La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 20

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Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 212-222).


CHAPITRE XX.

Qui sert de préface au chapitre suivant.


Les passagers du bateau à vapeur débarquent sur la jetée de Calais. C’est un triste et sombre endroit que Calais, lorsque la marée s’est retirée au niveau des basses eaux. Il n’y a d’eau tout juste que ce qu’il en faut pour permettre au paquebot d’approcher ; et en ce moment la barre, où quelques vagues viennent encore se briser, ressemble à un gros paresseux de monstre marin, qui laisse flotter à la surface de l’eau son corps endormi au soleil. Le maigre phare, tout blême, hantant la côte comme le fantôme d’un édifice qui a autrefois joui d’une certaine corpulence et possédé de vives couleurs, distille des larmes mélancoliques à la suite des derniers soufflets qu’il vient de recevoir des vagues. Les longues rangées d’affreuses solives noircies, humides, gluantes, endommagées par le mauvais temps, ornées de funèbres guirlandes d’herbes marines dont la marée les a entourées, pourraient passer pour quelque mystérieux cimetière maritime. Dans ce paysage sans cesse battu par les flots et par le vent, tout semble si humble et si mesquin, en face de ce vaste ciel gris, au bruit de la mer et de la brise, devant la ligne écumeuse des vagues qui attaquent la côte avec tant de fureur, qu’on s’étonne qu’il reste encore quelque chose de Calais, et que ses méchantes portes, ses méchantes murailles, ses méchants toits, ses méchants fossés, ses môles chétifs, ses remparts ignobles et ses rues plates, n’aient pas disparu depuis longtemps sous les attaques répétées de la mer envahissante, comme les fortifications que les enfants de la ville élèvent sur le sable de la plage.

Après avoir patiné sur des planches et des solives glissantes, gravi des marches humides et vaincu beaucoup de difficultés maritimes, les voyageurs commencent leur pérégrination peu confortable le long de la jetée de bois, où tous les vagabonds français et tous les réfugiés anglais de la ville (c’est-à-dire une bonne moitié de la population de Calais) se sont rassemblés pour empêcher ses malheureux de se remettre de leur émotion. Après avoir soutenu l’examen minutieux des badauds anglais, après s’être vus saisis, abandonnés, repris successivement par tous les garçons d’hôtel français, dans une escarmouche à brûle-pourpoint, qui dure pendant un trajet d’environ trois quarts de mille, les nouveaux débarqués se trouvent enfin libres de pénétrer dans la ville et de s’enfuir chacun chez eux, vivement poursuivis.

Clennam, en proie à plus d’une inquiétude, faisait partie de cette troupe infortunée. Après avoir arraché les plus faibles de ses compatriotes à des situations précaires, il poursuivit seul son chemin ; ou du moins aussi seul qu’on peut l’être quand on a à ses trousses, environ à dix pas de distance, un gentleman indigène, protégé d’une cuirasse de graisse et coiffé d’une casquette de la même étoffe, qui vous crie sans relâche, sous prétexte de parler anglais :

« Hi ! Aïe say ! You ! Sire ! Aïe say ! Nice otle [1] ! »

Mais Clennam réussit enfin à distancer ce personnage hospitalier et à poursuivre sa route sans encombre. La ville avait un aspect tranquille après le tapage de la côte et de la jetée ; et si elle paraissait un peu triste, cette comparaison récente ne faisait pas regretter qu’elle fût plus animée. Il rencontra de nouveaux groupes de ses compatriotes, tous avec l’air assez râpé. On aurait dit de ces plantes éphémères qui avaient passé fleur, et qui n’avaient plus gardé que leur tige sèche et déchue. À les voir circuler dans le cercle limité des promenades de le petite ville, aujourd’hui, demain, et toujours, on se rappelait involontairement le préau où se récréaient les détenus de la Maréchaussée. Mais sans accorder à ces touristes plus d’attention qu’il n’en fallait pour faire cette remarque, en passant il se mit en quête d’une certaine rue et d’un certain numéro qui étaient gravés dans sa mémoire.

