La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 12

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Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 119-134).


CHAPITRE XII.

Où le lecteur assiste à une grande conférence patriotique.


Le célèbre M. Merdle devenait chaque jour de plus en plus célèbre. Personne ne pouvait affirmer que ce fameux Merdle eût jamais fait le moindre bien à un de ses semblables, vivant ou mort. Personne ne pouvait affirmer qu’il possédât la moindre faculté d’émettre, au profit de qui que ce fût, le plus petit rayon de lumière pour l’éclairer sur la route du devoir ou du plaisir, de la douleur ou de la joie, du travail ou des délassements, de la réalité ou de l’imagination, en un mot sur aucun des innombrables sentiers de ce dédale que foulent aux pieds les fils d’Adam. Personne n’avait le moindre motif de supposer que l’argile dont était pétri ce moderne veau d’or ne fût pas l’argile la plus grossière du monde, éclairée par la mèche la plus fameuse qui ait jamais empêché une lampe humaine de s’éteindre. Mais on savait (ou l’on croyait savoir) qu’il avait amassé d’immenses richesses ; et il n’en fallait pas davantage pour se prosterner à ses pieds avec une servilité plus dégradante et moins exécrable que celle du sauvage abruti qui sort à quatre pattes de son trou pour offrir un sacrifice propitiatoire à la divinité que son âme ignorante adore sous la forme d’une bûche ou d’un reptile.

Les grands prêtres du culte étaient moins excusables encore, car ils avaient toujours, dans la présence de M. Merdle, une protestation vivante contre leur bassesse. La multitude l’adorait de confiance, et l’on sait bien pourquoi ; mais ceux qui officiaient à l’autel avaient constamment cet homme sous les yeux. Ils s’asseyaient à sa table, comme M. Merdle assistait à leurs fêtes. Il portait toujours avec lui comme un spectre, son cornac, qui semblait dire à ces grands prêtres : « Quoi ! ce sont là les signes qui vous inspirent tant de confiance et tant de respect… cette tête, ce regard, cette façon de parler, ce ton, ces manières ? Vous êtes les pivots du ministère des Circonlocutions chargés de nous gouverner. Lorsqu’une demi-douzaine d’entre vous se prennent aux cheveux il semble que le monde va périr faute de pouvoir fournir d’autres législateurs. À quoi tient donc votre supériorité ? On ne peut toujours pas dire qu’elle consiste dans une connaissance plus approfondie des hommes, lorsqu’on vous voit accepter, flatter et prôner un être pareil ! Ou si vous êtes capable de bien juger les signes que je ne manque jamais de vous montrer, chaque fois qu’il se présente parmi vous, encore moins peut-on attribuer votre supériorité à votre honnêteté. » C’étaient là deux questions embarrassantes qui suivaient M. Merdle partout où il allait, et qu’on avait pris le parti d’étouffer faute de pouvoir y répondre.

En l’absence de Mme Merdle, M. Merdle continuait à tenir sa maison ouverte afin que les flots de visiteurs puissent y aller et venir à leur gré. Quelques-uns de ces derniers ne se faisaient pas prier pour prendre possession de l’établissement. Trois ou quatre grandes dames pleines de vivacité et de distinction se disaient de temps en temps : « Allons donc dîner chez ce cher Merdle jeudi prochain. Qui inviterons-nous ? » Ce cher Merdle recevait des ordres en conséquence, se mettait lourdement à table, et, le repas terminé, se promenait lugubrement dans ses salons, sans qu’on fît autrement attention à sa présence, si ce n’est peut-être pour le regarder comme un trouble-fête.

Le maître d’hôtel, ce cauchemar du grand Merdle, ne se relâchait en rien de sa sévérité. Il surveillait les dîners donnés en l’absence de la Poitrine, comme il surveillait, quand elle était là, les repas que présidait cet ornement de la Société ; et son regard de basilic continuait à faire trembler M. Merdle. C’était un homme terrible que ce maître d’hôtel ; jamais il n’aurait souffert qu’on servît une once d’argenterie ou une bouteille de vin de moins qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas permis à M. Merdle de donner un dîner qui ne fût digne d’un maître d’hôtel comme lui. Avant tout, dans l’ordonnance d’un repas, il songeait à sa propre réputation. S’il plaisait aux convives de manger ce qu’on leur servait, il n’y trouvait pas à redire ; mais on ne le leur servait que pour maintenir son rang. Tandis qu’il se tenait debout auprès du buffet, il semblait dire :

« J’ai bien voulu accepter l’office de contempler tout ce qui est là devant moi, mais rien de moins. » S’il regrettait la Poitrine qui embellissait ordinairement la salle à manger de M. Merdle aux heures des repas, c’est parce qu’il se voyait par là privé temporairement, par des circonstances inévitables, d’une partie importante des ressources de son service : exactement comme il eût regretté un surtout ou un magnifique bassin à glace, pour frapper le champagne qu’on aurait envoyés chez le banquier de la famille.

M. Merdle envoya des invitations pour un dîner de Mollusques. Lord Décimus devait en être, ainsi que M. Tenace Mollusque et l’aimable petit Mollusque, attaché au secrétariat du ministère des Circonlocutions. Le cœur de ces Mollusques parlementaires, qui parcourent les provinces à la clôture de la chambre pour aller chanter les louanges de leur chef, devait également être représenté à ce festin politique. Cela fit beaucoup de bruit. M. Merdle allait s’allier au parti des Mollusques. Quelques délicates petites négociations avaient été entamées entre lui et le noble Décimus ; c’est le jeune et aimable Mollusque qui avait été l’entremetteur. M. Merdle s’était décidé à donner à la puissante coterie des Mollusques l’appui de sa grande probité et de sa grande fortune. Les mauvaises langues flairaient bien là-dessous quelque maquignonnage politique : peut-être, parce qu’il était bien connu de tout le monde, que, si le diable en personne était un gaillard à se laisser mettre le grappin dessus, les Mollusques ne manqueraient pas de l’accaparer… pour le bien du pays, cela va sans dire… pour le bien du pays.

