La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 31

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Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 343-352).


CHAPITRE XXXI.

C’est fermé.


Le soleil était couché et le crépuscule assombrissait les rues tandis que la ci-devant recluse les traversait à la hâte. Dans le voisinage immédiat de la vieille maison, sa présence attira peu l’attention, parce qu’elle ne rencontra que quelques rares passants ; mais lorsque, remontant vers le pont de Londres par une des ruelles tortueuses qui conduisent à la rivière, elle déboucha dans un carrefour fréquenté, son aspect y causa une vive surprise.

L’air résolu, mais effaré, aussi pâle et aussi maigre qu’un spectre, elle s’avançait d’un pas rapide, quoique faible et incertain, dans son antique costume tout noir, avec son étrange coiffure, sans faire plus d’attention qu’une somnambule aux nombreux passants. Plus séparée de la foule environnante que si elle eût été placée sur un piédestal, elle attirait à elle tous les regards. Les flâneurs s’arrêtaient pour la voir passer ; les gens affairés qui se croisaient avec elle ralentissaient le pas et se retournaient ; des amis marchant bras dessus, bras dessous, s’écartaient pour lui livrer passage, en se disant tout bas : « Regardez donc ce fantôme qui s’avance vers nous ; » elle entraînait à sa suite, comme dans un tourbillon, les badauds les plus oisifs et les plus curieux.

Éblouie par l’irruption turbulente du cette multitude de visages étonnés qui venaient troubler son long isolement, étourdie par le grand air, plus étourdie encore par la sensation nouvelle de la marche, par les changements inattendus de diverses localités dont elle conservait un vague souvenir, par le peu de ressemblance entre les tableaux adoucis que son imagination lui avait souvent représentés et la saisissante réalité de ce monde dont elle se trouvait séparée depuis si longtemps, elle poursuivait son chemin, plus attentive aux pensées qui se heurtaient dans son cerveau qu’à ce concours d’observateurs qui la regardaient comme un spectacle. Mais après avoir traversé le pont et marché droit devant elle jusqu’à une certaine distance, elle songea à demander son chemin.

Ce ne fut que lorsqu’elle s’arrêta pour regarder autour d’elle et chercher un magasin où elle pût prendre des informations, qu’elle s’aperçut qu’elle était enfermée dans un cercle de visages avides.

« Pourquoi m’entourez-vous ? » demanda-t-elle en tremblant.

Aucun de ceux qui se trouvaient près d’elle ne répondit ; mais une voix aigre, partie des rangs extérieurs du cercle, répliqua :

« Parce que vous êtes folle !

— Je suis aussi sensée qu’aucun de vous. Je cherche la prison de le Maréchaussée. »

La voix aigre riposta encore :

« Eh bien, il n’en faut pas davantage pour prouver que vous êtes timbrée, car vous v’là justement en face de la prison ! »

Un jeune homme de petite taille, à l’air doux et tranquille, pénétra jusqu’à elle, au milieu des acclamations qui avaient accueilli cette réponse, et demanda à Mme Clennam :

« Vous cherchez la prison de la Maréchaussée ? J’y suis de garde. Traversez la rue et suivez-moi. »

Elle posa la main sur le bras du jeune homme qui la conduisit de l’autre côté. La foule, mécontente du tort qu’on lui faisait en lui enlevant sitôt son jouet, se pressait devant, derrière et de chaque côté, conseillant au jeune homme de pousser une pointe jusqu’à Bedlam. Après avoir été bousculés un instant dans la cour extérieure, Mme Clennam et son compagnon virent s’ouvrir la porte de la prison qui se referma sur eux. Dans la loge, dont le récent tapage de la rue faisait, par comparaison, un asile des plus paisibles, une lampe jaune luttait déjà contre les ombres de la prison.

« Ah çà ! John, demanda le guichetier qui les avait laissés entrer, qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien du tout, père ; cette dame ne savait pas son chemin et les gamins la tourmentaient. Qui demandez-vous, madame ?