« C’est bien là l’adresse que Pancks m’a donnée, murmura-t-il en s’arrêtant devant une maison d’aspect lugubre. Je présume que ses renseignements sont exacts, et qu’il les a en effet découverts dans les papiers de M. Casby ; car autrement, je n’aurais jamais songé à venir chercher ici ma mystérieuse demoiselle. »

C’était une sombre maison, avec une triste muraille sur la rue, et une triste porte pour y entrer, dont la sonnette produisit deux tristes tintements et dont le marteau renvoya un triste toc toc qui n’avait pas seulement l’air d’avoir la force d’effleurer la surface craquelée de la porte. Cependant cette porte s’ouvrit en grinçant sur son triste gond, il la referma derrière lui et entra dans une cour lugubre, où il fut arrêté par une autre muraille aussi triste que la première, que l’on avait essayé de tapisser de quelques tristes plantes grimpantes à moitié mortes, comme on avait voulu l’orner aussi d’une petite fontaine en rocaille, à moitié sèche, et la décorer d’une petite statue qui n’avait plus que la moitié de ses membres.

L’entrée de la maison se trouvait à gauche ; elle était garnie, ainsi que la porte cochère, de deux écriteaux qui annonçaient (en anglais et en français) qu’on trouvait là des appartements meublés à louer présentement. Une grosse paysanne réjouie, en jupon court, en bonnet blanc, et en boucle d’oreilles, parut à l’entrée d’une sombre allée ; et demanda, en montrant une rangée de dents qui n’étaient pas désagréables à voir :

« Aïe say ! Sire ! Chez qui allez-vous ? »

Clennam répondit en français qu’il désirait voir la dame anglaise.

« Entrer et montez, s’il vous plaît, » répliqua la paysanne employant aussi sa langue maternelle. Le visiteur s’empressa de profiter de la permission et suivit son guide par un escalier sombre et nu jusqu’à un salon qui donnait sur la triste cour aux plantes mortes, à la fontaine desséchée et au tronçon de statue.

« M. Blandois, dit Clennam.

— Très-bien, monsieur. »

Sur ce, la paysanne se retira et Arthur put examiner le salon. C’était le type invariable des salons de ses appartements meublés. Froid, triste et sombre. Parquet ciré, très-glissant, bon seulement pour y patiner, s’il y avait eu assez de place. Rideaux rouges et blancs aux croisées ; petite table ronde soutenue par un rassemblement de pieds tors ; chaises de paille incommodes ; deux grands fauteuils de velours d’Utrecht où l’on avait autant de place qu’il en fallait pour ne pas y être à son aise ; un secrétaire, un miroir rapiécé qui faisait semblant d’être d’un seul morceau, deux vases de fleurs très-artificielles, éblouissantes de mauvais goût, et au milieu de la cheminée un guerrier grec qui venait d’ôter son casque, en train de sacrifier une pendule au génie de la France.

Au bout de quelques minutes, une porte qui communiquait avec une autre chambre s’ouvrit, et une dame se présenta. Elle témoigna beaucoup de surprise à la vue de Clennam et jeta un coup d’œil tout autour du salon, comme pour y chercher un autre visiteur.

« Pardon, mademoiselle Wade. Je suis seul.

— Ce n’est pourtant pas votre nom qu’on m’a annoncé.

— Non ; je sais cela. Veuillez m’excuser. L’expérience m’a appris que mon nom ne vous aurait guère disposée à m’accorder l’entrevue que je désirais ; c’est pour cela que je me suis permis de prononcer le nom d’une personne que je cherche.

— Permettez, reprit Mlle Wade l’invitant à s’asseoir, mais avec un geste si froid qu’il resta debout, quel nom avez-vous dit à la bonne ?

— Celui de Blandois.

— Blandois ?

— C’est un nom qui ne vous est pas inconnu.

— Je m’étonne, remarqua Mlle Wade en fronçant les sourcils, que vous continuiez, sans que personne vous en prie, à vous mêler ainsi de mes affaires et de mes connaissances. Je ne sais pas ce que tout cela veut dire.

— Pardon. Vous connaissez ce nom ?

— Que vous fait ce nom ? que me fait ce nom ? Qu’est-ce que cela vous fait que je le connaisse ou que je ne le connaisse pas ? Je connais bien des noms et j’en ai oublié encore davantage. Celui-ci peut être du nombre de ceux que je me rappelle ou du nombre de ceux dont je ne me souviens plus. Peut-être même l’entends-je aujourd’hui pour la première fois. Je n’ai aucune raison pour m’interroger là-dessus moi-même ou pour me laisser faire cette question.

