La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 33

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Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 379-389).


CHAPITRE XXXIII.

Sujet de plainte de Mme Merdle.


Mme Gowan, au lieu de résister plus longtemps aux décrets d’un destin inexorable, se résigna à faire contre fortune bon cœur en acceptant ces Miggles. Elle appela donc à son secours toute la philosophie dont (lors de son entrevue avec Arthur) elle avait prévu qu’elle aurait besoin, et consentit généreusement à ne pas s’opposer au mariage de son fils. Il est probable que, pour arriver et s’arrêter à cette heureuse résolution, elle avait dû se laisser influencer, en dehors de son amour maternel, par trois considérations politiques.

La première, c’est que son fils n’avait jamais témoigné la plus légère intention de lui demander son consentement ou la moindre inquiétude de ne pouvoir s’en passer[1]. La seconde, c’est que Henry, dès qu’il aurait épousé la fille unique et bien-aimée d’un homme fort à son aise, cesserait naturellement de prélever des impôts indirects sur la pension qu’une patrie reconnaissante avait accordée à Mme Gowan par l’entremise d’un Mollusque. La troisième, c’est qu’il était entendu que les dettes d’Henry seraient payées au pied de l’autel par le beau-père. À ces trois raisons dictées par la prudence, si l’on ajoute le fait que Mme Gowan s’empressa de donner son consentement dès qu’elle apprit que M. Meagles avait accordé le sien, et que le refus de M. Meagles avait toujours été le seul obstacle à ce mariage, il devient plus que probable que la veuve du commissaire de Pas Grand’Chose ne manqua pas de faire en elle-même tous ces sages raisonnements.

Néanmoins, parmi ses parents et ses connaissances, elle sut maintenir sa dignité individuelle et la dignité du sang des Mollusques, en répétant sans cesse et partout que c’était une affaire bien malheureuse ; qu’elle en était peinée au delà de toute expression ; que son fils était sous l’empire d’une véritable fascination ; que, pendant longtemps, elle avait fait son possible pour empêcher cette union disproportionnée, mais une mère ne peut pas toujours résister, etc. Elle avait déjà pris Arthur Clennam à témoin, en sa qualité d’ami de la famille Meagles, pour accréditer cette fable. Dès la première entrevue qu’elle accorda à M. Meagles, elle se donna des airs de céder avec tristesse, mais avec grâce, à une passion irrésistible. Elle feignit, avec infiniment de politesse et de distinction, de croire que c’était elle, et non pas lui, qui faisait un sacrifice. Elle exécuta le même tour de passe-passe à l’égard de Mme Meagles, tout comme un habile escamoteur aurait pu insinuer une carte dans la poche de cette innocente dame ; et, lorsque sa future belle-fille lui fut présentée par Henry, elle lui dit en l’embrassant :

« Ma chère, qu’avez-vous donc fait à Henry pour l’ensorceler ainsi ? »

Par la même occasion, elle permit à quelques larmes de faire dégringoler en petites pilules, le long du nez, la poudre cosmétique qui composait son teint… façon délicate, mais touchante, de prouver combien elle souffrait intérieurement, malgré le calme apparent avec lequel elle semblait subir cette cruelle épreuve.

Parmi les amies de Mme Gowan (qui se piquait à la fois d’être de la Société et de maintenir cette Puissance des relations aussi intimes qu’agréables), Mme Merdle se trouvait au premier rang. Il est vrai que les bohémiens de Hampton-Court relevaient le nez d’un air de mépris lorsqu’ils daignaient prononcer le nom de ce parvenu de Merdle ; mais ils l’abaissaient aussitôt pour tomber à plat-ventre au pied des millions du grand homme. Du reste, dans cette balance compensatoire de leurs nez, ils ne faisaient que suivre l’exemple des hauts fonctionnaires de la Trésorerie, de l’honneur du barreau, de la fleur de l’épiscopat, et ainsi de suite.

