-on là-haut aussi bien, qui sait ? mieux encore que si elles eussent été psalmodiées en chœur par tous les chantres d’une cathédrale.

Arthur Clennam attendit qu’elles eussent tourné le coin de la rue avant de les suivre à distance ; non qu’il eût la moindre idée d’éprouver une seconde fois la petite Dorrit, mais pour être certain qu’elle avait gagné saine et sauve le quartier auquel elle était habituée. Elle semblait si petite, si frêle et si mal abritée par ses vêtements contre ce temps froid et humide, qu’en la voyant disparaître sous l’ombre pesante de sa protégée, plein de pitié pour elle et habitué à la séparer dans sa pensée des autres grossiers habitants de ce monde et à la regarder comme une enfant, il aurait eu plaisir à la prendre dans ses bras pour la porter jusqu’au bout de son voyage.

Enfin, elles arrivèrent dans la grande rue où se trouvait la prison de la Maréchaussée, puis il leur vit ralentir le pas avant d’entrer dans une petite rue de traverse. Il s’arrêta, sentant qu’il n’avait pas le droit d’aller plus loin. Il ne se doutait guère qu’elles couraient risque de se trouver sans abri jusqu’au jour ; il n’apprit la vérité que beaucoup, beaucoup plus tard.

Cependant la petite Dorrit, lorsqu’elles s’arrêtèrent devant une pauvre maison où l’on ne voyait briller aucune lumière et qu’elles n’entendirent aucun bruit en écoutant à la porte, dit à sa protégée :

« Ah çà, Maggy, tu es très bien logée là, et il ne faut pas fâcher tes propriétaires. Ainsi, nous ne frapperons que deux fois et pas trop fort ; et si nous ne pouvons pas les réveiller, nous nous promènerons jusqu’au jour. »

Une fois. La petite Dorrit frappa d’une main légère, et écouta. Deux fois. La petite Dorrit frappa d’une main non moins légère et écouta encore. Rien ne bougea. Aucun bruit ne se fit entendre.

« Maggy, il faut faire de notre mieux, ma chère. Il nous faut patienter et attendre le jour. »

La nuit était sombre et froide, le vent humide soufflait avec violence, et lorsqu’elles regagnèrent la grande rue, les horloges voisines sonnaient une heure et demie.

« Nous ne pourrons rentrer à la maison que dans cinq heures et demie, » dit la petite Dorrit.

En parlant de la maison, il était bien naturel d’aller la regarder encore, pendant qu’elles en étaient si près. Elles se rapprochèrent donc de la grille fermée et regardèrent dans la cour.

« J’espère qu’il dort trop bien, dit la petite Dorrit, baissant un des barreaux, pour s’inquiéter de mon absence. »

La grille leur était si familière, que c’était pour elles comme une vieille connaissance. Elles déposèrent là, dans un coin, le panier de Maggy pour leur servir de siège, et se tinrent tout près l’une de l’autre, pour prendre un peu de repos. Lorsque la rue était déserte et silencieuse, la petite Dorrit n’avait pas peur ; mais lorsqu’elle entendait résonner un pas dans le lointain, ou qu’elle voyait une ombre se mouvoir sous les réverbères, elle tressaillait et murmurait à l’oreille de sa protégée :

« Maggy, j’aperçois quelqu’un. Allons-nous-en ! »

Alors Maggy se levait avec plus ou moins de mauvaise humeur, et elles se promenaient un peu au hasard pour reprendre bientôt leur première position.

Tant que Maggy ne se fatigua pas du plaisir de manger, elle se conduisit assez bien. Mais tout passe, et alors elle commença à se plaindre du froid, à frissonner, à pleurnicher.

« Ce sera bientôt passé, ma chère Maggy, disait la patiente petite Dorrit.

— Oh ! oui, bientôt passé pour vous, petite mère, c’est possible, répondit Maggy ; mais moi, je ne suis qu’une pauvre enfant, je n’ai que dix ans, moi. »

Enfin, au plus profond de la nuit, lorsque la rue était très tranquille, la petite Dorrit posa la lourde tête de Maggy sur ses genoux, l’endormit, à force de caresses. Et c’est ainsi qu’elle s’assit contre la grille, seule pour ainsi dire, regardant les étoiles et suivant des yeux les nuages qui passaient par devant les étoiles dans leur course rapide et capricieuse. Voilà toute la danse qu’on dansa à la soirée de la petite Dorrit.

« Si c’était vraiment une soirée ! se dit-elle un moment assise sur son panier ; s’il faisait clair et chaud, un beau temps, dans la maison de mon pauvre cher père, et qu’il n’eût jamais été emprisonné derrière cette grille ! Et si M. Clennam venait nous visiter pour danser avec nous au son d’une ravissante musique, et que nous fussions tous gais et contents ! Je voudrais bien savoir alors si… »

Elle eût voulu savoir tant de choses qu’elle resta à regarder les étoiles, dans un rêve confus, jusqu’au moment où Maggy commença de nouveau à se plaindre et demanda à se lever pour marcher.

Trois heures, trois heures et demie. Elles avaient traversé London-Bridge. Elles avaient entendu le courant se précipiter en grondant contre les obstacles ; elles avaient regardé au-dessous d’elles, tout effrayées, la rivière sur laquelle planait une sombre vapeur ; elles avaient vu dans l’eau de petites places éclairées où tremblait le reflet des réverbères du pont, brillant comme les yeux d’un démon qui cherche à fasciner le crime et la misère. Elles avaient reculé devant des gens sans abri, roulés sur eux-mêmes dans des coins obscurs. Elles s’étaient enfuies devant des ivrognes. Elles s’étaient éloignées avec un effroi caché des rôdeurs furtifs qui sifflaient ou se faisaient des signes d’un coin de rue à l’autre, ou qui se sauvaient en courant.

Dissimulant alors son rôle de guide et de maman, la petite Dorrit, heureuse cette fois de la petitesse de sa taille, feignit de s’accrocher à Maggy comme à sa protectrice. Et plus d’une fois, une voix sortie d’un groupe de querelleurs ou de rôdeurs nocturnes, qu’elles rencontraient sur leur route, avait crié aux autres :

« Laissez passer la femme et l’enfant ! »

De sorte que la femme et l’enfant avaient pu passer et continuer leur chemin, lorsque cinq heures avaient sonné aux beffrois des églises. Elles se dirigeaient lentement vers l’ouest, cherchant déjà au ciel la première pâle lueur du jour, lorsqu’une femme arriva derrière elles.

« Que faites-vous là avec cette enfant ? » demanda-t-elle à Maggy.

Cette femme était jeune, beaucoup trop jeune pour se trouver là, Dieu sait ! et elle n’était pas laide, elle n’avait même pas l’air méchant, il y avait de la rudesse dans sa voix, mais on voyait que ce n’était pas là son expression naturelle, car le timbre n’en était pas sans harmonie.

« Que faites-vous là vous-même ? riposta Maggy, faute d’une meilleure réponse.

— Ne le voyez-vous pas, sans qu’on vous le dise ?

— Non, je ne vois pas, dit Maggy.

— Je vais me tuer. Maintenant que je vous ai répondu, répondez-moi. Que faites-vous avec cette enfant ? »

L’enfant supposée continua à baisser la tête et à se tenir aussi près que possible de Maggy.

« Pauvre petite ! poursuivit la femme. Vous n’avez donc pas de cœur que vous la promenez à une pareille heure dans les rues glacées ? Vous n’avez donc pas d’yeux que vous ne voyez pas comme elle est frêle et délicate ? Vous n’avez donc pas de bon sens, et, on le voit du reste, que vous n’avez pas plus de pitié que cela de cette pauvre petite main froide et tremblante ? »

Elle avait passé de l’autre côté pour prendre cette main dans les siennes et pour chercher à la réchauffer.

« Embrassez une pauvre créature perdue, chère petite, dit-elle en se baissant pour la prendre, et dites-moi où vous voulez qu’elle vous porte ? »

La petite Dorrit leva la tête, et la regarda.

« Ah ! mon Dieu ! s’écria la femme en se reculant, vous n’êtes pas une enfant !

— N’importe ! répondit la petite Dorrit, serrant une des mains qui avaient tout à coup lâché la sienne ; je n’ai pas peur de vous !

— Vous ferez bien d’avoir peur de moi, répliqua l’autre. N’avez-vous pas de mère ?

— Non.

— Pas de père ?

— Si, un père que j’aime bien !

— Alors retournez vers lui et ayez peur de moi. Laissez-moi partir. Bonsoir !

— Il faut que je vous remercie d’abord ; laissez-moi vous parler comme si j’étais une enfant.

— Vous ne le pouvez pas. Vous êtes bonne et innocente ; mais vous ne pouvez pas me regarder avec des yeux d’enfant. Je n’aurais jamais osé vous toucher si je n’avais pas cru que vous étiez une enfant. »

Et elle s’éloigna en poussant un cri étrange et sauvage.

Le jour ne se montrait pas encore dans le ciel, mais pourtant c’était déjà le jour, car, le pavé des rues devenait sonore, les fourgons, les charrettes et les voitures se pressaient à la file. Les ouvriers se rendaient par groupes à leurs divers ateliers, les boutiques s’ouvraient, les marchés hurlaient, les bords de la Tamise commençaient à se mouvoir. On croyait bien que c’était le jour, car la lueur des flambeaux pâlissait ; l’air devenait plus froid et plus glacial ; la nuit sinistre expirait.

Elles retournèrent vers la grille, avec l’intention d’attendre l’heure où on viendrait l’ouvrir ; mais le froid devenait si vif que la petite Dorrit emmena encore Maggy, qui dormait tout debout, pour la tenir en mouvement. En passant auprès de l’église, elle vit que la porte était ouverte et qu’il y avait des lumières, Elle monta les degrés et regarda à l’intérieur.

« Qui est là ? cria un grand et robuste gaillard, qui mettait son bonnet de nuit comme s’il se préparait à aller se coucher dans un des caveaux de l’église.

— Oh ! personne, monsieur, répondit la petite Dorrit.

— Arrêtez ! s’écria le vieillard, que je vous regarde un peu ! »

Elle se retourna au lieu de continuer à descendre les marches et se présenta avec sa protégée.

« Parbleu, je m’en doutais ! Je vous connais.

— Nous nous sommes vus bien souvent, dit la petite Dorrit, reconnaissant le sacristain, ou le bedeau, ou le porte-verge, ou quelque fonctionnaire de ce genre, depuis que je viens à votre église.

— Bien mieux que ça, vous êtes inscrite sur nos registres, vous savez ; vous êtes une de nos curiosités.

— Vraiment ? dit la petite Dorrit.

— Certainement. Comme l’enfant de la… À propos, comment vous trouvez-vous dehors de si bonne heure ?

— Nous n’avons pas pu rentrer hier soir et nous attendons qu’on ouvre les portes.

— Ah bah ! Mais vous avez au moins encore une bonne heure à attendre ! Entrez dans ma sacristie ; j’y ai fait un bon feu à cause des peintres. J’attends les peintres, ou vous ne m’auriez pas attrapé ici, je vous en réponds. Il ne faut pas que nous laissions enrhumer une de nos curiosités, quand nous pouvons la réchauffer et la mettre à couvert. Allons ! venez ! »

C’était un brave homme après tout avec son air sans gêne ; après avoir remué le feu de la sacristie, il chercha autour de lui, sur les rayons destinés aux registres de la paroisse, un certain volume.

« Tenez, vous voilà, dit-il, descendant le volume et tournant les feuillets, vous vous retrouverez là-dedans… Amy, fille de William et de Fanny Dorrit, née prison de la Maréchaussée, paroisse de Saint-Georges. Et nous racontons aux gens que vous y avez vécu depuis, sans vous absenter seulement vingt-quatre heures. N’est-ce pas vrai ?

— C’était encore vrai hier au soir.

— Bah ! » Le coup d’œil admirateur avec lequel il la contempla lui suggéra une autre idée. « Mais je suis fâché de vous voir si faible et si fatiguée. Attendez un instant ; je vais prendre des coussins dans l’église, et vous et votre amie vous pourrez vous coucher devant le feu. N’ayez pas peur de manquer votre père, lorsqu’on ouvrira les portes : je vous appellerai. »

Il ne tarda pas à apporter les coussins et les étendit par terre.

« Voilà votre affaire. Oh ! ne vous donnez pas la peine de me remercier, j’ai des filles aussi, et, quoiqu’elles ne soient pas nées dans la prison de la Maréchaussée, elles auraient pu y naître si elles avaient eu un père dans le genre du vôtre. Attendez un peu. Il faut que je vous mette quelque chose pour relever le coussin qui est sous votre tête. Ah ! voilà le registre des décès, c’est justement notre affaire ! C’est dans ce volume-là qu’est Mme Baugham. Mais ce qui donne de l’intérêt à un volume comme celui-là, aux yeux de la plupart des gens, ce n’est pas de savoir quels sont ceux qui s’y trouvent, voyez-vous, c’est de savoir ceux qui ne s’y trouvent pas… ceux qui vont y entrer, vous savez, et à quelle époque. Voilà la question intéressante. »

Se retournant pour contempler d’un œil satisfait son oreiller improvisé, il les laissa se reposer. Maggy ronflait déjà, et la petite Dorrit ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil profond, la tête sur le livre du destin, sans s’inquiéter le moins du monde des feuillets blancs qui restaient à remplir dans le volume.

Ainsi se passa la soirée de la petite Dorrit, dans la honte, l’abandon, la misère et les dangers de la grande métropole au milieu de l’humidité, du froid, des heures lentes et des rapides nuages de la nuit lugubre. Ainsi se passa la soirée dont la petite Dorrit revint tout épuisée de fatigue, au premier brouillard grisâtre d’une matinée pluvieuse.






CHAPITRE XV.

Mme Jérémie Flintwinch fait un autre rêve.


La vieille maison décrépite de la cité, enveloppée dans son manteau de suie, et pesamment appuyée sur les béquilles qui s’étaient détériorées et avaient vieilli avec elle, ne jouissait jamais d’un moment de bonne santé ou de bonne humeur, quoi qu’il arrivât. Si le soleil la visitait par hasard, ce n’était qu’avec un faible rayon qui disparaissait au bout d’une demi-heure ; si la lune venait à l’éclairer, ce n’était que pour mettre quelques pièces au lugubre manteau qui enveloppait cette demeure et la faire paraître encore plus sombre. Les étoiles seulement la surveillaient froidement, lorsque le ciel était assez clair et la fumée peu épaisse. Mais, par exemple, le mauvais temps l’affectionnait avec une rare fidélité. La pluie, la grêle, la gelée et le dégel duraient encore dans cette morne enceinte, lorsqu’ils avaient cessé partout ailleurs ; quant à la neige, on la retrouvait là pendant des semaines, lorsqu’elle avait depuis longtemps tourné du jaune au noir, terminant lentement dans les pleurs sa sale carrière. Quant au bruit du dehors, le roulement des voitures dans la rue ne faisait que s’élancer en passant dans la maison et ressortait de même : de façon que Mme Jérémie pouvait se croire atteinte de surdité et ne recouvrer le sens de l’ouïe que par éclairs momentanés. Il en était de même de la voix des passants qui sifflaient, chantaient, causaient, riaient, ou de tout autre bruit agréable et humain. Ces sons passaient comme en courant, sans jamais s’arrêter en route.

L’éclat variable du feu et de la chandelle, qui brûlaient sans cesse dans la chambre de Mme Clennam, était le seul changement qui vînt jamais rompre la sombre monotonie de cette demeure. Jour et nuit le feu éclairait tristement ces deux étroites et longues fenêtres. Dans quelques rares occasions, la flamme irritée s’élevait brusquement, comme les rapides colères de Mme Clennam ; mais, le plus souvent, elle restait étouffée, toujours comme chez Mme Clennam, et se consumait tout doucement avec uniformité. Néanmoins, pendant une partie des courtes journées d’hiver, lorsqu’il faisait sombre dès le commencement de l’après-midi, des images difformes de Mme Clennam dans son fauteuil à roulettes, de M. Jérémie Flintwinch avec son col tors, de Mme Jérémie allant et venant, apparaissaient comme les ombres d’une vaste lanterne magique sur le mur qui s’élevait au-dessus de la porte cochère. Lorsque la paralytique s’était retirée pour la nuit, ces ombres disparaissaient l’une après l’autre ; l’image amplifiée de Mme Jérémie restait toujours la dernière et s’éclipsait tout à coup comme si elle venait de partir pour le sabbat. Alors la lumière solitaire brûlait paisiblement jusqu’à ce que l’aube vînt la faire pâlir, et mourait enfin, soufflée par Mme Jérémie, dès que l’ombre de cette dame se montrait de nouveau, au sortir des régions féeriques du sommeil.

Qui sait pourtant si ce feu, qui éclairait si faiblement la chambre de la malade, n’était pas en effet un phare qui attirait quelqu’un, quelqu’un peut-être qui ne s’attendait guère à venir là, vers l’endroit où l’appelait la fatalité ! Qui sait si cette lumière, qui brillait si faiblement, n’était pas en effet un signal qui devait éclairer cette chambre, chaque nuit, jusqu’à l’accomplissement de quelque événement prédestiné ! Parmi cette vaste multitude d’êtres qui voyagent en ce moment à la clarté du soleil et des étoiles, qui grimpent le long des coteaux poudreux et traversent d’un pied fatigué des plaines interminables, qui s’avancent par terre ou par mer, allant et venant d’une manière si bizarre, afin de se rencontrer, d’agir et de réagir les uns sur les autres, quel est celui qui, sans soupçonner encore le but de son voyage, se dirige vers cette demeure inévitable ?

Le temps nous l’apprendra. Honneur et opprobre, bâton de maréchal et baguettes de tambour, statue de pair dans l’abbaye de Westminster ou hamac de simple matelot sur l’Océan, la mitre et le work-house, le siège de président de la chambre des pairs ou la potence, le trône et la guillotine, tous ceux qui voyagent vers ces buts différents sont déjà en marche sur la grand’route du monde ; mais cette route a de merveilleuses divergences, et le temps seul pourra nous faire connaître où va chacun.

Par une froide soirée, vers l’heure du crépuscule, Mme Jérémie, s’étant senti l’esprit un peu lourd pendant toute la journée, fit le rêve suivant :

Elle rêva qu’elle se trouvait dans la cuisine, à faire chauffer de l’eau pour le thé, et que, par la même occasion, elle se chauffait elle-même les pieds sur le garde-cendres et la jupe de sa robe relevée devant le feu qui venait de s’affaisser dans le milieu de la grille, borné de chaque côté par un profond ravin noir. Elle rêva que, tandis qu’elle était ainsi assise, se demandant si, pour certaines gens, l’existence n’était pas une invention assez maussade, elle fut effrayée par un bruit subtil qu’elle entendait derrière elle ; elle rêva que, la semaine passée, un bruit pareil lui avait déjà causé une frayeur semblable, et que ce bruit était d’une nature mystérieuse, qu’il ressemblait à un frôlement, accompagné de trois ou quatre coups pareils à des pas rapides, tandis qu’un choc ou un tremblement se communiquait à son cœur, comme si ces pas eussent fait trembler le parquet ; elle se figura même qu’elle avait été touchée par quelque main effrayante. Mme Jérémie rêva que ce rêve avait ravivé chez elle certaines terreurs déjà anciennes qui lui faisaient croire que la maison était hantée, et qu’elle avait remonté quatre à quatre l’escalier de la cuisine, sans savoir comment, afin de se rapprocher d’une société humaine.

Mme Jérémie rêva qu’en arrivant dans l’antichambre, elle avait trouvé la porte du bureau de son seigneur et maître toute grande ouverte et la chambre vide ; qu’elle s’était approchée de l’étroite croisée qui éclairait le petit cabinet situé près de la porte d’entrée, afin de calmer les battements de son cœur en se mettant en communication, à travers cette fenêtre, avec des êtres vivant au delà et en dehors de la maison ensorcelée ; qu’alors elle avait vu, sur le mur, au-dessus de la porte cochère, les ombres des deux finauds qui causaient en haut ; qu’elle avait alors monté l’escalier, ses souliers à la main, en partie pour se rapprocher de ces créatures malignes, qui valaient bien, à elles deux, tous les revenants possibles, en partie aussi pour entendre ce qu’elles disaient.

« Allons, pas de ces bêtises-là avec moi, s’écriait M. Jérémie Flintwinch, je ne le souffrirai pas. »

Mme Jérémie rêva qu’elle se tenait derrière la porte entr’ouverte, et qu’elle entendait son mari prononcer très distinctement ces audacieuses paroles.

« Jérémie, répliqua Mme Clennam de sa voix forte et caverneuse, la colère qui vous possède est un démon furieux, prenez-y garde.

— Que ce soit un démon ou une douzaine de démons qui me possèdent, peu m’importe, riposta Jérémie, dont le ton annonçait clairement qu’il y en avait plutôt une douzaine. S’il y en avait cinquante, ils diraient tous : «  Pas de ces bêtises-là avec moi, je ne le souffrirai pas, » et s’ils ne voulaient pas le dire, je les y forcerais.

— Qu’ai-je donc fait, homme irritable ? demanda la voix caverneuse.

— Ce que vous avez fait ? Vous êtes tombée sur moi.

— Si vous entendez par là que je vous ai adressé des remontrances…

— Ne me mettez pas dans la bouche des mots dont je ne me suis pas servi, interrompit M. Flintwinch, maintenant son expression figurée avec une obstination tenace et impénétrable, vous êtes tombée sur moi, voilà ce que je veux dire.

— Je vous ai adressé des remontrances, recommença Mme Clennam, parce que…

— Je ne veux pas de ça ! s’écria Jérémie. Vous êtes tombée sur moi.

— Je suis tombée sur vous, alors, homme obstiné que vous êtes (Jérémie ricana de l’avoir obligée à adopter sa phrase), parce que vous n’aviez pas besoin, ce matin, d’être si indiscret avec Arthur. J’ai le droit de m’en plaindre, c’est presque un abus de confiance. Vous n’aviez donc pas réfléchi…

— Je ne veux pas de ça ! interrompit de nouveau Jérémie, repoussant cette concession. J’avais mûrement réfléchi…

— Je vois qu’il faut que je vous laisse parler tout seul, si cela vous plaît, répliqua Mme Clennam, après un silence irrité. Il est inutile d’adresser la parole à un vieillard inconsidéré et opiniâtre, qui est décidé à ne rien écouter.

— Eh bien, je ne veux pas de ça non plus, répliqua Jérémie. Je ne suis nullement décidé à ne pas vous écouter. Je vous ai dit que j’avais réfléchi. Voulez-vous savoir pourquoi j’ai parlé comme je l’ai fait, sans avoir pour cela manqué de réflexion, vieille femme inconsidérée et opiniâtre ?

— Après tout, vous ne faites que me renvoyer mes propres paroles, répondit Mme Clennam s’efforçant de contenir son indignation. Oui, je vous écoute.

— Voici pourquoi alors. Parce que vous n’aviez pas disculpé son père à ses yeux, et que vous auriez dû le faire. Parce que, avant de vous monter la tête à propos de vous-même qui êtes…

— Arrêtez, Flintwinch ! s’écria Mme Clennam d’un ton plus sévère, vous pourriez aller trop loin. »

Le vieillard parut être du même avis. Il y eut un nouveau silence, et il avait changé de place, lorsqu’il reprit plus doucement :

« J’allais vous dire pourquoi. Parce que, avant de prendre votre propre défense, vous auriez dû prendre celle du père d’Arthur. Le père d’Arthur ! je ne l’aimais pas autrement, le père d’Arthur ! J’ai servi l’oncle du père d’Arthur dans cette maison, lorsque le père d’Arthur n’occupait pas ici une position beaucoup plus élevée que la mienne, lorsqu’il était plus pauvre que moi en argent de poche, et lorsque son oncle aurait tout aussi bien pu me choisir pour son héritier. Tandis qu’il mourait de faim dans la salle à manger, et moi dans la cuisine, il n’y avait guère d’autre différence dans nos positions respectives : il n’y avait qu’un petit casse-cou d’escalier entre lui et moi. Je ne me suis jamais attaché à lui dans ce temps-là ; je ne crois pas m’être jamais attaché à lui à aucune époque. C’était un individu faible et irrésolu, qui avait, dès son enfance orpheline, tout juste ce qu’il faut de force et de courage pour vivoter. Et lorsqu’il vous a ramenée ici, vous l’épouse que son oncle lui avait choisie, je n’ai pas eu besoin de vous regarder deux fois (vous étiez une belle femme dans ce temps-là) pour deviner qui de vous deux serait le maître. Vous avez marché toute seule. Eh bien, continuez à marcher toute seule ; ne vous appuyez pas sur les morts.

— Je ne m’appuie pas sur les morts, comme vous dites.

— Non, mais vous en aviez bien envie, si je vous avais laissée faire, grommela Jérémie, et voilà pourquoi vous êtes tombée sur moi. Vous ne pouvez pas oublier que je n’ai pas voulu vous laisser faire. Sans doute cela vous étonne que je tienne à ce qu’on rende justice au père d’Arthur, hein ? Peu m’importe que vous me répondiez ou non, parce que je sais que cela vous étonne et vous le savez aussi. Allons, je vais vous dire ce que c’est. Il est possible que j’aie le caractère un peu bizarre, mais enfin je suis comme ça, je n’entends pas laisser les gens faire uniquement à leur tête. Vous êtes une femme déterminée et une femme habile ; lorsque vous avez résolu une chose, rien ne peut vous en détourner, personne ne sait cela mieux que moi…

— Rien ne peut m’en détourner, Jérémie, lorsque je l’ai justifiée à mes propres yeux. Ajoutez cela.

— Justifiée à vos propres yeux ? J’ai dit que vous étiez la femme la plus déterminée qui soit au monde (ou j’ai voulu le dire) ; et si vous êtes déterminée à justifier un but quelconque que vous avez en vue, vous n’y manquerez pas, c’est tout simple.

— Je ne justifie pas l’autorité de ce livre ! s’écria Mme Clennam avec une énergie sévère, et laissant tomber son bras sur la table avec force, autant que Mme Jérémie put en juger par le bruit.

— Laissons ça là, répondit tranquillement Jérémie ; nous n’entamerons pas cette question pour le moment. Quoi qu’il en soit, vous mettez vos projets à exécution, et il faut que tout cède devant votre volonté. Or, moi, je ne veux pas céder devant votre volonté. Je vous ai été fidèle et utile et je vous suis attaché, mais je ne puis pas consentir, je ne veux pas consentir et je n’ai jamais consenti et je ne consentirai jamais à m’absorber dans votre individualité. Avalez tous les autres, si cela vous plaît, et grand bien vous fasse ! Mais moi, madame, je ne suis pas de caractère à me laisser avaler tout cru ! »

Peut-être était-ce là l’origine de l’entente qui existait entre eux. Si elle n’avait pas reconnu chez M. Flintwinch une si grande force de caractère, peut-être Mme Clennam n’aurait-elle pas daigné le prendre pour allié.

« En voilà assez et plus qu’assez sur ce sujet, dit-elle d’un ton sombre.

— À moins que vous ne tombiez encore sur moi, répliqua l’obstiné Flintwinch, car alors vous pourrez vous attendre à me voir recommencer. »

Mme Jérémie rêva ensuite que son seigneur et maître avait commencé à se promener de long en large dans la chambre comme pour calmer sa colère, et qu’elle s’était enfuie ; mais Jérémie n’étant pas sorti tandis qu’elle écoutait toute tremblante dans l’antichambre obscure, elle était remontée à tâtons, attirée par les fantômes et la curiosité ; puis elle avait en tremblant repris son poste d’observation derrière la porte.

« Voulez-vous allumer la chandelle, Jérémie ? disait Mme Clennam d’un air conciliant destiné à faire rentrer la conversation dans son ton habituel. Il est bientôt temps de prendre le thé. La petite Dorrit doit venir et elle me trouverait dans l’obscurité. »

M. Jérémie alluma la chandelle avec empressement, et dit en la posant sur la table : « Ah çà ! qu’est-ce que vous voulez donc faire de la petite Dorrit ? Est-ce qu’elle va venir toujours travailler ici ? toujours prendre le thé ici ? La verra-t-on aller et venir ici comme elle fait, toujours, toujours ?

— Comment pouvez-vous parler ainsi à une malheureuse paralytique comme moi ? Toujours ? Ne sommes-nous pas moissonnés tous comme l’herbe de la prairie ? Et n’ai-je pas été tranchée déjà par la faux du temps depuis bien des années, depuis que je suis restée étendue ici, en attendant qu’on me transporte dans la grange du Seigneur ?

— Oui, oui ! fort bien ! Mais depuis que vous êtes étendue là, pas comme une morte toujours, il s’en faut de tout, une foule d’enfants et de jeunes gens, une foule de femmes aux joues roses et d’hommes vigoureux, une foule de gens, en un mot, ont été fauchés et transportés dans la grange ; et vous voilà encore, comme vous voyez, pas trop changée après tout. Vous et moi, nous pouvons vivre encore longtemps. En disant toujours, j’ai voulu dire (quoique je ne sois pas un esprit poétique), pendant tout le cours de notre existence. »

Jérémie donna cette explication avec beaucoup de sang-froid, et attendit tranquillement la réponse.

« Tant que la petite Dorrit sera sage et active, qu’elle aura besoin de la faible assistance que je puis lui donner, et qu’elle en sera digne, je ne vois pas pourquoi elle ne continuerait pas (à moins de se retirer de son propre gré) de venir ici aussi longtemps qu’il plaira au Seigneur de m’épargner.

— Rien de plus ? demanda Jérémie se caressant le menton.

— Que voulez-vous qu’il y ait de plus ? Qu’est-ce qu’il peut y avoir de plus ? » s’écria Mme Clennam de son ton de surprise sévère.

Mme Jérémie rêva ensuite que les deux interlocuteurs avaient continué à se regarder pendant quelques minutes, avec la chandelle entre eux, et, d’une façon ou d’une autre, l’idée lui vint qu’ils se regardaient fixement.

« Sauriez-vous, par hasard, madame Clennam, demanda alors le seigneur et maître de Mme Jérémie en baissant la voix et en mettant dans ses paroles une expression que ne semblait pas suffisamment justifier cette question si simple, où elle demeure ?

— Non.

— Tiendriez-vous…, tiendriez-vous beaucoup à le savoir ? reprit M. Flintwinch comme s’il eût pris son élan pour se précipiter sur sa maîtresse.

— Si je désirais le savoir, je le saurais déjà. N’aurais-je pas pu le lui demander ?

— Alors vous ne vous souciez pas de connaître son adresse ?

— Je ne m’en soucie pas. »

M. Jérémie respira longuement et d’une façon significative, puis il continua en appuyant toujours sur les mots :

« Car je le sais, moi, où elle demeure… par hasard, bien entendu !

— Quelle que soit sa demeure, dit Mme Clennam d’une voix dure et saccadée, séparant les mots aussi distinctement que si elle les lisait sur des morceaux de métal qu’elle aurait ramassés un à un, elle m’en a fait un secret et ce secret je ne cherche pas à le pénétrer.

— Après tout, peut-être auriez-vous préféré ne pas savoir que je le connais ! ajouta Jérémie, qui fit des contorsions en parlant, comme si les paroles sortaient tout de travers de sa bouche.

— Flintwinch, dit sa maîtresse et associée s’exprimant avec une soudaine énergie qui fit tressaillir Mme Jérémie, pourquoi me poussez-vous à bout ? S’il est vrai qu’il y ait quelque dédommagement en échange de ma longue réclusion dans ces étroites limites, non que je me plaigne des maux qui m’affligent, vous savez que je ne me plains jamais ; s’il est vrai qu’il y ait quelque dédommagement pour moi du long exil que je subis dans cette chambre à sentir que, s’il m’isole de tout plaisir, il m’épargne aussi la connaissance de certaines choses que je préfère ne pas connaître, vous devriez être le dernier à m’envier cette faible compensation.

— Je ne vous l’envie pas, répliqua Jérémie.

— Alors ne m’en parlez plus, ne m’en parlez plus. Que la petite Dorrit garde son secret et vous aussi. Laissez-la aller et venir, sans commentaires et sans questions. Laissez-moi souffrir, mais laissez-moi aussi profiter de tous les soulagements que peut comporter ma position. Me trouvez-vous trop exigeante de vous demander que vous ne veniez pas me tourmenter comme un mauvais génie.

— Je n’ai fait que vous adresser une question. Voilà tout.

— Et j’y ai répondu. Donc, ne m’en parlez plus. »

Alors on entendit sur le parquet le bruit du fauteuil que l’on faisait rouler, et une main impatiente agita la sonnette de Mme Jérémie.

Comme Mme Jérémie avait encore plus peur de son mari que du bruit mystérieux qu’elle entendait parfois dans la cuisine, elle s’éloigna aussi silencieusement et aussi vite que possible, redescendit l’escalier aussi rapidement qu’elle l’avait monté, reprit sa place devant la cheminée, releva de nouveau la jupe de sa robe, et enfin se couvrit la tête de son tablier. Puis la sonnette résonna une fois, deux fois, trois fois, et continua de s’agiter ; mais, en dépit de cet appel importun, Mme Jérémie demeura immobile, la tête sous son tablier, cherchant à reprendre haleine…

Enfin un pas traînard se fit entendre dans l’escalier conduisant au vestibule, et M. Jérémie descendit en grommelant et en appelant tout le long du chemin : « Affery, femme ! » Comme Mme Jérémie continuait à se cacher dans son tablier, il arriva dans la cuisine, chandelier en main, s’approcha de sa femme en marchant de profil, enleva le tablier et la réveilla.

« Oh ! Jérémie, s’écria-t-elle au sortir de son rêve, quelle peur tu m’as faite !

— Que diable fais-tu là ? Voilà cinquante fois qu’on te sonne.

— Oh ! Jérémie, c’est que j’ai fait un rêve. »

Se rappelant le dernier exploit somnambulesque de son épouse, M. Flintwinch approcha la chandelle de la tête de Mme Jérémie, comme s’il avait quelque idée d’y mettre le feu pour illuminer la cuisine.

« Ne sais-tu pas que c’est l’heure de lui servir son thé ? demanda-t-il avec un méchant ricanement en donnant un coup de pied à la chaise de Mme Jérémie.

— Jérémie, quel thé ? Je ne sais pas ce que j’ai, mais je viens d’avoir une si terrible frayeur, Jérémie, avant de… commencer à rêver, que je crois que ça vient de là.

— Fi donc ! paresseuse ! cria M. Jérémie. De quoi viens-tu me parler là ?

— Un bruit si étrange, Jérémie, et un si drôle de mouvement, ici, dans la cuisine, à cet endroit ! »

Jérémie souleva la chandelle et regarda le plafond noirci ; Jérémie baissa la chandelle et regarda les pavés humides du parquet, puis, tournant sur lui-même, il regarda les murs salis et maculés.

« Des rats, des chats, de l’eau, des gargouilles, » dit Jérémie.

Mme Jérémie, à chacune de ces propositions, secoua la tête comme si ce n’était pas cela.

« Non, Jérémie, ce n’est pas la première fois que j’entends cela. Je l’ai déjà entendu en haut et une autre fois sur l’escalier tandis que j’allais de sa chambre à la nôtre au milieu de la nuit ; c’était quelque chose qui frôlait et tremblait derrière moi et qui me touchait presque.

— Affery, ma femme, dit M. Flintwinch d’un air sinistre, après avoir avancé son nez tout près des lèvres de sa dame comme pour s’assurer que l’haleine ne trahissait pas l’absorption de quelque liqueur alcoolique, si tu ne sers pas le thé en deux temps, ma vieille, tu vas sentir un frôlement et un attouchement qui t’enverront à l’autre bout de la cuisine. »

Cette prédiction stimula le zèle de Mme Jérémie qui se disposa au plus vite à monter chez Mme Clennam. Mais, malgré tout, elle commença à avoir la conviction bien arrêtée que la sombre maison était ensorcelée. Désormais elle n’y goûta plus un moment de tranquillité dès que la jour avait disparu ; elle ne monta ou ne redescendit plus l’escalier dans l’obscurité sans se cacher la tête dans son tablier, de peur de voir quelque chose.

Grâce à ses terreurs fantastiques et à ses rêves bizarres, Mme Jérémie retomba ce soir-là dans une situation d’esprit anormale dont nous serons peut-être longtemps à la voir sortir. De même que, dans la vague incertitude et le trouble de ses nouvelles expériences et de ses nouvelles sensations, tout lui semblait mystérieux, de même elle commença à devenir elle-même un mystère pour les autres, et de même que la maison avec tout ce qu’elle renfermait était inexplicable pour Mme Jérémie, de même cette dame devint inexplicable pour tout le monde dans la maison.

Elle n’avait pas encore fini de préparer le thé de Mme Clennam, lorsque retentit le léger coup de marteau qui précédait toujours les visites de la petite Dorrit. Mme Jérémie regarda la petite Dorrit qui ôtait son modeste chapeau dans le vestibule, puis son mari qui se caressait la mâchoire en contemplant la jeune fille en silence, persuadée que cette rencontre allait amener quelque éclat terrible, capable de lui faire perdre l’esprit de frayeur ou de les faire sauter tous les trois.

Après le thé, il y eut un autre coup de marteau annonçant Arthur. Mme Jérémie alla lui ouvrir, et le visiteur lui dit en entrant :

« Je suis content que ce soit vous. J’ai quelque chose à vous demander. »

Mme Jérémie répondit immédiatement :

« Au nom du ciel, ne me demandez rien, Arthur ! Je passe la moitié de ma vie à rêver et l’autre moitié à trembler, j’en suis plus morte que vive. Ne me demandez rien. Je ne sais rien de rien, je ne puis pas distinguer une chose d’une autre ! » Et elle prit immédiatement la fuite, ayant grand soin de ne plus l’approcher.

Mme Jérémie, qui n’avait aucun goût pour la lecture et qui n’aurait pas vu assez clair pour travailler de l’aiguille dans la chambre de la malade, en supposant qu’elle eût envie de coudre, se tenait le soir dans cette quasi-obscurité dont elle était sortie un moment, lors de l’arrivée d’Arthur Clennam, et se livrait à une foule de méditations et de soupçons étranges concernant sa maîtresse, son mari et les bruits qu’on entendait dans la maison. Lorsque Mme Clennam faisait à haute voix ses lectures dévotes et féroces, Mme Jérémie sentait son regard attiré vers la porte, comme si elle se fût attendue, dans ces moments propices, à voir apparaître quelque sombre personnage évoqué par la pythonisse.

Du reste, elle ne faisait ni ne disait jamais rien pour attirer sur elle l’attention des deux finauds d’une façon marquée, sauf dans quelques rares occasions (généralement vers l’heure tranquille qui précédait la coucher de sa maîtresse), lorsqu’elle s’élançait tout à coup de son coin obscur, le visage terrifié, et murmurant à l’oreille de M. Jérémie, occupé à lire le journal auprès de la petite table de Mme Clennam :

« Là, Jérémie ! écoute ! D’où vient ce bruit ? »

Alors le bruit, s’il y en avait jamais eu, ne se faisait plus entendre, et Jérémie lui disait en montrant les dents et en se tournant vers elle avec colère, comme s’il se lassait à la fin de ces paniques :

« Affery, ma vieille, laisse, ma chère, je vais t’en donner une dose, mais une dose !… Tu ne feras donc jamais que rêver ? »




CHAPITRE XVI.

La faiblesse de Personne.


Le temps étant arrivé d’aller renouveler connaissance avec la famille Meagles, Clennam, d’après une convention arrêtée entre lui et M. Meagles, dans l’enceinte même de la cour du Cœur-Saignant, tourna ses pas, un certain samedi, du côté de Twickenham, où M. Meagles habitait un cottage à lui appartenant. Comme il faisait beau et sec, et comme, après son long exil, toute route anglaise avait droit à son intérêt, il envoya sa valise par la voiture et partit à pied. Une pareille promenade était en elle-même une distraction nouvelle pour lui, et dont il avait rarement pu jouir à l’étranger.

Il alla par Fulham et Putney, rien que pour le plaisir de traverser la bruyère. Il faisait un temps superbe, et une fois sur le chemin de Twickenham, il avait déjà voyagé en imagination vers une foule de buts plus vaporeux et moins réels, qui n’avaient pas tardé à l’assiéger en route. Il n’est pas facile de se promener seul dans la campagne sans rêver à quelque chose, et Arthur avait dans l’esprit assez de châteaux en Espagne pour fournir à ses méditations jusqu’au bout du monde.

Il y avait d’abord la grave question à laquelle il songeait constamment.

Qu’allait-il faire désormais ? À quelle occupation allait-il se vouer et où devait-il la chercher ? Il était loin d’être riche, et chaque jour d’indécision et d’inaction rendait son patrimoine plus inquiétant pour lui. Dès qu’il commençait à songer aux moyens de l’augmenter et au placement qu’il en devait faire, l’idée que quelqu’un pourrait avoir à se plaindre de quelque spoliation lui revenait à l’esprit ; et ce sujet à lui tout seul eût suffi pour lui tenir compagnie pendant la plus longue des promenades, Puis il y avait encore ses relations, maintenant établies sur un pied d’égalité pacifique, mais non de confiante intimité, avec sa mère qu’il voyait plusieurs fois par semaine. La petite Dorrit était encore un de ses sujets de réflexion, le principal peut-être et le plus souvent présent à sa pensée : car les circonstances de sa vie unies à celle de l’histoire de la jeune fille lui présentaient ce petit être comme la seule personne à laquelle il fût attaché par des liens quelconques, liens d’une innocente confiance d’un côté et d’une protection affectueuse de l’autre ; liens de compassion, de respect, d’affection désintéressée, de reconnaissance et de pitié. Il songeait à elle et aux chances qu’il y avait pour que le doyen fût bientôt délivré de son long emprisonnement par la main de la mort qui tire tous les verrous, seul accident qui pût permettre à Clennam de rendre à la jeune fille le service qu’il désirait lui rendre, en changeant de fond en comble sa manière de vivre, en lui aplanissant l’avenir et en lui donnant un chez elle. Il avait fini par faire, dans sa pensée, sa fille d’adoption, de cette enfant de la prison à laquelle il voulait assurer un sort paisible. S’il existait dans son esprit un autre sujet de méditation qui concernât la ville de Twickenham, la forme en était si indécise qu’elle ne représentait guère qu’une espèce d’atmosphère ambiante où flottaient ses autres rêveries.

Il venait de traverser la bruyère lorsqu’il se rapprocha d’un piéton qui marchait devant lui, depuis quelque temps, et qu’il crut bientôt reconnaître à un je ne sais quoi dans ses airs de tête et dans sa tournure réfléchie pendant qu’il s’avançait d’un pas délibéré. Mais, aussitôt que ce compagnon de voyage eut repoussé son chapeau en arrière pour s’arrêter à examiner quelque chose devant lui, Arthur ne put plus méconnaître Daniel Doyce.

« Comment vous portez-vous, monsieur Doyce ? dit Clennam, en le rejoignant. Je suis charmé de vous retrouver dans un endroit moins insalubre que les bureaux du ministère des Circonlocutions.

— Ah ! l’ami de M. Meagles ! s’écria le malfaiteur, se réveillant de quelques combinaisons mentales qu’il était en train de faire, et lui tendant la main. Je suis charmé de vous voir, monsieur. Excusez-moi seulement d’avoir oublié votre nom ?

— De tout mon cœur. Ce n’est pas un nom célèbre. Je ne m’appelle pas Mollusque.

— Non, non, répondit Daniel en riant. Et maintenant je me le rappelle. C’est Clennam. Comment vous portez-vous, monsieur Clennam ?

— J’espère bien, continua Arthur en faisant route avec lui, que nous dirigeons nos pas vers le même endroit, monsieur Doyce ?

— Vers Twickenham, alors ? répliqua Daniel. Tant mieux ! »

Ils devinrent bientôt très intimes et abrégèrent le chemin par une causerie variée. L’ingénieux coupable était un homme de beaucoup de modestie et de bon sens ; et, malgré sa simplicité, il avait trop pris l’habitude de concilier les conceptions les plus originales et les plus hardies avec une exécution patiente et minutieuse pour être resté un homme ordinaire. Il fut d’abord difficile de le faire parler de lui-même, et, chaque fois, il répondait d’une manière évasive aux questions d’Arthur, avouant seulement, sans en tirer vanité, qu’en effet c’était lui qui avait fait ceci, puis encore que c’était lui qui avait fait cela, que telle chose sortait bien de ses ateliers, et que telle autre invention était bien de lui, mais, ce n’était pas malin, « c’était son métier, voyez-vous, son métier. » Enfin, reconnaissant que son compagnon s’intéressait réellement à son histoire, il la lui raconta tout franchement. Arthur apprit alors que Daniel Doyce était fils d’un forgeron d’un comté du Nord ; que sa mère, devenue veuve, l’avait mis en apprentissage chez un serrurier ; qu’il avait inventé quelques petites choses chez le serrurier, qui avait résilié son engagement et lui avait fait un cadeau ; que ce cadeau avait permis à l’apprenti de réaliser son ardent désir d’entrer chez un mécanicien-ingénieur, chez lequel il avait travaillé rude, étudié ferme et vécu durement pendant sept années. Son temps d’apprentissage terminé, il avait travaillé sept ou huit autres années dans l’atelier payé à la semaine ; puis il était allé en Écosse, où il avait encore étudié, limé, martelé et augmenté ses connaissances théoriques et pratiques pendant six ou sept ans de plus. Là on lui avait proposé d’aller à Lyon, et il avait accepté ; de Lyon on l’avait invité à se rendre en Allemagne, et en Allemagne on l’avait invité à se rendre à Saint-Pétersbourg, où il avait réussi, mieux réussi que partout ailleurs. Cependant, il avait une préférence bien naturelle pour le pays où il était né, et c’est là surtout qu’il aurait voulu se distinguer et se rendre utile. De façon qu’il était revenu établir ses ateliers en Angleterre où il avait inventé et construit des machines. Enfin il avait fait son chemin jusqu’au moment où, après douze ans de sollicitations et de factions, il avait enfin été enrôlé dans la Légion d’honneur de la Grande-Bretagne, la Légion des Découragés du ministère des Circonlocutions, et avait été décoré de l’Ordre du Mérite Britannique, c’est-à-dire l’Ordre du Désordre des Mollusques et des Échasses.

« Il est à regretter, dit Clennam, que vous ayez jamais tourné vos pensées de ce côté, monsieur Doyce.

— C’est vrai, monsieur, jusqu’à un certain point. Mais que faire ? Lorsqu’un homme a eu le malheur d’inventer quelque chose qui doit être utile à son pays, il faut qu’il se dévoue.

— Ne ferait-il pas mieux de renoncer à faire connaître son invention ? demanda Clennam.

— Il ne peut y renoncer, répondit Doyce secouant la tête avec un sourire pensif. Elle n’a pas été mise dans sa tête pour y être enterrée. Elle y est mise pour devenir utile. Nous ne tenons du ciel notre vie qu’à la condition de la défendre vaillamment jusqu’au bout. Tout inventeur tient aussi sa découverte aux mêmes conditions.

— C’est-à-dire, reprit Arthur, avec une admiration croissante pour son paisible compagnon que, même aujourd’hui, vous n’êtes pas irrévocablement découragé ?

— Si je le suis, j’ai tort, répliqua l’autre. Ma découverte est aussi vraie aujourd’hui qu’hier. »

Ils marchèrent quelque temps en silence. Clennam, voulant changer le cours de la conversation sans trop en avoir l’air, demanda à M. Doyce s’il avait un associé qui le débarrassât au moins en partie du souci des affaires ?

« Non, répondit-il, pas maintenant. J’en ai eu un en commençant, et c’était un brave homme. Mais il est mort depuis quelques années, et comme je ne pouvais pas aisément me résoudre à en prendre un autre après l’avoir perdu, j’ai racheté sa part et, depuis, j’ai continué tout seul. Et c’est encore là un de nos défauts, continua-t-il en s’arrêtant un instant, avec un rire plein de bonne humeur dans le regard, et lui prenant le bras avec sa main droite, cette main dont le pouce était doué d’une souplesse si particulière, c’est que nous autres, inventeurs, nous ne valons rien pour les affaires, vous savez ?

— Non.

— Du moins à ce que disent les hommes d’affaires, répondit Doyce se remettant en marche et riant tout haut. Je ne sais pas trop pourquoi nous autres, pauvres diables d’inventeurs, nous passons pour manquer de bon sens, mais toujours est-il qu’on nous le refuse ; jusqu’à notre excellent ami M. Meagles, le meilleur ami que j’aie au monde, poursuivit-il en faisant un signe de tête du côté de Twickenham, qui étend sur moi une sorte de protection, vous en avez été témoin, comme si je n’étais pas tout à fait capable de marcher seul ! »

Arthur Clennam ne put s’empêcher de prendre part au rire de son compagnon, car il reconnaissait la vérité de cette remarque.

« De sorte que je vois qu’il me faut pour associé un homme d’affaires qui ne se soit rendu coupable d’aucune découverte, reprit Daniel Doyce, ôtant son chapeau pour passer la main sur son front, quand ce ne serait que pour soutenir la réputation de mes ateliers. Il ne trouvera pas, je crois, mes livres tenus avec négligence ou confusion ; mais nous verrons ce qu’il en dira : ce n’est pas à moi à me vanter de ça.

— Vous ne l’avez donc pas encore choisi ?

— Non, monsieur, non. Je viens seulement de me décider à en prendre un. Le fait est qu’il y a plus de besogne qu’il n’y en avait, et la surveillance des travaux suffit pour me donner assez d’occupation, maintenant que je prends de l’âge. En outre, il y a la comptabilité et la correspondance, et puis les voyages à l’étranger où la présence d’un chef est souvent nécessaire, et je ne puis pas tout faire. Si je peux trouver une demi-heure d’ici à lundi matin, je compte en entretenir… ma bonne, vous savez, continua-t-il, avec le rire dans les yeux, mon protecteur ? Il comprend bien les affaires, il n’y a pas perdu son apprentissage, et il pourra me donner là-dessus de bons avis. »

Ils causèrent ensuite de choses et d’autres jusqu’au moment où ils arrivèrent au terme de leur voyage. On remarquait chez Daniel Doyce une résolution recueillie et modeste, une certitude calme et sérieuse que ce qui est vrai est toujours vrai, en dépit de tous les Mollusques qui peuplent l’Océan social ; et cette conviction avait sa grandeur, qui valait bien celle des personnages officiels.

Comme il connaissait bien la maison de M. Meagles, il y conduisit Clennam par le chemin qui la montrait le mieux à son avantage. C’était un charmant endroit, et situé non loin des bords de la rivière, qui ne perdait rien à être un peu excentrique ; une résidence, en un mot, faite tout juste pour la famille Meagles. Elle s’élevait au milieu d’un jardin qui, au printemps de l’année, devenait sans doute aussi frais et aussi beau que l’était Chérie au printemps de sa vie ; et elle était entourée d’une masse de beaux arbres et de plantes grimpantes, qui la protégeaient comme M. et Mme Meagles protégeaient Chérie. Elle avait été formée d’une vieille maison de briques, dont une partie avait été complétement démolie, et dont on avait conservé l’autre pour en faire le cottage actuel ; de façon qu’il y avait une portion solide et d’un âge mûr pour représenter M. et Mme Meagles et une jeune portion pittoresque pour représenter Chérie. On y avait même ajouté, depuis peu, une serre adossée au pignon de la maison, à laquelle des vitres de couleur foncée donnaient un éclat incertain, et qui, dans les endroits les plus transparents, flamboyait au soleil tantôt comme un incendie, tantôt comme d’innocentes gouttes d’eau. Cette serre, avec un peu de bonne volonté, pouvait passer pour représenter Tattycoram. De la maison on apercevait la paisible rivière avec le bac du passeur, qui semblait faire la morale à tous les habitants et leur dire : « Jeunes ou vieux, mortels irritables ou pacifiques, mécontents ou satisfaits, vous tous qui me voyez, le courant ne s’arrête pas. Que vos cœurs se gonflent tant qu’ils voudront au vent de la discorde, l’onde qui se ride, en se jouant autour de la proue de ce bac, chante toujours la même chanson. D’année en année, eu égard au tirage du bateau, la rivière fait tant de milles à l’heure ; ici des roseaux, là-bas des lis, rien de vague, rien d’incertain sur cette route qui poursuit en fuyant sa course régulière, tandis que vous autres, embarqués sur le fleuve rapide du temps, vous n’êtes que tourment et caprice. »

La cloche de la grille avait à peine sonné que M. Meagles vint à leur rencontre. M. Meagles s’était à peine montré que Mme Meagles se montra ; Mme Meagles s’était à peine montrée que Chérie se montra ; et Chérie s’était à peine montrée que Tattycoram se montra aussi. Jamais visiteurs ne reçurent meilleur accueil.