— Si vous voulez bien me le permettre, je vous dirai le motif de mon importunité. J’avoue que j’insiste d’une façon très-pressante, et je vous prie d’excuser cette insistance. Le motif qui m’y pousse m’est tout personnel. Je suis bien loin d’insinuer qu’il vous concerne.

— Eh bien, monsieur, répondit Mlle Wade, en l’engageant de nouveau à s’asseoir avec un geste un peu moins hautain que la première fois, je suis heureuse de voir, au moins, qu’il ne s’agit plus, cette fois, de la vassale d’un de vos amis, qui serait privée de son libre arbitre et qu’on m’accuserait d’avoir émancipée. J’écouterai votre motif, si vous voulez bien me l’expliquer.

— D’abord, afin de constater l’identité de l’individu en question, continua Clennam, je vous dirai qu’il s’agit de la personne que vous avez rencontré à Londres il y a quelque temps. Vous vous rappelez l’homme à qui vous aviez donné rendez-vous près de la Tamise… dans l’Adelphi ?

— Vraiment, vous vous mêlez de mes affaires d’une façon inconvenante, dit Mlle Wade le regardant en face d’un air irrité. Comment savez-vous cela ? »

— Je vous prie en grâce de ne pas vous formaliser d’une indiscrétion apparente… Je l’ai su par hasard.

— Par quel hasard ?

— Par un hasard bien simple : on vous a vue dans la rue causer avec lui.

— Vue !… qui m’a vue ? Est-ce vous, est-ce un autre ?

— Moi-même.

— Au fait, je lui ai parlé en pleine rue, dit-elle après quelques moments de réflexion, commençant à se calmer. Cinquante personnes ont pu me voir ; et quand elles m’auraient vue, cela me serait parfaitement égal.

— Je suis loin d’attribuer la moindre importance à ce fait ; si j’en parle, c’est pour vous expliquer ma visite. Ce n’est pas qu’il ait aucun rapport avec le sujet qui m’amène ni avec la faveur que j’ai à vous demander.

— Oh ! vous avez une faveur à me demander ? Je trouvais aussi, monsieur Clennam (le beau visage de Mlle Wade se tourna vers lui avec une expression d’amertume), que vos manières s’étaient bien radoucies depuis notre dernière rencontre. »

Il se contenta de protester légèrement de la main contre cette remarque sans la contredire. Il parla alors de la disparition de Blandois, dont elle avait sans doute eu connaissance ? — Non. Quelque probable que la chose pût sembler à M. Clennam, elle n’en avait pas entendu dire le premier mot. Il n’avait qu’à regarder autour de lui (ajouta Mlle Wade) pour juger par lui-même s’il était vraisemblable qu’aucune nouvelle de ce genre fût parvenue aux oreilles d’une femme qui restait enfermée dans une pareille retraite à se dévorer le cœur. Après cette dénégation, à laquelle Clennam ne put s’empêcher de croire, elle lui demanda ce qu’il entendait par le mot de disparition. Cette question le conduisit à entrer dans des détails et à laisser entrevoir combien il désirait apprendre ce qu’était devenu cet homme, afin de dissiper les soupçons qui planaient sur la maison de sa mère. Mlle Wade l’écouta avec une surprise évidente et avec un intérêt puissant, quoique contenu, qu’il ne lui avait jamais vu témoigner auparavant. Cependant cet intérêt ne diminuait en rien la réserve de ses manières, toujours fières et décourageantes. Lorsqu’il se tut, elle se contenta de lui répondre :

« Vous avez oublié de me dire, monsieur, ce que j’ai à voir dans tout cela, et quelle est la faveur que vous avez à me demander. Seriez-vous assez bon pour réparer cette omission ?

— Je présume ! reprit Arthur continuant ses efforts pour adoucir le maintien dédaigneux de son interlocutrice, qu’ayant eu des relations… oserais-je dire des relations confidentielles ?… avec cette personne…

— Vous êtes bien libre de dire ce que vous voudrez, remarqua Mlle Wade, comme je suis libre, de mon côté, de ne pas souscrire à vos hypothèses, monsieur Clennam.