Mlle Dorrit est-elle encore ici ? »

Le jeune homme parut s’intéresser encore davantage à la vieille dame.

« Oui, elle est encore ici. Pourrait-on vous demander votre nom ?

Mme Clennam.

— La mère de M. Arthur Clennam ? »

Les lèvres de la vieille dame se serrèrent et elle parut hésiter pour répondre :

« Oui. Il vaut mieux lui dire que c’est sa mère.

— C’est que, voyez-vous, continua John Chivery, comme la famille de notre directeur est à la campagne pour le moment, notre directeur a mis à la disposition de Mlle Dorrit une des chambres de son appartement. Ne pensez-vous pas que vous feriez aussi bien d’y monter en attendant que j’aille vous chercher Mlle Dorrit ? »

Mme Clennam y ayant consenti, John prit un trousseau de clefs, ouvrit une porte, et conduisit la mère d’Arthur dans la maison du gouverneur par un escalier de service. Il la fit entrer dans une chambre où l’on ne voyait presque plus clair, et alla chercher la petite Dorrit.

Les fenêtres de cette salle donnaient sur le promenoir, déjà sombre, où les détenus flânaient çà et là, selon leur coutume, se penchant aux croisées, causant à l’écart avec les visiteurs qui prenaient congé d’eux, et cherchant en général tous les moyens de tuer la fin de cette longue soirée d’été.

L’atmosphère était lourde et chaude ; on étouffait dans cette geôle, où il arrivait du dehors une avalanche de bruits incohérents, assez semblables aux sons confus qu’on croit entendre quand on a la migraine ou mal au cœur. Mme Clennam se tenait toute troublée, abaissant un coup d’œil sur cette prison, si différente de la sienne, lorsqu’une exclamation de surprise, prononcée par une voix douce, la fit tressaillir.

La petite Dorrit se tenait devant elle.

« Se peut-il, madame Clennam, que votre santé soit assez bien rétablie pour vous permettre de… ? »

La petite Dorrit se tut, car le visage tourné vers elle n’annonçait ni la santé ni le bonheur.

« Non. Ce n’est ni la santé ni la force qui m’ont permis de venir jusqu’ici ; je ne sais ce que c’est. »

Elle agita sa main droite pour écarter ce sujet de conversation, et reprit :

« On vous a remis un paquet que vous deviez donner à Arthur, si personne ne le réclamait avant que les portes de cette prison soient fermées ?

— Oui.

— Je viens le réclamer. »

Amy prit un paquet dans son sein et le mit dans la main de Mme Clennam, qui resta le bras tendu.

« Avez-vous la moindre idée de ce qu’il renferme ? » demanda-t-elle.

Effrayée de voir la mère d’Arthur debout devant elle, avec une liberté de mouvement si subitement recouvrée, sans qu’on pût, ainsi que la malade le reconnaissait elle-même, en faire honneur au retour de sa santé, et lui trouvant un air aussi fantastique que celui d’une statue ou d’une peinture qui se serait animée tout à coup, la petite Dorrit ne put que répondre :

« Non.

— Lisez. »

La jeune fille prit le paquet dans la main toujours tendue vers elle, et brisa le cachet. Mme Clennam lui donna alors une seconde enveloppe adressée à Miss Dorrit, et garda l’autre. L’ombre du mur et des bâtiments de la prison, qui assombrissait la chambre à midi, la rendait beaucoup trop obscure aux approches de la nuit pour qu’on pût y lire ailleurs qu’à la croisée. La petite Dorrit se plaça donc dans l’embrasure de la fenêtre, que doraient les dernières lueurs d’un beau ciel d’été, et se mit à lire. Après avoir laissé échapper une ou deux exclamations de surprise et de terreur, elle acheva sa lecture en silence ; puis elle se retourna et vit son ancienne maîtresse qui se courbait devant elle.

« Maintenant vous savez ce que j’ai fait ?

— Oui, ou, du moins, je crains de le savoir, quoique j’aie l’esprit trop troublé, trop plein de regrets et de pitié pour bien saisir tout ce que je viens de lire, répliqua la petite Dorrit d’une voix agitée.

