La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 15

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 175-184).


CHAPITRE XV.

Mme Jérémie Flintwinch fait un autre rêve.


La vieille maison décrépite de la cité, enveloppée dans son manteau de suie, et pesamment appuyée sur les béquilles qui s’étaient détériorées et avaient vieilli avec elle, ne jouissait jamais d’un moment de bonne santé ou de bonne humeur, quoi qu’il arrivât. Si le soleil la visitait par hasard, ce n’était qu’avec un faible rayon qui disparaissait au bout d’une demi-heure ; si la lune venait à l’éclairer, ce n’était que pour mettre quelques pièces au lugubre manteau qui enveloppait cette demeure et la faire paraître encore plus sombre. Les étoiles seulement la surveillaient froidement, lorsque le ciel était assez clair et la fumée peu épaisse. Mais, par exemple, le mauvais temps l’affectionnait avec une rare fidélité. La pluie, la grêle, la gelée et le dégel duraient encore dans cette morne enceinte, lorsqu’ils avaient cessé partout ailleurs ; quant à la neige, on la retrouvait là pendant des semaines, lorsqu’elle avait depuis longtemps tourné du jaune au noir, terminant lentement dans les pleurs sa sale carrière. Quant au bruit du dehors, le roulement des voitures dans la rue ne faisait que s’élancer en passant dans la maison et ressortait de même : de façon que Mme Jérémie pouvait se croire atteinte de surdité et ne recouvrer le sens de l’ouïe que par éclairs momentanés. Il en était de même de la voix des passants qui sifflaient, chantaient, causaient, riaient, ou de tout autre bruit agréable et humain. Ces sons passaient comme en courant, sans jamais s’arrêter en route.

L’éclat variable du feu et de la chandelle, qui brûlaient sans cesse dans la chambre de Mme Clennam, était le seul changement qui vînt jamais rompre la sombre monotonie de cette demeure. Jour et nuit le feu éclairait tristement ces deux étroites et longues fenêtres. Dans quelques rares occasions, la flamme irritée s’élevait brusquement, comme les rapides colères de Mme Clennam ; mais, le plus souvent, elle restait étouffée, toujours comme chez Mme Clennam, et se consumait tout doucement avec uniformité. Néanmoins, pendant une partie des courtes journées d’hiver, lorsqu’il faisait sombre dès le commencement de l’après-midi, des images difformes de Mme Clennam dans son fauteuil à roulettes, de M. Jérémie Flintwinch avec son col tors, de Mme Jérémie allant et venant, apparaissaient comme les ombres d’une vaste lanterne magique sur le mur qui s’élevait au-dessus de la porte cochère. Lorsque la paralytique s’était retirée pour la nuit, ces ombres disparaissaient l’une après l’autre ; l’image amplifiée de Mme Jérémie restait toujours la dernière et s’éclipsait tout à coup comme si elle venait de partir pour le sabbat. Alors la lumière solitaire brûlait paisiblement jusqu’à ce que l’aube vînt la faire pâlir, et mourait enfin, soufflée par Mme Jérémie, dès que l’ombre de cette dame se montrait de nouveau, au sortir des régions féeriques du sommeil.

Qui sait pourtant si ce feu, qui éclairait si faiblement la chambre de la malade, n’était pas en effet un phare qui attirait quelqu’un, quelqu’un peut-être qui ne s’attendait guère à venir là, vers l’endroit où l’appelait la fatalité ! Qui sait si cette lumière, qui brillait si faiblement, n’était pas en effet un signal qui devait éclairer cette chambre, chaque nuit, jusqu’à l’accomplissement de quelque événement prédestiné ! Parmi cette vaste multitude d’êtres qui voyagent en ce moment à la clarté du soleil et des étoiles, qui grimpent le long des coteaux poudreux et traversent d’un pied fatigué des plaines interminables, qui s’avancent par terre ou par mer, allant et venant d’une manière si bizarre, afin de se rencontrer, d’agir et de réagir les uns sur les autres, quel est celui qui, sans soupçonner encore le but de son voyage, se dirige vers cette demeure inévitable ?

Le temps nous l’apprendra. Honneur et opprobre, bâton de maréchal et baguettes de tambour, statue de pair dans l’abbaye de Westminster ou hamac de simple matelot sur l’Océan, la mitre et le work-house, le siège de président de la chambre des pairs ou la potence, le trône et la guillotine, tous ceux qui voyagent vers ces buts différents sont déjà en marche sur la grand’route du monde ; mais cette route a de merveilleuses divergences, et le temps seul pourra nous faire connaître où va chacun.