L’inconsolable Mme Gowan se disposa donc à faire une visite à Mme Merdle, afin de recevoir les compliments de condoléance de cette dame, à l’occasion de l’affreux mariage auquel il avait bien fallu consentir. À cet effet, elle se rendit en ville dans un de ces petits véhicules à un cheval, auxquels le public irrévérencieux donnait alors le nom de boîte à pilules. Cet équipage n’appartenait pas précisément à Mme Gowan, mais à un loueur de second ordre qui la conduisait lui-même et qui s’arrangeait au jour ou à l’heure avec les vieilles dames du château de Hampton-Court ; néanmoins, parmi les nombreuses fictions en usage dans ce camp de bohémiens distingués, l’étiquette voulait que ledit équipage fût toujours regardé comme la propriété personnelle de la personne qui l’occupait pour le moment, et que le loueur n’eût pas l’air de connaître d’autre bourgeoise que la pratique du jour, absolument comme les Mollusques, qui n’entendent pas moins bien leur commerce que tous les loueurs de fiacres de l’univers, font semblant d’ignorer tout autre tripotage que celui qui se trouve inscrit à l’ordre du jour.

Mme Merdle était chez elle, se dorlotant dans son nid d’or et d’écarlate, ayant auprès d’elle le perroquet qui, la tête penchée, contemplait sa maîtresse du haut d’un perchoir voisin, comme s’il la prenait aussi pour une magnifique perruche d’une plus grande espèce. Tous deux consentirent à recevoir Mme Gowan, qui se présenta avec son éventail favori, dont le vert tendre adoucissait un peu la fraîcheur maculée de son teint.

« Ma chère belle, dit Mme Gowan, après avoir causé de choses indifférentes, donnant avec son éventail une petite tape enjouée sur le dos de la main de son amie, vous êtes mon unique consolation. Cette affaire de Henry, dont je vous ai parlé, va se faire. Qu’est-ce que vous en pensez ? Je meurs d’envie de le savoir ; vous représentez et résumez si bien la société ! »

Mme Merdle passa en revue la blanche poitrine que la société avait l’habitude de passer en revue, et, s’étant assurée que la devanture de M. Merdle et des bijoutiers de Londres se trouvait en bon ordre, répondit :

« Lorsqu’un homme se marie, ma chère, la société exige qu’il fasse un mariage qui augmente sa fortune, un mariage d’argent, un mariage qui lui permette d’avoir un grand train de maison. Autrement, la société ne voit pas qu’il ait le droit de se marier du tout… Taisez-vous, Jacquot ! »

Car le perroquet, planant sur les deux dames du haut de sa cage, semblant présider à leur conversation, comme aurait pu le faire un juge sur son tribunal (il ressemblait assez à un magistrat), venait de clore par un cri perçant cet exposé de la situation.

« Il est des cas, reprit Mme Merdle, imprimant une courbe gracieuse du petit doigt de sa main favorite pour rendre ses remarques plus précises au moyen de ce geste délicat ; il se présente des cas où un homme n’est ni jeune ni élégant, mais possède déjà une grande fortune et un grand train de maison. Nous ne parlons pas de ceux-là. Dans ces cas-là… »

Mme Merdle haussa ses épaules de neige et porta la main à l’étalage de bijouterie, réprimant un petit accès de toux, comme pour ajouter : « Un homme cherche quelque chose dans mon genre. » Alors le perroquet poussa encore un cri, et Mme Merdle le regarda à travers son lorgnon, en disant : « Taisez-vous donc ! »

« Mais lorsqu’il s’agit d’un jeune homme, poursuivit cette dame… et vous savez ce que je veux dire par jeune homme, ma très-chère ; j’entends quelqu’un qui a encore ses parents et dont la position n’est pas faite… il est tenu de faire un mariage qui le place dans une meilleure situation vis-à-vis de la société ; car s’il était assez sot pour agir autrement, la société ne saurait le lui pardonner… Ce que je vous dis là semble affreusement mondain, ajouta Mme Merdle retombant nonchalamment sur les coussins de son nid et lorgnant son interlocutrice, n’est-ce pas ?

— Mais c’est vrai, remarqua Mme Gowan d’un ton de haute moralité.

