La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 21

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Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 240-249).


CHAPITRE XXI.

La maladie de M. Merdle.


Quant à cette pompeuse habitation, l’hôtel Merdle de Harley-Street, Cavendish-Square, nul mur moins aristocratique que ceux des autres habitations pompeuses qui lui faisaient face n’avait le privilège d’y projeter son ombre. Aussi collet-monté que la société la plus difficile, les maisons opposées de Harley-Street gardaient leur décorum les unes envers les autres ; même les habitations et les habitants se ressemblaient tellement sous ce rapport qu’on voyait souvent les gens garder à table dans un dîner l’alignement naturel de leurs hôtels, en vis-à-vis, à l’ombre de leur propre grandeur, regardant leurs voisins de face avec la gravité impassible de leurs résidences respectives.

Tout le monde sait que, dans un dîner, les deux rangées de convives qui se piquent d’habiter telle ou telle rue ressemblent d’une manière frappante à la rue elle-même. Ces vingt maisons uniformes et sans caractère, qu’on aborde au moyen des mêmes marches monotones, toutes protégées par un grillage d’un modèle identique, ayant toutes le même appareil de sauvetage contre l’incendie, également impraticable, la tête garnie des mêmes meubles incommodes, avec de grands airs dont il n’y a rien à rabattre, qui donc ne les a pas retrouvées à table, dans un dîner ? Cette maison délabrée, cette maison prétendue gothique, cette maison revêtue de stuc, cette maison dont on a renouvelé la façade, celle du coin qui ne contient que des chambres anguleuses, cette autre aux stores toujours baissés, cette autre avec ses écussons toujours en l’air, la maison où le visiteur vient, comme le percepteur en tournée, pour toucher un quart… d’idée et s’en retourne sans avoir rien trouvé que les quatre murs ; qui donc ne les a pas retrouvées en chair et en os, à table, dans quelque dîner ? La maison que personne ne veut louer et qu’on laisserait à bon marché, qui donc ne rencontre pas tout ça ? La maison d’apparat qui a été prise à long bail par le gentleman désappointé et qui ne lui convient pas du tout, qui donc ne s’est pas trouvé en vis-à-vis avec cette acquisition diabolique ?

Quant à Harley-Street, Cavendish-Square, ce beau quartier ne se contentait pas de savoir qu’il y avait là un M. et une Mme Merdle. Il y avait bien dans Harley-Street des intrus que cette rue s’obstinait à ne pas voir, mais elle se faisait un honneur de reconnaître et d’honorer pour ses hôtes M. et Mme Merdle. La Société tenait compte de M. et Mme Merdle. La Société leur avait donné patente : « Ce sont des gens à voir, » avait-elle dit.

M. Merdle était immensément riche, d’une hardiesse commerciale prodigieuse : un Midas moins les oreilles, qui transformait en or tout ce qu’il touchait. Il était de toutes les bonnes entreprises, depuis une affaire de banque jusqu’à une bâtisse. Il siégeait dans le Parlement, cela va sans dire. Il avait ses bureaux dans la Cité, bien entendu. Il était président de cette compagnie-ci, administrateur de celle-là, directeur de cette autre. Les hommes les plus influents avaient demandé à des auteurs de projets financiers : « Voyons, quels noms avez-vous ? Avez-vous Merdle ? » D’après une réponse négative, ils avaient ajouté : « Alors, pas d’affaires ; je vous souhaite bien le bonjour ! »

Il y avait déjà une quinzaine d’années que cet heureux grand homme avait fourni un nid de pourpre et d’or à l’abondante poitrine qui avait besoin de tant de place pour étaler à son aise son insensibilité ; ce n’était pas là une poitrine où un mari pût reposer sa tête fatiguée, mais c’était une fameuse poitrine pour y pendre des bijoux. M. Merdle avait besoin de quelque chose comme cela pour y pendre des bijoux ; il trouva cette poitrine-là bonne pour la chose et l’acheta. Storr et Mortimer, les joailliers à la mode, auraient eu à choisir une femme qu’ils se seraient sans doute mariés par le même principe de spéculation.

Comme toutes les autres spéculations de M. Merdle, celle-là tourna bien ; les bijoux produisirent autant d’effet que possible ; la poitrine étant reçue dans la Société et s’y montrant ornée de ses bijoux excita une admiration générale. Fort de l’approbation de la Société, M. Merdle fut satisfait ; c’était le plus désintéressé des hommes, il faisait tout pour la Société : ses gains immenses et ses soucis lui profitaient aussi peu que possible à lui-même.