Par une froide soirée, vers l’heure du crépuscule, Mme Jérémie, s’étant senti l’esprit un peu lourd pendant toute la journée, fit le rêve suivant :

Elle rêva qu’elle se trouvait dans la cuisine, à faire chauffer de l’eau pour le thé, et que, par la même occasion, elle se chauffait elle-même les pieds sur le garde-cendres et la jupe de sa robe relevée devant le feu qui venait de s’affaisser dans le milieu de la grille, borné de chaque côté par un profond ravin noir. Elle rêva que, tandis qu’elle était ainsi assise, se demandant si, pour certaines gens, l’existence n’était pas une invention assez maussade, elle fut effrayée par un bruit subtil qu’elle entendait derrière elle ; elle rêva que, la semaine passée, un bruit pareil lui avait déjà causé une frayeur semblable, et que ce bruit était d’une nature mystérieuse, qu’il ressemblait à un frôlement, accompagné de trois ou quatre coups pareils à des pas rapides, tandis qu’un choc ou un tremblement se communiquait à son cœur, comme si ces pas eussent fait trembler le parquet ; elle se figura même qu’elle avait été touchée par quelque main effrayante. Mme Jérémie rêva que ce rêve avait ravivé chez elle certaines terreurs déjà anciennes qui lui faisaient croire que la maison était hantée, et qu’elle avait remonté quatre à quatre l’escalier de la cuisine, sans savoir comment, afin de se rapprocher d’une société humaine.

Mme Jérémie rêva qu’en arrivant dans l’antichambre, elle avait trouvé la porte du bureau de son seigneur et maître toute grande ouverte et la chambre vide ; qu’elle s’était approchée de l’étroite croisée qui éclairait le petit cabinet situé près de la porte d’entrée, afin de calmer les battements de son cœur en se mettant en communication, à travers cette fenêtre, avec des êtres vivant au delà et en dehors de la maison ensorcelée ; qu’alors elle avait vu, sur le mur, au-dessus de la porte cochère, les ombres des deux finauds qui causaient en haut ; qu’elle avait alors monté l’escalier, ses souliers à la main, en partie pour se rapprocher de ces créatures malignes, qui valaient bien, à elles deux, tous les revenants possibles, en partie aussi pour entendre ce qu’elles disaient.

« Allons, pas de ces bêtises-là avec moi, s’écriait M. Jérémie Flintwinch, je ne le souffrirai pas. »

Mme Jérémie rêva qu’elle se tenait derrière la porte entr’ouverte, et qu’elle entendait son mari prononcer très distinctement ces audacieuses paroles.

« Jérémie, répliqua Mme Clennam de sa voix forte et caverneuse, la colère qui vous possède est un démon furieux, prenez-y garde.

— Que ce soit un démon ou une douzaine de démons qui me possèdent, peu m’importe, riposta Jérémie, dont le ton annonçait clairement qu’il y en avait plutôt une douzaine. S’il y en avait cinquante, ils diraient tous : «  Pas de ces bêtises-là avec moi, je ne le souffrirai pas, » et s’ils ne voulaient pas le dire, je les y forcerais.

— Qu’ai-je donc fait, homme irritable ? demanda la voix caverneuse.

— Ce que vous avez fait ? Vous êtes tombée sur moi.

— Si vous entendez par là que je vous ai adressé des remontrances…

— Ne me mettez pas dans la bouche des mots dont je ne me suis pas servi, interrompit M. Flintwinch, maintenant son expression figurée avec une obstination tenace et impénétrable, vous êtes tombée sur moi, voilà ce que je veux dire.

— Je vous ai adressé des remontrances, recommença Mme Clennam, parce que…

— Je ne veux pas de ça ! s’écria Jérémie. Vous êtes tombée sur moi.

— Je suis tombée sur vous, alors, homme obstiné que vous êtes (Jérémie ricana de l’avoir obligée à adopter sa phrase), parce que vous n’aviez pas besoin, ce matin, d’être si indiscret avec Arthur. J’ai le droit de m’en plaindre, c’est presque un abus de confiance. Vous n’aviez donc pas réfléchi…

— Je ne veux pas de ça ! interrompit de nouveau Jérémie, repoussant cette concession. J’avais mûrement réfléchi…

— Je vois qu’il faut que je vous laisse parler tout seul, si cela vous plaît, répliqua Mme Clennam, après un silence irrité. Il est inutile d’adresser la parole à un vieillard inconsidéré et opiniâtre, qui est décidé à ne rien écouter.