— … Qu’ayant eu du moins des relations personnelles avec cet homme, poursuivit Clennam, changeant la forme de sa phrase dans l’espoir de la rendre plus acceptable, vous pourrez me donner quelques détails sur ses antécédents, ses habitudes, sa profession, son lieu de résidence ordinaire ; que vous pourrez, en un mot, me mettre sur la trace de ce qu’il peut être devenu. Voilà la faveur que j’ai à vous demander, et je vous la demande dans une situation d’esprit qui, j’ose l’espérer, vous inspirera un peu de sympathie. Si vous avez un motif quelconque pour m’imposer des conditions, je le respecterai sans vous demander à le connaître.

— Vous m’avez vue par hasard causant dans la rue avec cet homme, remarqua Mlle Wade, qui, au grand dépit d’Arthur, s’occupait beaucoup plus de ses propres réflexions que de la prière même qu’il venait de lui adresser. Vous le connaissiez donc déjà avant cette rencontre ?

— Non… pas avant. Je ne l’ai connu que plus tard. Je ne l’avais jamais rencontré auparavant, mais je l’ai retrouvé le soir même où l’en prétend qu’il a disparu… dans la chambre de ma mère, pour tout dire… Je l’y ai laissé. Vous verrez dans cette affiche tout ce qu’on sait de lui. »

Il lui tendit un des avis imprimés qu’elle lut avec beaucoup d’attention et d’intérêt.

« Eh bien, je n’en savais pas tant sur son compte, » reprit-elle en lui rendant l’affiche.

Les traits de Clennam indiquèrent un vif désappointement, peut-être même annoncèrent-ils de l’incrédulité, car Mlle Wade ajouta, du même ton peu sympathique :

« Vous ne me croyez pas ? Pourtant, rien n’est plus vrai. Quant à des relations personnelles, il me semble qu’il en a existé aussi entre cet homme et votre mère. Et néanmoins, vous voulez bien la croire, lorsqu’elle vous déclare qu’elle ne le connaît pas davantage. »

Ces paroles, ainsi que le sourire qui les accompagnait, renfermaient une insinuation assez claire pour faire monter le sang aux joues de Clennam.

« Allons, monsieur, répéta-t-elle (on voyait qu’elle éprouvait un cruel plaisir à répéter ce coup de poignard), je serai aussi franche avec vous que vous pouvez le désirer. Je vous avouerai que, si je tenais à ma réputation (et heureusement je n’y tiens pas le moins du monde), ou si j’avais un nom à faire respecter (et heureusement encore, je ne me soucie pas du tout de ce que l’on peut penser de moi), je me regarderais comme fort compromise d’avoir eu affaire avec cet individu. Et pourtant, moi, il n’a jamais franchi mon seuil… il n’est jamais resté en conférence avec moi jusqu’à minuit. »

Elle vengeait une vieille rancune en tournant contre lui le sujet qu’il avait abordé le premier. Il n’était pas dans la nature de Mlle Wade de chercher à l’épargner ; elle n’éprouvait pas le moindre remords de lui causer cette peine.

« Je vous l’avouerai bien volontiers, s’écria-t-elle, cet homme est un misérable, un être vil et mercenaire, que j’ai rencontré pour la première fois rôdant à la poursuite de quelque proie en Italie, où j’étais il n’y a pas bien longtemps, et c’est là que j’ai acheté ses services, trouvant en lui un instrument commode pour certain but que j’avais en vue. Bref, je jugeai à propos, pour mon bon plaisir… pour la satisfaction d’un sentiment très-vif… de prendre un espion à mes gages. J’ai employé ce Blandois. Et je suis persuadée que, si j’avais eu besoin de lui proposer un pareil marché, et le moyen de le payer assez cher ; s’il avait pu, de son côté, faire le coup dans l’ombre, sans courir de risques, il n’aurait pas fait plus de difficultés pour assassiner quelqu’un, qu’il n’en a fait pour accepter mon argent. C’est là, du moins, l’opinion que j’ai de lui, et je vois que c’est à peu près la vôtre. Madame votre mère, je le présume, car il m’est permis de faire comme vous des suppositions hasardées, professe sur lui une opinion contraire ?

— J’ai oublié de vous dire, reprit Clennam, que ma mère a été mise en rapport avec lui, par de malheureuses affaires commerciales.