— Ma chère, c’est incontestable, répondit Mme Merdle, car la société s’est prononcée là-dessus, et il n’y a plus à y revenir. Si nous avions des mœurs plus primitives ; si nous habitions sous des feuilles de palmier ; si, au lieu d’être obligées de nous occuper de nos comptes de banque, nous pouvions garder des vaches, des brebis et autres bêtes (ce qui serait délicieux ; ma chère, vous ne sauriez croire combien j’ai des goûts champêtres !) ; très-bien. Mais nous ne vivons pas sous des feuilles de palmier et nous ne gardons ni vaches, ni brebis, ni autres bêtes. Je m’épuise quelquefois à tâcher de faire comprendre cette différence à Edmond Sparkler. »

Mme Gowan, regardant par-dessus son éventail vert lorsqu’on prononça le nom de ce jeune homme, répliqua en ces termes :

« Vous connaissez, ma très-chère, la situation déplorable du pays… ces malheureuses concessions de John Mollusque !… et par conséquent, vous savez ce qui fait que je suis aussi pauvre que…

— Qu’un rat d’église ? suggéra Mme Merdle en souriant.

— Je pensais à un autre pauvre non moins proverbial, et qui appartient également à l’Église… Job, répondit Mme Gowan ; mais le vôtre me va tout aussi bien. Je chercherais en vain à cacher qu’il y a une très-grande différence entre la position de votre fils et celle de Henry… Mon fils a beaucoup de talent…

— Et Edmond Sparkler n’en a pas du tout, ajouta Mme Gowan avec une suavité extrême.

— … Et son talent, joint à de nombreux mécomptes, continua Mme Gowan, l’a engagé à embrasser une carrière qui… (Mme Gowan compléta la phrase par un soupir)… Vous savez cela, ma chère. Telle étant la position bien différente de Henry, il s’agit de savoir quel est le plus mauvais mariage auquel je puisse me résigner. »

Mme Merdle était tellement occupée à contempler ses bras (les jolis bras ! comme ils étaient admirablement modelés ! le charmant cadre pour porter des bracelets !), qu’elle oublia de répondre. Le silence qui succéda l’ayant tirée de sa contemplation, elle se croisa les bras, et, avec un calme plein de finesse, regarda son amie en face, et lui dit d’un ton d’interrogation :

« Ou…i ? Et puis ?

— Et puis, ma chère, répliqua Mme Gowan avec un peu moins de suavité qu’auparavant, je ne serais pas fâchée de savoir votre avis. »

Le perroquet, qui s’était tenu sur une patte depuis sa dernière démonstration, poussa un éclat de rire, se balança d’un air goguenard sur ses deux pattes, puis se remit sur une seule et attendit la réponse, la tête aussi de travers qu’il pouvait la tourner.

« Cela paraît mercenaire de demander quelle dot la demoiselle apportera au monsieur, dit Mme Merdle ; mais peut-être la société elle-même est-elle un peu mercenaire, vous le savez, ma chère.

— D’après ce qu’on m’a dit, répliqua Mme Gowan, je me crois autorisée à établir en fait que les dettes de Henry seront payées.

— Beaucoup de dettes ? demanda Mme Merdle à travers son lorgnon.

— Mais, oui… assez.

— Bon. Je devine le chiffre, c’est toujours à peu près la même chose. Très-bien, remarqua Mme Merdle d’un ton d’indifférence.

— Et le père leur fera une pension de trois ou quatre cents livres sterlings par an ; ce qui, en Italie…

— Ah ! ils vont visiter l’Italie.

— Henry veut étudier… cela ne doit pas vous étonner, ma chère…, ces affreux beaux-arts…

— C’est juste. » Mme Merdle s’empressa d’épargner à son amie affligée un si pénible aveu. Elle comprenait. Passons là-dessus.