— Eh bien, je ne veux pas de ça non plus, répliqua Jérémie. Je ne suis nullement décidé à ne pas vous écouter. Je vous ai dit que j’avais réfléchi. Voulez-vous savoir pourquoi j’ai parlé comme je l’ai fait, sans avoir pour cela manqué de réflexion, vieille femme inconsidérée et opiniâtre ?

— Après tout, vous ne faites que me renvoyer mes propres paroles, répondit Mme Clennam s’efforçant de contenir son indignation. Oui, je vous écoute.

— Voici pourquoi alors. Parce que vous n’aviez pas disculpé son père à ses yeux, et que vous auriez dû le faire. Parce que, avant de vous monter la tête à propos de vous-même qui êtes…

— Arrêtez, Flintwinch ! s’écria Mme Clennam d’un ton plus sévère, vous pourriez aller trop loin. »

Le vieillard parut être du même avis. Il y eut un nouveau silence, et il avait changé de place, lorsqu’il reprit plus doucement :

« J’allais vous dire pourquoi. Parce que, avant de prendre votre propre défense, vous auriez dû prendre celle du père d’Arthur. Le père d’Arthur ! je ne l’aimais pas autrement, le père d’Arthur ! J’ai servi l’oncle du père d’Arthur dans cette maison, lorsque le père d’Arthur n’occupait pas ici une position beaucoup plus élevée que la mienne, lorsqu’il était plus pauvre que moi en argent de poche, et lorsque son oncle aurait tout aussi bien pu me choisir pour son héritier. Tandis qu’il mourait de faim dans la salle à manger, et moi dans la cuisine, il n’y avait guère d’autre différence dans nos positions respectives : il n’y avait qu’un petit casse-cou d’escalier entre lui et moi. Je ne me suis jamais attaché à lui dans ce temps-là ; je ne crois pas m’être jamais attaché à lui à aucune époque. C’était un individu faible et irrésolu, qui avait, dès son enfance orpheline, tout juste ce qu’il faut de force et de courage pour vivoter. Et lorsqu’il vous a ramenée ici, vous l’épouse que son oncle lui avait choisie, je n’ai pas eu besoin de vous regarder deux fois (vous étiez une belle femme dans ce temps-là) pour deviner qui de vous deux serait le maître. Vous avez marché toute seule. Eh bien, continuez à marcher toute seule ; ne vous appuyez pas sur les morts.

— Je ne m’appuie pas sur les morts, comme vous dites.

— Non, mais vous en aviez bien envie, si je vous avais laissée faire, grommela Jérémie, et voilà pourquoi vous êtes tombée sur moi. Vous ne pouvez pas oublier que je n’ai pas voulu vous laisser faire. Sans doute cela vous étonne que je tienne à ce qu’on rende justice au père d’Arthur, hein ? Peu m’importe que vous me répondiez ou non, parce que je sais que cela vous étonne et vous le savez aussi. Allons, je vais vous dire ce que c’est. Il est possible que j’aie le caractère un peu bizarre, mais enfin je suis comme ça, je n’entends pas laisser les gens faire uniquement à leur tête. Vous êtes une femme déterminée et une femme habile ; lorsque vous avez résolu une chose, rien ne peut vous en détourner, personne ne sait cela mieux que moi…

— Rien ne peut m’en détourner, Jérémie, lorsque je l’ai justifiée à mes propres yeux. Ajoutez cela.

— Justifiée à vos propres yeux ? J’ai dit que vous étiez la femme la plus déterminée qui soit au monde (ou j’ai voulu le dire) ; et si vous êtes déterminée à justifier un but quelconque que vous avez en vue, vous n’y manquerez pas, c’est tout simple.

— Je ne justifie pas l’autorité de ce livre ! s’écria Mme Clennam avec une énergie sévère, et laissant tomber son bras sur la table avec force, autant que Mme Jérémie put en juger par le bruit.

