La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 23

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Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 238-250).


CHAPITRE XXIII.

Mme Jérémie fait une promesse conditionnelle au sujet de ses rêves.


Resté seul, songeant avec une vive préoccupation aux regards et aux gestes expressifs de M. Baptiste, autrement dit Giovanni Baptista Cavalletto, l’associé de Daniel Doyce commença une triste journée. Ce fut en vain qu’il essaya de donner le change à ses pensées en s’occupant des affaires de la maison ; son attention, toujours fixée sur le même sujet, ne laissait de prise à aucune autre idée. Tel un criminel qu’on aurait enchaîné dans un canot amarré au milieu d’une rivière limpide, serait condamné, en dépit des lieues innombrables de flots qui passeraient sous ses yeux, à voir au fond du fleuve le cadavre du compagnon qu’il aurait noyé, toujours immuable, toujours le même, sauf les moments où le remous l’élargit ou l’allonge, tantôt dilatant et tantôt rétrécissant cette terrible image, tel Arthur apercevait, sous le courant des pensées transparentes qui se succédaient sans transition dans son esprit, une image sombre et fixe que nul effort d’imagination ne parvenait à déplacer, et à laquelle il ne pouvait se soustraire.

La conviction, récemment acquise, que Blandois, quel que fût son vrai nom, était un misérable, ne contribua que trop à augmenter son inquiétude. Lors même que l’on parviendrait à expliquer sa disparition, cela n’empêcherait pas sa mère de s’être trouvée en rapport avec cet homme. Arthur espérait bien que personne, excepté lui, ne connaissait la nature mystérieuse de ces relations, ni la soumission, la crainte même que l’étranger avait inspirées à Mme Clennam ; mais pouvait-il séparer la scène dont il avait été témoin de ses appréhensions premières, et croire qu’il n’y avait rien de criminel dans de pareilles relations ?

La résolution qu’elle avait exprimée de ne fournir aucun renseignement à cet égard, et la connaissance qu’il avait du caractère indomptable de sa mère, augmentaient en lui le sentiment de son impuissance. C’était comme un cauchemar qui lui montrait la honte et le déshonneur planant sur la mémoire de ses parents, avec un mur d’airain qui l’empêchait de leur venir en aide. Le but qui l’avait ramené dans sa patrie et qu’il n’avait jamais perdu de vue, reculait devant l’opiniâtreté invincible de la paralytique au moment même où il lui semblait plus urgent que jamais de l’accomplir. Ses conseils, son énergie, son activité, sa fortune, son crédit, en un mot, toutes ses facultés et ses ressources échouaient contre cet obstacle. Si sa mère eût été douée de cette puissance qui, selon la Fable, permettait à celle qui la possédait de transformer en pierre quiconque la contemplait, elle ne l’aurait pas rendu plus impuissant lorsque, dans cette sombre chambre, elle tournait vers lui son visage inflexible. Tel est le sentiment qu’il éprouvait dans sa détresse.

Mais la révélation de Cavalletto, en répandant un nouveau jour sur toutes ces réflexions, le poussa à prendre un parti plus énergique. Fort de la droiture de ses intentions, stimulé par le pressentiment d’un danger imminent, il se décida à faire un dernier effort auprès de Mme Jérémie, dans le cas où sa mère refuserait encore d’aborder ce sujet. S’il pouvait décider la vieille servante à se montrer plus communicative et soulever le voile mystérieux qui enveloppait la maison, peut-être parviendrait-il enfin à dissiper l’espèce de paralysie morale qui, d’heure en heure, le gagnait davantage. Tel fut le résultat d’une journée d’inquiétude et de peine, telle fut la détermination qu’il mit à exécution le soir même.

Sa première contrariété, en arrivant chez sa mère, fut de trouver la porte ouverte et M. Flintwinch fumant sa pipe sur les marches. C’était déjà du guignon, car il y avait cent à parier que ce serait Mme Jérémie qui serait venue lui ouvrir. Mais, non, il fallait, par extraordinaire, qu’il trouvât la porte ouverte et M. Flintwinch fumant sa pipe sur les marches.

« Bonsoir, dit Arthur.

— Bonsoir, » répéta Jérémie.

La fumée sortait toute crochue de la bouche de Jérémie, comme si elle venait de se promener dans chacun des membres tortus du fumeur avant de ressortir par son col tors, pour se mêler à la fumée des cheminées tortueuses et aux vapeurs de la rivière qui n’était pas moins contournée.

« Avez-vous des nouvelles ? demanda Clennam.

