La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 12

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 131-140).


CHAPITRE XII.

La cour du Cœur-Saignant.


La cour du Cœur-Saignant est située dans Londres même, bien qu’elle se trouve sur la vieille route rurale conduisant au faubourg célèbre où, du temps de William Shakspeare, auteur et acteur, le roi avait des maisons de chasse, mais où il n’existe plus aujourd’hui de gibier que pour les chasseurs d’hommes. L’endroit avait beaucoup perdu et son aspect était bien changé, mais il avait néanmoins conservé un reflet de son ancienne splendeur. Deux ou trois énormes blocs de cheminées au-dessus des toits, quelques vastes et sombres chambres qui avaient échappé au sort général et qu’on s’était abstenu de murer ou de subdiviser, de façon que personne ne pût se faire une idée de leurs dimensions primitives, donnaient un certain caractère à la cour. Elle était habitée par de pauvres gens qui s’installaient au milieu de ces gloires éclipsées, comme les Arabes du désert déploient leurs tentes au milieu des pierres tombées des pyramides ; dans tous les cas, la cour avait un caractère. C’était là une conviction romanesque que partageaient tous les habitants de l’endroit, comme membres d’une même famille.

L’ambitieuse cité semblait avoir fait gonfler jusqu’au sol où elle s’élevait, car ce sol s’était tellement exhaussé autour de la cour du Cœur-Saignant, qu’on descendait au moyen d’une quantité de marches dont le besoin ne se faisait nullement sentir autrefois, et on en sortait par une voûte peu élevés, donnant sur un dédale de misérables rues qui tournaient et retournaient sur elles-mêmes, pour regagner par une marche tortueuse le niveau de la ville. Vers cette sortie de la cour et au-dessus de la voûte, se trouvait l’atelier de construction de Daniel Doyce, où le choc régulier du métal contre le métal imitait les battements douloureux d’un cœur de fer.

Les avis des habitants de la cour étaient partagés quant à l’étymologie de ce nom de cœur saignant. Les gens positifs s’en tenaient à la tradition d’un meurtre ; les locataires doués de plus de sensibilité et de plus d’imagination (catégorie qui comprend tout le beau sexe de l’endroit) restaient fidèles à la légende d’une jeune fille du temps jadis, incarcérée dans sa chambre par un père barbare, parce qu’elle voulait garder sa foi à son bien-aimé et refusait d’épouser le chevalier qu’on lui proposait pour mari. La légende racontait comment cette jeune demoiselle avait été vue derrière les barreaux de sa fenêtre, murmurant une complainte amoureuse qu’elle avait chantée jusqu’au jour de sa mort, et dont chaque couplet se terminait par un « cœur saignant, cœur saignant, saignant jusqu’à la dernière goutte. » Les partisans de l’assassinat objectaient qu’il était de notoriété publique que ledit refrain avait été composé par une brodeuse au plumetis, vierge et romanesque, qui habitait encore la cour. Néanmoins, comme toute légende populaire doit parler au cœur des masses, et comme il existe plus d’amoureux que d’assassins… (et, quelque méchants que nous soyons, il faut espérer que la Providence voudra bien maintenir les choses sur ce pied…), l’histoire du cœur saignant, saignant toujours, prévalut à une très forte majorité. Ni l’un ni l’autre parti ne voulut écouter les antiquaires, qui ouvrirent dans le voisinage des cours fort savants, pour démontrer que le Cœur-Saignant représentait tout simplement les armes parlantes d’une ancienne famille à laquelle cette propriété avait appartenu autrefois. Et lorsqu’on songe à l’épais gravier que renfermait le monotone sablier que ces gens étaient condamnés à retourner pendant toute la durée de leur existence, on conviendra qu’ils avaient raison de ne pas se laisser dépouiller de cette paillette d’or que la poésie, faisait briller au milieu du sable grossier de leur existence.