« Nous voici dans notre cage ; vous voyez, dit M. Meagles : nous voici renfermés, monsieur Clennam, dans les limites du chez soi, comme si nous ne devions plus reprendre notre essor… c’est-à-dire, comme si nous ne devions plus voyager… Cela ne ressemble pas à Marseille, hein ? Il ne s’agit pas d’allons  ! marchons ! ici !

— Non, certes ; c’est un autre genre de beauté ! répondit Clennam en regardant autour de lui.

— Mais, c’est égal, s’écria M. Meagles, se frottant les mains d’un air joyeux ; quel temps agréable nous avons passé en quarantaine ; n’est-ce pas ? J’ai souvent désiré y retourner, savez-vous ? Nous avions là une ravissante société. »

C’était en effet une habitude invariable de M. Meagles, de trouver tout désagréable pendant qu’il voyageait, et de vouloir toujours y retourner lorsqu’il ne voyageait pas.

« Si nous étions en été, dit M. Meagles, et je voudrais y être à cause de vous, afin que vous puissiez voir notre cottage dans son beau, nous pourrions à peine nous entendre à cause des oiseaux. En notre qualité de gens pratiques, nous ne souffrons pas qu’on effarouche les oiseaux, et les oiseaux, étant de leur côté des gens pratiques, nous arrivent par myriades. Nous sommes enchantés de vous voir, Clennam (si vous voulez bien me permettre de supprimer le monsieur) ; je vous assure que nous sommes vraiment enchantés.

— Je n’ai pas encore reçu d’accueil si cordial, dit Clennam… puis il se rappela ce que la petite Dorrit lui avait dit chez lui, et il ajouta avec franchise : un seul excepté… depuis que nous nous sommes promenés ensemble sur les côtes de la Méditerranée.

— Ah ! répliqua M. Meagles, ça valait la peine d’être vu, n’est-ce pas ? Je ne tiens pas à vivre sous un gouvernement militaire ; mais je ne serais pas fâché d’avoir un peu d’allons ! marchons ! (rien qu’un peu) dans mon voisinage actuel. Je le trouve diablement tranquille ! »

Après avoir fait cet éloge de la tranquillité de sa retraite avec un hochement de tête dubitatif, M. Meagles conduisit ses hôtes dans la maison. Elle était tout juste aussi grande qu’il fallait, rien de plus ; aussi jolie à l’intérieur qu’à l’extérieur, très bien disposée et fort confortable. On retrouvait quelques traces des habitudes voyageuses de la famille dans les cadres enveloppés de gaze, les meubles recouverts de leurs housses, les rideaux relevés ; mais on reconnaissait facilement que M. Meagles avait la manie de faire tenir la maison, en son absence, comme si la famille devait revenir le jour d’après. Il y avait une telle macédoine d’objets ramassés dans ses nombreuses expéditions qu’on eût dit la retraite de quelque aimable corsaire. On y voyait des antiquités de l’Italie centrale fabriquées par les meilleures maisons modernes qui s’adonnent à ce genre d’industrie ; des morceaux de momies d’Égypte (et peut-être de Birmingham) ; des modèles de gondoles vénitiennes, des modèles de villages suisses : des fragments de mosaïques d’Herculanum et de Pompéi, qui ressemblaient à des pétrifications de viande hachée ; des cendres trouvées dans diverses tombes et de la lave du Vésuve ; des éventails espagnole, des chapeaux de paille de Spezzia, des pantoufles mauresques, des épingles toscanes, des sculptures de Carrare, des fichus de Trastaverini, des velours et de la filigrane de Gênes, du corail napolitain, des camées romains, de la bijouterie de Genève, des lanternes arabes, des rosaires bénits d’un bout à l’autre par le Pape en personne, et une variété infinie de vieilles friperies. Il y avait des vues, plus ou moins ressemblantes, d’une foule d’endroits ; il y avait une petite salle consacrée à quelques tableaux de vieux saints gluants, avec des nerfs comme des cordes, des cheveux aussi bien peignés que ceux de Neptune, des rides qui ressemblaient plutôt à des tatouages, et des couches de vernis si abondantes que chacun de ces pieux personnages pouvait remplacer ce qu’en langage vulgaire et moderne on appelle du papier-tue-mouche. M. Meagles parlait de ses acquisitions artistiques comme le font la plupart des amateurs. Il ne prétendait pas se poser en connaisseur, disait-il, mais il savait ce qui lui plaisait ; il avait acheté ces toiles pour presque rien, et généralement on les trouvait fort belles. Quelqu’un qui passait pour avoir des connaissances en peinture, avait déclaré qu’un « sage lisant » (un vieux gentleman encore plus huileux que les autres, vêtu d’une couverture de laine avec une palatine d’édredon en guise de barbe, et tout couvert d’un filet de fêlures, comme la croûte d’une tarte trop cuite), est du Guercino. Quant à ce Sébastien del Piombo que voilà, tout le monde pouvait en juger par soi-même ; si le tableau n’était pas dans la seconde manière de cet artiste, de qui voulez-vous qu’il soit ? Voilà la question. Du Titien ? Peut-être que oui, peut-être que non. Peut-être le Titien n’a-t-il fait que le retoucher. « À moins, dit Daniel Doyce, qu’il n’y ait pas touché du tout. » Mais M. Meagles fit semblant de ne pas entendre de cette oreille-là.

Après avoir montré tous ses trophées de voyage, M. Meagles conduisit ses visiteurs dans sa propre chambre, petite salle fort commode qui donnait sur la pelouse, et qui tenait le milieu entre un cabinet de toilette et un bureau ; on y voyait, sur une sorte de pupitre-comptoir, des petites balances à peser de l’or et une petite pelle de banquier.

« Les voici, ma foi ! vous voyez, dit M. Meagles. Voici les instruments derrière lesquels je me suis tenu pendant trente-cinq années consécutives, quand je ne songeais pas plus à courir le monde que je ne songe aujourd’hui à… rester chez moi. Lorsque j’ai quitté la banque pour de bon, j’ai demandé à les emporter avec moi. J’aime mieux vous le dire tout de suite ; sans cela vous pourriez supposer que je reste assis dans mon bureau (c’est Chérie qui m’en fait la guerre), comme le roi du poème des Vingt-quatre merles [13], à compter mon argent. »

Les yeux de Clennam s’étaient dirigés vers un tableau accroché au mur, et représentant deux petites filles qui se tenaient par la taille.

« Oui, Clennam, dit M. Meagles baissant la voix, les voilà toutes les deux. Ces portraits ont été faits il y a quelque chose comme dix-sept ans. Par conséquent, à cette époque-là, comme je le disais souvent à la maman, c’était de vrais babies.

— Et leurs noms ? demanda Arthur.

— Ah ! c’est juste. Vous n’avez jamais entendu d’autre nom que Chérie. Chérie s’appelle Minnie et sa sœur Lillie.

— Auriez-vous deviné, M. Clennam, que l’un de ces deux portraits est le mien ? demanda Chérie elle-même, qui venait de se montrer dans l’embrasure de la porte.

— J’aurais pu croire que le peintre aurait voulu vous représenter deux fois, tant les deux portraits vous ressemblent encore. Et même, ajouta Clennam, comparant des yeux le charmant original et le tableau, je ne saurais dire quel est celui des deux qui n’est pas votre portrait.

— Entends-tu cela, mère ? s’écria M. Meagles à sa femme qui avait suivi sa fille. Tout le monde en dit autant, Clennam ; personne ne peut se prononcer. L’enfant à votre gauche est Chérie. »

Le tableau se trouvait par hasard près d’une glace. Comme Arthur regardait de nouveau les portraits, la réflexion du miroir lui montra Tattycoram qui, après s’être arrêtée devant la porte pour écouter ce qu’on disait, s’éloignait en fronçant les sourcils, avec une expression irritée et dédaigneuse qui lui faisait perdre tout l’avantage de sa beauté.

« Mais, voyons, dit Meagles, vous venez de faire une longue promenade et vous ne serez pas fâché d’ôter vos bottes. Quant à Daniel que voilà, je suppose qu’il ne songerait jamais aux siennes, si on ne lui montrait pas un tire-botte.

— Pourquoi pas ? demanda Daniel, qui adressa à Clennam un sourire significatif.

— Oh ! vous avez tant d’autres choses en tête, répondit M. Meagles, en lui frappant sur l’épaule, comme s’il ne fallait, sous aucun prétexte, abandonner le mécanicien à sa propre faiblesse : des chiffres, des rouages, des engrenages et des leviers, des vis et des cylindres et mille autres choses.

— Dans ma profession, répondit Daniel en riant, nous disons en général que qui peut le plus peut le moins. Mais, bah ! bah ! comme vous voudrez. »

Clennam ne put s’empêcher, tandis qu’il s’asseyait auprès du feu, dans sa chambre, de se demander s’il n’y avait pas dans ce sincère, affectueux et cordial M. Meagles une portion microscopique de la petite graine qui avait fini par devenir ce grand arbre que nous appelons le ministère des Circonlocutions. Clennam en eut peur, en voyant son étrange prétention à une supériorité générale sur Daniel Doyce, fondée bien moins sur le caractère personnel de ce dernier que sur le seul fait que c’était un novateur, un homme qui n’était pas comme tout le monde. Il y avait là de quoi lui donner à penser, une heure durant, jusqu’au dîner ; s’il n’avait pas eu à s’occuper d’une autre question qui datait de si loin qu’elle remontait même à une époque antérieure à son séjour dans la quarantaine de Marseille, et qui, maintenant, se présentait à son esprit, demandant une solution immédiate. Cette question importante n’était autre que celle-ci : Se laisserait-il aller ou non à devenir amoureux de Chérie ?

Il avait deux fois son âge. (Il changea de place la jambe qu’il avait croisée sur l’autre pour recommencer son calcul, mais le total obtenu s’obstina à rester le même.) Il avait deux fois son âge. Bah ! Il avait l’air jeune ; il était jeune de corps et de santé, jeune de cœur. Certainement un homme n’est pas vieux à quarante ans ; combien n’y en a-t-il pas qui ne sont pas en état de se marier et ne se marient pas avant d’avoir atteint cet âge ? Voilà qui est réglé pour lui : reste Chérie ; car il ne suffit pas qu’il soit de cet avis, il faut savoir ce qu’elle en pense,

Arthur croyait M. Meagles disposé à avoir pour lui une estime sérieuse, comme il avait lui-même une estime sincère pour M. Meagles et pour sa bonne femme. Il prévoyait que le sacrifice de cette belle et unique enfant, qu’ils aimaient tant, à un mari serait pour leur amour une épreuve si pénible qu’ils n’avaient peut-être pas encore eu le courage d’y songer. Mais plus leur fille était belle et engageante et charmante, plus l’époque de cette épreuve nécessaire se rapprochait pourtant, et pourquoi pas en sa faveur, aussi bien qu’en faveur de tout autre ?

Lorsqu’il fut arrivé à cet endroit de son raisonnement, il lui revint à l’esprit que la question n’était pas de savoir ce qu’en pensaient M. et Mme Meagles, mais ce que Chérie en penserait.

Arthur Clennam était un homme modeste, sachant tout ce qui lui manquait ; et, dans sa pensée, il exalta tellement les mérites de la belle Minnie et déprécia tellement ses propres qualités, que, lorsqu’il s’attacha à la solution de cette question, l’espoir commença à lui manquer. En définitive, pendant qu’il s’habillait pour le dîner, il se décida à ne pas devenir amoureux de Chérie.

Ils n’étaient que cinq convives, autour d’une table ronde, et le dîner se passa très agréablement. Ils avaient tant de scènes et tant de personnes à se rappeler, et ils étaient si à leur aise et si gais ensemble (Daniel Doyce se tenant à part comme un spectateur qui s’amuse à voir les autres jouer aux cartes, et se contentant d’intercaler quelque remarque judicieuse, par occasion), qu’ils auraient pu s’être rencontrés vingt fois sans se connaître mieux qu’ils ne le faisaient.

« Et Mlle Wade ? demanda M. Meagles, lorsqu’ils se furent rappelé un grand nombre de leur compagnons de route. Qui est-ce qui a revu Mlle Wade ?

— Moi, dit Tattycoram. »

Elle venait d’apporter un petit mantelet que sa jeune maîtresse lui avait envoyé chercher, et elle se penchait sur Chérie, afin de le lui mettre sur ses épaules, lorsqu’elle leva ses yeux noirs pour faire cette réponse inattendue.

« Tatty ! s’écria sa jeune maîtresse, vous avez vu Mlle Wade ? où cela ?

— Ici, mademoiselle, dit Tattycoram.

— Comment ? »

Un regard impatienté de Tattycoram parut, à ce que pensa Clennam, répondre : « Avec mes yeux ! » Mais elle fit une autre réponse en paroles et dit :

« Je l’ai rencontrée près de l’église.

— Je voudrais bien savoir ce qu’elle faisait là, dit M. Meagles. Elle n’y allait pas, je le parierais.

— Elle avait commencé par m’écrire.

— Oh ! Tatty ! murmura Chérie, ôtez vos mains, il me semble qu’il y a une autre personne qui me touche. »

Elle dit cela avec une vivacité involontaire, quoique d’un ton plutôt enjoué, sans y mettre plus de pétulance ou d’intention désagréable qu’on n’en devait naturellement attendre d’une enfant gâtée qui se mit à rire l’instant d’après. Tattycoram serra ses lèvres rouges et se croisa les bras sur la poitrine :

« Voudriez-vous savoir, monsieur, dit-elle en s’adressant à M. Meagles, ce que Mlle Wade m’a écrit ?

— Eh bien ! Tattycoram, répondit M. Meagles, puisque vous m’adressez cette question, et qu’il n’y a que des amis ici, peut-être ferez-vous aussi bien de nous le dire, si cela vous convient.

— Elle a su, pendant que nous voyagions, où vous demeurez, reprit Tattycoram, et elle m’avait vue quand,… que je…

— Quand vous n’étiez pas tout à fait de bonne humeur, Tattycoram ? suggéra M. Meagles, qui secoua la tête comme un paternel avertissement à l’adresse de ses yeux noirs. Ne vous pressez pas… prenez votre temps, Tattycoram. »

Elle comprima de nouveau ses lèvres rouges et respira longuement :

« De sorte qu’elle m’a écrit pour me dire que si jamais je me sentais froissée… » elle abaissa les yeux sur sa jeune maîtresse, « ou si je me trouvais tourmentée, » elle regarda encore une fois Chérie… « je pourrais aller la trouver et qu’elle me prendrait avec elle et me traiterait bien. Je devais y réfléchir et lui rendre réponse près de l’église, de façon que je suis allée la remercier.

— Tatty, dit Chérie, toujours assise et passant la main par-dessus son épaule, afin que l’autre pût la prendre, Mlle Wade m’a presque fait peur, lorsque nous nous sommes dit adieu, et je ne suis pas étonnée d’avoir frissonné de ce qu’elle se trouvait si près de moi à mon insu. Ma chère Tattycoram ! »

Tattycoram demeura un instant immobile. « Eh bien ! s’écria M. Meagles, prenez encore votre temps, ne vous gênez pas, Tattycoram. Je vous donne vingt-cinq à compter. »

Elle n’avait pas seulement eu le temps de compter jusqu’à douze qu’elle se pencha pour baiser la main caressante qui lui effleura la joue, tout contre les belles boucles de Chérie. Puis elle s’éloigna.

« Eh bien ! dit doucement M. Meagles, tandis qu’il faisait tournoyer sur ses pieds la servante qui se trouvait à sa droite, pour prendre dessus le sucrier ; voilà une fille qui aurait été perdue sans ressources, si elle n’était pas tombée entre les mains de gens pratiques. Mère et moi, nous savons (simplement parce que nous sommes des gens pratiques) qu’il y a des moments où la nature de cette fille semble se révolter, lorsqu’elle nous voit si concentrés dans notre amour pour Chérie. Pauvre âme ! elle n’a eu ni père ni mère qui s’occupât d’elle. Je ne pense jamais qu’avec chagrin à ce que doit éprouver cette malheureuse enfant, si colère et si irritée, lorsqu’elle entend répéter le cinquième commandement le dimanche. J’ai toujours envie de lui crier : « N’oublie pas que nous sommes à l’église, Tattycoram, compte jusqu’à vingt-cinq. »

Outre cet aide muet qu’on nomme une servante, M. Meagles avait deux autres aides qui n’étaient pas muets du tout dans la personne de deux servantes bien vivantes, aux visages roses et aux yeux brillants, qui ne formaient pas l’ornement le moins brillant des décors de la salle à manger.

« Et pourquoi pas, je vous prie ? demandait M. Meagles à ce sujet. C’est ce que je dis toujours à mère : puisqu’il faut regarder quelque chose, pourquoi ne pas regarder quelque chose de joli ? »

Une certaine Mme Tickit, qui remplissait les fonctions de cuisinière et de femme de charge, lorsque la famille habitait la maison, et celle de femme de charge seulement, lorsque la famille était absente, complétait le personnel de l’établissement. M. Meagles regretta que la nature des devoirs actuels de Mme Tickit rendît cette dame peu présentable en ce moment ; mais il espérait que ses visiteurs feraient connaissance avec elle le lendemain matin. C’était une des colonnes de la maison, dit-il, et tous ses amis la connaissaient bien. Le portrait de Mme Tickit se trouvait là-bas dans le coin. Lorsqu’ils partaient pour un voyage, elle ne manquait jamais de revêtir la robe de soie et le tour de cheveux noirs représentés dans son portrait (à la cuisine, sa chevelure était d’un gris roux), s’installait dans le salon, mettait ses lunettes entre deux pages spéciales du Traité de médecine domestique du docteur Buchan et regardait par la croisée jusqu’au jour de leur retour. On supposait généralement qu’il était impossible d’inventer aucun prétexte assez puissant pour décider Mme Tickit à abandonner son poste auprès de la croisée ou à se dispenser de la présence du docteur Buchan : bien que M. Meagles eût l’intime conviction que la dame n’avait jamais lu un seul mot des élucubrations de ce docte praticien.

Le soir, on fit un rubber prosaïque ; Chérie allait et venait dans le salon, regardant quelquefois le jeu de son père, ou chantant au piano quand l’envie l’en prenait pour son propre amusement. C’était une enfant gâtée ; mais comment aurait-il pu en être autrement ? Qui donc eût pu vivre avec un être si aimable et si charmant, sans céder à sa douce influence ? Qui donc eût pu passer une soirée dans la maison et ne pas aimer Chérie pour le charme et la grâce que sa seule présence répandait autour d’elle ? Telles furent les réflexions de Clennam, malgré la résolution bien arrêtée qu’il avait formée au coin du feu ; et, en faisant ces réflexions, il révoqua sa résolution.

« Mais à quoi pensez-vous donc, mon cher monsieur ? demanda d’un ton de surprise M. Meagles, dont il était le partenaire.

— Je vous demande pardon. À rien, répondit Clennam.

— Pensez à quelque chose une autre fois. Le drôle de corps ! ajouta M. Meagles.

— Je suis sûre, dit Chérie, que M. Clennam pensait à Mlle Wade.

— Pourquoi à Mlle Wade, Chérie ? demanda le père.

— Ah ! oui, pourquoi donc ? » répéta Arthur Clennam. Chérie rougit un peu et retourna au piano.

Comme ils allaient se retirer pour la nuit, Arthur entendit Daniel Doyce qui demandait à son hôte s’il pouvait lui accorder une demi-heure d’entretien le lendemain matin, avant déjeuner. L’hôte ayant accordé l’audience demandée, Arthur resta en arrière un instant, ayant un mot à ajouter là-dessus.

« Monsieur Meagles, dit-il lorsqu’ils se trouvèrent seuls, vous rappelez-vous le jour où vous m’avez conseillé de me rendre directement à Londres ?

— Parfaitement.

— Et les autres bons conseils que vous m’avez donnés et dont j’avais grand besoin alors ?

— Je ne vous dirai pas s’ils valaient grand’chose, répondit M. Meagles, mais je n’ai toujours pas oublié que nous avons eu ensemble des causeries très agréables et pleines d’une douce confiance.

— J’ai suivi vos conseils ; et, m’étant débarrassé d’une occupation qui m’était pénible pour bien des raisons, je désire utiliser ce qu’il me reste de vigueur et de fortune dans quelque autre emploi.

— Vous avez raison ! Vous ne sauriez le faire trop tôt, répliqua M. Meagles.

— Or, en venant ici aujourd’hui, j’ai appris que votre ami, M. Doyce, cherche un associé qui l’aide à diriger son atelier de construction, non pas un associé qui ait les mêmes connaissances mécaniques que lui, mais quelqu’un qui s’occupe de tirer le meilleur parti possible des affaires auxquelles il les applique.

— Justement, dit M. Meagles, les mains dans ses poches et avec cette physionomie d’homme d’affaires qui rappelait le temps où il se servait des balances et de la petite pelle.

— M. Doyce m’a dit en passant, dans le cours de notre conversation, qu’il allait demander votre précieux avis pour le choix d’un associé dans ces conditions. Si vous pensez que nos vues et nos moyens puissent coïncider, peut-être voudrez-vous bien lui faire connaître la somme dont je puis disposer. Je parle, cela va sans dire, dans une complète ignorance des détails, et il se peut que nous ne nous convenions ni d’un côté ni de l’autre.

— Sans doute, sans doute, répondit M. Meagles avec une prudence qui rappelait les balances et la petite pelle.

— Mais ce sera là une question de chiffres et de comptes…

— Parfaitement, parfaitement, dit M. Meagles avec une solidité arithmétique qui rappelait encore les balances et la petite pelle.

— Et je serais heureux d’entamer les négociations, pourvu que M. Doyce y consente et que vous n’y trouviez rien à redire. Si donc, pour le moment, vous voulez bien me permettre de placer l’affaire entre vos mains, vous m’obligerez beaucoup.

— Clennam, j’accepte très volontiers cette mission, dit M. Meagles, et sans méconnaître d’avance les difficultés qu’en votre qualité d’homme habitué aux affaires vous avez pu prévoir, je me crois autorisé à dire qu’il me semble que votre proposition a des chances. Dans tous les cas, soyez bien persuadé d’une chose, c’est que Daniel Doyce est un parfait honnête homme.

— C’est parce que j’en suis sûr que je me suis promptement décidé à vous parler.

— Il faudra le guider, vous savez ; Il faudra le piloter ; il faudra le diriger ; c’est un homme à lubies, dit M. Meagles, qui évidemment voulait seulement donner à entendre que Daniel faisait des choses que personne n’avait faites avant lui et marchait dans une voie nouvelle, mais il est franc comme l’or. Sur ce, bonsoir ! »

Clennam remonta à sa chambre, s’assit de nouveau devant le feu, et se déclara à lui-même qu’il était content de s’être décidé à ne pas devenir amoureux de Chérie. Elle était si belle, si aimable, si propre à recevoir toutes les impressions honnêtes qu’on donnerait à sa douce nature et à son cœur innocent, si bien faite pour rendre heureux l’homme qui lui communiquerait ces impressions, à faire de lui le plus fortuné et le plus envié des mortels, qu’Arthur fut vraiment ravi de la résolution qu’il avait prise.

Mais comme c’était peut-être aussi une raison pour revenir à une détermination contraire, il y songea encore un peu, pour l’acquit de sa conscience, sans doute.

« Supposons qu’un homme, pensa-t-il, qui aurait atteint sa majorité il y a une vingtaine d’années environ ; qui serait un peu timide, par suite de la manière dont il a été élevé ; un peu grave par suite des circonstances de sa vie ; qui saurait qu’on peut lui reprocher de manquer d’une foule de charmantes petites qualités qu’il admire chez les autres, par suite de son long séjour dans une région éloignée où il n’y avait rien qui pût adoucir ses manières ; qui n’aurait pas eu l’avantage de se faire connaître à elle par les éloges complaisants de ses sœurs, n’ayant pas de sœurs ; qui ne pourrait offrir à sa femme une demeure comme celle qu’elle quitterait pour lui ; qui serait comme un étranger dans son pays natal ; qui n’aurait pas du tout dans sa fortune de quoi compenser ces défauts, qui n’aurait pour lui que la sincérité de son amour et son désir de bien faire ; supposons qu’un homme de ce genre visitât cette maison et que, cédant aux charmes de cette charmante jeune fille, il se persuadât qu’il peut espérer de la conquérir… Quelle faiblesse ! »

Il ouvrit doucement la croisée et contempla la paisible rivière. D’année en année, eu égard au tirage du bateau, la rivière fait tant de milles à l’heure ; ici les roseaux, là-bas les lis, rien de vague, rien d’incertain.

Pourquoi voulez-vous qu’Arthur se sentît agacé ou accablé de tristesse ? Cette faiblesse imaginaire n’était pas la sienne. Ce n’était la faiblesse de personne ; Arthur ne connaissait personne qui eût cette faiblesse-là. Pourquoi voulez-vous donc qu’il s’en tourmentât ! Eh bien ! Il n’en est pas moins vrai qu’il s’en tourmentait. Et il pensait, qui n’a point pensé cela quelquefois ? que peut-être il eût mieux valu couler des jours aussi monotones que cette rivière, et que si elle était insensible au bonheur, elle ne l’était pas moins à la peine, ce qui est toujours un avantage.






CHAPITRE XVII.

Le rival de Personne.


Le lendemain matin, avant de déjeuner, Arthur se promena pour admirer les environs. Comme il faisait beau et qu’il avait une heure devant lui, il traversa la rivière dans le bac et se promena le long d’un sentier à travers les prairies ; lorsqu’il revint au chemin de halage, il vit le bac de l’autre côté de la rivière, et un gentleman qui hélait le passeur pour traverser.

Ce gentleman paraissait à peine avoir trente ans. Il était bien mis, avait l’air actif et gai, la taille bien prise et le teint brun. Au moment où Arthur escaladait une barrière pour gagner le bord de l’eau, l’inconnu le regarda un instant, puis se remit, dans son désœuvrement, à pousser du pied des cailloux pour les faire rouler dans la rivière. Il y avait dans sa manière de les déraciner avec le talon de sa botte et de les placer devant lui dans la position voulue pour les lancer à coup sûr, quelque chose, qui, aux yeux de Clennam, avait un certain air de cruauté. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé d’éprouver des impressions pareilles en observant la façon dont un homme accomplit quelque action insignifiante, telle que d’arracher une fleur, de repousser un obstacle, ou même de détruire un objet insensible ?

L’étranger semblait préoccupé ; son visage le témoignait assez, et il ne faisait aucune attention à un beau chien de Terre-Neuve qui le regardait attentivement, suivant des yeux chaque pierre à mesure que son maître les lançait, n’attendant qu’un signal pour se jeter à leur poursuite dans la rivière. Le passeur arriva cependant sans que le chien reçût la permission désirée, et lorsque le bateau toucha la rive, son maître prit le terre-neuve par le collier et le fit entrer dans le canot.

« Pas ce matin, dit-il au quadrupède, vous ne pourriez pas vous présenter devant les dames en sortant de l’eau. Couchez-vous. »

Clennam suivit l’homme et le chien dans le bateau. Le chien obéit à l’ordre qu’il venait de recevoir. Le maître, les mains dans les poches, resta debout entre Clennam et le passeur. Le maître et le chien sautèrent lestement à terre dès que le bateau eut touché de l’autre côté, et s’éloignèrent. Clennam fut bien aise d’en être débarrassé.

L’horloge de l’église voisine sonnait l’heure du déjeuner comme il remontait le petit sentier par lequel on arrivait à la grille du jardin. Dès qu’il tira la sonnette, il entendit un chien aboyer de l’autre côté du mur.

« Tiens ! je n’avais pas entendu de chien hier soir, » pensa Clennam. La porte fut ouverte par une des servantes aux joues roses, et sur la pelouse il vit le terre-neuve et l’étranger.

« Mlle Minnie n’est pas encore descendue, messieurs, » dit la portière rougissante, tandis qu’ils entraient tous ensemble dans le jardin. Puis elle dit au maître du chien : « M. Clennam, monsieur, » et s’éloigna en courant.

« C’est assez drôle, M. Clennam, que nous nous soyons rencontrés tout à l’heure sans nous connaître, » dit l’étranger. Là-dessus le chien devint muet. « Permettez-moi de me présenter moi-même, Henry Gowan. Un joli endroit, et qui a extrêmement bonne mine ce matin ! »

Les manières étaient aisées et la voix agréable, mais cela n’empêcha pas Clennam de penser encore que, s’il n’avait pas formé cette résolution bien arrêtée de ne pas devenir amoureux de Chérie, il aurait éprouvé de l’antipathie pour Henry Gowan.

« Vous ne connaissez peut-être pas encore cette résidence ? dit ce Gowan, lorsque Clennam eut répondu par l’éloge de l’ermitage de Meagles.

— Très peu. J’y suis venu pour la première fois hier dans l’après-midi.

— Ah ! il va sans dire que vous ne le voyez pas dans son beau. Tout cela avait un aspect ravissant au printemps, avant leur dernier voyage. Je regrette que vous ne l’ayez pas vu alors. »

Sans cette diable de résolution, Clennam aurait volontiers envoyé l’étranger au fond du cratère de l’Etna, en échange de sa politesse.

« J’ai eu le plaisir de voir cette propriété sous bien des aspects depuis trois années, et… c’est un véritable paradis. »

Voyez un peu l’impudent coquin (c’est-à-dire si nous n’avions pas pris cette sage résolution), d’appeler ce jardin un paradis ! Il ne l’avait appelé un paradis que parce qu’il voyait venir Chérie et qu’il avait voulu lui faire entendre qu’il la regardait comme un ange… Que le diable l’emporte !

Ah ! comme les yeux de Chérie brillèrent ! Comme elle parut contente ! comme elle caressa le chien et comme le chien la connaissait bien ! Que de choses on devinait dans ce teint plus animé, dans ce trouble, dans ces yeux baissés, dans ce bonheur dissimulé ! Clennam n’avait jamais vu Minnie si joyeuse. Non qu’il y eût aucun motif pour qu’il pût ou voulût jamais lui voir cet air-là, ou qu’il l’eût jamais espéré, mais enfin… il ne l’avait jamais vue si joyeuse !

Il se tenait à quelque distance d’eux. Ce Gowan, lorsqu’il avait parlé de paradis, s’était avancé vers elle et lui avait pris la main. Le chien avait posé ses grosses pattes sur le bras de Chérie et sa tête contre la chère poitrine de la jeune fille. Elle avait ri et leur avait souhaité la bienvenue ; et elle avait fait trop fête au chien, beaucoup, beaucoup trop, c’est-à-dire en supposant qu’il se fût trouvé là un spectateur qui eût été amoureux d’elle.

Elle se dégagea alors, et s’avança vers Clennam, lui tendit la main, lui dit bonjour et se disposa gracieusement à lui prendre le bras jusqu’à la maison. Ce Gowan n’y trouva rien à redire. Non, non, il était trop sûr de son fait.

Un nuage obscurcit les traits ordinairement joyeux de M. Meagles, lorsque les trois promeneurs (quatre, y compris le chien, et c’était le personnage le plus désagréable de la société, à une seule exception près) rentrèrent pour déjeuner. Ni ce nuage, ni la légère inquiétude de Mme Meagles, lorsque cette dame dirigea les yeux vers eux, n’échappèrent à Clennam.

« Eh bien, dit M. Meagles, étouffant quelque chose comme un soupir, comment allez-vous ce matin ?

— Mais pas plus mal qu’à l’ordinaire, monsieur. Comme Lion et moi nous étions décidés à ne rien perdre de notre visite hebdomadaire, nous nous sommes levés de bonne heure et nous sommes venus à Kingstown, où j’ai établi pour le moment mon quartier général, et où je suis en train de terminer une esquisse ou deux. »

Puis il raconta comment il avait rencontré M. Clennam dans le bac, et comment ils avaient traversé la rivière ensemble.

« Mme Gowan se porte bien ? » demanda Mme Meagles.

(Clennam écouta attentivement.)

« Ma mère va bien, je vous remercie. »

(Clennam n’écouta plus, et Gowan continua :)

« J’ai pris la liberté d’ajouter aujourd’hui un convive de plus à votre dîner de famille, et j’espère que cela ne dérangera ni vous ni Mme Meagles. Je ne pouvais guère faire autrement, expliqua Gowan en se tournant vers son hôte. Le jeune homme m’a écrit pour me prier de le présenter ; et comme il appartient à une famille distinguée, j’ai cru que vous ne m’en voudriez pas de vous l’amener.

— Et quel est ce jeune homme ? demanda M. Meagles avec un air de satisfaction bien prononcé.

— C’est un Mollusque : le fils de Tenace Mollusque, le jeune Clarence qui est employé dans le bureau de son père. Je puis toujours vous garantir que la rivière n’a rien à redouter de sa visite. Il n’y mettra pas le feu. [14]

— Ah, ah ! fit Meagles, c’est un Mollusque ? Nous connaissons un peu cette famille-là, n’est-ce pas, Dan ? Par saint Georges ! avec tout ça les Mollusques tiennent maintenant le haut du pavé. Quelle parenté existe-t-il entre votre ami et lord Decimus Mollusque ? Lord Decimus a épousé en 1797 lady Jemina Bilberry, seconde fille du troisième lit… Non ! je me trompe ! Celle-là, c’est lady Séraphine… Lady Jemina était la fille aînée du second lit du quinzième comte Des Échasses avec l’honorable Clémentine Toozellem. Très-bien. Or, le père de notre jeune ami a épousé une Des Échasses, et son père à lui a épousé sa cousine qui était une Mollusque. Le père du père qui a épousé une Mollusque a épousé une Joddleby… Mais je remonte trop haut, Gowan ; je voudrais seulement savoir quelle parenté il y a entre votre ami et lord Decimus.

— C’est facile à constater. Son père est le neveu de lord Decimus Mollusque.

— Neveu… de… lord… Decimus ! répéta voluptueusement M. Meagles en fermant les yeux afin que rien ne vînt le distraire du bonheur de savourer le parfum de ce grand arbre généalogique. Par saint Georges ! vous avez raison, Gowan : c’est bien cela.

— Par conséquent, lord Decimus est son grand-oncle.

— Mais attendez donc, continua M. Meagles, ouvrant les yeux lorsqu’il eut fait cette découverte. Alors du côté de la mère, lady Des Échasses est sa grand’tante ?

— Naturellement.

— Ah, ah, ah ! fit M. Meagles, prenant un vif intérêt à ces détails. Vraiment, vraiment ? Nous serons charmés de le voir. Nous le recevrons de notre mieux dans notre humble logis ; et, dans tous les cas, nous ne le laisserons pas mourir de faim, je l’espère. »

Au commencement de ce dialogue, Clennam s’était attendu à voir M. Meagles s’abandonner à quelque innocent éclat de colère, pareil à celui auquel il s’était livré en sortant du ministère des Circonlocutions, la main sur le collet de Doyce. Mais son excellent hôte avait une faiblesse qui n’est pas rare (nul de nous n’a besoin d’aller bien loin pour en trouver un exemple), et son expérience des bureaux des Circonlocutions n’avait pu en guérir M. Meagles pour longtemps. Clennam regarda Doyce, mais Doyce savait parfaitement à quoi s’en tenir ; cela ne le surprenait pas du tout, et il continua à regarder son assiette sans faire un geste ni prononcer une parole.

« Je vous suis bien obligé, dit Gowan pour terminer. Clarence est un âne fieffé, mais c’est un des meilleurs garçons que je connaisse. »

Il devint évident, avant la fin du déjeuner, que les amis de ce Gowan étaient tous plus ou moins ânes ou plus ou moins fripons ; ce qui ne les empêchait pas d’être les plus aimables, les plus charmants, les plus naïfs, les plus sincères, les plus obligeants, les plus chers garçons qu’il fût possible de rencontrer sur la terre. Le procédé au moyen duquel ce Gowan arrivait à cette conclusion invariable, n’importent les prémisses, aurait pu être décrit par M. Henry Gowan en ces termes : « J’ai le mérite de cultiver une tenue des livres sociale, avec la plus rigoureuse exactitude, au bénéfice de tout homme de ma connaissance, et de faire écritures du bien et du mal que je découvre en lui. Je tiens ce compte en parties doubles avec tant de conscience que je suis heureux de pouvoir vous dire que, tout compte fait, le plus méprisable des hommes est en même temps le plus aimable, le plus charmant camarade qu’on puisse voir ; je suis même fondé à vous faire la flatteuse déclaration qu’il existe beaucoup moins de différence que vous ne seriez disposé à le croire entre un honnête homme et une canaille. » Il résultait de cette découverte réjouissante que celui qui en était l’auteur semblait, en se battant les flancs pour trouver un bon côté chez tous les hommes, rabaisser au contraire leurs bonnes qualités, lorsqu’il en trouvait, pour faire ressortir les mauvaises ; du reste ce système n’avait rien de désagréable ni de dangereux.

Cependant M. Meagles en parut moins satisfait que de la généalogie des Mollusques. Le nuage que Clennam n’avait jamais vu sur la physionomie de son hôte avant cette matinée, revint fréquemment assombrir ses traits ; et il y avait la même ombre d’inquiétude dans le regard observateur de Mme Meagles. Plus d’une fois, lorsque Chérie caressa le chien, il sembla à Clennam que cela rendait le père malheureux ; et une fois surtout, tandis que Gowan se tenait de l’autre côté du chien et penchait la tête en même temps que Minnie, Arthur se figura qu’il voyait des larmes briller dans les yeux de M. Meagles qui sortit de la chambre à la hâte. Il lui semblait aussi, c’était peut-être encore une illusion, que Chérie elle-même n’était pas sans s’apercevoir de ces petits incidents ; qu’elle essayait, avec une affection plus délicate que de coutume, de témoigner à son bon père combien elle l’aimait ; que c’était pour ce motif qu’elle était restée derrière en allant et en revenant de l’église, pour lui prendre le bras. Arthur n’aurait pas mis sa main au feu que plus tard, en se promenant seul dans le jardin, il n’avait pas entrevu Chérie, dans la chambre de son père, embrassant ses parents avec la plus grande tendresse et pleurant sur l’épaule du papa.

Comme la pluie se mit à tomber vers la fin de la journée, il fallut bien garder la maison, admirer les collections de M. Meagles et causer pour tuer le temps. Ce Gowan avait toujours quelque chose à dire sur son propre compte, et il le disait d’une manière leste et amusante. Il avait l’air d’un artiste de profession, qui avait passé quelque temps à Rome ; et pourtant il avait le ton léger et insouciant d’un amateur. Il y avait quelque chose de louche dans sa vocation artistique et dans ses connaissances spéciales, qui faisait que Clennam ne savait trop qu’en dire.

Il appela Daniel Doyce à son secours, tandis qu’ils se tenaient ensemble auprès de la croisée.

« Vous connaissez M. Gowan ? demanda-t-il à voix basse.

— Je l’ai vu ici. Il vient tous les dimanches, lorsque la famille y habite.

— C’est un artiste, à en juger d’après sa conversation.

— Une espèce d’artiste, répliqua Daniel Doyce d’un ton bourru.

— Quelle espèce d’artiste ? demanda Clennam en souriant.

— Ma foi, il a fait un doigt de cour aux beaux-arts, comme tous les beaux messieurs de Pall-Mall, dit Daniel, et je doute que les beaux-arts se donnent à si bon marché. »

Poursuivant son enquête, Clennam découvrit que la famille Gowan était une ramification très éloignée des Mollusques, et que le père de Gowan, d’abord attaché à une légation britannique, avait reçu une pension de retraite en qualité de commissaire de pas grand’chose dans une ville quelconque, qu’il y était mort à son poste, son dernier trimestre à la main, et défendant vaillamment son traitement jusqu’au dernier soupir. En récompense de cet éclatant service rendu à son pays, le Mollusque alors au pouvoir avait conseillé à la couronne d’accorder une pension de deux ou trois cents livres sterling à la veuve de ce courageux fonctionnaire. Le Mollusque, qui avait succédé au premier, avait alloué par-dessus le marché à la veuve certain petit appartement calme et retiré dans le palais de Hampton-Court, où la vieille dame demeurait encore, déplorant la lésinerie du siècle, en compagnie de plusieurs autres vieilles dames des deux sexes. Son fils, Henry Gowan, ayant hérité de M. Gowan le commissaire, un revenu trop limité pour lui être d’une grande ressource dans ce monde, avait été difficile à caser, d’autant plus que les sinécures vacantes étaient rares pour le moment et que le génie du jeune homme, au sortir même de l’adolescence, l’avait porté à étudier de préférence ce genre d’agriculture qui consiste à cultiver la folle avoine. Enfin, il avait déclaré qu’il voulait se faire peintre ; d’abord parce qu’il avait toujours eu un caprice pour cet art, et ensuite parce qu’il désirait par là blesser au cœur l’amour-propre des Mollusques en chef qui ne lui avaient pas fait une position. De sorte qu’il était successivement arrivé : d’abord, que certaines dames fort distinguées avaient été horriblement choquées de cette fin ; ensuite, que les dessins du jeune Gowan avaient circulé dans les réunions du soir, qu’on se les était passés de main en main, et qu’on avait déclaré que c’étaient de véritables Claudes, de véritables Cuyps, de véritables phénomènes ; puis que lord Decimus lui avait fait faire son portrait, et qu’ayant invité à dîner à cette occasion le président et le conseil du même coup, il avait daigné dire avec sa gravité superbe :

« Savez-vous qu’il y a vraiment un mérite immense dans cette œuvre ? »

Bref, des gens de condition s’étaient donné de la peine pour mettre la peinture de Gowan à la mode. Mais, avec tout cela, on n’y avait pas réussi. Un public pétri de préjugés avait refusé obstinément d’accepter ce génie tout fait, et d’admirer le portrait de lord Decimus ; c’était un parti pris d’avance. Il y avait des obstinés qui voulaient à toute force que, pour réussir dans une profession quelconque (excepté dans celle de fonctionnaire public), il fallût absolument commencer par travailler du matin jusqu’au soir, de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. De façon que M. Gowan, semblable à ce vieux cercueil usé qui n’a jamais été, quoi qu’on en ait dit, celui de Mahomet, ni de personne, restait suspendu entre deux aimants qui se neutralisaient, attiré vers la terre qu’il avait quittée, attiré vers le ciel qu’il ne pouvait atteindre.

Tel est le résumé des découvertes que Clennam fit sur le compte de l’artiste, ce soir-là et plus tard.

Une heure environ après celle du dîner, Mollusque jeune arriva, en compagnie de son lorgnon. En l’honneur des illustres parents de cet hôte, M. Meagles avait renvoyé à la cuisine les jolies servantes de la veille qui furent remplacées pour cette fois par deux hommes d’un costume plus foncé. Le jeune Mollusque fut surpris et déconcerté au dernier point en apercevant Arthur, et commença par murmurer : « Par exemple !… Parole d’honneur, vous savez ! » avant de retrouver sa présence d’esprit.

Il ne put même pas s’empêcher de saisir la première occasion pour emmener Gowan dans l’embrasure d’une croisée, et pour lui dire avec cette intonation nasale qui faisait partie de son état de faiblesse générale :

« J’ai à vous parler, Gowan. Dites donc, voyons un peu : qu’est-ce que c’est donc que cet individu-là ?

— Un ami de notre hôte ; mais je ne le connais pas.

— C’est un démocrate enragé, vous savez ? dit Mollusque jeune.

— Ah bah ! où avez-vous appris cela ?

— Eh ! mais, monsieur, il s’est accroché à nous l’autre jour d’une manière inouïe. Il est allé chez mon père, et là il s’est accroché à lui à ce point qu’il a fallu le faire mettre dehors. Puis il est revenu au ministère et s’est encore accroché à moi. Jamais vous n’avez vu un individu pareil.

— Qu’est-ce qu’il voulait ?

— Eh ! mais, monsieur, répliqua Mollusque jeune, il voulait savoir quelque chose, vous savez ? Il a envahi notre ministère — sans lettre d’audience encore — en disant qu’il voulait savoir !… »

La surprise indignée avec laquelle Mollusque jeune fit cette confidence lui ouvrait si démesurément les yeux qu’il aurait pu se faire mal, si l’annonce du dîner n’était pas venue le soulager. M. Meagles, qui avait demandé avec beaucoup de sollicitude des nouvelles de lord Decimus et de lady Des Échasses, pria Mollusque jeune de donner le bras à Mme Meagles. Et lorsque Mollusque jeune s’assit à la droite de Mme Meagles, M. Meagles eut l’air aussi satisfait que si la famille Mollusque tout entière se fût trouvée là dans sa personne.

Tout le charme naturel de la journée précédente était détruit. Les gens qui mangeaient le dîner étaient aussi tièdes, aussi insipides que le dîner lui-même, et tout cela par la faute de ce pauvre imbécile de Mollusque jeune. Peu causeur de sa nature, ce jeune fonctionnaire était en ce moment victime d’une faiblesse particulière qu’il ne fallait attribuer qu’à la présence de Clennam. Il éprouvait une nécessité présente et continuelle de fixer les yeux sur ce gentleman ; son lorgnon en tomba dans sa soupe, dans son verre, dans l’assiette de Mme Meagles, ou resta suspendu sur son épaule comme un cordon de sonnette, et fut plusieurs fois honteusement ramené de ses écarts sur la poitrine du jeune bureaucrate par un des domestiques en habit noir. L’esprit affaibli par les pertes fréquentes de cet instrument d’optique, qui s’opiniâtrait à ne pas tenir dans son œil, et l’intelligence de plus en plus obscurcie, chaque fois qu’il regardait le mystérieux Clennam, il portait par mégarde à son œil les cuillers, les fourchettes et autres matières étrangères dépendantes du service de table. Chaque erreur de ce genre redoublait son embarras, sans qu’il pût venir à bout de s’empêcher de contempler Clennam. Dès que Clennam parlait, cet infortuné Mollusque était évidemment en proie à une vive terreur, et se figurait que le convive allait trouver quelque prétexte astucieux pour déclarer à haute voix « qu’il voulait savoir, vous savez ? »

Il est donc plus que douteux, qu’à l’exception de M. Meagles, aucun des convives passât son temps bien agréablement ; mais, par exemple, M. Meagles appréciait infiniment Mollusque jeune. De même que dans ce conte de fées, où un simple flacon d’eau dorée devient une fontaine d’or dès qu’on le débouche, de même M. Meagles parut croire que ce petit grain de Mollusque donnait à son dîner autant de saveur épicée que l’eût pu faire l’arbre généalogique tout entier. En présence de ce jeune homme, les belles, franches et cordiales qualités de M. Meagles pâlissaient visiblement ; il était moins à l’aise, moins naturel ; il courait après quelque chose qui ne lui appartenait pas, il n’était pas lui-même. Quelle étrange bizarrerie ! croirait-on cela de M. Meagles, et comme il faudrait aller loin pour trouver quelque chose qui y ressemblât !

Enfin l’humide journée du dimanche fit place à une nuit bien moins humide, et Mollusque jeune s’en retourna chez lui en cabriolet, fumant faiblement un petit cigare ; quant à cet équivoque Gowan, il partit à pied, accompagné de son chien qui ne valait guère mieux. Toute la journée, Chérie avait pris les peines les plus aimables pour être gracieuse avec M. Clennam, mais Clennam s’était tenu sur la réserve depuis le déjeuner, c’est-à-dire se serait tenu sur la réserve, s’il avait été amoureux de Chérie.

Lorsque Arthur fut remonté dans sa chambre et se fut jeté encore une fois dans le fauteuil auprès de la cheminée, M. Doyce frappa à sa porte, la bougie à la main, pour lui demander comment et à quelle heure il comptait retourner à Londres le lendemain. Cette question réglée, Clennam dit un mot à M. Doyce à propos de ce Gowan, qui lui aurait trotté dans la tête s’il avait été son rival :

« Je n’ai pas grande idée de l’avenir de ce peintre-là.

— Ni moi non plus, » répliqua Doyce.

M. Doyce se tenait debout, son bougeoir dans une main, l’autre main dans sa poche, regardant fixement la flamme de la bougie, et on lisait sur sa physionomie paisible qu’il devinait que Clennam avait encore quelque chose à lui dire.

« J’ai trouvé mon digne ami un peu changé, pas à l’avantage de sa belle humeur, depuis ce matin, à partir de la visite de ce monsieur, dit Clennam.

— En effet, répondit Doyce.

— Mais la visite n’a pas produit le même effet sur sa fille ? ajouta Clennam.

— Non, » répondit Doyce.

Il y eut un silence des deux côtés. M. Doyce, les yeux toujours fixés sur la flamme de sa bougie, continua lentement :

« Le fait est que M. Meagles a deux fois emmené sa fille à l’étranger, dans l’espoir de la détacher de M. Gowan. Il la croit disposée à avoir du goût pour lui et il a des doutes pénibles (je les partage, comme je suis sûr que vous le faites) sur le bonheur qui pourrait résulter d’un pareil mariage.

— Il y… » Clennam étrangla, toussa et s’arrêta.

« C’est ça, vous vous serez enrhumé, dit Daniel Doyce, mais sans le regarder.

— Il y a promesse de mariage échangée entre les deux jeunes gens, naturellement ? dit Clennam d’un ton insouciant.

— Non. On m’a positivement dit que non. Le monsieur a demandé qu’on lui fît une promesse de ce genre, mais la demoiselle a refusé. Depuis le récent retour des Meagles, notre ami a bien voulu consentir à recevoir M. Gowan une fois par semaine ; mais voilà tout. Pour rien au monde Minnie ne voudrait tromper son père ou sa mère. Vous avez voyagé avec eux et vous avez pu reconnaître que cette famille est unie par des liens d’affection qui ne sont pas pour finir de sitôt. Je suis certain qu’il n’y a rien de plus entre Mlle Minnie et M. Gowan que ce que nous voyons.

— Ah ! nous en voyons bien assez ! » s’écria Arthur.

M. Doyce lui dit bonsoir du ton d’un homme qui vient d’entendre une exclamation pleine de tristesse, sinon de désespoir, et qui cherche à rendre un peu de courage et d’espérance à l’esprit de celui qui l’a laissé échapper ; et c’est une nouvelle preuve de sa bizarrerie connue ; ce ne pouvait être qu’une de ses nombreuses lubies de plus ; comment vouliez-vous qu’il pût entendre une exclamation de ce genre sans que Clennam l’entendît également ?

La pluie tombait lourdement sur le toit et rejaillissait sur la terre détrempée, en fouettant les feuilles de lierre et les branches dépouillées des grands arbres ; la pluie tombait lourdement, tristement. C’était une nuit de larmes.

Si Clennam ne s’était pas décidé à ne pas devenir amoureux de Chérie ; s’il avait eu cette faiblesse ; si, petit à petit, il s’était laissé aller à risquer sur un seul coup de dé tout ce qu’il avait d’ardeur et d’espoir, toutes les riches ressources de son caractère mûr et sérieux ; s’il avait fait cette imprudence et découvert qu’il avait tout perdu, il aurait été ce soir-là plus malheureux qu’on ne peut dire ; le fait est que…

Le fait est que la pluie tombait lourdement, tristement.






CHAPITRE XVIII.

L’amoureux de la petite Dorrit.


La petite Dorrit n’avait pas atteint son vingt-deuxième anniversaire sans trouver un amoureux. Même, dans cette misérable prison de la Maréchaussée, l’éternel Cupidon avait de temps à autre décoché quelques flèches déplumées de son arc moisi, et blessé au cœur un ou deux détenus.

Cependant l’amoureux de la petite Dorrit n’était pas un détenu : c’était le fils sentimental d’un guichetier. Le père de ce soupirant comptait, au bout d’une longue carrière, léguer à son fils l’héritage d’une clef sans tache ; il l’avait initié dès son enfance aux devoirs de son emploi, et lui avait inspiré l’ambition de maintenir dans la famille la serrure du guichet. En attendant cet héritage, le jeune homme aidait sa mère à gérer, au coin de l’allée de Horsemonger (le père, quoique guichetier, ne demeurait pas dans la prison), un petit débit de tabac qui avait une clientèle assez lucrative parmi les détenus.

Bien des années auparavant, lorsque l’objet de sa flamme avait coutume de se tenir dans son petit fauteuil au coin de la cheminée de la loge, le jeune John (son nom de famille était Chivery), qui avait un an de plus que la petite Dorrit, lui avait lancé des œillades d’admiration et de ravissement. Lorsque, plus tard, il avait joué avec elle dans la cour, son jeu favori avait consisté à faire semblant de l’emprisonner dans des coins, afin de recevoir des baisers réels pour faire semblant de la délivrer. Lorsqu’il était devenu assez grand pour regarder par le trou de la grande serrure de la porte principale, il avait plus d’une fois laissé dehors sur les marches le dîner ou le souper de son père, au risque de voir disparaître les comestibles, pour s’enrhumer un œil à force de contempler sa bien-aimée à travers cette perspective aérienne.