Ou plutôt, on peut supposer qu’il ne lui manquait rien ; autrement, avec sa fortune illimitée, il se serait certainement procuré ce qu’il voulait ; mais son unique désir était de satisfaire autant que possible la Société (quel que soit le sens de cette vague expression), et de faire honneur à toutes les traites de politesse qu’elle pouvait tirer sur lui. Il ne brillait pas dans le monde ; il n’avait pas grand’chose à dire ; c’était un homme réservé, qui avait une grosse tête, penchée, observatrice, les joues animées de ce teint rouge, qui est plutôt de l’échauffement que de la fraîcheur, un peu d’agitation inquiète au bout des manches de son habit, comme si elles étaient dans sa confidence et qu’elles eussent, à raison de leur voisinage, plus de raison que personne de vouloir cacher ses mains. Le peu qu’il disait le faisait passer pour un homme assez agréable, simple, mais ne plaisantant pas sur l’article de la confiance publique ou privée, et très chatouilleux à l’endroit de la déférence que chacun était tenu d’avoir pour la Société. Dans cette même Société pourtant (si c’est elle qui venait à ses dîners, aux réceptions et aux concerts de Mme Merdle), il ne paraissait guère s’amuser, et la plupart du temps il se tenait contre les murs et derrière les portes ; puis quand il se rendait chez les autres membres de la Société, au lieu d’y être à son aise, il paraissait un peu fatigué et plus disposé à aller se coucher, mais il n’en cultivait pas moins assidûment la Société et la fréquentait sans cesse, dépensant son argent pour elle avec une libéralité extrême.

Le premier mari de Mme Merdle avait été un colonel, sous les auspices duquel la poitrine avait eu occasion d’entrer en lutte avec les neiges de l’Amérique du Nord et, si elle y avait été vaincue sous le rapport de la blancheur, elle l’avait emporté sous celui de la froideur : le fils du colonel était l’unique enfant de Mme Merdle ; c’était une tête stupide montée sur des épaules ramassées : il ressemblait moins à un jeune homme qu’à un gros poupard. Il avait donné si peu de signes de raison que ses camarades faisaient courir le bruit que son cerveau avait été gelé par un froid de trente degrés qui avait régné à Saint-John, New-Brunswick, à l’époque de sa naissance, et que son esprit n’avait jamais connu de dégel depuis ce moment. Une autre plaisanterie le représentait comme étant tombé, aux jours de son enfance, du haut d’une maison sur le pavé de la rue, où des témoins dignes de foi avaient entendu son crâne se fêler. Il est possible que ces deux anecdotes n’aient été inventées qu’après coup, le jeune homme (dont le nom expressif était Sparkler [1]) ayant la monomanie d’offrir le mariage à toutes sortes de demoiselles peu désirables, et de dire de chaque jeune personne à laquelle il faisait une proposition conjugale que c’était « une fille bigrement jolie… et très bien élevée, dame !… et qui ne faisait pas sa bégueule. »

Un beau-fils, doué d’une intelligence aussi restreinte, eût pu être une gêne pour un autre homme ; mais M. Merdle n’avait pas besoin d’un beau-fils pour lui-même ; s’il en avait pris un, c’était pour faire plaisir à la Société. M. Sparkler ayant été dans un régiment des gardes et étant habitué à se montrer à toutes les courses, dans toutes les promenades et dans tous les bals, par conséquent étant très connu, la Société fut satisfaite du beau-fils que lui donnait M. Merdle. Le banquier se fût trouvé heureux de payer plus cher encore un aussi heureux résultat, quoique ce jeune Sparkler, dont il faisait cadeau à la Société, fût pour lui un objet fort coûteux.

On donna un grand dîner dans l’établissement de Harley-Street, le soir même où la petite Dorrit commença à piquer les chemises neuves destinées au vieillard auprès duquel elle travaillait ; il y avait les grands seigneurs de la Cour et les grands seigneurs de la Bourse, les puissances de la Chambre des communes et celles de la Chambre des lords, les notabilités de la Magistrature et du Barreau, la fleur de l’Épiscopat et du Ministère des Finances, la crème de l’Armée et de la Marine, enfin des échantillons de tous les grands seigneurs et potentats qui nous font marcher dans ce bas monde, quand ils ne nous font pas trébucher.