Daniel Doyce, M. Meagles et Clennam descendirent les marches et pénétrèrent dans la cour, qu’ils traversèrent entre deux rangées de portes ouvertes, toutes abondamment pourvues d’enfants chétifs berçant des enfants plus lourds qu’eux ; ils arrivèrent à l’autre extrémité, où se trouvait la porte de sortie. Arthur Clennam s’arrêta alors pour regarder autour de lui, en quête du domicile de Plornish, maçon, dont Daniel Doyce, selon la coutume des habitants de Londres, n’avait jamais vu ni entendu le nom, quoiqu’il demeurât à sa porte.

Cependant ce nom sautait aux yeux, ainsi que l’avait affirmé la petite Dorrit ; on le lisait dans un coin de la cour, au-dessus d’une entrée couverte d’éclaboussures de chaux, où Plornish gardait son échelle et quelques tonneaux. La dernière maison du Cœur-Saignant, celle que la jeune fille avait indiquée comme étant la demeure de Plornish, était une grande maison louée en détail à divers locataires ; mais l’ingénieux Plornish annonçait qu’il habitait le rez-de-chaussée, par le moyen d’une main peinte au-dessous de son nom, et dont l’index (que l’artiste avait orné d’une bague de prix et d’un ongle admirablement dessiné et taillé à la dernière mode) dirigeait les visiteurs vers cet appartement.

Arthur Clennam, après avoir pris rendez-vous avec M. Meagles, souhaita le bonjour à ses compagnons, se dirigea seul vers l’entrée en question et frappa à la porte du rez-de-chaussée. Au bout de quelques minutes, la porte fut ouverte par une femme qui tenait un enfant dans ses bras et qui se servait de sa main libre pour rajuster à la hâte le haut de sa robe. Cette dame était Mme Plornish, et ce geste maternel était le geste auquel Mme Plornish se livrait presque tout le temps qu’elle restait éveillée.

« M. Plornish y est-il ?

— Ma foi, monsieur, répondit Mme Plornish, dame très polie, pour ne pas vous tromper, il est allé chercher de l’ouvrage. »

Pour ne pas vous tromper était la phrase favorite de Mme Plornish. Sous aucun prétexte elle n’aurait trompé qui que ce fût, mais elle n’en avait pas moins la manie d’intercaler dans sa conversation cette clause restrictive.

« Pensez-vous qu’il rentre bientôt ? je pourrais l’attendre.

— Voilà une demi-heure qu’il devrait être revenu, dit Mme Plornish. Entrez, monsieur. »

Arthur entra dans une salle un peu sombre et qui manquait d’air, bien qu’elle fût assez élevée, et s’assit sur la chaise que Mme Plornish lui offrit.

« Pour ne pas vous tromper, monsieur je suis sensible à votre politesse, remarqua Mme Plornish ; c’est très obligeant de votre part. »

Arthur, ne comprenant pas ce que Mme Plornish voulait dire, exprima sa surprise par un regard qui provoqua l’explication suivante ;

« Quand on vient chez de pauvres gens, on ne se donne pas souvent la peine d’ôter son chapeau, ajouta Mme Plornish, mais les pauvres gens y font plus d’attention qu’on ne croit.

— Comment ce n’est que cela ? » répliqua Arthur, tout honteux de penser qu’un acte de civilité aussi simple pût paraître extraordinaire.

Et se baissant pour pincer la joue d’un autre petit enfant qui était assis par terre en le regardant avec de grands yeux, il demanda quel âge avait ce beau garçon.