— Nous n’avons pas de nouvelles, répondit M. Flintwinch

— Je veux dire des nouvelles de cet étranger, expliqua Clennam.

— C’est ce que je veux dire aussi ; nous n’avons pas de nouvelles de cet étranger, » ajouta Jérémie.

Il avait un profil si sinistre avec le nœud de sa cravate sous son oreille, que Clennam se demanda (et ce n’était pas la première fois qu’il s’adressait cette question) si Flintwinch n’aurait pas eu, par hasard, quelque motif personnel pour faire disparaître Blandois. Ne s’agissait-il pas du secret, de la sécurité de Jérémie ? Il était petit et courbé, il semblait peu capable de déployer une activité bien vigoureuse ; mais il était aussi coriace qu’un vieil if et aussi madré qu’un vieux corbeau. Un pareil homme, en arrivant derrière un ennemi beaucoup plus jeune et plus vigoureux que lui, avec le désir de s’en débarrasser et la conscience libre de tout scrupule, aurait pu, ma foi ! très-bien faire un mauvais coup dans cet endroit solitaire, à une heure avancée de la nuit.

Tandis que, grâce à la situation maladive de son esprit, ces pensées venaient se joindre à l’idée qui préoccupait sans cesse Clennam, son interlocuteur, le col tout de travers et un œil fermé, contemplait la maison d’en face par-dessus la porte cochère et fumait tout debout, de l’air le plus malicieux ; il semblait bien plutôt disposé à mordre à belles dents le tuyau de sa pipe qu’à en savourer le parfum. Et pourtant il le savourait… à sa façon.

« Vous pourrez aisément me reconnaître la prochaine fois que vous reviendrez, Arthur, ou je me trompe fort, » remarqua sèchement Jérémie, en se baissant pour faire tomber les les cendres de sa pipe.

Arthur, un peu troublé (car il se sentait coupable), demanda pardon à M. Flintwinch de l’avoir ainsi dévisagé d’une façon impolie.

« Mais, voyez-vous, je suis si préoccupé de cette affaire, ajouta-t-il, que je ne sais plus ce que je fais.

— Ha ! Je ne vois pourtant pas, répondit M. Flintwinch, sans s’émouvoir, pourquoi cela vous préoccupe.

— Non ?

— Non, répliqua Jérémie d’un ton sec et décidé, à peu près comme s’il eût appartenu à la race canine et qu’il eût donné un coup de mâchoire pour mordre la main d’Arthur.

— Et ces affiches que l’on voit à chaque coin du rue ? Le nom et l’adresse de ma mère que l’on va promener partout associés avec un pareil mystère, croyez-vous que cela ne me fasse rien ?

— Je ne vois pas, répéta M. Flintwinch en caressant sa joue calleuse, que cela doive vous faire grand’chose. Mais je vais vous dire, Arthur, je vois autre chose, continua-t-il en levant les yeux vers les croisées de la malade, je vois briller une lampe dans la chambre de votre mère !

— Je ne comprends pas le rapport.

— Eh bien ! monsieur, le voici : cette lumière m’apprend que si le proverbe a raison qui conseille de ne pas réveiller le chat qui dort, il serait peut-être plus sage encore de ne pas courir après les chats qui se cachent, reprit M. Flintwinch, qui s’avança en tortillant vers Arthur, comme s’il voulait l’aplatir contre la porte. Laissez-les tranquilles. Ils finissent toujours par se montrer… plus tôt qu’on ne voudrait quelquefois. »

Jérémie tourna brusquement sur ses talons, après avoir fait cette remarque et entra dans le vestibule. Clennam se tint immobile, le suivant des yeux, tandis qu’il cherchait, dans le petit cabinet voisin, un briquet phosphorique où il parvint, après trois tentatives infructueuses, à faire flamber une allumette qu’il approcha de la lampe blafarde, destinée à éclairer l’antichambre. Pendant ces opérations, Clennam suivant plutôt les indications d’une main invisible que les découvertes de ses propres réflexions, continuait de songer aux moyens que Jérémie pouvait avoir employés pour commettre le sombre drame qu’il soupçonnait et en faire disparaître les traces.

« Eh bien ! monsieur, demanda l’impatient Jérémie, vous plaît-il de monter ?

— Ma mère est seule, je suppose ?