Si l’ardeur du jeune John s’était jamais ralentie aux jours moins impressionnables de son enfance, à cet âge où la jeunesse est encline à laisser traîner les cordons de ses brodequins sans prendre souci de ses organes digestifs, dont elle a le bonheur d’ignorer l’existence délicate, il s’était bientôt corrigé, et sa constance était devenue dès lors inébranlable. À dix-neuf ans, il avait inscrit sur cette partie du mur qui faisait face à la demeure d’Amy, à l’occasion de la fête de cette jeune personne :

« Sois la bienvenue, doux nourrisson des fées ! »

À vingt-trois ans, chaque dimanche, la même main offrait en tremblant des cigares au Père de la Maréchaussée, ou plutôt au père de la reine de son cœur.

Le jeune John était petit de taille, avec des jambes un peu faibles et des cheveux d’un blond très faible aussi. Un de ses yeux, peut-être celui qui avait eu l’habitude de regarder par le trou de la serrure, était faible comme le reste et paraissait plus grand que l’autre, comme un œil étonné qui cherche en vain à se remettre de sa surprise. Le jeune John avait aussi un caractère des plus doux. Ce qui ne l’empêchait pas de posséder une grande âme, poétique, expansive, fidèle.

Bien qu’en présence de la divinité de son cœur il fût trop humble pour espérer beaucoup, le jeune John avait examiné la question sous toutes ses faces. Amené par le raisonnement à une conclusion bienheureuse, il avait entrevu, malgré sa modestie, un mariage plein de convenance. Avec un peu de bonheur, l’union était possible. N’était-elle pas l’enfant de la Maréchaussée comme il en était le guichetier en herbe ? Voilà pour la convenance. John deviendrait gardien interne. Alors Amy hériterait officiellement de la chambre dont elle avait si longtemps payé le loyer : c’était encore bien agréable. De cette chambre on pouvait regarder par-dessus le mur d’enceinte, en se dressant sur la pointe des pieds, et avec un treillage garni de pois de senteur ou de haricots rouges, la fenêtre deviendrait un véritable bosquet. N’était-ce pas ravissant ? Puis, comme ils seraient tout l’un pour l’autre, il y avait même une grâce allégorique à se trouver renfermés ensemble dans la geôle. Séparés du monde (sauf de cette partie du monde dont la garde leur serait confiée), ne connaissant que par ouï dire les peines et les soucis du dehors et seulement par les récits des pèlerins qui se reposeraient chez eux, en route vers l’hôtel des Insolvables, entre le bosquet aérien et la loge plus terrestre, ils glisseraient doucement sur le fleuve du temps, goûtant un bonheur domestique digne des temps pastoraux. Quelle est l’âme naïve et bucolique qui aurait pu résister a ce tableau touchant ? Le jeune John, ému par l’avenir de bonheur qui allait enfin couronner tant d’amour, arracha des larmes de ses propres yeux en terminant le tableau par une pierre tombale dressée dans le cimetière voisin, tout contre le mur de la prison, et portant l’inscription suivante :

« CI-GÎT JOHN CHIVERY, qui fut soixante ans guichetier
et cinquante ans gardien de la prison voisine,
décédé le 31 décembre 1806,
à l’âge de 83 ans,
entouré du respect universel.
CI-GÎT aussi sa bien-aimée et bien aimante épouse,
AMY, fille de William DORRIT, qui n’a pas survécu
quarante-huit heures à la perte de son mari,
décédée aussi dans la prison de la Maréchaussée.
C’est là qu’elle a vu le jour, c’est là qu’elle a vécu,
c’est là qu’elle est morte. »

Les parents de John Chivery n’ignoraient pas la passion de leur fils, d’autant plus qu’elle avait, en quelques rares occasions, poussé le jeune amoureux à témoigner de l’exaspération aux pratiques et à léser les intérêts du débit ; mais M. et Mme Chivery avaient, à leur tour, résolu le problème d’une façon favorable aux vœux de leur unique héritier. Mme Chivery, femme prudente, avait prié son mari de ne pas oublier que la position de leur John, dans la geôle, se trouverait certainement affermie par une alliance avec Mlle Dorrit, qui y avait elle-même certains droits de préséance et qui y était fort estimée. Mme Chivery avait prié son mari de ne pas oublier que si, d’un côté, leur John avait quelques écus et un poste de confiance en expectative, d’un autre côté Mlle Dorrit avait de la naissance ; les deux faisaient la paire. Mme Chivery, parlant cette fois en mère et non en diplomate, et envisageant la question sous un autre point de vue, avait prié son mari de se rappeler que leur John n’avait jamais été bien fort et que son amour le tourmentait et le tracassait déjà bien assez, sans qu’on le poussât à attenter à ses propres jours, car personne ne pouvait jurer qu’il n’irait pas jusque-là, si on le contrariait par trop. Ces arguments avaient agi si puissamment sur l’esprit de M. Chivery, qui était un homme de peu de paroles, qu’il avait quelquefois le dimanche matin donné à son rejeton ce qu’il appelait « une tape propice » (symbole superstitieux de la chance propice qui devait lui rendre la fortune favorable) avant de le laisser partir pour déclarer sa flamme et revenir triomphant. Mais le jeune John n’avait jamais eu le courage de faire sa déclaration ; et c’est principalement à la suite de ces occasions manquées qu’il était revenu tout exaspéré au débit de tabac, où il avait malmené les pratiques.

Dans cette affaire, comme dans toutes les autres, la petite Dorrit fut la dernière personne que l’on songea à consulter. Son frère et sa sœur connaissaient la passion de John et se rengorgeaient d’avance, faisant de cette passion comme une patère à laquelle ils accrochaient avec orgueil la vieille fiction fripée de leur naissance distinguée. Fanny affichait ses prétentions aristocratiques en éconduisant le pauvre soupirant, tandis qu’il se promenait aux alentours de la prison dans l’espoir de rencontrer la dame de ses pensées. Tip affichait ses prétentions aristocratiques et se posait en frère irrité, émettant dans la petite cour du jeu de boule des menaces fanfaronnes et de vagues allusions à un gentleman inconnu qu’il pourrait bien un jour ou l’autre empoigner par la peau du cou, et secouer, comme il faut, certain petit roquet qu’il ne nommait pas davantage. Mais ils n’étaient pas les seuls membres de la famille à tirer parti de cet amour discret. Non, non. On ne pouvait pas supposer que le Père de la Maréchaussée daignât s’en apercevoir ; naturellement, sa pauvre dignité ne pouvait pas abaisser son regard jusque-là. Mais il acceptait sans scrupule les cigares du dimanche, il était même enchanté de les recevoir ; et parfois il poussait la condescendance jusqu’à se promener de long en large dans la cour pour les fumer avec bienveillance, en compagnie du donataire, qui revenait tout fier et plein d’espoir. Il n’accueillait pas avec moins d’affabilité les attentions de Chivery père, qui cédait toujours son fauteuil et son journal au doyen, lorsque celui-ci visitait sa loge durant une de ses factions ; et qui lui avait même dit que, si quelqu’un de ces soirs M. Dorrit voulait faire tranquillement une promenade dans la cour extérieure et regarder dans la rue, il n’y aurait pas grande difficulté. Si le doyen ne profita pas de cette dernière politesse, ce fut seulement parce qu’il ne tenait plus à jeter un coup d’œil sur le monde extérieur ; car il acceptait d’ailleurs tout ce qu’on lui offrait, et disait de temps en temps :

« C’est un homme fort poli que ce Chivery, très-attentionné et très-respectueux ; le jeune Chivery également ; il a réellement le sentiment délicat de la position que j’occupe ici. Oui, ils se conduisent vraiment fort bien ces Chivery. La façon dont ils se comportent avec moi me flatte et me satisfait. »

Cependant le jeune John était trop dévoué pour ne pas embrasser dans sa vénération toute la famille Dorrit. Il ne songea pas un instant à discuter la validité de leurs prétentions ; au contraire, il rendit hommage à leurs simagrées. Quant à tirer aucune vengeance du frère de la petite Dorrit, John, eût-il été doué d’un caractère moins pacifique, aurait cru commettre un sacrilège en ouvrant la bouche ou en levant la main contre ce gentleman. Il regrettait de n’avoir pas su conquérir les bonnes grâces de ce noble esprit ; il sentait que sa hauteur n’était pas incompatible avec sa noble origine, et ne cherchait qu’à se concilier, par des déférences constantes, l’âme magnanime de Tip. Le Père de la Maréchaussée, ce gentleman qui avait eu des malheurs, ce gentleman qui avait tant de dignité et des manières si distinguées et qui l’accueillait toujours avec tant de condescendance, il le vénérait. Pour Fanny, il la trouvait un peu vaniteuse et fière, mais il la regardait aussi comme une jeune fille pétrie de talent, qui ne pouvait oublier sa splendeur passée. Le pauvre amoureux honorait et aimait la petite Dorrit tout bonnement parce qu’elle n’avait aucune espèce de prétention, témoignage instinctif rendu au mérite de la jeune fille et à la différence qu’il lui trouvait avec le reste de la famille.

Le débit de tabac, situé au coin de l’allée de Horsemonger, se tenait dans un établissement rural qui n’avait pas de premier, et qui cumulait l’avantage de recevoir l’air des cours du guichet de Horsemonger et celui d’une promenade solitaire le long du mur de cet agréable édifice. Le magasin avait des allures trop modestes pour pouvoir entretenir un montagnard écossais de grandeur naturelle[15], mais il soutenait un tout petit highlander qui se tenait sur une planchette, à l’entrée de la boutique, où il avait l’air d’un chérubin tombé du ciel avant d’avoir pu achever sa toilette, et qui avait toujours pris une jaquette pour se couvrir, par décence.

Un certain dimanche, à la suite d’un certain dîner cuit au four que l’on dépêcha de bonne heure, le jeune John passa sous le portail décoré du chérubin déchu, afin de faire au Père de la Maréchaussée sa visite habituelle ; il n’y allait pas les mains vides, il n’avait pas oublié son offrande de cigares propitiatoires. Il était convenablement vêtu d’un habit marron surmonté d’un collet de velours noir aussi élevé que le comportait sa taille ; d’un gilet de soie semé de bouquets d’or ; d’une cravate d’un goût exquis et fort en vogue à cette époque, représentant des faisans lilas sur un fond chamois ; un pantalon embelli de raies si larges que chaque jambe avait l’air d’un luth à trois cordes, sans compter le chapeau des grands jours, monument très-élevé et très-ferme. Lorsque la prudente Mme Chivery s’aperçut qu’outre ces ornements son John tenait à la main une paire de gants blancs et une canne surmontée d’un bec semblable à un doigt indicateur des poteaux de la route pour qu’il ne se trompât pas de chemin, et lorsqu’elle lui vit tourner le coin de la rue à droite, elle remarqua, en s’adressant à M. Chivery qui n’était pas de garde ce jour-là, qu’elle croyait savoir de quoi il retournait.

Les détenus hébergeaient justement ce jour-là un assez grand nombre de visiteurs, et leur Père restait chez lui pour recevoir ceux qui voudraient se faire présenter. Après avoir fait le tour de la cour, l’amoureux de la petite Dorrit monta, le cœur agité, et frappa avec son poing fermé à la porte du Père de la Maréchaussée.

« Entrez, entrez ! » dit une voix affable. C’était la voix du père, du père de la petite Dorrit, du père des prisonniers pour dettes. Il était assis, son journal à la main, coiffé de sa calotte noire ; quatre francs de menue monnaie d’argent avaient été oubliés par hasard sur la table, et deux chaises, disposées d’avance, tendaient les bras aux visiteurs. Tout était arrangé pour le grand lever du doyen.

« Ah, petit John ! Comment allez-vous, comment allez-vous ?

— Assez bien, merci, monsieur. J’espère que vous pouvez en dire autant.

— Oui, John Chivery ; oui. Je n’ai pas trop à me plaindre de ce côté-là.

— J’ai pris la liberté, monsieur, de…

— Hein ? »

Le doyen levait toujours les sourcils à cet endroit du discours prenait un air de distraction aimable, et un sourire rêveur.

« … Quelques cigares, monsieur.

— Oh (moment de surprise extrême) ! merci, jeune John, merci. Mais vraiment je crains d’être trop… Non ?… Dans ce cas n’en parlons plus. Posez-les sur la cheminée, s’il vous plaît, John. Et asseyez-vous, asseyez-vous. Vous n’êtes pas un étranger ici, John.

— Merci, monsieur, vous êtes bien bon. Mlle… (ici John fit tourner son chapeau monumental sur sa main gauche, comme une cage d’écureuil qui roule lentement sur son axe) Mlle Amy se porte bien ?

— Oui, John, oui ; elle se porte très bien. Elle est sortie.

— Vraiment, monsieur ?

— Oui, John. Mlle Amy est allée prendre l’air. Mes jeunes gens sortent tous très fréquemment. Mais, à leur âge, c’est bien naturel, John.

— Rien de plus naturel, monsieur Dorrit.

— Oui, elle est allée prendre l’air, John, prendre l’air. Il tambourinait doucement sur la table d’un air paterne et dirigeait les yeux vers la croisée. Elle prend l’air sur le Pont suspendu. Elle affectionne particulièrement le Pont suspendu depuis quelque temps et semble préférer cette promenade-là à toute autre. Il changea la conversation. Votre père n’est pas de garde en ce moment, je crois, John ?

— Non, monsieur, son tour ne vient que plus tard dans l’après-midi. » Le chapeau recommença à tourner. « Je crois qu’il faut que je vous dise bonjour, monsieur ? — Déjà ? Bonjour, jeune John ; allons, allons (avec une affabilité excessive), ce n’est pas la peine d’ôter votre gant, John, gardez-le pour me donner une poignée de main. Vous n’êtes point un étranger ici, vous savez. »

Ravi de la cordialité de cette réception, John descendit l’escalier. Il rencontra en route plusieurs détenus accompagnés de visiteurs qui désiraient se faire présenter ; M. Dorrit se penchant par hasard par-dessus la rampe, choisit ce moment pour lui dire avec une intonation de voix très distincte :

« Je vous suis fort obligé de votre petit témoignage, John. »

L’amoureux de la petite Dorrit eut bientôt déposé ses deux sous au tourniquet du Pont suspendu et s’avança à la recherche d’une personne bien connue et bien aimée. D’abord il craignit qu’elle ne fût pas là ; mais, en s’approchant de l’autre rive, il la vit debout et immobile, regardant la rivière. Elle paraissait absorbée dans une rêverie profonde et il se demanda à quoi elle pouvait penser. Elle avait devant elle une forêt de cheminées et de toits, moins encombrée de fumée que durant les jours de la semaine : peut-être pensait-elle aux cheminées.

La petite Dorrit resta si longtemps à rêver et fut si complétement préoccupée que, bien que son amoureux fût resté auprès d’elle pendant un temps qui lui parut assez long, et se fût retiré une ou deux fois pour revenir ensuite au même endroit, elle ne bougea pas. De sorte qu’il se décida enfin à s’avancer et à lui adresser la parole. L’endroit était tranquille et retiré, et il se dit que c’était le moment ou jamais de lui parler.

Il s’approcha donc, et elle ne sembla pas entendre le bruit de ses pas, jusqu’au moment où il se trouva près d’elle. Lorsqu’il dit : « Mademoiselle Dorrit ! » elle tressaillit et recula devant lui, avec une expression de frayeur et même de répulsion qui causa à John une épouvante indicible. Plus d’une fois déjà elle l’avait évité ; depuis longtemps elle semblait même toujours chercher à l’éviter. Elle s’était détournée si souvent et éloignée d’un pas si léger en le voyant venir que l’infortuné John ne pouvait plus croire qu’elle le fît sans intention. Mais il avait espéré que c’était un effet de sa timidité ou de sa modestie ou qu’elle avait deviné peut-être ce qu’il aurait voulu lui dire, mais il était loin de croire que ce fût par aversion. Et voilà que ce rapide regard venait lui dire : « Comment, vous ici ! vous la dernière personne que j’aurais voulu rencontrer ! »

Ce ne fut qu’un éclair, car elle réprima ce mouvement de répulsion pour lui dire de sa petite voix douce : « Oh, monsieur John c’est donc vous ? » Mais elle sentit ce que son regard venait déjà d’exprimer ; John ne s’y était pas trompé non plus, et tous deux se regardèrent d’un air également confus.

« Oui, mademoiselle Amy ; je crains de vous avoir dérangée en vous adressant la parole.

— Oui, un peu. Je… j’étais venue ici pour être seule, et je croyais bien l’être.

— Mademoiselle Amy, j’ai pris la liberté de venir par ici, parce que M. Dorrit m’a appris par hasard, lorsque je lui ai fait une visite, que vous… »

Elle se troubla encore plus que tout à l’heure en murmurant tout à coup : « Oh, père, père ! d’un ton déchirant et en détournant la tête.

— Mademoiselle Amy, j’espère que je ne vous ai causé aucune inquiétude en nommant M. Dorrit. Je vous assure que je l’ai trouvé en très bonne santé et de très bonne humeur, et qu’il m’a témoigné autant de bonté que d’habitude. Il a même été assez obligeant pour me dire que je n’étais pas un étranger chez lui : enfin, il m’a reçu d’une manière tout à fait flatteuse. »

À la grande consternation de son amoureux, la petite Dorrit détourna son visage et le cacha dans ses deux mains, puis, se balançant sans changer de place, comme si elle souffrait, murmura encore : « Oh, père, comment pouvez-vous ! Oh, mon cher père, comment, comment pouvez-vous agir ainsi ! »

Le pauvre garçon continua à la regarder, le cœur débordant de sympathie, mais sans comprendre ce que cela voulait dire, jusqu’au moment où la petite Dorrit, après avoir pris son mouchoir, et l’avoir porté à son visage toujours détourné, s’éloigna rapidement. D’abord John demeura aussi immobile qu’une statue ; puis il courut après elle.

« Mademoiselle Amy, je vous en prie ! Ayez la bonté de vous arrêter un instant. Mademoiselle Amy, s’il faut que quelqu’un s’en aille, laissez-moi partir. Je perdrais la tête, s’il me fallait croire que c’est moi qui vous fais fuir ainsi. »

Sa voix tremblante et sa sincérité évidente arrêtèrent la petite Dorrit.

« Oh ! que faire, s’écria-t-elle, que dois-je faire ? »

Comme le jeune John n’avait jamais vu la petite Dorrit en proie à la moindre agitation, comme au contraire il l’avait vue conservant, dès son enfance, un sang-froid inaltérable, il éprouva devant cette détresse un contre-coup qui le fit trembler depuis le sommet de son chapeau monumental jusqu’à la semelle de sa chaussure. Il jugea donc nécessaire de s’expliquer. Il pouvait avoir été mal compris ; on pouvait croire qu’il avait voulu dire ou faire quelque chose dont il était à cent lieues. Il pria donc la petite Dorrit d’écouter son explication ; c’était la plus grande faveur qu’elle pût lui accorder.

« Mademoiselle Amy, je sais que votre famille est bien supérieure à la mienne. J’essayerais en vain de le dissimuler. Je n’ai jamais entendu parler d’un Chivery qui ait été gentleman, et je ne commettrai pas la bassesse de vouloir vous en imposer sur une question si importante. Mademoiselle Amy, je sais fort bien que votre frère au noble cœur et votre sœur altière me dédaignent du haut de leur grandeur. Tout ce qui me reste à faire, c’est de gagner un jour leur amitié à force d’égards et de respect, de contempler, du fond de mon humble position, l’éminence où les a placés leur naissance (car, soit qu’on nous considère comme marchands de tabac ou comme guichetiers, je sais fort bien que notre situation est humble), et de leur souhaiter bonheur et santé. »

Le pauvre garçon était si candide, et il existait un tel contraste entre la fermeté de son chapeau et la tendresse de son cœur, et peut-être même de sa tête, que cela avait quelque chose de touchant. La petite Dorrit le supplia de ne ravaler ni sa personne ni sa position sociale, et surtout de ne pas s’imaginer qu’elle se regardât comme au-dessus de lui. Ces paroles consolèrent un peu le jeune John.

« Mademoiselle Amy, bégaya-t-il, depuis longtemps… depuis des siècles, à ce qu’il me semble… je nourris dans mon cœur le désir de vous dire quelque chose. Puis-je parler ? »

La petite Dorrit s’éloigna encore une fois de lui avec un tressaillement involontaire ; réprimant ce mouvement, elle traversa d’un pas rapide la moitié du pont sans répondre.

« Puis-je parler ?… Mademoiselle Amy, je vous adresse humblement cette simple question… Puis-je parler ? Je suis si malheureux de la peine que je vous ai causée (sans le vouloir, j’en prends le ciel à témoin !), qu’il n’y a pas le moindre danger que je parle sans votre consentement. Je saurais garder pour moi le secret de ma peine, je saurais dévorer ma douleur, sans chercher à faire partager ma douleur et ma peine à celle pour laquelle je me lancerais plutôt par-dessus ce parapet si cela pouvait lui procurer un moment de plaisir ! D’ailleurs, ce n’est pas bien malin, car je le ferais pour un penny. »

L’accablement de John avec une mise si splendide aurait pu le rendre ridicule, si sa délicatesse ne l’avait pas rendu respectable. La petite Dorrit comprit ce qu’elle devait faire.

« S’il vous plaît, John Chivery, dit-elle en tremblant, mais d’un ton calme, puisque vous avez l’obligeance de me demander si vous devez en dire davantage, s’il vous plaît, n’en faites rien.

— Jamais, mademoiselle Amy ?

— Non, s’il vous plaît, jamais.

— Ah ! bonté du ciel !

— Mais peut-être, au lieu de cela, me laisserez-vous vous dire quelque chose moi-même. Je voudrais bien vous le dire tout franchement, avec autant de simplicité que possible. Quand vous penserez à nous, John, je veux dire à mon frère, à ma sœur et à moi, ne pensez pas à nous comme à des personnes qui diffèrent des autres détenus ; car, quelque position que nous ayons occupée autrefois (et je ne la connais guère), il y a longtemps que nous sommes ce que vous voyez et nous ne nous relèverons jamais. Cela vaudra mieux pour vous, et beaucoup mieux pour d’autres, que de faire ce que vous faites maintenant. »

Le jeune John protesta d’un air lugubre qu’il essayerait de se rappeler ce conseil et qu’il ferait volontiers ce qu’elle désirait.

« Quant à moi, dit la petite Dorrit, pensez à moi aussi peu que vous pourrez ; moins vous y penserez, mieux cela vaudra. Lorsque vous penserez à moi, John, ne songez qu’à l’enfant que vous avez vue grandir dans la prison, toujours occupée des mêmes devoirs, qui est restée faible, craintive, contente et sans protecteur. Je désire surtout que vous vous rappeliez que, lorsque je mets le pied hors de la prison, je suis seule et sans protecteur. »

Il répondit qu’il était prêt à faire tout ce qu’elle désirait. Mais pourquoi Mlle Amy tenait-elle tant à ce qu’il se rappelât cela ?

« Parce que, répliqua la petite Dorrit, je sais que je puis compter que vous n’oublierez pas notre rencontre d’aujourd’hui et que vous ne me parlerez plus de ce que vous vouliez me dire. Vous êtes si généreux que je puis compter sur vous, et j’y compte, et j’y compterai toujours. Et je vais vous prouver que j’ai toute confiance en vous. J’aime l’endroit où je vous parle plus qu’aucun endroit que je connaisse (le peu de couleur qui animait le teint de la petite Dorrit avait disparu, mais son amoureux trouva qu’elle devenait moins pâle en faisant cet aveu), et il est possible que je vienne souvent me promener ici. Je sais que je n’ai qu’à vous le dire pour être tout à fait sûre que vous ne viendrez jamais m’y chercher… Et je… j’en suis bien sûre ! »

Elle pouvait y compter, dit le jeune John, qui déclara en outre qu’il se regardait comme le plus infortuné des mortels, mais que les désirs de la petite Dorrit seraient pour lui une loi.

« Et adieu, John, dit la petite Dorrit, j’espère que vous trouverez une bonne femme un jour ou l’autre, et que vous serez heureux avec elle. Certainement vous méritez d’être heureux, et vous le serez, John. »

Comme elle lui tendait la main en parlant ainsi, le cœur qui battait sous ce gilet à bouquets d’or (ce n’était que de la camelote, à vrai dire) se gonfla jusqu’à l’ampleur d’un cœur de gentleman, et le pauvre petit John, n’ayant pas de place pour le contenter, ne put que fondre en larmes.

« Oh ne pleurez pas, s’écria la petite Dorrit avec un accent plein de pitié. Non, non, je vous en prie ! Adieu, John, Dieu vous bénisse !

— Adieu, mademoiselle Amy. Adieu ! »

Et il la quitta là-dessus, après avoir remarqué pourtant qu’elle s’était assise sur un banc, et qu’elle appuyait non-seulement sa petite main, mais aussi son visage contre le parapet rugueux, comme si elle se fût senti la tête lourde et l’esprit attristé.

C’était une démonstration touchante de la vanité des projets humains que de voir l’amoureux de la petite Dorrit (le chapeau monumental ramené sur ses yeux, le collet de velours, relevé comme par un temps de pluie, l’habit marron boutonné jusqu’en haut pour cacher le gilet aux bouquets d’or, et l’index inexorable de la petite canne tourné vers la maison paternelle) se glisser le long des plus sales rues de traverse et composer en route cette nouvelle épitaphe, destinée à figurer sur une pierre tombale dans le cimetière de l’église Saint-Georges :

« CI-GISENT
les restes mortels de JOHN CHIVERY,
Qui n’a jamais fait grand’chose de bon,
Décédé vers la fin de l’année 1826, à la suite d’une passion
malheureuse ;
À son dernier soupir, il a prié ses parents de faire graver
au-dessus de ses cendres le mot AMY,
Et ses parents inconsolables ont exaucé sa prière. »



CHAPITRE XIX.

Le père de la Maréchaussée dans ses diverses relations sociales.


Les frères William et Frédéric Dorrit se promenant de long en large dans la cour de la prison, du côté de la pompe, bien entendu, le côté du beau monde, le quartier aristocratique de l’endroit (car le Père des détenus, par respect pour sa propre dignité, avait soin de ne pas se montrer trop souvent du côté fréquenté par les moins fortunés de ses enfants, sauf les dimanches matins, le jour de Noël ou autres époques de cérémonie, où il ne manquait jamais de venir poser la main sur la tête des prisonniers en bas âge et de bénir ces jeunes insolvables avec une bienveillance vraiment édifiante) ; les deux frères se promenant de long en large dans la cour présentaient un spectacle mémorable : Frédéric le libre était si humble, si cassé, si flétri, si fané ; William le captif était si distingué, si affable, et si peu fier de la position superbe qu’il savait pourtant bien occuper, que ce seul contraste, à défaut d’autre, aurait suffi pour exciter la surprise chez le spectateur.

Ils se promenaient de long en large dans la cour, le soir du jour où la petite Dorrit avait causé avec son amoureux sur le Pont suspendu. Le doyen avait fini pour la journée avec les soucis de son rang ; son grand lever avait attiré assez de monde ; plusieurs présentations avaient eu lieu ; les quatre francs qui traînaient par hasard sur la table s’étaient (par hasard aussi) multipliés par quatre. Tandis qu’il se promenait dans la cour, adaptant, avec une affabilité extrême, son pas à la démarche lente et traînarde de son frère, modeste dans sa supériorité et plein d’égards pour ce pauvre Frédéric, l’acceptant tel qu’il était et respirant la tolérance des défauts fraternels dans chaque bouffée de tabac qu’il laissait échapper de ses lèvres et qui avait l’ambition de s’envoler par-dessus le mur garni de pointes de fer ; William Dorrit était bon à voir.

Son frère Frédéric, à l’œil terne, à la main tremblante, aux épaules voûtées et à l’esprit trouble, traînait humblement la gigue à côté de son aîné dont il acceptait le patronage comme il acceptait tout incident dans le labyrinthe du monde où il s’était perdu. Il tenait à la main le cornet de tabac habituel où il puisait fréquemment une prise économe. L’ayant humée en hésitant, il jetait de nouveau sur son frère un regard admirateur, remettait ses mains derrière son dos et marchait ainsi auprès de lui jusqu’à ce qu’il éprouvât le besoin de prendre une nouvelle prise ou de s’arrêter pour regarder autour de lui, peut-être en [se] rappelant tout à coup qu’il avait oublié sa clarinette.

Les visiteurs disparaissaient à mesure que les ombres de la nuit s’abaissaient, mais il y avait encore assez de monde dans la cour, la plupart des prisonniers étant descendus pour reconduire leurs amis jusqu’à la loge. Tandis que les deux frères se promenaient dans la cour, William le captif regardait autour de lui pour recevoir les salutations de ses admirateurs, auxquels il ôtait gracieusement son chapeau, et empêchait Frédéric le libre de se heurter contre les passants ou d’être poussé contre le mur. Les détenus en masse ne formaient pas une corporation bien sentimentale, mais néanmoins tous les prisonniers, chacun à sa façon, montraient bien sur leur visage qu’ils trouvaient les deux frères bons à voir.

« Tu me parais un peu abattu ce soir, Frédéric, dit le Père des détenus ; aurais-tu quelque chose ?

— Quelque chose ? (Il ouvrit un moment les yeux tout grands, puis baissa de nouveau la tête et les paupières.) Non, William, non. Je n’ai rien.

— Si l’on pouvait te persuader de soigner un peu ta mise, Frédéric…

— Oui, oui ! interrompit le vieillard. Mais je ne puis pas. Je ne puis pas. Ne me parle plus de cela. C’est fini. »

Le doyen jeta en passant un coup d’œil à un détenu avec lequel il était en relation amicale, comme qui dirait : « C’est un vieillard bien faible que celui que vous voyez auprès de moi ; mais ce vieillard est mon frère, monsieur, et la voix de la nature est si puissante ! » et il pilota son frère hors de portée du bras de la pompe en le prenant par sa manche râpée. Rien n’eût manqué pour faire de William Dorrit un modèle de guide fraternel, de philosophe et d’ami, s’il avait seulement garé son frère d’une ruine entière, au lieu de la causer lui-même.

« Je crois, William, répondit l’objet de cette affectueuse sollicitude, que je suis fatigué, et je vais aller me coucher.

— Mon cher Frédéric, répliqua l’autre, que je ne te retienne pas ; ne sacrifie pas tes goûts aux miens.

— Les veilles, l’air un peu lourd de ma chambre et les années aussi, je suppose, dit Frédéric, tout ça contribue à m’affaiblir.

— Mon cher Frédéric, répondit le doyen, penses-tu que tu prennes assez de soin de ta santé ? Penses-tu que tes habitudes soient aussi régulières et aussi méthodiques que le sont… les miennes, par exemple ? Pour ne pas ramener sur le tapis cette petite excentricité à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure, je doute que tu prennes assez d’air et assez d’exercice, Frédéric. Voici une promenade qui est toujours à ton service. Pourquoi ne pas en profiter plus souvent que tu ne le fais ?

— Ah ! soupira l’autre. Oui, oui, oui.

— Mais il est parfaitement inutile de dire oui, oui, mon cher Frédéric, persista le doyen avec sa douce sagesse, si tu ne veux pas en profiter. Tu n’as qu’à me voir, Frédéric, tu peux prendre exemple sur moi. La nécessité et le temps m’ont appris ce que je dois faire. À certaines heures précises de la journée, tu me trouveras à la promenade, ou dans ma chambre, ou dans la loge, lisant mon journal, recevant mon monde, mangeant et buvant. Il y a déjà bien des années que j’ai dressé Amy à cette exactitude : je lui ai appris (par exemple) la nécessité que mes repas soient servis à heure fixe. À mesure qu’elle a grandi, elle a compris l’importance de ces arrangements et tu sais quelle bonne fille cela fait ! »

Le frère se contenta de soupirer de nouveau, tandis qu’il rêvait en marchant de son pas traînard : « Ah ! oui, oui, oui.

— Mon cher ami, dit le Père de la Maréchaussée, posant la main sur l’épaule de Frédéric et le raillant avec douceur (avec douceur ; il était si faible le pauvre cher homme !), tu m’as déjà dit cela, et je ne sais pas si tes paroles, Frédéric, ont un sens caché qui m’échappe, mais elles n’ont pas l’air de signifier grand’chose. Je voudrais pouvoir te réveiller un peu, mon bon Frédéric ; tu as besoin d’être réveillé.

— Oui, William, oui. Sans doute, répondit l’autre, levant ses yeux ternes vers le visage de son frère, mais je ne suis pas comme toi. »

Le Père de la Maréchaussée remarqua, en haussant les épaules avec modestie : « Oh ! tu pourrais me ressembler, mon cher Frédéric ; tu pourrais me ressembler si tu voulais ! » et il s’abstint, dans sa magnanimité, de presser davantage son frère déchu.

On se disait bien des adieux dans les coins, ainsi que cela se faisait habituellement le dimanche. Çà et là, dans l’obscurité, quelque pauvre femme, épouse ou mère, pleurait avec un détenu novice. Le temps avait été où le doyen lui-même avait pleuré, dans les ombres de cette cour, auprès de sa pauvre femme qui pleurait aussi. Mais il s’était passé bien des années depuis cette époque, et maintenant le vieillard ressemblait à un passager parti pour un voyage au long cours qui, lorsqu’il ne ressent plus le mal de mer, s’impatiente de cette faiblesse chez les passagers moins aguerris que l’on a embarqués au dernier port. Il s’en fallait de peu qu’il ne leur fît des remontrances et qu’il ne leur mît le marché à la main en leur disant que les gens qui ne pouvaient vivre sans pleurer n’avaient que faire dans sa prison. Ses gestes, sinon ses paroles, témoignaient toujours le mécontentement que lui causaient de pareilles interruptions apportées à l’harmonie générale ; et la chose était si connue que les coupables s’empressaient ordinairement de disparaître sitôt qu’ils voyaient approcher le doyen.

Le dimanche soir en question, William Dorrit reconduisit son frère jusqu’à la grille avec un air plein de charité et de clémence ; il était de bonne humeur et gracieusement disposé à pardonner les larmes. Plusieurs détenus se pavanaient sous la lueur éclatante du gaz de la loge ; les uns disaient adieu aux visiteurs, et d’autres, qui n’avaient pas de visiteurs, regardaient la clef tourner fréquemment dans la serrure et causaient entre eux avec M. Chivery. L’entrée paternelle causa naturellement une certaine sensation ; et M. Chivery portant sa clef à son chapeau espéra (mais d’une façon très laconique) que M. Dorrit allait assez bien.

« Merci, Chivery ; très bien. Et vous-même ? »

M. Chivery répliqua : « Oh, moi, à merveille ! » En général, le guichetier, lorsqu’il était un peu grognon, ne répondait pas autrement, quand on lui demandait des nouvelles de sa santé.

« J’ai reçu la visite du jeune John aujourd’hui, Chivery. Et il avait l’air très pimpant, je vous assure. »

C’est ce que M. Chivery avait ouï dire. M. Chivery, néanmoins, devait avouer qu’il désirait que son jeune homme ne dépensât pas tant d’argent pour sa toilette. À quoi ça le menait-il ? Ça ne lui rapportait que des déboires et les déboires n’étaient déjà pas si rares, c’était une marchandise qu’on pouvait se procurer partout gratis.

« Quels déboires, Chivery ? demanda le doyen avec bienveillance.

— Rien, rien, répondit M. Chivery. N’importe. M. Frédéric s’en va ?

— Oui, Chivery, mon frère va se coucher. Il est fatigué et ne se sent pas très bien… Prends garde, Frédéric, prends garde. Bonsoir, mon cher Frédéric ! »

Donnant une main à son frère et portant l’autre à son chapeau graisseux pour saluer la société rassemblée dans la loge, Frédéric sortit d’un pas traînant par la porte que Chivery venait de lui ouvrir. Le doyen témoigna l’aimable sollicitude d’un être supérieur pour empêcher Frédéric de se faire mal.

« Soyez assez bon pour laisser la porte ouverte un instant, Chivery, que je lui voie seulement descendre le passage et les marches ! Prends garde, Frédéric ! (Il est si infirme !) Fais attention aux marches ! (Il est si distrait !) Regarde bien devant toi avant de traverser la rue, Frédéric ! (En vérité, je n’aime pas le voir errer ainsi en liberté, il risque tant de se faire écraser !) »

Après avoir ainsi parlé et avec une expression de visage qui annonçait tous ses doutes inquiets et toute son anxiété protectrice, il tourna les yeux vers la société réunie dans la loge, comme pour leur dire : N’est-ce pas que mon pauvre frère est bien à plaindre de ne pas être enfermé sous clef comme nous ? opinion qui parut assez du goût des assistants.

Mais William Dorrit ne l’accepta pas sans restriction, au contraire : « Non, dit-il, messieurs, non ; vous interprétez mal ma pensée. Mon frère Frédéric est fort cassé, sans doute, et peut-être serais-je plus tranquille si je le voyais logé derrière ces murs, à l’abri de tout danger. Mais n’oublions pas que, pour y supporter l’existence pendant un long séjour, il faut une certaine combinaison de qualités… je ne dirai pas de grandes qualités, mais de qualités… de qualités morales. Or, mon frère Frédéric possède-t-il cette réunion de qualités requises ? Messieurs, c’est un excellent homme, doux, tendre, estimable et simple comme un enfant ; mais qu’il soit incapable de se tirer d’affaire partout ailleurs, pensez-vous qu’il se tirerait mieux d’affaire chez nous ? Non ; je suis persuadé que non ! Et le ciel préserve Frédéric de jamais venir ici autrement que comme un visiteur bénévole ! Messieurs, quiconque arrive ici, pour y rester longtemps, doit avoir une vigueur de caractère qui lui permette de beaucoup endurer. Mon bien-aimé Frédéric est-il l’homme qu’il faut pour cela ? Non. Vous l’avez vu, il est déjà cassé sans avoir séjourné ici ; le malheur l’a écrasé ; il ne sait pas résister, il n’a pas non plus assez d’élasticité pour habiter longtemps un endroit comme celui-ci, sans perdre la conscience du respect qu’il se doit à lui-même, sans oublier qu’il est gentleman ; Frédéric n’a pas (si je puis me servir de cette expression) assez d’élévation pour voir dans une foule de petits égards pleins de délicatesse et dans dans les divers témoignages qu’il pourrait recevoir, l’esprit généreux qui anime la communauté des détenus, et pour reconnaître qu’il n’y a là aucun déshonneur ni aucune atteinte à ses droits de gentleman. Messieurs, Dieu vous garde ! »

Ce fut ainsi qu’il mit à profit l’occasion de prononcer cette homélie pour l’édification de la société réunie dans la loge, avant de rentrer dans la cour blafarde et de passer avec sa pauvre dignité râpée devant le détenu en robe de chambre qui n’avait pas d’habit, et devant le détenu en pantoufles de baigneur qui n’avait pas de souliers, et devant le gros fruitier en culottes de velours à côtes qui n’avait pas de soucis, et devant le maigre commis vêtu d’un habit noir sans boutons, pour remonter son pauvre chétif escalier jusqu’à sa pauvre chétive chambre.

Là, la table était mise pour son souper, et sa vieille robe de chambre grise l’attendait sur le dos de son fauteuil, non loin du feu. Sa fille mit son petit livre de prières dans sa poche (elle venait de prier pour les prisonniers et les captifs), et se leva pour lui souhaiter la bienvenue.

« L’oncle Frédéric était donc parti ? demanda-t-elle, en l’aidant à changer d’habit et en lui donnant sa calotte de velours noir. — Oui, l’oncle Frédéric était parti. — Père, avait-il fait une promenade agréable ? — Mais non, pas trop, Amy ; pas trop.— Non ? Est-ce que père ne se porterait pas tout à fait bien ? »

Tandis qu’elle se tenait derrière lui, penchant au-dessus du fauteuil un visage aimant, son père regardait le feu, les yeux baissés. Il semblait éprouver quelque malaise, où il entrait une légère pointe de honte ; et lorsque, peu de temps après, il reprit la parole, ce fut d’une manière décousue et embarrassée.

« Il faut qu’il y ait quelque chose, je… hem !… je ne sais pas quoi… qui aura agacé Chivery. Ce soir il s’est… ah !… montré beaucoup moins obligeant et moins empressé que de coutume. C’est… hem !… bien peu de chose, mais cela suffit pour m’attrister, ma chère. Je ne saurais oublier (tournant et retournant ses mains et les regardant de près) que… lorsque l’on mène… hem !… une existence comme la mienne, on se trouve malheureusement à la merci de ces gens-là, qui, à chaque heure de la journée, peuvent vous causer quelque ennui. »

Le bras de la petite Dorrit était sur l’épaule de son père, mais elle ne regarda pas le vieillard pendant qu’il parlait. Elle baissa la tête et tourna les yeux d’un autre côté.

« Je… hem !… je ne puis pas m’imaginer, Amy, ce qui a pu offenser Chivery. En général il est si… si prévenant et si respectueux. Et ce soir il a été tout à fait… tout à fait laconique avec moi ; et devant des étrangers, encore ! Mais, bonté divine ! si Chivery et ses collègues cessaient de me soutenir et de reconnaître ce qui m’est dû, je courrais risque de mourir de faim ici. »

Tandis qu’il parlait, il ouvrait et fermait les mains comme des soupapes, sentant si bien cette pointe de honte qu’il n’osait trop s’avouer à lui-même le sens de ses propres paroles.

« Je… ah !… je ne puis m’imaginer d’où cela vient. Je ne puis vraiment me figurer ce qui cause ce brusque changement. Il y avait ici dans le temps un guichetier nommé Jackson (je ne crois pas que tu puisses te le rappeler, ma chère, tu étais bien jeune alors), et… hem !… il avait un… frère, et ce… jeune frère faisait la cour à… ou plutôt il n’allait pas jusqu’à lui faire la cour… mais il admirait… il admirait respectueusement… la… pas la fille, la sœur de l’un de nous ; la sœur d’un détenu assez distingué ; je dirai même très distingué. Ce détenu se nommait le capitaine Martin ; et il me consulta pour savoir s’il était nécessaire que sa fille… sœur, veux-je dire…, risquât d’offenser le père du guichetier en se montrant trop… hem !… trop explicite. Le capitaine Martin était un gentleman et un homme d’honneur, et je le priai de me dire d’abord son… son propre avis. Le capitaine (très respecté dans l’armée) me répondit, sans hésiter, qu’il lui semblait que sa… hem !… sœur n’était nullement tenue de comprendre trop clairement le jeune amoureux, et qu’elle pouvait le faire aller… je ne suis pas bien sûr que le capitaine Martin ait employé cette expression, je crois même qu’il a dit le tolérer à cause de son père… je veux dire de son frère. Je ne sais pas trop ce qui m’a amené à te raconter cette histoire ; c’est sans doute parce que je cherchais vainement à me rendre compte des façons d’agir de Chivery ; mais, quant aux rapports entre les deux situations, je ne vois pas… »

La voix du vieillard s’éteignit. La petite Dorrit, comme si elle ne pouvait plus longtemps l’entendre parler ainsi, avait petit à petit levé la main jusqu’aux lèvres de son père pour lui fermer la bouche. Pendant quelques instants, il régna dans la chambre une immobilité et un silence complets ; le père resta ramassé dans sa chaise, et la fille resta le bras autour du cou et la tête appuyée sur l’épaule du doyen.

Le souper du doyen était en train de cuire dans une petite casserole posée sur le feu, et, lorsque la petite Dorrit changea de place, ce fut pour servir le repas qu’elle avait apprêté.

M. Dorrit s’assit à sa place habituelle : la petite Dorrit prit une chaise à côté de lui, et il commença son souper. Jusqu’alors, le père et la fille avaient évité de se regarder. Le père commença petit à petit ; posant avec bruit sur la table son couteau ou sa fourchette, ramassant les objets avec brusquerie, mordant son pain comme s’il lui en voulait, et témoignant encore par d’autres signes qu’il n’était pas dans son assiette ordinaire. Enfin, il repoussa son assiette et parla tout haut, avec la plus grande étrange incohérence :

« Qu’importe que je mange ou que je meure de faim ? qu’importe qu’une existence aussi flétrie que la mienne se termine maintenant ou se prolonge jusqu’à la semaine ou jusqu’à l’année prochaine ? qui est-ce qui tient à moi ? Un pauvre prisonnier qu’on nourrit d’aumônes et de restes ! un pauvre diable qui n’a plus ni honneur ni argent !

— Père, père ! »

Comme il se levait, elle se mit à genoux devant lui et leva vers lui les mains.

« Amy, continua le vieillard d’une voix étouffée, tremblant violemment et la regardant d’un air aussi égaré que s’il fût devenu fou, je te dis que, si tu pouvais me voir comme ta mère m’a vu, tu ne reconnaîtrais pas le malheureux que tu n’as aperçu qu’à travers les barreaux de cette cage. J’étais jeune alors ; j’avais de l’esprit, j’avais bonne mine, j’étais indépendant…, oui, parbleu, je l’étais, mon enfant !… et on me recherchait et on me portait envie. Certainement qu’on me portait envie !

— Cher père ! »

Elle essaya de ramener le bras tremblant qu’il brandissait, mais le vieillard résista et repoussa sa main.

« Si j’avais seulement fait faire mon portrait dans ce temps-là, il faudrait qu’il fût bien mal fait pour que tu n’en fusses pas fière, tu verrais que tu en serais fière. Mais je n’y ai pas pensé. Que ceci serve d’exemple aux autres ! Que chacun, s’écria-t-il regardant autour de lui d’un air hagard, ait soin de conserver au moins ce léger souvenir de l’époque où il était heureux et respecté. Que chacun laisse à ses enfants cette preuve du rang qu’il a occupé. À moins que mes traits, lorsque je serai mort, ne reprennent leurs agréments d’autrefois (on dit que ces choses-là sont arrivées, je n’en sais rien) mes enfants ne m’auront jamais vu.

— Père, père !

— Oh ! méprise-moi, méprise-moi ! Détourne les yeux, ne m’écoute pas. Oh ! ferme-moi la bouche, rougis de moi, pleure de m’avoir pour père… Et toi aussi, Amy ! Fais-le, fais-le ! Ne le fais-je pas moi-même ! Je suis endurci maintenant, je suis tombé trop bas pour me chagriner longtemps, même de cela.

— Cher père, père aimé, que je chéris de tout mon cœur ! »

Elle l’entourait de ses bras et réussit à le faire rasseoir dans son fauteuil, puis elle saisit son bras toujours levé et chercha à le ramener autour de son cou.

— Laisse-le là, père ! Regarde-moi, père ! Embrasse-moi, père ! Pense à moi, père, un seul instant.

Le vieillard continua cependant à parler de la même façon incohérente, bien que sa voix prît peu à peu le ton d’une pleurnicherie piteuse.

« Et pourtant on me respecte ici. J’ai su me relever. Je ne me suis pas tout à fait laissé fouler aux pieds. Tu n’as qu’à descendre et demander quel est le premier personnage de l’endroit, on te dira que c’est ton père. Tu n’as qu’à descendre et demander quel est celui dont on ne se moque jamais et qu’on traite toujours avec une certaine délicatesse, on te nommera ton père. Tu n’as qu’à descendre et demander quel enterrement, ici (je sais bien que c’est ici que je mourrai : je ne peux pas mourir ailleurs), causera plus de bruit et peut-être plus de regret qu’aucun autre qui ait jamais passé le pas de la grille, on te répondra que c’est celui de ton père. Eh bien donc, Amy ! Amy ! ton père est-il si généralement méprisé ? n’y a-t-il rien pour le réhabiliter ? ne conserveras-tu d’autres souvenirs de lui que ceux de sa ruine et de sa décadence ? ne pourras-tu lui garder aucune affection quand il ne sera plus, le pauvre paria, quand il ne sera plus ? »

Il versa sur lui-même des larmes d’ivrogne et, permettant enfin à sa fille de l’embrasser et de le consoler, il laissa sa tête grise reposer contre la joue d’Amy et pleura sa malheureuse destinée. Bientôt, changeant le sujet de ses lamentations et la serrant dans ses bras, tandis qu’elle l’embrassait, il s’écria :

Ô Amy ! pauvre enfant sans mère et délaissée ! Oh ! combien de jours je t’ai vue passer à me soigner et à travailler pour moi ! »

Puis il reparla de lui-même et dit à sa fille, d’un cœur attendri, combien elle l’aurait aimé davantage, si elle l’avait connu dans les jours de sa splendeur éclipsée, et comment il lui aurait donné pour époux un gentleman qui aurait été fier de l’avoir pour beau-père, et comment (cette pensée le fit pleurer de nouveau) elle aurait commencé par se promener à son côté paternel sur un cheval à elle, tandis que l’humble foule (il entendait par là les gens qui lui avaient donné les seize francs qu’il avait dans sa poche) aurait trotté, chapeau bas, devant elle, dans la poussière du chemin.

Ce fut ainsi que, tantôt par ses vanteries, tantôt par son désespoir, qui sentaient l’un ou l’autre le captif souillé par la lèpre de la geôle, et dont l’atmosphère impure de la prison avait corrompu jusqu’à l’âme, il révéla à sa fille affectueuse l’état dégénéré de son cœur. Personne qu’elle ne le vit jamais à plein dans les détails de son humiliation. Les détenus, qui riaient dans leurs chambres en songeant au discours qu’il leur avait adressé dans la loge, ne songeaient guère au sombre tableau qui attristait ce soir-là leur triste musée de la Maréchaussée.

Il existe dans l’histoire ancienne une fille classique, je ne garantis pas le fait, qui a nourri son père captif comme sa mère l’avait nourrie elle-même. La petite Dorrit, bien qu’elle appartînt à une souche moderne peu héroïque et qu’elle ne fût qu’une simple Anglaise, fit beaucoup plus en consolant sur son innocente poitrine le cœur usé du doyen, et en y versant une fontaine d’amour et de fidélité qui ne tarit ni ne s’arrêta jamais pendant de longues années de famine.

Elle le calma, le supplia de lui pardonner si elle lui avait manqué, ou si elle avait semblé lui manquer de respect ; elle lui dit, Dieu sait avec combien de vérité, qu’elle n’aurait pas pu le respecter davantage quand il aurait été le favori de la fortune et reconnu pour tel par le monde entier. Lorsqu’il eut séché ses larmes et cessé de sangloter et de ressentir cette pointe de honte, née d’un mauvais sentiment, quand il eut repris ses façons habituelles, elle réchauffa les restes du souper, et, s’asseyant auprès de lui, fut ravie de le voir manger et boire. Car le vieillard, revêtu de sa vieille robe de chambre grise et de sa calotte de velours noir, avait retrouvé son allure magnanime ; et il était prêt à se comporter envers tout détenu qui aurait pu se présenter pour lui demander conseil comme un autre lord Chesterfield, le modèle des casuistes, ou comme le grand maître des cérémonies morales de la prison.

Afin de le distraire, la petite Dorrit entama une question de toilette ; le doyen daigna dire : « Oui vraiment, ces chemises dont elle lui parlait seraient fort acceptables, car les anciennes étaient usées, et, comme elles avaient été achetées toutes faites, elles ne lui allaient pas. » Se sentant à présent en veine de causerie et de bonne humeur, il attira ensuite l’attention de sa fille sur l’habit accroché derrière la porte, remarquant que le père des détenus donnerait un assez mauvais exemple à ses nombreux enfants, déjà trop enclins à prendre des airs débraillés, s’il paraissait devant eux avec des coudes percés. Il plaisanta aussi sur les talons qui manquaient à ses souliers ; mais il devint grave en parlant de sa cravate et lui permit de lui en acheter une autre dès qu’elle aurait amassé une somme suffisante.

Tandis qu’il fumait paisiblement son cigare, elle arrangea le lit et mit la petite chambre en ordre pour la nuit. Alors le doyen, se sentant fatigué (vu l’heure avancée et les émotions qu’il avait eues), quitta son fauteuil pour bénir sa fille et lui souhaiter le bonsoir. Pendant tout cet entretien, il n’avait pas songé une seule fois à la toilette d’Amy, ni à ses souliers, ni à nulle autre chose dont elle pouvait avoir besoin. Personne au monde, si ce n’est elle-même, ne s’inquiétait moins de ce qui manquait à la petite Dorrit.

Il l’embrassa plusieurs fois en disant : « Dieu te bénisse ! ma chérie. Bonsoir, mon enfant ! »

Mais le cœur aimant de la petite Dorrit avait été si profondément blessé par ce qu’elle venait de voir et d’entendre qu’elle craignait de laisser son père seul, de peur qu’il ne recommençât à se lamenter et à se désespérer.