— Il fallait bien, en effet, que ce fussent de malheureuses affaires qui la missent en rapport avec lui, répondit Mlle Wade, car l’heure indue à laquelle elle a reçu ce client n’est pas une heure de commerce.

— Vous supposez donc, dit Arthur, blessé par ces froides insinuations dont il avait déjà senti toute la force, qu’il y avait quelque chose…

— Monsieur Clennam, répliqua Mlle Wade avec beaucoup de sang-froid, veuillez vous rappeler que je ne suppose rien au sujet de cet homme. J’affirme, sans détour, que c’est un misérable prêt à tout faire pour de l’argent. Je présume que, lorsqu’un individu de ce genre va quelque part, c’est qu’on y a besoin de lui. Si je n’avais pas eu besoin de lui, vous ne nous auriez pas rencontrés ensemble. »

Torturé par cette persistance de Mlle Wade à lui tenir toujours sous les yeux le triste soupçon dont l’ombre avait déjà traversé son âme, Clennam resta silencieux.

« Notez bien, ajouta-t-elle, que je vous en parle ainsi, dans la supposition qu’il est encore de ce monde, car ce n’est qu’une supposition, et il peut tout aussi bien en avoir disparu, sans que j’en sache rien, ou même sans que je m’en soucie. Je n’ai plus besoin de lui. »

Arthur se leva lentement avec un profond soupir et d’un air découragé. Mlle Wade resta assise ; mais elle dit, après avoir lancé au visiteur un regard soupçonneux et en serrant les lèvres avec une expression de colère :

« Cet homme n’était-il pas le compagnon de choix de votre cher ami Henry Gowan ? Pourquoi donc ne priez-vous pas votre cher ami de venir à votre aide ? »

Clennam allait nier que Gowan fût son cher ami, mais le souvenir de ses luttes et de ses résolutions d’autrefois le retint ; il répondit :

« M. Gowan n’a pas revu Blandois depuis le départ de cet étranger pour l’Angleterre, il n’en sait pas davantage sur son compte. Blandois n’est d’ailleurs qu’une simple connaissance de rencontre faite en voyage.

— Une simple connaissance de rencontre, faite en voyage ! répéta Mlle Wade. Oui, votre cher ami a grand besoin de faire de nouvelles connaissances, afin de se divertir, grâce à la femme insipide qu’il a épousée. Je hais sa femme, monsieur. »

La colère avec laquelle Mlle Wade prononça ses paroles, colère bien remarquable chez une femme qui savait si bien se posséder, attira l’attention d’Arthur, et le tint cloué à sa place. La haine brillait dans les yeux noirs fixés sur lui, tremblait au coin des narines, et semblait embraser le souffle de Mlle Wade, dont les traits, d’ailleurs, n’avaient rien perdu de leur sérénité dédaigneuse, et qui conservait autant de calme et de grâce hautaine que si elle eût été complétement indifférente au fond.

« Tout ce que je puis dire à cela, mademoiselle Wade, remarqua Clennam, c’est que vous entretenez là, bien gratuitement, un sentiment que personne, à mon avis, ne saurait partager.

— Vous pouvez demander à votre cher ami, si cela vous plaît, quelle est son opinion à cet égard.

— Je ne suis pas assez intime avec mon cher ami, répondit Arthur en dépit de la détermination qu’il avait prise d’abord, pour me permettre de traiter avec lui un pareil sujet d’entretien.

— Je le hais : plus encore que sa femme, parce que jadis j’ai été assez dupe, assez traître envers moi-même, pour l’aimer… ou peu s’en faut. Vous ne m’avez vue, monsieur, que dans des circonstances ordinaires, et sans doute, vous m’avez prise pour une femme ordinaire, un peu plus volontaire seulement que les autres. Vous ne savez pas ce que j’entends par haïr, si vous ne me connaissez pas mieux que cela ; vous ne pouvez pas le savoir, à moins de savoir aussi avec quel soin je me suis étudiée moi-même, avec quel soin j’ai étudié tous ceux qui m’entourent. Voilà pourquoi je désire, depuis quelque temps, vous raconter ma vie… non pas afin d’obtenir votre estime, car je m’en soucie fort peu ; mais afin de vous faire comprendre, lorsque vous songerez à votre cher ami et à sa chère épouse, ce que j’entends par le mot haïr. Voulez-vous que je vous remette quelques pages que j’ai écrites et mises de côté à votre intention, ou dois-je les garder ? »

