La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 4

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 36-39).


CHAPITRE IV.

Une lettre de la petite Dorrit.


« Cher monsieur Clennam,

« Je vous écris de ma chambre de Venise, pensant que vous serez content d’avoir de mes nouvelles. Mais, dans tous les cas, je sais que vous ne pourrez pas avoir autant de plaisir à recevoir cette lettre de moi que j’en ai à vous l’écrire ; car rien n’est changé dans ce qui vous entoure, et vous ne vous apercevez pas qu’il vous manque quelque chose… à moins que vous ne vous aperceviez de mon absence, ce qui ne peut vous arriver qu’à de longs intervalles et seulement pour quelques minutes… tandis que moi, ma nouvelle existence est si étrange et il me manque tant de choses !

« Lorsque nous étions ou Suisse (il me semble qu’il y a déjà des années de cela, quoiqu’il n’y ait que quelques semaines), j’ai rencontré la jeune Mme Gowan qui faisait, comme nous, une excursion dans les montagnes. Elle m’a chargée de vous écrire qu’elle vous remerciait affectueusement et ne vous oublierait jamais. Elle a été confiante avec moi et je l’ai aimée dès les premiers mots que nous avons échangés ensemble. Mais cela n’a rien d’extraordinaire. Qui donc pourrait s’empêcher d’aimer une si belle et si aimable personne ! Je ne suis pas du tout surprise de l’aimer, je vous assure.

« Je ne voudrais pas vous inquiéter sur le compte de Mme Gowan (je me souviens que vous m’aviez dit que vous aviez pour elle une amitié sincère), et pourtant il faut que je vous avoue que j’aurais désiré pour elle un mari mieux assorti. M. Gowan paraît aimer sa femme, et, naturellement, sa femme l’aime beaucoup ; mais il ne m’a pas semblé assez sérieux… je ne veux pas dire dans son affection pour elle, mais en général. Je n’ai pu m’empêcher de penser que si j’étais Mme Gowan (quelle métamorphose, si elle était possible ! et comme il me faudrait changer pour lui ressembler !), je me sentirais un peu seule et abandonnée faute d’un compagnon d’un caractère plus ferme et plus solide. J’ai même cru voir qu’elle sentait cette lacune, presque à son insu. Mais n’oubliez pas que cela ne doit pas vous inquiéter car elle est très-heureuse et se porte à merveille. Et elle était si jolie !

« J’espère la rencontrer avant peu, et même je m’attends tous les jours à la voir arriver. Je serai pour elle, à cause de vous, une amie aussi dévouée qu’il me sera possible de l’être. Cher monsieur Clennam, je suis sûre que vous ne vous faites pas un grand mérite d’avoir été un ami pour moi lorsque je n’en avais pas d’autre (je n’en ai pas davantage aujourd’hui, car je n’en ai pas fait depuis), mais moi, je vous en suis reconnaissante et je ne n’oublierai jamais.

« Je voudrais bien savoir (mais il vaut mieux que personne ne m’écrive) comment M. et Mme Plornish réussissent dans le commerce où mon cher père les a établis ; si le vieux M. Naudy n’est pas bien content de demeurer avec eux et ses deux petits-fils et s’il passe sa vie à leur répéter toujours ses chansons. Je ne puis empêcher les larmes de me monter aux yeux, lorsque je pense à ma pauvre Maggy et au vide qu’elle a dû ressentir d’abord (malgré les bontés qu’on peut avoir pour elle) en ne revoyant plus sa petite mère. Voulez-vous bien vous charger de lui dire en confidence, de ma part, que je l’aime toujours et qu’elle n’a jamais pu regretter notre séparation autant que je l’ai regrettée moi-même ? Et voulez-vous leur dire à tous que je pense chaque jour à eux, et que mon cœur leur reste fidèle dans quelque pays que je sois ? Oh ! si vous pouviez savoir combien je leur suis fidèle, vous me plaindriez de me trouver si loin d’eux par la distance comme par la fortune.

« Vous serez heureux, j’en suis sûre, d’apprendre que mon cher père se porte à ravir que tous ces déplacements lui ont fait beaucoup de bien, et qu’il est tout différent de ce qu’il était quand vous l’avez connu. Mon oncle y a aussi gagné, je crois ; mais, de même qu’autrefois il ne se plaignait jamais, il ne témoigne aujourd’hui aucune joie. Fanny est gracieuse, vive et intelligente. Elle peut faire maintenant la dame au naturel ; elle s’est accommodée à notre nouvelle fortune avec une aisance merveilleuse.

« Ceci me rappelle que je ne suis pas encore parvenue à l’imiter sous ce rapport et que je désespère quelquefois de jamais y réussir. J’ai peur d’être incorrigible et de ne pouvoir rien apprendre. Mme Général est toujours avec nous : nous parlons français et italien, et elle se donne beaucoup de peine à nous former. Quand je dis que nous parlons français et italien, je veux dire Fanny et les autres. Quant à moi, je fais si peu de progrès que je m’en tire très-mal. Dès que je commence à faire des projets et des châteaux en Espagne, mes projets, mes pensées et mes châteaux prennent le même chemin qu’autrefois, et je commence à m’inquiéter de la dépense du jour, de mon cher père, de mon ouvrage ; puis je me rappelle en sursaut que ces soucis-là n’existent plus pour nous… ce qui est encore une chose si nouvelle et si improbable que je retombe dans mes rêveries. Je n’aurais jamais eu le courage de faire cet aveu à un autre qu’à vous.