« Cher père, je ne suis pas fatiguée ; laisse-moi revenir tantôt, lorsque tu seras couché, m’asseoir près de toi. »

Le père lui demanda, d’un ton protecteur, si c’est que la solitude lui pesait.

« Oui, père.

— Alors reviens, reviens tant que tu voudras, ma chérie.

— Je me tiendrai bien tranquille, père.

— Ne songe pas à moi, ma chère, dit-il en lui accordant avec bienveillance une pleine et entière permission. Tu peux revenir, c’est entendu. »

Il paraissait à moitié endormi lorsqu’elle revint, et elle arrangea tout doucement le feu presque éteint, de peur de le réveiller. Mais il l’entendit et demanda qui était là.

« Ce n’est que moi, père.

— Amy, mon enfant, viens ici. J’ai un mot a te dire. »

Il se souleva un peu sur son lit qui n’était pas très élevé, tandis qu’elle s’agenouillait auprès pour rapprocher son visage de celui de son père, dont elle prit la main dans les siennes. Oh ! en ce moment le cœur du père véritable et celui du Père de la Maréchaussée éclatèrent ensemble :

« Mon amour, tu as mené une existence bien dure ici. Pas de compagnes, pas de récréations, beaucoup de soucis, je le crains ?

— Ne pense pas à cela, cher père. Moi, Je n’y songe jamais.

— Tu connais ma position, Amy. Je n’ai pas été à même de faire grand’chose pour toi ; mais tout ce que j’ai pu faire, je l’ai fait.

— Oui, mon cher père, répliqua-t-elle en l’embrassant. Je sais, je sais.

— Me voici dans ma vingt-troisième année de mon séjour ici, » dit-il avec une sorte de hoquet qui était moins un sanglot qu’un témoignage involontaire d’approbation qu’il se rendait a lui-même, l’explosion momentanée d’une noble satisfaction, « C’est tout ce que j’ai pu faire pour mes enfants, mais je l’ai fait. Amy, mon amour, tu es de beaucoup la mieux aimée des trois ; tu as toujours occupé la première place dans ma pensée… tout ce que j’ai pu faire, dans ton intérêt, ma chère enfant, je l’ai fait bien volontiers et sans murmurer. »

La sagesse suprême, qui tient la clef de tous les cœurs et de tous les mystères, peut seule savoir jusqu’à quel point un homme, surtout un homme avili comme l’avait été le doyen, peut s’en imposer à lui-même. Il suffit, pour le moment, de dire qu’il se recoucha, les cils humides, l’air serein et majestueux, après avoir déposé, en guise de dot, sa vie de dégradation aux pieds de la fille dévouée sur laquelle cette existence avait pesé le plus lourdement, et dont l’amour l’avait seul empêché d’être moins avili encore qu’il ne l’était.

Cette enfant ne se permit aucun doute, ni aucune question ; elle était trop contente de le voir, la tête couronnée d’une auréole. « Pauvre cher, bon cher père, le plus aimant, le plus tendre, le meilleur des pères ! » ce furent les seules paroles qu’elle crut devoir lui adresser, tandis qu’elle cherchait à le calmer et à l’endormir.

Elle le veilla pendant le reste de cette nuit, comme si elle se fût rendue coupable envers lui d’un crime que sa tendresse pouvait à peine réparer ; elle s’assit auprès du vieillard endormi, l’embrassant parfois doucement, en retenant son haleine et lui donnant dans un murmure les noms les plus caressants. Parfois aussi, elle se tenait à l’écart, de façon à ne pas intercepter la faible lueur du foyer, et le regardant lorsque la flamme tombait sur son visage assoupi, elle se demandait s’il avait alors quelque chose de cet air qu’il se vantait d’avoir eu dans ses années de prospérité et de bonheur, quelque chose de cet air qu’il s’était imaginé qu’il aurait encore à ce moment terrible dont l’idée avait tant ému sa fille. À la pensée de ce moment suprême, elle s’agenouilla de nouveau auprès du lit et pria : « Oh Seigneur, épargnez ses jours ! Laissez-le vivre pour moi ! Oh ! ayez pitié de mon cher, cher père qui souffre depuis si longtemps, qui est si malheureux et si changé ! »

Ce ne fut que lorsque le matin fut là pour protéger et encourager le captif, qu’elle lui donna un dernier baiser et quitta la petite chambre. Quand elle se fut glissée sans bruit jusqu’au bas de l’escalier, et le long de la cour déserte ; quand elle fut remontée dans sa mansarde élevée, les toits sans fumée et les collines de la campagne éloignée ressortaient, au delà le mur d’enceinte, sur le fond clair du ciel matinal. Elle ouvrit doucement sa croisée et regarda dans la cour de la prison, vers l’ouest, où les pointes de fer qui garnissaient le mur semblaient devenir rouges à leur extrémité et dessiner des raies violettes sur le soleil qui se levait resplendissant. Jamais elle n’avait trouvé ces pointes si aiguës et si cruelles, ces barreaux si lourds, la prison si lugubre et si étroite. Elle songea au soleil se levant sur des rivières rapides, sur de larges océans, sur de riches paysages, sur de grandes forêts où les oiseaux commençaient à se réveiller et les feuilles à frémir ; elle plongea le regard dans le tombeau vivant sur lequel le soleil venait de se lever, ce tombeau où gisait son père depuis vingt-trois ans, et elle s’écria dans l’excès de sa tristesse et de sa compassion : « Non, non, ce n’est que trop vrai : je ne l’ai jamais vu de ma vie ! »




CHAPITRE XX.

Le grand monde.


Si le jeune John Chivery eût eu le désir ou le talent d’écrire une satire contre l’orgueil de la naissance, il n’aurait pas eu besoin de chercher des exemples vengeurs ailleurs que dans la famille de sa bien-aimée. Il en aurait trouvé des modèles suffisants dans ce frère chevaleresque et cette sœur dédaigneuse, tous deux habitués à tous les genres de bassesses et pourtant si fiers de leur naissance, si prêts à emprunter, à mendier des plus pauvres gens, à manger le pain de tout le monde, à dépenser l’argent de tout le monde, à boire dans la coupe de tout le monde, quitte à la briser après. Le jeune John aurait pu passer pour un poète satirique du premier ordre s’il avait seulement peint au naturel l’existence sordide de ces personnages qui évoquaient sans cesse le fantôme de leurs prétentions aristocratiques pour jeter de la poudre aux yeux de leurs bienfaiteurs.

Tip avait fait un excellent usage de sa liberté en devenant garçon de billard. Il s’était si peu inquiété de savoir à qui il devait d’avoir été relâché que M. Clennam aurait pu se dispenser d’adresser à Plornish tant de recommandations pour obtenir sa discrétion. Quel que fût son bienfaiteur, le jeune insolvable avait fort volontiers accepté le bienfait, et après avoir chargé Plornish de présenter ses compliments au philanthrope inconnu, il n’y avait plus songé. Son écrou ayant été levé à ces faciles conditions, Tip était donc sorti de prison pour devenir garçon de billard ; il se montrait de temps à autre dans la petite cour du jeu de boule en habit vert à la Newmarket (d’occasion), orné d’un col luisant et de splendides boutons de métal (neufs), et buvait la bière des détenus.

Un point solide et fixe dans le caractère léger de ce gentleman, c’était le respect et l’admiration qu’il avait pour sa sœur Amy. Ce sentiment ne l’avait jamais engagé à épargner à la petite Dorrit un moment d’inquiétude ni à se gêner ou se priver de quoi que ce soit à cause d’elle ; néanmoins, à travers ce lâche égoïsme, contracté dans le séjour de la prison, il l’aimait. Encore un symptôme de la corruption causée par l’atmosphère de la Maréchaussée, c’est que Tip s’apercevait très bien que sa sœur se sacrifiait à son père, mais ne paraissait pas se douter le moins du monde qu’elle eût fait quelque chose pour lui-même !

Notre histoire ne saurait fixer avec exactitude l’époque précise où ce jeune homme bien né et Mlle Fanny commencèrent à évoquer, d’une manière systématique, ce squelette aristocratique de leur noble famille, destiné à faire impression sur le commun des détenus. Ce fut sans doute vers le temps où ils commencèrent à dîner aux dépens de la charité de la communauté. Toujours est-il que plus ils se sentaient pauvres et nécessiteux, plus on était sûr de voir le squelette sortir pompeusement de sa tombe, et que l’un d’eux n’avait pas plus tôt commis quelque action plus méprisable que de coutume, que le squelette ne manquait pas de se montrer plus triomphant que jamais.

La petite Dorrit ne put sortir de bonne heure le lundi matin, car le Doyen se levait tard, et il fallait préparer son déjeuner, et ranger dans sa chambre. Elle n’allait pas en journée, et elle était restée jusqu’au moment où, avec l’aide de Maggy, elle avait tout mis en ordre dans l’appartement du Doyen, et avait vu celui-ci partir pour sa promenade du matin (promenade d’une vingtaine de mètres environ), jusqu’au café où il allait lire le journal. Elle mit alors son chapeau et sortit. Elle aurait désiré être libre beaucoup plus tôt. Quand elle passa dans la loge, la conversation qui s’y tenait s’arrêta tout court, comme d’habitude ; et l’attention d’un détenu, qui était arrivé le samedi soir, fut stimulée par un coup de coude que lui donna un détenu plus ancien : « Regardez bien, c’est elle ! »

Elle voulait voir sa sœur ; mais lorsqu’elle arriva chez M. Cripples, elle apprit que Fanny et son oncle étaient déjà partis. Ayant prévu le cas, et décidé d’avance qu’elle chercherait à les rejoindre, la petite Dorrit se remit en route pour le théâtre, qui se trouvait de ce côté de la rivière, pas bien loin de là.

La petite Dorrit ne connaissait pas plus les dédales d’un théâtre que les galeries souterraines d’une mine d’or, et lorsqu’on lui indiqua une espèce de porte furtive qui avait un air tout débraillé, qui paraissait honteuse d’elle-même et prête à se cacher dans une allée, la jeune fille hésita à s’en approcher, intimidée d’ailleurs par la présence d’une demi-douzaine de gentlemen rasés de près, dont les chapeaux affectaient des poses hasardées, et qui flânaient autour de cette porte avec des airs qui lui rappelaient tout à fait les locataires de la Maréchaussée. Après réflexion, et rassurée par cette ressemblance, elle s’adressa à eux pour savoir où elle trouverait Mlle Dorrit : on s’écarta pour la laisser entrer dans un sombre vestibule (qui avait plutôt l’air d’une grande lanterne sans mèche que d’autre chose), où le bruit d’une musique éloignée et des pas légers de danseurs arrivaient jusqu’à elle. Un homme qui avait tellement besoin de prendre l’air qu’il semblait recouvert d’une couche bleuâtre de moisi, surveillait ce triste salon d’attente, du fond d’un trou percé dans quelque coin, comme une araignée ; il dit à la petite visiteuse qu’il enverrait un message à Mlle Dorrit par la première dame ou le premier gentleman qui viendrait à passer. La première dame qui vint à passer portait un rouleau de musique, dont une moitié se trouvait dans son manchon, l’autre moitié en dehors ; cette dame était tellement chiffonnée des pieds à la tête qu’une personne complaisante n’aurait pu la voir sans éprouver le besoin de mettre un fer au feu pour la repasser. Mais comme c’était une bonne fille : « Venez avec moi, dit-elle, je vous aurai bientôt trouvé Mlle Dorrit ! » et la sœur de Mlle Dorrit alla avec elle, se rapprochant, à chaque pas qu’elle faisait dans l’obscurité, de ce bruit de musique et de danse.

Enfin elles arrivèrent au beau milieu d’un nuage de poussière, où une quantité de gens se heurtaient sans cesse les uns contre les autres, et où il y avait un tel fouillis de poutres aux formes inexplicables, de cloisons de toile, de murs de briques, de cordes et de cylindres, un tel mélange de gaz et de jour naturel que, dans ce chaos, les deux jeunes femmes purent croire qu’elles voyaient un décor de l’univers à l’envers. La petite Dorrit, abandonnée à elle-même et bousculée à chaque instant par quelque passant affairé, commençait à perdre la tête, lorsqu’elle entendit la voix de sa sœur :

« Ah ! bon Dieu ! Amy, qu’est-ce qui t’amène ici ?

— Je voulais te voir, ma chère Fanny, et comme toute ma journée de demain est prise, et que je savais que tu serais occupée ici jusqu’à ce soir, j’ai pensé…

— La drôle de chose de te voir dans les coulisses ! Je ne m’attendais pas à cela, par exemple ! »

Tout en faisant cette réflexion d’un ton de bienvenue fort peu cordial, Fanny conduisit sa sœur vers un endroit du nuage où la poussière était moins épaisse, où l’on voyait une masse de chaises et de tables dorées entassées les unes sur les autres, et où une foule de jeunes filles assises sur tout ce qui pouvait servir de siège, bavardaient à qui mieux mieux. Toutes ces demoiselles avaient besoin d’un coup de fer, et rien n’était plus drôle que la mobilité constante de leurs œillades à droite et à gauche, en jacassant.

Au moment où les deux sœurs arrivaient, un jeune garçon insipide, coiffé d’une casquette écossaise, passa la tête derrière une poutre à gauche, en disant : « Pas tant de bruit, par là, mesdames ! » puis disparut. Immédiatement après, un gentleman assez sémillant, doué d’une abondance de longs cheveux noirs, passa la tête derrière une poutre à droite, en disant : « Pas tant de bruit, mes amours ! » et disparut également.

« Quelle idée de te voir parmi nous autres artistes, Amy ! tu es bien la dernière à qui j’eusse pensé ! dit la sœur. Comment as-tu donc fait pour arriver jusqu’ici ?

— Je ne sais pas. La dame qui t’a dit que j’étais ici a été assez bonne pour me servir de guide.

— Voilà bien ces petites sainte-nitouche qui se faufilent partout ! Ce n’est pas moi qui aurais pu jamais y réussir, Amy, et pourtant je connais le monde bien mieux que toi. »

C’était l’habitude de la famille de poser en fait irrécusable qu’Amy était un petit être paisible et casanier, qui n’avait rien de la grande et sage expérience de ses parents. Cette fiction de la famille Dorrit était une ruse de guerre imaginée par elle pour ne pas se sentir écrasée par les services de la jeune fille, dont on ne voulait pas avoir l’air de faire trop de cas.

« Eh bien ! Et qu’est-ce que tu as qui te tourmente, Amy ? Car il faut qu’il y ait quelque chose qui te tourmente sur mon compte ? » demanda Fanny.

Elle avait l’air de traiter sa sœur, qui avait deux ou trois ans de moins qu’elle, comme une grand’mère acariâtre.

« Ce n’est pas grand’chose ; mais depuis que tu m’as parlé de la dame qui t’a donné ce bracelet… »

Le garçon insipide, passant la tête derrière la poutre de gauche, cria : « Attention, mesdames ! » et disparut. Le gentleman sémillant, à la chevelure noire, passant la tête derrière la poutre de droite, cria : « Attention, mes amours ! » et disparut de même.

Sur ce, toutes les demoiselles se levèrent, et commencèrent à secouer le derrière de leurs jupes.

« Eh bien ! Amy ? dit Fanny, imitant ses camarades, qu’allais-tu me dire ?

— Depuis que tu m’as raconté qu’une dame t’avait donné le bracelet que tu m’as montré, Fanny, je suis un peu inquiète, et je suis très désireuse d’en savoir davantage, si toutefois tu veux bien m’en confier davantage. »

« À vous, mesdames ! » dit le garçon à la casquette écossaise. « À vous, mes amours ! » dit le gentleman aux cheveux noirs. Toutes les demoiselles disparurent en un clin d’œil, et la musique et le bruit des pas dansants se firent entendre de nouveau.

La petite Dorrit s’assit sur une chaise dorée, l’esprit troublé par ces rapides interruptions. Sa sœur et les autres danseuses restèrent longtemps absentes ; et durant leur absence, une voix (qui paraissait être celle du gentleman aux cheveux noirs) accompagnait la musique avec des : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six… allez ! Un, deux, trois, quatre, cinq, six… allez ! Attention, mes amours ! Un, deux, trois, quatre, cinq, six… allez ! » Enfin la voix se tut, et toutes les danseuses revinrent, plus ou moins essoufflées, s’enveloppant de leur châle et se préparant à partir.

« Attends un moment, Amy ; laissons-les passer devant nous, » dit Fanny à voix basse.

Elles se trouvèrent bientôt seules, et, dans l’intervalle, il n’arriva aucun incident important, si ce n’est que le garçon à la coiffure écossaise passa la tête derrière sa poutre, en criant : « Tout le monde à onze heures, demain, mesdames ! » et le gentleman aux cheveux noirs passa la sienne derrière sa poutre en disant ; « Tout le monde, demain, à onze heures, mes amours ! » chacun de son ton habituel.

Lorsqu’elles se trouvèrent seules, on débarrassa le plancher, et elles aperçurent devant elles un grand puits vide, dans les profondeurs duquel Fanny plongea les yeux en disant ; « Allons, mon oncle ! » La petite Dorrit, à mesure que ses yeux s’habituaient à l’obscurité, aperçut indistinctement le vieillard assis au fond du puits, tout seul dans un coin, avec son instrument et son étui déchiré sous le bras.

À voir là le vieillard, on pouvait croire qu’il avait d’abord occupé, dans des jours meilleurs, la galerie du haut, éclairée par des croisées qui, du moins, laissaient voir un petit échantillon de ciel, mais que, petit à petit, poussé par ses revers, il avait dégringolé jusqu’au fond de cette citerne. C’était là la place qu’il occupait six fois par semaine [16] depuis bien des années, ne levant jamais les yeux plus haut que son cahier de musique ; aussi, croyait-on généralement qu’il n’avait jamais vu jouer une pièce. Il circulait même des légendes qui pouvaient donner à penser que le vieux musicien ne connaissait pas seulement de vue les héros et les héroïnes populaires de son théâtre. On allait jusqu’à raconter que, pendant cinquante représentations, le comique de la troupe avait fait la gageure d’adresser ses grimaces les plus drôlatiques à la clarinette, sans que celui-ci se doutât le moins du monde de cette plaisanterie. Les machinistes prétendaient qu’il était mort sans le savoir, et les habitués du parterre supposaient qu’il passait toute sa vie (les jours et les nuits, y compris les dimanches) dans l’orchestre. On avait fait quelques rares expériences sur sa personne, en lui offrant une prise de tabac par-dessus la barrière qui séparait les musiciens du public, et il avait toujours répondu à ces politesses comme un homme qui se réveille, quoique toujours avec une civilité où l’on retrouvait le pâle fantôme des façons d’un ci-devant gentleman. À cela près, il ne jouait jamais dans ce qui se passait autour de lui d’autre rôle que celui qui était écrit sur sa partition ; dans la vie privée, où la clarinette n’avait point de rôle à jouer, le vieux Frédéric ne jouait aucun rôle. Les uns disaient qu’il était pauvre, les autres voyaient en lui un riche avare ; à tout cela, il ne répondait rien, et continuait de marcher la tête basse sans jamais changer son allure traînante pour lever de terre son pied sans ressort. Bien qu’il s’attendît depuis quelque temps à être appelé par sa nièce, il ne l’entendit que lorsqu’elle lui eut parlé trois ou quatre fois ; il ne fut pas non plus surpris de trouver là deux nièces au lieu d’une. Il répondit d’une voix tremblante : « J’y vais, j’y vais, » et se traîna par quelque chemin souterrain qui exhalait une odeur caverneuse.

« Comme ça, Amy, dit sa sœur, lorsqu’ils furent sortis tous trois par cette entrée qui paraissait honteuse de ne pas ressembler aux autres, l’oncle ayant instinctivement pris le bras d’Amy comme celui sur lequel on pouvait le plus compter ; comme ça, Amy, te voilà inquiète sur mon compte ? »

Elle était jolie ; elle le savait et elle était un peu fière de sa beauté ; aussi la condescendance avec laquelle elle oubliait en ce moment la supériorité de ses charmes et de son expérience du monde, pour s’adresser à sa sœur presque sur un pied d’égalité, était un grand sacrifice fait aux devoirs de famille.

« Tout ce qui te regarde, Fanny, m’occupe et m’intéresse.

— C’est vrai, c’est vrai ; tu es une bonne petite sœur. Si je suis quelquefois un peu contrariante, je suis sûre que tu te rappelleras ce que c’est que de se trouver dans une position comme la mienne et de savoir combien elle est au-dessous de moi. Cela me serait encore égal, dit la fille aînée du Père de la Maréchaussée, si les autres n’étaient pas si communs. Aucun d’eux n’est tombé de si haut que nous. Ils n’ont pas changé de niveau. Pouah !… qu’ils sont communs ! »

La petite Dorrit jeta sur son interlocutrice un regard indulgent, mais sans l’interrompre. Fanny tira son mouchoir et s’essuya les yeux d’un air mécontent.

« Je ne suis pas née dans le même endroit que toi, Amy, continua-t-elle, et peut-être cela fait-il une différence. Ma chère enfant, lorsque nous serons débarrassés de notre oncle, je te dirai tout. Nous allons le laisser chez le gargotier où il va dîner. »

Ils continuèrent tous trois à s’avancer jusqu’à ce qu’ils furent arrivés dans une sale rue où ils s’arrêtèrent devant la sale montre d’une boutique de rôtisseur, dont les vitres étaient rendues opaques par la vapeur des viandes, des légumes et des puddings chauds. On pouvait, néanmoins, entrevoir un gigot de porc rôti qui versait des larmes imprégnées de sauge et d’oignon dans un réservoir métallique rempli de sauce ; un énorme et onctueux roast-beef au-dessous duquel un Yorkshire-pudding rissolait dans une lèchefrite ; un filet de veau farci qui disparaissait par tranches rapides ; un jambon qui s’en allait si vite qu’il en suait ; une platée de pommes de terre cuites à l’eau, toutes gluantes, une botte ou deux de choux verts bouillis et autres friandises substantielles. À l’intérieur, se trouvaient divers compartiments en bois assez semblables aux stalles d’une écurie, où les pratiques, qui trouvaient plus commode d’emporter leur dîner dans leur estomac que de le tenir à la main jusque chez elles, se lestaient dans leur coin. Fanny ouvrant son ridicule à la vue de ces richesses gastronomiques, tira de ce trésor un shilling qu’elle remit à son oncle. Celui-ci, après avoir regardé quelque temps la pièce de monnaie, devina ce qu’il devait en faire, et marmottant : « Dîner ? ah ! oui, oui, oui, » quitta ses nièces et disparut lentement dans le brouillard culinaire.

« Maintenant, Amy, dit la sœur aînée, viens avec moi, si tu n’es pas trop fatiguée pour marcher jusqu’à Harley-Street, Cavendish-Square. »

La façon dont elle prononça cette adresse aristocratique et releva d’un coup de tête son chapeau neuf (plus coquet que solide) étonna la petite Dorrit, qui répondit pourtant qu’elle était prête à l’accompagner jusqu’à Harley-Street, et elles dirigèrent leurs pas de ce côté. Arrivées dans cet élégant voisinage, Fanny s’arrêta devant la plus belle maison de la rue, et, frappant à la porte, demanda Mme Merdle. Le valet qui ouvrit la porte, quoiqu’il eût les cheveux poudrés, et se trouvât flanqué de deux autres valets poudrés comme lui, loin de refuser la porte, déclara tout de suite que Mme Merdle était chez elle, et pria même Fanny de vouloir bien entrer. Fanny entra, accompagnée de sa sœur ; elles montèrent jusqu’au premier étage, précédées d’une tête poudrée et laissant les deux autres au bas de l’escalier ; là, elles attendirent dans un grand salon semi-circulaire, faisant partie d’une suite de salons, où un perroquet, en train de se promener à l’extérieur d’une cage dorée, s’y accrochait par le bec, ses jambes écailleuses en l’air, prenant une foule de poses bizarres à la renverse. C’est une disposition qui n’est pas particulière aux perroquets : on la trouve également chez d’autres oiseaux sans plumes qui prennent volontiers cette attitude pour grimper le long des fils dorés qui les attirent.

Le salon était beaucoup plus magnifique que tout ce que la petite Dorrit avait imaginé ; il aurait paru magnifique et somptueux aux yeux les plus habitués au luxe. La jeune fille regarda sa sœur d’un air ébahi, et lui aurait adressé une question si Fanny n’avait pas froncé les sourcils en lui indiquant une portière de tapisserie qui cachait l’entrée d’un autre salon. Un moment après, la portière s’agita, et une dame, dont la main chargée de bagues venait de l’écarter, la laissa se refermer derrière elle et entra.

La dame ne sortait pas toute jeune et toute fraîche des mains de la nature, mais elle sortait jeune et fraîche des mains de sa femme de chambre. Elle avait de beaux grands yeux qui ne disaient rien, de beaux grands cheveux noirs qui n’en disaient pas davantage, et de belles épaules non moins insipides. Soit qu’elle se crût enrhumée, soit qu’elle trouvât que cet ornement allait bien à son genre de beauté, elle portait autour de sa tête un riche filet rattaché sous la menton. Et si jamais il a existé un beau menton qui ne dise rien, auquel nulle main d’homme n’a jamais été tentée de faire une politesse, c’était bien ce menton serré et emprisonné par cette bride de dentelle.

« Madame Merdle, dit Fanny, faisant l’office de maîtresse des cérémonies et d’introductrice, ma sœur, madame.

— Je suis charmée de voir votre sœur, mademoiselle Dorrit. Je ne me rappelais pas que vous eussiez une sœur.

— Je ne vous avais pas dit que j’en eusse une.

— Ah ! Ah ! » Mme Merdle courba le petit doigt de sa main gauche, comme qui dirait : « Je vous y prends ! Je savais bien que vous ne m’en aviez rien dit ! »

Tous les gestes de Mme Merdle étaient confiés à sa main gauche, parce que ses deux mains ne faisaient pas la paire, la main gauche était de beaucoup la plus blanche et la plus potelée. Ensuite elle ajouta : « Asseyez-vous, » et s’arrangea voluptueusement dans un nid de coussins pourpre et or, sur une ottomane peu éloignée du perroquet.

« Une artiste aussi ? » demanda Mme Merdle, regardant la petite Dorrit à travers son lorgnon.

— Non, répondit Fanny.

— Non ? répéta Mme Merdle laissant retomber son lorgnon. En effet, elle n’a pas l’air d’une artiste. Charmante, mais pas l’air artiste.

— Ma sœur, madame, dit Fanny, chez laquelle il y avait un singulier mélange de déférence et de hardiesse, m’a prié de lui dire, comme cela doit se faire entre sœurs, comment j’avais eu l’honneur de vous connaître. Et comme je vous avais promis de vous faire encore une visite, j’ai cru que je pouvais prendre la liberté de l’amener avec moi, dans l’espérance que vous voudrez peut-être bien lui dire ce qu’elle tient à savoir. Je désire qu’elle le sache, et peut-être voudrez-vous bien le lui dire.

— Croyez-vous qu’à l’âge de votre sœur… insinua Mme Merdle.

— Elle est beaucoup plus âgée qu’elle ne le paraît, dit Fanny ; presque aussi âgée que moi.

— La Société, reprit Mme Merdle, imprimant une nouvelle courbe à son petit doigt, est si difficile à expliquer aux jeunes personnes (car il y a même bien des gens d’un âge mûr qui ont de la peine à rien y comprendre), que je suis ravie de ce que vous me dites. Je voudrais que la Société fût moins arbitraire, je voudrais qu’elle fût moins exigeante… Taisez-vous, Jacquot. »

Jacquot venait de pousser un cri perçant, comme s’il eût été le représentant de la société et qu’il eût prétendu soutenir qu’elle avait le droit de se montrer exigeante.

« Mais, poursuivit Mme Merdle, il faut la prendre telle qu’elle est. Nous savons qu’elle est superficielle, conventionnelle, mondaine, abominable, pour tout dire, mais, à moins d’être des sauvages des mers du tropique (j’aurais été charmée, pour ma part, de naître dans ces parages ; on dit que la vie y est délicieuse et le climat admirable), nous sommes tenus de compter avec la Société. C’est le sort commun. M. Merdle est un des premiers banquiers de l’Angleterre, sa fortune et son influence sont très grandes, mais il n’en est pas moins obligé à… Taisez-vous, Jacquot. »

Le perroquet, en poussant un autre cri, avait complété la phrase d’une manière si expressive que Mme Merdle se dispensa de la terminer autrement.

« Puisque votre sœur désire que je profite de cette dernière entrevue, reprit la dame en s’adressant à la petite Dorrit, pour vous raconter les circonstances où elle a joué un rôle qui lui fait honneur, je ne saurais que m’empresser d’accéder à son désir. J’ai un fils (j’étais extrêmement jeune lorsque je me suis mariée pour la première fois) de vingt-deux ou vingt-trois ans… »

Fanny serra les lèvres et lança un coup d’œil presque triomphant à sa sœur.

« Un fils de vingt-deux ou vingt-trois ans. Il est un peu étourdi (c’est un défaut que la Société est habituée à tolérer chez les jeunes gens), et très impressionnable. Peut-être a-t-il hérité de moi ce malheureux défaut. Je suis moi-même d’une nature très impressionnable. La plus faible des créatures. Un rien m’attendrit. »

Elle prononça ces paroles (ainsi que toutes les autres paroles qu’elle prononçait) aussi froidement que l’aurait pu faire une femme de neige ; complétement oublieuse de la présence des deux sœurs, sauf à quelques rares intervalles, et ayant l’air d’adresser la parole à cette idée abstraite qui s’appelle la Société, en l’honneur de laquelle elle arrangeait aussi de temps en temps sa toilette ou sa pose.

« Mon fils est donc très impressionnable. Ce ne serait pas un malheur si nous vivions à l’état de nature, je n’en doute pas, mais nous vivons tout autrement. C’est fort regrettable, surtout pour moi qui serais un enfant de la nature si je pouvais seulement suivre mes inclinations ; la Société ne le veut pas, elle nous supprime et nous domine… Taisez-vous. »

Le perroquet, après avoir tordu plusieurs barreaux de sa cage avec son bec recourbé et les avoir léchés ensuite avec sa langue noire, venait de pousser un bruyant éclat de rire.

« Il est tout à fait inutile de rappeler à une personne douée d’autant de bon sens, ayant votre vaste expérience et vos sentiments cultivés, continua Mme Merdle du fond de son nid de pourpre et d’or (et à ce moment, elle leva son lorgnon afin de se rafraîchir la mémoire et de ne pas oublier à qui elle parlait),… que la scène exerce parfois une certaine fascination sur un jeune homme impressionnable. Quand je dis la scène, je ne parle, bien entendu, que des personnes du sexe qui s’y montrent. Or, lorsqu’on vient me dire que mon fils passait pour avoir été fasciné par une danseuse, je savais ce que la Société entendait par là, et je dus conclure qu’il s’agissait d’une danseuse de l’Opéra, car c’est là que les jeunes gens reçus dans la Société ont l’habitude d’aller se faire fasciner. »

Elle daigna jeter un coup d’œil sur les deux jeunes filles, tandis qu’elle passait ses deux mains blanches l’une sur l’autre, avec un grincement désagréable produit par le frottement des bagues qui décoraient ses doigts.

« Votre sœur vous dira que je fus très-surprise et très-peinée en apprenant de quel théâtre il s’agissait. Mais lorsque je sus que votre sœur, en repoussant les avances de mon fils (avec une sévérité inattendue, je dois l’avouer), l’avait amené à lui faire une proposition de mariage, j’éprouvai une angoisse profonde… indicible. »

Elle passa un doigt sur son sourcil gauche pour en rétablir la symétrie.

« En proie à une inquiétude qu’une mère… mère qui connaît le monde… peut seule ressentir, je résolus d’aller moi-même au théâtre et de dévoiler à la danseuse l’agitation de mon âme. Je me présentai à votre sœur. Je trouvai, à ma grande surprise, qu’elle différait, sous beaucoup de rapports, de l’idée que je m’en étais faite ; et, ce qui m’étonna surtout, c’est que, de son côté, elle mit en avant… comment dirai-je ?… une sorte de prétention sociale. »

Mme Merdle sourit en prononçant ces paroles.

« Je vous ai dit, madame, remarqua Fanny, tandis que le rouge lui montait à la figure, que, malgré la position où vous me trouviez, j’étais tellement au-dessus de mes camarades par ma naissance, que je me regardais comme étant d’aussi bonne famille que M. votre fils ; et que j’avais un frère qui, s’il connaissait l’offre de M. votre fils, serait du même avis que moi, et ne regarderait pas une pareille union comme un trop grand honneur pour nous.

— Mademoiselle Dorrit, répliqua Mme Merdle, après l’avoir contemplée d’un air glacial au travers de son lorgnon, c’est justement ce que j’allais dire à votre sœur pour satisfaire à votre prière. Merci d’avoir rappelé les faits avec tant d’exactitude et de m’avoir prévenue. À l’instant… (elle s’adressait maintenant à la petite Dorrit)… car je n’agis que par impulsion, je détachai un bracelet de mon bras et je priai votre sœur de me permettre de l’attacher autour du sien, en témoignage du vif plaisir que j’éprouvais de pouvoir entamer les négociations sur un certain pied d’égalité. »

(Il n’y avait rien de plus vrai, la dame ayant acheté un bijou qui avait plus d’apparence que de valeur, en se rendant au théâtre, avec de vagues intentions de corruption.)

« Et je vous ai dit, madame Merdle, poursuivit Fanny, que nous pouvions avoir eu des malheurs, mais que nous n’étions pas des gens du commun.

— En effet, mademoiselle Dorrit, je crois que ce sont là les propres paroles dont vous vous êtes servie.

— Et je vous ai également dit, madame Merdle, continua Fanny, que, si vous me parliez de la supériorité du rang que votre fils occupe dans la société, vous pourriez bien vous tromper un peu dans vos suppositions relativement à ma naissance ; et que la position de mon père, dans la société même à laquelle il appartient en ce moment (quelle société ? c’est ce qui vous restait à savoir), était une position éminemment plus élevée, dont personne autour de lui ne songeait à contester la supériorité.

— Parfaitement exact, remarqua Mme Merdle. Une mémoire merveilleuse !

— Merci, madame. Peut-être voudrez-vous bien raconter le reste à ma sœur.

— Il y a fort peu de choses à ajouter, dit Mme Merdle, passant en revue cette belle poitrine, assez large pour que son indifférence insipide pût s’y étaler à l’aise, mais c’est encore à l’avantage de votre sœur. J’ai expliqué à votre sœur le véritable état de la situation, je lui laissai entrevoir qu’il était impossible que la société à laquelle nous appartenons mon fils et moi, se mît en rapport avec la société à laquelle elle appartient… tout agréable qu’elle pût être ; je lui ai fait entrevoir les désagréments qu’elle pourrait attirer à cette famille dont elle est si justement fière, mais que nous nous verrions obligés de traiter avec mépris, et dont (socialement parlant), nous serions forcés de nous éloigner avec dégoût. Bref, je fis un appel à l’orgueil bien louable de votre sœur.

— Que ma sœur sache aussi, s’il vous plaît, madame Merdle, dit Fanny d’un air boudeur et en hochant la tête, que j’avais déjà eu l’honneur de prier votre fils de me laisser tranquille.

— Eh bien, mademoiselle Dorrit, dit Mme Merdle, peut-être aurais-je dû commencer par là. Si je n’y ai point pensé, c’est sans doute parce que je songeais uniquement aux premiers temps de votre connaissance où j’ai craint tout d’abord que mon fils n’insistât pour vous faire accepter ses assiduités. J’ai dit aussi à votre sœur… je m’adresse encore à la demoiselle Dorrit qui n’est point artiste… que mon fils n’aurait pas un sou dans le cas où il ferait un pareil mariage, et qu’il ne lui resterait d’autre ressource que de se faire mendiant : je mentionne le fait simplement parce qu’il appartient à l’histoire que l’on me prie de raconter, et non parce que je suppose qu’il ait pu exercer d’autre influence sur l’esprit de votre sœur que cette pression prudente et légitime que nous devons tous subir, vu l’état artificiel de notre système social. Finalement, après quelques paroles irritées et énergiques de la part de votre sœur, nous sommes convenus qu’il n’y avait rien à craindre, et votre sœur a eu l’obligeance de me permettre de la recommander à ma modiste pour offrir quelques légers témoignages de ma considération… »

La petite Dorrit parut très peinée et tourna vers Fanny un visage troublé.

Les deux sœurs se levèrent en même temps, et toutes trois se tinrent debout près de la cage du perroquet, qui déchiquetait pendant ce temps-là un morceau de biscuit qu’il tenait dans la patte et le recrachait à mesure en ayant l’air de se moquer d’elles, et en exécutant une danse pompeuse avec son corps sans remuer les pattes, jusqu’à ce qu’il finît même par se mettre tout à coup la tête et les jambes en l’air et à se traîner tout autour de sa cage dorée, au moyen de son bec impitoyable et de sa langue noire.

« Et aussi, poursuivit Mme Merdle, de me promettre le plaisir d’un dernier entretien avant de nous quitter les meilleurs amis du monde. À cette occasion, ajouta Mme Merdle se levant et mettant quelque chose dans la main de Fanny, Mlle Dorrit me permettra de lui dire adieu et de lui souhaiter beaucoup de bonheur, quoique je ne sois pas d’humeur très expansive.

« Adieu, mademoiselle Dorrit, vous emportez mes meilleurs souhaits, dit Mme Merdle. Si l’âge d’or ou quelque chose d’approchant pouvait renaître, je serais ravie, pour ma part, de cultiver la connaissance d’une foule de personnes charmantes et pétries de talent ; malheureusement c’est un plaisir dont je suis forcée de me priver pour le moment. Une société qui aurait des usages plus primitifs ferait mes délices. Je me rappelle que, quand je récitais encore des leçons, on me faisait apprendre un poème commençant par :

Voyez le pauvre Indien dont l’esprit…

« Il y avait une épithète à cet esprit, mais je ne sais plus le reste. S’il était seulement permis à quelques milliers de gens du monde de redevenir des Indiens, je m’inscrirais de suite en tête de la liste ; mais comme par malheur nous autres gens du monde, nous ne pouvons redevenir des Indiens… bonjour ! »

Les deux sœurs redescendirent l’escalier précédées par une tête poudrée et suivies par deux autres têtes également poudrées : Fanny, fière et dédaigneuse, la petite Dorrit humiliée ; et elles se trouvèrent de nouveau sur le pavé plus crotté que poudré de Harley-Street, Cavendish-Square.

« Eh bien ? demanda Fanny, lorsqu’elles eurent fait quelques pas en silence. N’as-tu rien à me dire, Amy ?

— Oh ! je ne sais que te dire ! répondit la petite Dorrit tout attristée. Tu n’aimais pas ce jeune homme, Fanny ?

— L’aimer ? il est presque idiot.

— Je suis si fâchée… je ne veux pas te froisser… mais puisque tu me demandes ce que j’ai à te dire, je suis très fâchée, Fanny, que tu aies souffert que cette dame te donnât quelque chose.

— Petite sotte ! répliqua sa sœur qui la tira par le bras en la secouant rudement. Tu n’as donc pas de sang dans les veines ? Mais c’est toujours comme cela ! Tu ne sais pas te respecter, tu n’as pas de noble orgueil ! De même que tu te laisses suivre par ce méprisable petit nabot de Chivery (avec une intonation des plus dédaigneuses), tu voudrais que ta famille se laissât fouler aux pieds sans se redresser !

— Ne dis pas cela, chère Fanny. Je fais ce que je puis pour elle.

— Tu fais ce que tu peux pour elle ! répéta Fanny, l’obligeant à marcher très vite. Tu voudrais donc laisser une femme comme celle-là, que tu reconnaîtrais pour la plus fausse et la plus insolente des femmes, si tu avais la moindre expérience… tu voudrais lui laisser mettre le pied sur la gorge de ta famille sans lui dire autre chose que : Merci, madame ?

— Non, Fanny, non certainement.

— Alors fais-lui payer son insolence, enfant sans dignité que tu es ! Quelle autre manière as-tu de te venger ? Fais-lui payer son insolence, petite bécasse, et dépense son argent pour le plus grand honneur de ta famille ! »

Elles ne se parlèrent plus et continuèrent leur chemin jusqu’à la maison habitée par Fanny et son oncle. En y arrivant elles trouvèrent le vieillard qui étudiait sa clarinette le plus tristement du monde dans un coin de la chambre. Fanny avait à préparer un repas composite avec des côtelettes, du porter et du thé ; et elle fit semblant de l’apprêter, avec des airs indignés, tandis que c’était sa bonne petite sœur qui faisait réellement toute la besogne. Lorsque enfin Fanny se fut assise pour manger et boire, elle jeta les objets sur la table et se fâcha avec son pain à peu près comme le Doyen avait fait la veille.

« Si tu me méprises, dit-elle, en versant des larmes impétueuses ; parce que je suis une danseuse, pourquoi m’as-tu fait faire le premier pas ? car c’est ton ouvrage. Tu aurais bien voulu me voir mettre à plat ventre devant cette Mme Merdle et lui laisser dire et faire tout ce qu’elle veut, et nous mépriser tous et me le jeter à la face… Parce que je suis une danseuse !

— Oh ! Fanny !

— Et Tip aussi, pauvre garçon ! Elle peut le ravaler autant que ça lui plaît sans que personne lui dise un mot… sans doute parce qu’il a été employé chez des hommes de loi et dans les docks et ailleurs. Et pourtant tout ça, c’est ton ouvrage, Amy. Tu devrais bien au moins me savoir gré d’avoir pris sa défense. »

Pendant cet entretien l’oncle soufflait tristement dans sa clarinette sans sortir de son coin, suspendant parfois l’instrument à un pouce ou deux de sa bouche pour regarder ses deux nièces avec une vague impression que quelqu’un avait dit quelque chose.

« Et ton père, ton pauvre père, Amy ? Parce qu’il n’est pas libre, parce qu’il ne peut pas se montrer et plaider sa propre cause, tu voudrais que je laissasse des gens de cette espèce l’insulter impunément ? Si tu ne te sens pas toi-même, parce que tu vas travailler en journée, tu pourrais au moins ne pas rester insensible à l’honneur de ton père, sachant tout ce qu’il souffre depuis si longtemps. »

L’injustice de ce reproche blessa profondément la pauvre petite Dorrit. Le souvenir de la scène de la veille aiguisait encore la pointe du dard décoché par Fanny. Elle ne répondit pas ; elle tourna seulement sa chaise vers le feu. L’oncle, après une nouvelle pause, souffla une note qui ressemblait à un lugubre gémissement et poursuivit ses études. Fanny se fâcha contre les tasses et le pain tant que dura sa colère, puis elle déclara qu’elle était la plus malheureuse fille du monde et qu’elle voudrait bien être morte. Ensuite ses larmes devinrent repentantes : alors, elle se leva et mit ses bras autour du cou de sa sœur. La petite Dorrit voulut l’empêcher de parler, mais elle dit qu’elle voulait parler, qu’il fallait qu’elle parlât ! Là-dessus elle répéta à plusieurs reprises :

« Je te demande pardon, Amy, » et « pardonne-moi, Amy, » avec presque autant de vivacité que les paroles qu’elle regrettait d’avoir dites.

« Mais vraiment, vraiment, Amy, reprit-elle, lorsqu’elles se furent embrassées et assises à côté l’une de l’autre, j’espère et je crois que tu aurais jugé cette affaire d’une façon toute différente, si tu connaissais un peu mieux la société.

— C’est bien possible, Fanny, répondit la douce petite Dorrit.

— Vois-tu, tandis que tu es restée casanière et résignée à ton sort, Amy, poursuivit la sœur aînée reprenant petit à petit un ton protecteur, moi, j’ai vécu dans le monde et je suis devenue orgueilleuse et hautaine plus que je n’aurais dû peut-être ? »

La petite Dorrit répondit : « Oui, oh ! oui !

« Et tandis que tu songeais aux soins matériels du ménage, moi, je songeais peut-être à l’honneur de la famille, tu sais. Cela se peut bien, n’est-ce pas, Amy ? »

La petite Dorrit fit un signe de tête affirmatif et montra un visage plus joyeux que ne l’était son cœur.

« Surtout sachant comme nous le savons, continua Fanny, qu’il existe certainement dans la prison à laquelle tu es restée si fidèle une atmosphère spéciale qui la rend bien différente des autres points de vue de la société. Ainsi donc, embrasse-moi encore une une fois, ma chère Amy, et convenons ensemble que nous pouvons avoir toutes les deux raison, ce qui ne t’empêche pas d’être une bonne fille, bien tranquille, bien casanière, une excellente femme de ménage.

Pendant ce dialogue, la clarinette avait continué à se lamenter d’une façon très pathétique ; mais elle fut brusquement interrompue par Fanny, qui lui annonça qu’il était temps de partir, en fermant le chiffon de musique qu’il étudiait et en lui retirant la clarinette de la bouche.

La petite Dorrit les quitta devant la porte et se hâta de retourner à la prison de la Maréchaussée. La nuit y venait plus tôt qu’ailleurs, et en rentrant ce soir-là il sembla à la jeune fille qu’elle descendait dans un fossé profond. L’ombre du mur attristait tout ; elle attristait bien plus encore le vieillard en robe de chambre grise et en culotte de velours noir, qui tourna la tête vers la petite Dorrit lorsqu’elle entra dans la salle mal éclairée.

« Pourquoi ne m’attriste-t-elle pas aussi bien que les autres ? pensa la petite Dorrit, la main encore sur le bouton de la porte : Fanny avait peut-être raison après tout. »




CHAPITRE XXI.

La maladie de M. Merdle.


Quant à cette pompeuse habitation, l’hôtel Merdle de Harley-Street, Cavendish-Square, nul mur moins aristocratique que ceux des autres habitations pompeuses qui lui faisaient face n’avait le privilège d’y projeter son ombre. Aussi collet-monté que la société la plus difficile, les maisons opposées de Harley-Street gardaient leur décorum les unes envers les autres ; même les habitations et les habitants se ressemblaient tellement sous ce rapport qu’on voyait souvent les gens garder à table dans un dîner l’alignement naturel de leurs hôtels, en vis-à-vis, à l’ombre de leur propre grandeur, regardant leurs voisins de face avec la gravité impassible de leurs résidences respectives.

Tout le monde sait que, dans un dîner, les deux rangées de convives qui se piquent d’habiter telle ou telle rue ressemblent d’une manière frappante à la rue elle-même. Ces vingt maisons uniformes et sans caractère, qu’on aborde au moyen des mêmes marches monotones, toutes protégées par un grillage d’un modèle identique, ayant toutes le même appareil de sauvetage contre l’incendie, également impraticable, la tête garnie des mêmes meubles incommodes, avec de grands airs dont il n’y a rien à rabattre, qui donc ne les a pas retrouvées à table, dans un dîner ? Cette maison délabrée, cette maison prétendue gothique, cette maison revêtue de stuc, cette maison dont on a renouvelé la façade, celle du coin qui ne contient que des chambres anguleuses, cette autre aux stores toujours baissés, cette autre avec ses écussons toujours en l’air, la maison où le visiteur vient, comme le percepteur en tournée, pour toucher un quart… d’idée et s’en retourne sans avoir rien trouvé que les quatre murs ; qui donc ne les a pas retrouvées en chair et en os, à table, dans quelque dîner ? La maison que personne ne veut louer et qu’on laisserait à bon marché, qui donc ne rencontre pas tout ça ? La maison d’apparat qui a été prise à long bail par le gentleman désappointé et qui ne lui convient pas du tout, qui donc ne s’est pas trouvé en vis-à-vis avec cette acquisition diabolique ?

Quant à Harley-Street, Cavendish-Square, ce beau quartier ne se contentait pas de savoir qu’il y avait là un M. et une Mme Merdle. Il y avait bien dans Harley-Street des intrus que cette rue s’obstinait à ne pas voir, mais elle se faisait un honneur de reconnaître et d’honorer pour ses hôtes M. et Mme Merdle. La Société tenait compte de M. et Mme Merdle. La Société leur avait donné patente : « Ce sont des gens à voir, » avait-elle dit.

M. Merdle était immensément riche, d’une hardiesse commerciale prodigieuse : un Midas moins les oreilles, qui transformait en or tout ce qu’il touchait. Il était de toutes les bonnes entreprises, depuis une affaire de banque jusqu’à une bâtisse. Il siégeait dans le Parlement, cela va sans dire. Il avait ses bureaux dans la Cité, bien entendu. Il était président de cette compagnie-ci, administrateur de celle-là, directeur de cette autre. Les hommes les plus influents avaient demandé à des auteurs de projets financiers : « Voyons, quels noms avez-vous ? Avez-vous Merdle ? » D’après une réponse négative, ils avaient ajouté : « Alors, pas d’affaires ; je vous souhaite bien le bonjour ! »

Il y avait déjà une quinzaine d’années que cet heureux grand homme avait fourni un nid de pourpre et d’or à l’abondante poitrine qui avait besoin de tant de place pour étaler à son aise son insensibilité ; ce n’était pas là une poitrine où un mari pût reposer sa tête fatiguée, mais c’était une fameuse poitrine pour y pendre des bijoux. M. Merdle avait besoin de quelque chose comme cela pour y pendre des bijoux ; il trouva cette poitrine-là bonne pour la chose et l’acheta. Storr et Mortimer, les joailliers à la mode, auraient eu à choisir une femme qu’ils se seraient sans doute mariés par le même principe de spéculation.

Comme toutes les autres spéculations de M. Merdle, celle-là tourna bien ; les bijoux produisirent autant d’effet que possible ; la poitrine étant reçue dans la Société et s’y montrant ornée de ses bijoux excita une admiration générale. Fort de l’approbation de la Société, M. Merdle fut satisfait ; c’était le plus désintéressé des hommes, il faisait tout pour la Société : ses gains immenses et ses soucis lui profitaient aussi peu que possible à lui-même.

Ou plutôt, on peut supposer qu’il ne lui manquait rien ; autrement, avec sa fortune illimitée, il se serait certainement procuré ce qu’il voulait ; mais son unique désir était de satisfaire autant que possible la Société (quel que soit le sens de cette vague expression), et de faire honneur à toutes les traites de politesse qu’elle pouvait tirer sur lui. Il ne brillait pas dans le monde ; il n’avait pas grand’chose à dire ; c’était un homme réservé, qui avait une grosse tête, penchée, observatrice, les joues animées de ce teint rouge, qui est plutôt de l’échauffement que de la fraîcheur, un peu d’agitation inquiète au bout des manches de son habit, comme si elles étaient dans sa confidence et qu’elles eussent, à raison de leur voisinage, plus de raison que personne de vouloir cacher ses mains. Le peu qu’il disait le faisait passer pour un homme assez agréable, simple, mais ne plaisantant pas sur l’article de la confiance publique ou privée, et très chatouilleux à l’endroit de la déférence que chacun était tenu d’avoir pour la Société. Dans cette même Société pourtant (si c’est elle qui venait à ses dîners, aux réceptions et aux concerts de Mme Merdle), il ne paraissait guère s’amuser, et la plupart du temps il se tenait contre les murs et derrière les portes ; puis quand il se rendait chez les autres membres de la Société, au lieu d’y être à son aise, il paraissait un peu fatigué et plus disposé à aller se coucher, mais il n’en cultivait pas moins assidûment la Société et la fréquentait sans cesse, dépensant son argent pour elle avec une libéralité extrême.

Le premier mari de Mme Merdle avait été un colonel, sous les auspices duquel la poitrine avait eu occasion d’entrer en lutte avec les neiges de l’Amérique du Nord et, si elle y avait été vaincue sous le rapport de la blancheur, elle l’avait emporté sous celui de la froideur : le fils du colonel était l’unique enfant de Mme Merdle ; c’était une tête stupide montée sur des épaules ramassées : il ressemblait moins à un jeune homme qu’à un gros poupard. Il avait donné si peu de signes de raison que ses camarades faisaient courir le bruit que son cerveau avait été gelé par un froid de trente degrés qui avait régné à Saint-John, New-Brunswick, à l’époque de sa naissance, et que son esprit n’avait jamais connu de dégel depuis ce moment. Une autre plaisanterie le représentait comme étant tombé, aux jours de son enfance, du haut d’une maison sur le pavé de la rue, où des témoins dignes de foi avaient entendu son crâne se fêler. Il est possible que ces deux anecdotes n’aient été inventées qu’après coup, le jeune homme (dont le nom expressif était Sparkler [17]) ayant la monomanie d’offrir le mariage à toutes sortes de demoiselles peu désirables, et de dire de chaque jeune personne à laquelle il faisait une proposition conjugale que c’était « une fille bigrement jolie… et très bien élevée, dame !… et qui ne faisait pas sa bégueule. »

Un beau-fils, doué d’une intelligence aussi restreinte, eût pu être une gêne pour un autre homme ; mais M. Merdle n’avait pas besoin d’un beau-fils pour lui-même ; s’il en avait pris un, c’était pour faire plaisir à la Société. M. Sparkler ayant été dans un régiment des gardes et étant habitué à se montrer à toutes les courses, dans toutes les promenades et dans tous les bals, par conséquent étant très connu, la Société fut satisfaite du beau-fils que lui donnait M. Merdle. Le banquier se fût trouvé heureux de payer plus cher encore un aussi heureux résultat, quoique ce jeune Sparkler, dont il faisait cadeau à la Société, fût pour lui un objet fort coûteux.