« On me dit, remarqua une membre de l’Épiscopat à un membre de l’État-Major, que M. Merdle vient encore de faire un coup de bourse énorme ; on parle de cent mille livres sterling. »

L’État-Major avait entendu dire deux cents.

Un haut fonctionnaire de la Trésorerie dit qu’il avait entendu parler de trois cents.

Une notabilité du Barreau, jouant avec son binocle persuasif dit : « Je ne voudrais pas jurer que M. Merdle n’en ait pas gagné quatre ; c’est là un de ces heureux effets du calcul et des combinaisons dont il est difficile de deviner le résultat exact ; un de ces exemples, fort rarement donnés à notre siècle, d’une adresse intelligente jointe à un bonheur constant et à une hardiesse caractéristique. Mais voici mon collègue Bellows qui a plaidé dans cette grande affaire de la banque et qui sera peut-être à même de nous en dire davantage. Que pense notre collègue Bellows de ce nouveau succès de M. Merdle ? »

Notre collègue Bellows était en route pour faire sa révérence à la poitrine et n’eut que le temps de dire en passant qu’il avait entendu affirmer, avec une grande apparence de vérité, que M. Merdle n’avait pas réalisé moins d’un demi-million de livres sterling.

La notabilité maritime dit que M. Merdle était un homme prodigieux ; un haut fonctionnaire de la Trésorerie dit que M. Merdle représentait une nouvelle puissance dans le pays et qu’il pourrait acheter toute la Chambre des communes en bloc ; la fine fleur de l’Épiscopat dit qu’il était heureux de penser que toutes ces richesses tombaient dans la caisse d’un gentleman qui se montrait toujours disposé à défendre les intérêts de la Société.

M. Merdle lui-même n’apparaissait que fort tard, d’habitude, lors de ces réunions, comme il convient à un homme qui est encore retenu dans l’étreinte d’entreprises gigantesques, lorsque les autres hommes ont abandonné jusqu’au lendemain leurs mesquines occupations ; ce soir-là il arriva le dernier. Le haut fonctionnaire de la Trésorerie dit que Merdle se rendait bien esclave de ses affaires ; la fine fleur de l’Épiscopat fut heureuse de penser que toutes ces richesses tombaient dans la caisse d’un gentleman qui les acceptait avec un esprit d’humilité chrétienne !

De la poudre ! toujours de la poudre ! Y en avait-il, bon Dieu, dans les cheveux des valets ! Le dîner en était tout parfumé. Les molécules poudreuses voltigeaient dans les plats, et la Société mangeait des viandes assaisonnées à la même sauce que les laquais de bonne maison. M. Merdle donne le bras à une comtesse qui était cachée quelque part dans les plis d’une robe immense, comme le cœur d’un gros chou se cache dans la masse de ses feuilles touffues. S’il était permis d’employer une comparaison aussi vulgaire en parlant d’une comtesse, nous dirions que cette riche robe de brocart descendit l’escalier comme les petits ramoneurs qui, le premier jour du mois de mai, se promènent dans les rues sous une forêt de branches, où ils sont si bien cachés qu’on ne voit pas quel est là-dessous le petit être qui fait marcher tout ce feuillage.

La Société eut à ce dîner tout ce qu’il lui fallait, et plus encore. Elle eut tout ce qu’il peut y avoir à admirer, tout ce qu’il peut y avoir à manger, tout ce qu’il peut y avoir à boire. Nous aimons donc à croire qu’elle s’en donna à cœur-joie ; mais quant à M. Merdle, son écot personnel de consommation ne valait pas plus d’un shilling. Mme Merdle était resplendissante. Le maître d’hôtel de M. Merdle était, après la dame de la maison, ce qu’il y avait de plus beau à voir ce jour-là. C’était le personnage le plus majestueux de la Société. Il ne faisait rien, mais il regardait faire les autres avec une dignité dont peu d’hommes eussent été capables. Ce fonctionnaire était le dernier cadeau offert par M. Merdle à la Société. M. Merdle n’avait pas besoin de ce maître d’hôtel, il se sentait même gêné en face de cet être pompeux, quand l’autre le regardait ; mais il fallait absolument à la Société inexorable un maître d’hôtel pour Mme Merdle, et M. Merdle lui avait donné satisfaction.

Au moment voulu par les us et coutumes de la Société, c’est-à-dire au dessert, la comtesse invisible ouvrit la marche et transporta sa robe jusqu’au premier étage. Le défilé de la beauté fut fermé par la Poitrine : le haut fonctionnaire de la Trésorerie dit : par Junon, la fleur de l’Épiscopat dit : par Judith.