« Et voilà, reprit Mme Gowan, secouant sa tête inconsolable, voilà tout. Oui, voilà, répéta Mme Gowan, refermant son éventail vert pour le moment, afin de se taper le menton (pas encore un double menton, mais il était en train de le devenir ; pour le moment ce n’était encore qu’un menton et demi), voilà tout. À la mort des parents, je présume qu’il y aura quelque chose de plus ; mais je doute que Henry puisse jamais toucher le capital… car, pour ce qui est de cela, les parents sont capables de vivre cent ans. Me chère, je vous assure qu’ils en ont l’air bien capable. »

Or, Mme Merdle qui connaissait assez bien son amie la Société, qui savait, rubis sur l’ongle, ce que c’est que les mères de la Société, ce que c’est que les filles de la Société, ce que c’est que le marché matrimonial, les valeurs qui y ont cours, les tripotages et les maquignonnages dont les acheteurs riches sont l’objet, pensa, au fond de sa spacieuse poitrine, que le fils de Mme Gowan n’avait pas fait une mauvaise affaire. Mais comme, d’un autre côté, elle n’ignorait pas ce qu’on attendait d’elle, et qu’elle avait deviné la nature du mensonge social qu’il s’agissait de dorloter, elle le prit dans ses bras, le berça avec tendresse, et en un mot, elle dora de son mieux la pilule.

« Comment, voilà tout, ma chère ? dit-elle avec un soupir sympathique. Allons, allons ! ce n’est pas votre faute. Vous n’avez rien à vous reprocher. Il faut avoir recours à ce courage moral qui vous a valu une réputation si méritée, et faire contre fortune bon cœur.

— La famille de la jeune fille, dit Mme Gowan, a fait des efforts inouïs pour capter mon pauvre garçon.

— Cela va sans dire, ma chère.

— J’ai élevé tous les obstacles possibles, et je me suis tourmentée jour et nuit pour trouver quelque moyen de ramener Henry à de meilleurs sentiments.

— Personne n’en doutera, ma chère.

— Mais en vain. Rien ne m’a réussi. Dites-moi un peu, ma toute belle, suis-je autorisée à consentir, bien malgré moi, à ce que Henry épouse des gens qui ne sont pas de la Société, ou bien n’ai-je pas fait preuve d’une faiblesse inexcusable ? »

En réponse à cet appel, Mme Merdle, en sa qualité de grande prêtresse de la Société, affirma que Mme Gowan méritait les plus grands éloges, que sa conduite lui vaudrait de nombreuses sympathies, qu’elle avait joué le rôle d’une héroïne, et qu’elle était sortie à son honneur de cette épreuve. Mme Gowan, qui voyait on ne peut plus clair à travers sa feinte, qui savait que Mme Merdle voyait aussi clair qu’elle et que la Société ne verrait pas moins clair, madame Gowan termina cette cérémonie comme elle l’avait commencée, c’est-à-dire avec beaucoup de contentement intime et beaucoup de gravité.

La conférence se tenait entre quatre et cinq heures de l’après-midi, tandis que les roues des voitures et les coups de marteau des visiteurs retentissaient dans toute la région de Harley-Street, Cavendish-Square. À ce moment de l’entrevue, M. Merdle revint de ses occupations journalières, qui consistaient à faire respecter de plus en plus le nom anglais dans toutes les parties du globe civilisé, capable d’apprécier les courageux efforts d’un commerce cosmopolite et les combinaisons gigantesques de l’habileté et du capital. Car, bien que personne ne sût au juste de quel genre d’affaires M. Merdle s’occupait, on savait seulement que l’argent semblait avoir le don de se multiplier entre ses mains, c’étaient là les termes dont tout le monde se servait pour le désigner dans les occasions de grande cérémonie, termes qu’une nouvelle variante de la parabole du chameau et du trou de l’aiguille obligeait la société à accepter sans enquête.

Pour un homme qui avait un rôle si brillant à remplir, M. Merdle avait l’air d’un homme comme un autre, ou plutôt on eût dit que, dans le cours de ses vastes transactions commerciales, il avait par hasard troqué sa tête contre celle de quelque esprit inférieur. Il se présenta un moment devant les deux dames, durant une lugubre promenade qu’il faisait à travers son palais, et qui ne paraissait avoir d’autre but que d’échapper à la présence de son maître d’hôtel.

« Pardon, dit-il, s’arrêtant tout confus, je croyais qu’il n’y avait ici que le perroquet. »

Cependant, Mme Merdle ayant dit : « Vous pouvez entrer, » et Mme Gowan, qui venait de se lever, ayant déclaré qu’elle allait prendre congé de sa très-chère amie, M. Merdle entra et se mit à regarder par une croisée éloignée, ses mains croisées sous ses parements, inquiet, se tenant par le poignet, comme s’il eût voulu opérer son arrestation lui-même. Sans changer d’attitude, il tomba dans une rêverie dont il fut tiré par la voix de madame, qui l’appela de l’autre bout du salon, où ils se trouvaient depuis près d’un quart d’heure.