On donna un grand dîner dans l’établissement de Harley-Street, le soir même où la petite Dorrit commença à piquer les chemises neuves destinées au vieillard auprès duquel elle travaillait ; il y avait les grands seigneurs de la Cour et les grands seigneurs de la Bourse, les puissances de la Chambre des communes et celles de la Chambre des lords, les notabilités de la Magistrature et du Barreau, la fleur de l’Épiscopat et du Ministère des Finances, la crème de l’Armée et de la Marine, enfin des échantillons de tous les grands seigneurs et potentats qui nous font marcher dans ce bas monde, quand ils ne nous font pas trébucher.

« On me dit, remarqua une membre de l’Épiscopat à un membre de l’État-Major, que M. Merdle vient encore de faire un coup de bourse énorme ; on parle de cent mille livres sterling. »

L’État-Major avait entendu dire deux cents.

Un haut fonctionnaire de la Trésorerie dit qu’il avait entendu parler de trois cents.

Une notabilité du Barreau, jouant avec son binocle persuasif dit : « Je ne voudrais pas jurer que M. Merdle n’en ait pas gagné quatre ; c’est là un de ces heureux effets du calcul et des combinaisons dont il est difficile de deviner le résultat exact ; un de ces exemples, fort rarement donnés à notre siècle, d’une adresse intelligente jointe à un bonheur constant et à une hardiesse caractéristique. Mais voici mon collègue Bellows qui a plaidé dans cette grande affaire de la banque et qui sera peut-être à même de nous en dire davantage. Que pense notre collègue Bellows de ce nouveau succès de M. Merdle ? »

Notre collègue Bellows était en route pour faire sa révérence à la poitrine et n’eut que le temps de dire en passant qu’il avait entendu affirmer, avec une grande apparence de vérité, que M. Merdle n’avait pas réalisé moins d’un demi-million de livres sterling.

La notabilité maritime dit que M. Merdle était un homme prodigieux ; un haut fonctionnaire de la Trésorerie dit que M. Merdle représentait une nouvelle puissance dans le pays et qu’il pourrait acheter toute la Chambre des communes en bloc ; la fine fleur de l’Épiscopat dit qu’il était heureux de penser que toutes ces richesses tombaient dans la caisse d’un gentleman qui se montrait toujours disposé à défendre les intérêts de la Société.

M. Merdle lui-même n’apparaissait que fort tard, d’habitude, lors de ces réunions, comme il convient à un homme qui est encore retenu dans l’étreinte d’entreprises gigantesques, lorsque les autres hommes ont abandonné jusqu’au lendemain leurs mesquines occupations ; ce soir-là il arriva le dernier. Le haut fonctionnaire de la Trésorerie dit que Merdle se rendait bien esclave de ses affaires ; la fine fleur de l’Épiscopat fut heureuse de penser que toutes ces richesses tombaient dans la caisse d’un gentleman qui les acceptait avec un esprit d’humilité chrétienne !

De la poudre ! toujours de la poudre ! Y en avait-il, bon Dieu, dans les cheveux des valets ! Le dîner en était tout parfumé. Les molécules poudreuses voltigeaient dans les plats, et la Société mangeait des viandes assaisonnées à la même sauce que les laquais de bonne maison. M. Merdle donne le bras à une comtesse qui était cachée quelque part dans les plis d’une robe immense, comme le cœur d’un gros chou se cache dans la masse de ses feuilles touffues. S’il était permis d’employer une comparaison aussi vulgaire en parlant d’une comtesse, nous dirions que cette riche robe de brocart descendit l’escalier comme les petits ramoneurs qui, le premier jour du mois de mai, se promènent dans les rues sous une forêt de branches, où ils sont si bien cachés qu’on ne voit pas quel est là-dessous le petit être qui fait marcher tout ce feuillage.

La Société eut à ce dîner tout ce qu’il lui fallait, et plus encore. Elle eut tout ce qu’il peut y avoir à admirer, tout ce qu’il peut y avoir à manger, tout ce qu’il peut y avoir à boire. Nous aimons donc à croire qu’elle s’en donna à cœur-joie ; mais quant à M. Merdle, son écot personnel de consommation ne valait pas plus d’un shilling. Mme Merdle était resplendissante. Le maître d’hôtel de M. Merdle était, après la dame de la maison, ce qu’il y avait de plus beau à voir ce jour-là. C’était le personnage le plus majestueux de la Société. Il ne faisait rien, mais il regardait faire les autres avec une dignité dont peu d’hommes eussent été capables. Ce fonctionnaire était le dernier cadeau offert par M. Merdle à la Société. M. Merdle n’avait pas besoin de ce maître d’hôtel, il se sentait même gêné en face de cet être pompeux, quand l’autre le regardait ; mais il fallait absolument à la Société inexorable un maître d’hôtel pour Mme Merdle, et M. Merdle lui avait donné satisfaction.

Au moment voulu par les us et coutumes de la Société, c’est-à-dire au dessert, la comtesse invisible ouvrit la marche et transporta sa robe jusqu’au premier étage. Le défilé de la beauté fut fermé par la Poitrine : le haut fonctionnaire de la Trésorerie dit : par Junon, la fleur de l’Épiscopat dit : par Judith.

La notabilité du Barreau entama avec l’État-major une discussion à propos des conseils de guerre. Notre collègue Bellows et l’honneur de la Magistrature y prirent part. D’autres notabilités disparurent deux à deux pour aller rejoindre les dames. M. Merdle demeurait silencieux et regardait la nappe. Quelquefois une notabilité quelconque lui adressait la parole, cherchant à diriger vers lui le courant de la conversation, mais M. Merdle faisait rarement attention à ces aimables efforts ; s’il sortait de ses rêveries arithmétiques, ce n’était que pour passer le vin.

Lorsqu’on se leva, il se trouva tant de notabilités qui avaient quelque chose à dire à M. Merdle individuellement, qu’il fut obligé de tenir des petits levers près du buffet, effaçant le nom de chacune d’elles de sa liste imaginaire d’audiences impromptu, à mesure qu’un solliciteur disparaissait.

Le haut fonctionnaire de la Trésorerie espéra qu’il lui serait permis de féliciter uns des célébrités commerciales de l’Angleterre, un de ces négociants princiers qui ont su se faire une réputation cosmopolite (cette phrase originale lui avait déjà servi plusieurs fois à la Chambre, aussi la débitait-il couramment), sur la nouvelle victoire qu’il venait de remporter. Aider aux triomphes d’un homme comme M. Merdle, c’était accroître les succès et les ressources d’une nation ; et le haut fonctionnaire de la Trésorerie donna à entendre à M. Merdle, qu’il ne demandait pas mieux que de s’associer à ses efforts heureux… par pur patriotisme.

« Merci, milord, dit M. Merdle, merci. J’accepte vos félicitations avec orgueil, et suis heureux de votre approbation.

— Mais je n’approuve pas sans réserve, mon cher monsieur Merdle, parce que… le haut fonctionnaire prit en souriant M. Merdle par le bras, le fit tourner vers le buffet, et continua d’un ton badin : parce que jamais vous ne songez à vous joindre à nous pour nous venir en aide ; cela n’en vaut pas la peine, n’est-ce pas ? »

M. Merdle dit que c’était trop d’honneur pour lui que de…

« Non, non, interrompit le haut fonctionnaire de la Trésorerie, ce n’est pas ainsi qu’un homme dont l’esprit pratique et la prévoyance sont bien connus doit envisager la question. On ne saurait s’y attendre. Si jamais nous sommes assez heureux pour que les circonstances nous permettent de proposer à un homme aussi éminent de… de se joindre à nous et de nous prêter l’appui de son influence, de ses connaissances et de son caractère, nous ne saurions lui adresser cette proposition que comme un devoir oui, comme un devoir qu’il est tenu de remplir envers la Société. »

M. Merdle protesta que la Société lui était aussi chère que la prunelle de ses yeux, et qu’il sacrifierait tout plutôt que de la frustrer de ses droits. Le haut fonctionnaire de la Trésorerie s’éloigna, et l’honneur du Barreau prit sa place.

Cette notabilité, avec la petite révérence insinuante qu’il adressait si souvent à MM. les jurés et un mouvement enjoué de son binocle persuasif, espéra qu’on ne lui en voudrait pas s’il confiait à un homme habitué à transformer en source de bienfaits la source ordinaire de tous nos maux, à un homme qui répand un lustre éclatant sur les annales de ce pays commercial ; s’il lui confiait, d’une façon désintéressée, et pour se servir d’une expression un peu pédante de nous autres avocats, en sa qualité d’amicus curiæ, un fait qui était tout récemment venu à sa connaissance. Il avait eu à examiner les titres d’une propriété très étendue située dans un des comtés de l’ouest… qui se trouvait, en un mot (car M. Merdle savait que nous autres avocats nous aimons à préciser les faits), sur les confins de deux de nos comtés de l’ouest. Or, ce titre était parfaitement en règle, et la propriété pouvait être acquise par quiconque avait de l’argent (révérence à l’usage de MM. les Jurés et binocle persuasif tous deux mis en réquisition), à des conditions extrêmement avantageuses. L’honneur du Barreau n’avait appris ce fait que dans le courant de la journée, et il s’était dit : « J’aurai l’avantage de dîner ce soir avec mon estimable ami M. Merdle, et, en toute confidence, je lui ferai part de l’occasion qui se présente. » Cette acquisition donnerait non-seulement à l’acheteur une très grande et légitime influence politique, mais lui permettrait de disposer d’une demi-douzaine de cures d’un revenu annuel considérable. Or, l’honneur du Barreau savait parfaitement que M. Merdle n’était jamais embarrassé de trouver des moyens d’employer ses capitaux, quelque vastes qu’ils fussent ; mais il prendrait la liberté de lui poser une question qui s’était présentée à lui : un homme qui a si justement conquis une position élevée et une réputation européenne ne devait-il pas… nous ne dirons pas à lui-même, mais à la Société… de s’approprier cette influence et ce patronage, afin de les employer… nous ne dirons pas dans son propre intérêt, ni dans l’intérêt de son parti, mais dans l’intérêt de la Société ?

M. Merdle déclara de nouveau qu’il était tout dévoué à cet objet de sa constante sollicitude, et l’honneur du Barreau remonta au salon avec son binocle persuasif. La fine fleur de l’Épiscopat se glissa alors par hasard du côté du buffet.

Évidemment, comme il jugea à propos de le remarquer d’une façon incidente, les richesses de ce monde ne sauraient guère être mieux distribuées que lorsqu’elles s’accumulent sous la baguette magique d’un homme habile et prudent qui, tout en appréciant les trésors d’ici-bas à leur juste valeur (ici la fleur de l’Épiscopat avait l’air de crier misère), n’ignorent pas l’importance que ces mêmes trésors, bien gouvernés et judicieusement employés, exercent sur le bien-être de la masse de ses semblables.

M. Merdle exprima humblement la conviction que ce n’était pas à lui que faisait allusion la fleur de l’Épiscopat ; puis, avec une grande inconséquence, exprima immédiatement après le plaisir que lui causait l’estime épiscopale.

La fleur de l’Épiscopat, après avoir, avec une prestesse toute mondaine allongé une jambe droite fort bien faite, comme pour dire à M. Merdle : « Ne faites pas attention à mon tablier officiel… simple affaire de forme ! » soumit à son bon ami la question suivante :

Était-il jamais venu à l’esprit de son bon ami que la Société, sans se montrer trop exigeante, pouvait espérer qu’un homme dont les entreprises prospéraient d’une façon si providentielle, et qui, du haut de son piédestal, pouvait donner à cette même Société un exemple si influent, consentirait à répandre un peu de son or pour envoyer une mission ou deux en Afrique ?

M. Merdle ayant promis de prendre la question en considération aussi promptement que possible, la fleur de l’Épiscopat lui en soumit une autre :

Son bon ami s’était-il jamais intéressé aux opérations de notre comité des dignitaires réunis pour l’augmentation des salaires cléricaux ?… Avait-il jamais songé que répandre un peu d’or dans cette direction, ce serait réaliser une belle inspiration ?

M. Merdle fit une réponse assez semblable à la première, et la fleur de l’Épiscopat expliqua pourquoi il faisait cette question.

La Société comptait sur des hommes comme M. Merdle pour ces choses-là. Son bon ami voudrait bien remarquer que ce n’était pas un simple particulier qui comptait sur lui, mais la Société. De même ce n’était pas notre comité qui demandait des dignitaires réunis, mais bien la Société qui se mourait d’envie d’en avoir. Son bon ami pouvait être convaincu que lui, l’évêque, appréciait au dernier point les services que son bon ami s’efforçait, en toutes circonstances, de rendre à la Société ; et il croyait lui-même ne consulter que les intérêts de la Société, et n’exprimer que les sentiments de cette même Société, lorsqu’il souhaitait à M. Merdle un accroissement de prospérité, un accroissement de richesses et un accroissement général de tout ce qu’il pouvait désirer.

La fleur de l’Épiscopat se transporta à son tour au salon, et les autres notabilités imitèrent peu à peu son exemple jusqu’à ce qu’il ne resta plus dans la salle à manger du rez-de-chaussée d’autre convive que M. Merdle. Ce gentleman, après avoir contemplé la nappe assez longtemps pour faire gonfler d’une noble indignation l’âme de son maître d’hôtel, monta lentement après les autres, et perdit toute importance en se mêlant au flot qui gravissait le grand escalier. Mme Merdle était chez elle ; les plus beaux bijoux étaient accrochés d’une façon très visible sur la poitrine ; la Société avait ce qu’elle était venue chercher. M. Merdle but dans un coin pour quatre sous de thé et en eut plus qu’il ne lui en fallait.

Parmi les notabilités de la soirée, se trouvait un célèbre médecin qui connaissait tout le monde et que tout le monde connaissait. En entrant, dans un salon il aperçut M. Merdle qui prenait son thé dans un coin, et lui toucha le bras.

M. Merdle tressaillit.

« Oh ! c’est vous, docteur !

— Cela va-t-il mieux aujourd’hui ?

— Non, répliqua M. Merdle, je ne vais pas mieux.

— C’est dommage que je ne vous aie pas trouvé ce matin. Venez donc me voir demain, ou laissez-moi passer chez vous.

— Eh bien ! je me ferai descendre à votre porte demain en allant à mes bureaux. »

L’honneur du Barreau et la fleur de l’Épiscopat avaient été témoins de ce court dialogue, et tandis que M. Merdle était entraîné par la foule, ils adressèrent leurs remarques au médecin. L’honneur du Barreau dit qu’il y avait une certaine limite aux efforts de l’intelligence que l’homme ne pouvait dépasser impunément, que cette limite variait selon le tissu du cerveau et le tempérament de chaque individu, ainsi qu’il avait eu occasion de le remarquer chez plusieurs de ses savants confrères, mais si on dépassait, de l’épaisseur d’un cheveu, les bornes imposées par la nature, on devenait la victime de l’indigestion et des idées noires. Or, sans vouloir pénétrer en intrus dans le temple sacré et mystérieux de la médecine, il croyait (avec la révérence à l’usage de MM. les jurés et un mouvement théâtral du lorgnon persuasif) que M. Merdle se trouvait dans ce cas. La fleur de l’Épiscopat dit que, dans sa jeunesse, ayant contracté, pendant fort peu de temps, l’habitude d’écrire un sermon tous les samedis (habitude que tous les fils de l’Église feraient bien d’éviter), il avait fréquemment éprouvé un accablement qu’il attribuait à un excès de fatigue intellectuelle ; heureusement qu’un jaune d’œuf battu par la bonne dame chez qui il demeurait alors, avec un verre de vieux xérès, un peu de muscade et du sucre en poudre, ne manquait jamais d’agir comme un charme. Sans vouloir indiquer un remède aussi simple à un si habile professeur du grand art de guérir, il se permettrait de demander à son bon ami le docteur si, la fatigue de M. Merdle étant causée par des calculs compliqués trop prolongés, il ne serait pas possible (humainement parlant) de rendre le ton à ses esprits abattus, au moyen de quelque doux, mais généreux stimulant ?

« Oui, dit le médecin, oui, vous avez tous les deux raison. Mais je vous dirai que je ne vois pas du tout que M. Merdle soit malade. Il est fort comme un rhinocéros, il digère comme une autruche, il absorbe comme une huître. Quant aux nerfs, M. Merdle est d’un tempérament paisible et ne s’émeut pas facilement : aussi invulnérable, à mon avis, que le divin Achille. Vous vous étonnerez sans doute qu’un homme ainsi fait puisse se croire indisposé. Mais toujours est-il que je ne vois pas ce qu’il a. Peut-être a-t-il quelque maladie inconnue et impénétrable. Je n’en sais rien. J’affirme seulement que jusqu’à présent je n’ai point réussi à la découvrir. »

Il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle, sur la poitrine qui servait en ce moment de montre d’étalage à une masse de pierres précieuses, et rivalisait avec un grand nombre de bijoux non moins superbes : il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle sur le jeune Sparkler, qui allait d’un salon à l’autre comme une âme en peine, cherchant une jeune fille d’une réputation problématique, et qui ne fît pas trop sa bégueule ; il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle sur les Mollusques et les des Échasses, dont il y avait là des colonies entières, ni sur aucun des invités. Il n’y en avait même qu’une ombre très faible sur M. Merdle, qui circulait dans la foule, recevant des hommages de chacun.

La maladie de M. Merdle ! La Société et M. Merdle étaient liés par tant d’intérêts communs qu’on avait peine à se figurer que le banquier gardât sa maladie, s’il en avait une, pour lui tout seul. Avait-il réellement cette maladie inconnue et impénétrable, et quelque médecin parvint-il enfin à la découvrir ? Patience ! et attendant, les murs de la Maréchaussée projetaient une ombre véritable, qui exerçait une sombre influence sur la famille Dorrit, à toute heure de la journée.




CHAPITRE XXII.

Une énigme.


M. Clennam ne grandissait pas dans l’estime du Père de la Maréchaussée en raison du nombre croissant de ses visites. La lenteur qu’il mettait à comprendre la grande question des Témoignages n’était pas faite pour exciter une vive admiration dans l’esprit du Doyen ; elle était plutôt faite pour offusquer un vieillard si chatouilleux sur l’article de sa dignité, et lui faire croire qu’il manquait quelque chose à ce monsieur pour être un vrai gentleman. Un certain désappointement, causé par la découverte que M. Clennam possédait à peine cette délicatesse dont le Doyen, avec cette confiance qui le distinguait, avait d’abord été disposé à le croire doué, commença à assombrir son esprit paternel. Il alla jusqu’à dire, dans le sein de sa famille, qu’il craignait que M. Clennam ne fût pas un homme d’un instinct élevé. En sa qualité officielle, comme chef et représentant des détenus, il serait toujours heureux, remarquait-il, de recevoir M. Clennam lorsqu’il viendrait lui présenter ses respects ; mais, personnellement il trouvait que M. Clennam et lui ne semblaient guère faits pour s’entendre. À son avis, il lui manquait quelque chose, sans qu’il pût au juste dire quoi. Néanmoins le Doyen ne faillit à aucune des règles de la civilité puérile et honnête ; au contraire, il combla M. Clennam d’attentions. Peut-être nourrissait-il l’espoir que le visiteur, sans avoir l’intelligence assez vive et assez spontanée pour redoubler de lui-même et proprio motu son premier témoignage, pourrait bien avoir ce qu’il faut d’esprit pour répondre d’une façon convenable à une sollicitation écrite.

En sa triple qualité de gentleman libre, qui avait par mégarde passé une mauvaise nuit dans la prison, de gentleman libre qui avait examiné les affaires du Doyen avec l’idée incroyable de le faire sortir, et de gentleman libre s’intéressant au sort de l’enfant de la Maréchaussée, M. Clennam fut bientôt accueilli partout comme un visiteur de marque. Il n’était nullement étonné des attentions que lui prodiguait M. Chivery, lorsque ce fonctionnaire était de garde ; car il ne distinguait guère la politesse de M. Chivery de celle des autres guichetiers, jusqu’à ce qu’un certain soir M. Chivery l’étonna tout à coup et se mit hardiment en relief au détriment de ses collègues.

M. Chivery, par quelque astucieux exercice de sa puissance, avait réussi à débarrasser la loge de tout flâneur, afin que M. Clennam, en sortant de la prison, le trouvât montant une garde solitaire.

« (Confidentiel.) Je vous demande pardon, monsieur, dit M. Chivery, mais de quel côté allez-vous ?

— Je vais traverser le pont. »

Clennam fut tout étonné de voir M. Chivery devenir, par son attitude, une allégorie vivante du silence, la clef sur les lèvres.

« (Confidentiel.) Je vous demande encore une fois pardon, reprit M. Chivery, mais pourriez-vous passer par Horsemonger-Lane ? Vous serait-il possible de vous rendre à cette adresse ? » remettant à Clennam une petite carte imprimée, pour être distribuée aux pratiques de Chivery et Cie, marchands de tabac, importateurs de vrais cigares de la Havane, de cigares du Bengale, d’excellents cubas, fabricants de tabacs à priser de fantaisie, etc., etc.

« (Toujours confidentiel.) Il ne s’agit pas de tabac, poursuivit M. Chivery. À vrai dire, il s’agit de ma femme. Elle voudrait vous dire un mot, monsieur, au sujet de oui, continua M. Chivery, répondant par un signe de tête affirmatif au regard inquiet de Clennam… au sujet de la petite Dorrit.

— Je m’arrangerai pour passer immédiatement chez votre femme.

— Merci, monsieur ! Bien obligé ! Cela ne vous éloignera pas de plus de dix minutes de votre chemin. Soyez assez bon pour demander Mme Chivery. »

Ces dernières instructions furent données par le prudent M. Chivery, qui avait déjà laissé sortir Arthur à travers un coulisseau pratiqué dans la porte extérieure, qu’il pouvait ouvrir à volonté pour inspecter les visiteurs qui se présentaient au guichet.

Arthur Clennam, la carte à la main, se dirigea vers l’adresse qu’elle indiquait et ne tarda pas à y arriver. C’était un établissement fort modeste, où une femme à l’air décent était en train de coudre dans le comptoir. Des petits pots de tabacs, des petites boites de cigares, un petit assortiment de pipes, une ou deux jarres de tabac à priser et un petit instrument semblable à un chausse-pied pour le servir, formaient le fonds de boutique.

Arthur en se présentant à Mme Chivery lui exposa qu’il faisait cette visite à la demande de M. Chivery. Il s’agissait de quelque chose qui intéressait Mlle Dorrit, à ce qu’il croyait. Mme Chivery s’empressa de mettre son ouvrage de côté, quitta son siège derrière le comptoir et secoua la tête d’un air dolent.

« Vous pouvez le voir tout de suite, dit-elle, si vous voulez vous donner la peine de jeter un coup d’œil dans la cour. »

En prononçant cas paroles mystérieuses, elle précéda le visiteur dans un petit salon situé derrière la boutique, où il y avait une petite croisée qui donnait sur une très petite cour d’un aspect lugubre. Dans cette cour une lessive de draps et de nappes essayaient (mais en vain, faute d’air), de se sécher sur une ou deux cordes ; et au milieu de ces objets flottants, on voyait un petit jeune homme tout attristé, assis sur une chaise comme le dernier marin survivant au naufrage sur le pont d’un navire humide, et incapable de serrer les voiles.

« C’est notre John, » dit Mme Chivery.

Afin de ne pas avoir l’air de ne prendre aucun intérêt à ce spectacle navrant, Clennam demanda ce que John faisait là.

« C’est le seul délassement qu’il se donne, dit Mme Chivery secouant de nouveau la tête. Il refuse de sortir même dans la cour de derrière, quand il n’y a pas de linge à sécher ; mais quand il y a du linge pour le cacher aux yeux des voisins, il va s’asseoir là pendant des heures… oui, des heures entières. Il dit que ça lui fait l’effet d’un bosquet ! »

Mme Chivery secoua encore une fois la tête, porta son tablier à ses yeux en bonne mère et reconduisit son hôte dans les régions commerciales.

« Veuillez vous asseoir, monsieur, dit Mme Chivery. Vous voulez savoir ce qu’a notre John ? C’est Mlle Dorrit, monsieur ! il se brise le cœur pour elle, et je voudrais prendre la liberté de vous demander quel dédommagement il y aura pour nous quand son cœur sera brisé ? »

Mme Chivery qui était une dame de bonne mine, fort respectée dans Horsemonger-Lane pour ses sentiments élevés et le choix de ses expressions, prononça ces paroles avec un calme cruel, puis recommença de suite à secouer la tête et à s’essuyer les yeux.

« Monsieur, poursuivit-elle, vous connaissez la famille, vous vous êtes intéressé à la famille et vous avez de l’influence sur la famille. Si vous pouvez aider à faire le bonheur des deux jeunes gens, laissez-moi, dans l’intérêt de notre John et dans l’intérêt de la demoiselle, vous supplier de venir à leur secours.

— J’ai été tellement habitué, répondit Arthur embarrassé, depuis le peu de temps que je la connais, à regarder la petite… tellement habitué à regarder Mlle Dorrit dans un jour si différent de celui dans lequel vous me la représentez que vous me voyez tout surpris. Connaît-elle votre fils ?

— Élevés ensemble, monsieur, répliqua Mme Chivery. Ils ont joué ensemble tout enfants.

— Sait-elle que votre fils l’aime ?

— Oh ! je crois bien, monsieur ! répondit Mme Chivery avec un geste de triomphe. Elle n’aurait pas pu le rencontrer un dimanche sans savoir cela. La canne seule de notre John le lui aurait appris il y a longtemps ; des jeunes gens comme John ne se payent pas des cannes à bec d’ivoire pour rien. Comment l’ai-je appris moi-même ? n’est-ce pas en voyant tout cela ?

— Peut-être Mlle Dorrit n’a-t-elle pas compris aussi vite que vous, voyez-vous ?

— Alors elle l’a compris autrement, dit Mme Chivery, car on le lui a dit.

— En êtes-vous sûre ?

— Monsieur, reprit Mme Chivery, aussi sûre et certaine que je suis là devant vous, que j’étais ici quand j’ai vu de mes propres yeux sortir mon fils, que j’y étais quand je l’ai vu de mes propres yeux revenir, et que je sais qu’il lui a parlé ! »

Ces détails circonstanciés et ces répétitions prêtèrent une énergie surprenante à l’éloquence de Mme Chivery.

« Puis-je vous demander comment votre fils est dans cet état d’accablement qui vous cause une si grande inquiétude ?

— Cela a commencé, dit Mme Chivery, le même jour où de mes yeux j’ai vu notre John à la maison revenir : depuis lors je ne le reconnais plus ici. Il n’a jamais ressemblé à ce qu’aujourd’hui il est, depuis l’heure où, dans cette maison, il y a sept ans, moi et son père, comme locataires, sommes venus nous établir. »

Ce discours, grâce aux inversions originales de Mme Chivery, avait pris un certain air de document légal. « Oserais-je vous demander ce que vous pensez de tout cela ?

— Osez, répondit Mme Chivery, et je vous le dirai en paroles et en honneur aussi vrai que dans cette boutique je suis. Tout le monde estime notre John et lui veut du bien. Enfant, il a joué avec elle lorsque dans cette cour, enfant aussi, elle jouait. Il ne l’a jamais perdue de vue depuis. Il est sorti le dimanche dans l’après-midi après que dans cette salle où vous êtes il eut dîné, et il l’a rencontrée. Avait-il un rendez-vous ou n’en avait-il pas, je ne prétends pas le savoir. Il a fait sa déclaration. Le frère et la sœur sont fiers et ne veulent pas de notre John. Le père ne pense qu’à lui-même et ne veut partager sa fille avec personne. Vu ces circonstances elle a répondu à notre John : « Non, John, je ne puis pas vous épouser, je ne peux pas me marier, ce n’est pas mon intention de jamais prendre un mari. Adieu, trouvez une femme digne de vous et oubliez-moi ! » Voilà comment elle se condamne à rester toujours l’esclave de gens qui ne sont pas dignes que leur esclave elle soit. Voilà comment notre John est arrivé à n’avoir plus d’autre plaisir que celui de s’enrhumer au milieu du linge, et de montrer dans cette cour, comme dans cette cour je viens de vous le faire voir moi-même, une existence ruinée qui gonfle le cœur de sa mère ! »

La brave femme montrait la petite croisée d’où l’on pouvait voir son fils inconsolable assis dans le muet bocage ; elle secoua de nouveau la tête et s’essuya les yeux, et le supplia, dans l’intérêt commun des deux jeunes gens, d’employer son influence pour changer le cours de ces tristes événements.

Elle paraissait si sûre de la vérité des faits qu’elle avançait, et ces faits d’ailleurs étaient fondés sur des prémisses si correctes en ce qui concernait les relations de la petite Dorrit avec sa famille, que Clennam ne pouvait pas être certain que Mme Chivery se trompât. Il avait fini par prendre à la petite Dorrit un intérêt si particulier, un intérêt qui tenait, il est vrai, au grossier et vulgaire entourage où elle vivait, mais qui la séparait de cet entourage, qu’il fut désappointé, froissé, presque peiné de croire qu’elle pût aimer le jeune John Chivery s’enrhumant dans un bosquet de son invention, ou quelqu’un qui ressemblât à cet amoureux désespéré. D’un autre côté, en y réfléchissant, il se dit qu’amoureuse ou non de ce guichetier futur, elle n’en était pas moins bonne et moins honnête, que ce serait une faiblesse et une faiblesse injuste de faire d’elle une fée domestique à la condition qu’elle se tiendrait isolée des seules gens qu’elle pût connaître. Pourtant, sa jeunesse et sa légèreté mignonne, ses manières timides, le charme de sa voix et de ses yeux, si prompts à exprimer une émotion, les nombreux rapports sous lesquels la petite Dorrit l’avait intéressé par ses qualités personnelles, et l’énorme différence qu’il y avait entre elle et ceux qui l’entouraient ne s’accordaient pas, disons mieux, étaient en parfait désaccord avec l’idée nouvelle de cette mésalliance de sentiments.

Tout pesé, il promit à la digne Mme Chivery, sans attendre davantage, qu’on pouvait compter qu’il ferait toujours son possible pour assurer le bonheur de Mlle Dorrit, et pour favoriser les vœux de la jeune fille, si cela dépendait de lui, une fois qu’il aurait pu s’en assurer. En même temps, il la mit en garde contre les hypothèses et les apparences, lui enjoignit le silence et le mystère les plus profonds, pour ne pas troubler l’âme de Mlle Dorrit : il lui recommanda surtout, en attendant, de gagner la confiance de son fils et de s’éclairer ainsi sur le véritable état de la situation. Mme Chivery répondit que c’était là une précaution inutile, mais qu’elle essayerait. Elle secoua la tête comme si cet entretien ne lui avait pas apporté toute la consolation qu’elle en attendait, mais elle remercia néanmoins M. Clennam de la peine qu’il avait bien voulu prendre. On se sépara bons amis et Arthur s’éloigna.

Comme la foule de gens qui circulait dans la rue bousculait la foule d’idées qui se croisaient dans sa tête, ces deux foules hétérogènes créant chez lui une grande confusion, il évita le pont de Londres et se dirigea vers le pont suspendu, plus tranquille et moins tumultueux. Il y avait à peine fait un pas, lorsqu’il aperçut la petite Dorrit marchant devant lui. Le temps était beau, il y avait une légère brise et sans doute elle venait de sortir pour prendre l’air sur le pont. Il n’y avait pas plus d’une heure qu’Arthur l’avait laissée dans la chambre du Doyen.

C’est un heureux hasard qui favorisait son désir d’observer la physionomie et les manières de la jeune fille sans que personne fût là pour les gêner. Il hâta le pas ; mais avant qu’il l’eût rejointe elle tourna la tête.

« Est-ce que je vous ai fait peur ? demanda-t-il.

— J’ai cru reconnaître le pas, répondit-elle en hésitant.

— Et l’avez-vous reconnu, petite Dorrit ? Vous ne deviez pourtant guère vous attendre à me rencontrer ?

— Je ne m’attendais à rencontrer personne. Mais quand j’ai entendu marcher derrière moi, il m’a semblé que le pas résonnait… comme le vôtre.

— Allez-vous plus loin ?

— Non, monsieur, je suis seulement venue ici pour prendre l’air. »

Ils se promenèrent ensemble, et la jeune fille retrouva ses manières confiantes et le regarda en face, tandis qu’elle disait après avoir jeté un coup d’œil autour d’elle :

« C’est bien étrange. Peut-être aurez-vous de la peine à comprendre cela. Quelquefois il me semble que c’est presque de l’égoïsme de cœur que de venir me promener ici.

— De l’égoïsme ! Comment cela ?

— Voir la rivière et une si vaste étendue de ciel, et tant d’objets, tant de variété et de mouvement ; puis retourner là-bas et le retrouver lui, dans cette étroite enceinte…

— Oui ! mais vous oubliez qu’en rentrant vous rapportez l’influence et le reflet de ces objets pour l’égayer.

— Croyez-vous ? Je l’espère, mais je crains qu’il n’y ait là dedans plus d’imagination que de réalité, monsieur, et que vous ne me croyiez plus de pouvoir que je n’en ai. Si vous étiez en prison comme lui, croyez-vous que je vous rapporterais revenant de ma promenade, le germe de consolation dont vous parlez ?

— Oui, petite Dorrit, j’en suis sûr. »

À voir le tremblement de ses lèvres et l’ombre d’une grande agitation qui traversa ses traits, Arthur jugea que la petite Dorrit songeait à son père ; il resta quelques instants sans parler, afin de laisser la jeune fille reprendre son sang-froid. La petite Dorrit tremblant à son bras s’accordait moins que jamais avec les hypothèses de Mme Chivery, et pourtant il ne lui paraissait pas impossible qu’il y eût en jeu quelque autre amour à l’horizon, bien loin, bien loin, dans un horizon reculé et sans espoir.

Ils se retournèrent et Clennam lui dit : « Voici venir Maggy ! » La petite Dorrit leva les yeux d’un air étonné et les deux promeneurs se trouvèrent en face de Maggy, qui s’arrêta tout court en les apercevant. Elle était arrivée au trot, si préoccupée et si affairée, qu’elle ne les avait reconnus qu’au moment où ils lui avaient barré le chemin. Mais alors elle fut si saisie de les voir, que son panier en ressentit le contre-coup.

« Maggy, tu m’avais promis de rester près de mon père.

— Et j’y serais restée, petite mère, mais c’est lui qui n’a pas voulu. S’il m’envoie faire une commission, il faut bien que j’y aille ; s’il vient me dire : « Maggy, porte la lettre et reviens vite et, si tu rapportes une bonne réponse, tu auras six pence, » il faut bien que je la porte. Bon Dieu, petite mère, que voulez-vous donc que fasse une pauvre petite fille de dix ans ? Et si M. Tip, rentrant juste au moment où je sors, me dit : « Où vas tu, Maggy ? » et que je lui dise : « Je vais à tel ou tel endroit, » et qu’il me dise : « Tiens, si je profitais de la circonstance ! » et qu’il passe au café pour écrire une lettre et me la donne en me disant : « Porte-la au même endroit, et s’il y a une bonne réponse, tu auras dix pence, » ce n’est pas ma faute, mère ! »

Arthur lut dans les yeux baissés de la petite Dorrit qu’elle devinait à qui les lettres étaient adressées.

« Je vais quelque part ; là ! Voilà où je vais, continua Maggy. Je vais quelque part ; ce n’est pas vous, petite mère, que cela regarde… mais c’est vous, vous savez (s’adressant à Arthur) : vous ferez bien d’aller aussi quelque part, pour que je vous y donne ce que j’ai à vous remettre.

— Nous ne ferons pas tant de cérémonie, Maggy ; donnez-le-moi dit Clennam à voix basse.

— Alors, venez de l’autre côté, répondit Maggy, parlant très haut, mais d’un air de mystère. Petite mère ne devait rien savoir de tout ça, et elle n’en aurait rien su si vous étiez seulement venu quelque part, au lieu de m’ennuyer et de flâner ici ; ce n’est pas ma faute ; il faut bien que je fasse ce qu’on me dit : c’est leur faute, à eux, pourquoi me l’ont-ils dit ? »

Clennam traversa de l’autre côté et parcourut rapidement les deux lettres. Celle du père disait que, se trouvant fort inopinément et pour la première fois de sa vie, trompé par le retard d’un remboursement qu’il attendait de la Cité et sur lequel il avait compté jusqu’au dernier moment, il prenait la plume : car il était privé par la malheureuse circonstance d’une captivité qui durait déjà depuis vingt-trois ans (doublement soulignés), de se présenter en personne, ce qu’autrement il n’aurait pas manqué de faire. Il mettait donc la main à la plume pour prier M. Clennam de lui avancer la somme de trois livres sterling et six shillings, pour laquelle il prenait la liberté de lui remettre d’avance, sous ce pli, son billet. Le fils, dans son épître, écrivait qu’il savait que M. Clennam serait enchanté d’apprendre qu’il avait enfin trouvé un emploi permanent et honorable, avec toutes les chances d’un brillant avenir ; mais que son patron, se trouvant dans l’impossibilité momentanée de payer à son employé un arriéré d’appointements, avait fait un appel à cette généreuse patience dont Tip comptait bien faire preuve envers ses semblables jusqu’à la fin de ses jours ; cet appel, joint à la conduite frauduleuse d’un faux ami et à la cherté des subsistances, menaçait de causer sa ruine prochaine, s’il ne parvenait pas à trouver, avant six heures de cette après-midi, la somme de huit livres sterling. M. Clennam serait charmé d’apprendre que, grâce à l’empressement de plusieurs amis qui avaient dans Tip une confiance sans bornes, il était parvenu à compléter cette somme, à l’exception d’une légère balance d’une livre sterling dix-sept shillings et quatre pence ; l’avance de cet appoint, payable à un mois de vue, aurait pour résultat de sauver Tip d’une ruine complète.

Clennam répondit sur-le-champ à ces lettres avec l’aide de son portefeuille et de son crayon, envoyant au père ce qu’il demandait et s’excusant de ne pouvoir obliger le fils. Il chargea alors Maggy de remettre les réponses et lui donna le shilling dont le mauvais succès de sa commission supplémentaire l’aurait privée sans cela.

Lorsqu’il eut rejoint la petite Dorrit, et qu’ils eurent recommencé à se promener comme auparavant, elle lui dit tout à coup.

« Je crois que je ferais mieux de m’en aller. Je ferais mieux de rentrer chez moi.

— Ne vous chagrinez pas, dit Clennam, j’ai répondu aux lettres. Ce n’était rien. Vous savez ce qu’elles disaient ? Ce n’était rien.

— Mais j’ai peur de le laisser seul, reprit-elle ; j’ai peur de les quitter l’un ou l’autre : je ne suis pas plutôt partie, qu’ils corrompent… sans le vouloir… jusqu’à Maggy.

— C’est une bien innocente commission que celle dont elle s’est chargée, la pauvre femme. Et elle ne vous la cachait que parce qu’elle croyait sans doute vous épargner par là quelque sujet d’inquiétude.

— Oui, je l’espère, je l’espère ; mais je ferais mieux de rentrer chez moi ! Il n’y a pas deux jours que ma sœur me disait que je m’étais tellement habituée à la prison que j’en avais pris le ton et le caractère. Il faut bien que cela soit ; je suis sûre que cela est quand je vois pareilles choses ; c’est là qu’est ma place ; il vaut mieux que j’y reste ; c’est de l’égoïsme de ma part de rester ici lorsque je puis faire le moindre bien là-bas. Adieu, j’aurais bien mieux fait de rester chez moi. »

L’angoisse avec laquelle elle prononça ces paroles, comme si elles s’échappaient violemment de son cœur comprimé, fit presque verser des larmes à Clennam en la regardant et en l’écoutant.

« Ne dites pas chez vous, en parlant de la prison, mon enfant ! Il est toujours pénible de vous entendre lui donner ce nom.

— Mais c’est mon chez moi ! En ai-je un autre ? Pourquoi l’oublierais-je un seul instant ?

— Vous ne l’oubliez jamais, chère petite Dorrit, lorsqu’il s’agit de rendre service.

— Je l’espère, oh ! je l’espère ! Mais il vaut mieux que je ne reste pas ici, j’en serai meilleure, plus soumise, plus heureuse. Ne m’accompagnez pas, je vous prie, laissez-moi aller seule. Adieu, que Dieu vous bénisse ! Merci, merci. »

Il sentit qu’il valait mieux respecter la prière de la petite Dorrit et il ne bougea pas lorsque la frêle et délicate enfant s’éloigna rapidement ; quand elle eut disparu, il se tourna vers la rivière et resta à rêver.

La découverte qu’elle venait de faire de cette correspondance aurait, en tout temps, affligé la petite Dorrit ; mais y aurait-elle, en un autre moment, paru si sensible ?

Non.

Lorsqu’elle avait vu le Doyen mendiant dans son déguisement râpé, et qu’elle avait supplié le visiteur de ne pas lui donner d’argent, elle avait été affligée, mais pas de cette façon-là ; il y avait quelque chose qui l’y avait rendue depuis plus sensible : ne serait-ce pas par hasard qu’elle voyait, en ce moment, quelqu’un dans cet horizon lointain, reculé, sans espérance ? ou bien, n’était-ce qu’un vain soupçon qui était venu à l’esprit de Clennam, en comparant la rivière fangeuse qui passait sous ce pont avec les eaux limpides de la même rivière qui, un peu plus haut, dans son cours, chantait toujours le même air contre la proue du bac : ces eaux dont le courant paisible faisait tant de milles à l’heure, avec des roseaux ici sur leurs rives, plus loin des lis, sans que rien troublât son cours régulier et paisible.

Il rêva à sa pauvre enfant, la petite Dorrit ; il y rêva longtemps, le coude appuyé sur le parapet ; il rêva à elle en rentrant chez lui ; il rêva à elle dans le silence de la nuit ; il rêva à elle quand le jour revint. Et, de son côté, la pauvre enfant, la petite Dorrit rêvait à lui… trop constamment, trop fidèlement !… à l’ombre des murs de la Maréchaussée.




CHAPITRE XXIII.

La machine en mouvement.


M. Meagles s’occupa avec tant d’activité de la négociation que Clennam lui avait confiée, qu’il eut mis bientôt l’affaire en train et vint un jour chez Clennam, à neuf heures du matin, lui faire son rapport.

« Doyce est très flatté de votre bonne opinion, commença-t-il par dire, et désire que vous visitiez la fonderie, afin de juger par vous-même et de vous mettre parfaitement au courant. Il m’a remis les clefs de ses registres et de ses papiers… les voici qui résonnent dans ma poche… et la seule recommandation qu’il m’ait faite est celle-ci : « Je désire que M. Clennam sache tout ce que je sais moi-même des affaires de mes ateliers, car autrement il ne pourrait pas traiter avec moi dans des conditions d’égalité parfaite. Si nous ne parvenons pas à nous entendre, je sais qu’il n’abusera pas de ma confiance. Si je n’avais pas commencé par en être sûr, je n’aurais pas écouté sa proposition. Vous reconnaissez bien là notre homme, n’est-ce pas ?

— En effet. Un caractère très honorable.

— Oh oui, certainement. Sans aucun doute. Excentrique, mais très honorable. Très excentrique aussi pourtant ! Croiriez-vous, Clennam, continua M. Meagles, riant de la bizarrerie de Daniel, que j’ai dû passer toute une matinée avec lui, dans cette cour qui a un nom si drôle… comment donc s’appelle-t-elle ?

— La cour du Cœur-Saignant ?

— Toute une matinée dans la cour du Cœur-Saignant avant de pouvoir le décider à entendre parler de cette association,

— Et pourquoi cela ?

— Je n’ai pas plutôt eu prononcé votre nom, qu’il a refusé net.

— Refusé, parce que c’était moi ?

— Je n’ai pas plutôt eu prononcé votre nom, Clennam, qu’il s’est écrié : « C’est impossible ! — Qu’entendez-vous par là ? lui ai-je demandé. — Vous aurez beau dire, Meagles, c’est impossible. — Pourquoi donc ? » répétais-je. Vous ne croiriez pas, Clennam, poursuivit M. Meagles, riant intérieurement, qu’il s’est trouvé que c’était impossible parce que vous et lui, en vous promenant ensemble jusqu’à Twickenham, vous aviez entamé une conversation amicale dans le courant de laquelle Doyce vous avait parlé de son intention de prendre un associé, supposant dans ce moment-là que vous ne pouviez pas prendre cela pour vous, parce qu’il vous croyait déjà pourvu et nanti d’un établissement aussi solide que la cathédrale de Saint-Paul. « Maintenant, monsieur Clennam, me dit Daniel, si je donnais suite à sa proposition, pourrait voir un dessein astucieux et des motifs intéressés dans ce qui n’était qu’une franche et amicale causerie, et je ne peux pas m’exposer à un pareil soupçon : je suis beaucoup trop fier pour vouloir en courir le risque. »

— Ma foi ! je serais tout aussi disposé à soupçonner…

— Parbleu ! interrompit M. Meagles. C’est ce que je lui ai dit. Mais il m’a fallu toute une matinée pour vaincre ses scrupules, et je doute qu’un autre homme que moi (il m’aime depuis si longtemps !) eût réussi seulement à les ébranler ; enfin, c’est bon. Cet obstacle excentrique une fois surmonté, le voilà qui stipule qu’avant de vous en reparler, j’examinerai les livres de comptabilité afin de me former moi-même une opinion. Je me mets donc à examiner les livres et je forme mon opinion. « Est-elle pour ou contre, en somme ? me demande Daniel. — Pour, lui dis-je. — Alors, me dit-il, vous pouvez maintenant, mon digne ami, fournir à M. Clennam les moyens de se former une opinion à son tour. Et pour lui permettre de le faire en toute liberté, sans craindre mon influence, je vais quitter la ville pour huit jours. » Et il est parti, ajouta M. Meagles. Comment trouvez-vous la conclusion ? N’est-ce pas que c’est drôle ?

— Il me laisse en partant, je l’avoue, une idée très élevée de sa candeur et de…

— De sa bizarrerie, interrompit M. Meagles. Je le crois sans peine. »

Ce n’était pas précisément le mot que Clennam avait sur le bout de la langue, mais il ne voulut pas reprendre son excellent ami.

« Et maintenant, ajouta M. Meagles, vous pouvez commencer votre examen dès que cela vous conviendra. Je me suis chargé de vous expliquer tout ce qui pourrait avoir besoin d’explication, mais dans les termes de la plus stricte neutralité, sans rien faire de plus. »

Ils se rendirent cette après-midi même à la cour du Cœur-Saignant, pour commencer leur enquête. Les yeux exercés d’un homme d’affaires ne pouvaient tarder à découvrir certaines petites excentricités dans la façon dont M. Doyce tenait ses comptes, mais elles impliquaient toutes quelque manière ingénieuse de simplifier ou d’abréger un calcul difficile. On voyait aussi qu’il y avait un arriéré de besogne et que Doyce avait en effet besoin de quelqu’un pour l’aider à donner plus de développement à ses affaires ; mais le résultat de chacune de ses entreprises depuis un grand nombre d’années était clairement indiqué et facile à établir. On n’avait rien fait en prévision du présent examen ; tous les comptes se montraient dans leur simplicité, en habit de travail, et dans un ordre brut, qui dénotait une probité de premier jet. L’écriture des nombreux calculs et des nombreuses entrées (c’était celle de Doyce) aurait pu être plus belle, et peut-être aurait-on pu désirer un peu plus de précision dans la forme ; mais tout était aussi clair que possible et allait droit au but. Arthur pensa que bien des travaux beaucoup mieux élaborés pour faire de l’effet (tels par exemple que les registres du ministère des Circonlocutions) étaient bien moins utiles, attendu qu’on s’appliquait avant tout à les rendre inintelligibles.

Au bout de trois ou quatre jours d’un examen assidu, Clennam possédait tous les renseignements essentiels. M. Meagles se trouvait toujours à portée, prêt à éclairer les endroits obscurs au moyen de la brillante petite lampe de sûreté qui faisait pendant à ses balances et à sa pelle. Ils convinrent entre eux de la somme qu’il serait juste d’offrir pour obtenir une part égale dans les affaires, puis M. Meagles décacheta un papier où Daniel Doyce avait fixé le chiffre auquel il l’évaluait lui-même ; ce chiffre était plutôt un peu moins élevé que celui de M. Meagles. De façon que lorsque Daniel revint, il trouva l’affaire pour ainsi dire conclue.

« Et je puis maintenant vous avouer, monsieur Clennam, dit-il avec une cordiale poignée de main, que j’aurais pu chercher un associé bien loin et bien longtemps sans en trouver un qui me convînt mieux.

— Et je puis en dire autant, répondu Clennam.

— Et je puis vous dire à tous les deux, ajouta M. Meagles, que les deux font la paire. Vous, Clennam, imposez-lui pour frein votre bon sens, et vous, Daniel, occupez-vous de la fonderie avec votre…

— Défaut de bon sens ? suggéra Daniel avec son calme sourire.

— Appelez-le comme cela, si vous voulez… mais enfin, de cette façon, chacun de vous sera la main droite de l’autre. Et sur ce, voici ma main droite que je vous tends à tous les deux en ma qualité d’homme pratique. »

L’association fut consommée en moins d’un mois. Elle ne laissait à Arthur comme fortune personnelle qu’une somme d’environ deux ou trois cents livres sterling ; mais elle lui ouvrait une carrière active et pleine d’avenir. Les trois amis dînèrent ensemble pour fêter cet heureux événement ; les ouvriers de la fabrique, avec leurs femmes et leurs enfants, eurent congé et furent du dîner ; la cour du Cœur-Saignant elle-même eut à dîner ce jour là et fut rassasiée de viande. Deux mois s’étaient à peine écoulés que déjà la cour du Cœur-Saignant était redevenue si familière avec les repas insuffisants, qu’on y avait oublié ce festin exceptionnel comme une tradition des temps jadis ; il n’y avait déjà plus rien de nouveau dans l’association que l’inscription peinte sur les montants de la porte, DOYCE ET CLENNAM ; enfin il semblait à Clennam lui-même qu’il y avait des années qu’il avait un intérêt dans la maison.

Le petit bureau réservé pour son propre usage était un vitrage situé au bout d’un long atelier peu élevé, rempli de bancs, d’étaux, d’outils, de courroies et de roues, que la machine à vapeur faisait mouvoir et tourner d’un air si furieux, qu’on eût dit qu’atteintes de la monomanie du suicide elles se donnaient pour mission de réduire toutes les affaires de la maison en poussière et de mettre la fabrique elle-même en capilotade. De grandes trappes pratiquées dans le plancher et dans le plafond pour faire communiquer l’atelier d’en haut avec celui d’en bas formaient, dans cette perspective, une sorte de puits lumineux qui rappelait à Arthur un vieux livre d’images de son enfance, où des rayons semblables étaient témoins du meurtre d’Abel. Les bruits de la fabrique étaient suffisamment éloignés et séparés du bureau de Clennam pour n’y arriver que comme un bourdonnement incessant mêlé de cliquetis et de coups périodiques. Les visages et les vêtements des travailleurs étaient noircis par la limaille de fer ou d’acier qui dansait sur chaque banc et sortait de chaque crevasse entre les planches. On arrivait dans l’atelier par un escalier en bois qui communiquait avec la cour extérieure, et servait de hangar à la grande meule sur laquelle on repassait les outils. Aux yeux de Clennam, toute la fabrique avait un air à la fois fantastique et pratique qui fut pour lui un changement agréable ; et, chaque fois qu’il levait les yeux de la première tâche qu’il s’était imposée (celle de mettre en ordre une masse de documents commerciaux), il regardait cet ensemble d’activité avec un sentiment de plaisir tout nouveau pour lui.

Un jour qu’il levait ainsi les yeux, il fut tout étonné de voir un chapeau de femme gravir péniblement les marches de l’escalier de bois ou, pour mieux dire, de l’échelle en question. Cette apparition inattendue fut suivie d’un autre chapeau féminin. Il reconnut alors que la première de ces deux coiffures se trouvait sur la tête de la tante de M. Finching et l’autre sur la tête de Flora, qui semblait avoir eu assez de peine à faire gravir à son héritage un si rude escalier.