La notabilité du Barreau entama avec l’État-major une discussion à propos des conseils de guerre. Notre collègue Bellows et l’honneur de la Magistrature y prirent part. D’autres notabilités disparurent deux à deux pour aller rejoindre les dames. M. Merdle demeurait silencieux et regardait la nappe. Quelquefois une notabilité quelconque lui adressait la parole, cherchant à diriger vers lui le courant de la conversation, mais M. Merdle faisait rarement attention à ces aimables efforts ; s’il sortait de ses rêveries arithmétiques, ce n’était que pour passer le vin.

Lorsqu’on se leva, il se trouva tant de notabilités qui avaient quelque chose à dire à M. Merdle individuellement, qu’il fut obligé de tenir des petits levers près du buffet, effaçant le nom de chacune d’elles de sa liste imaginaire d’audiences impromptu, à mesure qu’un solliciteur disparaissait.

Le haut fonctionnaire de la Trésorerie espéra qu’il lui serait permis de féliciter uns des célébrités commerciales de l’Angleterre, un de ces négociants princiers qui ont su se faire une réputation cosmopolite (cette phrase originale lui avait déjà servi plusieurs fois à la Chambre, aussi la débitait-il couramment), sur la nouvelle victoire qu’il venait de remporter. Aider aux triomphes d’un homme comme M. Merdle, c’était accroître les succès et les ressources d’une nation ; et le haut fonctionnaire de la Trésorerie donna à entendre à M. Merdle, qu’il ne demandait pas mieux que de s’associer à ses efforts heureux… par pur patriotisme.

« Merci, milord, dit M. Merdle, merci. J’accepte vos félicitations avec orgueil, et suis heureux de votre approbation.

— Mais je n’approuve pas sans réserve, mon cher monsieur Merdle, parce que… le haut fonctionnaire prit en souriant M. Merdle par le bras, le fit tourner vers le buffet, et continua d’un ton badin : parce que jamais vous ne songez à vous joindre à nous pour nous venir en aide ; cela n’en vaut pas la peine, n’est-ce pas ? »

M. Merdle dit que c’était trop d’honneur pour lui que de…

« Non, non, interrompit le haut fonctionnaire de la Trésorerie, ce n’est pas ainsi qu’un homme dont l’esprit pratique et la prévoyance sont bien connus doit envisager la question. On ne saurait s’y attendre. Si jamais nous sommes assez heureux pour que les circonstances nous permettent de proposer à un homme aussi éminent de… de se joindre à nous et de nous prêter l’appui de son influence, de ses connaissances et de son caractère, nous ne saurions lui adresser cette proposition que comme un devoir oui, comme un devoir qu’il est tenu de remplir envers la Société. »

M. Merdle protesta que la Société lui était aussi chère que la prunelle de ses yeux, et qu’il sacrifierait tout plutôt que de la frustrer de ses droits. Le haut fonctionnaire de la Trésorerie s’éloigna, et l’honneur du Barreau prit sa place.

Cette notabilité, avec la petite révérence insinuante qu’il adressait si souvent à MM. les jurés et un mouvement enjoué de son binocle persuasif, espéra qu’on ne lui en voudrait pas s’il confiait à un homme habitué à transformer en source de bienfaits la source ordinaire de tous nos maux, à un homme qui répand un lustre éclatant sur les annales de ce pays commercial ; s’il lui confiait, d’une façon désintéressée, et pour se servir d’une expression un peu pédante de nous autres avocats, en sa qualité d’amicus curiæ, un fait qui était tout récemment venu à sa connaissance. Il avait eu à examiner les titres d’une propriété très étendue située dans un des comtés de l’ouest… qui se trouvait, en un mot (car M. Merdle savait que nous autres avocats nous aimons à préciser les faits), sur les confins de deux de nos comtés de l’ouest. Or, ce titre était parfaitement en règle, et la propriété pouvait être acquise par quiconque avait de l’argent (révérence à l’usage de MM. les Jurés et binocle persuasif tous deux mis en réquisition), à des conditions extrêmement avantageuses. L’honneur du Barreau n’avait appris ce fait que dans le courant de la journée, et il s’était dit : « J’aurai l’avantage de dîner ce soir avec mon estimable ami M. Merdle, et, en toute confidence, je lui ferai part de l’occasion qui se présente. » Cette acquisition donnerait non-seulement à l’acheteur une très grande et légitime influence politique, mais lui permettrait de disposer d’une demi-douzaine de cures d’un revenu annuel considérable. Or, l’honneur du Barreau savait parfaitement que M. Merdle n’était jamais embarrassé de trouver des moyens d’employer ses capitaux, quelque vastes qu’ils fussent ; mais il prendrait la liberté de lui poser une question qui s’était présentée à lui : un homme qui a si justement conquis une position élevée et une réputation européenne ne devait-il pas… nous ne dirons pas à lui-même, mais à la Société… de s’approprier cette influence et ce patronage, afin de les employer… nous ne dirons pas dans son propre intérêt, ni dans l’intérêt de son parti, mais dans l’intérêt de la Société ?