— Je vous rendrai ce qui vous appartient. Pardonnez-moi. Pouvez-vous me pardonner ?

— Dieu sait que je vous pardonne de tout mon cœur ! Ne baisez pas le bas de ma robe, ne vous agenouillez pas à mes pieds ; vous êtes trop âgée pour vous mettre à genoux devant moi. Je vous pardonne du fond de l’âme, sans cela.

— J’ai autre chose à vous demander.

— Pas dans cette attitude. Il n’est pas naturel de voir vos cheveux gris s’incliner devant ma jeunesse. Levez-vous, je vous en prie. Laissez-moi vous aider. »

À ces mots la petite Dorrit releva Mme Clennam et se tint auprès d’elle, un peu effrayée, mais la regardant avec beaucoup de douceur.

« La grande grâce que j’ai à vous demander d’abord (car ce n’est pas la seule qui peut en découler), la grande prière que j’adresse à votre âme douce et généreuse, c’est de cacher tout ceci à Arthur jusqu’à ma mort. Si vous pensez, lorsque vous aurez eu le temps de réfléchir, qu’il soit avantageux pour lui de connaître ce secret de mon vivant, vous pouvez le lui révéler. Mais non, vous ne le penserez pas, et voulez-vous me promettre, dans ce cas, que vous m’épargnerez jusqu’au jour de ma mort ? »

— Je suis si désolée et ce que je viens de lire m’a tellement troublée, répliqua la petite Dorrit, que je puis à peine vous répondre avec assurance. Si j’étais bien sûre que la connaissance de ce secret ne pût faire aucun bien à M. Clennam, je…

— Je sais que vous lui êtes attachée et que vous devez songer à lui avant tout. C’est naturel et je ne vous demande pas autre chose. Mais si, après avoir consulté ses intérêts, vous vous croyez le droit de m’épargner pendant le peu de temps qu’il me reste à passer sur cette terre, le ferez-vous ?

— Oui.

— Dieu vous bénisse ! »

Mme Clennam se trouvait dans l’ombre, de sorte qu’elle n’apparaissait plus, aux yeux de la petite Dorrit, restée dans le jour de la fenêtre, que comme une forme voilée ; mais sa voix, en prononçant ces trois mots de reconnaissance, avait une intonation à la fois fervente et saccadée. Il semblait que ses yeux, devenus humides, venaient de ressentir une émotion aussi nouvelle pour eux que le mouvement l’était pour ses membres longtemps paralysés.

« Vous vous étonnerez peut-être, continua-t-elle d’une voix plus ferme, que je préfère me confier à vous, envers qui j’ai des torts, qu’au fils de l’ennemie qui a eu des torts envers moi… car elle m’a fait beaucoup de mal !… Non-seulement elle a offensé le Seigneur, mais elle a empoisonné mon existence. C’est son souvenir qui a détourné de moi le père d’Arthur. Si, à dater de notre mariage, j’ai fait horreur à mon mari, c’est à elle que je le dois. Si j’ai été le fléau de l’un et de l’autre, c’est toujours la faute de cette femme. Vous aimez Arthur (je le vois à votre rougeur : puisse-t-elle être pour vous et lui l’aurore de jours plus heureux !) et vous vous serez déjà demandé, connaissant Arthur pour être aussi doux et aussi miséricordieux que vous, comment j’ai moins de confiance en lui qu’en vous. Ne vous êtes-vous pas adressé cette question ?

— Toute pensée qui repose sur la connaissance du caractère bon et généreux de M. Clennam ne saurait rester étrangère à mon cœur.