Mme Merdle avait écrit à son magnifique époux… (à moins d’être un vil hérétique, on ne pouvait nier que ce fameux banquier, couvert d’une triple couche de dorure, ne valût à lui seul tous les hommes d’argent qui ont existé chez nous depuis le temps de Whittington)… elle avait donc écrit de Rome à son époux lettres sur lettres pour lui rappeler que c’était le moment ou jamais de caser Edmond Sparkler. Elle lui démontrait sans relâche qu’il y avait urgence et que ce serait encore, sous un autre rapport, un grand avantage en ce moment, d’obtenir immédiatement quelque bon emploi. Sur cet article important le style épistolaire de Mme Merdle ne connaissait qu’un seul mode, le mode impératif, un seul temps, le présent.

Mme Merdle mit tant d’insistance à expédier à M. Merdle une foule de verbes ainsi conjugués, que le sang lourd et les longs parements de manches du banquier en étaient tout agités.

C’est dans cet état d’agitation que M. Merdle, contemplant à la dérobée les souliers de son maître d’hôtel sans oser regarder en face ce terrible personnage, lui avait signifié son intention de donner un dîner distingué : pas un dîner très-nombreux, mais un dîner très-distingué. Le maître d’hôtel avait eu l’obligeance de déclarer qu’il n’avait aucune objection à donner un coup d’œil pour qu’on fît le plus de dépense possible dans ce genre ; et le jour de ce mémorable dîner était arrivé.

M. Merdle se tenait donc dans un de ses salons, le dos au feu, attendant l’arrivée de ses hôtes importants. Il prenait rarement la liberté de se mettre le dos au feu, à moins d’être seul. En présence de son maître d’hôtel, jamais il n’aurait osé prendre une pareille licence. En ce moment, par exemple, si ce despotique serviteur eût ouvert la porte, son maître se serait empressé de s’arrêter lui-même par le poignet, comme un policeman dans l’exercice de ses fonctions, et de se promener devant la cheminée ou de rôder humblement autour des meubles pompeux du salon. Les ombres malicieuses qui jouaient à cache-cache dans le feu, sortant de leurs cachettes quand il montrait sa flamme, et se hâtant d’y retourner quand la flamme elle-même rentrait dans le foyer, étaient les seuls témoins de la liberté qu’il avait prise de se chauffer à son aise ; c’était déjà bien assez de témoins comme cela : peut-être trop, à en juger par son air.

Le journal du soir qu’il tenait à la main ne parlait que de M. Merdle. Sa hardiesse merveilleuse, sa merveilleuse fortune, sa merveilleuse Banque, servaient à alimenter ce soir-là la feuille louangeuse. La merveilleuse Banque dont il était à la fois l’inventeur, l’organisateur et le directeur, était le dernier des nombreux miracles financiers accomplis par l’heureux capitaliste. Malgré tout, M. Merdle se montrait si modeste au milieu de ces brillants exploits qu’il ressemblait bien plus à un homme dont le domicile est sous le coup d’une saisie qu’à un colosse commercial, ouvrant, comme celui de Rhodes, ses deux jambes devant sa propre cheminée, pour laisser passer les petite caboteurs qu’il attendait à dîner.

Les voici justement qui commencent à entrer dans le port ! L’aimable jeune Mollusque du secrétariat est le premier arrivé ; mais l’Honneur du Barreau le rejoint sur l’escalier. L’Honneur du Barreau, armé selon sa coutume de son binocle et de son salut à l’usage de messieurs les jurés, fut enchanté de voir l’aimable jeune Mollusque ; il opina qu’on allait siéger in banco, comme nous disons, nous autres avocats, pour plaider une cause spéciale ?

« En vérité, demanda l’aimable jeune Mollusque, qui se nommait Ferdinand, comment cela ?

— Allons ! répondit en souriant l’Honneur du Barreau. Si vous ne savez rien, vous, comment voulez-vous que je sache quelque chose ? Nourri dans le sérail, vous en connaissez les détours ; moi, je ne suis qu’un humble spectateur mêlé à la foule qui vous regarde faire. »

L’Honneur du Barreau savait être badin ou grave selon la pratique à laquelle il s’adressait. Avec Ferdinand Mollusque, il fut aussi léger qu’un fil de la Vierge. L’Honneur du Barreau était également humble et modeste… à sa manière, quand il voulait. L’Honneur du Barreau était un homme d’infiniment de ressources et des plus variées ; mais on reconnaissait le même mannequin sous tous les costumes de ses rôles différents : chaque individu à qui il avait affaire devenait à ses yeux un juré, et il se croyait tenu en conscience de gagner ce juré, si c’était possible.

« Notre illustre hôte et ami, continua l’Honneur du Barreau, notre brillante étoile commerciale va s’embarquer dans la politique ?

— S’y embarquer ? Mais voilà déjà quelque temps qu’il siège dans la Chambre des Communes, vous savez, répliqua Ferdinand Mollusque.

— C’est juste, reprit l’Honneur du Barreau avec le petit rire de bonne société qu’il tenait en réserve pour les membres des grands jurys, et qui ne ressemblait en rien au gros rire comique à l’usage d’un jury de petits boutiquiers : oui, il y a déjà quelque temps qu’il siège dans la Chambre des Communes ; mais jusqu’à présent notre étoile a été une étoile un peu errante, un peu vacillante, hein ? »

— Un homme ordinaire, en entendant ce hein engageant n’aurait pu s’empêcher de faire une réponse affirmative. Mais Ferdinand se contenta de lancer à l’Honneur du Barreau un coup d’œil plein de malice et ne répondit pas du tout.