« Il en est de même des pays nouveaux et des merveilleux spectacles que l’on me fait voir. Tout cela est très-beau et m’étonne, mais je ne suis pas assez calme… pas assez familiarisée avec moi-même (je ne sais si vous comprendrez parfaitement ce que je veux dire) pour y trouver tout le plaisir que je devrais. Et puis, ce que je savais avant de les voir, se mêle d’une façon bizarre à ces scènes nouvelles. Par exemple, dans les Alpes, il m’a souvent semblé (j’hésite à raconter un pareil enfantillage, même à vous, cher monsieur Clennam) que la prison de la Maréchaussée devait se trouver derrière tel grand rocher, ou que la chambre de Mme Clennam, où j’ai si souvent travaillé, et où je vous ai vu pour la première fois, allait m’apparaître derrière tel amas de neige. Vous souvenez-vous du soir où je vous ai fait une visite avec Maggy dans votre logement de Covent-Garden ? Bien des fois je me suis figuré que cette chambre voyageait pendant des lieues entières à côté de notre voiture, lorsque je regardais par la portière vers l’heure du crépuscule. Nous n’avions pas pu rentrer ce soir-là, et nous nous étions assises auprès de la grille où nous avons erré dans les rues jusqu’au matin. Je regarde souvent les étoiles, du balcon même de la chambre où je vous écris, et je rêve que je suis encore à errer dans les rues avec Maggy. Il en est de même des personnes que j’ai laissées en Angleterre. Lorsque je sors en gondole, je me surprends à regarder dans d’autres gondoles comme si je comptais les y voir. Je serais accablée de joie en les revoyant, mais je ne pense pas que leur présence m’étonnât beaucoup, au premier abord. Dans mes moments de rêveries, je m’imagine que je puis les rencontrer partout ; je m’attends presque à voir ces chers visages apparaître sur les ponts ou sur les quais.

« Il y a une autre difficulté que j’éprouve, et qui vous semblera sans doute étrange. Elle doit sembler étrange à tout autre qu’à moi ; elle m’étonne parfois moi-même ; je ressens ma triste pitié d’autrefois pour… je n’ai pas besoin de le nommer… pour lui. Quelque changé qu’il soit et quelque joyeuse et reconnaissante que je sois de le savoir, ce sentiment de compassion s’empare de moi avec tant de force que je voudrais jeter mes bras autour de son cou, lui dire combien je l’aime et pleurer un peu sur son sein. Je serais tranquille après cela, fière et heureuse. Mais je sais que je ne dois pas céder à la tentation ; cela lui déplairait ; Fanny se mettrait en colère ; Mme Général serait abasourdie. Je tâche donc de me calmer. Et pourtant je lutte contre la conviction que je n’ai jamais été si éloignée de lui, et que même, au milieu de cet entourage de domestiques, il est délaissé et qu’il aurait besoin de moi.

« Cher monsieur Clennam, je vous ai parlé bien longuement de moi, mais j’ai encore quelque chose à vous dire, ou ce serait justement ce que je tiens le plus à vous dire qui ne s’y trouverait pas. Parmi toutes ces pensées étourdies, que j’ai pris la liberté de vous confier, parce que je sais que si quelqu’un peut les comprendre c’est vous qui les comprendrez… parmi toutes ces pensées, il en est une qui ne me quitte presque jamais… qui ne me quitte jamais : c’est l’espoir que, dans vos tranquilles moments de loisir, vous pensez quelquefois à moi. Je dois vous avouer que depuis mon départ, j’éprouve à ce sujet une inquiétude que je désire beaucoup, beaucoup, voir dissiper. Je crains qu’en songeant à à moi vous ne me voyiez sous un nouveau jour, remplissant un nouveau rôle. N’en faites rien, car je ne puis me résigner à cette idée… vous ne sauriez vous imaginer combien cela me rendrait malheureuse. Cela me briserait le cœur de penser qu’en songeant à moi, vous puissiez me croire plus étrangère à vous que je ne l’étais du temps où vous aviez tant de bontés pour moi. Ce que j’ai à vous demander en grâce, c’est de ne jamais penser à moi comme à la fille d’un homme riche ; de ne pas penser à moi comme à quelqu’un qui s’habille mieux ou qui vit mieux qu’à l’époque où vous l’avez connue. Ne vous souvenez que de la petite fille pauvrement vêtue que vous avez protégée si tendrement, dont vous n’avez pas craint de toucher la robe usée pour en exprimer la pluie, et dont les pieds mouillés se sont séchés à votre feu. Songez à moi (quand vous aurez le temps d’y songer), à mon affection sincère, à ma reconnaissance dévouée, comme vous songiez autrefois à

« Votre pauvre enfant,
« La petite Dorrit. »

« P. S. Surtout N’oubliez pas que vous ne devez pas être inquiet à propos de Mme Gowan. Elle est très-heureuse et se porte à merveille, ce sont ses propres paroles. Et elle était si jolie ! »