« Quatre ans à peine, monsieur, répliqua Mme Plornish. Il est solide pour son âge, n’est-ce pas, monsieur ? Mais celui-ci n’est pas aussi bien portant, ajouta-t-elle en berçant tendrement le poupon qu’elle tenait dans ses bras. Vous m’excuserez, n’est-ce pas, monsieur, de vous demander s’il s’agit de quelque besogne à faire ? »

Elle faisait cette question avec une anxiété si visible que, si Arthur eût possédé une bicoque quelconque, il eût fait immédiatement ajouter un pied de plâtre à tous les murs plutôt que de répondre non. Mais, malgré sa bonne volonté, il ne put répondre autre chose que non ; et il vit que les traits de Mme Plornish se rembrunissaient un peu, tandis qu’elle réprimait un soupir et regardait le feu presque éteint. Il vit en même temps que Mme Plornish était une fort jeune femme à qui la pauvreté avait appris à être peu soigneuse de sa personne ou de son entourage, et que les efforts combinés de la pauvreté et des enfants l’avaient tellement avancée que son visage était déjà creusé de rides.

« On dirait que toute besogne, bonne ou mauvaise, reprit Mme Plornish, est rentrée sous terre, en vérité. »

Cette remarque de Mme Plornish ne s’appliquait qu’aux travaux de maçonnerie proprement dits ; elle ne songeait nullement aux tripotages ou replâtrages du ministère des Circonlocutions et de la famille Mollusque.

« Est-il donc si difficile de trouver de l’ouvrage ? demanda Arthur Clennam.

— Plornish n’en trouve jamais. Il n’a pas de chance. Non, vraiment, il n’en a pas. »

Mme Plornish avait parfaitement raison. Dans ce voyage terrestre que nous faisons tous, Plornish représentait un de ces nombreux piétons qu’on dirait affligés de certains cors surnaturels qui les empêchent de marcher aussi vite que les autres, ou même de rejoindre les plus boiteux d’entre leurs compagnons de route. Plein de bonne volonté, industrieux, doué d’un cœur fort tendre et d’une tête qui n’est pas trop dure, Plornish acceptait son sort avec toute la résignation possible ; mais le sort le traitait d’une façon bien rude. Il arrivait si rarement que quelqu’un parût avoir besoin de lui, c’était un si grand hasard quand on mettait ses talents en réquisition, que l’esprit nuageux de Plornish n’y comprenait rien. Il prenait donc les choses comme elles venaient ; il tombait dans toutes sortes de difficultés et s’en tirait tant bien que mal ; mais, à force d’y tomber, il ne se relevait jamais qu’avec de nouvelles meurtrissures.

« Ce n’est pourtant pas faute de courir après l’ouvrage, vraiment, ajouta Mme Plornish, ouvrant les yeux tout grands et cherchant la solution du problème dans la grille où brûlait du charbon de terre ; ce n’est pas non plus faute de travailler de bon cœur, lorsqu’il trouve de la besogne. Personne ne peut reprocher à mon mari d’avoir jamais plaint sa peine. »

D’une façon ou d’une autre, ce malheur était commun à presque tous les locataires de la cour du Cœur-Saignant. De temps en temps, on entendait bien des gens se plaindre en termes pathétiques de ce que les bras manquaient et de ce que la main-d’œuvre était chère… ce qui les indignait beaucoup, comme s’ils eussent eu un droit absolu d’imposer des conditions à la main-d’œuvre… Mais cette disette de bras ne profitait jamais aux habitants de la cour du Cœur-Saignant, bien qu’il n’y ait pas en Angleterre une cour où l’on rencontre des travailleurs plus infatigables. La noble et illustre famille des Mollusques avait toujours été trop occupée à maintenir le grand principe gouvernemental pour songer à une question si peu importante, qui d’ailleurs ne pouvait en rien les aider à en arriver à leurs fins, c’est-à-dire à évincer toutes les autres nobles et illustres familles du royaume, excepté celle de leurs alliés, les Des Échasses.

Tandis que Mme Plornish s’exprimait ainsi sur le compte de son seigneur et maître, celui-ci fit son apparition. Trente ans, joues lisses, teint rosé, favoris roux, jambes longues, un peu faibles vers les genoux, air borné, veste de flanelle, habits couverts de taches de chaux.

« Voilà Plornish, monsieur.

