La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 33

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Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 361-371).


CHAPITRE XXXIII.

Une fois, deux fois, trois fois, personne ne dit mot !


Les changements qui s’opèrent dans la chambre d’un fiévreux sont lents et capricieux ; mais ceux qui agitent ce monde, en proie aussi à la fièvre, sont rapides et irrévocables.

La petite Dorrit avait à surveiller à la fois ces deux sortes de changement. Pendant une partie du jour, les murs de la prison pour dettes enveloppaient de nouveau dans leur ombre l’enfant de la geôle, occupée de Clennam, travaillant pour lui, veillant sur lui, ne le quittant que pour lui consacrer encore tout son amour et toute sa sollicitude. Mais le rôle qu’elle avait à jouer dans la vie extérieure avait aussi ses exigences ; et la patience infatigable de la petite Dorrit faisait face à tout.

Il y avait d’abord Fanny, avec son orgueil, ses boutades, ses caprices, fort avancée déjà dans cette situation intéressante qui l’empêchait d’aller briller dans la société, et dont elle s’était plainte si amèrement le soir du canif à manche d’écaille, ayant toujours besoin d’être consolée, refusant les consolations qu’on lui offrait, décidée à accuser tout le monde d’avoir des torts avec elle, sans permettre aux autres de pousser l’audace jusqu’à la croire résignée à se laisser victimer.

Il y avait son frère : jeune vieillard, faible, orgueilleux, ivrogne, tremblant des pieds à la tête, la langue aussi embarrassée que si quelques pièces de cet argent dont la possession le rendait si fier, s’étaient introduites dans sa bouche et refusaient d’en sortir, incapable de se conduire tout seul dans aucune circonstance de la vie, affectant de protéger la sœur qu’il aimait d’une affection égoïste, pour le récompenser de ce qu’il se laissait guider par elle. Car l’infortuné Tip, au milieu de ses égarements, avait au moins le mérite négatif d’aimer la petite Dorrit.

Puis il y avait Mme Merdle dans son deuil de gaze… (gracieuse toilette, dont le bonnet de veuve primitif avait sans doute été déchiré dans un violent accès de désespoir, pour être remplacé avec avantage par des échantillons élégants des modes de Paris… ) disputant pied à pied le terrain que Fanny voulait envahir et lui opposant du matin jusqu’au soir l’éclat incomparable de sa poitrine désolée.

Il y avait encore le pauvre Edmond Sparkler, qui ne savait comment faire pour rétablir la paix entre les deux rivales. Il avait beau émettre humblement l’opinion qu’elles n’avaient rien de mieux à faire que de se reconnaître l’une et l’autre pour de jolies femmes, ma foi ! et pas bégueules du tout. Cet appel à la concorde ne manquait jamais de lui mettre en effet l’une et l’autre sur les bras par un touchant accord. C’était tout ce qu’il y gagnait.

Enfin, il y avait Mme Général, revenue de son dernier voyage, qui adressait tous les deux jours à la famille Dorrit des lettres ornées de prismes et de pruneaux, pour leur demander un nouveau certificat, qui lui servît de titres de plus à quelque emploi vacant. Car il faut avouer, avant d’en finir avec cette remarquable lady, qu’il n’a jamais existé en même temps une dame qui pût appuyer ses prétentions à un poste de confiance, d’un plus grand nombre de témoignages de satisfaction, exprimés tous dans les termes les plus chaleureux, par les personnes qui avaient eu le bonheur de la voir à l’œuvre, ni une gouvernante moins chanceuse, car, cette foule d’admirateurs ardents et distingués ne lui rapportaient pas un seul patron qui se trouvât avoir besoin de ses services.