— Elle n’est pas seule, dit M. Flintwinch. M. Casby et sa fille sont avec elle. Ils sont arrivés pendant que je fumais ; mais je ne me suis pas dérangé, parce que je voulais finir ma pipe. »

Second contre-temps. Arthur ne fit aucune observation et monta jusqu’à la chambre de sa mère, où M. Casby et Flora venaient de prendre le thé avec accompagnement de pâte d’anchois et de rôtis au beurre. Le reliquat de ces délicatesses gastronomiques était encore visible et sur la table et sur le visage rissolé de Mme Jérémie, qui, tenant sa longue fourchette à la main, avait tout l’air d’un personnage allégorique ; seulement elle avait sur les héros mythologiques cet avantage que l’emblème qu’elle tenait à la main était à la portée de toutes les intelligences.

Le chapeau et le châle de Flora avaient été posés sur le lit avec un soin qui annonçait que la veuve projetait une assez longue visite. M. Casby, de son côté, souriait au coin du feu ; ses bosses rayonnaient comme si le beurre fondu des rôties s’échappait de son crâne bienveillant, et son visage semblait aussi rouge que si la matière colorante de la pâte d’anchois se fût chargée d’illuminer sa physionomie patriarcale. Ce que voyant Clennam, après avoir échangé les salutations d’usage, il se décida à parler à sa mère, sans autre délai.

Comme Mme Clennam ne quittait jamais sa chambre, les personnes qui désiraient lui parler en particulier avaient coutume de rouler son fauteuil jusqu’au bureau, où elle se tenait, le dos tourné à la cheminée, tandis que son interlocuteur s’asseyait sur un escabeau qu’on laissait toujours dans un coin à cet effet. Depuis longtemps la mère et le fils n’avaient pas échangé une parole sans l’intervention d’un tiers, mais les visiteurs étaient habitués à l’entendre demander à la paralytique, avec quelques mots d’excuses, si on ne pourrait pas l’entretenir un instant de quelque affaire, et à voir rouler son fauteuil vers l’endroit indiqué, dès qu’elle avait répondu affirmativement.

Aussi lorsque Arthur, après ces excuses et cette requête à sa mère, poussa le siège vers le bureau et alla s’asseoir sur l’escabeau, Mme Finching se mit à parler plus haut et plus vite (façon délicate de faire connaître qu’elle ne voulait rien entendre de la conversation de ses hôtes), et M. Casby lissa ses longs cheveux blancs avec un air de bienveillance hébétée.

« Mère, j’ai appris aujourd’hui même, sur les antécédents de l’homme que j’ai rencontré ici, quelque chose que vous ignorez sans doute et que je crois devoir vous dire.

— Moi, je ne sais rien des antécédents de l’homme que vous avez vu ici, Arthur. »

Elle parlait tout haut. Son fils avait baissé la voix ; mais elle semblait repousser cette avance comme elle avait repoussé toutes les autres qu’il avait pu lui faire, et son verbe était aussi haut, sa roideur aussi tendue que jamais.

« Ce n’est pas un renseignement en l’air, je le tiens de source certaine. »

Mme Clennam demanda, sans changer de ton, si c’était là le but de sa visite ?

« Oui. J’ai cru devoir vous faire cette communication.

— En bien, qu’est-ce que c’est ?

— Cet homme a été détenu dans la prison de Marseille. »

Mme Clennam répondit avec beaucoup de sang-froid :

« Cela ne m’étonne pas du tout.

— Oui, mais il n’a pas été détenu pour un simple délit ; c’est pour assassinat. »

La paralytique tressaillit à ce mot et ses traits exprimèrent une vive horreur. Néanmoins elle ne baissa pas la voix en demandant :

« Qui vous l’a dit ?

— Un homme qui s’est trouvé son compagnon de geôle.

— Et les antécédents de ce compagnon ne vous étaient sans doute pas connus avant qu’il vous en eût fait confidence ?

— Non.

— Et pourtant vous le connaissiez, lui ?

— Oui.

— Eh bien, c’est justement mon histoire et celle de Flintwinch avec cet autre homme ! Et encore la ressemblance n’est-elle pas tout à fait exacte ; votre monsieur ne vous avait pas été présenté par un correspondant chez qui il avait déposé de l’argent. Que dites-vous de cette différence ?

Arthur fut obligé d’avouer que celui dont il tenait les renseignements en question ne lui avait apporté aucune lettre d’introduction, et qu’il ne lui avait pas été présenté du tout. Le froncement attentif des sourcils de Mme Clennam se transforma par degrés en un regard de triomphe, tandis qu’elle répondait d’un ton énergique :

« En ce cas, ne vous pressez pas tant de condamner les autres. Je vous le répète dans votre intérêt, Arthur, ne vous pressez pas tant de condamner les autres. »

Il y avait autant d’énergie dans son regard que dans la fermeté avec laquelle elle appuyait sur les mots. Elle continua à fixer les yeux sur son fils. Si celui-ci, en entrant chez elle, avait conservé le moindre espoir de la fléchir, le regard qu’elle dirigeait sur lui aurait suffi pour dissiper sa dernière illusion.