Quoiqu’il ne fût pas précisément ravi à la vue de ces visiteurs, Clennam s’empressa d’ouvrir la porte de son bureau et de dégager les deux femmes des embarras de l’atelier : sauvetage d’autant plus nécessaire que la tante de M. Finching avait déjà trébuché sur je ne sais quel obstacle et menaçait l’invention de la vapeur avec un cabas rocailleux qu’elle tenait à la main.

« Bonté divine ! Arthur… je devrais dire M. Clennam, c’est bien plus convenable… quelle ascension pour monter jusqu’ici ! et comment parviendrons-nous jamais à redescendre sans un de ces appareils à l’usage des pompiers dans les incendies ? Et la tante de M. Finching qui a glissé entre les marches et s’est meurtrie partout ! Et dire que vous voilà dans les machines et la fonderie sans jamais avoir daigné nous en prévenir ! »

Ainsi parla Flora tout essoufflée, pendant que la tante de M. Finching frottait ses estimables chevilles avec le bout de son parapluie en lançant dans le vide des regards vindicatifs.

« C’est bien mal de votre part de n’être jamais venu nous revoir depuis votre visite de retour, bien que nous ne pussions pas naturellement nous attendre à ce que notre maison eût encore quelque attrait pour vous et qu’il soit bien évident que vous passez votre temps plus agréablement ailleurs… À propos est-elle brune ou blonde ? a-t-elle des yeux bleus ou noirs ? je ne serais pas fâchée de le savoir. Dans tous les cas, je suis bien sûre d’avance qu’elle doit former avec moi un contraste frappant sous tous les rapports, car je ne suis bonne qu’à faire une déception ; je le sais parfaitement bien, et vous avez sans doute mille fois raison de lui être dévoué de cœur… mais qu’est-ce que je dis ? Arthur, n’y faites pas attention : je ne sais pas moi-même ce que je veux dire, ma parole d’honneur ! »

Clennam avança des chaises pour les deux dames : Flora se laissa tomber sur la sienne, en décochant contre Arthur une de ses œillades d’autrefois.

« Et penser que vous voilà devenu Doyce et Clennam ! continua l’intarissable Flora ; qui donc peut être ce Doyce ? un homme charmant sans doute ? peut-être marié ? ou peut-être a-t-il une fille ? franchement n’en a-t-il pas une ? Alors l’association se comprend, on devine tout ; au reste je ne vous demande pas de confidence : je sais bien que je n’ai plus aucun droit de vous adresser ces questions, il y a si longtemps que la chaîne d’or, jadis forgée pour nous, est rompue ! et cela devait être. »

Flora posa tendrement la main sur celle d’Arthur et tira de son vieux carquois encore une des œillades de sa jeunesse.

« Cher Arthur… ce que c’est que la force de l’habitude ! M. Clennam serait, de toutes manières, plus délicat et mieux adapté aux circonstances actuelles… je dois vous prier d’excuser la liberté que j’ai prise de venir vous déranger, mais j’ai pensé qu’un passé à jamais flétri pour ne plus refleurir m’autorisait à me présenter ici avec la tante de M. Finching pour vous offrir mes félicitations et mes vœux. Cela vaut beaucoup mieux que la Chine, assurément : c’est beaucoup plus près, sans compter que cela vous met dans une position beaucoup plus élevée !

— Je suis très heureux de vous voir, dit Clennam, et je vous remercie bien sincèrement, Flora, de votre bon souvenir.

— Je ne puis toujours pas vous en dire autant, répondit Flora, car j’aurais pu être morte et enterrée vingt bonnes fois, à de longs intervalles, avant que vous eussiez réellement songé à moi ou à rien de pareil ; eh bien, malgré ça, je viens vous présenter une dernière remarque, vous donner une dernière explication.

— Ma chère madame Finching…, fit d’un ton de remontrance Arthur effrayé.

— Oh ! pas ce nom désagréable, dites Flora !

— Flora, est-ce bien la peine de rentrer dans de nouvelles explications ? Je vous assure que c’est tout à fait inutile. Celles que vous m’avez données m’ont satisfait, entièrement satisfait. »

La tante de M. Finching causa alors une diversion en faisant cette terrible et inexorable observation :

« Il y a des bornes milliaires tout le long de la route de Douvres ! »

La tante de M. Finching mit tant de haine pour le genre humain en général dans la vivacité avec laquelle elle lança ce projectile, que Clennam ne savait pas trop comment s’en défendre, d’autant plus qu’il avait tout d’abord été fort troublé par la visite dont l’honorait cette vénérable dame, qui ne cachait pas l’exécration que lui inspirait son hôte. Il ne put s’empêcher de la regarder d’un air déconcerté, tandis qu’elle respirait l’amertume et le mépris, regardant devant elle à une distance de plusieurs milles. Cependant Flora accueillit la réminiscence géographique de la tante de M. Finching, comme si cette dame eût fait une observation pleine de charme et d’à-propos, remarquant d’un ton approbateur que la tante de M. Finching était une femme très énergique. Encouragée par cet éloge ou poussée par sa vive indignation, cette illustre dame ajouta alors : « Qu’il vienne s’y frotter, s’il l’ose ! » Et, par un mouvement saccadé de son ridicule rocailleux (cet ornement était d’une certaine ampleur et d’une apparence fossile), elle indiqua que Clennam était l’infortuné personnage auquel s’adressait ce défi.

« Je vous disais donc, reprit Flora, que je désire vous présenter une dernière remarque, vous donner une dernière explication. La tante de M. Finching et moi nous ne serions pas venues vous déranger durant vos heures de bureau, M. Finching ayant lui-même été dans les affaires ; car, bien qu’il fût dans le commerce des vins, les affaires n’en sont pas moins des affaires, quelque nom qu’on leur donne, et les habitudes des hommes affairés sont toujours les mêmes, témoin M. Finching, dont les pantoufles se trouvaient toujours sur le paillasson à six heures moins dix de l’après-midi, et les bottes auprès du feu à huit heures moins dix du matin, à la minute, par tous les temps, jour ou non. Nous ne vous aurions donc pas dérangé sans un motif dont l’intention me fait espérer qu’il ne peut manquer d’être bien accueilli, Arthur… M. Clennam serait beaucoup plus convenable, il est même probable que je devrais dire Doyce et Clennam.

— Ne vous excusez pas, je vous en prie, supplia Clennam, vous êtes toujours la bienvenue.

— C’est très poli à vous de me dire cela, Arthur… je ne peux pas me rappeler M. Clennam avant que l’autre nom me soit échappé ; ce que c’est que la force de l’habitude, quand elle remonte à des jours à jamais envolés ; cela est si vrai que, bien souvent, au milieu de la nuit silencieuse, avant que le sommeil ait enveloppé les gens, la mémoire fidèle réveille dans leur esprit la joie des jours passés[18]… oui, c’est très poli de votre part, mais plus poli que sincère, je le crains, car d’aller vous mettre dans les machines et la fonderie sans seulement envoyer une ligne ou une carte à papa… je ne parle pas de moi, quoiqu’il y ait eu un temps où… mais ce temps-là n’est plus, et la triste réalité a… miséricorde ! voilà que je recommence, ne faites pas attention… mais enfin cela a bien l’air d’un oubli de votre part, vous l’avouerez. »

Les virgules mêmes de Flora paraissaient avoir pris la fuite à cette occasion, pour l’éviter plus vite ; car son style oratoire était encore plus décousu et plus rapide que lors de la précédente entrevue.

« Et pourtant, continua-t-elle avec volubilité, on ne devait pas s’attendre à autre chose, et pourquoi s’attendrait-on à autre chose, pourquoi en serait-il autrement ? Je sais bien que pour moi je suis loin de vous blâmer, loin de blâmer qui que ce soit, lorsque votre maman et mon papa nous ont tant tourmentés et ont brisé la corde… je veux dire le lien doré ; mais vous savez aussi bien que moi ce que je veux dire, et si vous ne le savez pas, vous ne perdez pas grand’chose, et j’oserais même ajouter que cela vous est bien égal… lorsqu’ils ont brisé le lien doré qui nous unissait et nous ont jetés dans des accès de fièvres convulsives, sur le canapé, presque étouffés… du moins en ce qui me concerne, tout fut changé, et lorsque j’ai accepté la main de M. F… je sais bien que je l’ai fait les yeux ouverts, mais il était si tourmenté et si triste, qu’il a fait dans son égarement des allusions à la Tamise et à une huile de quelque chose qu’il irait prendre chez le pharmacien : j’ai donc fait pour le mieux…

— Ma bonne Flora, nous sommes déjà convenus de cela. Vous avez très bien fait.

— Il est parfaitement clair que vous en êtes convaincu, répliqua Flora, car vous prenez la chose si froidement, que si je n’avais pas su que vous étiez allé en Chine, j’aurais cru que vous reveniez plutôt des régions polaires ; cher monsieur Clennam, vous avez raison après tout, je ne puis vous blâmer, mais, pour en revenir à Doyce et Clennam, comme les propriétés de papa se trouvent par ici, nous avons tout appris par Pancks, car sans lui nous n’en aurions jamais su un mot, j’en suis persuadée.

— Non, non, ne dites pas cela.

— Ce serait une faiblesse de ne pas le dire, Arthur… Doyce et Clennam (j’aime mieux ça : cela coule plus facilement et froisse moins mes sentiments que M. Clennam tout court) : lorsque je le sais et que vous le savez aussi sans pouvoir le nier.

— Mais je le nie, Flora ; je n’aurais pas tardé à vous faire uns visite amicale.

— Ah ! dit Flora hochant la tête, comptons là-dessus ! Et puis encore une œillade. Cependant, lorsque Pancks nous l’a annoncé, je me suis décidée à venir vous voir avec la tante de M. F… parce que quand papa… c’était bien avant cela… a prononcé son nom et m’a dit que vous vous intéressiez à elle, je lui ai dit tout de suite : Bonté divine ! et pourquoi ne pas la faire venir chez nous lorsqu’il y a de l’ouvrage à faire au lieu de le donner au dehors ?

Elle ? observa Clennam, qui n’y comprenait plus rien du tout, entendez-vous par là la tante de monsi…

— Oh ! par exemple ! Arthur… Doyce et Clennam s’accorde décidément mieux avec mes vieux souvenirs que Clennam tout court… qui donc a jamais songé à donner de l’ouvrage à la tante de M. Finching et à la prendre en journée ?

— La prendre en journée ! Il s’agit donc de la petite Dorrit ?

— Certainement, répondit Flora, et de tous les noms étranges que j’ai jamais entendus, celui-là est bien le plus étrange : il me rappelle la campagne, une chaumière retirée, un tourniquet sur la route, le nom d’un poney favori ou d’un jeune chien ou d’un oiseau ou de quelque chose de chez le grainetier, qu’on met dans une plate-bande ou dans un pot et qui sort de terre tout panaché.

— Alors, Flora, dit Arthur prenant tout à coup un intérêt très vif à la conversation, M. Casby a donc été assez bon pour vous parler de la petite Dorrit ? Qu’est-ce qu’il vous en a dit ?

— Oh ! vous savez comme est papa, répondit Flora, et combien il est agaçant quand il se tient en toute majesté au coin du feu, à tourner les pouces l’un autour de l’autre, au point de vous donner le vertige, si on le regarde trop longtemps, il m’a dit en causant de vous… je ne sais pas qui a commencé à parler de vous, Arthur (Doyce et Clennam), mais je suis sûre que ce n’est pas moi, ou du moins je l’espère, et vraiment il faut que vous m’excusiez de ne pas vous en avouer davantage…

— Sans doute, dit Arthur, de tout mon cœur.

— Vous êtes bien prompt à m’excuser, dit Flora avec une petite moue, supprimant tout à coup un air de timidité modeste : ce que je puis toujours vous avouer, c’est que papa m’a dit que vous lui aviez parlé de la petite avec beaucoup d’intérêt et que je lui ai répondu ce que je viens de vous dire, et voilà tout.

— Voilà tout ? répéta Arthur un peu désappointé.

— Excepté que lorsque Pancks nous a raconté que vous vous étiez embarqué dans la ferraille et nous l’a bien certifié, car nous ne voulions pas le croire, j’ai dit à la tante de M. Finching que nous viendrions vous demander s’il serait agréable à tout le monde que la petite fût employée chez nous quand on aura besoin d’elle, car je sais qu’elle va souvent chez votre maman et je sais aussi que votre maman est très irritable, Arthur (Doyce et Clennam), sans cela je n’aurais jamais épousé M. Finching, et peut-être à cette heure je serais… Mais voilà que je recommence encore à dire des folies…

— C’est très obligeant de votre part, Flora, d’avoir pensé à me rendre ce petit service. »

La pauvre Flora répondit avec une sincérité toute naturelle, qui lui allait mieux que ses plus jeunes œillades, qu’elle était heureuse de voir qu’elle lui eût fait plaisir. Elle le dit avec tant de cœur, que Clennam aurait donné beaucoup pour retrouver la Flora d’autrefois, si elle pouvait se résoudre à dépouiller son masque de sirène.

« Je crois, Flora, dit-il, que l’occupation que vous pourrez donner à la petite Dorrit et la bienveillance que vous pourrez lui témoigner…

— Oui, et vous pouvez compter que je lui en témoignerai, interrompit vivement Flora.

— J’en suis sûr… lui seront très utiles et très nécessaires ; je ne me crois pas le droit de vous dire ce que je sais sur son compte, car on me l’a confié dans des circonstances qui m’obligent à garder le silence. Mais je prends à ce frêle petit être un intérêt, et j’ai pour elle un respect que je ne saurais exprimer. Sa vie a été une vie d’épreuves, de dévouement, de bonté simple et tranquille, plus que vous ne sauriez vous l’imaginer. Je ne puis songer à elle, encore moins parler d’elle sans me sentir ému. Que ce sentiment vous fasse deviner ce que je voudrais pouvoir vous dire et recommande cette jeune fille à votre amitié avec mes remerciements. »

Il tendit tout franchement encore la main à la pauvre Flora ; mais cette fois encore la pauvre Flora ne sut pas l’accepter tout franchement comme elle était offerte ; elle trouva sans doute que cette main donnée à cœur ouvert était trop peu de chose, et voulut, comme autrefois, l’assaisonner d’un peu d’intrigue et de mystère. À son grand ravissement et à la grande consternation de Clennam, elle la couvrit d’un coin de son châle avant de la prendre ; puis, levant les yeux vers l’entrée du bureau et apercevant deux personnes qui s’approchaient, elle cria, enchantée de cet incident romanesque : « Papa ! chut, Arthur, au nom du ciel ! » et regagna son siège d’un pas chancelant, imitant à merveille la démarche d’une vestale en flagrant délit, qui va se trouver mal.

Cependant le Patriarche voguait d’un air paterne, à la suite de Pancks, vers le bureau de Clennam ; Pancks lui ouvrit la porte, le remorqua jusqu’au milieu de la chambre, puis se mit à l’ancre dans un coin.

« J’ai appris de Flora, dit le Patriarche avec son sourire bénévole, qu’elle comptait vous faire une visite, et, comme je sortais, j’ai songé à venir aussi, à venir aussi. »

L’air de sagesse patriarcale qu’il donna à cette déclaration (qui n’avait rien de bien profond en elle-même), au moyen de ses yeux bleus, de sa tête brillante et de ses longs cheveux blancs, était bien fait pour produire une vive impression. Elle paraissait digne de figurer parmi les plus nobles sentiments énoncés par les meilleurs d’entre les hommes. De même, lorsqu’il dit à Clennam, en acceptant le fauteuil qu’on lui offrait : « Et vous voilà de nouveau dans les affaires, monsieur Clennam ? Je vous souhaite bien du succès, monsieur, bien du succès ! » On aurait dit qu’il venait de faire des prodiges de bienveillance.

« Mme Finching vient de me dire, monsieur, dit Arthur, après avoir présenté ses devoirs (la veuve de M. Finching protesta par un geste contre l’emploi de ce nom respectable), qu’elle compte employer de temps en temps la jeune couturière que vous avez recommandée à ma mère, et je viens de l’en remercier. »

Le Patriarche tournant vers Pancks sa tête hébétée, le remorqueur serra le carnet qu’il était en train de consulter, pour venir au secours du navire embourbé.

« Vous ne l’avez pas recommandée, vous savez, dit Pancks ; vous ne le pouvez pas, vous ne la connaissez ni d’Ève ni d’Adam ; on vous a dit le nom de cette couturière et vous l’avez fait circuler ; voilà tout ce que vous avez fait.

— Eh bien ! remarqua Clennam, comme elle est digne de toutes les recommandations, cela revient au même.

— Vous êtes heureux qu’elle se conduise bien, dit Pancks, continuant à parler au Patriarche, mais on n’aurait rien à vous reprocher si elle se conduisait mal. Vous n’aviez pas à vous faire honneur de sa bonne conduite, mais on n’aurait pas eu à vous blâmer si elle en avait tenu une mauvaise. Vous n’avez pas répondu d’elle ; vous ne la connaissiez pas du tout.

— De sorte que la famille de cette jeune fille vous est tout à fait inconnue ? dit Clennam, lançant cette question au hasard.

— Sa famille ? répliqua l’interprète Pancks. Comment connaîtriez-vous sa famille ? Vous n’en avez jamais entendu parler. Vous ne pouvez pas connaître des gens dont vous n’avez jamais entendu parler ? c’est évident ! »

Pendant tout ce dialogue, le Patriarche assis souriait d’un air serein, faisant un signe de tête affirmatif ou négatif, mais toujours bénévole, selon que Pancks disait oui on non.

« Quant à donner des renseignements sur les gens, continua le remorqueur, vous savez ce qu’en vaut l’aune et vous vous dites : C’est une farce que les renseignements ! Voyez vos locataires de la cour du Cœur-Saignant ; ils sont tous prêts à donner de bons renseignements les uns sur les autres, si vous vouliez les écouter. Mais à quoi bon ? Il n’y a pas plus d’avantage à se voir flouer par deux personnes que par une ; c’est bien assez d’une. Un individu insolvable vous présente pour caution un autre individu insolvable. C’est absolument comme si un invalide avec deux jambes de bois venait vous présenter un autre invalide avec deux jambes de bois pour vous garantir que les jambes de son camarade sont des jambes naturelles. Ni l’un ni l’autre n’en devient plus ingambe pour cela. Et quatre jambes de bois sont plus embarrassantes que deux, quand vous en auriez trop d’une seule. »

Le remorqueur s’arrêta en pouffant, comme s’il laissait échapper un peu de vapeur.

Le silence momentané qui s’ensuivit fut interrompu par la tante de M. Finching, qui s’était tenue toute roide sur sa chaise, dans un état voisin de la catalepsie, depuis sa dernière remarque. À la suite d’un violent tressaillement, bien fait pour produire un effet très vif sur les nerfs d’un étranger, elle éjacula avec une animosité incroyable la déclaration suivante :

« Vous ne sauriez fabriquer une tête à cervelle avec une boule de cuivre creux. Vous n’auriez pas pu le faire lorsque votre oncle Georges était vivant ; comment voudriez-vous le faire maintenant qu’il est mort ? »

M. Pancks répondit immédiatement avec son calme habituel :

« En vérité, madame ? Vous m’étonnez ! »

Mais, nonobstant ce trait de présence d’esprit, le discours de la tante de M. Finching eut pour résultat d’attrister la société : d’abord parce qu’il était évident que c’était à la tête inoffensive de Clennam que cette dame s’en prenait, et ensuite parce que personne ne pouvait deviner quel était cet oncle Georges dont il s’agissait, ni quel était le revenant qu’elle évoquait sous ce nom mystérieux.

Flora remarqua donc, d’un ton qui annonçait qu’elle était fière de son héritage, que la tante de M. Finching semblait très animée aujourd’hui et qu’ils feraient bien de partir ; mais la tante de M. Finching était si mal montée qu’elle prit cette proposition en fort mauvaise part, à la grande surprise de Flora, et déclara qu’elle ne partirait pas, ajoutant à cela diverses expressions injurieuses :

« S’il (ce pronom démonstratif désignait trop clairement Arthur) veut se débarrasser de moi, qu’il me flanque par la croisée ! Je voudrais bien l’y voir ! Qu’il y vienne ! »

Dans cette position critique, M. Pancks, toujours à la hauteur des circonstances quand il s’agissait de surmonter les difficultés qui pouvaient survenir dans les eaux du Patriarche, mit son chapeau, ouvrit tout doucement la porte du bureau, et sortit pour y rentrer sans bruit un moment après, imprégné d’une fraîcheur artificielle qui pouvait faire croire qu’il venait de passer plusieurs semaines à la campagne.

« Eh ! mais, madame, quelle agréable surprise ! s’écria Pancks. Est-ce bien vous que je retrouve ici ? Comment vous portez-vous, madame ? Vous êtes belle comme un astre aujourd’hui ! Je suis ravi de vous voir. Veuillez me donner le bras, madame, nous allons faire une petite promenade ensemble, si vous voulez me permettre de vous servir de cavalier. »

Et sur ce, Pancks reconduisait la tante de M. Finching jusqu’au bas de l’escalier avec beaucoup de galanterie et de succès. Le patriarcal M. Casby se leva alors, ayant l’air d’avoir fait tout cela lui-même, et suivit avec une expression de bonté ineffable, laissant derrière lui sa fille, qui, au moment de s’éloigner à son tour, avait encore saisi cette occasion pour glisser à l’oreille de son ex-soupirant, d’une voix mystérieuse, qu’ils avaient bu jusqu’à la lie la coupe de la vie, et pour insinuer vaguement que c’était feu M. Finching qui se trouvait au fond de cette coupe amère.

Resté seul, Arthur Clennam sentit se réveiller en lui ses premières inquiétudes relativement à sa mère et à la petite Dorrit, et repassa dans son esprit ses anciens doutes et ses anciens soupçons. Tandis qu’il y rêvait nonchalamment, tout en s’occupant de ses comptes, une ombre qui se projeta sur ses papiers lui fit lever la tête pour en chercher la cause. La cause était M. Pancks. Le chapeau rejeté sur les oreilles comme si ses cheveux roidis se fussent redressés ainsi que des ressorts pour repousser leur coiffure, avec des points d’interrogation dans ses petits yeux de jais, les doigts de la main droite dans sa bouche afin de se mordre les ongles, et les doigts de la main gauche tenus en réserve dans une des poches pour une autre occasion, M. Pancks projetait son ombre sur les registres et les papiers à travers les vitres du bureau.

M. Pancks demanda avec un petit geste de sa tête noire, s’il pouvait rentrer. Clennam répondit par un signe de tête affirmatif. M. Pancks arriva en soufflant, fit voile vers le pupitre de Clennam, y amarra ses coudes et commença la conversation par un reniflement et un ronflement.

« La tante de M. Finching est plus calme, j’espère ? demanda Clennam.

— Oui, oui, monsieur.

— J’ai le malheur d’avoir excité dans l’esprit de cette dame une animosité extrême. Savez-vous pourquoi ?

— Le sait-elle elle-même ?

— Je présume que non.

— Je le présume aussi. »

Pancks prit son carnet, l’ouvrit, le referma, le laissa tomber dans son chapeau posé à côté de lui sur le bureau et contempla le fond du chapeau : tout cela d’un air très réfléchi.

« M. Clennam, dit-il enfin, j’ai besoin de renseignements.

— Au sujet de la fonderie ?

— Non, répondit Pancks.

— Alors sur quoi, M. Pancks ? Est-ce bien à moi que vous voulez demander ces renseignements ?

— Oui, monsieur, oui, c’est bien à vous que je veux les demander, dit Pancks, si toutefois je puis vous décider à me les donner, A, B, C, D, DA, DE, DI, DO. Ordre alphabétique, Dorrit. Voilà le nom, monsieur. »

M. Pancks se livra de nouveau à ce reniflement spécial qui n’appartenait qu’à lui, et continua à se repaître des ongles de sa main droite, Arthur le regarda d’un air scrutateur et Pancks lui répondit par un regard pareil.

« Je ne vous comprends pas, M. Pancks.

— C’est à propos de ce nom que je voudrais des renseignements.

— Et quels renseignements demandez-vous ?

— Tous ceux que vous pouvez et voudrez me donner. »

Le remorqueur ne laissa pas échapper ce sommaire assez complet de ce qu’il tenait à savoir sans quelques ronflements pénibles.

« Voilà, par exemple, une singulière visite, M. Pancks. Il me semble assez extraordinaire que vous veniez vous adresser à moi pour cela.

— Il est possible que ce soit extraordinaire, répliqua Pancks. Mais cela n’empêche pas que ce peut être une affaire. Bref, c’est une affaire. Je suis un homme d’affaires. Qu’ai-je à faire dans ce monde si ce n’est de m’occuper d’affaires ? Rien. »

Clennam examina la physionomie de son interlocuteur, se demandant encore une fois si ce personnage sec et dur parlait sérieusement. La figure qu’il avait sous les yeux était aussi sale et aussi mal rasée que jamais, aussi inquiète et aussi éveillée que jamais, et Arthur n’y découvrit rien qui trahît la raillerie secrète qu’il avait cru entendre percer dans la voix de Pancks.

« D’abord, continua Pancks, pour qu’il n’y ait point de méprise sur cette affaire, je vous dirai que mon propriétaire n’y est pour rien.

— Est-ce M. Casby que vous désignez ainsi ? »

Pancks fit un signe de tête affirmatif et reprit :

« Mon propriétaire n’y est pour rien. Je n’empêche pas les suppositions, vous pouvez supposez, si vous le voulez, que chez mon propriétaire j’ai entendu prononcer un nom… le nom d’une jeune personne à laquelle M. Clennam désire rendre service. Supposez que ce nom ait été donné à mon propriétaire par Plornish. Supposez que je sois allé chez Plornish. Supposez que j’aie demandé des renseignements à Plornish en lui disant qu’il s’agit d’une affaire. Supposez que Plornish, bien qu’il doive un arriéré de six semaines de loyer à mon propriétaire, me refuse ces renseignements. Supposez que Mme Plornish refuse également. Supposez que tous les deux me renvoient à M. Clennam. Supposez que tout cela soit arrivé.

— Eh bien ?

— Eh bien, répondit Pancks, supposez que je vienne trouver M. Clennam. Supposez que je sois devant lui. »

Là-dessus, avec ses cheveux redressés sur toute la surface de sa tête comme des dents de fourche, et sa respiration rapide et bruyante, Pancks l’Affairé recula d’un pas, et en style de littérature maritime, vira de bord vent arrière, pour mieux mettre en relief toute la sale surface de sa coque, puis redonna de l’avant et dirigea ses yeux perçants alternativement du fond du chapeau où se trouvait le carnet, au visage de M. Clennam.

« Monsieur Pancks, sans vouloir pénétrer le fond du mystère, je serai aussi franc que possible. Permettez-moi de vous adresser deux questions. Premièrement….

— Bon ! interrompit Pancks, élevant son sale index à l’ongle rongé. Je devine ! Quel est votre motif hein ?

— Justement.

— Mon motif est bon, ne concerne en rien mon propriétaire, il ne peut pas s’expliquer pour le moment ; il paraîtrait ridicule en ce moment, mais il est bon, et implique le désir de rendre service à la jeune personne du nom de Dorrit, répondit Pancks, l’index toujours levé en signe d’avertissement. Vous ferez aussi bien d’admettre tout de suite que le motif est bon.

— En second et dernier lieu, que voulez-vous savoir ? »

M. Pancks, qui avait repêché son carnet dans son chapeau avant que Clennam lui eût adressé cette question, le mit dans sa poche de côté, boutonna soigneusement son habit, regardant son interlocuteur bien en face tout le temps, et répondit avec un ronflement et un reniflement :

« Je veux tous les renseignements supplémentaires qu’il est possible d’obtenir.

Clennam ne put réprimer un sourire, tandis que le petit remorqueur haletant, si utile au lourd navire patriarcal, attendait et cherchait une occasion pour tomber sur son ennemi et lui dérober tous les renseignements dont il avait besoin, avant que celui-ci songeât à résister à cette attaque imprévue : il remarqua en même temps dans l’empressement de Pancks une certaine nuance qui éveilla dans son esprit une foule d’hypothèses étonnées. Après avoir réfléchi un peu, il résolut de donner au remorqueur du Patriarche les principaux renseignements qu’il se croyait le droit de lui communiquer, sachant fort bien que M. Pancks, s’il ne les obtenait pas de lui, s’arrangerait pour se les procurer ailleurs.

Après avoir prié M. Pancks de ne pas oublier premièrement la déclaration volontaire par laquelle il avait débuté que son propriétaire n’était pour rien là dedans ; secondement que sa curiosité était dirigée par de bonnes intentions (double déclaration que ce petit charbonnier de Pancks s’empressa de confirmer chaleureusement), Clennam lui dit franchement qu’il ne savait rien de la généalogie des Dorrit ni des endroits qu’ils avaient pu habiter autrefois et que tout ce qu’il pouvait lui apprendre, c’est que la famille ne se composait plus que de cinq membres, c’est-à-dire deux frères, dont l’un était célibataire et l’autre veuf avec trois enfants. Il indiqua aussi correctement qu’il put à M. Pancks l’âge de chaque membre de cette famille ; et enfin il lui expliqua la position du père de la Maréchaussée ainsi que l’époque de son incarcération et les circonstances qui l’avaient causée. M. Pancks, ronflant et reniflant d’une façon de plus en plus terrible à mesure qu’il s’intéressait davantage à ces détails, écouta ce récit avec beaucoup d’attention, prêtant une oreille ravie aux endroits les plus navrants. Il sembla surtout charmé d’apprendre que William Dorrit avait subi un si long emprisonnement.

« Maintenant, M. Pancks, dit Arthur, je n’ai plus qu’un mot à vous dire, j’ai des raisons sérieuses pour parler le moins possible de la famille Dorrit, surtout chez ma mère (M. Pancks fit un signe de tête), et pour désirer savoir tout ce que je puis sur le compte de cette famille. Ainsi un homme d’affaires aussi habile que vous… Hein ?… »

Interruption, M. Pancks s’étant livré à un effort nasal plus formidable que de coutume.

« Ce n’est rien, dit le remorqueur.

— Un homme d’affaires de votre force sait ce que c’est qu’un marché loyal. Je veux en conclure un avec vous. Vous me donnerez tous les renseignements que vous pourrez obtenir sur la famille Dorrit comme je vous ai donné tous ceux que je pouvais vous fournir. Peut-être n’aurez-vous pas une opinion très flatteuse de moi comme homme d’affaires, en voyant que j’ai négligé de vous imposer mes conditions d’avance, continua Clennam ; mais j’aime mieux en faire un point d’honneur. À parler franchement, monsieur Pancks, j’ai vu déployer tant d’habileté dans les affaires que cela m’en a dégoûté. »

M. Pancks se mit à rire.

« C’est un marché conclu, monsieur, dit-il, vous verrez que je n’y manquerai pas. »

Le remorqueur demeura alors quelques minutes à regarder Clennam et à se mordre les dix ongles l’un après l’autre. Il était clair qu’il cherchait à graver dans sa mémoire les détails qu’Arthur lui avait fournis et qu’il les repassait dans son esprit, pendant que la présence de Clennam lui permettait de réparer un oubli, s’il en avait pu faire.

« C’est bon ! dit-il enfin ; et maintenant je vais vous dire bonjour, car c’est aujourd’hui que je touche mes loyers dans la cour du Cœur-Saignant… Ah mais, à propos… et l’étranger boiteux avec son bâton ?

— Ah, ah ! vous allez quelquefois aussi aux informations, malgré tout, à ce que je vois ? dit Clennam.

— Mais oui. Et nous acceptons parfois un répondant quand il est solvable, répondit Pancks. Prenez tout ce que vous pouvez et gardez tout ce que vous n’êtes pas obligé de rendre : voilà ce qu’on appelle les affaires. L’étranger boiteux avec son bâton désire louer une mansarde dans notre cour. A-t-il de quoi la payer ?

— Moi, j’ai de quoi payer dit Clennam et je réponds pour lui.

— Cela suffit. Ce qu’il me faut dans la cour du Cœur-Saignant, reprit Pancks faisant une note dans son carnet, c’est une garantie. J’exige une garantie, voyez-vous. Payez ou montrez-moi votre garantie ! Voilà mon mot d’ordre là-bas. L’étranger boiteux avec son bâton m’a déclaré que c’était vous qui l’aviez envoyé ; mais il aurait tout aussi bien pu se dire envoyé par le grand Mogol. Il sort de l’hôpital, je crois ?

— Oui. Il y était entré par suite d’un accident.

— Faites entrer un homme à l’hôpital, et il en sortira un mendiant, dit Pancks qui fit de nouveau son bruit nasal, j’en ai vu déjà trop d’exemples.

— Et moi aussi, » répliqua froidement Clennam.

Le remorqueur, se trouvant prêt à partir, se mit en pleine vapeur à l’instant même, sans autre signal et sans plus de cérémonie, il descendit en ronflant l’escalier de bois, et naviguait déjà dans la cour du Cœur-Saignant qu’on le croyait encore dans le bureau.

Pendant le reste de la journée, la cour du Cœur-Saignant fut en proie à la plus vive consternation. Tandis que le sombre Pancks la sillonnait dans tous les sens, reprochant aux habitants de ne pas être en mesure de solder leurs loyers, demandant des garanties, proférant des menaces de congés et de saisies, poursuivant les retardataires, répandant partout la terreur, des groupes de gens, poussés par une fatale curiosité, épiaient en cachette les logements où on l’avait vu entrer, cherchant à saisir quelques lambeaux des discours qu’il tenait aux locataires ; puis, lorsque le bruit se répandait qu’il descendait l’escalier, les curieux ne se dispersaient pas toujours assez vite pour qu’il ne tombât pas parmi eux à l’improviste, leur réclamant l’arriéré et les atterrant de sa colère. Durant le reste de la journée, les Vous moquez-vous du monde ! et les Qu’est-ce que cela signifie ! de M. Pancks retentirent d’une extrémité de la cour à l’autre. Il s’agissait bien d’excuses, de plaintes, de réparations ! Tout ce qu’il voulait, c’était de l’argent comptant et pas autre chose. Transpirant, ronflant, s’élançant dans les directions les plus excentriques, de plus en plus échauffé, de plus en plus dégoûtant, il troublait, il agitait le flot de la population du Cœur-Saignant, qui n’avait pas encore repris son calme et son assiette deux heures après qu’on l’avait vu disparaître à l’horizon et franchir les dernières marches de la cour.

Il ne manqua pas ce soir-là de rassemblements de Cœurs-Saignants aux lieux de réunion les plus populaires de la cour, où les locataires tombèrent tous d’accord que M. Pancks agissait bien durement à leur égard et qu’il était fort à regretter, bien sûr, qu’un gentleman comme M. Casby pût employer un homme d’affaires aussi cruel ; il fallait donc qu’il ne le connût pas pour ce qu’il était, car (disaient les Cœurs-Saignants), si un gentleman avec ces cheveux-là et ces yeux-là venait toucher ses loyers en personne, madame, nous n’aurions pas tous ces ennuis et ces tracasseries ; les choses se passeraient bien autrement, allez !

À la même heure et à la même minute, le Patriarche, qui, dans le courant de la matinée, avant l’ouragan, avait traversé la cour comme une ombre bénévole, avec l’intention bien arrêtée d’entretenir la confiance qu’inspiraient les bosses luisantes de son crâne et sa chevelure soyeuse ; à la même heure, à la même minute, ce grand imposteur de navire première classe pataugeait lourdement avec ces cent canons dans le petit bassin à côté du remorqueur épuisé, auquel il disait en tournant ses pouces :

« Une mauvaise journée, Pancks, une très mauvaise journée, il me semble, monsieur, et je me dois à moi-même d’appuyer fortement sur cette observation, que vous auriez pu faire une meilleure besogne et rapporter beaucoup plus d’argent, beaucoup plus d’argent ! »




CHAPITRE XXIV.

La bonne aventure.


Le même soir la petite Dorrit reçut la visite de M. Plornish qui avait deux mots à lui dire en particulier, comme il le lui fit entendre adroitement au moyen d’une suite d’accès de toux si peu naturels, que, pour ne pas s’en apercevoir, il fallait que le Doyen, quand il s’agissait du travail de couture de sa fille, offrit une preuve vivante de l’axiome qu’il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Grâce à cette connivence, Plornish obtint sans difficulté une audience sur le palier de l’étage paternel.

« Il est venu une dame chez nous aujourd’hui, mamzelle Dorrit, dit-il d’un ton de mauvaise humeur, avec une vieille mégère comme je n’en ai jamais vu ! Pristi, fallait voir comme elle vous travaille le casaquin !… »

Le doux Plornish fut quelque temps avant de pouvoir écarter le souvenir de la tante de M. Finching.

« C’est que, dit-il pour s’excuser, parole d’honneur, il n’est pas possible de rencontrer une vieille plus vinaigrée ! »

Enfin il fit un grand effort et réussit à repousser l’image qui l’obsédait :

« Mais, reprit-il, Dieu merci ! il ne s’agit pas d’elle. L’autre dame, c’est la fille de M. Casby, et si M. Casby n’est pas à son aise, ce n’est toujours pas la faute de Pancks, car celui-là ne se ménage pas, savez-vous ! Il va, il va joliment, je vous en réponds ! »

M. Plornish, selon sa coutume, n’était pas très clair, mais ce n’était pas l’énergie qui lui faisait défaut.

« Et elle est venue chez nous, continua-t-il, pour dire que si Mlle Dorrit voulait passer à cette adresse, chez M. Casby (c’est justement là que Pancks a son bureau, sur le derrière, où il va, ah mais, là, d’une façon incroyable), elle serait bien aise de lui donner de l’ouvrage. C’est, à ce qu’il parait, une vieille et chère amie de M. Clennam, elle me l’a bien répété dix fois, et elle espère bien être utile à une amie de son ami (ce sont ses propres paroles). Comme elle venait savoir si mamzelle Dorrit pouvait venir demain matin, j’ai dit que je vous verrais, mamzelle, pour vous le demander, et que je passerais ce soir chez elle pour lui dire si vous pouviez venir demain, ou si vous étiez prise.

— Je puis y aller : merci, répondit la petite Dorrit, c’est très obligeant de votre part ; mais, d’ailleurs, vous êtes toujours plein d’obligeance. »

M. Plornish, désavouant modestement tout droit à cet éloge, rouvrit la porte pour laisser passer la petite Dorrit, et la suivit en voulant se donner si gauchement l’air de n’avoir pas quitté la chambre, que le Doyen, sans être bien soupçonneux, aurait aisément pu deviner de quoi il s’agissait. Cependant, M. William Dorrit, dans sa distraction complaisante, ne remarqua rien. Plornish, après une brève conversation où il sut mêler la déférence de l’ancien détenu à l’indépendance de l’humble ami qui jouissait de sa liberté présente, sans oublier toutefois qu’il n’était qu’un pauvre maçon, prit congé de la société, faisant le tour de la prison avant de la quitter, et assistant à une partie de boules, avec l’arrière-pensée d’un vieil habitué qui a ses raisons personnelles pour croire qu’il pourrait bien être destiné à y revenir un jour ou l’autre.

Le lendemain la petite Dorrit, confiant à Maggy la mission importante de surveiller le ménage paternel, se dirigea de fort bonne heure vers la tente du Patriarche. Elle prit le pont suspendu, malgré les deux sous qu’il fallait déposer au tourniquet, et marcha plus lentement durant cette partie du trajet. À huit heures moins cinq minutes, arrivée à la porte patriarcale, elle posait la main sur le marteau en se dressant sur la pointe du pied pour l’atteindre.

Elle remit la carte de M. Finching à la bonne qui vint lui ouvrir, et la bonne lui annonça que Miss Flora (Flora avait, à son retour sous le toit paternel, repris son nom de demoiselle) n’avait pas encore quitté sa chambre à coucher, mais qu’elle priait Mlle Dorrit de vouloir bien entrer dans le salon. Elle entra donc dans le salon, où elle trouva la table très confortablement servie pour deux, avec un plateau supplémentaire chargé d’un couvert pour le déjeuner d’une tierce personne. La bonne, après avoir disparu un instant, revint dire que miss Flora priait la petite Dorrit de s’asseoir auprès du feu, d’ôter son chapeau et de se mettre à son aise. Mais la petite Dorrit étant très timide et peu habituée à se mettre à son aise lorsqu’elle allait en journée, ne sut trop comment s’y prendre pour obéir à cette dernière recommandation. Elle resta donc assise près de la porte, son chapeau sur la tête, et elle y était encore lorsque Flora entra en grande hâte une demi-heure plus tard.

Flora fut si désolée de l’avoir fait attendre ! Et bonté divine ! pourquoi la petite Dorrit restait-elle là au froid, quand on s’attendait à la trouver lisant le journal au coin du feu ? Cette bonne était bien négligente ; elle avait donc oublié de lui dire de faire comme chez elle ? Comment ! elle était demeurée tout ce temps-là le chapeau sur la tête ! Permettez donc à Flora de l’ôter.

Et Flora, ôtant le chapeau de la jeune fille, de la meilleure grâce du monde, fut si frappée des traits qu’il cachait, qu’elle s’écria : « Quelle bonne petite figure vous avez, ma chère ! » et pressa cette figure entre ses mains comme la plus douce des femmes.

Ces mots et le geste qui les accompagnait ne furent que l’affaire d’un moment. La petite Dorrit avait eu à peine le temps de penser combien cette dame était bonne, que Flora s’élançait déjà vers la table, pour parler affaire et se plonger jusqu’au cou dans sa loquacité habituelle.

« Je suis vraiment bien désolée de me trouver en retard, surtout ce matin, car je comptais être prête à vous recevoir au moment où vous viendriez, pour vous dire qu’une personne, à laquelle Arthur Clennam porte un vif intérêt, ne pouvait manquer de m’intéresser également et que vous êtes mille fois la bienvenue et que je suis enchantée… mais on n’a pas songé à me réveiller ; je ronfle peut-être encore : si vous n’aimez pas le poulet froid ou le jambon chaud, et ce n’est pas impossible, il y a bien des gens qui n’aiment pas le jambon, sans compter les Juifs dont les scrupules de conscience méritent tout notre respect, quoique je regrette qu’ils n’aient pas les mêmes scrupules lorsqu’il s’agit de nous vendre du faux pour du vrai, pour nous voler notre argent, je serai très-désolée, dit Flora. »

La petite Dorrit la remercia et ajouta d’un air timide qu’elle déjeunait ordinairement avec du thé, du pain et du beurre.

« Du tout, du tout, ma chère enfant, je ne veux pas entendre parler de cela, reprit Flora, tournant le robinet de la bouilloire avec tant de précipitation que l’eau bouillante lui éclaboussa les yeux, lorsqu’elle se pencha pour regarder dans la théière. Vous venez ici pour être traitée en amie, vous savez, si vous voulez bien me permettre de prendre cette liberté, et je rougirais vraiment d’en agir autrement, et d’ailleurs Arthur Clennam m’a parlé de vous dans des termes…. Vous êtes fatiguée, ma chère ?

— Non, madame.

— Vous voilà toute pâle ; vous aurez fait une trop longue course avant d’avoir déjeuné, car sans doute vous demeurez très-loin et vous auriez dû venir en voiture, poursuivit Flora ; et, bon Dieu ! que pourrais-je vous donner pour vous faire du bien ?

— Mais je n’ai rien, madame. Je vous remercie mille et mille fois, je suis très-bien.

— Alors prenez votre thé tout de suite, je vous en prie, continua Flora, et cette aile de poulet et ce morceau de jambon. Ne faites pas attention à moi et ne m’attendez pas, car c’est toujours moi qui porte ce plateau à la tante de M. Finching qui déjeune dans son lit ; c’est une charmante vieille dame, très-intelligente ; le portrait de M. Finching est là derrière la porte, très-ressemblant, quoiqu’on lui ait fait le front trop large ; par exemple, pour ce qui est des colonnes et du pavé de marbre et des balustrades et des montagnes, je ne l’ai jamais vu avec cet entourage assez invraisemblable, car il était négociant en vins ; un excellent homme du reste, mais pas grand amateur de paysage. »

La petite Dorrit jeta un coup d’œil sur le portrait, ne comprenant que très-imparfaitement les allusions que Flora faisait à cette œuvre d’art.

« M. Finching m’était si dévoué qu’il n’était heureux que près de moi, reprit Flora, quoiqu’il me soit impossible de dire combien de temps cela aurait duré si le fil de ses jours n’avait pas été tranché sitôt : car nous faisions encore balai neuf, un digne homme, pas poétique du tout ; c’était la prose après le roman. »

La petite Dorrit jeta encore un coup d’œil sur le portrait. L’artiste avait donné à M. Finching une tête qui, au point de vue intellectuel, eût été assez lourde pour faire ployer les épaules de Shakespeare.

« Cependant le roman, poursuivit Flora arrangeant à la hâte les rôties de la tante de M. Finching, ainsi que je l’ai franchement avoué à M. Finching lorsqu’il a demandé ma main ; car vous serez étonnée d’apprendre qu’il me l’a demandée sept fois, la première dans un fiacre, la seconde dans un bateau, la troisième dans une église, la quatrième sur un âne a Tunbridge-Wells, et les autres fois à genoux… le roman avait cessé d’exister pour moi depuis le départ d’Arthur, nos parents nous avaient séparés : nous en étions pétrifiés et la cruelle réalité avait usurpé le trône de la jeune poésie. M. Finching me dit alors… cela lui fait honneur… qu’il le savait et qu’il préférait même que ce fût comme cela ; le sort en fut donc jeté… je donnai ma parole ; et voilà la vie, ma chère, et on a beau dire, nous ployons, mais nous ne rompons pas : faites un bon déjeuner, je vous en prie, tandis que je vais passer chez la tante de M. Finching. »

Elle disparut, laissant la petite Dorrit deviner comme elle le pourrait le sens de ce torrent de paroles ; mais elle ne tarda pas à revenir et commença à déjeuner elle-même, en parlant tout le temps.

« Vous voyez, ma chère, dit-elle, mesurant une cuillerée ou deux d’un liquide brun qui sentait l’eau-de-vie, et le versant dans son thé, je suis obligée de me soigner et de suivre l’ordonnance de mon médecin, quoique le goût soit loin de m’en plaire ; mais je suis si faible depuis que j’ai perdu la santé dans ma jeunesse, à force de pleurer dans l’autre chambre quand on m’a séparée d’Arthur… Y a-t-il longtemps que vous le connaissez ? »

Dès que la petite Dorrit eut compris qu’on lui adressait une question (et cela exigea quelque temps, car elle avait beaucoup de peine à suivre la rapide éloquence de sa nouvelle protectrice), elle répondit qu’elle connaissait M. Clennam depuis le jour où il était revenu à Londres.

« En effet, vous ne pouvez certainement pas l’avoir connu avant, à moins d’avoir été en Chine, ou de vous être trouvée en correspondance avec lui ; mais ni l’un ni l’autre n’est probable, reprit Flora, car les voyageurs reviennent tous avec un teint plus ou moins acajou, et le vôtre est très-blanc. Quant à une correspondance, à quel propos vous seriez-vous écrit, comme de juste, à moins que ce ne fût pour lui demander de vous envoyer du thé ? Ainsi donc, c’est bien chez sa mère que vous l’avez d’abord connu… femme très-sensée et très-ferme, mais extrêmement dure… elle était faite pour être la maman de l’homme au masque de fer.

— Mme Clennam a été très-bonne pour moi, remarqua la petite Dorrit.

— En vérité ? Je suis ravie de l’apprendre, car je tiens naturellement à avoir une meilleure opinion de la mère d’Arthur, bien que je ne puisse pas savoir ni deviner ce qu’elle pense de moi. Lorsque je me mets à bavarder comme une pie, elle est là à me regarder avec de grands yeux, comme la statue de la Destinée, assise dans une voiture à roulettes… Je suis fâchée de ce que je viens de dire… car enfin ce n’est pas sa faute si elle est paralytique.

— Où trouverai-je mon ouvrage, madame ? demanda la petite Dorrit, jetant autour d’elle un regard timide.

— Petite fée laborieuse que vous êtes, répondit Flora, ingurgitant une autre tasse de thé avec quelques cuillerées du stimulant prescrit par son médecin, cela ne presse pas le moins du monde, et il vaut mieux que nous commencions par ne rien nous cacher de ce qui regarde notre ami commun… (le mot d’ami est bien froid pour moi ; mais non, je ne voulais pas dire cela ; l’expression est très-convenable, au contraire…) au lieu de nous en tenir aux simples formalités d’usage et de rester impassibles (non pas vous, mais moi), comme ce petit garçon de Sparte, qui se laissait manger le cœur par un renard. Pardonnez-moi de rappeler ce souvenir classique, mais c’est que de tous les ennuyeux petits garçons qui viennent se fourrer partout, celui-là est bien le plus assommant. »

La petite Dorrit, devenue très-pâle, se rassit pour entendre la confidence de Mme Finching.

« Ne ferais-je pas aussi bien de travailler tout en écoutant ? demanda-t-elle ; ça ne m’empêcherait pas d’entendre, et j’aimerais mieux cela, si vous voulez bien le permettre. »

Il était si facile de voir qu’elle ne se sentait pas à l’aise sans son ouvrage, que Flora, après avoir répondu : « Bien ! ma chère, comme vous voudrez, » alla chercher un panier rempli de mouchoirs blancs. La petite Dorrit le posa à côté d’elle d’un air de contentement, tira son nécessaire de poche, enfila son aiguille et se mit à ourler.

« Quels doigts agiles ! dit Flora. Mais êtes-vous bien sûre de ne pas être malade ?

— Oh oui ! bien sûre. »

Flora posa les pieds sur le garde-cendres, dans une attitude commode pour faire une bonne et longue confidence. Elle partit au galop, hochant la tête, soupirant de la façon la plus démonstrative, haussant et abaissant ses sourcils, et regardant parfois, mais à de rares intervalles, le tranquille visage de la petite couturière penchée sur son ouvrage.

« Je dois commencer par vous dire, ma chère, mais il est très probable que vous le savez déjà, d’abord parce que j’y ai déjà fait de vagues allusions, et ensuite parce que je sens que cela est écrit sur mon front en lettres de feu ; qu’avant d’être présentée à M. Finching, j’étais la fiancée d’Arthur Clennam… Je le nomme monsieur Clennam en public, par respect pour les convenances ; mais ici nous pouvons l’appeler Arthur… Nous étions tout l’un pour l’autre ; c’était le printemps de nos deux existences, c’était la joie, le bonheur et une foule d’autres choses de ce genre… Lorsqu’on nous sépara, nous en fûmes pétrifiés, et c’est là-dessus qu’Arthur partit pour la Chine, tandis que moi je devenais la fiancée de marbre de feu M. F… »

Flora prononçait ce flot de paroles d’une voix de basse, et semblait y prendre un plaisir extrême.

« Je n’essayerai pas, continua-t-elle, de vous peindre les émotions de cette matinée où je sentis tout mon être se transformer en marbre et où la tante de M. Finching nous suivit dans un remise qui devait être en bien mauvais état, sans quoi il n’aurait pas versé en route, et l’on n’aurait pas été obligé de rapporter la tante sur un fauteuil, comme les effigies de Guy Fawkes le jour de l’anniversaire du cinq novembre ; qu’il vous suffise de savoir que la vaine cérémonie du déjeuner eut lieu dans la salle à manger d’en bas : que même papa, ayant mangé trop de saumon mariné, en fut malade pendant plusieurs semaines et que M. Finching et moi nous partîmes pour un voyage d’agrément à Calais où les garçons d’hôtel se battirent sur la jetée pour s’emparer de nous et finirent par nous séparer, mais non pour toujours : cette dernière catastrophe ne devait arriver que plus tard. »

La fiancée de marbre, fort satisfaite d’elle-même et s’arrêtant à peine pour respirer, continua son récit avec cette incohérence à laquelle la nature humaine est parfois sujette.

« Jetons un voile sur cette partie de mon existence qui a passé comme un rêve. M. F… se montra très-gai, il eut bon appétit, la cuisine française lui plut assez, il trouva leur bordeaux un peu faible, mais fort potable ; enfin tout se passa bien, et nous revînmes loger dans le voisinage immédiat du n° 30, Little Gosling Street, près de l’Entrepôt, où nous nous installâmes. Nous n’avions pas encore la certitude que c’était la femme de chambre qui volait les plumes du lit d’à côté, quand voilà un accès de goutte remontée qui emporte M. F… dans un monde meilleur. »

Sa veuve lança une œillade au portrait, secoua la tête et s’essuya les yeux.