— Je n’en doute pas. Et pourtant Arthur est la seule personne au monde à laquelle je tiens à cacher ce secret pendant le temps que j’y dois rester. Durant son enfance, dès les premiers jours dont il peut avoir souvenance, je l’ai gouverné avec une main de fer. J’ai été pour lui d’une sévérité implacable, parce que je sais que le Seigneur fait peser sur les enfants les crimes de leurs parents, et qu’Arthur, dès sa naissance, était marqué d’un sceau fatal. Je me suis tenue entre lui et son père, qui brûlait de s’attendrir pour son fils, mais que je forçai à refouler cette faiblesse, afin que l’enfant opérât son salut dans l’esclavage et les durs traitements. Je crois le voir encore, portrait vivant de sa mère, lever de dessus ses livres ses yeux pleins de terreur vers moi, chercher à m’adoucir avec ses airs de soumission qui, en me rappelant sa mère de plus en plus, ne faisaient que m’endurcir au contraire. »

L’expression craintive de son interlocutrice ralentit un moment ce flot de paroles prononcées d’un ton lugubre comme autrefois.

« C’était pour son bien. Je ne songeais pas à mon offense. Qui suis-je ? et qu’était ma haine personnelle auprès de la malédiction du ciel ? J’ai vu grandir cet enfant, non pas dans la piété des élus (le péché de sa mère pesait trop lourdement sur lui pour cela), mais dans une idée de justice, de droiture et d’obéissance envers moi. Il ne m’a jamais aimée, ainsi que je l’avais un moment espéré… tant la corruption de la chair aime à lutter contre les devoirs et les tâches que le Seigneur nous impose !… mais il m’a toujours traitée avec respect et soumission. Aujourd’hui même il n’est pas changé. Sentant dans son cœur un vide dont il n’a jamais compris la cause, il s’est détourné de moi pour suivre un autre chemin ; mais, tout en se séparant de moi, il l’a fait avec les égards qu’il croit me devoir. Telles ont été ses relations avec moi. Celles que j’ai eues avec vous ont été beaucoup moins intimes et n’ont duré que fort peu de temps. Tandis que vous travailliez dans ma chambre, vous aviez peur de moi ; mais vous pensiez que je vous rendais service. Mieux informée aujourd’hui, vous savez que je vous ai fait tort. Que vous ne compreniez pas ou que vous interprétiez mal les motifs pour lesquels j’ai dû accomplir cette œuvre, je sens que j’en souffrirai moins que de les voir mal compris ou mal interprétés par Arthur. Je ne voudrais pas, en échange de la plus grande récompense qu’un homme puisse obtenir sur cette terre, me voir par lui renversée, même dans un moment d’aveuglement, de la place que j’ai occupée à ses yeux depuis qu’il se connaît ; je ne voudrais pas devenir pour lui une étrangère digne de son mépris, vouée à l’opprobre et au déshonneur. S’il faut qu’il me méprise, que ce ne soit qu’après ma mort. Que je ne sache pas, tant que je serai de ce monde, que je suis morte pour lui, anéantie à ses yeux, comme si je venais d’être consumée par la foudre du Seigneur, ou engloutie par un tremblement de terre. »

Si son puissant orgueil, si le réveil de ses anciennes colères lui infligeaient de rudes souffrances, tandis qu’elle s’exprimait ainsi, elle n’en souffrait pas moins, lorsqu’elle ajouta :

« En ce moment encore, je vois que vous tremblez devant moi comme si vous trouviez que j’ai été cruelle. »

La petite Dorrit n’avait pas le courage de dire le contraire. Elle essaya de ne pas laisser percer se répugnance instinctive ; mais elle reculait devant les terribles passions qui avaient allumé cette flamme dévorante, cet incendie qui durait depuis si longtemps : ces passions hideuses qui se présentaient à elle dans leur horrible nudité, sans que nul sophisme pût leur servir de voile.

« J’ai accompli, continua Mme Clennam, la mission que le Seigneur m’avait chargée d’accomplir. J’ai lutté contre le mal, et non contre le bien. J’ai été un instrument de sévérité contre le péché. De simples pécheresses comme moi n’ont-elles pas, de tout temps, été chargées de punir les ennemis de Dieu ?

— De tout temps ? répéta la petite Dorrit.