— Laissons ça là, répondit tranquillement Jérémie ; nous n’entamerons pas cette question pour le moment. Quoi qu’il en soit, vous mettez vos projets à exécution, et il faut que tout cède devant votre volonté. Or, moi, je ne veux pas céder devant votre volonté. Je vous ai été fidèle et utile et je vous suis attaché, mais je ne puis pas consentir, je ne veux pas consentir et je n’ai jamais consenti et je ne consentirai jamais à m’absorber dans votre individualité. Avalez tous les autres, si cela vous plaît, et grand bien vous fasse ! Mais moi, madame, je ne suis pas de caractère à me laisser avaler tout cru ! »

Peut-être était-ce là l’origine de l’entente qui existait entre eux. Si elle n’avait pas reconnu chez M. Flintwinch une si grande force de caractère, peut-être Mme Clennam n’aurait-elle pas daigné le prendre pour allié.

« En voilà assez et plus qu’assez sur ce sujet, dit-elle d’un ton sombre.

— À moins que vous ne tombiez encore sur moi, répliqua l’obstiné Flintwinch, car alors vous pourrez vous attendre à me voir recommencer. »

Mme Jérémie rêva ensuite que son seigneur et maître avait commencé à se promener de long en large dans la chambre comme pour calmer sa colère, et qu’elle s’était enfuie ; mais Jérémie n’étant pas sorti tandis qu’elle écoutait toute tremblante dans l’antichambre obscure, elle était remontée à tâtons, attirée par les fantômes et la curiosité ; puis elle avait en tremblant repris son poste d’observation derrière la porte.

« Voulez-vous allumer la chandelle, Jérémie ? disait Mme Clennam d’un air conciliant destiné à faire rentrer la conversation dans son ton habituel. Il est bientôt temps de prendre le thé. La petite Dorrit doit venir et elle me trouverait dans l’obscurité. »

M. Jérémie alluma la chandelle avec empressement, et dit en la posant sur la table : « Ah çà ! qu’est-ce que vous voulez donc faire de la petite Dorrit ? Est-ce qu’elle va venir toujours travailler ici ? toujours prendre le thé ici ? La verra-t-on aller et venir ici comme elle fait, toujours, toujours ?

— Comment pouvez-vous parler ainsi à une malheureuse paralytique comme moi ? Toujours ? Ne sommes-nous pas moissonnés tous comme l’herbe de la prairie ? Et n’ai-je pas été tranchée déjà par la faux du temps depuis bien des années, depuis que je suis restée étendue ici, en attendant qu’on me transporte dans la grange du Seigneur ?

— Oui, oui ! fort bien ! Mais depuis que vous êtes étendue là, pas comme une morte toujours, il s’en faut de tout, une foule d’enfants et de jeunes gens, une foule de femmes aux joues roses et d’hommes vigoureux, une foule de gens, en un mot, ont été fauchés et transportés dans la grange ; et vous voilà encore, comme vous voyez, pas trop changée après tout. Vous et moi, nous pouvons vivre encore longtemps. En disant toujours, j’ai voulu dire (quoique je ne sois pas un esprit poétique), pendant tout le cours de notre existence. »

Jérémie donna cette explication avec beaucoup de sang-froid, et attendit tranquillement la réponse.

« Tant que la petite Dorrit sera sage et active, qu’elle aura besoin de la faible assistance que je puis lui donner, et qu’elle en sera digne, je ne vois pas pourquoi elle ne continuerait pas (à moins de se retirer de son propre gré) de venir ici aussi longtemps qu’il plaira au Seigneur de m’épargner.

— Rien de plus ? demanda Jérémie se caressant le menton.

— Que voulez-vous qu’il y ait de plus ? Qu’est-ce qu’il peut y avoir de plus ? » s’écria Mme Clennam de son ton de surprise sévère.

Mme Jérémie rêva ensuite que les deux interlocuteurs avaient continué à se regarder pendant quelques minutes, avec la chandelle entre eux, et, d’une façon ou d’une autre, l’idée lui vint qu’ils se regardaient fixement.

« Sauriez-vous, par hasard, madame Clennam, demanda alors le seigneur et maître de Mme Jérémie en baissant la voix et en mettant dans ses paroles une expression que ne semblait pas suffisamment justifier cette question si simple, où elle demeure ?

— Non.

— Tiendriez-vous…, tiendriez-vous beaucoup à le savoir ? reprit M. Flintwinch comme s’il eût pris son élan pour se précipiter sur sa maîtresse.

— Si je désirais le savoir, je le saurais déjà. N’aurais-je pas pu le lui demander ?

— Alors vous ne vous souciez pas de connaître son adresse ?

— Je ne m’en soucie pas. »

M. Jérémie respira longuement et d’une façon significative, puis il continua en appuyant toujours sur les mots :

« Car je le sais, moi, où elle demeure… par hasard, bien entendu !