M. Merdle déclara de nouveau qu’il était tout dévoué à cet objet de sa constante sollicitude, et l’honneur du Barreau remonta au salon avec son binocle persuasif. La fine fleur de l’Épiscopat se glissa alors par hasard du côté du buffet.

Évidemment, comme il jugea à propos de le remarquer d’une façon incidente, les richesses de ce monde ne sauraient guère être mieux distribuées que lorsqu’elles s’accumulent sous la baguette magique d’un homme habile et prudent qui, tout en appréciant les trésors d’ici-bas à leur juste valeur (ici la fleur de l’Épiscopat avait l’air de crier misère), n’ignorent pas l’importance que ces mêmes trésors, bien gouvernés et judicieusement employés, exercent sur le bien-être de la masse de ses semblables.

M. Merdle exprima humblement la conviction que ce n’était pas à lui que faisait allusion la fleur de l’Épiscopat ; puis, avec une grande inconséquence, exprima immédiatement après le plaisir que lui causait l’estime épiscopale.

La fleur de l’Épiscopat, après avoir, avec une prestesse toute mondaine allongé une jambe droite fort bien faite, comme pour dire à M. Merdle : « Ne faites pas attention à mon tablier officiel… simple affaire de forme ! » soumit à son bon ami la question suivante :

Était-il jamais venu à l’esprit de son bon ami que la Société, sans se montrer trop exigeante, pouvait espérer qu’un homme dont les entreprises prospéraient d’une façon si providentielle, et qui, du haut de son piédestal, pouvait donner à cette même Société un exemple si influent, consentirait à répandre un peu de son or pour envoyer une mission ou deux en Afrique ?

M. Merdle ayant promis de prendre la question en considération aussi promptement que possible, la fleur de l’Épiscopat lui en soumit une autre :

Son bon ami s’était-il jamais intéressé aux opérations de notre comité des dignitaires réunis pour l’augmentation des salaires cléricaux ?… Avait-il jamais songé que répandre un peu d’or dans cette direction, ce serait réaliser une belle inspiration ?

M. Merdle fit une réponse assez semblable à la première, et la fleur de l’Épiscopat expliqua pourquoi il faisait cette question.

La Société comptait sur des hommes comme M. Merdle pour ces choses-là. Son bon ami voudrait bien remarquer que ce n’était pas un simple particulier qui comptait sur lui, mais la Société. De même ce n’était pas notre comité qui demandait des dignitaires réunis, mais bien la Société qui se mourait d’envie d’en avoir. Son bon ami pouvait être convaincu que lui, l’évêque, appréciait au dernier point les services que son bon ami s’efforçait, en toutes circonstances, de rendre à la Société ; et il croyait lui-même ne consulter que les intérêts de la Société, et n’exprimer que les sentiments de cette même Société, lorsqu’il souhaitait à M. Merdle un accroissement de prospérité, un accroissement de richesses et un accroissement général de tout ce qu’il pouvait désirer.

La fleur de l’Épiscopat se transporta à son tour au salon, et les autres notabilités imitèrent peu à peu son exemple jusqu’à ce qu’il ne resta plus dans la salle à manger du rez-de-chaussée d’autre convive que M. Merdle. Ce gentleman, après avoir contemplé la nappe assez longtemps pour faire gonfler d’une noble indignation l’âme de son maître d’hôtel, monta lentement après les autres, et perdit toute importance en se mêlant au flot qui gravissait le grand escalier. Mme Merdle était chez elle ; les plus beaux bijoux étaient accrochés d’une façon très visible sur la poitrine ; la Société avait ce qu’elle était venue chercher. M. Merdle but dans un coin pour quatre sous de thé et en eut plus qu’il ne lui en fallait.