« Très-bien, très-bien, je m’en doutais, continua l’Honneur du Barreau, hochant la tête, car il ne se laissait pas dérouter pour si peu. Voilà pourquoi j’ai parlé de siéger in banco pour entendre plaider un argument spécial… en d’autres termes, je veux dire qu’il s’agit d’une cause grave et solennelle et selon l’expression du capitaine Macheatheath [1] les juges sont réunis ; spectacle terrible ! Vous voyez que nous autres avocats, nous sommes assez généreux pour citer les paroles de l’illustre capitaine, quoiqu’il ne nous épargne pas. Mais c’est égal, je puis arguer d’un aveu du capitaine lui-même… (continua, avec un petit balancement de tête badin, l’Honneur du Barreau qui avait toujours l’air de se railler lui-même de la meilleure grâce du monde, lorsqu’il s’exprimait en termes du métier), je puis arguer d’un aveu du capitaine lui-même, que la loi a du moins l’intention d’être impartiale. En effet, cet aimable personnage ne dit-il pas ?… Si je commets une erreur dans ma citation, mon savant ami… (ici il toucha l’épaule de son interlocuteur avec son binocle, geste de comédien de bon ton)… voudra bien la relever…

Puisqu’aux yeux de la loi les voleurs sont égaux,
Quel que soit leur crédit, leurs titres sociaux,
J’espère me trouver en bonne compagnie
Au pied de la potence où doit finir ma vie ! »

Ce quatrain les amena jusqu’au salon où M. Merdle se tenait le dos au feu. M. Merdle fut tellement abasourdi de voir entrer l’Honneur du Barreau avec de telles paroles à la bouche, que l’avocat dut lui expliquer que c’était une citation du poëte Gay.

« Qui ne compte pas assurément parmi les autorités de Westminster Hall, ajouta-t-il ; mais dont un homme aussi universellement pratique que M. Merdle ne saurait manquer d’apprécier le mérite. »

M. Merdle eut l’air de vouloir dire quelque chose ; mais il eut l’air presque aussitôt de ne plus vouloir rien dire du tout : ce qu’il fit. Cet intervalle de silence donna à la Crème de l’Épiscopat le le temps de se faire annoncer.

La Crème de l’Épiscopat fit son entrée d’un air modeste mais d’un pas ferme et rapide, comme s’il prenait ses bottes de sept lieues afin de faire le tour du monde, pour aller s’assurer que la statistique universelle de l’état des âmes ne présentait que des résultats satisfaisants. M. l’Évêque ne soupçonnait pas du tout qu’il y eût aucun motif particulier à la réunion où M. Merdle l’avait invité. C’était visible, rien qu’à considérer sa physionomie. Il était dispos, jeune, gai, affable, doux… mais surtout si innocent ! C’était vraiment surprenant.

L’Honneur du Barreau se glissa auprès de lui et lui fit subir un interrogatoire des plus polis, relativement à la santé de Mme l’Évêque. Mme l’Évêque avait joué de malheur, elle avait attrapé un léger rhume à la dernière confirmation ; mais, à cela près, elle se portait bien. Le jeune M. l’Évêque jouissait d’une bonne santé. Pour le moment, il habitait avec sa jeune femme et sa petite famille, sa cure du district des Bonnes-Âmes.

Les représentants du chœur des Mollusques commencèrent ensuite à arriver. Puis vint le médecin de M. Merdle. L’Honneur du Barreau, qui avait un coup d’œil et coup de lorgnon pour chacun des convives qu’on annonçait (quelle que fût la personne avec laquelle il causât ou la conversation engagée), trouvait toujours un procédé très-habile pour s’approcher des nouveaux venus sans que personne s’aperçût de cette manœuvre, et pour amener chaque gentleman du jury à parler du sujet qui lui était le plus familier. Avec certains membres du chœur politique, il se moqua de ce député qui s’était réveillé en sursaut l’autre nuit à la chambre, et qui s’était dépêché de quitter le couloir pour aller voter de travers : avec d’autres il déplora tristement la peine qu’on avait à réprimer cet esprit d’innovation qui poussait le public à s’intéresser d’une façon si indiscrète aux affaires publiques et aux finances de l’État. Il eut un mot à dire au médecin à propos de la santé générale ; il eut aussi un renseignement à lui demander à propos d’un de ses confrères, d’une érudition incontestable et de manières distinguées… mais ces qualités-là étaient également l’apanage de certains autres professeurs de l’art de guérir (petit salut à l’adresse de son juré…) qu’il avait eu à discuter comme témoin de sa partie adverse dans une cause récente, et auquel il avait fait avouer, en le pressant de ses questions, qu’il était un des apôtres de ce nouveau genre de traitement que l’Honneur du Barreau trouvait… Oui, n’est-ce pas ?… C’est ce que pensait l’Honneur du Barreau, qui avait espéré que son ami le docteur le confirmerait dans cette opinion. Sans prétendre décider une question sur laquelle les médecins eux-mêmes n’étaient pas d’accord, l’Honneur du Barreau croyait vraiment, à ne regarder la chose qu’au point de vue du sens commun, et laissant de côté ce qu’on nomme l’examen légal, que cette nouvelle méthode thérapeutique était… Oserait-il en présence d’une si grande autorité médicale, dire… une stupidité ? Ah ! encouragé par ce sourire, il n’hésitait pas à lui donner ce nom, et il se sentait l’esprit soulagé.