Au premier fracas causé par la mort de M. Merdle, beaucoup de personnages importants s’étaient demandé s’il fallait tourner le dos à Mme Merdle ou la consoler. Cependant, comme il leur sembla, après mûre délibération, qu’il était de leur propre intérêt de faire déclarer par la Société qu’elle avait été cruellement trompée, ils firent cette déclaration avec beaucoup de gracieuseté et continuèrent de la compter au nombre de leurs connaissances. Aussi la Société ne tarda-t-elle pas à savoir que Mme Merdle, femme du monde et de bonne maison, ayant été sacrifiée à un homme de rien (car dès que l’on découvrit que les poches du banquier étaient vides, on découvrit en même temps qu’il n’avait jamais été autre chose qu’un vil plébéien, depuis la pointe des cheveux jusqu’à la plante des pieds), devait être activement patronnée par la haute classe à laquelle elle appartenait, pour l’honneur même de cette classe. La veuve, de son côté, par reconnaissance pour ces bons procédés, se montra plus irritée que personne contre l’ombre odieuse du défunt, de façon qu’en somme elle sortit victorieuse de cette épreuve, et que sa réputation de femme habile ne fit qu’y gagner.

La place de M. Sparkler était, fort heureusement pour lui, une de ces sinécures qu’un gentleman conserve jusqu’à la fin de ses jours, à moins qu’il n’existe des motifs pour le hisser, au moyen de la grue administrative des Mollusques, vers un poste encore plus lucratif. Ce serviteur patriotique loin d’abandonner son drapeau (écartelé de quatre trimestres sur fond d’argent) le planta bravement comme un vrai Nelson au mât du vaisseau de l’État. Pour prix de son intrépidité, Mme Sparkler et Mme Merdle, habitant chacune un étage de la petite maison incommode située au centre du monde habitable, que l’odeur de la soupe et du fumier de la veille n’abandonnait pas plus que l’ombre ne quitte le soleil, se disposèrent à lutter dans la lice du grand monde, comme deux champions en champ clos, à mesure que la petite Dorrit, voyant se développer tous ces symptômes, ne pouvait s’empêcher de se demander avec inquiétude dans quel coin sacrifié de l’habitation distinguée de M. Sparkler on fourrerait bientôt les enfants de Fanny et qui prendrait soin de ces malheureuses petites victimes encore à naître.

Arthur étant beaucoup trop malade pour qu’on dût lui parler de choses qui pouvaient l’agiter ou l’inquiéter, puisque son retour à la santé dépendait du calme dont on parviendrait à entourer son état présent de faiblesse, toute l’espérance de la petite Dorrit, durant ce temps d’épreuves, se reporta sur M. Meagles. Il était encore en voyage ; mais elle lui avait écrit, adressant sa lettre à Chérie, dès sa première visite au prisonnier. Depuis, elle lui avait conté ses inquiétudes sur les points qui lui causaient le plus d’alarme, et surtout sur l’absence continue d’un ami comme M. Meagles, au moment où sa présence aurait été une si grande consolation pour Arthur.

Sans lui révéler la nature précise des documents tombés entre les mains de Rigaud, la petite Dorrit avait confié aussi à M. Meagles les traits principaux de cette histoire. Elle lui avait raconté la mort tragique de l’aventurier. Les habitudes prudentes et réfléchies de l’ancien banquier lui montrèrent immédiatement combien il importait de rentrer en possession des documents originaux ; il répondit donc à la jeune fille, approuvant fort la sollicitude qu’elle témoignait à cet égard et déclarant qu’il ne reviendrait pas en Angleterre « sans avoir essayé de les recouvrer. »

Vers la même époque, M. Henry Gowan s’était mis dans l’esprit qu’il serait plus agréable pour lui de rompre avec les Meagles. Il avait trop bon cœur pour défendre à sa femme de les voir ; mais il dit à M. Meagles qu’il croyait que, personnellement, ils ne se convenaient pas, et qu’ils feraient bien, tout en se reconnaissant l’un l’autre les meilleures gens du monde, de ne plus frayer ensemble, le tout poliment, sans scène et sans éclat. Le pauvre M. Meagles, qui savait déjà par expérience qu’il ne contribuait pas au bonheur de sa fille en fréquentant un gendre qui ne faisait que se moquer de lui, répondit :

« C’est bien, Henry ! Vous êtes le mari de Minnie ; vous avez pris ma place, je n’ai rien à dire, je ferai comme vous voudrez : très-bien ! »

Cet arrangement eut pour résultat (Henry Gowan n’avait peut-être pas prévu cet avantage) que papa et maman Meagles se montrèrent plus généreux qu’auparavant lorsqu’ils n’eurent plus de relations qu’avec leur fille et leur petite-fille, de façon que cet esprit indépendant eut à sa disposition plus d’argent que par le passé, sans se trouver dans la dégradante nécessité de s’informer d’où venaient les écus.