Parmi les notabilités de la soirée, se trouvait un célèbre médecin qui connaissait tout le monde et que tout le monde connaissait. En entrant, dans un salon il aperçut M. Merdle qui prenait son thé dans un coin, et lui toucha le bras.

M. Merdle tressaillit.

« Oh ! c’est vous, docteur !

— Cela va-t-il mieux aujourd’hui ?

— Non, répliqua M. Merdle, je ne vais pas mieux.

— C’est dommage que je ne vous aie pas trouvé ce matin. Venez donc me voir demain, ou laissez-moi passer chez vous.

— Eh bien ! je me ferai descendre à votre porte demain en allant à mes bureaux. »

L’honneur du Barreau et la fleur de l’Épiscopat avaient été témoins de ce court dialogue, et tandis que M. Merdle était entraîné par la foule, ils adressèrent leurs remarques au médecin. L’honneur du Barreau dit qu’il y avait une certaine limite aux efforts de l’intelligence que l’homme ne pouvait dépasser impunément, que cette limite variait selon le tissu du cerveau et le tempérament de chaque individu, ainsi qu’il avait eu occasion de le remarquer chez plusieurs de ses savants confrères, mais si on dépassait, de l’épaisseur d’un cheveu, les bornes imposées par la nature, on devenait la victime de l’indigestion et des idées noires. Or, sans vouloir pénétrer en intrus dans le temple sacré et mystérieux de la médecine, il croyait (avec la révérence à l’usage de MM. les jurés et un mouvement théâtral du lorgnon persuasif) que M. Merdle se trouvait dans ce cas. La fleur de l’Épiscopat dit que, dans sa jeunesse, ayant contracté, pendant fort peu de temps, l’habitude d’écrire un sermon tous les samedis (habitude que tous les fils de l’Église feraient bien d’éviter), il avait fréquemment éprouvé un accablement qu’il attribuait à un excès de fatigue intellectuelle ; heureusement qu’un jaune d’œuf battu par la bonne dame chez qui il demeurait alors, avec un verre de vieux xérès, un peu de muscade et du sucre en poudre, ne manquait jamais d’agir comme un charme. Sans vouloir indiquer un remède aussi simple à un si habile professeur du grand art de guérir, il se permettrait de demander à son bon ami le docteur si, la fatigue de M. Merdle étant causée par des calculs compliqués trop prolongés, il ne serait pas possible (humainement parlant) de rendre le ton à ses esprits abattus, au moyen de quelque doux, mais généreux stimulant ?

« Oui, dit le médecin, oui, vous avez tous les deux raison. Mais je vous dirai que je ne vois pas du tout que M. Merdle soit malade. Il est fort comme un rhinocéros, il digère comme une autruche, il absorbe comme une huître. Quant aux nerfs, M. Merdle est d’un tempérament paisible et ne s’émeut pas facilement : aussi invulnérable, à mon avis, que le divin Achille. Vous vous étonnerez sans doute qu’un homme ainsi fait puisse se croire indisposé. Mais toujours est-il que je ne vois pas ce qu’il a. Peut-être a-t-il quelque maladie inconnue et impénétrable. Je n’en sais rien. J’affirme seulement que jusqu’à présent je n’ai point réussi à la découvrir. »

Il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle, sur la poitrine qui servait en ce moment de montre d’étalage à une masse de pierres précieuses, et rivalisait avec un grand nombre de bijoux non moins superbes : il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle sur le jeune Sparkler, qui allait d’un salon à l’autre comme une âme en peine, cherchant une jeune fille d’une réputation problématique, et qui ne fît pas trop sa bégueule ; il n’y avait pas ombre de la maladie de M. Merdle sur les Mollusques et les des Échasses, dont il y avait là des colonies entières, ni sur aucun des invités. Il n’y en avait même qu’une ombre très faible sur M. Merdle, qui circulait dans la foule, recevant des hommages de chacun.

La maladie de M. Merdle ! La Société et M. Merdle étaient liés par tant d’intérêts communs qu’on avait peine à se figurer que le banquier gardât sa maladie, s’il en avait une, pour lui tout seul. Avait-il réellement cette maladie inconnue et impénétrable, et quelque médecin parvint-il enfin à la découvrir ? Patience ! et attendant, les murs de la Maréchaussée projetaient une ombre véritable, qui exerçait une sombre influence sur la famille Dorrit, à toute heure de la journée.


  1. Sparkle, briller, pétiller.