« Je vénère la mémoire de M. Finching comme celle d’un homme estimable et d’un mari qui était pour moi aux petits soins ; il suffisait que je prononçasse devant lui le mot asperge et on en voyait arriver une botte ; si je faisais la moindre allusion à quelque boisson délicate et réconfortante, il en apparaissait aussitôt un ou plusieurs litres… ce n’était pas le bonheur, mais c’était le bien-être… Je retournai sous le toit paternel et je vécus retirée, sinon heureuse, pendant quelques années jusqu’au jour où papa, qui n’en fait jamais d’autres, vint, avec son air bénévole, me dire qu’Arthur Clennam m’attendait en bas… Je descendis et je le vis… Ne me demandez pas ce que j’éprouvai en le revoyant… sachez seulement que je le retrouvai garçon et toujours le même ! »

Le sombre mystère dont Flora s’enveloppa à ce moment de son récit aurait pu arrêter d’autres doigts que les doigts agiles qui cousaient auprès d’elle. Mais ceux de la jeune couturière ne s’arrêtèrent pas et sa petite tête, toujours à son affaire, resta penchée sur son ouvrage.

« Ne me demandez pas, poursuivit Flora, si je l’aime encore ou si je suis encore aimée ou comment tout cela doit finir et à quelle époque ; des regards scrutateurs nous observent, lui et moi ; il se peut que nous soyons destinés à languir chacun de notre côté et à ne jamais être unis… Pas un mot, pas un signe, pas un coup d’œil ne doit nous trahir ; il nous faut demeurer aussi muets que la tombe ; ne vous étonnez donc pas si vous me voyez traiter Arthur avec une froideur apparente, et si Arthur, de son côté, imite mon exemple. Des raisons fatales nous obligent à dissimuler ; il suffit que nous nous comprenions. Silence ! »

Flora dit tout cela avec autant de véhémence étourdie que si elle en eut été réellement convaincue. Et vraiment elle y croyait tout à fait dès qu’elle s’était monté la tête pour prendre son rôle de sirène.

« Silence ! répéta Flora. Maintenant vous savez tout, il n’y a plus de secret entre nous, silence ! Je veux donc, pour l’amour d’Arthur, être toujours une amie pour vous, ma chère enfant, et vous pouvez compter sur moi. »

Les doigts agiles mirent leur ouvrage de côté et la petite couturière se leva pour baiser la main de Flora.

« Vous avez bien froid, dit celle-ci avec ce fond de bonté qui lui était naturel et qui lui allait beaucoup mieux que le reste ; ne travaillez plus d’aujourd’hui… je suis sûre que vous êtes indisposée… vous n’êtes pas d’une forte santé.

— Ce n’est rien, je suis seulement un peu émue de toute votre bonté, et de la bonté qu’a eue M. Clennam de me recommander à une dame qu’il aime depuis si longtemps.

— Quand à cela, ma chère, répondit Flora toujours disposée à redevenir sincère, pour peu qu’elle se donnât le temps de réfléchir, laissons son amour de côté pour le quart d’heure ; car, après tout, je n’en jurerais pas ; mais peu importe, reposez-vous un peu sur le canapé !

— J’ai toujours été assez forte pour faire ce que j’ai entrepris de faire et je vais être bientôt remise, répliqua la petite Dorrit avec un faible sourire. C’est la reconnaissance qui m’accable, voilà tout. Si je m’asseyais à la croisée un instant, cela se passerait. »

Flora ouvrit une croisée, fit asseoir la jeune fille dans un fauteuil tout auprès, puis se retira discrètement vers la cheminée. Il faisait du vent, et la brise, qui vint rafraîchir le visage de la petite Dorrit, ne tarda pas à lui rendre son animation. Au bout de quelques minutes, elle retourna à son panier de mouchoirs de poche et ses doigts redevinrent aussi habiles que jamais.

Tout en continuant tranquillement son ouvrage, elle demanda à Flora si M. Clennam lui avait dit où elle demeurait ? Lorsque Flora lui eut répondu que non, la petite Dorrit dit qu’elle comprenait la délicatesse qui avait empêché Arthur d’en parler, mais qu’elle était convaincue qu’il l’approuverait d’avoir confié son secret à Flora et que, par conséquent, c’est ce qu’elle allait faire si mademoiselle voulait bien le permettre. Ayant reçu une réponse encourageante, elle fit un abrégé de sa biographie où elle parla fort peu d’elle-même, mais où elle ne tarit pas en éloges sur son père. Flora écouta ce récit avec une tendresse toute naturelle, en harmonie avec la candeur de la jeune fille qu’elle entendait et sans aucune incohérence cette fois.

À l’heure du dîner, Flora passa le bras de sa protégée dans le sien, la conduisit en bas et la présenta au Patriarche et à M. Pancks, qui attendaient déjà dans la salle à manger, tout prêts à commencer. (Pour le moment, la tante de M. Finching se trouvait indisposée et prenait ses repas dans sa chambre.) Ces deux personnages reçurent la petite Dorrit chacun à leur manière : le Patriarche parut lui rendre un immense service en lui disant qu’il était heureux de la voir… heureux de la voir ; M. Pancks la salua de son reniflement le plus amical.

En tout état de choses la petite Dorrit ne pouvait manquer d’être très-timide au milieu d’étrangers (surtout lorsque Flora l’obligeait à prendre un verre de vin et à manger ce qu’il y avait de meilleur) ; mais son embarras fut considérablement augmenté par les façons d’agir de M. Pancks. La conduite de ce gentleman lui donna d’abord à penser que c’était un peintre de portraits, tant il la regardait attentivement, tout en consultant fréquemment le carnet posé à côté de lui. Comme elle remarqua cependant qu’il n’y dessinait rien et qu’il parlait exclusivement d’affaires, elle commença à soupçonner qu’il représentait quelque créancier de son père dont la dette se trouvait inscrite dans son portefeuille. Envisagés à ce point de vue, les reniflements de M. Pancks trahissaient sa colère et son impatience, et ses ronflements plus bruyants étaient une sommation de payement.

Mais ici encore M. Pancks lui-même se chargea de la détromper par sa conduite anormale et extraordinaire. Il y avait une demi-heure qu’elle s’était levée de table et qu’elle travaillait toute seule. Flora était allée se reposer un instant dans la chambre voisine, d’où se dégagea immédiatement certaine odeur alcoolique qui se répandit par toute la maison : le Patriarche, sa bouche philanthropique toute grande ouverte, la tête couverte d’un foulard jaune, dormait d’un profond sommeil dans la salle à manger : ce fut ce moment de calme que Pancks choisit pour se présenter doucement devant la petite Dorrit qu’il salua poliment.

« Vous trouvez le temps un peu long, mademoiselle Dorrit ? demanda-t-il à voix basse.

— Mais non, monsieur, je vous remercie.

— Vous êtes bien occupée, à ce que je vois, continua-t-il, en se glissant dans la chambre et en avançant d’un pouce à la fois. Qu’est-ce que vous avez donc là, mademoiselle Dorrit ?

— Des mouchoirs.

— Comment, ce sont des mouchoirs ! Je ne m’en serais jamais douté, dit Pancks sans les regarder le moins du monde, et fixant au contraire les yeux sur le visage de la petite Dorrit, Vous vous demandez peut-être qui je suis. Voulez-vous le savoir ? Je suis un diseur de bonne aventure. »

La petite Dorrit commença à croire qu’il était fou.

« J’appartiens corps et âme à mon propriétaire, continua Pancks ; celui dont vous avez vu servir en bas le dîner. Mais je fais quelquefois d’autres petites affaires pour mon propre compte… en secret, tout à fait en secret, mademoiselle Dorrit. »

La petite Dorrit le regarda d’un air soupçonneux où perçait un peu de frayeur.

« Je ne serais pas fâché de voir la paume de votre main, ajouta Pancks. Je voudrais y jeter un coup d’œil. Cependant, que je ne vous dérange pas ! »

Il la dérangeait d’autant plus qu’elle n’avait nullement besoin de lui ; néanmoins elle posa son ouvrage sur ses genoux et tendit sa main gauche sans retirer son dé.

« De longues années de travail, hein ? dit Pancks doucement, touchant la main avec son index un peu rude. Mais pourquoi sommes-nous faits, si ce n’est pour travailler ? Pour rien. Tiens, tiens ! (regardant les lignes de la main) qu’est-ce que c’est que ces barres-là ! C’est une prison ! Et qui est-ce que je vois là en robe de chambre grise et en calotte de velours noir ? C’est un père ! Et qui est cet autre avec une clarinette sous le bras ? C’est un oncle ! Et qui donc est celle-là en souliers de satin blanc ! C’est une sœur ! Et qui vois-je là flânant de côté et d’autre d’un air indolent ? C’est un frère ! Et qui aperçois-je là se mettant en quatre pour tout ce monde ? Eh mais, c’est vous-même, mademoiselle Dorrit. »

Les yeux étonnés que la jeune fille venait de lever rencontrèrent ceux de son interlocuteur. Elle trouva que Pancks, malgré son regard perçant, avait l’air moins sombre et plus doux qu’il ne lui avait semblé à table. Mais elle n’eut pas le temps de confirmer ou de rectifier cette impression nouvelle, car il s’était déjà remis à étudier la main dont il faisait l’examen.

« Eh, ma foi, murmura Pancks, indiquant avec son gros doigt une ligne prophétique, je veux être pendu si ce n’est pas moi qui suis là dans le coin ! Qu’est-ce que je viens faire là ? Qu’y a-t-il donc derrière moi ? »

Il promena lentement son doigt jusqu’au poignet, puis autour du poignet et fit semblant de chercher sur le revers de la main ce qu’il pouvait y avoir derrière lui.

« Est-ce quelque chose de mauvais ? demanda la petite Dorrit en souriant.

— Du tout, du tout ! fit Pancks. Qu’est-ce que vous pensez que ça peut valoir ?

— C’est moi qui devrais vous le demander. Je ne suis pas une diseuse de bonne aventure.

— C’est juste. Qu’est-ce que cela vaut ? Qui vivra verra, mademoiselle Dorrit. »

Lâchant la main petit à petit, il passa tous ses doigts à travers les fourchons de sa chevelure qui se redressèrent et prirent leur aspect le plus menaçant, puis il répéta lentement :

« Rappelez-vous ce que je vous dis, mademoiselle Dorrit : Qui vivra verra. »

Elle ne put s’empêcher de montrer combien elle était étonnée de le voir si bien informé de ce qui la concernait.

« Ah ! justement ! s’écria Pancks, désignant la jeune fille avec le doigt. Pas de cela, mademoiselle Dorrit… jamais ! »

Plus surprise qu’auparavant et un peu plus étonnée, elle le regarda comme pour lui demander l’explication de ses dernières paroles.

« Pas de ça, répéta Pancks, prenant du plus grand sérieux des airs d’étonnement, passablement grotesques, malgré lui. Ne faites jamais comme ça en me voyant, n’importe où, n’importe comment. Ni vu ni connu : ne me parlez pas. N’ayez pas l’air de me connaître. Est-ce convenu, mademoiselle Dorrit ?

— Je sais à peine que répondre, répliqua la petite Dorrit, surprise au dernier point. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce que je suis un diseur de bonne aventure, Pancks le bohémien. Je ne vous ai pas encore appris, mademoiselle Dorrit, ce que je vois derrière moi sur cette petite main. Je vous ai dit : Qui vivra verra. Est-ce convenu mademoiselle Dorrit ?

— Convenu que je… ne…

— Que vous n’aurez pas l’air de me connaître en dehors de cette maison, à moins que je ne commence : et que vous ne remarquerez pas mes allées et venues. C’est bien facile. Vous ne perdrez pas grand’chose à ne pas faire attention à moi, car je ne suis pas beau, je ne sais pas me rendre agréable en société, je ne suis que le factotum de mon propriétaire. Vous vous contenterez de penser en vous-même : « Ah ! voilà Pancks le bohémien, qui va dire la bonne aventure… il me dira la fin de la mienne un jour… » Qui vivra verra. Est-ce convenu, mademoiselle Dorrit ?

— Oui, balbutia la petite Dorrit, qu’il avait fort troublée. Je le veux bien, tant que vous ne ferez pas de mal.

— Bon ! » M. Pancks dirigea un coup d’œil vers le mur de la chambre voisine, et se pencha vers l’oreille de la jeune fille pour lui dire : « C’est une excellente femme, et qui ne manque pas de qualités, mais irréfléchie et bavarde. »

Sur ce, Pancks se frotta les mains, comme si le résultat de cet entretien lui eût causé une vive satisfaction, se dirigea vers la porte en soufflant comme une locomotive, et s’éloigna en adressant à la couturière des signes de tête pleins d’urbanité.

Si la petite Dorrit avait été extrêmement intriguée de voir la conduite de son nouvel ami et de se trouver engagée dans un pareil traité, les circonstances qui suivirent ne furent guère de nature à diminuer sa perplexité. Non-seulement M. Pancks, lorsqu’elle venait chez M. Casby, ne manquait pas de lui adresser des regards et des reniflements significatifs (c’était peu de chose que cela après ce qu’il avait déjà fait), mais il commença à planer, pour ainsi dire, sur sa vie quotidienne. Elle le rencontrait constamment dans la rue. Lorsqu’elle se rendait chez Mme Clennam il trouvait toujours un prétexte pour y aller aussi : il ne la perdait point de vue. Une semaine s’était à peine écoulée, qu’à son grand étonnement elle l’aperçut un soir dans la loge, causant avec le guichetier de service, et déjà sur un certain pied d’intimité. Sa surprise fut plus grande encore le jour suivant de le trouver tout aussi à l’aise à l’intérieur de la prison, d’apprendre qu’il avait fait partie des visiteurs qui s’étaient présentés le dimanche précédent à la réception du Doyen, de le voir se promenant bras dessus bras dessous avec un détenu, de savoir par une des mille voix de la renommée que Pancks s’était distingué un soir au club qui se réunissait au café de la Prison, en adressant un speech aux membres de cette association, en chantant un refrain bachique et en régalant la compagnie d’une vingtaine de litres de bière… accompagnés d’un boisseau de crevettes ; ceci était un peu exagéré. L’effet que produisirent sur Plornish quelques-uns de ces phénomènes dont il était devenu témoin oculaire, lors de ses fidèles visites, ne fit guère moins impression sur la petite Dorrit que ces phénomènes eux-mêmes. Plornish était devenu muet et immobile de surprise. Il ne savait qu’ouvrir de grands yeux, et tout au plus murmurer à voix basse que personne, dans la cour du Cœur-Saignant, ne voudrait croire que ce fût là Pancks ; mais il n’en disait pas davantage, et ne faisait pas un autre geste même à l’adresse de la petite Dorrit. M. Pancks mit le comble à la surprise que causait sa mystérieuse conduite en faisant la connaissance de Tip, au moyen de quelque ruse inconnue, et en arrivant un dimanche matin, dans la cour de la prison, au bras de ce jeune homme. Jamais il ne paraissait faire attention à la petite Dorrit, si ce n’est que deux ou trois fois en passant près d’elle, sans qu’il se trouvât là personne pour l’entendre, il lui avait murmuré avec un regard amical et un ronflement encourageant : « Pancks le bohémien, disant la bonne aventure ! »

La petite Dorrit travaillait et se donnait du mal comme d’habitude, s’étonnant de ce qu’elle voyait, mais gardant sa surprise pour elle seule, comme dès ses plus jeunes années elle avait gardé pour elle seule des sentiments plus douloureux. Un changement s’était opéré et continuait à s’opérer dans son âme patiente. Chaque jour elle devenait plus réservée. Sortir de la prison et y rentrer sans être remarquée de personne, se voir oubliée partout ailleurs, c’était ce qu’elle désirait le plus au monde.

Elle était heureuse toutes les fois qu’elle pouvait, sans négliger ses devoirs, se retirer dans sa propre chambre, qui formait un étrange contraste avec la mignonne jeunesse et le caractère de celle qui l’habitait. Il y avait des après-midi où elle n’allait pas en journée, où deux ou trois visiteurs venaient faire une partie de cartes avec le Doyen, qui pouvait alors se passer d’elle ; sa présence eût même été plutôt une gêne pour les joueurs. Alors elle traversait rapidement la cour, grimpait au haut de cet escalier interminable qui conduisait à sa chambre, et s’asseyait à la croisée. Ces pointes de fer qui couronnaient le mur d’enceinte subissaient bien des transformations imaginaires ; le grillage solide prenait souvent des formes plus légères : bien des rayons dorés venaient en cacher la rouille, tandis que la petite Dorrit rêvait à sa fenêtre. Il y avait bien aussi de nouveaux zigzags qui venaient en troubler le dessin dans ses rêves, et souvent elle ne l’entrevoyait qu’à travers ses larmes ; mais, plus riante ou plus triste, c’était la seule chose qu’elle aimait à voir dans sa solitude ; elle ne regardait le monde qu’à travers ces grilles inexorables.

Sa chambre était une mansarde, une véritable mansarde de prison. Elle ne pouvait pas être mieux tenue, mais elle était fort laide par elle-même, et n’avait guère d’autres mérites que la propreté et le bon air ; car tout ornement que la petite Dorrit était à même d’acheter allait embellir la chambre du Doyen. Néanmoins ce fut à ce pauvre logis qu’elle s’attacha de plus en plus, et elle n’avait pas de plus grand plaisir que d’y rêver seule.

Elle s’y plaisait tant qu’un certain après-midi, durant les mystères de Pancks le bohémien, en entendant, de la fenêtre où elle était assise, le pas familier de Maggy sur l’escalier, elle fut fort troublée par la crainte qu’on ne l’envoyât chercher d’en bas. À mesure que le pas de Maggy montait et se rapprochait, la petite Dorrit trembla et pâlit, et c’est à peine si elle put parler lorsque Maggy parut enfin.

« S’il vous plaît, petite mère, dit Maggy toute haletante, il faut descendre lui dire bonjour. Il est en bas.

— Qui ça, Maggy ?

— Mais, M. Clennam apparemment. Il est dans la chambre de votre père, et il m’a dit : « Maggy, voulez-vous être assez bonne pour monter là-haut dire que ce n’est que moi ? »

— Je ne me porte pas très-bien, Maggy, je ferai mieux de rester ici. Je vais me reposer un peu. Vois ! Je me repose parce que j’ai mal à la tête. Porte-lui mes remercîments et dis-lui comment tu m’as trouvée, qu’autrement je serais descendue.

— Oui, mais ce n’est pas trop poli non plus, petite mère, dit Maggy ouvrant de grands yeux, de détourner la tête comme ça ! »

Maggy était très-sensible aux affronts personnels et très-ingénieuse à en imaginer.

« Voilà-t-il pas maintenant que vous vous cachez la figure avec les mains par-dessus le marché ! poursuivit-elle. Si vous ne pouvez pas souffrir qu’une pauvre petite comme moi vous regarde, vous feriez mieux de le dire tout de suite, au lieu de vous enfermer comme ça derrière vos doigts pour navrer l’âme et fondre le cœur d’une pauvre enfant de dix ans !

— C’est parce que j’ai mal à la tête, Maggy,

— Eh bien, si vous pleurez pour vous faire du bien à la tête, petite mère, laissez-moi pleurer aussi. Il n’est pas juste que vous pleuriez à vous toute seule, répondit Maggy d’un ton de reproche ; on partage ses larmes comme autre chose quand on est pas gourmande. »

Et, sans attendre la permission demandée, Maggy se mit à en prendre sa part en pleurant comme un veau.

Elle eut beaucoup de peine à se décider à descendre pour présenter les excuses de la petite Dorrit ; mais la promesse d’une histoire (elle avait toujours aimé les contes à la folie), si elle s’appliquait à exécuter sa commission soigneusement et ne remontait qu’au bout d’une heure, jointe à l’idée qu’elle allait retrouver sa bonne humeur au bas de l’escalier, où elle l’avait oubliée, finit par l’emporter. Elle partit donc, répétant son message tout le long du chemin afin de se le rappeler, et revint à l’heure indiquée.

« Il est joliment fâché, je vous en réponds, dit-elle alors, et il voulait envoyer chercher un médecin. Et il doit revenir demain, et je crois qu’il ne dormira pas bien ce soir à cause de votre mal de tête, petite mère. Eh mais ! Est-ce que vous n’avez pas pleuré ?

— Un peu, Maggy.

— Oh ! Un peu !

— Mais c’est fini maintenant, fini pour tout de bon. Maggy, mon mal de tête est presque passé et je me sens rafraîchie et beaucoup mieux. Je suis très-contente de n’être pas descendue. »

La grosse enfant, les yeux écarquillés, l’embrassa tendrement ; puis lui ayant lissé les cheveux et bassiné le front et les yeux avec de l’eau fraîche (dans ces occasions ses mains maladroites devenaient presque habiles), elle la serra de nouveau dans ses bras, parut enchantée de lui voir meilleure mine et l’installa dans sa chaise auprès de la croisée. Enfin, avec des efforts apoplectiques parfaitement inutiles, elle amena tout contre la chaise la malle qui lui servait de siège lorsqu’il s’agissait d’écouter un conte, s’assit dessus, prit ses deux genoux dans ses bras et dit d’un ton qui annonçait un appétit vorace pour les histoires et avec des yeux plus arrondis que jamais :

« Allons, petite mère, donnez-m’en une bonne.

— Sur quel sujet, Maggy ?

— Oh ! mettez-y une princesse, répliqua Maggy, une vraie princesse, vous savez, riche, belle et bonne… enfin une princesse comme on n’en a jamais vu ! »

La petite Dorrit réfléchit un instant ; puis, le visage animé par un sourire un peu triste et rougi par un reflet du soleil couchant, elle commença ainsi :

« Il y avait une fois un roi, qui possédait tout ce qu’il pouvait désirer et même beaucoup plus. Il avait de l’or et de l’argent, des diamants et des rubis, des richesses de toute espèce. Il avait des palais et des…

— Des hôpitaux, intercala Maggy, berçant toujours ses genoux. Donnez-lui des hôpitaux, petite mère, parce qu’on y est si bien. Des hôpitaux avec du poulet à foison.

— Oui, il en avait aussi, Maggy ; il avait de tout en abondance.

— Des pommes de terre frites en abondance, par exemple ? demanda Maggy.

— Abondance de tout.

— Bravo ! s’écria Maggy avec un ricanement de satisfaction. Quel fameux roi !

— Le roi avait une jeune fille qui était la plus belle et la plus sage princesse qu’on ait jamais vue. Lorsqu’elle était enfant, elle comprenait ses leçons d’avance ; ses maîtres n’avaient pas la peine de lui rien apprendre ; et quand elle fut grande, elle devint la merveille du monde. Or, près du palais où demeurait cette princesse, il y avait une cabane habitée par une pauvre petite femme pas plus haute que ça, qui vivait toute seule…

— Une vieille femme, interrompit Maggy, en faisant claquer sa langue en signe de satisfaction.

— Non, pas une vieille femme ; au contraire, elle était toute jeune.

— Et elle n’avait pas peur de demeurer toute seule ? Ça m’étonne. Continuez, s’il vous plaît, petite mère.

— La princesse passait presque tous les jours devant la cabane, et chaque fois qu’elle y passait dans sa belle voiture, elle voyait la pauvre petite femme mignonne qui filait à la porte, et la princesse regardait la petite femme mignonne, et la petite femme mignonne regardait la princesse. Or, un jour elle dit à son cocher de s’arrêter à quelques pas de la cabane. Elle descendit, et s’avança pour jeter un coup d’œil dans la cabane, et la petite femme s’y trouvait en train de filer comme toujours ; la princesse la regarda et elle regarda la princesse.

— Comme pour dire : « Voyons donc un peu qui fera baisser les yeux à l’autre ! » dit Maggy. Continuez, s’il vous plaît, petite mère.

— Cette princesse était une si merveilleuse princesse, qu’elle devinait tous les secrets, et elle dit à la petite femme mignonne : « Pourquoi renfermez-vous ainsi l’image que vous savez ? » Alors l’autre vit tout de suite que la princesse avait découvert pourquoi elle vivait toute seule, filant du matin au soir ; et elle se jeta aux genoux de la princesse et la supplia de ne pas la trahir. Alors la princesse lui répondit : Non, je ne vous trahirai pas ; « mais laissez-moi voir ce que vous cachez à tout le monde. » Alors la petite femme mignonne tira les volets, ferma la porte de sa cabane, et, tremblant des pieds à la tête (car elle avait grand’peur que quelque passant ne découvrît aussi son secret), elle ouvrit un endroit très-secret et montra à la princesse une ombre

— Tiens, tiens ! fit Maggy.

— C’était l’ombre de quelqu’un qui avait passé par là longtemps auparavant, de quelqu’un qui s’en était allé bien loin, bien loin, pour ne plus jamais revenir. Elle était très-agréable à voir ; et quand la petite femme mignonne la montra à la princesse, elle en était aussi fière que si c’était un riche, riche trésor. Lorsque la princesse l’eut regardée un instant, elle dit à la petite femme mignonne : « Et vous veillez comme ça du matin jusqu’au soir sur votre belle ombre ? » Et la petite femme mignonne baissa les yeux et répondit tout bas : « Oui, oui. » Alors la princesse dit : « Rappelez-moi un peu pourquoi vous y tenez tant. » Et alors l’autre lui répliqua : « Parce que jamais personne d’aussi bon ni d’aussi doux n’a passé par là depuis que j’habite cette cabane où je suis née ; voilà comme cela a commencé. » Elle ajouta qu’elle ne faisait tort à personne en gardant l’ombre ; que le quelqu’un à qui elle appartenait était allé rejoindre la dame qui l’attendait…

Quelqu’un ! C’était un homme, alors ? interrompit Maggy.

La petite Dorrit répondit timidement qu’elle le supposait, et continua son histoire.

« … Était allé rejoindre la dame qui l’attendait, et que cette image n’avait été dérobée à personne. La princesse dit alors : « Ah ! très-bien ; mais quand vous viendrez à mourir, ma petite femme mignonne, on découvrira que c’est vous qui la gardiez ! » La petite femme mignonne répondit : « Pas du tout. Quand mon temps sera venu, l’image glissera doucement avec moi au fond de ma tombe, et on n’en saura jamais rien.

— Pauvre petite femme mignonne !… dit Maggy. Continuez, s’il vous plaît.

— La princesse fut très-surprise d’entendre cela, ainsi que tu peux le supposer, Maggy…

— Il y avait bien de quoi, remarqua Maggy.

— Elle résolut donc de guetter la petite femme mignonne, pour savoir comment tout cela finirait. Tous les jours elle passait dans son beau carrosse devant la porte de la cabane, et elle voyait toujours la petite femme mignonne filant toute seule à la porte, et la princesse regardait la petite femme mignonne, et celle-ci regardait la princesse. Enfin, un beau matin, le rouet ne tournait plus, et la petite femme avait disparu. Lorsque la princesse demanda pourquoi le rouet s’était arrêté et ce qu’était devenue celle qui le faisait tourner, on lui dit que le rouet s’était arrêté parce qu’il n’y avait plus personne pour le faire tourner, attendu que la petite femme mignonne venait de mourir.

— On aurait dû la porter à l’hôpital, interrompit Maggy : elle serait revenue de là.

— La princesse, après avoir pleuré un peu, si peu que ce n’est guère la peine d’en parler, s’essuya les yeux, descendit de voiture à l’endroit où elle était descendue la première fois, et alla vers la cabane pour voir un peu dans l’intérieur. Il n’y avait plus personne pour la regarder ni personne à regarder ; elle entra donc tout de suite pour chercher l’image que la petite femme mignonne gardait comme un trésor précieux. Mais elle eut beau chercher partout, elle n’en découvrit aucune trace ; et alors elle vit bien que la petite femme mignonne lui avait dit la vérité, et que l’image, pour ne plus faire de peine à personne, s’était glissée tout doucement au fond de la tombe où elle dormait à côté de la petite femme mignonne. Et c’est la fin de mon histoire, Maggy. »

Le soleil couchant incommodait tellement la petite Dorrit lorsqu’elle fut arrivée à la fin de son histoire, qu’elle se voila le visage avec la main.

« Était-elle devenue bien vieille ? demanda Maggy.

— La petite femme mignonne ?

— Oui.

— Je ne sais pas, mais cela n’aurait rien changé à l’histoire quand elle ne serait morte qu’à cent ans.

— Vraiment ! s’écria Maggy. Au fait, c’est très-probable. »

Et Maggy écarquilla les yeux et se mit à ruminer. Elle resta si longtemps les yeux tout grands ouverts que la petite Dorrit, afin de lui faire quitter son siège improvisé, se leva et regarda par la croisée. Comme elle jetait un coup d’œil dans la cour, elle vit Pancks qui entrait et lançait en passant un regard oblique du côté de la mansarde.

« Qui est celui-là, petite mère ? demanda Maggy, qui l’avait rejointe à la croisée et s’appuyait sur son épaule. Je le vois entrer et sortir bien souvent.

— On prétend que c’est un diseur de bonne aventure, répliqua la petite Dorrit. Mais je doute qu’il soit même capable de raconter l’histoire présente ou passée de bien des gens.

— Il n’aurait pas pu raconter celle de la princesse ? » demanda Maggy.

La petite Dorrit, abaissant un regard attristé sur la sombre vallée de la prison, secoua la tête.

« Ni celle de la petite femme mignonne ?

— Non, Maggy, répondit la petite Dorrit, dont le soleil couchant rougissait plus que jamais le visage. Mais éloignons-nous de la fenêtre. »


CHAPITRE XXV.

Conspirateurs et autres.


Le domicile privé de M. Pancks se trouvait dans le faubourg de Pentonville, où il occupait au premier une chambre que lui sous-louait un homme de loi d’un très-petit calibre, qui n’était pas bien cossu, et qui avait fait poser, derrière la porte d’entrée, une seconde porte à ressort qui s’ouvrait et se refermait comme une trappe. Sur la petite vitre, au-dessus de la première porte, on lisait ces mots : RUGG, Agent d’affaires, teneur de livres, recouvrements.

Cette inscription, dont la sévère simplicité avait un certain air de majesté, illuminait un petit bout de jardin qui séparait la maison du trottoir, et où quelques arbustes des plus poudreux penchaient tristement leur feuillage desséché, étouffant dans les flots de poussière. Un professeur d’écriture, qui habitait le rez-de-chaussée, avait orné la grille dudit jardin de cadres contenant des modèles choisis de ce que savaient faire ses élèves avant d’avoir pris une demi-douzaine de leçons, pendant que toute la jeune famille du maître remuait la table, opposés aux chefs-d’œuvre calligraphiques exécutés par ces mêmes élèves après une série de six leçons, et cela, pendant que la jeune famille se tenait tranquille. Le logis de M. Pancks se bornait à une chambre à coucher très-bien ventilée, ledit Pancks ayant en outre stipulé avec le dit Rugg, principal locataire, qu’il aurait chaque dimanche, en vertu d’un tarif réglé à l’amiable et à la condition de prévenir ledit Rugg un jour à l’avance, le droit de partager ou de ne point partager le déjeuner, le dîner, le thé et le souper dudit Rugg et de Mlle Rugg, sa fille, et d’assister, selon sa convenance, à l’un on à plusieurs, ou à la totalité de ses repas.

Mlle Rugg était une demoiselle possédant un petit pécule dont l’origine lui avait valu une assez grande célébrité dans le voisinage, attendu que, si elle possédait cette fortune, c’est que son cœur avait été cruellement froissé et déchiré par un boulanger entre deux âges des environs, qu’elle avait, par l’entremise de M. Rugg, attaqué devant les tribunaux en rupture de promesse de mariage.

Le boulanger, à qui l’avocat de Mlle Rugg avait à cette occasion adressé les épithètes les plus flétrissantes (aux honoraires de cinq cents francs, chaque épithète revenait à environ un franc cinquante) et qui s’était vu condamner à des dommages et intérêts proportionnés à l’éloquence de cet orateur, continuait bien encore d’être persécuté de temps à autre par la jeunesse de Pentonville. Mais Mlle Rugg entourée de la protection imposante de la loi, et forte de ses dommages et intérêts placés dans les fonds publics, jouissait de la considération générale.

C’est dans la société de M. Rugg, avec son visage rond devenu tout blanc à force d’avoir eu à rougir et sa chevelure jaune, hérissée comme un plumeau usé, et dans la société de Mlle Rugg avec son visage couvert de taches de nankin grosses comme des boutons de chemise et dont la chevelure blond-filasse était plus sale qu’abondante, que M. Pancks dînait ordinairement tous les dimanches depuis plusieurs années, pendant lesquelles il avait également partagé avec eux, une ou deux fois par semaine, divers festins nocturnes de pain, de fromage de Hollande et de porter. M. Pancks était un des rares célibataires à qui Mlle Rugg n’inspirait aucune terreur. Il avait deux arguments pour se rassurer : « D’abord, se disait-il, ça ne prendrait pas une seconde fois et ensuite je n’en vaux pas la peine. » Protégé par cette double cuirasse, M. Pancks adressait en toute sécurité des reniflements familiers à Mlle Rugg.

Jusqu’à présent M. Pancks s’était fort peu occupé d’affaires dans son logis de Pentonville où il ne faisait guère que dormir ; mais maintenant qu’il jouait le rôle d’un diseur de bonne aventure, il restait souvent enfermé jusqu’à minuit dans le petit bureau officiel de M. Rugg, complotant avec son propriétaire ; et même, après cette heure indue, il brûlait encore de la chandelle dans sa propre chambre. Bien que ses occupations comme factotum du patriarche fussent tout aussi lourdes que par le passé et ne pussent se comparer à un lit de roses qu’en raison de leurs nombreuses épines, il était clair que quelque nouvel emploi exigeait de sa part des soins continuels. Lorsqu’il se débarrassait du patriarche jusqu’au lendemain, ce n’était que pour s’amarrer à quelque navire anonyme qu’il remorquait vers un port inconnu.

Après avoir lié connaissance avec M. Chivery le père, peut-être avait-ce été chose facile pour Pancks de faire connaissance avec l’aimable Mme Chivery et l’inconsolable John ; mais que ce fût facile ou non, il n’avait pas tardé à y réussir. Une semaine ou deux après sa première apparition dans la cour de la prison, il était aussi à son aise dans le petit débit de tabac que s’il était chez lui. Il s’était surtout efforcé de captiver les bonnes grâces du jeune John. Il finit même par persuader à l’amoureux berger d’abandonner ses humides bosquets pour se charger de diverses missions mystérieuses.

Le jeune John commença à faire, à des intervalles irréguliers, des absences qui duraient parfois jusqu’à quatre jours consécutifs. La prudente Mme Chivery, que la métamorphose de son fils étonnait beaucoup, aurait pu protester contre ces absences de John qui faisaient tort au commerce du montagnard écossais, mais elle avait deux raisons concluantes de ne point s’en plaindre.

1° John sortait de son abrutissement et s’intéressait à l’affaire pour laquelle s’effectuaient ces voyages ; ce que Mme Chivery regardait comme une bonne chose pour la santé de son fils. 2º M. Pancks avait consenti à allouer à Mme Chivery la somme légale de neuf francs trente-cinq centimes pour chaque absence de son fils. Cette dernière proposition avait été faite par Pancks lui-même, dans ces termes laconiques :

« Si votre fils a la faiblesse, madame, de ne pas accepter cette somme, je ne vois pas pourquoi vous ne l’accepteriez pour lui. Ainsi donc, entre nous, comme une affaire est toujours une affaire, voici l’argent. »

Quant à M. Chivery, ce n’est jamais de lui qu’on aurait appris ce qu’il pensait de tout cela, ni ce qu’il en savait. J’ai déjà dit que c’était un homme de peu de mots, et j’ajouterai ici que, grâce à sa profession, il avait contracté l’habitude de tout renfermer sous clef. Il se renfermait lui-même avec tout autant de soin qu’il renfermait les détenus de la Maréchaussée. Il tenait ses lèvres fermées comme il tenait fermée la porte de la prison. Il ne les ouvrait jamais sans motif. Quand il devenait nécessaire de laisser sortir quelque chose, il entr’ouvrait la porte, la laissait ouverte aussi peu de temps que possible et se dépêchait de la refermer. De même que pour s’épargner la peine d’ouvrir la porte de la prison, il faisait attendre un visiteur qui voulait sortir lorsqu’il en voyait approcher un autre, de façon à les mettre tous les deux dehors d’un seul tour de clef ; de même il faisait souvent attendre une remarque, présente à son esprit, s’il pressentait qu’il allait en arriver une autre, afin de les expédier toutes les deux à la fois. Quant à chercher dans l’expression de sa physionomie une clef qui pût servir à deviner sa pensée, la clef de la prison eût fourni un indice tout aussi lisible du caractère individuel et de l’histoire de chacun des détenus qu’elle renfermait.

Que M. Pancks fût tenté d’inviter quelqu’un à dîner à Pentonville, c’était là un fait sans précédent dans son calendrier. Mais néanmoins il invita le jeune John à dîner et l’exposa même à se laisser fasciner par les charmes dangereux (à cause des dommages-intérêts) de Mlle Rugg. Le banquet eut lieu un dimanche et Mlle Rugg apprêta de ses propres mains un gigot farci d’huîtres qu’elle envoya cuire au four chez le boulanger… non pas chez le boulanger réfractaire, mais chez le propriétaire d’un établissement qui faisait concurrence à l’infidèle. On fit aussi provision d’oranges, de pommes et de noix. M. Pancks rapporta le samedi soir une bouteille de rhum destinée à réjouir le cœur de son hôte.

Mais les préparatifs pour la réception du visiteur ne se bornèrent pas à des apprêts matériels. On le reçut avec des marques de condoléance et de sympathie familière. Lorsque le jeune John fit son apparition à une heure et demie, sans la canne à bec d’ivoire, sans le gilet à bouquets d’or, comme un soleil que les nuages désastreux ont dépouillé de ses rayons, M. Pancks le présenta à M. Rugg en lui disant que c’était ce jeune homme dont il lui avait si souvent parlé et qui aimait Mlle Dorrit.

« Je suis heureux, dit M. Rugg, en l’attaquant au défaut de la cuirasse, d’avoir le précieux avantage de faire votre connaissance, monsieur. Vos sentiments vous font honneur. Vous êtes jeune ; puissiez-vous ne pas survivre à vos sentiments ! Pour ma part, monsieur, si je devais survivre à mes sentiments, continua M. Rugg, qui n’était pas avare de paroles et qui avait la réputation d’un beau parleur, si je devais survivre à mes sentiments, j’ajouterais à mon testament un legs de quinze cents francs en faveur de quiconque me délivrerait de la vie. »

Mlle Rugg poussa un soupir.

« Je vous présente ma fille, monsieur, poursuivit M. Rugg. Anastasie, tu dois comprendre les émotions qui agitent l’âme de ce jeune homme. Ma fille aussi a passé par là : elle peut donc sympathiser avec vous. »

Le jeune John, presque accablé par une si touchante réception, remercia l’orateur.

« Ce que je vous envie, monsieur, continua M. Rugg… ; souffrez que je vous débarrasse de votre chapeau ; nous manquons de patères, mais je vais le poser dans un coin où personne ne marchera dessus… ; ce que je vous envie, monsieur, c’est le bonheur de posséder de pareils sentiments. J’appartiens à une profession où ce bonheur nous est parfois interdit. »

Le jeune John répondit, après l’avoir remercié, qu’il voulait seulement faire ce qu’il croyait bien et prouver combien il était dévoué à Mlle Dorrit. Il désirait être désintéressé et il espérait bien l’être. Il voulait faire tout ce qui dépendait de lui pour servir Mlle Dorrit, sans songer le moins du monde à lui-même, et il avait du plaisir à le faire. Il ne pouvait pas grand’chose, mais enfin il était décidé à faire tout ce qu’il pouvait.

« Monsieur, recommença M. Rugg, lui donnant une poignée de main, cela console, rien que de vous voir ; je voudrais pouvoir vous faire citer comme témoin devant un tribunal quelconque, afin d’humaniser un peu les gens de robe ; j’espère que vous n’avez pas laissé votre appétit chez vous et que vous êtes disposé à bien jouer du couteau et de la fourchette ?

— Merci, monsieur, répliqua le jeune John. Je ne mange pas beaucoup depuis quelque temps. »

M. Rugg le prit à part.

« Absolument comme ma fille, monsieur, dit l’avocat, à l’époque où, pour venger ses sentiments outragés et son sexe, elle se porta plaignante dans l’affaire Rugg et Bawkins. Je ne crois trop m’avancer, monsieur Chivery, en disant que je pourrais, si cela en valait la peine, prouver par témoins que la quantité de nourriture solide dont ma fille se contentait alors ne dépassait pas dix onces par semaine.

— Je crois que je vais un peu plus loin que cela, répondit John en hésitant, et comme s’il eût éprouvé une certaine honte à faire cet aveu.

— Mais vous n’avez jamais eu affaire, vous, à un démon caché sous la forme d’une créature humaine, remarqua M. Rugg avec un sourire et un geste significatifs ; remarquez-le bien, monsieur Chivery, un démon sous la forme d’une créature humaine !

— Non, certainement, monsieur, répliqua John, qui ajouta avec beaucoup de simplicité : j’en serais bien fâché.

— Ce sentiment, dit M. Rugg, est bien celui que je devais attendre des principes que je vous connais ; ma fille en serait vivement émue, monsieur, si elle vous entendait. Mais la voici qui apporte le gigot, je suis bien aise qu’elle ne vous ait pas entendu. Monsieur Pancks, pour aujourd’hui, veuillez vous asseoir en face de moi. Ma chère, mets-toi en face de M. Chivery… Pour ce que nous (et Mlle Dorrit) allons recevoir, grâces soient rendues au Seigneur ! »

Sans l’air de grave plaisanterie avec lequel M. Rugg avait prononcé ce bénédicité, on aurait pu croire que Mlle Dorrit devait assister à ce repas. Pancks accueillit cette saillie avec son ronflement habituel, comme il mangea avec sa maladresse ordinaire ; Mlle Rugg, peut-être pour se rattraper, ne ménagea pas le gigot, qui diminua rapidement et dont il ne resta bientôt plus que l’os. Le pudding ne tarda pas non plus à disparaître, et une notable quantité de fromage et de radis fut engloutie de la même façon ; puis vint le dessert.

Alors aussi, et avant qu’on entamât la bouteille de rhum, apparut le carnet de M. Pancks ; alors on procéda aux affaires d’une façon rapide, mais assez bizarre, qui avait tant soit peu l’air d’une conspiration. M. Pancks parcourut son carnet qui commençait à être plein, faisant de petits extraits qu’il écrivait sur des bouts de papier séparés sans quitter la table du festin, M. Rugg le regardant tout le temps avec beaucoup d’attention, et John laissant errer le plus faible de ses yeux dans le brouillard de la rêverie. Lorsque M. Pancks, qui jouait le rôle de chef des conspirateurs, eut complété ses extraits, il les collationna, les corrigea, serra son carnet, tenant ses notes dans sa main comme un joueur tient ses cartes.

« Pour commencer, nous avons un cimetière dans le Bedfordshire, dit Pancks. Qui est-ce qui en veut ?

— Je le prends, monsieur, si personne ne dit mot, » répliqua M. Rugg.

Pancks donna la carte à M. Rugg, puis consulta de nouveau son jeu.

« Maintenant, voici un renseignement à prendre à York, continua Pancks. Qui est-ce qui en veut ?

— York ne me va pas, dit M. Rugg.

— Dans ce cas, peut-être serez-vous assez bon pour vous en charger, John Chivery ? » poursuivit Pancks.

John ayant consenti, Pancks lui donna la carte et consulta encore une fois son jeu. « Et puis nous avons une église à Londres — autant vaut la garder pour moi — et une Bible de famille : je la prends aussi ; cela fait deux pour moi. Deux pour moi, répéta Pancks, ronflant sur ses cartes. Voici un registre à Durham pour vous John, et un vieux marin de Dunstable pour vous, monsieur Rugg. Deux pour moi, n’est-ce pas ? Oui, deux pour moi. Voici encore une pierre tombale, ce qui fait trois pour moi. Et un enfant mort-né, ce qui fait quatre pour moi. Et maintenant, toutes mes cartes sont distribuées pour le moment. »

Lorsqu’il eut disposé de ses cartes, fort tranquillement et sans élever la voix, M. Pancks mit la main dans sa poche de côté et y prit un sac de toile, dont il tira d’une main économe deux petites sommes destinées aux frais de voyage.

« L’argent va vite, dit-il d’un ton inquiet, en poussant une de ces sommes vers M. Rugg et l’autre vers John.

— Tout ce que je puis vous dire, remarqua John, c’est que je regrette vivement de ne pas être assez riche pour payer moi-même mes frais de route et que vous ne jugiez pas à propos de me laisser le temps d’aller et de revenir à pied. Car rien ne me donnerait plus de satisfaction. »

Le désintéressement de ce jeune homme parut si ridicule aux yeux de Mlle Rugg qu’elle fut obligée de se retirer précipitamment et d’aller s’asseoir sur l’escalier jusqu’à ce qu’elle en eût ri à cœur joie. Cependant M. Pancks, après avoir contemplé John avec une nuance de compassion, tortilla lentement et d’un air rêveur le bout de son sac, comme s’il lui tordait le col. La demoiselle, étant rentrée au moment où il le remettait dans sa poche, mêla du grog au rhum pour toute la société, sans s’oublier elle-même, et donna à chacun son verre ; lorsque tout le monde fut servi, M. Rugg se leva et étendit silencieusement son bras armé d’un verre au-dessus de la table, invitant ainsi les autres à faire comme lui et à se livrer simultanément à un trinquement conspiratoire. La cérémonie fut imposante jusqu’à un certain point : elle l’eût même été jusqu’au bout, si Mlle Rugg, en portant son verre à ses lèvres et en jetant les yeux sur John, n’avait pas été prise d’un fou rire, rien que de penser au désintéressement comique de ce jeune niais ; sur quoi elle ne put s’empêcher d’éclabousser le voisinage, en soufflant comme un cachalot dans son verre de grog ; elle en fut elle-même toute confuse et se retira sur le coup.

Tel fut le mémorable dîner donné par Pancks dans son domicile de Pentonville ; telle était son existence active et mystérieuse. Les seuls moments de distraction où il parût oublier ses soucis et se récréer en allant quelque part ou en disant quelque chose sans avoir un but précis, étaient ceux où il semblait s’intéresser à l’étranger boiteux qui était venu s’installer dans la cour du Cœur-Saignant.

L’étranger, nommé Jean-Baptiste Cavaletto, on l’appelait Baptiste dans la cour, était un petit homme si gazouillant, si facile à vivre, si heureux, que l’attrait qu’il avait pour Pancks provenait sans doute de la force du contraste. Solitaire, faible, ne connaissant que fort peu des mots les plus nécessaires de la seule langue dans laquelle il pût s’entretenir avec les gens qui l’entouraient, il se laissait aller au courant de sa fortune avec une gaieté inconnue jusqu’alors dans ces parages. Il avait à peine de quoi boire et manger, il n’avait de vêtements que ceux qu’il portait ou ceux que renfermait le plus petit paquet qu’on ait jamais vu, et cependant on le voyait toujours heureux comme un coq en pâte, lorsqu’il se promenait dans la cour en boitant, appuyé sur sa canne et excitant une sympathie générale par le rire franc et ouvert qui étalait ses dents blanches.

C’était un rude métier pour un étranger, qu’il fût bien portant ou estropié, que de chercher à gagner les bonnes grâces des Cœurs-Saignants. D’abord ils ont une vague conviction que tout étranger cache un couteau quelque part sur lui ; ensuite ils regardent comme un excellent axiome national et constitutionnel celui qui déclare que tout étranger pauvre et estropié doit retourner au plus vite dans son pays. Ils ne songent jamais à demander combien de leurs propres compatriotes leur seraient renvoyés de tous les points du monde, si ce principe était généralement accepté ; ils le regardent comme un principe purement britannique, ne s’appliquant d’ailleurs à aucun autre pays du monde. En troisième lieu, ils ont une vague notion que c’est une sorte de punition que de ne pas être Anglais ; et que s’il arrive une foule de malheurs à l’étranger, c’est parce qu’on y fait certaines choses qui ne se font pas en Angleterre et qu’on n’y fait pas certaines choses qui se font en Angleterre. Il est vrai que les Mollusques et les Des Échasses entretiennent soigneusement cette croyance, proclamant sur tous les tons, officiels ou autres, qu’aucun pays qui refuse de se soumettre à ces deux grandes familles ne saurait espérer la protection divine ; ce qui ne les empêche pas, lorsqu’ils ont fait accroire cela, d’accuser en particulier ce peuple incomparable d’être le plus rempli de préjugés qu’il y ait sous la calotte des cieux.

Telle est donc la position politique des Cœurs-Saignants ; mais ils ont d’autres raisons pour ne pas vouloir d’étrangers dans la cour. Ils prétendent que les étrangers sont toujours très-pauvres ; et bien qu’ils soient eux-mêmes aussi pauvres qu’on puisse le désirer, cela ne diminue en rien la force de l’objection. Ils prétendent que les étrangers sont des lâches qui se laissent sabrer et tuer à coups de baïonnette ; et, bien qu’ils soient assurés que leurs propres crânes ne seraient pas ménagés s’ils témoignaient de la mauvaise humeur contre la police, comme cela se fait au moyen d’un instrument contondant, cela ne compte pas, naturellement. Ils prétendent que les étrangers sont tous immoraux ; et, bien que chez eux ils aient de temps en temps des assises, et par-ci par-là des divorces, cela ne fait rien du tout à l’affaire. Ils prétendent que les étrangers ne savent pas ce que c’est que l’indépendance ; oubliant qu’eux-mêmes ils se laissent conduire aux hustings, comme un troupeau de bétail par lord Décimus Tenace Mollusque, bannière en tête, au son d’un orchestre qui joue l’air national de Rule Britannia. Pour ne pas fatiguer le lecteur, je passe sous silence une foule d’autres dogmes de leur credo politique.

L’étranger boiteux dut lutter de son mieux contre ces obstacles. Heureusement il n’était pas seul contre tous, car Arthur Clennam l’avait recommandé aux Plornish (il habitait au haut de la maison du maçon), mais néanmoins les choses étaient loin d’être en sa faveur. Cependant les Cœurs-Saignants avaient bon cœur, et quand ils virent le petit boiteux traverser gaiement la cour avec un visage qui respirait la bonne humeur, ne faire de mal à personne, ne jamais montrer aucun des couteaux dont ses poches devaient être pleines, ne pas commettre une foule d’immoralités révoltantes, ne manger guère que de la bouillie et jouer le soir avec les enfants de Mme Plornish, on commença à croire que, bien qu’il ne pût jamais se flatter de devenir le compatriote des Cœurs-Saignants, c’était seulement un malheur pour lui dont il serait injuste de le punir. On voulut bien descendre jusqu’à lui, en l’appelant monsieur Baptiste, tout en le traitant comme un enfant, et en riant aux éclats de l’animation de ses gestes et de son anglais enfantin, d’autant plus que Baptiste ne se formalisait pas et riait avec eux. On lui parlait en criant, comme s’il eût été aussi sourd qu’une cruche. Afin de lui enseigner la langue dans toute sa pureté, on composait à son intention des phrases telles que les sauvages en adressaient au capitaine Cook, ou telles que Vendredi en adressait à Robinson Crusoé. Mme Plornish surtout excellait dans cet art difficile, et elle s’y fit une telle réputation par le génie dont elle fit preuve en inventant cette phrase : « Moi espérer jambe à vous bientôt guérir, » qu’on prétendait qu’il ne s’en fallait de rien qu’elle parlât italien. Mme Plornish elle-même y fut prise, et commença à se figurer qu’elle avait en effet des dispositions naturelles pour apprendre cette langue. À mesure que Baptiste se popularisait davantage, une infinité d’ustensiles de ménage furent mis en réquisition, afin de fournir à l’étranger un riche vocabulaire. Dès qu’il paraissait dans la cour, on voyait des dames se précipiter hors de leurs maisons en criant :

« M. Baptiste théière !

— M. Baptiste pelle !

— M. Baptiste tamis !

— M. Baptiste… cafetière ! »

Les professeurs en jupon exhibaient au même instant les objets énoncés, pour donner à leur élève une idée des difficultés écrasantes que présente l’étude de la langue anglo-saxonne.

Le petit Italien en était là de son éducation ; et il habitait la cour depuis trois semaines environ, lorsqu’il fit une impression favorable sur M. Pancks. Le remorqueur étant monté à la mansarde, accompagné de Mme Plornish en qualité d’interprète, avait trouvé son locataire sculptant un morceau de bois à l’aide de quelques outils fort simples et gai comme un pinson, bien qu’il n’eût d’autres meubles qu’un matelas étendu par terre, une table et une chaise.