M. Meagles, dans de pareilles circonstances, devait naturellement saisir avec ardeur l’occupation dont la petite Dorrit lui avait offert l’occasion. Il sut de sa fille les villes que Rigaud avait traversées et le nom des divers hôtels qu’il avait habités depuis quelque temps. L’occupation que se donna M. Meagles fut de visiter ces villes et ces hôtels avec autant de discrétion et de promptitude que possible, et dans le cas où il découvrirait que le gentleman cosmopolite avait laissé derrière lui, en garantie de la carte à payer, quelque boîte ou quelque paquet, de payer l’addition et de se faire remettre le paquet ou la boîte.

Sans autre compagne que maman Meagles, le père de Chérie commença son pèlerinage bigarré d’un grand nombre d’aventures. La moindre de ses difficultés consistait dans l’impossibilité où il se trouvait de comprendre le premier mot de tout ce qu’on lui disait, ou de se faire comprendre des gens qu’il interrogeait. Néanmoins, aussi convaincu que jamais que la langue anglaise était la langue universelle, et que c’était la faute de ces imbéciles-là s’ils ne la savaient pas, M. Meagles haranguait les aubergistes avec une volubilité incroyable, leur donnant des explications bruyantes et compliquées, et repoussant toute réponse indigène sous prétexte que ce n’était : « qu’un tas de bêtises. » Parfois on eut recours à des interprètes ; mais M. Meagles, lorsqu’il leur adressait la parole, émaillait son discours de tant d’idiotismes nationaux, que l’interprète n’ouvrait plus la bouche, et l’on se trouvait moins avancé que jamais. En fin de compte, cependant, l’ancien banquier n’y perdait peut-être pas grand’chose, car, s’il ne découvrit rien qui eût appartenu à feu Rigaud, il découvrait, en revanche, tant de dettes et tant d’odieux souvenirs attachés au nom de ce gentilhomme (le seul mot qu’il prononçât d’une façon intelligible) qu’on l’accablait partout lui-même de qualifications injurieuses. À quatre reprises différentes, M. Meagles fut dénoncé à la police comme un chevalier d’industrie, un sacripant et un voleur ; mais il accepta toutes ses épithètes de la meilleure grâce du monde (n’ayant pas la moindre idée de ce qu’elles voulaient dire), et se vit escorté de la façon la plus ignominieuse au bureau des paquebots ou des messageries, pour échapper à ces criailleries, causant tout le long de la route avec les gendarmes, comme un joyeux et brave John Bull qu’il était, avec maman Meagles sous son bras.

Mais au fond, l’ex-banquier était un homme clairvoyant, fin et persévérant. Quoique dans son pèlerinage il eût déjà suivi la piste de Blandois jusqu’à Paris sans avoir rien découvert, il ne se laissa pas décourager pour cela.

« Plus je le serre de près du côté de l’Angleterre, voyez-vous, dit-il à maman Meagles, plus j’ai de chances de me rapprocher des papiers, que je doive les retrouver ou non. Car il tombe sous le sens qu’il a dû les déposer quelque part, à l’abri de ceux auxquels il voulait les vendre, et qui sont en Angleterre, sans cependant cesser de les garder, pour ainsi dire, sous sa main. »

À Paris, M. Meagles trouva une lettre de la petite Dorrit qui l’attendait à son hôtel. La jeune fille lui annonçait qu’elle avait pu causer pendant quelques minutes avec M. Clennam, à propos de cet homme qui n’était plus ; et que, lorsqu’elle lui avait dit que son ami, M. Meagles, désirait obtenir quelques renseignements sur le compte de ce Rigaud, il l’avait priée d’écrire à l’ex-banquier que Mlle Wade avait connu cet individu et qu’elle habitait Calais, telle rue, tel numéro.

« Oh ! oh ! » fit M. Meagles.