— Quand même j’aurais été animée par le souvenir de mes propres griefs et le désir de les venger, ne pourrais-je pas trouver mille raisons pour justifier ma conduite ? Ma justification ne se trouve-t-elle pas écrite dans l’histoire de ces jours lointains où les innocents périssaient avec les coupables dans la proportion de mille contre un… où le sang même ne suffisait pas pour apaiser la colère du juste appuyé sur le bras du Seigneur ?

— Ô madame Clennam ? madame Clennam ! s’écria la petite Dorrit, ces exemples de colères haineuses et de vengeances implacables ne sont pas bons à suivre et ne renferment aucune consolation pour vous ni pour moi. J’ai passé presque toute ma vie dans cette pauvre prison, et mon éducation a été très-incomplète ; mais laissez-moi vous supplier de vous rappeler une époque moins éloignée et plus heureuse. Ne prenons pour guide que Celui dont la mission était de guérir les malades, de réveiller les morts, de consoler les affligés et les délaissés ; songez au doux et divin Maître qui a versé des larmes de pitié sur nos infirmités. Nous ne pouvons pas nous tromper en oubliant tout le reste pour ne rien faire qu’en souvenir de lui. On ne trouve pas, que je sache, de vengeances ni de punitions infligées dans l’histoire de sa vie : soyez sûre qu’on ne peut s’égarer en cherchant à marcher sur ses pas. »

Dans le jour adouci de la fenêtre, cessant de contempler le théâtre des épreuves de sa jeunesse pour lever les yeux au ciel encore bleu, la petite Dorrit formait un contraste frappant avec le spectre en deuil à moitié caché dans l’ombre ; mais l’existence et la doctrine sur laquelle s’appuyait la jeune fille offrait un contraste plus frappant encore avec l’histoire de l’associée de Jérémie Flintwinch. Mme Clennam baissa de nouveau la tête et ne prononça pas une parole. Elle se tint ainsi, jusqu’au moment où le premier appel de la cloche vint prévenir les visiteurs qu’il était temps de se retirer.

« Déjà ! s’écria Mme Clennam en tressaillant. Je vous ai dit que j’avais une autre grâce à vous demander. Si vous voulez me l’accorder ; il n’y a pas de temps à perdre. L’homme qui vous a fait remettre ce paquet et qui possède les originaux de ces papiers, cet homme attend chez moi le prix de son silence. Ce n’est qu’en l’achetant que je puis l’empêcher de le révéler à Arthur. Mais il demande une forte somme, plus d’argent que je ne puis lui en donner sans avoir un peu de temps devant moi. Il ne veut rien rabattre de ses prétentions, car il menace de s’adresser à vous si je n’accepte pas ses conditions. Voulez-vous m’accompagner pour lui montrer que vous savez déjà tout ? Voulez-vous m’accompagner pour essayer de le faire changer d’avis ? Voulez-vous m’accompagner afin de m’aider à sortir des griffes de ce chat-tigre ? Ne me refusez pas ce que je vous demande au nom d’Arthur, quoique je n’ose pas vous le demander pour l’amour de lui. »

La petite Dorrit ne se fit pas prier. Elle disparut dans l’intérieur de la prison, revint au bout de quelques minutes et dit à son ancienne maîtresse qu’elle était prête à partir. Elles descendirent par le grand escalier afin d’éviter de passer par la loge et traversant la cour d’entrée, tranquille et déserte en ce moment, elles gagnèrent la rue.

Il faisait une de ces belles soirées d’été où la nuit ne semble qu’un long crépuscule. La perspective formée par les rues et le pont de Londres se dessinait nettement et le ciel restait clair et serein. Une foule de gens se tenaient assis ou debout, devant leurs maisons, jouant avec leurs enfants et jouissant du beau temps ; d’autres se promenaient pour respirer l’air frais. Le bruit et le tracas du jour avaient fini par s’assoupir ; Mme Clennam et sa compagne étaient les seules personnes qui parussent pressées.