« Hein ! oui ! dit alors M. Merdle en se tournant vers elle. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Ce qu’il y a ? répéta Mme Merdle. Il y a que vous ne paraissez pas avoir entendu un mot de ce que je viens de vous dire. De quoi me suis-je plainte ?

— Vous vous êtes plainte, madame Merdle ? Je ne savais pas que vous fussiez malade.

— C’est de vous, dit Mme Merdle, que je me plaignais.

— Oh ! vous vous plaignez de moi. Quel est mon… qu’ai-je donc… à quel propos avez-vous à vous plaindre de moi, madame Merdle ? »

Grâce à ses façons effrayées, distraites, rêveuses, il lui avait fallu quelque temps pour formuler cette question. Il termina sa phrase en présentant son doigt au perroquet, seulement comme pour essayer de s’assurer s’il était bien le maître de céans, et l’oiseau lui prouva qu’il était d’un avis contraire, en mordant immédiatement ce doigt téméraire.

« Vous disiez, madame Merdle, continua M. Merdle tout en suçant son doigt mordu, que vous aviez à vous plaindre de moi ?

— Oui, et c’est sans doute pour me prouver combien j’ai raison de me plaindre que vous m’obligez à répéter mes paroles. J’aurais tout aussi bien fait de parler à la muraille. J’aurais beaucoup mieux fait de parler à cet oiseau. Il aurait au moins crié, lui.

— Je ne suppose pas que vous teniez à m’entendre crier, madame Merdle ? demanda M. Merdle, prenant un siège.

— En vérité, je ne sais pas trop, riposta Mme Merdle, si vous ne feriez pas mieux de crier que de rester aussi sombre et aussi distrait : on saurait au moins que vous prenez quelque intérêt à ce qui se passe autour de vous.

— On pourrait crier sans être pour cela moins distrait, madame Merdle, dit M. Merdle avec son ton assommant.

— Et on peut être aussi bourru que vous l’êtes en ce moment, sans crier, répondit Mme Merdle. C’est très-vrai. Si vous voulez savoir ce dont je me plains, je vous le dirai en deux mots ; vous ne devriez vraiment pas aller dans la société, si vous ne savez pas vous plier aux exigences de la société. »

M. Merdle, enroulant autour de ses doigts les cheveux qui lui restaient, parut s’enlever par la crinière, tant il mit de précipitation à se lever.

« Mais, au nom de toutes les puissances infernales, s’écria-t-il, dites-moi un peu, madame Merdle, si vous connaissez quelqu’un qui fasse plus que moi pour la société. Voyez-vous cet hôtel, madame ? Voyez-vous ces meubles, madame ? Tournez-vous vers cette glace et regardez-vous, madame ! Savez-vous ce que tout cela coûte ? Savez-vous qui profite de tout cela ? Et puis vous venez encore me dire que je ne devrais pas aller dans la société ! Moi qui répands ainsi sur elle l’or à pleines mains ! Moi qui ai presque l’air de… de m’atteler à une voiture d’arrosage remplie d’or pour aller partout et toujours en saturer la société !

— Ne vous emportez pas, monsieur Merdle, je vous prie.

— M’emporter ? Mais vous me feriez sauter au plafond ! Vous ne savez pas la moitié de ce que je fais pour la société. Vous ne savez pas les sacrifices que je fais pour elle.

— Je sais que vous recevez la meilleure société du pays. Je sais que vous êtes reçu dans la meilleure société de toute l’Angleterre. Je crois que je sais aussi… (et même, pour ne pas faire de feinte ridicule, je sais que je sais) quelle est la personne qui vous aide en cela, monsieur Merdle.