Puis, avec toute la diligence qu’on pouvait espérer des diligences, à cette époque où les chemins de fer n’étaient pas inventés, M. Meagles alla tirer le cordon de la sonnette fêlée, s’arrêta devant la porte, aussi fêlée que la sonnette, la vit s’ouvrir en criant sur ses gonds, et s’avança vers la paysanne qui, se montrant à l’entrée du sombre couloir, lui demanda en anglais, mais avec un accent calaisien très-prononcé :

« Aïe sai, sire, ouou[1] : » Dites donc, monsieur ! Qui demandez-vous ? »

En s’entendant adresser la parole dans sa langue maternelle, M. Meagles se dit à lui-même que ces Calaisiens étaient au moins des gens de bon sens et qui savaient vivre ; puis il répondit :

« Miss Wade, ma chère. »

Sur ce, on le mit en présence de la demoiselle demandée.

« Il y a longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous rencontrer, dit M. Meagles, qui paraissait avoir un chat dans la gorge ; j’espère que vous vous êtes toujours bien portée depuis, mademoiselle Wade ? »

Mlle Wade, sans daigner dire qu’elle espérait, de son côté, que M. Meagles ou aucun autre membre de sa famille avait continué à jouir d’une bonne santé, se contenta de lui demander ce qui lui valait l’honneur de cette visite.

M. Meagles avait déjà regardé autour de lui, sans rien apercevoir qui ressemblât à une boîte.

« À vrai dire, mademoiselle, répondit-il d’un ton de voix doux, insinuant, presque câlin, il est possible que vous soyez à même d’éclaircir une petite affaire assez embrouillée pour le moment. Les paroles désagréables que nous avons pu échanger sont oubliées, je l’espère. Vous vous souvenez de ma fille ? Comme tout change avec le temps ! Quand je pense que la voilà mère ! »

M. Meagles, qui, dans son innocence, croyait avoir entamé la conversation d’une façon très-adroite, ne pouvait pas plus mal débuter. Il attendit quelque expression d’intérêt de la part de Mlle Wade ; mais il attendit en vain.

« Ce n’est pas là ce que vous êtes venu me dire ? remarqua Mlle Wade après un silence plein de froideur.

— Non, non, répondit M. Meagles. Non, je comptais sur votre obligeance pour…

— Je croyais, interrompit miss Wade avec un sourire, que vous saviez qu’on a tort de compter sur mon obligeance.

— Ne dites pas cela, mademoiselle, répliqua M. Meagles ; vous vous calomniez. Mais voici ce qui m’amène… (Il comprenait qu’il n’avait rien gagné à prendre des détours)… J’ai su par mon ami Clennam, qui (je suis fâché de vous apprendre cette mauvaise nouvelle) a été et est encore très-malade… »

Il attendit encore un instant, mais l’autre n’ouvrit pas la bouche.

« …Que vous aviez connu par hasard un nommé Blandois qui vient de mourir à Londres par suite d’un accident violent. Ne vous fâchez pas ! Je sais que vous le connaissiez à peine… (M. Meagles allait adroitement au-devant d’une interruption qu’il voyait sur le point d’éclater avec colère)… Je le sais parfaitement. Je n’ignore pas que vous le connaissiez à peine. Mais il s’agit de savoir… (Ici M. Meagles reprit des inflexions de voix insinuantes)… la dernière fois qu’il a passé par ici pour aller à Londres, cet homme ne vous aurait pas laissé une boîte remplie de papiers, ou un paquet de papiers… enfin des papiers quelconques dans une boîte ou une enveloppe quelconque, en vous priant de les lui garder quelque temps jusqu’au jour où il en aurait besoin ?

— C’est là la question, dites-vous ? La question de qui ?

— La mienne. Non-seulement la mienne, mais celle de Clennam et celle de plusieurs autres personnes. Tenez, je suis bien sûr, continua M. Meagles dont le cœur était plein de Chérie, que vous ne pouvez pas en vouloir à ma fille ; c’est impossible. Eh bien, la question la regarde aussi, puisqu’elle intéresse un de ses meilleurs amis. Et c’est pour cela que vous me voyez ici, vous disant franchement : Voilà la question, et vous demandant : Vous a-t-il laissé quelque chose ?