Tandis qu’elles traversaient le pont de Londres, les clochers des nombreuses églises se détachant sur le fond pur du ciel, semblaient s’être rapprochés de la terre en se dégageant du sale brouillard qui les enveloppe d’ordinaire. Les spirales de fumée qui s’échappaient encore de quelques rares cheminées, perdaient leur teinte fuligineuse pour se dorer aux derniers rayons du jour. Les splendeurs d’un magnifique coucher de soleil illuminaient encore les légères draperies de nuages qui flottaient paisiblement dans l’horizon lointain. De grands jets de clarté, partis d’un centre radieux pour parcourir le firmament dans toute son étendue, faisaient pâlir les premières étoiles, pareilles aux promesses divines de cette nouvelle alliance de paix et d’espoir qui a transformé en auréole la couronne d’épines.

Moins remarquée, maintenant qu’elle n’était plus seule et qu’il faisait moins clair, Mme Clennam se pressa aux côtés de la petite Dorrit sans que personne songeât à la molester. Quittant le carrefour pour s’engager dans la même ruelle qu’elle avait prise pour remonter vers le pont, elle s’avança par des rues de traverse désertes et silencieuses. Elles allaient franchir le seuil de la porte cochère de la maison, lorsqu’un grand bruit, pareil à un éclat de tonnerre, les arrêta.

« Quel est ce bruit ? Rentrons bien vite, » s’écria Mme Clennam.

Elles se trouvaient sur le pas de la porte. La petite Dorrit, laissant échapper un cri de terreur, retint sa compagne.

Un instant elles aperçurent devant elles la vieille maison où Rigaud, une cigarette à la bouche, prenait toujours ses aises, étendu sur le rebord de la croisée ; l’instant d’après, on entendit comme un autre coup de tonnerre, et la maison se souleva, se gonfla, s’ouvrit en cinquante endroits, s’effondra et s’affaissa sur elle-même.

Assourdies par le bruit, étouffées, suffoquées, aveuglées par la poussière, les deux femmes se cachèrent le visage et se tinrent immobiles. Le tourbillon de poussière qui s’élevait entre elles et le ciel serein, se troua un instant et leur montra les étoiles. Tandis qu’elles levaient les yeux, appelant au secours d’une voix effarée, la lourde souche de cheminées, restée debout comme une tour au milieu d’un ouragan, vacilla, se rompit et tomba en une grêle de pierres sur les ruines de la vieille maison, comme si chaque moellon qui s’écroulait eût voulu enterrer plus profondément encore le misérable écrasé sous ses débris.

Noircies par les flots de suie et de poussière qui les couvraient, elles regagnèrent la rue en poussant des cris d’alarme et de terreur. Mme Clennam tomba alors sur le pavé et, à partir de ce jour, elle n’eut plus la force de lever un doigt, ni de prononcer une seule parole. Pendant plus de trois ans, elle resta couchée dans son fauteuil à roulettes, regardant avec attention ceux qui l’entouraient et paraissant comprendre ce qu’on disait ; mais le silence qu’elle avait longtemps gardé d’elle-même avec tant d’opiniâtreté, il ne fut plus en son pouvoir de le rompre. Elle remuait encore les yeux et exprimait un oui ou un non par un geste de tête presque imperceptible, mais du reste, elle vécut et mourut comme une statue.

La vieille Affery, qui était allée les chercher à la prison et qui les avait aperçues au loin sur le pont, arriva juste à temps pour recevoir sa maîtresse dans ses bras, pour aider à la transporter dans une maison voisine et pour commencer à lui donner les soins qu’elle lui prodigua avec fidélité jusqu’au dernier moment.

La cause de tous les bruits mystérieux qu’elle avait entendus n’était plus un mystère ; Affery, semblable en cela à beaucoup d’intelligences supérieures, avait avancé des faits d’une exactitude parfaite, mais dont elle avait seulement tiré de fausses inductions.

Lorsque l’orage de poussière se fut dissipé et que le nuit d’été eut retrouvé sa sérénité, une foule de curieux vint encombrer toutes les avenues, et il se forma des groupes de travailleurs qui se relayaient pour opérer les fouilles. La rumeur publique, qui exagère tout, répandit d’abord le bruit qu’il se trouvait cent personnes dans la maison lorsqu’elle s’était écroulée ; il n’y en eut bientôt plus que cinquante ; il finit par se confirmer qu’il y en avait au moins deux. Il fallut bien se contenter de ce chiffre. Les deux victimes étaient le visiteur étranger et M. Flintwinch.