« Mère, ne puis-je rien faire pour vous ?

— Rien.

N’avez-vous aucun secret à me confier, aucune commission, aucune explication à me donner ? Ne me permettrez-vous pas de m’entendre avec vous, de me rapprocher de vous ?

— Comment pouvez-vous me faire cette question ? C’est vous qui vous êtes séparé de mes affaires ; c’est vous qui l’avez voulu, et non pas moi. Comment donc pouvez-vous m’adresser une pareille question ? Vous savez que vous m’avez abandonnée à Flintwinch et que c’est lui qui occupe votre place. »

Jetant un coup d’œil du côté de Jérémie, Clennam reconnut, rien qu’en voyant ses guêtres, que l’attention du ci-devant commis était concentrée sur eux, bien qu’il restât le dos appuyé contre le mur à se gratter la mâchoire et à faire semblant d’écouter Flora qui pataugeait dans un discours des plus embrouillés, véritable chaos où se confondaient ensemble des soles frites et la tante de M. Finching, des hannetons et le commence des vins.

« Détenu dans une prison de Marseille, sous une inculpation de meurtre, répéta Mme Clennam, résumant d’un air calme ce que son fils venait de lui annoncer. Voilà tout ce que vous a appris le camarade de cet homme ?

— Voilà tout.

— Et ce camarade se donne-t-il aussi pour le complice de M. Blandois ? pour un assassin ? Mais, naturellement, il s’en garde bien : il est clair qu’il se fait la part meilleure qu’à son ami. Voilà qui va fournir ici à mes visiteurs un nouveau sujet de conversation… Casby, Arthur m’apprend…

— Arrêtez, mère, arrêtez ! s’écria Arthur en l’interrompant vivement, car il n’avait pas eu la moindre idée qu’elle allait songer à rendre publique la communication qu’il venait de lui faire.

— Eh bien ? dit Mme Clennam d’un air mécontent, qu’avez-vous encore à me dire ?

— Je vous prie de m’excuser, monsieur Casby… et vous aussi, Madame Finching… si je retiens ma mère quelques minutes de plus… »

Il avait posé sa main sur le fauteuil, car autrement sa mère l’aurait retourné en appuyant son pied par terre. Ils restèrent donc face à face. Elle continuait à le regarder, tandis qu’il songeait que la publication de la confidence de Cavalletto pourrait bien avoir quelque résultat aussi désagréable qu’imprévu et se hâtait de conclure qu’il valait mieux ne pas l’ébruiter ; peut-être, au fond, cependant, n’avait-il pas d’autre raison distincte que la persuasion où il avait été tout d’abord que sa mère garderait ce renseignement pour elle et pour son associé.

« Eh bien ! répéta-t-elle avec impatience, qu’y a-t-il encore ?

— Je n’avais pas du tout l’intention, ma mère, que vous allassiez redire tout haut ce que je venais vous communiquer. Je crois qu’il vaut mieux ne pas le répéter.

— Est-ce une condition que vous m’imposez ?

— Mais oui.

— N’oubliez pas, alors, que c’est vous qui faites un mystère de ceci, reprit Mme Clennam en levant la main, et non pas moi. C’est vous, Arthur, qui, après avoir apporté ici des doutes, des soupçons, des demandes d’explication, venez maintenant y apporter des secrets. Que m’importe ce que cet hommes a été ? Que m’importe où il a été ? Qu’est-ce que cela peut me faire ? Que tout le monde le sache s’il veut, cela m’est parfaitement indifférent. Maintenant, laissez-moi retourner. »

Arthur céda à son regard impérieux mais triomphant, et ramena le fauteuil à sa place. Il lut alors dans les traits de M. Flintwinch une satisfaction qui, certainement, ne pouvait pas lui être inspirée par l’éloquence de Flora. Cet échec de ses confidences comme de tous ses efforts antérieurs qui n’avaient jamais fait que tourner contre lui-même, contribua autant que la fermeté opiniâtre de Mme Clennam à lui montrer l’inutilité de renouveler pareille tentative. Il ne lui restait plus d’autre ressource que de se retourner du côté de sa vieille amie, Mme Jérémie.