M. Tenace Mollusque, qui (semblable au célèbre ami du docteur Johnson) ne possédait qu’une seule idée, et encore c’était une idée fausse, venait aussi d’arriver. Ce personnage éminent et M. Merdle, qui occupaient les deux extrémités d’un canapé jaune, en face du feu, sans se regarder et sans échanger une parole, ruminant chacun de leur côté, ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux deux vaches qui paissaient dans le tableau de Guyp, accroché vis-à-vis.

Mais voici lord Décimus lui-même. Le maître d’hôtel, qui jusqu’alors s’était borné à une branche de ses fonctions ordinaires, celle de regarder (plutôt d’un air de défi que de bienvenue) les convives qui arrivaient, daigna se déranger au point de monter l’escalier avec lui, pour l’annoncer. Comme lord Decimus était un pair d’une supériorité écrasante, un jeune et modeste député (l’avant-dernier des petits goujons parlementaires qui étaient venus mordre à l’hameçon des Mollusques) qu’on avait invité à ce dîner, afin de célébrer sa capture, ferma les yeux humblement lorsque milord fit son entrée.

Lord Décimus, néanmoins, déclara qu’il était charmé de voir le jeune député. Il ne fut pas moins charmé de voir M. Merdle, la Crème de l’Épiscopat, le docteur, l’Honneur du Barreau, M. Tenace Mollusque, le chœur parlementaire, et Ferdinand, son secrétaire intime. Le fait est que lord Décimus, bien qu’il fût un des plus grands hommes que la terre ait portés, ne brillait pas par l’amabilité de ses manières ; mais Ferdinand l’avait piloté de manière qu’il se trouvait dans la nécessité de dire quelque chose de gracieux à tous ceux qu’il pourrait rencontrer chez M. Merdle et de se montrer ravi de les voir. Après avoir achevé cet exploit de vivacité et de condescendance, milord se disposa à compléter le paysage de Guyp et posa pour la troisième vache du groupe.

L’Honneur du Barreau, sûr d’avoir gagné les autres jurés, sentit qu’il lui fallait maintenant mettre le grappin sur le chef du jury, et se glissa discrètement vers lui, binocle en main. L’Honneur du Barreau commença à parler du temps, comme du sujet le plus capable de faire fondre la réserve officielle de son interlocuteur. L’Honneur du Barreau dit que l’on avait affirmé (tout le monde entend affirmer ces choses-là, sans qu’on puisse jamais savoir par qui et pourquoi) qu’il n’y aurait pas de fruits d’espalier cette année. Lord Décimus n’avait pas ouï dire que ses pêches eussent souffert de la température, mais il craignait (d’après le rapport de ses gens) de ne pas avoir de pommes. Pas de pommes ? L’Honneur du Barreau ne pouvait en revenir ; cela lui faisait beaucoup de peine. Le fait est qu’en réalité il ne se souciait pas le moins du monde qu’il restât seulement un pépin sur la surface de la terre ; mais cela ne l’empêcha pas de se montrer douloureusement affecté de cette nouvelle. Et à quoi donc lord Décimus… (car nous autres avocats nous sommes vraiment d’ennuyeuses gens, il nous faut toujours des renseignements sur tout, sans que nous sachions seulement s’ils pourront jamais nous servir), à quoi donc lord Décimus attribuait-il cette disette de pommes ? Lord Décimus ne put se charger d’expliquer ce mystère. Cette réponse aurait arrêté tout court un questionneur moins intrépide : mais l’Honneur du Barreau s’attaqua à lord Décimus avec une nouvelle ardeur.

« Et les poires, milord ? »

Longtemps après que l’Honneur du Barreau fut devenu procureur général, on lui faisait honneur de cette question comme d’un coup de maître. Elle donna l’occasion à lord Décimus de se rappeler un poirier qui poussait autrefois dans le jardin de la matrone chez laquelle il avait demeuré durant son séjour au collège d’Éton. C’est sur cet arbre qu’avait fleuri à toujours la seule plaisanterie qu’il eût jamais faite de sa vie ; une plaisanterie, entre nous assez saugrenue, espèce de calembour par approche entre les poires d’Éton et les paires[2] parlementaires. Mais comme c’était une plaisanterie un peu âpre dont lord Décimus ne pensait pas que son auditeur pût saisir jamais tout le sel sans avoir fait au préalable une connaissance intime et suivie avec l’arbre en question, l’histoire commençait avant l’existence de cet arbre, puis elle le retrouvait en plein hiver, lui faisait traverser la succession des saisons, pousser des feuilles, porter des fleurs et produire des fruits ; elle voyait mûrir ses fruits, en un mot, cultivait l’arbre d’une façon si diligente et si minutieuse, avant de se glisser par la croisée de la chambre à coucher pour voler les poires, que bien des auditeurs bénissaient le ciel de ce que le poirier avait été planté et greffé avant l’époque où lord Décimus était venu au monde, sans quoi ils risquaient de perdre cette excellente plaisanterie. L’intérêt que les pommes avaient inspiré à l’Honneur du Barreau fut bien faible, comparé à l’émotion profonde avec laquelle il suivit les phases de ce récit, depuis le moment où lord Décimus commença, d’un ton solennel, par dire : « En parlant de poires, vous me rappelez un certain poirier… » jusqu’à la spirituelle conclusion de cette histoire : « C’est ainsi qu’à travers les nombreuses péripéties de la vie nous passons des poires d’Éton aux paires politiques. » Il s’y intéressa si vivement, qu’il fut obligé de descendre avec lord Décimus jusqu’à la salle à manger du rez-de-chaussée, et de s’asseoir auprès de lui à table, afin d’entendre la fin de l’anecdote. Après cela, l’Honneur du Barreau, certain d’avoir gagné le chef du jury, se crut le droit de dîner maintenant de bon appétit.