— En vérité, répondit Mlle Wade, il semble que je sois devenue le point de mire des questions de tous ceux qui ont eu des relations avec cet homme que j’ai ramassé dans la rue, que j’ai employé, payé et mis ensuite à la porte.

— Voyons, mademoiselle, fit M. Meagles cherchant à l’apaiser. Voyons ! ne vous fâchez pas, car c’est la question la plus simple du monde : il n’y a personne qui puisse s’en formaliser. Les documents dont il s’agit n’appartenant pas à cet homme ; ils ont été volés ; ils pourraient, un jour ou l’autre, causer des désagréments à une personne innocente si on les trouvait chez elle, réclamés, comme ils le sont, par ceux auxquels ils appartiennent réellement. Il a passé par Calais en allant à Londres où il avait ses raisons pour ne pas emporter les papiers avec lui, désirant seulement les avoir à portée et ne se souciant pas de les confier à des gens de son espèce. Les a-t-il laissés ici ? Je vous déclare que si je savais comment faire pour ne pas vous offenser, je me donnerais toutes les peines du monde pour y réussir. Je vous adresse cette question personnellement, mais elle n’a rien de personnel. Je pourrais la faire au premier venu ; je l’ai déjà faite à une foule de gens : ne les a-t-il pas laissés ici ? ne vous a-t-il pas donné quelque chose à garder ?

— Non.

— Alors, mademoiselle, je vois bien, malheureusement, que vous ne pouvez me donner aucun renseignement sur cette boîte ?

— Je ne puis vous donner aucun renseignement. Maintenant me voilà quitte, j’espère, de votre incroyable question. Il ne les a pas laissés ici, et je n’ai aucun renseignement à vous donner.

— Allons ! soupira M. Meagles en se levant. J’en suis fâché. C’est une affaire finie. J’espère que vous ne m’en voulez pas de vous avoir dérangée pour rien ?… Tattycoram va bien, mademoiselle Wade ?

— Si Henriette va bien ? Oh oui ! très-bien.

— Bon ! voilà que j’ai fait une autre maladresse, dit M. Meagles en recevant cette leçon. Il paraît que je suis destiné à ne pas faire autre chose chez vous. Peut-être, si j’y avais réfléchi, ne lui aurais-je jamais donné ce nom retentissant comme un collier de clochettes ; mais quelquefois, avec la jeunesse, on se laisse aller à un mouvement de gaieté et de bonne humeur, sans y réfléchir autrement. Mademoiselle, voulez-vous bien vous charger de lui dire que son vieux patron lui fait ses compliments d’amitié ? »

Mademoiselle ne répondit rien ; M. Meagles retirant sa bonne figure de cette triste chambre, où elle brillait comme un soleil, la transporta à l’hôtel où il avait laissé Mme Meagles, et lui adressa ce rapport en deux mots :

« Partie perdue, mère ! nous sommes battus. »

De là, il se transporta au paquebot de Londres qui partait cette nuit ; puis, enfin, à la prison de la Maréchaussée.

Le fidèle John était de garde, lorsque papa et maman Meagles se présentèrent à l’entrée de la loge vers l’heure du crépuscule. Mlle Dorrit ne s’y trouvait pas pour le moment, leur dit-il ; mais elle était venue dans la matinée et elle revenait tous les soirs. M. Clennam allait beaucoup mieux ; Maggy, Mme Plornish et M. Baptiste le soignaient à tour de rôle. Mlle Dorrit ne manquerait certainement pas de revenir avant que la cloche eût sonné. Si les visiteurs n’étaient pas pressés, ils pourraient l’attendre dans la chambre que le directeur lui avait prêtée. Craignant que son apparition subite ne fit du mal au prisonnier, M. Meagles accepta l’offre et fut enfermé avec sa femme dans la chambre : il put de là se distraire à voir, à travers les grilles, la cour où se promenaient les détenus.