Mais c’était une entreprise des plus difficiles, que de faire naître une occasion qui permit seulement de commencer l’appel qu’il voulait lui faire. Les deux finauds inspiraient à la pauvre Affery des craintes si vives, ils exerçaient sur elle une surveillance si systématique, et la bonne dame avait si grand’peur de s’aventurer seule à travers la maison, qu’il semblait presque impossible de trouver une occasion de lui parler. D’ailleurs, les arguments pressants de son mari lui avaient si clairement démontré qu’il était dangereux pour elle de dire un mot à propos de quoi que ce fût, qu’elle restait dans son coin, tenant chacun à distance au moyen de sa longue fourchette symbolique. Aussi, chaque fois que Flora ou le Patriarche en costume vert bouteille lui avait adressé la parole, avait-elle repoussé la conversation avec son instrument de grillades, comme si elle eût été muette.

Après avoir essayé plusieurs fois, mais toujours en vain, d’attirer l’attention de Mme Jérémie, pendant qu’elle débarrassait la table et rinçait les tasses, Arthur songea à une ruse dont Flora pourrait prendre l’initiative. Il s’empressa donc de lui dire à voix basse :

« Ne pourriez-vous pas dire que vous avez envie de visiter la maison ? »

Or, la pauvre Flora, qui attendait toujours, dans des alternatives de découragement et d’espoir, le moment où Clennam rajeuni redeviendrait amoureux d’elle, accueillit cette demande avec une joie indicible, enchantée du caractère mystérieux de cette prière, et convaincue que c’était la préface d’une tendre entrevue, où Clennam allait lui dévoiler l’état de ses affections. Elle se mit tout de suite à préparer les voies.

« Hélas ! la pauvre vieille chambre, commença-t-elle avec aussi peu de virgules que jamais, en regardant tout autour d’elle, elle n’est pas changée du tout, madame Clennam… Vous ne sauriez croire comme cela m’émeut… pourtant, elle est un peu plus entamée qu’autrefois, ce qui est bien naturel, après un si grand nombre d’années… Nous devons tous nous attendre à cela, et nous y soumettre bon gré mal gré… Moi-même il m’a bien fallu m’y résigner, car si je ne suis pas enfumée, je suis terriblement engraissée, ce qui est bien pis… quand je songe à l’époque où papa m’amenait ici… pas plus haute que ça, un vrai paquet d’engelures, qu’on posait sur une chaise les pieds sur le garde-cendres où je faisais de grands yeux à Arthur… pardon, à monsieur Clennam… qui n’était guère plus grand que moi, et qui portait des cols de chemise et des jaquettes monstres… Hélas ! l’ombre encore incertaine de M. Finching ne s’était pas alors montrée à l’horizon, me comblant d’attentions comme le fameux spectre de je ne sais plus quelle cour d’Allemagne, dont nom commence par un B… leçon morale qui nous apprend que tous les sentiers de la vie ressemblent aux chemins noirs qu’on voit près des mines, dans les comtés du Nord, d’où l’on tire du charbon et où l’on forge le fer, au milieu d’un tas de cendres qui craquent sous les pieds. » Après avoir accordé le tribut d’un soupir à l’instabilité de l’existence humaine, Flora poursuivit, en se rapprochant de son but :

« Non pas, madame Clennam, que vos plus cruels ennemis puissent vous accuser d’avoir égayé votre maison, car au contraire elle est toujours restée assez sérieuse pour produire la même impression sur ceux qui l’ont connue… Combien j’ai douce souvenance d’un jour... notre jugement n’était pas encore bien mûr alors… où Arthur… (voyez la force de l’habitude !)… où M. Clennam me fit descendre dans une cuisine abandonnée, et d’une humidité remarquable, me proposant de m’y enfermer pour le reste de mes jours, et de me nourrir des comestibles qu’il pourrait cacher dans ses poches pendant ses repas, ou de pain quand il serait en pénitence, ce qui, à cette heureuse époque de notre existence, ne lui arrivait que trop souvent, serait-ce prendre une trop grande liberté que de demander à réveiller le souvenir de ces jours trop tôt envolés en parcourant la maison ? »

Mme Clennam, assez peu flattée au fond de l’obligeante visite de Mme Finching, qui, sans se douter qu’elle se rencontrerait avec Arthur, était venue par pure complaisance et par bonté d’âme, répondit que Flora était parfaitement libre de visiter la maison de haut en bas. Flora se leva donc et pria Arthur de vouloir bien lui servir de cavalier.

« Certainement, dit Clennam, et Affery sera, j’en suis sûr, assez bonne pour nous éclairer. »

Mme Jérémie s’excusa.

« Non, non, Arthur, ne me demandez rien, je vous en prie !