Le repas, d’ailleurs, était bien fait pour donner de l’appétit à qui en aurait manqué. Les plats les plus délicats, somptueusement préparés et somptueusement servis ; les fruits les plus beaux ; les vins les plus exquis ; des chefs-d’œuvre d’orfévrerie, des porcelaines et des cristaux magnifiques ; d’innombrables objets, destinés à flatter le goût, l’odorat et la vue, étaient réunis pour le plus grand plaisir des convives. Quel homme prodigieux que ce Merdle ! Quel grand homme, quel maître homme ! Quel ensemble de mérites, combien de qualités gracieuses… En un mot, quel homme riche !

Selon sa coutume, il mangea ses misérables trente-six sous de nourriture de la façon indigeste qui lui était habituelle, et demeura aussi taciturne que l’a jamais été un homme célèbre. Heureusement que lord Décimus était une de ces sublimités qui n’exigent pas qu’on leur parle, attendu qu’elles ont toujours assez à faire de s’occuper à contempler leur propre grandeur ; heureusement pour le jeune député modeste, qui put tenir les yeux ouverts assez longtemps à la fois pour voir ce qu’il mangeait ; mais qui, dès que lord Décimus parlait, les refermait bien vite.

L’aimable Ferdinand et l’Honneur du Barreau firent les frais de la conversation. L’Évêque aurait aussi été excessivement agréable si son innocence ne l’avait pas tant gêné. Aussi fut-il bientôt distancé. Lorsqu’on faisait la moindre allusion détournée au but de ce dîner politique, il n’y était plus du tout. Les affaires mondaines étaient au-dessus de sa portée ; il n’y comprenait absolument rien.

Cette particularité devint surtout remarquable lorsque le Barreau dit en passant qu’il avait appris avec plaisir que nous allions bientôt enrôler dans la bonne cause la solide et modeste sagacité… pas une de ces sagacités démonstratives ni vaniteuses, mais franchement solides et pratiques… de notre jeune ami, M. Sparkler.

Ferdinand Mollusque se mit à rire ; et répondit que c’était bien possible. Un vote est un vote, et ce n’est jamais à dédaigner.

Le Barreau regretta de ne pas avoir aperçu notre jeune ami Sparkler aujourd’hui, monsieur Merdle.

« Il est en voyage avec Mme Merdle, répondit ce gentlemen sortant lentement d’une longue rêverie pendant laquelle il s’était amusé à faire glisser une longue cuiller dans sa manche. Il n’est pas indispensable qu’il soit sur les lieux.

— Le nom magique de Merdle, ajouta le Barreau avec son petit salut à l’adresse de messieurs les jurés, suffit bien sans aucun doute.

— Mais… oui… je le crois, répliqua M. Merdle remettant la cuiller sur la table et se cachant assez gauchement les mains sous les parements de ses manches. Je crois que les gens qui sont là-bas dans mes intérêts ne feront aucune difficulté.

— Des électeurs modèles ! fit l’Honneur du Barreau.

— Je suis heureux de voir qu’ils aient votre approbation, remarqua M. Merdle.

— Et les électeurs de ces deux autres endroits ? poursuivit l’Honneur du Barreau, dont l’œil plein de vivacité se tourna avec un léger clignement vers son magnifique voisin. (Nous autres avocats, nous sommes si curieux, si indiscrets, il faut toujours que nous furetions partout, à ramasser mille petits bouts de renseignements au risque d’encombrer notre mémoire comme une boutique de bric-à-brac, sans savoir seulement si nous trouverons jamais un coin où ils puissent nous servir…) Les électeurs de ces deux autres endroits, monsieur Merdle, cèdent-ils avec une louable ardeur à la puissante et absorbante influence de votre activité hardie et de votre renommée ? Ces petit ruisseaux courent-ils d’eux-mêmes se jeter, comme sous l’influence d’une attraction physique, dans le vaste fleuve qui poursuit sa route merveilleuse, enrichissant le pays qu’il traverse ? Vont-ils y mêler le tribut de leurs eaux avec tant d’empressement qu’on puisse dès à présent, avec aisance et facilité, calculer et prédire le cours qu’ils suivront ? »

M. Merdle, un peu troublé par l’éloquence du Barreau, contempla vaguement la salière la plus voisine, puis répondit en hésitant :

« Ils savent parfaitement, monsieur, ce qu’ils doivent à la société. Ils nommeront les personnes que je leur désignerai.

— Je suis charmé, dit le Barreau, tout à fait charmé de cette bonne nouvelle ! »

Les trois endroits en question étaient trois petits trous pourris de notre île, contenant trois petits collèges électoraux de traverse, ignorants, ivrognes et sales, qui étaient venus se faire consacrer dans la poche de M. Merdle. Ferdinand Mollusque se mit à rire avec son aisance accoutumée, et dit d’un ton enjoué que c’étaient là de jolis gaillards. La Crème de l’Épiscopat, qui se promenait mentalement dans les sentiers de la paix, était tout à fait absorbé dans le troisième ciel, bien loin des choses de ce monde.

« À propos, demanda lord Décimus, jetant les yeux autour de la table, dites-moi donc ce que c’est que cette histoire d’un gentleman qui, après avoir été longtemps enfermé dans une prison pour dettes, s’est trouvé tout à coup d’une riche famille, et possesseur d’un gros héritage. Je n’entends parler que de cela. Je ne vois dans les journaux que des allusions à cette aventure. Savez-vous quelque chose là-dessus, Ferdinand ?

— Je ne sais qu’une chose, répondit Ferdinand, c’est que ce gentleman a donné au ministère auquel j’ai l’honneur d’être attaché (le sémillant petit Mollusque prononça cette phrase d’un ton enjoué, comme qui dirait : Nous savons ce que veulent dire ces formules-là, mais il ne faut pas en perdre la tradition) une peine infinie et un tintouin du diable.