L’espace restreint de la prison fit sur Mme Meagles une impression si vive qu’elle se mit à pleurer. M. Meagles, de son côté, croyait manquer d’air et se voyait sur le point d’étouffer. Il se promenait tout haletant dans la chambre, s’échauffant à vouloir se rafraîchir avec son foulard en guise d’éventail, lorsqu’il se tourna vers la porte qu’il venait d’entendre ouvrir.

« Eh mais ? Miséricorde ! s’écria M. Meagles. Ce n’est pas Mlle Dorrit ! Voyez donc, mère ! Tattycoram ! »

Tattycoram en personne. Et dans les bras de Tattycoram, on voyait un coffret de fer d’environ deux pieds carrés. C’était bien une boîte pareille que Mme Jérémie, dans un de ses rêves, avait vue sortir de la vieille maison sous le bras du frère jumeau du sieur Flintwinch. Tattycoram déposa cette boîte aux pieds de son ancien maître ; puis elle tomba elle-même à genoux à côté de cette boîte, la frappa de ses deux mains en criant d’un air moitié triomphant et moitié désespéré, moitié riant et moitié pleurant :

« Pardonnez, cher maître ; reprenez-moi, chère maîtresse… La voici !

— Tatty ! s’écria M. Meagles.

— C’est bien là ce que vous cherchiez ? continua Tattycoram. La voici. Elle m’avait fait entrer dans une chambre voisine afin de m’empêcher de vous voir. J’ai entendu les questions que vous lui avez faites sur cette boîte ; je l’ai entendue vous répondre qu’elle ne l’avait pas. Mais, comme j’étais présente, quand cet homme l’avait laissée chez nous, le soir même, au lieu d’aller me coucher, je l’ai prise et je l’ai emportée. La voici !

— Mais, ma fille, s’écria M. Meagles plus haletant que jamais, comment avez-vous fait pour arriver en même temps que nous ?

— Je suis revenue dans le même paquebot que vous. J’étais assise en face de vous, enveloppée dans mon châle. Lorsque vous avez pris une voiture sur le quai, je suis montée dans une autre et je vous ai suivis jusqu’ici. Elle ne vous l’aurait jamais rendue, quand vous lui avez eu dit quelles sont les personnes qui la cherchaient. Elle l’aurait plutôt jetée à la mer ou brûlée. Mais la voici ! »

Avec quelle joie, quel ravissement, l’enfant prodigue répétait : « La voici ! »

« Elle avait prié cet homme de ne pas la laisser chez elle, je dois lui rendre cette justice ; mais il a insisté, et je suis bien sûre qu’après ce que vous lui avez dit, et après vous avoir soutenu qu’elle ne l’avait pas, elle ne vous l’aurait jamais rendue. Mais la voici ! Cher maître, chère maîtresse, reprenez-moi et rendez-moi mon vieux nom ! Pardonnez-moi en faveur de la boîte. La voici ! »

Papa et maman Meagles ne méritèrent jamais mieux leur nom, que lorsqu’ils reprirent sous leur protection paternelle cette enfant terrible qui n’avait jamais eu ni père ni mère.