Les travailleurs creusèrent pendant toute la durée de cette courte nuit à la clarté de becs de gaz flamboyants ; ils travaillaient encore à la lueur horizontale du soleil levant ; puis plus bas, plus bas encore que l’astre à mesure qu’il remontait à son zénith ; puis diagonalement, à mesure qu’il baissait, puis encore une fois à la lueur horizontale du soleil couchant. On continua bravement d’enlever à pleines pelletées, les décombres dans des charrettes, dans des brouettes et dans des paniers, jour et nuit sans s’arrêter ; mais ce ne fut qu’au milieu de la seconde nuit qu’on découvrit ce sale tas d’ordures de Rigaud, avant de pouvoir dégager la tête de ce gentilhomme pilée comme verre par la grosse poutre sous laquelle il gisait écrasé.

Pas de Flintwinch. Ils continuèrent plus bravement que jamais leurs fouilles, creusant nuit et jour sans s’arrêter. Le bruit courut que la maison avait de fameuses caves (ce qui était vrai) où le sieur Flintwinch se trouvait au moment de l’accident ; qu’il avait eu le temps de s’y réfugier, sans doute, et qu’il se tenait à l’abri sous une voûte solide. On prétendait même qu’il avait crié aux sauveteurs d’une voix caverneuse et étouffée :

« Je suis ici ! »

On disait, d’un bout de la ville à l’autre, que les travailleurs étaient parvenus à établir une voie de communication entre eux et l’associé de Mme Clennam, au moyen d’un tuyau qui leur avait également servi à lui faire passer de la soupe et de l’eau-de-vie, et que Jérémie leur avait crié avec beaucoup de vigueur :

« Bravo ! les amis, tout va bien : je n’ai de cassé que la clavicule. »

Les fouilles et l’enlèvement des décombres se poursuivirent sans relâche, jusqu’à ce qu’on eût déblayé toutes les ruines et mis les caves à jour. Mais les pelles, les pioches et les brouettes eurent beau faire : pas plus de Flintwinch qu’auparavant. Pas l’ombre d’un Jérémie, vivant ou mort, avec ou sans clavicule.

On acquit alors la certitude que le sieur Flintwinch ne se trouvait pas dans la maison lors de l’accident. On ne tarda même pas à savoir qu’il avait été fort occupé ailleurs, échangeant diverses valeurs contre autant d’espèces sonnantes qu’il avait pu trouver, et profitant de sa position d’associé pour empocher à lui tout seul les fonds de la société.

Mme Jérémie, se rappelant que le finaud au col tors avait annoncé qu’il s’expliquerait dans les vingt-quatre heures, demeura convaincue que cette disparition précipitée et intéressée était le résumé complet et satisfaisant de l’explication promise ; mais elle garda pour elle cette conviction raisonnée et rendit grâce au ciel qui la débarrassait de son époux.

Comme, en bonne logique, il semblait assez inutile de chercher à déterrer un individu qui n’a jamais été enfoui sous terre, on abandonna les fouilles dès qu’on fut parvenu aux fondations des caves, sans juger à propos de chercher Flintwinch jusque dans les profondeurs du globe.

Cette détermination excita un vif mécontentement dans une certaine partie de la population londonienne, qui persista à croire que le pauvre Jérémie faisait désormais partie des fondations géologiques de la grande métropole. Leur croyance ne fut nullement ébranlée par divers bruits qui circulèrent ensuite à divers intervalles sur un vieillard qui portait habituellement le nœud de sa cravate contre l’une ou l’autre oreille, et qu’on rencontrait avec des Hollandais, sa société de prédilection, quoiqu’on sût parfaitement qu’il était Anglais, sur les vieux canaux de la Haye ou dans les cabarets d’Amsterdam.