— Tintouin ? répéta lord Décimus après un silence majestueux et réfléchissant sur la valeur de ce mot, d’un air majestueux qui obligea le député modeste à fermer les yeux de toutes ses forces. Tintouin ?

— Beaucoup d’ennuis et d’embarras, dit M. Tenace Mollusque d’un ton de dignité offensée.

— Et de quel genre d’affaires s’occupait ce monsieur, demanda lord Décimus ; quel était le sujet de… ce tintouin, Ferdinand ?

— Oh ! pour ça, c’est une bonne histoire, je n’en connais pas de meilleure dans son genre. Ce M. Dorrit (il se nomme Dorrit) avait passé un contrat avec nous (des siècles avant que la bonne fée sortît de la Banque pour lui livrer son héritage) et il n’avait pas tenu ses engagements. Il était associé dans une maison pour l’exploitation en grand de quelque chose… je ne sais trop quoi… des spiritueux ou des boutons de guêtre, du vin ou du cirage, de la laine ou du gruau ; du porc ou des agrafes, du fer ou de la mélasse, des souliers ou toute autre fourniture pour les troupes, ou pour la marine, ou pour quelqu’un. Cette maison fit faillite et, en notre qualité de créanciers, nous avons poursuivi M. Dorrit avec toutes les formalités voulues. Lorsque la bonne fée lui apparut enfin et que son avoué se présenta pour nous payer, ma foi ! nous en avions par-dessus les yeux de signatures, de renvois, de contre-signatures et cætera, si bien qu’il nous fallut six mois pour savoir comment accepter son argent et lui donner quittance. C’est là, voyez-vous, un des plus beaux triomphes administratifs que je sache, ajouta ce joli garçon de Ferdinand riant de bon cœur. Jamais vous n’avez vu remplir une telle masse d’imprimés ; l’avoué de notre débiteur en était lui-même confondu : « Ah çà, me dit-il un jour, si au lieu de vouloir vous payer deux ou trois mille livres sterling, je venais vous en demander le remboursement, vous ne feriez pas plus de difficultés. — Vous avez raison, mon vieux, lui ai-je répondu, et, à l’avenir, vous pourrez prendre notre défense quand on nous accusera de n’avoir rien à faire. »

L’aimable secrétaire intime termina en riant encore de tout son cœur. C’était un charmant garçon, en vérité, que ce jeune Mollusque, et il avait des manières on ne peut plus engageantes.

M. Tenace Mollusque n’envisageait pas la question d’une façon aussi superficielle. Il en voulait à M. Dorrit d’avoir dérangé le ministère en s’obstinant à payer ce qu’il devait, et il regardait la chose comme une infraction aux règles établies, la dette étant si ancienne. Mais il faut dire que M. Tenace Mollusque était un homme boutonné jusqu’au menton, et par conséquent un homme de poids. Tout homme boutonné jusqu’au menton est considéré comme un homme profond. Est-ce parce qu’il y a dans cette faculté de se déboutonner qu’il se réserve d’exercer ou non, quelque chose qui en impose à l’humanité en général ? Ou bien ne se figure-t-on pas que la sagesse se condense et s’accroît lorsqu’elle est si solidement renfermée dans une double rangée de boutons, sans quoi elle risque de s’évaporer ? Je l’ignore ; mais toujours est-il que l’homme toujours boutonné jusqu’au menton est celui qui donne la plus haute idée de son importance. M. Tenace Mollusque aurait perdu une bonne moitié de sa valeur courante si son habit n’avait pas été constamment boutonné jusqu’à sa cravate blanche.

« Oserais-je demander, reprit lord Décimus, si ce M. Darrit… ou Dorrit… a des enfants ? »

Comme personne n’ouvrait la bouche, l’hôte répondit :

« Il a deux filles, milord.

— Oh ! vous le connaissez donc ?

Mme Merdle le connaît, M. Sparkler aussi. Bref, je crois même que l’aînée de ces demoiselles a fait une vive impression sur Édouard Sparkler. Il est très-impressionnable, et… il… me semble… que la conquête… »

M. Merdle se tut et contempla la nappe : c’est ce qu’il faisait presque toujours lorsqu’il savait qu’on l’écoutait ou qu’on le regardait.

L’Honneur du barreau fut enchanté d’apprendre que la famille Merdle et cette autre famille se connaissaient déjà. Il demanda à la Crème de l’Épiscopat (qui se trouvait en face de lui) si ce n’était pas là une sorte de démonstration, par analogie, de ce principe physique en vertu duquel les semblables se cherchent : similis simili gaudet. Il considérait cette tendance qui fait que la richesse attire la richesse comme un phénomène des plus curieux et des plus intéressants… un phénomène qui se rattache vaguement aux propriétés de l’aimant et aux lois de la gravitation. La Crème de l’Épiscopat, qui était redescendu du ciel, doucement sur son petit dada, lorsqu’on avait abordé ce sujet de conversation, abonda dans le sens de son interlocuteur. Il remarqua qu’il importait à la Société qu’une personne, placée dans une position aussi difficile que celle d’un homme qui se trouve tout à coup investi des moyens du faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal à la société, vînt, pour ainsi dire, se fondre dans une puissance supérieure, d’une nature plus légitime et plus gigantesque, dont l’influence (comme, par exemple, celle de l’ami à la table duquel nous nous trouvons) était exercée au profit des meilleurs intérêts de la Société. De cette façon, au lieu de deux flammes rivales (une grande et une petite), jetant, chacune de leur côté, une clarté trouble et incertaine, nous obtenions une lumière égale et adoucie, dont les rayons bienfaisants répandaient sur le pays une chaleur uniforme.

L’évêque parut fort satisfait de sa façon de poser la question et ne le lâcha pas de longtemps ; l’Honneur du barreau (ne voulant pas perdre les bonnes grâces d’un juré influent) parut jusqu’au bout se tenir aux pieds du révérend pour recevoir de sa main le pain salutaire de ses préceptes épiscopaux.