— Quelle que soit sa demeure, dit Mme Clennam d’une voix dure et saccadée, séparant les mots aussi distinctement que si elle les lisait sur des morceaux de métal qu’elle aurait ramassés un à un, elle m’en a fait un secret et ce secret je ne cherche pas à le pénétrer.

— Après tout, peut-être auriez-vous préféré ne pas savoir que je le connais ! ajouta Jérémie, qui fit des contorsions en parlant, comme si les paroles sortaient tout de travers de sa bouche.

— Flintwinch, dit sa maîtresse et associée s’exprimant avec une soudaine énergie qui fit tressaillir Mme Jérémie, pourquoi me poussez-vous à bout ? S’il est vrai qu’il y ait quelque dédommagement en échange de ma longue réclusion dans ces étroites limites, non que je me plaigne des maux qui m’affligent, vous savez que je ne me plains jamais ; s’il est vrai qu’il y ait quelque dédommagement pour moi du long exil que je subis dans cette chambre à sentir que, s’il m’isole de tout plaisir, il m’épargne aussi la connaissance de certaines choses que je préfère ne pas connaître, vous devriez être le dernier à m’envier cette faible compensation.

— Je ne vous l’envie pas, répliqua Jérémie.

— Alors ne m’en parlez plus, ne m’en parlez plus. Que la petite Dorrit garde son secret et vous aussi. Laissez-la aller et venir, sans commentaires et sans questions. Laissez-moi souffrir, mais laissez-moi aussi profiter de tous les soulagements que peut comporter ma position. Me trouvez-vous trop exigeante de vous demander que vous ne veniez pas me tourmenter comme un mauvais génie.

— Je n’ai fait que vous adresser une question. Voilà tout.

— Et j’y ai répondu. Donc, ne m’en parlez plus. »

Alors on entendit sur le parquet le bruit du fauteuil que l’on faisait rouler, et une main impatiente agita la sonnette de Mme Jérémie.

Comme Mme Jérémie avait encore plus peur de son mari que du bruit mystérieux qu’elle entendait parfois dans la cuisine, elle s’éloigna aussi silencieusement et aussi vite que possible, redescendit l’escalier aussi rapidement qu’elle l’avait monté, reprit sa place devant la cheminée, releva de nouveau la jupe de sa robe, et enfin se couvrit la tête de son tablier. Puis la sonnette résonna une fois, deux fois, trois fois, et continua de s’agiter ; mais, en dépit de cet appel importun, Mme Jérémie demeura immobile, la tête sous son tablier, cherchant à reprendre haleine…

Enfin un pas traînard se fit entendre dans l’escalier conduisant au vestibule, et M. Jérémie descendit en grommelant et en appelant tout le long du chemin : « Affery, femme ! » Comme Mme Jérémie continuait à se cacher dans son tablier, il arriva dans la cuisine, chandelier en main, s’approcha de sa femme en marchant de profil, enleva le tablier et la réveilla.

« Oh ! Jérémie, s’écria-t-elle au sortir de son rêve, quelle peur tu m’as faite !

— Que diable fais-tu là ? Voilà cinquante fois qu’on te sonne.

— Oh ! Jérémie, c’est que j’ai fait un rêve. »

Se rappelant le dernier exploit somnambulesque de son épouse, M. Flintwinch approcha la chandelle de la tête de Mme Jérémie, comme s’il avait quelque idée d’y mettre le feu pour illuminer la cuisine.

« Ne sais-tu pas que c’est l’heure de lui servir son thé ? demanda-t-il avec un méchant ricanement en donnant un coup de pied à la chaise de Mme Jérémie.

— Jérémie, quel thé ? Je ne sais pas ce que j’ai, mais je viens d’avoir une si terrible frayeur, Jérémie, avant de… commencer à rêver, que je crois que ça vient de là.

— Fi donc ! paresseuse ! cria M. Jérémie. De quoi viens-tu me parler là ?

— Un bruit si étrange, Jérémie, et un si drôle de mouvement, ici, dans la cuisine, à cet endroit ! »

Jérémie souleva la chandelle et regarda le plafond noirci ; Jérémie baissa la chandelle et regarda les pavés humides du parquet, puis, tournant sur lui-même, il regarda les murs salis et maculés.

« Des rats, des chats, de l’eau, des gargouilles, » dit Jérémie.

Mme Jérémie, à chacune de ces propositions, secoua la tête comme si ce n’était pas cela.