« Allons, mon vieux, dit M. Pancks ; payons notre loyer ! »

Baptiste avait l’argent tout prêt, enveloppé dans un chiffon de papier, et il le tendit en riant au remorqueur ; puis, avec un geste rapide de sa main droite, montra autant de doigts qu’il y avait de francs et coupa l’air horizontalement pour indiquer cinquante centimes en sus.

« Oh ! dit M. Pancks en contemplant l’Italien d’un air étonné : ah ! c’est comme ça ! Voilà une fameuse pratique. La somme y est. Ma foi ! je ne m’attendais pas à la recevoir. »

Mme Plornish eut alors l’obligeance de s’avancer pour remplir son rôle d’interprète :

« Lui satisfait ! Lui content recevoir argent, expliqua-t-elle à M. Baptiste. »

Le petit Napolitain sourit et fit un signe de tête : son visage rayonnant sembla captiver agréablement l’attention de M. Pancks.

« Comment va sa jambe ? demanda-t-il à Mme Plornish.

— Oh ! beaucoup mieux, monsieur, répondit cette dame. Nous espérons que d’ici à huit jours il n’aura plus besoin de sa canne pour marcher. »

Mme Plornish ne voulut pas laisser échapper une si belle occasion de faire montre de son talent polyglotte : aussi s’empressa-t-elle, avec un orgueil bien excusable, d’expliquer à M. Baptiste les paroles de Pancks en ajoutant :

« Lui espérer jambe à vous bientôt guérir.

— Et avec ça il a l’air si gai, remarqua M. Pancks admirant le petit Italien comme il eût fait d’un automate. Comment gagne-t-il sa vie ?

— Il paraît qu’il a un grand talent pour découper les fleurs que vous lui voyez faire. (Baptiste, examinant le visage de ses visiteurs tandis qu’ils causaient, montra son ouvrage. Mme Plornish interpréta dans son idiome italien, au profit du boiteux, la pensée de M. Pancks :) Lui content. Lui trouver beau.

— Est-ce que ça lui rapporte de quoi vivre ? demanda Pancks.

— Il se contente de fort peu de chose, et d’ailleurs on croit que plus tard il se tirera très-bien d’affaire. M. Clennam lui a fait commander ces fleurs-là, et, en outre, il l’emploie par-ci par-là dans la fabrique ; il invente même de la besogne pour lui, quand il sait que le petit homme en a besoin.

— Et à quoi passe-t-il son temps, quand il ne travaille pas ? demanda M. Pancks.

— Pas à grand’chose pour le quart-d’heure, monsieur ; sans doute parce qu’il a encore un peu de peine à marcher ; mais il va dans la cour et il cause sans trop comprendre ce qu’on lui dit et sans trop se faire comprendre : il joue avec les enfants ; il s’assoit au soleil, il s’assoit n’importe où, comme s’il trouvait partout un fauteuil… et il chante et il rit… ah ! mais il faut l’entendre !

— Il rit ! répéta M. Pancks. Je le crois sans peine. On dirait que chacune de ses dents est toujours en train de rire.

— Mais c’est quand il grimpe au haut des marches de l’autre côté de la cour, dit Mme Plornish, qu’il est drôle à voir, regardant tout autour de lui. Les uns croient qu’il regarde du côté où se trouve son pays, d’autres se figurent qu’il s’attend à voir arriver quelqu’un qu’il ne tient pas à voir, et les autres ne savent que penser. »

M. Baptiste parut deviner vaguement ce que disait Mme Plornish ; ou peut-être avait-il saisi, avec sa rapidité habituelle, le geste presque imperceptible par lequel elle imitait un homme qui regarde à la dérobée. Dans tous les cas, il ferma les yeux et hocha la tête de l’air d’une personne qui a ses raisons pour agir comme il le fait, et il dit en italien que cela ne regardait que lui. Altro !

« Qu’est-ce que cela veut dire, altro ? demanda M. Pancks.

— Hem…. C’est une sorte d’expression qui signifie tout ce qu’on veut, monsieur, répondit Mme Plornish.

— Vraiment ? répliqua Pancks. Dans ce cas, Altro, mon vieux, bonjour. Altro ! »

M. Baptiste avec sa vivacité méridionale répéta le mot plusieurs fois de suite ; M. Pancks avec son flegme britannique le lui renvoya une seule fois. À dater de ce jour Pancks le bohémien s’habitua, en retournant chez lui, fatigué du travail de la journée, à passer par la cour du Cœur-Saignant, à monter tranquillement l’escalier, à entr’ouvrir la porte de M. Baptiste, et, le trouvant chez lui, à lui dire : « Holà, mon vieux, Altro ! » Ce à quoi M. Baptiste répondait avec une foule de signes de tête et de sourires, « Altro, signore, altro, altro, altro ! » Puis à la suite de cette conversation fort laconique, M. Pancks descendait, et continuait son chemin, d’un air satisfait, comme un homme qui vient de se délasser et de se rafraîchir.




CHAPITRE XXVI.

Situation d’esprit de… Personne.


Arthur Clennam devait se féliciter d’avoir pris la sage et ferme résolution de ne pas devenir amoureux de Chérie. Autrement, il se serait trouvé dans une situation d’esprit fort embarrassante, obligé de soutenir contre son propre cœur des luttes dont la plus pénible eût peut-être été un combat incessant entre une tendance à ne pas aimer du tout M. Henry Gowan, ou même à le prendre en grippe, et une voix intérieure qui lui disait qu’un pareil sentiment était indigne d’un gentleman. Un cœur généreux n’est pas porté à ressentir ces profondes antipathies et ne les accepte que difficilement, même lorsqu’elles ne naissent d’aucun intérêt personnel ; mais s’il s’aperçoit que la haine commence à s’en mêler et reconnaît, dans les moments de sang-froid, que cette haine a sa source dans un sentiment qui n’est point désintéressé, cette découverte ne peut manquer de lui causer un chagrin profond.

Ainsi donc, sans cette prudente résolution, le souvenir de M. Henry Gowan serait venu assombrir la pensée de Clennam et l’aurait sans cesse occupée, à l’exclusion d’une foule de personnes et de choses qui lui fournissaient des sujets de réflexion plus agréables. Quoi qu’il en soit, Daniel Doyce semblait songer à M. Gowan bien plus que ne le faisait son associé ; c’était presque toujours lui qui commençait à parler du jeune artiste dans les conversations intimes des deux associés. Ces causeries familières étaient devenues très-fréquentes, car ils habitaient le même appartement dans une des vieilles rues tranquilles et peu fashionnables de la Cité, non loin de la Banque et près de London-Wall.

M. Doyce était allé passer la journée à Twickhenham ; Clennam s’était excusé ; M. Doyce venait de rentrer. Il mit la tête à la porte du salon de Clennam pour lui dire bonsoir.

« Entrez, entrez, dit Clennam.

— J’ai vu que vous lisiez, répondit Doyce, et je craignais de vous déranger. »

Sans la notable détermination qu’il avait prise, Clennam n’aurait probablement pas su ce qu’il était en train de lire ; peut-être même aurait-il ignoré qu’il avait, depuis plus d’une heure, les yeux fixés sur un livre, bien que ce livre fût encore ouvert devant lui. Il le referma avec un peu de vivacité.

« Ils vont tous bien ? demanda-il.

— Oui, répondit Doyce ; ils vont bien. Ils vont très-bien. »

Daniel avait l’habitude (habitude commune à bien des ouvriers) de porter son mouchoir dans son chapeau. Il ôta son chapeau, en retira son foulard, s’essuya le front et répéta lentement :

« Ils vont tous bien. Mlle Mina surtout m’a paru très-bien portante.

— Y avait-il du monde ?

— Non, pas d’autre étranger que moi.

— Et comment avez-vous passé votre temps, tous les quatre ? poursuivit Arthur plus gaiement.

— Nous étions cinq, vous savez, répliqua son associé. Chose était-là.

— Qui ça, chose ?

— M. Henry Gowan.

— Ah oui… c’est juste ! s’écria Clennam avec une vivacité inaccoutumée. Oui, oui… je l’avais oublié.

— Comme je vous l’ai déjà dit, reprit Daniel Doyce, il est toujours là le dimanche.

— Oui, oui ; je me rappelle maintenant, »

Daniel Doyce continuant à s’essuyer le front, répéta hautement : « Oui. Il était là… Il était là. Et son chien aussi.

— Mlle Meagles semble très-attachée à… au chien, remarqua Clennam.

— Très-attachée, en effet. Plus attachée au chien que je ne le suis à l’autre.

— Vous voulez dire, à monsieur…

— Je veux dire à M. Gowan, tout bonnement, répliqua Daniel Doyce. »

Il y eut dans la conversation un intermède dont Clennam profita pour remonter sa montre.

« Peut-être êtes-vous un peu prompt à juger les gens, dit-il enfin. Nos jugements… je parle en thèse générale…

— Bien entendu.

— Nos jugements sont si sujets à être influencés par une foule de considérations qui, presque à notre insu, sont injustes, que nous devons nous tenir en garde contre trop de précipitation. Par exemple, ce monsieur…

— Gowan, ajouta tranquillement Doyce, à qui semblait dévolue la tache de prononcer ce nom.

— … Est jeune et joli garçon, plein de gaieté et de vivacité, et il a une grande expérience du monde. Il serait difficile de fonder sur une raison impartiale la répulsion qu’il pourrait inspirer.

— Ce n’est pas difficile pour moi, toujours, Clennam, répliqua son associé. Je vois l’inquiétude qu’il apporte aujourd’hui, et je vois le chagrin qu’il apportera plus tard dans la demeure de mon vieil ami. Je vois que plus il se rapproche de Mlle Mina et que plus il la regarde, plus il creuse des rides profondes au front de mon ami. En un mot, je le vois enveloppant d’un filet la belle et aimante enfant qu’il ne rendra jamais heureuse.

— Nous ne savons pas, dit Clennam, du ton d’un homme qui souffre, nous ne savons pas s’il ne la rendra pas heureuse.

— Nous ne savons pas non plus si la terre durera encore cent ans, mais néanmoins la chose nous paraît assez probable.

— Allons, allons ! reprit Clennam, ayons bon espoir et tâchons au moins de rester justes, si rien ne nous oblige ici de nous montrer généreux. Nous ne dénigrerons pas ce jeune homme parce qu’il a su plaire à la charmante jeune fille dont il ambitionne la main ; nous ne mettrons pas en question le droit naturel qu’a Mlle Mina de donner son cœur à l’homme qu’elle en croit digne.

— C’est possible, mon ami, c’est possible : mais il est tout aussi possible que Mlle Mina soit trop jeune, trop confiante, trop gâtée et ne connaisse pas assez le monde pour être à même de faire un bon choix.

— Ce serait un mal, en tout cas, auquel il ne serait pas en notre pouvoir de remédier. »

Daniel Doyce secoua gravement la tête et répondit : « Je le crains.

— Par conséquent, continua Clennam, il faut nous décider à regarder comme indigne de nous de dire du mal de M. Gowan. Ce serait une méprisable satisfaction que de céder à l’antipathie que nous pourrions éprouver pour lui. Et j’ai résolu, pour ma part, de ne pas en dire de mal.

— Je ne suis pas si sûr de moi, Clennam : aussi je me réserve le droit de ne pas faire son éloge, répliqua l’autre. Mais si je ne suis pas sûr de moi, je suis sûr de vous, mon ami, et j’admire votre droiture et je la respecte. Bonsoir, mon ami et cher associé ! »

En disant cela, il lui donna une poignée de main, comme s’il y eût eu quelque chose de plus sérieux au fond de leur conversation, et il se quittèrent.

Avant cet entretien, les deux associés avaient rendu plusieurs visites à la famille Meagles, et ils avaient remarqué que la moindre allusion à M. Henry Gowan ramenait le nuage qui avait assombri le visage souriant de M. Meagles le matin où Arthur avait par hasard rencontré l’artiste au bord de la rivière. Si Clennam avait laissé pénétrer dans son cœur la passion défendue, cette époque eût peut-être été une rude épreuve pour lui ; mais comme il s’en était bien gardé, il n’en souffrit pas… pas le moins du monde.

De même, s’il eût donné accès dans son cœur à cet hôte exilé, la lutte morale qu’il aurait soutenue en silence pendant ce temps-là aurait eu quelque chose de méritoire. Peut-être aussi y aurait-il eu un certain mérite dans l’effort continuel qu’il aurait fait pour ne pas obtenir des résultats égoïstes par les moyens bas et odieux que son expérience lui avait appris à détester, et pour s’appuyer au contraire sur un principe élevé d’honneur et de générosité. Peut-être n’y aurait-il pas eu moins de mérite non plus dans sa résolution de ne pas même éviter la demeure de M. Meagles, de peur qu’en cherchant, dans son intérêt, à s’épargner une angoisse, il ne causât le plus léger chagrin à la jeune fille, qui serait ainsi devenue la cause d’une absence que M. Meagles pourrait regretter. Peut-être y aurait-il encore eu quelque mérite dans la modeste franchise avec laquelle Arthur se rappelait toujours, par comparaison, l’âge mieux assorti de M. Gowan et ses brillantes qualités d’homme du monde. Peut-être, pour faire tout cela et plus encore avec beaucoup de simplicité et avec une calme et courageuse constance, tandis qu’une angoisse secrète, les chagrins de sa vie passée, le faisaient cruellement souffrir, aurait-il eu besoin d’une certaine force de caractère, qui lui aurait fait honneur. Mais, grâce à la détermination qu’il avait prise, Arthur ne pouvait prétendre à aucun de ces mérites, et une telle situation morale n’était celle de personne… de personne au monde.

M. Gowan se souciait fort peu qu’elle fût celle de personne ou de quelqu’un. Rien ne troublait la sérénité de ses manières, comme si l’idée que Clennam pouvait se permettre de discuter cette importante question était trop incroyable et trop ridicule pour que l’artiste y songeât un seul instant. Il lui témoignait toujours une affabilité et l’accueillait avec une aisance qui aurait suffi (en supposant que l’associé de Daniel Doyce n’eût pas formé sa grande résolution) pour agir désagréablement sur un esprit qui aurait été dans cette situation… la situation de Personne.

« Je regrette beaucoup que vous ne soyez pas venu hier, dit M. Henry Gowan, lors d’une visite qu’il fit à Clennam le lendemain. Nous avons passé là-bas une journée délicieuse.

— C’est ce que j’ai appris, répliqua Arthur.

— De votre associé ? continua Henry Gowan. Quel cher brave homme !

— J’ai la plus grande estime pour lui.

— Par Jupiter, c’est le plus charmant individu que je connaisse ! si candide, si naïf, ayant foi dans un tas de choses si incroyables ! »

C’était là, dans la conversation de M. Gowan, un des points délicats qui chatouillaient désagréablement l’oreille de Clennam. Il l’écarta en répétant simplement qu’il avait la plus grande estime pour M. Doyce.

« Il est ravissant ! Rien de plus charmant que de le voir à son âge, s’en allant, comme un amoureux de clair de lune, sans avoir rien perdu en route ni rien gagné. Cela vous réchauffe le cœur ! Si peu corrompu par le monde, si simple, une si bonne âme ! Ma parole d’honneur, M. Clennam, on se sent atrocement mondain et corrompu à côté d’un être aussi primitif. Permettez-moi d’ajouter que je ne parle que pour moi, M. Clennam ; car vous, vous êtes aussi un peu candide.

— Merci du compliment, répondit Clennam mal à l’aise ; vous le méritez également, je l’espère ?

— Peuh !… À vrai dire, pas trop. Je ne suis pourtant pas un grand imposteur. Achetez-moi un tableau, et je vous assure, entre nous, qu’il ne vaudra pas l’argent que vous m’en aurez donné. Achetez un tableau à un autre peintre — (à un des célèbres professeurs qui me battent à plates coutures, si vous voulez), — et il y a cent à parier que plus cher vous le payerez, plus il vous trompera. C’est ce qu’ils font tous.

— Tous les peintres ?

— Peintres, écrivains, patriotes, tous ceux enfin qui tiennent boutique sur le marché social. Donnez vingt livres sterling à la plupart des gens que je connais, et vous serez trompé pour votre argent : donnez-en deux mille, vous serez trompé jusqu’à concurrence de votre chiffre ; donnez-en vingt mille, vous serez trompé pour vingt mille livres. Mais quel monde charmant cela fait, malgré tout ! s’écria Gowan avec un chaleureux enthousiasme. Quel délicieux, excellent, aimable monde !

— Je croyais, dit Clennam, que le principe dont vous venez de parler était spécialement adopté par…

— Par les Mollusques ? interrompit Gowan en riant.

— Par les hommes d’État qui daignent diriger le ministère des Circonlocutions.

— Ah ! mais ne dites pas de mal des Mollusques, reprit Gowan, rien de nouveau, ce sont de charmantes gens ! Jusqu’à ce petit Clarence, l’idiot de la famille, qui est le plus agréable et le plus ravissant petit imbécile que l’on ait jamais vu ! Par Jupiter, il a d’ailleurs une sorte d’habileté qui vous étonnerait !

— Beaucoup, répondit Clennam, d’un ton sec.

— Et après tout, continua Gowan (qui avait une façon de juger les choses qui les réduisait toutes à la même valeur), bien que je ne puisse nier que le ministère des Circonlocutions doive finir par causer la ruine de notre pays, il faut se rappeler que la catastrophe n’arrivera pas de notre temps… et c’est, au bout du compte, une bonne école pour former de vrais gentlemen.

— Une école très-dangereuse, très-coûteuse et qui ne satisfait guère, je le crains, les gens qui payent fort cher le droit d’y entretenir des élèves, dit Clennam en secouant la tête.

— Ah ! vous êtes un terrible homme ! répondit Gowan d’un ton léger. Je comprends que vous ayez presque fait perdre la tête à ce petit ânon de Clarence, qui est le plus estimable des crétins, et que j’aime de tout mon cœur. Mais c’est assez nous occuper de lui. Je voudrais vous présenter à ma mère, monsieur Clennam. Soyez donc assez bon pour m’en donner l’occasion. »

Si Clennam se fût trouvé dans la situation d’esprit de Personne, cette invitation lui aurait semblé la chose du monde la moins désirable, et il n’aurait pas su comment s’y prendre pour la refuser.

« Ma mère vit de la façon la plus simple dans ce sombre donjon de briques rouges qu’on nomme le château de Hampton-Court, poursuivit Gowan. Si vous voulez choisir votre jour et me dire quand vous me permettrez de vous mener dîner chez elle, vous serez assommé, mais ma mère sera charmée. Voilà la pure vérité. »

Que répondre à cela ? Il y avait dans le caractère réservé de Clennam un grand fonds de simplicité (prenez ce mot dans son sens le plus favorable), parce qu’il n’avait pas cette expérience qui blase un homme. Aussi, dans sa simplicité modeste, il se mit à la disposition de M. Gowan et on fixa le jour. Ce fut un jour bien triste pour l’invité, qui partit néanmoins pour Hampton-Court avec son introducteur.

Les vénérables habitants de ce vénérable édifice paraissaient (à cette époque) y vivre comme auraient pu le faire dans leur camp une bande de bohémiens civilisés. L’établissement des locataires y avait un aspect provisoire, comme s’ils comptaient décamper dès qu’ils obtiendraient ailleurs un logis plus commode ; il était facile de reconnaître à leur air mécontent qu’ils croyaient que l’État aurait dû leur fournir un appartement beaucoup plus agréable. Dès qu’une porte s’ouvrait, on découvrait une foule de cachotteries et de trompe-l’œil élégants : des paravents d’une taille beaucoup trop exiguë s’efforçaient en vain de transformer en salle à manger un corridor voûté, ou de cacher divers coins dans lesquels des valets en bas âge couchaient chaque soir au milieu des couteaux et des fourchettes ; des rideaux qui vous suppliaient de croire qu’ils ne cachaient rien, des impostes vitrées qui vous priaient de ne pas les voir ; une quantité de meubles aux formes mystérieuses et variées qui affectaient, les hypocrites, d’ignorer l’existence des matelas qu’ils étouffaient ; des trappes modestes qui essayaient d’échapper à l’attention publique et qui renfermaient évidemment des provisions de charbon de terre ; des passages qui se donnaient des airs de n’aboutir à rien lorsqu’on devinait, au premier coup d’œil, qu’ils conduisaient à des cuisines microscopiques. Tout cela donnait lieu à une masse de restrictions mentales et d’artifices mystérieux. Des visiteurs, regardant en face leur hôtesse ou leur hôte, feignaient de ne pas sentir la cuisine qui se faisait à trois pas d’eux ; d’autres, assis devant une armoire qu’on avait oublié de fermer, devenaient myopes tout à coup, afin de ne pas voir un régiment de bouteilles ; d’autres encore, appuyés contre une cloison des plus minces derrière laquelle un petit page et une jeune bonne échangeaient de gros mots, faisaient semblant de se croire assis dans un muet bocage. On n’en finirait pas, s’il fallait énumérer tous les petits billets de complaisance de ce genre que les Bohémiens du grand monde endossaient les uns pour les autres, à charge de revanche.

Quelques-uns des Bohémiens montraient un tempérament irritable, parce qu’ils étaient sans cesse agacés et aigris par deux circonstances contrariantes : 1° la conviction intime que la nation ne les récompensait jamais suffisamment ; 2° la permission accordée au public de visiter l’édifice où ce même public leur accordait par charité un logement gratuit. Ce dernier grief, en particulier, les exaspérait surtout le dimanche. Ce jour-là ils avaient espéré pendant quelque temps que la terre, vengeant le ciel, s’entr’ouvrirait pour engloutir les visiteurs ; mais, grâce sans doute à quelque négligence fort répréhensible des autorités qui gouvernent l’univers, cette désirable catastrophe se faisait encore attendre.

La porte de Mme Gowan fut ouverte par un domestique qui la servait depuis quelques années et qui, personnellement, avait maille à partir avec le Public, à propos d’une place de facteur qu’il attendait depuis longtemps et qui n’arrivait pas. Il savait fort bien que le Public n’était pas à même de lui donner cette place ; mais il passait sur lui sa mauvaise humeur et cherchait à se consoler en accusant le Public de l’en priver. Sous l’influence de ce grief (peut-être aussi par suite de la modicité de ses gages, dont le payement se faisait souvent attendre), il était devenu peu soigneux au physique et très-grognon au moral ; et, voyant dans Clennam un membre isolé de la masse plébéienne de ses oppresseurs, il le reçut avec ignominie.

Mme Gowan, au contraire, le reçut avec beaucoup de condescendance. Il trouva en elle une vieille dame majestueuse, qui passait autrefois pour une beauté, assez bien conservée encore pour pouvoir se passer de la poudre qui lui blanchissait le bout du nez, et de l’emprunt d’une certaine fraîcheur impossible, étalée sous chacun de ses yeux. Elle garda pourtant une tenue un peu hautaine avec lui ; suivant en cela l’exemple d’une autre vieille dame à sourcils noirs et à nez aquilin, qui devait nécessairement avoir quelque chose de naturel, autrement elle n’aurait pas pu exister (mais, dans tous les cas, ce n’étaient ni ses cheveux, ni ses dents, ni son buste, ni son teint), et d’un vieux gentleman à tête grise, qui avait un aspect très-digne et très-maussade. Ces deux personnages dînaient avec Mme Gowan. Mais comme ils avaient appartenu l’un et l’autre à une ambassade anglaise dans diverses parties du monde, et comme une ambassade anglaise ne saurait trouver un meilleur moyen de se faire bien venir du ministère des Circonlocutions qu’en traitant tout sujet anglais avec un mépris écrasant (autrement elle aurait ressemblé aux ambassades des autres pays), Clennam sentit qu’en somme on faisait tout ce qu’on pouvait faire raisonnablement pour se montrer assez poli avec lui.

Le vieux gentleman à l’air digne n’était autre que lord Lancastre des Échasses, qui avait été entretenu, pendant bon nombre d’années, par le ministère des Circonlocutions, en qualité de représentant de Sa Majesté Britannique à l’étranger. Le noble Réfrigérateur avait glacé dans son temps plusieurs cours européennes, et avait rempli cette mission avec tant de succès, que la seule mention d’un nom anglais suffisait pour donner un rhume aux étrangers qui avaient l’honneur de se rappeler lord Lancastre, à quelque chose comme un quart de siècle d’intervalle.

Il vivait maintenant dans la retraite et il avait daigné en sortir (dans une lourde cravate blanche, assez semblable à de la neige durcie) pour venir refroidir ce repas.

On retrouvait une nuance des habitudes bohémiennes de l’endroit dans les allures nomades du service, dans les étranges évolutions des plats et des assiettes ; mais le noble Réfrigérateur contribuait, bien plus que l’argenterie ou la porcelaine, à rendra ce repas magnifique. Il ombragea le dîner, rafraîchit les vins, refroidit les sauces, et gela les légumes.

Il ne se trouvait en sus qu’une seule personne dans la salle du festin, à savoir un petit Tom Pouce de laquais, adjoint au misanthrope dont le public refusait de faire un facteur. Si on avait pu déboutonner la jaquette et mettre à nu le cœur de cet enfant, on aurait découvert qu’en sa qualité d’humble allié de la famille Mollusque, lui aussi convoitait une place du gouvernement.

Mme Gowan, en proie à une douce mélancolie (bien naturelle chez une dame de la société qui voit son fils réduit à solliciter la faveur de la vile multitude en cultivant les Vilains Arts, au lieu de se prévaloir de sa parenté avec les Mollusques, pour passer un anneau de plus dans le nez de la plèbe porcine), commença la conversation en parlant de la triste situation des affaires. Ce fut alors que Clennam apprit pour la première fois sur quels pauvres pivots tourne ce vaste monde.

« Si John Mollusque, dit Mme Gowan, lorsqu’on eut établi en fait la dégénérescence du siècle, si John Mollusque avait seulement consenti à renoncer à sa malheureuse idée de se concilier la vile populace, le danger aurait été conjuré, et je suis convaincue que le pays aurait été sauvé. »

La dame au nez aquilin approuva ce discours, mais elle ajouta vaguement que si Auguste des Échasses avait, dans un ordre du jour général, donné ordre à la cavalerie de monter à cheval et de charger la canaille, le pays, elle en était convaincue, aurait été sauvé.

Le noble Réfrigérateur approuva à son tour ce discours ; mais il ajouta que si William Mollusque et Tudor des Échasses, lorsqu’ils s’étaient réunis pour former une coalition à jamais mémorable, avaient eu le courage de museler les journaux, et rendu passible des peines les plus sévères tout gazetier qui se permettrait de discuter les actes d’une autorité constituée, soit en Angleterre, soit à l’étranger, le pays, il en était convaincu, aurait été sauvé.

Tout le monde convint que le pays (lisez les Mollusques et les des Échasses) avait besoin d’être sauvé. Personne, cependant, ne songea à se demander pourquoi il avait besoin d’être sauvé. Une seule chose paraissait bien claire : c’est qu’il n’était question que de John Mollusque, Auguste des Échasses, William Mollusque et Tudor des Échasses, Paul, Pierre ou Jacques Mollusques et des Échasses, parce que tout le reste n’était que de la vile populace. Ce fut là ce qui fit sur Clennam, qui n’y était pas habitué, une impression très-désagréable ; il se demanda s’il était bien à lui de rester là sans rien dire, tandis qu’on réduisait un grand peuple à d’aussi tristes proportions. Cependant, lorsqu’il se rappela que dans les discussions parlementaires, soit qu’il y fût question de la vie matérielle ou de l’existence morale du pays, on parlait rarement d’autre chose que de John Mollusque, Auguste des Échasses, William Mollusque et Tudor des Échasses, Pierre, Paul et Jacques Mollusque et des Échasses, il se décida à ne rien dire pour défendre la vile populace, puisque la vile populace était habituée à cela.

M. Henry Gowan parut éprouver un malin plaisir à soulever une discussion entre les trois orateurs et à voir la surprise désagréable que leurs discours causaient à Clennam. Méprisant la classe qui l’avait rejeté tout autant que la classe n’avait pas voulu l’accueillir, les idées anté-diluviennes de ses commensaux ne l’ irritaient en aucune façon. L’artiste amateur avait un si aimable caractère qu’il semblait même s’amuser de l’embarras d’Arthur et de son isolement au milieu des nobles convives. Si Clennam se fût trouvé dans cette situation d’esprit (cette lutte secrète de Personne contre son propre cœur), il en aurait soupçonné quelque chose, et banni ce soupçon comme une indignité, même avant de se lever de table.

Au bout de deux heures, le noble Réfrigérateur, qui n’était jamais moins de cent ans en arrière de son siècle, recula d’environ cinq siècles, et débita d’un ton solennel des oracles politiques appropriés à cette époque lointaine. Il finit par glacer une tasse de thé pour son propre usage, et se retira à sa plus basse température.

Alors Mme Gowan, qui autrefois avait été habituée à garder auprès d’elle un fauteuil vide où elle invitait ses esclaves dévoués à venir s’asseoir, chacun à leur tour, durant les courtes audiences qu’elle leur accordait comme une marque spéciale de sa faveur, fit savoir à Clennam, par un geste circulaire de son éventail, qu’il était invité à s’approcher. Il obéit et vint occuper le trépied que lord Lancastre des Échasses venait d’abandonner.

« Monsieur Clennam, commença Mme Gowan, outre le bonheur que j’ai à vous recevoir… (même dans ce taudis incommode… une vraie caserne…) il y a une chose dont je meurs d’envie de vous parler. Il s’agit d’une circonstance à laquelle mon fils, je crois, est redevable du plaisir d’avoir pu cultiver votre connaissance. »

Clennam s’inclina, jugeant que cette vague réponse était la plus convenable qu’il pût faire à un début de conversation qu’il ne comprenait pas encore tout à fait.

« D’abord, continua Mme Gowan, est-elle vraiment jolie ? »

Si Personne, dans la situation d’esprit qu’on lui connaît, eût eu à répondre, il aurait été fort embarrassé, il aurait eu de la peine à sourire et à demander :

« Qui donc ?

— Oh ! vous savez bien ! répliqua la dame. Cette demoiselle dont Henry s’est épris ; ce malheureux caprice de mon fils. Là ! Si vous regardez comme un point d’honneur de m’obliger à prononcer son nom la première… Mlle Mickles… Miggles…

— Mlle Meagles est extrêmement jolie.

« Les hommes se trompent si souvent à cet égard, poursuivit Mme Gowan secouant la tête, que j’avoue franchement que je suis encore loin d’être persuadée. Pourtant c’est déjà quelque chose que de vous entendre confirmer l’opinion d’Henry avec tant de gravité et de conviction. C’est à Rome qu’il a ramassé ces gens-là, je crois ? »

Cette question eût offensé Personne au dernier point. Quant à Clennam, il se contenta de répondre :

« Pardonnez-moi, mais je crains de n’avoir pas bien compris.

— Ramassé ces gens-là, répéta Mme Gowan tapant une petite table avec son éventail fermé (un grand éventail vert qui lui servait d’écran), Les a dénichés, les a découverts, les a déterrés.

— Ces gens-là ? Quelles gens ?

— Ces Miggles.

— Je ne saurais vraiment vous dire, répliqua Clennam, où mon ami, M. Meagles, a présenté M. Henry Gowan à sa fille.

— Je crois bien qu’il les a ramassés à Rome ; mais peu importe l’endroit… il est clair qu’il les a ramassés quelque part. Maintenant, dites-moi un peu (tout à fait en confidence), n’a-t-elle pas des manières par trop plébéiennes ?

— En vérité, madame, répondit Clennam, je suis moi-même si plébéien que je ne me sens pas autorisé à vous éclairer sur ce point.

— Très-joli ! reprit Mme Gowan ouvrant tranquillement son éventail. Charmant ! Je dois donc conclure qu’au fond du cœur vous pensez que ses manières sont à l’unisson de sa beauté ? »

Clennam, après un instant de roideur, s’inclina de nouveau.

« C’est consolant et j’espère que vous ne vous trompez pas. Henry ne m’a-t-il pas dit que vous aviez voyagé avec eux ?

— J’ai eu pendant plusieurs mois pour compagnons de voyage mon ami M. Meagles, sa femme et sa fille. »

(Combien le cœur de Personne aurait souffert à ce souvenir !)

« C’est vraiment consolant, car cela prouve que vous devez les connaître. Voyez-vous, monsieur Clennam, voilà bien longtemps que cela dure et je ne m’aperçois pas que l’engouement de mon fils diminue. C’est donc un immense soulagement pour moi que de pouvoir m’entretenir avec une personne aussi bien informée que vous. C’est un vrai bonheur pour moi, une vraie félicité, je vous assure.

— Pardon, madame, répondit Arthur ; mais M. Henry Gowan ne m’a fait aucune confidence. Je suis loin d’être aussi bien informé que vous voulez bien le croire. Votre méprise rend ma position fort embarrassante. Pas un mot n’a été échangé entre M. Henry Gowan et moi à ce propos. »

Mme Gowan jeta un coup d’œil vers l’autre bout de la chambre, du côté d’un canapé où son fils faisait une partie d’écarté avec la vieille dame artificielle qui regrettait que la cavalerie n’eût pas été mise en réquisition.

« Il ne vous a rien confié ? Non, répliqua Mme Gowan. Pas un mot n’a été échangé entre vous ? Non. Cela ne m’étonne pas. Mais il est des confidences muettes, monsieur Clennam ; et, comme vous êtes intime avec ces Miggles, je ne doute pas que vous ne sachiez à quoi vous en tenir. Peut-être avez-vous appris que j’ai souffert de cruelles angoisses en voyant Henry embrasser une profession qui… enfin !… (haussant les épaules) une profession très-respectable, je n’en doute pas ; il y a même certains artistes qui, comme artistes, sont des personnes tout à fait supérieures ; pourtant, dans notre famille, en fait de peintres, nous n’avons jamais compté que des amateurs, et c’est une faiblesse bien pardonnable de… »

Tandis que Mme Gowan, au lieu d’achever sa phrase, poussait un profond soupir, Clennam, quelque résolu qu’il fût à rester magnanime, ne put s’empêcher de penser qu’il n’y avait pas le moindre danger, pour le moment, de voir un véritable artiste répandre un nouvel éclat sur le nom illustre des Gowan.

« Henry, continua la mère, est volontaire et entêté ; or, comme ces Mickles font naturellement tout au monde pour l’accaparer, il me reste fort peu d’espoir, M. Clennam, de le voir rompre avec eux. Cette petite Miggles n’aura qu’une faible dot, je le crains ; Henry aurait pu trouver beaucoup mieux. En un mot, il n’y a rien pour compenser l’inégalité d’une pareille alliance. Enfin, il n’en fait qu’à sa tête ; et si d’ici à quelque temps je ne vois aucune chance de rupture, il faudra bien me résigner et faire contre fortune bon cœur en acceptant ces gens-là. Je vous suis fort obligée des renseignements que vous m’avez donnés. »

Elle haussa de nouveau les épaules d’un air résigné, et Clennam salua avec la même roideur que la première fois. Puis, le visage animé d’une rougeur inquiète et avec un léger embarras, il répondit, parlant plus bas qu’il ne l’avait fait jusqu’alors :

« Madame Gowan, je sais à peine comment m’acquitter de ce que je regarde comme un devoir. J’ose donc vous prier de vouloir bien m’excuser si j’essaye de le remplir. Il me semble que vous commettez une erreur, une très-grande erreur (si je puis parler ainsi), qui demande a être rectifiée. Vous supposez que M. Meagles et sa famille font tout au monde… Je crois que c’est là ce que vous avez dit ?…

— Tout au monde ? répéta Mme Gowan, regardant son interlocuteur avec une calme obstination.

— Pour accaparer M. Henry Gowan ? »

La dame fit un signe de tête affirmatif.

« Or, cela est si peu vrai, que je sais que l’idée de cette union rend M. Meagles fort malheureux ; je sais qu’il a soulevé tous les obstacles raisonnables qu’il a pu, dans l’espoir d’amener une rupture. »

Mme Gowan ferma son grand éventail vert, donna une petite tape sur le bras d’Arthur, puis une autre petite tape sur ses propres lèvres animées d’un sourire enjoué, et répliqua :

« Justement. C’est ce que je veux dire. »

Arthur chercha dans les traits de Mme Gowan l’explication de ces paroles.

« Parlez-vous sérieusement, monsieur Clennam ? Vous ne comprenez donc pas ? »

Arthur ne comprenait pas, et il l’avoua.

« Voyons, est-ce que je ne connais pas mon fils ? est-ce que je ne sais pas que c’est là le meilleur moyen de le retenir, ajouta Mme Gowan d’un ton de dédain. Et ces Miggles ne le savent-ils pas aussi bien que moi ? Oh ! ce sont de fins matois, monsieur Clennam, et rompus aux affaires, cela se voit ! Si je ne me trompe, ce Miggles a été dans une banque, et la banque a dû prospérer sous sa direction. Très-bien joué, je dois le reconnaître.

— Je vous prie en grâce, madame… interrompit Arthur.

— Oh ! monsieur Clennam, comment donc pouvez-vous être si crédule ? »

Arthur fut si blessé du ton hautain de la dame et de la façon dédaigneuse dont elle se caressait les lèvres avec son éventail, qu’il répondit avec beaucoup de vivacité :

« Croyez-moi, madame, c’est là un soupçon injuste et qui n’a pas le moindre fondement.

— Un soupçon ? répéta Mme Gowan. Non, ce n’est pas un soupçon, c’est une certitude. Très-habilement joué, ma foi, puisque ces gens semblent aussi vous avoir jeté de la poudre aux yeux, monsieur Clennam. »

Elle se mit à rire et continua à se taper les lèvres avec son éventail, en hochant la tête comme pour ajouter :

« Allons donc ! Est-ce que je ne sais pas que ces gens-là se mettraient en quatre pour obtenir l’honneur d’une pareille alliance ? »

Au moment opportun, les cartes furent jetées de côté, et M. Henry Gowan traversa la chambre en disant :

« Mère, si vous pouvez me céder M. Clennam pour cette fois, nous avons assez loin à aller, et il se fait tard. »

M. Clennam, n’ayant pas le choix, se leva, et Mme Gowan lui montra jusqu’à la fin le même regard et les mêmes lèvres dédaigneuses frappées par le même éventail.

« Ma mère vous a accordé une audience d’une longueur terrible, dit Gowan, lorsque la porte se fut refermée sur eux. J’espère bien sincèrement qu’elle ne vous a pas trop assommé ?

— Pas du tout, » répondit Arthur.

Un petit phaéton découvert les attendait pour les ramener à Londres ; ils y montèrent et ne tardèrent pas à rouler vers la capitale. Gowan, qui conduisait, alluma un cigare ; Clennam refusa celui qu’on lui offrait. Il eut beau faire, il tomba dans une rêverie si profonde, que Gowan répéta :

« J’ai grand’peur que ma mère ne vous ait assommé. »

Arthur sortit un instant de sa rêverie pour répondre : « Pas du tout, » puis il retomba bientôt.

Dans la situation d’esprit en question, si importante pour… Personne, celui-ci eût surtout rêvé au compagnon assis auprès de lui. Il aurait songé à la matinée où il l’avait d’abord vu déracinant les pierres avec son talon de botte, et il se serait demandé : « Voudrait-il, par hasard, m’écarter de son chemin de la même façon insouciante et cruelle ? » Il se serait demandé si la présentation de ce jour n’avait pas été arrangée par Henry Gowan, parce qu’il savait ce que dirait la dame à l’éventail. N’avait-il pas voulu ouvrir les yeux d’un rival et le prévenir d’une manière hautaine sans lui adresser personnellement la moindre confidence ? Il se serait demandé si, dans tous les cas, on ne l’avait pas amené là pour s’amuser de ses émotions refoulées et pour le tourmenter. Puis les suppositions de Personne auraient été interrompues de temps à autre par un sentiment de honte ; sa franche nature lui aurait reproché d’entretenir un seul instant de pareils soupçons, en lui représentant qu’il s’écartait ainsi de la route élevée et désintéressée qu’il s’était tracée. Alors le combat intérieur eût été plus rude que jamais, et si par hasard il avait levé les yeux et qu’il eût rencontré le regard de Gowan, il aurait tressailli, comme s’il se sentait des torts envers lui.

Puis, contemplant la sombre route et les objets à moitié cachés dans l’obscurité, il se serait peu à peu laissé aller à une autre rêverie pour se demander : « Où allons-nous, lui et moi, sur le chemin encore plus sombre de la vie ? Quel est le sort qui nous attend, nous et elle, dans un lointain obscur ? Rêvant ainsi à Chérie, il se fût encore adressé de nouveaux reproches, se disant que ce n’était pas se montrer loyal envers elle que de céder à son antipathie, et que de pareilles préventions le rendaient moins digne d’elle qu’il ne l’avait jamais été. « Vous avez des idées noires, c’est clair, dit Gowan. J’ai grand’peur que ma mère ne vous ait atrocement assommé.

« Pas du tout, je vous assure, répondit Clennam. Ce n’est rien… rien du tout… »




CHAPITRE XXVII.

Vingt-cinq.


Vers cette époque, l’idée que les renseignements demandés par Pancks au sujet de la famille Dorrit pouvaient bien avoir quelque rapport avec les craintes qu’il avait exprimées lui-même à sa mère au retour de son long exil, causa beaucoup d’inquiétude à Clennam. Quels renseignements M. Pancks avait-il déjà réussi à obtenir sur le compte de cette famille ? Que voulait-il savoir encore ? Pourquoi se creusait-il la tête à propos de cette famille ? Autant de questions qui intriguaient fort souvent Clennam. M. Pancks n’était pas homme à perdre son temps et ses peines à des recherches suggérées par une oiseuse curiosité. Clennam ne pouvait douter qu’il ne se proposât un but bien déterminé. En poursuivant ce but, l’industrieux M. Pancks ne pourrait-il pas dévoiler, à l’improviste, certains motifs secrets qui auraient engagé Mme Clennam à protéger la petite Dorrit ? C’était là un sujet de sérieuses réflexions.

Non qu’Arthur chancelât un seul instant soit dans son désir, soit dans sa détermination de réparer une injustice commise du vivant de son père, si toutefois on venait à en découvrir une et qu’il fût possible de la réparer. L’ombre d’un tort supposé qui pût planer sur lui depuis la mort de son père était si vague et si nuageuse qu’elle pouvait être le résultat d’une réalité bien différente de l’idée qu’il s’en faisait. Mais, si son pressentiment se trouvait justifié, il était prêt à faire l’abandon de tout ce qu’il possédait, dût-il être obligé de recommencer son début dans la vie. Comme les terribles et sombres leçons de son enfance n’avaient jamais pénétré jusqu’à son cœur, le premier article de son code de morale était qu’il fallait commencer, en toute humilité pratique, par regarder à ses pieds sur la terre, pour ne point trébucher dans sa route, attendu que les pieuses paroles n’étaient point des ailes qui pussent nous faire monter aux cieux. Le devoir sur la terre, la restitution sur la terre : commençons par là, car ce sont là les deux premières marches d’un escalier difficile. La porte est étroite et le sentier resserré ; bien plus étroit et plus resserré que la grand’route parée de vaines professions de foi, de pailles entrevues dans l’œil du voisin et du généreux abandon d’autrui au jugement sévère de la Providence : tous oripeaux qui ne coûtent pas cher, ou plutôt qui ne coûtent absolument rien.

Non ; Il n’entrait dans son inquiétude ni terreur ni hésitation égoïste, il craignait seulement que Pancks ne remplît pas son engagement et ne fît quelque découverte sans la lui confier. D’un autre côté, lorsqu’il se rappelait sa conversation avec lui, et le peu de raison qu’il avait de supposer que ce bizarre personnage eût trouvé quelque piste nouvelle, il s’étonnait parfois d’y attacher tant d’importance. Ballotté sur cette mer d’incertitudes comme toutes les barques sont ballottées sur la mer, il errait à l’aventure sans pouvoir trouver de port.

La disparition de la petite Dorrit, qui s’était dérobée à leurs relations d’habitude, ne raccommodait pas les choses. Elle était si souvent sortie et elle restait si souvent dans sa chambre, qu’il commença à s’apercevoir qu’elle lui manquait et que son absence lui laissait un vide. Il lui avait écrit pour lui demander si elle allait mieux, et elle lui avait répondu, dans les termes d’une vive reconnaissance, qu’elle se portait très-bien et qu’il aurait tort de s’inquiéter ; mais il ne l’avait pas revue depuis plusieurs semaines, et, comme il n’était pas accoutumé à cela, le temps lui paraissait bien long.

En rentrant chez lui un soir, après une entrevue avec le doyen, qui lui avait dit que sa fille était en visite (c’était toujours sa réponse lorsqu’elle était à travailler de tout son courage pour gagner le souper de son père), Clennam trouva M. Meagles qui se promenait dans le salon d’un pas très-agité. Dès qu’Arthur ouvrit la porte, M. Meagles s’arrêta, se retourna, et s’écria : « Clennam !… Tattycoram !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Perdue !

— Eh ! Mais, bon Dieu ! que voulez-vous dire ?

— Elle n’a pas voulu compter jusqu’à vingt-cinq, monsieur ; pas moyen de la décider à aller jusque-là ; elle s’est arrêtée à huit, et la voilà partie !

— Partie de chez vous ?

— Pour ne plus revenir, répondit M. Meagles secouant la tête. Vous ne connaissez pas le caractère emporté et indomptable de cette fille ; une douzaine de chevaux attelés après elle ne suffiraient pas pour la ramener maintenant ; et d’ailleurs toutes les chaînes et tous les verrous de l’ancienne Bastille ne suffiraient pas pour la retenir si elle était ici contre son gré.

— Comment la chose est-elle arrivée ? Asseyez-vous donc, je vous en prie, et racontez-moi cela.

— Quant à vous dire comment c’est arrivé, ce n’est pas trop facile ; car, à moins de connaître d’abord le malheureux caractère de cette pauvre fille, qui est un véritable ouragan, vous auriez peine à me comprendre. Mais voici quelques détails. Depuis quelque temps, Chérie et Mère et moi, nous avons eu pas mal de causeries intimes. Je ne vous cacherai pas, Clennam, que ces causeries n’ont pas été d’une nature aussi agréable que nous aurions pu le désirer ; il y était question d’un nouveau voyage. En proposant de nous remettre encore une fois en route, j’avais un but. »

Le cœur de Personne se mit à battre bien fort.

« Un but, continua M. Meagles au bout d’un instant, que je ne vous cacherai pas non plus, Clennam. Notre chère fille a une inclination que je regrette. Peut-être avez-vous deviné pour qui ? Henry Gowan.

— Cette nouvelle n’a rien d’imprévu pour moi.

— Allons ! dit M. Meagles en poussant un profond soupir. Plût à Dieu que vous n’eussiez pas eu à le prévoir. Enfin, cela est. Mère et moi nous avons tout fait pour l’empêcher, Clennam. Les tendres conseils, le temps, l’absence, nous avons tout essayé, sans succès jusqu’à présent. Dans nos récentes causeries il a été question de nous éloigner encore une fois, pour une année au moins, afin qu’il y eût une séparation et une rupture complètes pendant ce laps de temps. Chérie en a été malheureuse, et par conséquent Mère et moi nous avons été malheureux aussi. »

Clennam dit qu’il le croyait sans peine.

« Or, continua M. Meagles d’un ton apologétique, je dois reconnaître, en ma qualité d’homme pratique, et je suis sûr que Mère, en sa qualité de femme pratique, reconnaîtrait avec moi que dans les familles chacun est porté à exagérer ses peines et à transformer en montagnes ses taupinières domestiques, de manière à agacer les simples spectateurs… ceux que cela n’intéresse pas autant, vous savez. Néanmoins le bonheur ou le malheur de Chérie est une question de vie ou de mort pour nous ; et vous nous excuserez, je crois, d’y attacher une importance extrême. Dans tous les cas, Tattycoram n’aurait pas dû s’en fâcher. N’êtes-vous pas de cet avis ?

— Certainement, j’en suis tout à fait, répondit Clennam d’un ton qui annonçait qu’il était loin de trouver M. Meagles trop exigeant.

— Eh bien, pas du tout, monsieur, reprit celui-ci secouant tristement la tête. Elle n’a pas pu y tenir. Les colères et les emportements de cette fille, ses rages et ses boutades sont devenues telles que je lui ai redit vingt fois en passant auprès d’elle (et tout doucement) : « Vingt-cinq, Tattycoram, mon enfant ; comptez jusqu’à vingt-cinq. » Et plût à Dieu qu’elle n’eût fait que ça du matin au soir, la chose ne serait pas arrivée. »

M. Meagles, avec un visage abattu, où la bonté de son cœur était encore plus manifeste que dans ses moments de bonheur et de franche gaieté, se passa la main sur le visage depuis le front jusqu’au menton et secoua de nouveau la tête.

« Je disais à Mère (et c’était parfaitement inutile, car elle l’aurait bien pensé sans moi) : Nous sommes des gens pratiques, ma chère, et nous savons son histoire ; nous voyons dans cette malheureuse fille un reflet de ce qui a dû se passer dans le cœur de sa mère avant que cette infortunée vînt au monde ; nous serons indulgents, Mère, nous ne ferons pas attention à son vilain caractère pour le moment, ma chère, nous profiterons d’une occasion plus favorable pour raisonner avec elle, quand elle sera mieux disposée : de sorte que nous ne disions rien. Mais nous avions beau faire, il paraît que cela devait arriver ; un soir la bombe a éclaté tout à coup.

— Comment et pourquoi ?

— Si vous me demandez pourquoi, répliqua M. Meagles, un peu embarrassé par cette question, car il songeait bien plus à excuser Tattycoram qu’à prendre le parti de la famille, je ne puis que vous répéter ce que je disais à Mère. Si vous me demandez comment, je vais vous le raconter. Nous venions de dire bonsoir à Chérie (très-affectueusement, j’en conviens), et Tattycoram était remontée avec elle… Vous vous rappelez qu’elle était la femme de chambre de Chérie. Peut-être Chérie, nerveuse et agacée, se sera-t-elle montrée un peu plus exigeante que de coutume : encore ne sais-je pas si j’ai le droit de faire cette supposition ; car elle a toujours été prévenante et douce.

— La meilleure maîtresse du monde.

— Merci, Clennam, dit M. Meagles lui donnant une poignée de main ; vous les avez vues ensemble bien des fois… Mais revenons à mon histoire… Bientôt nous entendîmes cette infortunée Tattycoram élever la voix et parler d’un ton courroucé ; au moment où nous allions demander ce qu’il y avait, Chérie revint toute tremblante, disant qu’elle avait peur. Tattycoram la suivit de près, écumant de colère. « Je vous déteste tous les trois, s’écria-t-elle, frappant du pied. Je vous exècre, vous et toute la maison !

— Là-dessus, vous avez…

— Moi ? répondit M. Meagles avec une bonhomie pleine de franchise qui aurait conquis la confiance de Mme Gowan elle-même, j’ai dit : Comptez jusqu’à vingt-cinq, Tattycoram, mon enfant. »

M. Meagles se caressa de nouveau le visage d’un air profondément affligé.

« Elle était tellement habituée à obéir à cette recommandation, Clennam, que même en ce moment (et vous n’avez jamais vu une fille dans une pareille rage), elle s’arrêta court, me regarda en face et compta (à ce que j’ai cru entendre) jusqu’à huit. Mais elle ne put se maîtriser davantage. Elle éclata, la pauvre fille, et envoya au diable le reste des chiffres. Alors ce fut une véritable tempête. « Elle nous détestait, elle était malheureuse avec nous, elle ne pouvait plus vivre ainsi, elle ne le voulait plus, elle était décidée à partir. Elle était plus jeune que sa maîtresse, et se figurait-on qu’elle allait rester pour nous voir toujours traiter mademoiselle comme la seule créature au monde qui fût jeune et digne d’intérêt, la seule qui méritât d’être aimée et choyée ? Non, elle ne resterait pas, elle ne resterait pas, elle ne resterait pas ! Que penserait-on qu’elle eût été, elle, Tattycoram, si elle avait été caressée et soignée depuis son enfance comme sa jeune maîtresse ? N’aurait-elle pas été aussi bonne ? Oui, et cinquante fois meilleure qu’elle, peut-être. Quand nous faisions semblant de tant nous aimer, c’était uniquement pour la froisser ; voilà ce que nous faisions : c’était pour la froisser et lui reprocher sa naissance. Et toute la maison n’en faisait pas d’autres. Chacun parlait devant elle de son père et de sa mère, de ses frères et de ses sœurs ; on aimait à en faire parade quand elle était là. Pas plus tard qu’hier, Mme Tickit, lorsque son bambin de petit-fils était auprès d’elle, s’amusait à écouter l’enfant essayer de bégayer le sobriquet ridicule que nous avions inventé pour elle, et Mme Tickit riait à gorge déployée. Et qui donc n’en riait pas ? Et qui