Le dîner et le dessert ayant duré trois heures, le député modeste avait eu le temps de se refroidir à l’ombre de lord Décimus plus vite qu’il ne s’était réchauffé à goûter les vins et les mets, et ne fit que frissonner tout le temps. Lord Décimus, semblable à une tour élevée qui se dresse en centre d’un pays plat, paraissait projeter son ombre d’un côté à l’autre de la table, cachant le lumière à l’honorable membre, glaçant l’honorable membre jusque dans le moelle des os, lui donnant une lugubre idée des distances sociales. Lorsque milord invita cet infortuné voyageur, égaré dans ces régions inconnues, à prendre un verre de vin avec lui, il entoura les pas chancelants du malheureux de le plus triste des ombres ; et, quand il ajouta : « À votre santé, monsieur ! » l’autre ne vit plus à l’horizon que désert et solitude.

Enfin, lord Décimus, sa demi-tasse à la main, se mit à flâner devant les tableaux, et on commença à se demander quand il cesserait sa promenade, pour permettre au menu fretin de monter au salon, chose impossible tant que leur noble chef ne leur en aurait pas donné l’exemple. Au bout d’une dizaine de minutes, après avoir plusieurs fois fait mine de déployer ses ailes, sans réussir à s’envoler, le grand homme prit son essor vers l’étage supérieur.

Il s’éleva alors une difficulté qui se renouvelle chaque fois que l’on donne un dîner, afin de réunir deux personnes qui ont à s’entretenir d’une affaire importante. Tout le monde (excepté l’évêque, qui n’avait pas la moindre idée de ce qui se passait) savait parfaitement que ce repas avait été organisé pour fournir à lord Décimus et à M. Merdle l’occasion de causer ensemble pendant cinq minutes. L’occasion élaborée avec tant de peine et de soins était arrivée, et à partir de ce moment il sembla que toutes les ressources de l’esprit humain ne pourraient aboutir à faire seulement entrer les deux parties intéressées dans le même salon. M. Merdle et son noble convive s’obstinaient à errer sur deux extrémités opposées du paysage. C’est en vain que l’aimable Ferdinand amenait lord Décimus à vouloir admirer les chevaux de bronze contre lesquels s’appuyait M. Merdle, au même instant M. Merdle s’esquivait et recommençait sa course errante. C’est en vain qu’il amenait ensuite M. Merdle du côté de lord Décimus, sous prétexte de lui faire raconter l’histoire de ces vases de Dresde, uniques dans leur genre ; lord Décimus s’empressait de s’esquiver et de recommencer sa course errante, à son tour, au moment où son cousin venait de pousser son partenaire au but désiré.

« Avez-vous jamais rien vu de pareil ? demanda Ferdinand à l’Honneur du barreau, après avoir subi une vingtaine d’échecs.

— Bien des fois, répondit l’avocat.

— À moins que je ne bloque l’un d’eux dans un coin désigné d’avance, tandis que vous y bloquerez l’autre, ajouta Ferdinand, c’est une affaire manquée !

— Eh bien ! j’y consens. Je vais bloquer Merdle, si vous voulez ; mais je ne me charge pas de milord. »

Ferdinand se mit à rire malgré sa déconfiture.

« Diantre soit d’eux ! s’écria-t-il en consultant sa montre. Je voudrais bien m’en aller. Pourquoi diable ne peuvent-ils pas s’aborder ? Ils savent aussi bien l’un que l’autre ce qu’ils veulent. Regardez-les donc ! »

Les deux diplomates se tenaient toujours aux extrémités opposées du grand salon, chacun d’eux essayant de ne pas songer à l’autre : feinte aussi ridicule et aussi transparente que si on avait lu la véritable pensée écrite à la craie sur le dos de leur habit. La Crème de l’Épiscopat (qui tout à l’heure encore causait avec Ferdinand et l’Honneur du barreau, mais que son innocence avait empêché de prendre part à la fin de leur conversation) se rapprochait justement de lord Décimus pour entrer en conversation avec lui.

« Il faut que je prie le médecin de Merdle de s’assurer de lui et de me l’amener, dit Ferdinand, tandis que de mon côté je mettrai la main sur mon illustre parent pour l’entraîner de gré ou de force à la conférence.

— Puisque vous m’avez fait l’honneur de solliciter mon assistance, dit l’Honneur du barreau avec son sourire le plus rusé, je me mets avec beaucoup de plaisir à votre disposition. Je ne crois pas qu’un homme seul puisse suffire à cette entreprise. Mais si vous vous chargez d’acculer dans le dernier salon où il paraît si profondément occupé, je me charge d’amener mon cher Merdle auprès de lui, sans lui laisser le moyen de s’éclipser.

— Convenu ! dit Ferdinand.

— Convenu ! répéta l’Honneur du barreau. »

Ce fut un merveilleux et imposant spectacle que de voir l’Honneur du barreau, balançant gentiment son binocle au bout d’un ruban noir et saluant plus gentiment encore tout un peuple de jurés, arriver par le plus grand des hasards auprès du millionnaire et saisir cette occasion pour lui parler d’une petite difficulté à propos de laquelle il désirait avoir l’opinion d’un homme aussi pratique, aussi éclairé que M. Merdle. (Sur ce, il prit le bras de cet homme éclairé et l’emmena doucement vers le salon voisin.) Un banquier que nous nommerons A. B. avance une somme considérable que nous nommerons quinze mille livres sterling, à un client de l’Honneur du barreau que nous nommerons P. Q. (Comme on se rapprochait de lord Décimus, l’avocat serra le bras de M. Merdle.) En garantie du remboursement de cette somme prêtée à P. Q. que nous nommerons une veuve, on a déposé entre les mains d’A. B. les titres de propriété d’un bien-fonds que nous nommerons Blinkiter Doddles. Or, voici ce qu’il s’agît de savoir. Le fils de P. Q., déjà plus que majeur et que nous nommerons X. Y., avait sur les forêts de Blinkiter Doddles certains droits d’abattage et de… Mais c’est vraiment impardonnable ! En présence de lord Décimus, obliger notre hôte à écouter une ennuyeuse question de droit… c’était vraiment impardonnable ! Il reprendrait l’entretien une autre fois. L’Honneur du barreau déclara qu’il se sentait tout confus et qu’il ne dirait pas un mot de plus de cette affaire. M. l’évêque serait peut-être assez bon pour lui accorder quelques minutes d’entretien ?