— Et pourquoi ? Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi pas, ma vieille ? » interrompit M. Flintwinch.

Vaincue par cet argument, elle sortit à contre-cœur de son coin, déposa sa longue fourchette dans une des mains de son mari, tandis qu’elle acceptait le chandelier qu’il lui présentait de l’autre.

« Marche en avant, imbécile !… Montez-vous ou descendez-vous, madame Finching ? » continua Jérémie.

Flora répondit :

« Nous descendons.

— Alors, prends les devants et descends, Affery, et si tu n’éclaires pas bien, je me laisserai glisser le long de la rampe, et je te tomberai sur le corps, ma mie ! Attention. »

Mme Jérémie forma donc l’avant-garde dans ce voyage d’exploration, et Jérémie représenta l’arrière-garde, car il ne songeait nullement à les priver du plaisir de sa société. Clennam s’étant retourné et ayant vu M. Flintwinch qui suivait, à trois marches d’intervalle d’un pas calme et méthodique, ne put s’empêcher de dire tout bas :

« Ah çà, il n’y a donc pas moyen de se débarrasser de lui ! »

Flora s’empressa de rassurer son compagnon en répondant aussitôt :

« Quoique ce ne soit peut-être pas très-convenable, Arthur, et que je ne voulusse pas y consentir pour tout un monde devant un homme plus jeune que Jérémie, ou devant un étranger, je ne ferai pas attention à lui si vous tenez tant à me prendre par la taille, pourvu que vous ayez la bonté de ne pas me serrer trop fort. »

Arthur n’ayant pas le courage d’expliquer que ce n’était pas du tout là ce qu’il avait voulu dire, passa le bras autour de la taille de Flora.

« Oh ! vraiment, dit la veuve, vous êtes vraiment bien obéissant, et c’est très-honorable et très-beau de votre part d’y mettre tant de discrétion, mais, malgré tout, si vous tenez absolument à me serrer un peu plus fort, je ne m’en formaliserai pas. »

Dans cette attitude ridicule, qui formait un si grand contraste avec les pensées cruelles dont son âme était dévorée, Clennam arriva au rez-de-chaussée, après avoir découvert en route que, dans les coins un peu noirs, Flora devenait plus lourde, et que son poids diminuait aussitôt que la lumière éclairait mieux leurs pas. Après avoir visité les lugubres cuisines souterraines, qui étaient aussi tristes que jamais, Mme Jérémie entra avec la chandelle dans la chambre du père d’Arthur, puis dans la salle à manger d’autrefois, passant toujours devant lui comme un fantôme insaisissable, sans s’arrêter ni se retourner, lorsqu’il lui disait à voix basse :

« Affery, je voudrais vous parler ! »

Dans la salle à manger, la veuve sentimentale voulut jeter un coup d’œil dans le sombre cabinet au dragon, qui avait tant de fois dévoré Arthur aux jours de sa jeunesse. Peut-être Flora eut-elle envie de l’examiner de plus près, parce que c’était un endroit très-noir, et très-commode pour devenir aussi lourde que possible. Arthur, désespéré, venait d’ouvrir sa prison d’autrefois, lorsqu’on frappa à la porte cochère.

Mme Jérémie, étouffant un cri de terreur, se cacha la tête sous son tablier.

« Quoi ? qu’est-ce ? s’écria son aimable époux. Tu as donc besoin d’une dose ? Eh bien, tu en auras une, ma vieille, et une bonne ! sois tranquille ; c’est moi qui me charge de te l’administrer.

— En attendant, quelqu’un va-t-il ouvrir ? demanda Arthur.

— En attendant, je vais ouvrir, monsieur, riposta le vieillard d’un ton si furieux qu’il était facile de voir que, s’il avait eu le choix, il aurait bien mieux aimé ne pas s’absenter. Restez ici jusqu’à mon retour. Ma vieille, si tu bouges ou si tu dis un seul mot de tes sottises habituelles, je triplerai la dose ! »

Dès qu’il se fut éloigné, Arthur relâcha Mme Finching, non sans quelque peine, attendu que cette dame ne comprit pas tout d’abord les intentions de son cavalier, et s’apprêtait, au contraire, à se laisser serrer plus fort.

« Affery, parle-moi, maintenant.

— Ne me touchez pas, Arthur ! s’écria-t-elle reculant devant lui. N’approchez pas. Il va vous voir. Jérémie va vous voir. Laissez-moi !

— Il ne pourra pas me voir, si j’éteins la chandelle, répondit Arthur faisant ce qu’il disait.

— Il va vous entendre.