« Non, Jérémie, ce n’est pas la première fois que j’entends cela. Je l’ai déjà entendu en haut et une autre fois sur l’escalier tandis que j’allais de sa chambre à la nôtre au milieu de la nuit ; c’était quelque chose qui frôlait et tremblait derrière moi et qui me touchait presque.

— Affery, ma femme, dit M. Flintwinch d’un air sinistre, après avoir avancé son nez tout près des lèvres de sa dame comme pour s’assurer que l’haleine ne trahissait pas l’absorption de quelque liqueur alcoolique, si tu ne sers pas le thé en deux temps, ma vieille, tu vas sentir un frôlement et un attouchement qui t’enverront à l’autre bout de la cuisine. »

Cette prédiction stimula le zèle de Mme Jérémie qui se disposa au plus vite à monter chez Mme Clennam. Mais, malgré tout, elle commença à avoir la conviction bien arrêtée que la sombre maison était ensorcelée. Désormais elle n’y goûta plus un moment de tranquillité dès que la jour avait disparu ; elle ne monta ou ne redescendit plus l’escalier dans l’obscurité sans se cacher la tête dans son tablier, de peur de voir quelque chose.

Grâce à ses terreurs fantastiques et à ses rêves bizarres, Mme Jérémie retomba ce soir-là dans une situation d’esprit anormale dont nous serons peut-être longtemps à la voir sortir. De même que, dans la vague incertitude et le trouble de ses nouvelles expériences et de ses nouvelles sensations, tout lui semblait mystérieux, de même elle commença à devenir elle-même un mystère pour les autres, et de même que la maison avec tout ce qu’elle renfermait était inexplicable pour Mme Jérémie, de même cette dame devint inexplicable pour tout le monde dans la maison.

Elle n’avait pas encore fini de préparer le thé de Mme Clennam, lorsque retentit le léger coup de marteau qui précédait toujours les visites de la petite Dorrit. Mme Jérémie regarda la petite Dorrit qui ôtait son modeste chapeau dans le vestibule, puis son mari qui se caressait la mâchoire en contemplant la jeune fille en silence, persuadée que cette rencontre allait amener quelque éclat terrible, capable de lui faire perdre l’esprit de frayeur ou de les faire sauter tous les trois.

Après le thé, il y eut un autre coup de marteau annonçant Arthur. Mme Jérémie alla lui ouvrir, et le visiteur lui dit en entrant :

« Je suis content que ce soit vous. J’ai quelque chose à vous demander. »

Mme Jérémie répondit immédiatement :

« Au nom du ciel, ne me demandez rien, Arthur ! Je passe la moitié de ma vie à rêver et l’autre moitié à trembler, j’en suis plus morte que vive. Ne me demandez rien. Je ne sais rien de rien, je ne puis pas distinguer une chose d’une autre ! » Et elle prit immédiatement la fuite, ayant grand soin de ne plus l’approcher.

Mme Jérémie, qui n’avait aucun goût pour la lecture et qui n’aurait pas vu assez clair pour travailler de l’aiguille dans la chambre de la malade, en supposant qu’elle eût envie de coudre, se tenait le soir dans cette quasi-obscurité dont elle était sortie un moment, lors de l’arrivée d’Arthur Clennam, et se livrait à une foule de méditations et de soupçons étranges concernant sa maîtresse, son mari et les bruits qu’on entendait dans la maison. Lorsque Mme Clennam faisait à haute voix ses lectures dévotes et féroces, Mme Jérémie sentait son regard attiré vers la porte, comme si elle se fût attendue, dans ces moments propices, à voir apparaître quelque sombre personnage évoqué par la pythonisse.

Du reste, elle ne faisait ni ne disait jamais rien pour attirer sur elle l’attention des deux finauds d’une façon marquée, sauf dans quelques rares occasions (généralement vers l’heure tranquille qui précédait la coucher de sa maîtresse), lorsqu’elle s’élançait tout à coup de son coin obscur, le visage terrifié, et murmurant à l’oreille de M. Jérémie, occupé à lire le journal auprès de la petite table de Mme Clennam :

« Là, Jérémie ! écoute ! D’où vient ce bruit ? »

Alors le bruit, s’il y en avait jamais eu, ne se faisait plus entendre, et Jérémie lui disait en montrant les dents et en se tournant vers elle avec colère, comme s’il se lassait à la fin de ces paniques :

« Affery, ma vieille, laisse, ma chère, je vais t’en donner une dose, mais une dose !… Tu ne feras donc jamais que rêver ? »