« Oh ! j’ai été si malheureuse ! s’écria Tattycoram, qui pleura plus amèrement après cet aveu qu’elle ne l’avait fait jusqu’alors. Si malheureuse et si repentante ! Elle m’a fait peur la première fois que je l’ai vue. Je savais qu’elle n’exerçait tant d’empire sur moi que parce qu’elle comprenait trop bien mes défauts. Il y avait en moi une sorte de folie qu’elle pouvait exciter à son gré. Quand ça me prenait, je me figurais que tout le monde se mettait contre moi à cause de mon origine ; plus on me montrait de bonté, plus on m’irritait. Je ne voulais pas croire que ce fût pour autre chose que pour triompher de moi, pour me rendre envieuse et jalouse : mais je sais bien maintenant… je l’aurais su plus tôt si j’avais voulu… que personne n’y songeait. Et puis ma belle et bonne petite maîtresse n’était pas aussi heureuse qu’elle aurait dû l’être, et je l’avais quittée ! Elle doit me regarder comme une bête brute ! Mais vous lui direz un mot en ma faveur et vous l’engagerez à me pardonner comme vous l’avez fait tous deux ? Car je ne suis plus aussi mauvaise qu’autrefois ; je suis bien encore assez mauvaise comme ça, mais pas si mauvaise qu’autrefois. J’ai eu, pendant tout ce temps-là, l’exemple de Mlle Wade sous les yeux, et j’ai pu voir ce que je serais à son âge, prenant tout au rebours et transformant le bien en mal. Je l’ai vue, pendant tout ce temps-là, n’ayant plaisir à rien, si ce n’est à me rendre aussi malheureuse, aussi méfiante et aussi tourmentée qu’elle-même. Non qu’elle ait eu à se donner beaucoup de peine pour cela, s’écria Tattycoram, pleurant à chaudes larmes à mesure qu’elle approchait de sa péroraison, car j’étais aussi méchante qu’il est possible de l’être. Je veux seulement dire qu’après tout ce que j’ai souffert, j’espère que je ne serai plus aussi mauvaise qu’autrefois, et que je deviendrai meilleure petit à petit. J’essayerai de toutes mes forces : et je ne m’arrêterai pas à vingt-cinq, monsieur. Je compterai jusqu’à deux mille cinq cents, jusqu’à vingt-cinq mille, s’il le faut. »

La porte s’ouvrit de nouveau, Tattycoram se calma et la petite Dorrit entra. M. Meagles lui montra la boîte avec un geste de joie et d’orgueil. Un bonheur reconnaissant vint illuminer le visage de la jeune fille. Désormais le secret était sain et sauf ! Arthur ne saurait jamais d’elle ce qu’elle voulait lui taire ; il ne saurait jamais ce qu’elle avait perdu ; plus tard elle lui dirait ce qu’il lui importait d’apprendre et ce qui le concernait personnellement ; mais il n’apprendrait jamais ce qui ne regardait qu’elle seule. Tout cela était passé, pardonné, oublié.

« Maintenant, ma chère mademoiselle Dorrit, dit M. Meagles, vous savez que je suis un homme rompu aux affaires… ou du moins que je l’ai été… et en conséquence je vais prendre mes mesures avec autant de promptitude que possible. Ferai-je bien de voir Arthur ce soir ?

— Je crois qu’il vaut mieux différer. Je vais monter chez lui et lui demander comment il se porte. Mais je suppose d’avance qu’il vaudra mieux ne pas le voir ce soir.

— Je suis de votre avis, ma chère, dit M. Meagles ; aussi n’ai-je point voulu quitter cette chambre lugubre pour me rapprocher de lui. Il est probable maintenant que je ne le verrai pas d’ici à quelque temps. Mais que je ne vous retienne pas… je vous expliquerai ce que je veux dire à votre retour. »

Elle s’éloigna. M. Meagles, regardant à travers les barreaux de la croisée, la vit sortir de la loge au-dessous et entrer dans la cour. Alors il dit doucement :

« Tattycoram, venez près de moi un instant, ma bonne fille. »

Elle s’approcha de la croisée.

« Vous voyez cette jeune femme qui sort d’ici ? ce petit être frêle et tranquille qui traverse la cour, Tatty ? Regardez. Les promeneurs se dérangent pour la laisser passer. Les hommes (les pauvres diables, comme ils sont râpés !…) lui ôtent très-poliment leurs chapeaux ou leurs casquettes, et maintenant elle disparaît dans cette allée. Vous l’avez vue, Tattycoram ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, on m’a raconté, Tatty, qu’autrefois on ne la connaissait guère ici, que comme l’enfant de la prison. Elle est née ici, et y a vécu bien des années. Moi, je ne peux pas seulement y respirer. C’est un endroit bien triste pour y naître et pour y vivre.

— Oh oui, monsieur, bien triste !

— Si elle n’avait jamais songé qu’à elle-même ; si elle s’était dit que tout le monde lui reprochait d’être née ici, lui en faisant un crime et un opprobre, elle n’aurait pu mener qu’une existence malheureuse et probablement inutile. On m’a pourtant raconté, Tattycoram, que, dès son enfance, sa vie a été une vie d’active résignation, de bonté et de noble dévouement. Voulez-vous que je vous dise ce qu’il a fallu, selon moi, qu’elle se représentât toujours devant les yeux pour leur donner une telle expression de douceur ?