Arthur la pria de les lui donner. Elle s’approcha du secrétaire, l’ouvrit et prit dans un tiroir plusieurs feuilles pliées d’avance. Sans chercher le moins du monde à se concilier Arthur, mais paraissant plutôt s’adresser à son voisin pour justifier son entêtement à ses propres yeux, elle ajouta en lui remettant le manuscrit :

« Lorsque vous aurez lu ceci, vous saurez ce que j’entends par haïr ! Mais brisons là, monsieur ; à Londres comme à Calais, que vous me trouviez logée en passant et d’une manière économique, dans une maison vide ou dans un appartement meublé, vous trouverez Henriette avec moi. Peut-être ne seriez-vous pas fâché de la voir avant de partir ? Henriette, venez ici ! »

Elle l’appela une seconde fois. Ce second appel fit apparaître Henriette, ci-devant Tattycoram.

« Voici M. Clennam, dit Mlle Wade. Il ne vient pas vous chercher, il a renoncé à cette idée… car je présume que, maintenant, vous ne songez plus à la réclamer ?

— N’ayant aucun titre, aucune influence à faire valoir… non.

— Monsieur ne vient pas vous chercher, Henriette, vous voyez ; mais néanmoins il vient encore chercher quelqu’un. Il voudrait mettre la main sur ce Blandois.

— Avec qui je vous ai rencontrée à Londres dans le Strand, lui rappela Clennam.

— Si vous savez quelque chose sur cet homme, Henriette, sauf qu’il arrivait de Venise… ce que nous savons tous… dites-le à M. Clennam en toute liberté.

— Je ne sais pas autre chose, répondit la jeune fille.

— Êtes-vous satisfait ? » demanda Mlle Wade.

Arthur n’avait aucune raison de croire qu’Henriette dissimulât la vérité ; les manières de Tattycoram étaient trop franches pour ne pas lui inspirer cette conviction, quand même il aurait commencé par avoir des doutes. Il répliqua donc :

« Allons ! il me faudra chercher des renseignements ailleurs. »

Il ne se disposait pas encore à partir, mais, comme il se tenait déjà debout lorsque Tattycoram était entrée, elle crut qu’il s’en allait. Elle le regarda donc et lui demanda avec vivacité :

« Vont-ils bien, monsieur ?

— Qui cela ? »

Elle se retint car elle allait dire eux tous, elle jeta un coup d’œil vers Mlle Wade, et dit :

« M. et Mme Meagles.

— Ils allaient très-bien la dernière fois que j’ai reçu de leurs nouvelles. Ils sont en voyage. À propos, j’ai une question à vous faire. Est-il vrai qu’on vous ait vue là-bas ?

— Où ? où prétend-on m’avoir vue ? répliqua la jeune fille en baissant les yeux d’un air de mauvaise humeur.

— À Twickenham, devant la grille du jardin.

— Non, dit Mlle Wade. Elle n’y a pas remis les pieds.

— Vous vous trompez, interrompit Tattycoram. J’y suis allée la dernière fois que nous sommes retournées à Londres. J’y suis allée une après-midi que vous m’avez laissée seule, et j’ai regardé par la grille du jardin.

— Fille sans cœur ! s’écria Mlle Wade avec un mépris infini. Voilà donc tout le fruit de votre séjour chez moi, de nos conversations continuelles, de vos anciennes doléances ! C’était bien la peine !

— Quel mal y avait-il à aller jeter un coup d’œil à travers la grille ? répliqua Tattycoram. J’avais vu les volets fermés, je savais bien que la famille était absente.

— Qu’est-ce que vous aviez besoin là ?

— Je désirais revoir la maison, je sentais que cela me ferait plaisir de la revoir. »

Tandis que ces deux beaux et fins visages se tournaient l’un vers l’autre, Clennam devinait les tortures que ces deux natures violentes devaient s’infliger l’une à l’autre.