— Je suis venu, dit M. Clennam en se levant, vous demander la faveur de quelques moments d’entretien au sujet de la famille Dorrit. »

Plornish prit un air défiant. Il crut flairer un créancier, et dit : « Ah oui ! très bien. Je ne vois pas ce que je puis vous apprendre concernant la famille. Et de quoi s’agit-il, s’il vous plaît ?

— Je vous connais mieux que vous ne croyez, » dit Clennam en souriant.

Plornish fit remarquer, mais sans sourire le moins du monde, qu’il n’avait pourtant pas le plaisir de connaître son visiteur.

« Non, répondit Arthur ; mais, quoique je n’aie pas été témoin des bons offices que vous avez rendus à la famille, je tiens mes renseignements de bonne source. Ils me viennent de la petite Dorrit… Je veux dire, reprit-il, de Mlle Dorrit.

— Vous êtes donc M. Clennam ? Oh ! on m’a parlé de vous, monsieur.

— Et vous aussi, on m’a parlé de vous et de votre femme, dit Arthur.

— Soyez assez bon pour vous rasseoir, monsieur, et regardez-vous comme le bienvenu. Mais oui, continua Plornish, prenant lui-même un siège et posant sur ses genoux l’aîné des deux enfants, car c’était pour lui une contenance que de pouvoir parler à un étranger par-dessus la tête de son fils, je me suis trouvé moi-même du mauvais côté de la prison un beau matin, et c’est comme cela que J’ai fait connaissance avec Mlle Dorrit. Ma femme et moi nous connaissons parfaitement Mlle Dorrit !

— Nous la connaissons intimement ! » s’écria Mme Plornish.

Il faut dire que Mme Plornish était si fière de cette intimité qu’elle avait soulevé certaines animosités dans l’âme de ses voisines en exagérant outre mesure la somme pour laquelle le père de Mlle Dorrit était détenu. Les cœurs saignants ne lui pardonnaient pas de connaître des personnages si distingués.

« J’ai d’abord fait connaissance avec son père. Et ayant fait connaissance avec son père, voyez-vous… j’ai… j’ai fait connaissance avec elle, reprit Plornish, se rendant coupable d’une tautologie sans le savoir.

— Je comprends.

— Ah ! voilà ce que j’appelle des manières comme il faut ! voilà de la politesse ! Et dire qu’un gentleman aussi distingué reste enfoui dans une geôle ! Vous ne savez peut-être pas, dit Plornish, baissant la voix et parlant avec une admiration ridicule de ce qui aurait dû exciter plutôt sa pitié ou son mépris, vous ne savez peut-être pas que Mlle Dorrit et sa sœur n’osent pas lui avouer qu’elles sont obligées de travailler pour vivre. Non ! continua Plornish, qui regarda d’abord sa femme, puis tout autour de la chambre avec une expression de triomphe fort risible, elles n’oseraient pas ! elles n’oseraient jamais lui avouer ça !

— Sans trop admirer M. Dorrit pour ce fait, remarqua tranquillement M. Clennam, je le plains beaucoup. »

Cette observation parut suggérer pour la première fois à M. Plornish une vague idée que le trait qu’il venait de citer pouvait bien, après tout, n’avoir rien de très recommandable. Il y réfléchit un instant, puis il renonça à résoudre le problème.

« Quant à moi, reprit-il, M. Dorrit est certainement aussi affable envers moi que je pouvais l’espérer. Vu la distance qu’il y a entre nous, il a même été beaucoup plus affable que je ne devais m’y attendre ; mais nous étions en train de causer de Mlle Dorrit, et non pas de son père.

— C’est juste. Comment l’avez-vous présentée chez ma mère ? »

M. Plornish détacha de ses favoris un petit morceau de chaux, le mit entre ses lèvres, le retourna avec sa langue, comme si c’eût été une dragée, se trouva incapable de donner une explication lucide, et chargea sa femme de la réponse, en disant :

« Sarah, raconte donc comment les choses se sont passées, ma vieille.