— Oui, monsieur, s’il vous plaît.

— Le devoir, Tattycoram, le devoir. Commençons de bonne heure à bien faire notre devoir ; et il n’y a pas d’antécédent, quelle que soit notre origine ou notre position, qui puisse prévaloir contre nous auprès du Seigneur ou auprès de nous-mêmes. »

Ils restèrent devant la croisée, où Mère, qui les avait rejoints, se mit à plaindre les pauvres prisonniers, jusqu’au moment où ils virent revenir la petite Dorrit. Elle fut bientôt auprès d’eux et leur conseilla de ne pas déranger cette nuit le détenu qu’elle avait laissé calme et tranquille.

« Très-bien, dit M. Meagles d’un ton encourageant. Vous avez raison, tout à fait raison. Je vous charge donc, ma bonne petite garde-malade, de me rappeler à son souvenir, et je sais que je ne puis pas choisir une meilleure messagère. Je me remets en route demain matin. »

La petite Dorrit, surprise, lui demanda où il comptait aller.

« Ma chère demoiselle, reprit M. Meagles, je ne puis pas vivre sans respirer. Or, la vue de cette prison m’a coupé la respiration, et je ne la retrouverai que lorsque Arthur sera hors d’ici.

— Est-ce là une raison pour repartir demain matin ?

— Vous allez voir, continua M. Meagles. Cette nuit, nous couchons dans un hôtel de la Cité. Demain matin, Mère et Tattycoram retourneront à Twickenham, où Mme Tickit, assise comme d’habitude à sa croisée du petit salon, en compagnie du docteur Buchan, les prendra pour deux revenants. Moi, je me mettrai en route pour aller trouver Doyce. Il faut absolument que Daniel vienne ici, car, je vous dirai, ma chère enfant, qu’il est parfaitement inutile d’écrire, de former des hypothèses et des plans conditionnels, sur telle ou telle chose qui doit arriver à telle ou telle époque : il faut avant tout que Doyce soit ici. Je veux demain matin, au point du jour, vous ramener l’ami Daniel. Qu’est-ce que cela me coûte d’aller le chercher ? Je suis un voyageur aguerri ; toutes les langues et toutes les coutumes étrangères ne m’embarrassent pas plus l’une que l’autre… je n’en comprends pas une. C’est ce qui fait que je ne suis jamais embarrassé. D’ailleurs, je vous le répète, je n’ai pas le choix, il faut que je parte tout de suite ; car je ne saurais vivre sans respirer librement, et je ne respirerai librement que lorsque Arthur sera sorti de cette prison. Tenez, j’étouffe tandis que je vous parle, et il me reste à peine assez de souffle pour vous déclarer que je n’en ai plus, et pour avoir le temps de descendre cette précieuse boîte jusqu’à votre voiture. »

Ils gagnèrent la rue au moment où la cloche commençait à retentir, M. Meagles portant la boîte. La petite Dorrit n’avait pas de voiture, ce qui étonna un peu papa Meagles. Il héla un fiacre, la fit monter dedans et plaça la boîte à côté d’elle lorsqu’elle fut assise. Dans sa joie et sa reconnaissance, elle porta la main du brave homme à ses lèvres.

« Non, non, je ne veux pas de ça, ma chère fille, dit M. Meagles. Vous me feriez de la peine, à me rendre ces hommages de respect que je ne mérite pas, et surtout de votre part… devant la grille de cette prison. »

Elle se pencha vers lui et l’embrassa sur la joue.

« Ah ! vous me rappelez le bon vieux temps, dit papa Meagles dont la gaieté s’évanouit tout d’un coup… mais elle aime beaucoup Henri, elle cache ses défauts et se figure que personne ne les voit… et puis, il appartient à une famille très-distinguée. »

C’était la seule consolation qu’il trouvât dans le mariage de sa fille ; et, s’il tirait de cette consolation légère le meilleur parti possible, qui donc aurait le courage de l’en blâmer ?



  1. I say, sir, who.