« Oh ! fit Mlle Wade, qui adoucit froidement son regard irrité, avant de détourner les yeux, si vous tenez tant à revoir l’enfer dont je vous ai retirée le jour où vous aviez fini par vous apercevoir du genre de vie que vous y meniez, c’est autre chose. Mais croyez-vous que ce soit de la franchise ? Est-ce là ce que je devais attendre de vous ? Est-ce là la fidélité sur laquelle je comptais ? Il me semblait que nous devions faire cause commune ! Allez, vous ne méritez pas la confiance que j’avais en vous. Vous ne méritez pas la protection que je vous ai accordée. Vous n’avez pas plus d’amour-propre qu’un chien couchant, et vous ferez mieux de retourner vers les gens qui vous ont traitée plus durement qu’on ne traite un épagneul à coups de fouet.

— Si vous parlez d’eux de cette façon-là, devant le monde, vous me forcerez à prendre leur défense, répondit Tattycoram.

— Allez les retrouver, riposta Mlle Wade. Retournez chez eux.

— Vous savez aussi bien que moi que je ne retournerai pas chez eux. Vous savez aussi bien que moi que je les ai quittés à tout jamais, et que je ne peux pas, que je ne veux pas les revoir. Alors laissez-les donc tranquilles au lieu d’en dire du mal, mademoiselle Wade.

— Vous préférez l’abondance que vous trouviez chez eux, à la maigre chère que vous faites ici. Vous les exaltez afin de m’abaisser. Mais devais-je m’attendre à autre chose ? N’était-ce pas facile à prévoir ?

— C’est faux ! s’écria Tattycoram, le teint animé. Vous dites le contraire de ce que vous pensez. Je le sais bien, ce que vous pensez. Vous me reprochez, sans en avoir l’air, de vivre à vos dépens faute d’autre ressource. Et vous comptez là-dessus pour me faire marcher à votre fantaisie, comme un enfant, et pour me faire dévorer tous les affronts ; tenez, vous ne valez pas mieux qu’eux. Mais, rayez cela de vos papiers ; ne croyez pas que je sois jamais assez apprivoisée, assez soumise pour endurer tout ça. Je vous répète que je suis allée regarder la maison parce que j’ai souvent pensé que j’aurai du plaisir à la revoir, et si je demande encore de leurs nouvelles, c’est que je les ai aimés autrefois, du temps que je croyais qu’ils étaient bons pour moi. »

Clennam intervint à cet endroit, pour dire qu’il était convaincu qu’ils la recevraient comme par le passé, si jamais elle désirait retourner chez eux.

« Jamais, s’écria-t-elle d’une voix irritée. Je ne ferai jamais cela ! Personne ne le sait mieux que Mlle Wade, malgré les reproches qu’elle m’adresse, parce qu’elle me voit sous sa dépendance. Je ne le sens que trop, que je suis sous sa dépendance et qu’elle est enchantée d’avoir quelque occasion de me le rappeler.

— Voyez le beau prétexte ! dit Mlle Wade avec non moins de colère, d’un ton de hauteur et d’amertume. Cherchez-en un autre, celui-là est trop usé pour que je ne voie pas à travers. C’est ma pauvreté qui vous fait regretter leur richesse. Retournez chez eux, retournez chez eux, et que cela finisse. »

Arthur Clennam contemplait ces deux femmes debout à quelques pas l’une de l’autre, dans cette triste chambre, entretenant toutes deux le feu de leur colère, décidées à torturer leur propre cœur et à se torturer l’une l’autre. Il ajouta quelques paroles pour prendre congé ; mais Mlle Wade se contenta d’incliner la tête, tandis qu’Henriette, affectant l’humilité d’une servante ou d’une esclave (humilité orgueilleuse, ou il entrait plus de révolte que de résignation), parut croire qu’elle était trop peu de chose pour qu’on fît attention à elle, ou pour qu’il lui fût permis de faire attention aux autres.

Il descendit le sombre escalier tournant et regagna la cour, où l’aspect du mur tapissé de plantes mortes, de la fontaine desséchée, du piédestal sans statue, produisit sur lui une impression encore plus lugubre. Réfléchissant à ce qu’il venait de voir et d’entendre dans cette maison, à l’inutilité de ses efforts pour découvrir l’étranger suspect qui avait disparu, il retourna à Londres par le paquebot qui l’avait amené. Durant le trajet, il déplia le manuscrit de Mlle Wade, et lut ce que nous allons voir dans le chapitre suivant.



  1. Hé ! dites donc ! Vous ! Monsieur ! Dites donc ! Bon hôtel ! (Anglais corrompu.)