— Mlle Dorrit, dit alors Sarah, berçant le poupon dans ses bras et posant son menton sur la petite main qui cherchait à déranger de nouveau les plis de son corsage, est venue ici une après-midi avec un bout d’écriture, disant qu’elle voulait trouver de l’ouvrage comme couturière, et elle nous a demandé s’il n’y aurait aucun inconvénient à donner son adresse chez nous. (Ici Plornish répéta son adresse chez nous à mi-voix, comme s’il se fût trouvé à l’église et qu’il eût récité les litanies). Moi et Plornish, nous lui avons dit : « Mais non, mademoiselle Dorrit, aucun inconvénient » (Plornish répéta : aucun inconvénient.) Pour lors, elle a écrit notre adresse sur le papier. Même que moi et Plornish, nous lui avons dit : « Oh ! mademoiselle Dorrit ! » (Plornish répéta : Oh ! mademoiselle Dorrit !) « n’avez-vous pas pensé à en faire plusieurs exemplaires pour les répandre davantage ? — Non, dit Mlle Dorrit, je n’y avais pas pensé, mais je vais le faire. » Elle les copia donc sur cette table que voilà. Et, vraiment, comme c’était bien écrit ! si bien que Plornish en emporta un chez le gentleman pour qui il travaillait. Il avait de la besogne à ce moment-là (Plornish répéta : de la besogne à ce moment-là), et aussi chez le propriétaire de la cour, par qui Mlle Dorrit a été recommandée à Mme Clennam. »

Plornish répéta : recommandée à Mme Clennam ; et Mme Plornish étant arrivée à la fin de son discours, fit semblant de vouloir manger la petite main qu’elle se contenta d’embrasser.

« Le propriétaire de la cour, dit Arthur Clennam, se nomme… ?

— Il se nomme M. Casby, monsieur, voilà comment il se nomme, répondit Plornish, Casby et Panks qui vient toucher le loyer tous les samedis. Voilà, ajouta M. Plornish, appuyant sur cette proposition avec une lenteur rêveuse qui semblait n’avoir aucun motif spécifique et n’aboutir à rien, voilà à peu près tout ce que c’est ; vous me croirez si vous voulez.

— Comment ? répliqua M. Clennam, devenu rêveur à son tour ; M. Casby ! c’est une de mes vieilles connaissances ! »

M. Plornish, ne trouvant là aucun sujet de commentaire, n’en fit pas. Arthur Clennam, n’ayant vraiment aucune raison d’insister sur cette circonstance, arriva au véritable motif de sa visite, qui était de se servir de l’intermédiaire de Plornish pour faire relâcher Tip, afin que ce jeune détenu ne perdît pas l’habitude de compter sur lui-même et sur ses propres ressources, si toutefois il n’avait pas déjà perdu jusqu’au dernier vestige de cette honnête confiance en lui-même, car c’était une supposition hardie. Comme Plornish avait appris de la bouche même du créancier les motifs de l’incarcération, il déclara à M. Clennam que c’était un certain Chantre… non pas un chantre de paroisse, mais un marchand de chevaux de ce nom… et que lui Plornish pensait qu’en offrant cinquante pour cent on ferait très bien les choses ; que ce serait même jeter son argent par les fenêtres que de rien offrir de plus. Le patron et son intermédiaire ne tardèrent pas à monter dans un cabriolet, et se dirigèrent vers High-Holborn ; là ils se firent descendre devant la cour d’une écurie où un magnifique cheval hongre à robe grise, lequel valait au moins soixante-quinze guinées (sans tenir compte des balles de plomb qu’on lui avait fait avaler pour améliorer ses formes), était à vendre pour un simple billet de vingt livres sterling, attendu qu’il avait pris le mors aux dents la semaine passée, malgré les efforts de Mme la capitaine Barbary, de Chattenham, écuyère peu capable de monter un cheval de race, et qui dans son dépit avait la sottise de le mettre en vente à un rabais ridicule ; disons le mot, de le donner pour rien. Plornish entra seul dans cette cour, laissant son patron dans la rue ; il y rencontra un gentleman à pantalon de drap brun très étroit, coiffé d’un chapeau un peu râpé, armé d’une petite canne à bec-de-corbin, et orné d’une cravate bleue (le capitaine Maron, du Gloucestershire, ami intime du capitaine Barbary), qui se trouvait là par hasard, par pure obligeance, tout prêt à raconter l’histoire de cet admirable hongre à tous les fins connaisseurs que les annonces pourraient conduire vers l’écurie pour profiter sans retard d’une occasion incroyable. Ce gentleman qui se trouvait justement le créancier de l’affaire Tip, renvoya M. Plornish à son avoué, refusa de traiter avec M. Plornish, ou même de lui permettre de rester dans la cour, à moins que M. Plornish ne s’y montrât avec un billet de vingt livres sterling ; alors seulement le capitaine Maron, jugeant d’après les apparences que M. Plornish avait des intentions sérieuses, consentirait à s’entretenir avec lui. Profitant de cet avis, M. Plornish se retira pour conférer avec son patron, et revint avec la lettre de créance indispensable. Alors le capitaine Maron lui dit :