— Madame Merdle, répliqua le millionnaire essuyant son insipide visage rouge et jaune, je sais tout cela aussi bien que vous. Si vous n’étiez pas un des ornements de la société, et, moi-même, si je n’avais pas été un bienfaiteur de la société, vous et moi nous ne serions pas unis. Lorsque je dis bienfaiteur de la société, j’entends par là un homme qui lui donne à boire, à manger ou à admirer une foule de choses coûteuses. Mais me dire que je ne suis pas digne de m’y montrer, après tout ce que j’ai fait pour elle, répéta M. Merdle avec une énergie étrange qui surprit Mme Merdle au point de lui faire lever un peu les sourcils… après tout ce que j’ai fait… tout !… Venir me dire que je n’ai pas le droit de m’y montrer, c’est une jolie récompense, ma foi !

— Je prétends, répondit Mme Merdle avec beaucoup de calme, que vous devriez vous en rendre digne, en vous montrant plus dégagé et moins soucieux. Il y a quelque chose qui sent son plébéien d’une lieue à traîner partout avec vous vos préoccupations d’affaires, comme vous le faites.

— Comment est-ce que je les traîne avec moi, madame Merdle ?

— Comment ? Regardez-vous dans la glace. »

M. Merdle dirigea involontairement les yeux vers le miroir le plus voisin, et demanda, tandis que son sang épais montait lentement à ses tempes, si un homme est responsable de sa digestion.

« Vous avez un médecin, répondit Mme Merdle.

— Je ne vois pas trop à quoi il me sert. »

Mme Merdle changea de tactique.

« D’ailleurs, dit-elle, c’est une mauvaise plaisanterie que de me parler de votre digestion. Il ne s’agit pas de votre digestion, mais de vos manières. »

— Madame Merdle, répliqua le mari, les manières ne sont pas mon affaire : c’est vous que cela regarde. Vous fournissez les manières ; moi, je fournis l’argent.

— Je ne vous demande pas, poursuivit Mme Merdle reposant à l’aise au milieu des coussins, je ne vous demande pas de captiver les gens. Je n’exige pas que vous vous donniez la peine de fasciner les gens. Je vous prie seulement de faire comme tout le monde et de vous soucier de rien… ou au moins d’en avoir l’air.

— Ai-je jamais dit que je me souciais de quelque chose ?

— Si vous l’avez dit ? Non ! On ne vous écouterait seulement pas si vous le disiez. Mais vous le laissez voir.

— Qu’est-ce que je laisse voir ? Qu’est-ce que l’on voit ? demanda M. Merdle avec une vivacité inaccoutumée.

— Je vous l’ai déjà dit. On voit que vous portez avec vous vos soucis et vos projets d’homme d’affaires, au lieu de laisser tout cela dans le quartier de la Bourse ou dans leur domicile naturel. Ne pourriez vous pas au moins feindre de les y laisser ? Cela suffirait : je ne vous en demande pas davantage. Mais non : vous ne pourriez pas avoir l’air plus préoccupé de vos calculs et de vos combinaisons, si vous étiez un simple menuisier.

— Un menuisier ! répéta M. Merdle, réprimant quelque chose comme un gémissement. Je ne serais déjà pas trop fâché, après tout, d’être un menuisier, madame Merdle.

— Et ce dont je me plains, poursuivit la dame sans daigner relever cette observation plébéienne, c’est que ce n’est pas là le ton de la société et que vous devriez chercher à vous corriger, monsieur Merdle. Si vous ne me croyez pas, demandez à Edmond Sparkler… (la porte du salon venait de s’ouvrir et Mme Merdle contemplait à travers son lorgnon la tête de son fils)…. Edmond ; nous avons besoin de vous. »

M. Sparkler, qui s’était contenté de passer la tête par la porte entre-bâillée, mais sans entrer (on eût dit qu’il parcourait la maison en quête d’une demoiselle pas bégueule du tout) s’avança alors et s’approcha de Mme Merdle qui, dans quelques phrases à la portée de son intelligence, lui expliqua le point en litige.

Le jeune gentleman, après avoir palpé avec inquiétude son faux col comme un hypocondre se tâte le pouls, répondit :

— J’ai entendu des individus causer de ça.