— Il ne pourra pas m’entendre, répliqua Arthur, si je vous attire dans ce cabinet pour y causer moment. Pourquoi vous cachez-vous le visage ?

— Parce que j’ai peur de voir quelque chose.

— Vous ne pouvez avoir peur de voir quelque chose dans l’obscurité, Affery ?…

— Si, j’ai plus peur ici que s’il faisait grand jour.

— Pourquoi avez-vous peur ?

— Parce que la maison est pleine de mystères et de secrets, parce qu’elle est pleine de murmures et de complots, parce qu’elle est remplie de bruits. Je n’ai jamais vu maison pareille pour les bruits. J’en mourrai, bien sûr, à moins que Jérémie ne m’étrangle auparavant, comme je m’y attends.

— Mais je n’ai entendu aucun bruit qui vaille la peine d’en parler.

— Ah ! sans doute, mais vous en entendriez assez si vous y demeuriez et si vous étiez obligé de la parcourir comme moi ; vous verriez alors qu’ils valent bien la peine qu’on en parle ou qu’on en crève de frayeur, si on vous empêche d’en parler… Voilà Jérémie qui revient !… Vous allez me faire tuer !

— Ma bonne Affery, je vous donne ma parole que je vois d’ici, sur les dalles du vestibule, une lumière qui prouve que la porte est encore ouverte. Vous la verriez comme moi, si vous vouliez abaisser ce tablier et regarder.

— Je n’ose pas. Je n’oserai jamais, Arthur ! J’ai toujours les yeux bandés quand Jérémie n’est pas là, et quelquefois même quand il y est.

— Il ne peut pas fermer la porte sans que je le sache. Vous êtes aussi en sûreté que s’il était à cinquante lieues d’ici.

— Ah ! plût à Dieu qu’il fût à cent lieues d’ici ! remarqua Mme Jérémie.

— Affery, je veux savoir ce qui se passe ici ; je veux éclaircir les mystères de cette maison.

— Je vous répète, Arthur, interrompit la vieille, que ces secrets sont des bruits, des frôlements, des frémissements, des tremblements, des sons de pas furtifs en haut et en bas.

— Mais il y a d’autres secrets que ceux-là ?

— Je n’en sais rien. Ne m’en demandez pas davantage. Votre ancienne bonne amie n’est pas loin, et vous savez qu’elle jacasse comme une pie. »

L’ancienne bonne amie d’Arthur (qui se trouvait en effet si près, qu’elle s’appuyait contre lui, formant un angle en arc-boutant de quarante-cinq degrés) intervint ici pour affirmer, avec plus de sincérité que de concision, que rien de ce qu’elle pourrait entendre n’irait plus loin, et qu’elle serait aussi muette que la tombe… « quand ce ne serait que par considération pour Arthur… pardon de cette familiarité… par considération pour Doyce et Clennam. »

« Je vous conjure de parler, Affery, vous qui êtes un des rares souvenirs agréables que m’ait laissés ma jeunesse, je vous conjure, au nom de ma mère, au nom de votre mari, je vous en supplie, dans mon intérêt et dans notre intérêt à tous. Je suis sûr que vous pourriez me fournir quelques renseignements sur cet homme qui a disparu, si vous vouliez.

— Eh bien, je vais vous dire, Arthur, répondit Affery… Mais voilà Jérémie qui revient…

— Non, je vous affirme que non. La porte est ouverte, et il est sur le seuil à causer avec quelqu’un.

— Je vous dirai alors, reprit la vieille après avoir écouté un instant, que la première fois que cet homme est venu, il a entendu des bruits aussi bien que moi. « Qu’est-ce que c’est que cela ? qu’il m’a demandé. — Je n’en sais rien, que je lui ai répondu en le saisissant par le bras dans ma frayeur, mais je les ai entendus mille et mille fois. » Pendant que je lui disais ça, il est resté à me regarder, tremblant comme une feuille, ma foi !

— Est-il venu souvent ?

— Non, seulement cette nuit-là et l’autre nuit qu’il est venu pour la dernière fois.

— Que s’est-il passé la seconde fois après mon départ ?

— Les deux finauds sont restés tout seuls avec lui. Lorsque j’ai eu fermé la porte derrière vous, Jérémie est arrivé vers moi de côté (c’est toujours comme ça quand il va me faire du mal) : « Ma vieille, qu’il me dit, je monte derrière toi, je vais te coucher, mon enfant. » Alors il m’a pris par la nuque et m’a serré le col à me faire bâiller comme une carpe, et m’a poussée jusqu’à notre chambre, m’étranglant le long de la route. Voilà ce qu’il appelle coucher les gens, lui ! Oh ! mais, il est méchant, allez !