« Eh bien, combien vous faut-il de temps pour payer les vingt guinées qui restent ? Tenez, je vous accorde un mois. »

Cette offre n’étant pas acceptée, le capitaine Maron ajouta :

« Tenez, voici tout ce que je puis faire. Vous me remettrez un bon billet à quatre mois, payable chez un banquier, pour le reste ! »

Voyant que cela ne lui convenait pas davantage, le capitaine Maron poursuivit :

« Eh bien donc ! voici mon dernier mot. Vous me donnerez encore dix guinées comptant, et je vous tiens quitte. »

Voyant que cela ne pouvait pas aller non plus, le capitaine Maron reprit :

« Tenez, finissons-en et n’en parlons plus. Votre ami n’a pas bien agi avec moi, mais n’importe. Ajoutez encore cinq guinées et une bouteille de vin, et c’est une affaire réglée. Si cela vous va, dites oui ; sinon, qu’il n’en soit plus question. »

Enfin, Plornish ayant signifié qu’il ne voulait pas non plus de cette dernière condition, le capitaine Maron termina en disant :

« Allons, passez-moi votre billet, alors ! » et, conformément à la première offre, donna une quittance pour solde de tout compte ; et libéra le prisonnier.

« Monsieur Plornish, dit Arthur, je compte sur vous, s’il vous plaît, pour me garder le secret. Si vous voulez bien annoncer au jeune homme qu’il est libre et que vous avez été chargé de transiger avec son créancier par une personne qu’il ne vous est pas permis de nommer, non seulement vous m’obligerez, mais peut-être rendrez-vous en même temps service au jeune Tip et à sa sœur.

— Cette dernière raison est plus que suffisante, monsieur, répondit Plornish ; je ferai ce que vous désirez.

— Vous pouvez dire, si vous voulez, qu’un ami a désintéressé son créancier ; un ami qui espère que Tip fera un bon usage de sa liberté, quand ce ne serait que par amour pour sa sœur.

— Je ferai ce que vous désirez, monsieur.

— Et si vous vouliez être assez bon, vous qui connaissez la famille mieux que moi, pour communiquer avec moi en toute liberté et m’indiquer comment Je pourrais me rendre vraiment utile à la petite Dorrit, sans la blesser, je vous serai très reconnaissant.

— Ne parlez pas de ça, monsieur ; ce sera à la fois un plaisir et un… à la fois un plaisir et un… »

Plornish, après ces deux vaines tentatives, se trouvant incapable de mettre sa phrase en équilibre sur ses pieds, prit le parti fort sage de la laisser boiteuse. Il prit la carte de M. Clennam et accepta une gratification pécuniaire.