— Vous voyez, monsieur Merdle ?… Edmond Sparkler en a entendu parler, dit Mme Merdle avec une langueur triomphante. Ainsi il est probable que tout le monde en a entendu parler ! »

En effet, c’était là une conclusion assez logique, attendu qu’il eût été impossible de trouver dans aucune réunion d’êtres pensants, une personne moins capable qu’Edmond Sparkler de s’apercevoir de ce qui se passait en sa présence.

« Et, sans doute, Edmond Sparkler vous dira aussi, continua Mme Merdle avec un geste de sa main favorite vers M. Merdle, quelles sont les observations qu’il a entendues.

— Impossible, répliqua M. Sparkler se tâtant le pouls comme la première fois, impossible de me rappeler ce qui a donné lieu à ces remarques, car ma mémoire est presque toujours en vacances… Mais, me trouvant, à l’époque en question, avec le frère d’une diantrement jolie fille… très-bien élevée par-dessus le marché et pas du tout bégueule…

— Là ! laissez la sœur de côté, interrompit Mme Merdle d’un ton d’impatience apathique. Qu’est-ce que le frère disait ?

— Le frère n’a pas ouvert la bouche, madame, répliqua M. Sparkler. C’est un individu aussi silencieux que moi… aussi embarrassé pour trouver ce qu’il veut dire.

— Mais enfin, on a dit quelque chose, insista Mme Merdle ; ne vous occupez pas du reste…

— Je ne m’en occupe pas le moins du monde, je vous assure, remarqua M. Sparkler.

— … Mais répétez-nous ce qu’on a dit. »

M. Sparkler tâta encore le pouls de son faux col, se fit subir à lui-même un examen mental très-sévère avant de répondre.

« Des individus faisant allusion à mon Gouverneur… l’expression n’est pas de moi… disent parfois des choses assez flatteuses de mon Gouverneur… qu’il est immensément riche et habile comme tout… un vrai phénomène de banquier, de boursicotier et le reste.. ; mais Ils ajoutent qu’il ne sait pas s’affranchir des affaires de la boutique… qu’elles pèsent toujours sur lui… qu’il les porte sur son dos, comme un marchand d’habits galons, courbé sous le poids de son commerce.

— Et voilà justement, dit Mme Merdle, qui se leva et laissa flotter sa draperie autour d’elle, voilà justement ce dont je me plains. Edmond, je monte chez moi, donnez-moi le bras. »

M. Merdle, qu’on laissa seul afin qu’il pût songer tout à son aise à se rendre plus digne de la société, regarda successivement par neuf croisées différentes et parut contempler neuf déserts plus sombres les uns que les autres. Lorsqu’il se fut ainsi diverti, il descendit pour examiner de même le dessin des tapis du rez-de chaussée ; puis il remonta examiner avec non moins d’attention celui de tous les tapis du premier étage ; comme s’il eût aperçu là de sombres profondeurs à l’unisson de son âme accablée de tristesse. Tandis qu’il errait ainsi à travers son hôtel, il avait l’air de la dernière personne au monde qui se reconnût le droit de s’y promener. Quand même Mme Merdle aurait crié par-dessus les toits qu’elle était chez elle tel soir pendant la saison, M. Merdle annonçait encore plus clairement en ce moment qu’il ne se trouvait jamais chez lui.

Il finit par rencontrer son maître d’hôtel, ce serviteur imposant dont un seul coup d’œil suffisait pour l’achever. Écrasé par l’aspect de ce grand homme, M. Merdle s’enfuit honteusement et se cacha dans son salon de toilette, où il s’enferma jusqu’au moment où il monta dans le superbe équipage de M. Merdle pour aller dîner en ville. À dîner, le millionnaire fut envié et flatté comme une grande puissance ; les hauts fonctionnaires de la Trésorerie, l’honneur du barreau et la fine fleur de l’épiscopat lui firent autant de courbettes qu’il en voulut. À une heure du matin, il rentra seul, et après s’être laissé éteindre à l’instant même dans son propre vestibule, comme une chandelle d’un sou, par son propre maître d’hôtel, il poussa un gros soupir, et s’en fut se coucher.


  1. La loi anglaise permet aux enfants de se marier sans le consentement de leurs parents.
    (Note du traducteur.)