Il venait de déposer M. Merdle sur une causeuse, à côté de lord Décimus, et la conférence allait s’ouvrir. C’était le moment ou jamais.

Les autres convives, émus et intéressés (sauf l’évêque qui continuait à ne pas avoir la moindre idée de ce qui se passait), formèrent un groupe autour de la cheminée du salon voisin, et feignirent de causer d’une foule de choses insignifiantes, tandis que les yeux et la pensée de chacun se tournaient en secret vers les deux plénipotentiaires isolés. Les membres du chœur parlementaire paraissaient fort agités ; peut-être craignaient-ils qu’on ne disposât de quelque bonne sinécure qu’ils regardaient comme leur propriété. L’évêque était le seul invité qui conservât assez de sang-froid pour soutenir une conversation suivie. Il s’entretint avec le célèbre médecin au sujet des maux de gorge auxquels étaient sujets les jeunes membres du clergé officiant, et lui demanda le meilleur moyen de parer à cette espèce d’épidémie cléricale. Le célèbre docteur, en thèse générale, fut d’avis que le meilleur moyen était d’obliger les jeunes ministres à apprendre à lire avant de faire profession de lire en public. L’évêque lui demanda d’un air de doute si c’était bien là son opinion ? Le médecin, bien décidément, lui répondit qu’il en était sûr.

Cependant Ferdinand était le seul des invités qui voltigeât en éclaireur sur les flancs de la troupe des causeurs ; se tenant à peu près à mi-chemin entre le groupe et les deux diplomates, comme si lord Décimus eût été en train de faire quelque opération chirurgicale à M. Merdle, ou que M. Merdle fût occupé à rendre le même service à son noble convive, et qu’on pût à tout moment l’appeler pour le pansement. En effet, au bout d’un quart d’heure, lord Décimus appela « Ferdinand ! » et l’aimable secrétaire intime prit place à la conférence, qui dura encore cinq minutes. Alors le chœur parlementaire put enfin respirer ; car lord Décimus se leva pour prendre congé. Piloté par Ferdinand, il fit tout ce qu’il put pour se rendre de plus en plus populaire, et se mit à distribuer de la façon la plus brillante des poignées de main à toute le société ; il alla même jusqu’à dire à l’Honneur du barreau :

« J’espère que je ne vous ai pas trop suffoqué avec mes poires et mes paires ! »

— Celles d’Éton, milord, ou celles du parlement ? » riposta l’avocat, montrant clairement qu’il avait parfaitement compris le calembour et insinuant en même temps d’une manière délicate qu’il se rappellerait jusqu’à la fin de ses jours cette spirituelle plaisanterie.

Toute l’importance renfermée dans l’habit boutonné de M. Tenace Mollusque prit ensuite congé. Ferdinand ne tarda pas non plus à s’éloigner pour aller à l’Opéra. Plusieurs convives moins notables restèrent encore quelque temps, mariant à des tables de Boule leurs petits verres à liqueur dont le pied humide s’y imprimait en anneaux collants. Ils espéraient que M. Merdle finirait par dire quelque chose, mais le millionnaire, selon sa coutume, erra d’une façon insouciante et apathique d’un salon à l’autre sans desserrer les dents.

Le lendemain, ou le surlendemain, les journaux annoncèrent à toute la ville qu’Édouard Sparkler, esquire, beau-fils de M. Merdle, ce banquier d’une renommée universelle, devenait un des lords du ministère des Circonlocutions ; et on proclama, pour l’édification des fidèles, que cette admirable nomination était un hommage rendu par l’aimable et gracieux Décimus à cet intérêt commercial qui doit toujours, dans un grand pays commercial, et cætera… le tout suivi d’une fanfare triomphante de trompettes ministérielles. Alors, fortes de cet hommage respectueux du gouvernement, la merveilleuse banque et les autres merveilleuses entreprises du grand Merdle ne firent que hausser et prospérer à la Bourse. Une foule de badauds en vinrent jusqu’à visiter Harley-Street, Cavendish-Square, rien que pour admirer la maison qu’habitait le veau d’or.

Et lorsqu’ils apercevaient le maître d’hôtel se tenant sur le pas de la porte dans ses moments de condescendance, les badauds s’écriaient : « A-t-il l’air riche ! » et se demandaient combien d’argent il devait avoir de placé dans la merveilleuse banque. Mais s’ils avaient mieux connu ce respectable représentant de la vengeresse Némésis, au lieu de s’adresser cette question, ils auraient pu fixer tout de suite avec la plus grande précision le chiffre du placement en question.



  1. Voleur de grand chemin, personnage du Beggar’s Opera, célèbre comédie de Gay. (Note du traducteur.)
  2. En anglais, pear (poire) et pair (paire) se prononcent de la même façon. En langage politique, on nomme paire deux députés appartenant chacun aux deux camps opposés qui, au moment d’un vote, quittent ensemble, d’un commun accord, la salle des séances. (Note du traducteur.)