Il avait hâte de s’acquitter de sa commission, et M. Clennam approuvait cet empressement. Ce dernier ayant donc proposé à son intermédiaire de le descendre devant la porte de la prison pour dettes, ils traversèrent le pont de Blackfriars et se dirigèrent de ce côté. Pendant ce trajet, Arthur obtint de son nouvel ami un exposé sommaire assez confus de la vie intime des habitants de la cour du Cœur-Saignant. Tout le monde y était gêné, disait M. Plornish, mais bien gêné, ce qui s’appelle. Quant à lui, il ne savait pas comment cela se faisait et ne connaissait personne qui pût le lui dire ; mais enfin la chose sautait aux yeux. Quand un homme sentait, en se tâtant dans tous les sens, qu’il était pauvre, il n’y avait pas à lui dire qu’il ne l’était pas ; il le savait bien, peut-être. Les paroles n’y font rien ; autant vaudrait-il supposer qu’elles peuvent vous mettre un bifteck dans l’estomac ; et puis, voyez-vous, il y avait des gens à leur aise (et encore notez que bon nombre de ces gens-là dépensaient tout ce qu’ils avaient et quelquefois un peu plus, à ce que Plornish avait ouï dire) qui criaient que le peuple de la cour du Cœur-Saignant était imprévoyant, selon leur expression favorite. Par exemple, si ces gens-là voyaient un homme monter dans un char à bancs avec sa femme et ses enfants pour aller, une fois par an peut-être, se promener à Hampton-Court, ils se mettaient tout de suite à crier : « Holà ! je croyais que vous étiez pauvre, mon imprévoyant ami ! » Mais, bon Dieu ! n’était-ce pas bien dur ? Comment faire ? On ne pouvait pourtant pas se laisser mourir de chagrin ! Et quand cela serait, le monde n’y gagnerait rien. Bien plus, dans l’opinion de M. Plornish, il était même probable que le monde y perdrait. Malgré ça, on avait l’air de vouloir réduire les gens à finir par devenir fous. On ne manquait pas une occasion de les désespérer, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre. Voyez un peu la jolie vie qu’on menait dans la cour ! Voilà les filles et leurs mères cousant, bordant des souliers, brodant en faisant des gilets du matin jusqu’au soir, pour arriver à ne pas mourir de faim, et n’y réussissant pas toujours. Voilà des ouvriers de presque tous les métiers possibles, qui ne demandent pas mieux que de travailler et qui ne trouvent pas d’ouvrage ! voilà des vieillards qui, après avoir travaillé toute leur vie, sont obligés de se laisser renfermer dans le dépôt de mendicité, où ils sont moins bien logés et plus mal nourris que des malfaiteurs. Ma parole d’honneur, un homme ne savait de quel côté se retourner pour ramasser une miette de consolation. Quant à savoir à qui la faute, Plornish n’en savait rien : il pouvait bien vous dire qui est-ce qui souffrait, mais non pas qui est-ce qui faisait souffrir les autres. Ce n’était pas à lui à faire cette découverte-là ; et quand il la ferait, qui est-ce qui voudrait l’écouter ? Seulement, il voyait bien que ceux qui se chargeaient de ce genre de besogne ne remédiaient pas au mal, et que le mal ne disparaissait pas de lui-même. Bref, son opinion illogique était que ce n’était pas la peine de l’imposer pour faire une besogne qui ne se faisait pas ; ses idées n’allaient pas au delà. Voilà comme, à sa manière, dans son langage prolixe, mécontent, mais sans colère, Plornish, qui n’était pas un génie, cherchait à démêler l’écheveau embrouillé de sa position sociale, semblable à un aveugle qui chercherait une aiguille dans une botte de foin, jusqu’au moment où le cabriolet s’arrêta devant la prison de la Maréchaussée. Là, il quitta son patron, occupé pendant ce temps-là à se demander combien de milliers de Plornish il pouvait y avoir à une journée ou deux de distance du ministère des Circonlocutions, jouant le même air avec variation, sans que cette glorieuse institution en entendît seulement le refrain arriver jusqu’à ses oreilles.