— Et vous n’avez plus rien vu ni rien entendu ?

— Est-ce que je ne viens pas de vous dire qu’on m’a envoyée coucher, Arthur ?… Chut ! il revient.

— Je vous assure qu’il est toujours à la porte. Ces mystères et complots dont vous avez parlé, dites-moi ce que c’est.

— Comment voulez-vous que j’y comprenne quelque chose ? Ne me demandez plus rien, Arthur, allez-vous-en !

— Mais, ma chère Affery, si je ne puis percer ce mystère, en dépit de votre époux et de ma mère, vous ne voyez donc pas que tout est perdu ?

— Ne me demandez rien, répéta la vieille. Voilà un siècle que je ne fais que rêver. Allez-vous-en, allez-vous-en !

— Vous m’avez déjà dit cela. Vous vous êtes servie de la même expression la nuit où vous m’avez reconduit et où je vous ai demandé ce qui se passait. Qu’entendez-vous par là ?

— Je ne vous le dirai pas. Allez-vous-en ! Je ne vous le dirais pas quand nous serions tout seuls… encore moins lorsque votre ancienne bonne amie est là. »

Ce fut en vain qu’Arthur supplia, et que Mme Finching protesta qu’elle saurait garder le secret. La vieille, qui n’avait pas cessé de trembler et de se livrer un combat pendant ce dialogue, fit la sourde oreille, et parut décidée à sortir du cabinet.

« J’appellerais plutôt Jérémie que de dire un mot de plus ! Je vais l’appeler, Arthur, si vous me demandez encore quelque chose. Voici tout ce que j’ai à vous dire avant de crier pour le faire revenir : si jamais vous commencez à dominer de vous-même ces deux finauds (et vous le devriez, comme je vous l’ai dit le soir où vous êtes revenu, car vous n’avez pas vécu ici des années entières comme moi, et vous n’en êtes pas arrivé à avoir peur de votre ombre), alors dominez-les en face et devant moi ; puis dites-moi ensuite : Affery, racontez vos rêves ! Peut-être que je vous les raconterai alors ! »

Le bruit de la porte, qui se refermait, empêcha Arthur de répondre. Chacun d’eux regagna la place où Jérémie les avait laissés ; et Clennam, s’avançant vers le vieillard qui revenait, lui annonça qu’il avait éteint la lumière par hasard. M. Flintwinch le regarda en silence tandis qu’il la rallumait à la lampe du vestibule, et conserva un mutisme complet au sujet de la personne qui l’avait retenu à la porte. Peut-être sa colère venait-elle de ce qu’il éprouvait le besoin de se venger de l’ennui que lui avait causé ce visiteur inopportun ; quoi qu’il en soit, il fut si agacé en voyant sa femme coiffée de son tablier, qu’il s’élança vers elle, et, saisissant entre le pouce et l’index le nez voilé de la dame, il le tortilla de toutes ses forces.

Flora, qui était décidée à peser sur Arthur à perpétuité, ne le relâcha plus que lorsqu’on eut visité jusqu’à la chambre qu’il avait autrefois habitée dans les combles de la maison. Clennam songeait à toute autre chose qu’à inspecter les salles qu’il traversait ; il remarqua, néanmoins, ainsi qu’il eut l’occasion de se le rappeler plus tard, qu’on y manquait d’air ; qu’ils laissaient l’empreinte de leurs pas sur la poussière dont étaient couverts les planchers des étages supérieurs, et qu’on éprouva tant de résistance à ouvrir certaine porte, qu’Affery se mit à crier qu’il y avait quelqu’un derrière, et continua à trembler encore après qu’on eût cherché ce quelqu’un sans trouver personne. Lorsqu’enfin ils regagnèrent la chambre de la paralytique, ils la trouvèrent causant à voix basse avec le Patriarche, qui se tenait debout devant le feu. Les yeux bleus, le crâne luisant, les cheveux blancs que M. Casby tourna vers eux au moment où ils entraient, prêtèrent une valeur inestimable et une philanthropie indicible aux paroles qui s’échappèrent en ce moment de ses lèvres :

« Vous avez donc visité la maison, la maison… visité la maison ! »

Cette phrase, en elle-même, n’était pas précisément un modèle d’esprit ni de bonté ; mais M. Casby, par son ton, par sa voix, par son air de patriarche, en faisait un si bel exemple de bonté et d’esprit, qu’elle était à mettre sous verre.